Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
17 septembre 2019 2 17 /09 /septembre /2019 08:06
Arthur à 20 ans en 1874

Arthur à 20 ans en 1874


Nous sommes gens de Loire depuis toujours. Il y a longtemps que mes deux familles, paternelle et maternelle, s’ancrèrent dans ce terroir de l’Ouest, ouvert sur le large, pays d’eau et de marais. Sise aux portes de la Bretagne et aux frontières de l’Anjou et de la Vendée, Ancenis est un carrefour historique et la première ou la dernière – selon que l’on se place en amont ou aval - des villes bretonnes. L’aspect gracieux des bourgs et des champs quadrillés de haies vives, ce je ne sais quoi d’épanoui et d’un peu alangui dans l’atmosphère ont contribué à donner l’impression qu’ici la vie était plus facile et plus civilisée qu’ailleurs. C’est là que naquit le 24 avril 1854 mon arrière-grand-père, Arthur Chaillou, fils aîné d’une famille de cinq enfants, dont trois filles. Son père entrepreneur de peinture était un homme austère et sa mère, la délicieuse Caroline Marie Martin, une femme douce et attentive qui  veillait avec une prudence joyeuse sur sa nichée. Arthur avait deux passions, la peinture, non celle de son père mais celle d’atelier, et le sport, principalement la marche qui fit de lui un étonnant voyageur à pied. A 20 ans, son père l’envoya travailler chez un entrepreneur de travaux à Paris qui avait une certaine réputation afin qu’il apprenne à diriger une entreprise et à en connaitre les multiples arcanes. Il aspirait à ce que son aîné élargisse sa propre affaire et, par la suite, soit en mesure de former le plus jeune de ses enfants qui allait sur ses 11 ans. A peine arrivé à Paris, Arthur loua un appartement et s’inscrivit, sans tarder, à l’école des Beaux-Arts pour y suivre des cours de dessin en dehors de ses heures de travail. En effet, le dessin et la peinture de chevalet l’intéressaient bien davantage que ce stage dans une entreprise dont l’objectif était de faire de lui  un homme d’affaires rompu aux exercices de la finance et du rendement, si bien que quelques mois plus tard le patron, chargé de sa formation, écrivait à son malheureux père que son rejeton montrait une incapacité évidente aux conseils qu’il tentait vainement de lui inculquer.  Le sang d’Auguste Chaillou ne fit qu’un tour, il sauta dans un train – la ligne de la SNCF avait été inaugurée quelques années plus tôt - débarqua à Paris dans un état de fureur avancée, puis chez son fils auquel il ordonna de le suivre manu militari. Arthur comprit qu’il avait peu d’arguments à opposer à un père qui entendait lui couper les vivres, d’autant qu’il savait que sa peinture de chevalet n’était pas en mesure de lui assurer une existence décente, ainsi qu’à sa petite compagne. Celle-ci était déjà à son travail ce matin-là – elle était coupeuse dans une maison de couture - et ce n’est que le soir, à son retour au bercail, qu’elle réalisa avec stupeur et douleur que l’oiseau s’était envolé. Elle s’appelait Anne Désirée Cochet et avait 3 ans de plus que son compagnon. Fort jolie, elle se marierait quelques années plus tard, tout en conservant longtemps au cœur cette blessure de jeunesse.  Arthur avait donc regagné ses pénates et l’entreprise familiale qui n’avait pas l’heur de le passionner. Mais il fallait vivre et il plia l’échine, partit faire son service militaire dans l’infanterie l’année suivante et rentra dans le rang en épousant le 26 avril 1882, à Chemillé,  Marie-Louise Giraud de  sept ans sa cadette.

 

La petite coupeuse abandonnée à 20 ans et retrouvée 40 ans plus tard : Anne-Désirée Cochet.

La petite coupeuse abandonnée à 20 ans et retrouvée 40 ans plus tard : Anne-Désirée Cochet.

Caroline Marie Martin, la mère d'Arthur, née en 1825. Son grand-père avait été tué pendant les combats de Vendée devant Savenay, laissant sa veuve élever seule leur dernier enfant.

Caroline Marie Martin, la mère d'Arthur, née en 1825. Son grand-père avait été tué pendant les combats de Vendée devant Savenay, laissant sa veuve élever seule leur dernier enfant.

A quelques encablures de Cholet, ce bourg était célèbre pour sa foire aux bestiaux et au beurre. Il est vrai que les grasses prairies d’alentour favorisaient l’élevage du bétail qui affluait par milliers de têtes les jours de foire sur la place de Chemillé. Le père de Marie-Louise était maréchal-ferrant et avait une jolie situation qui permettait à sa femme Anaïse de tenir son rang avec un certain panache. Leur fille avait reçu une parfaite éducation chez les religieuses, passé son brevet avec succès et traînait à ses basques quelques soupirants lorsqu’elle fit la connaissance d’Arthur. Arthur était beau. Grand et mince, une abondante chevelure blonde, des yeux de mouette, il frappait par la virilité de ses traits et bien des élèves de l’école des Beaux-Arts de Paris lui avaient demandé de poser pour eux lorsqu’il travaillait en leur compagnie et, plus tard, Alexandre Saturnin Bertin, élève de Cabanel, d’un an son aîné, réalisera de lui un portrait magnifique. Désormais Arthur pouvait offrir à sa femme une vie décente. Ne venait-il pas de monter sa propre affaire à Nantes, laissant à son frère Eugène le soin de seconder leur père vieillissant. Un an après les noces naissait le 18 mars 1883 leur premier enfant Louise Marie Joséphine, ma grand-mère, et trois ans après, le 29 août 1886, un fils Marcel Jean Auguste.

 

Anaïse Teisseire, épouse Giraud, mère de Marie-Louise.

Anaïse Teisseire, épouse Giraud, mère de Marie-Louise.

Marie-Louise Giraud, née le 23 mars 1861, épouse Arthur le 17 avril 1882.

Marie-Louise Giraud, née le 23 mars 1861, épouse Arthur le 17 avril 1882.

Ce fut dans la nuit du 8 au 9 mars 1888 que se passa un événement dramatique : la disparition soudaine d’Eugène, le frère cadet d'Arthur, celui qui secondait désormais son père dans la boutique d’Ancenis. Un avis de recherche avait été lancé par le parquet et le procureur de la République Henri Baudoin, cela en vain puisque l’on ne retrouvera jamais trace de ce jeune homme de 25 ans. Auguste Chaillou n’allait pas tarder à fermer sa boutique ravagé par le chagrin, tandis que Caroline Marie, sa femme, guetterait en vain les trains dans l’espoir de voir débarquer le plus jeune de ses deux fils. Qu’était-il arrivé à ce garçon trop blond et trop gracieux, on ne le saura jamais ! Sur l’avis de recherche, il était souligné qu’il aimait fréquenter les cafés-concerts. Pour Arthur, ce sera l’occasion de remettre sa vie en question et de se décider à quitter la Bretagne pour la capitale où il lui semblait que l’existence était plus passionnante et où il pourrait participer à la vie culturelle. C’est lors de l’exposition universelle de 1900 qu’il déménage avec femme et enfants pour un appartement sis rue du Théâtre - ce qui est déjà en soi un programme - et où ceux-ci vont découvrir, stupéfaits, un Paris en plein effervescence, que dis-je en pleine  mutation. En effet, les parisiens assistent alors à la naissance de l’art nouveau, à l’inauguration de la première ligne de métro, à la découverte du moteur diesel, à celui d’un trottoir roulant de 3 km de long et croisent dans les rues et avenues pas moins de 48 millions de visiteurs durant les sept mois de l’exposition et sur les 112 hectares qui lui sont consacrés et englobent, entre autres lieux prestigieux, le Cours la Reine, l’esplanade des Invalides, le champs de Mars, la colline de Chaillot. Ma grand-mère me parlait souvent, lorsqu’elle venait déjeuner chez nous chaque jeudi durant les années où j’étais écolière, cette vie parisienne de la belle Epoque qu’elle avait traversée dans un état d’éblouissement. Louise s’était mariée à l’âge de 22 ans avec un homme de 35 ans, Alfred Armand, employé au Crédit lyonnais de Paris, auquel  on prédisait un brillant avenir car il ne cessait de monter en grade en suivant des cours le soir et en travaillant les langues dont l’anglais, déjà si utile à l’époque. Ils se connurent au Crédit Lyonnais des Grands Boulevards où ma grand-mère faisait un stage, ses parents l’y ayant encouragée parce qu’ils jugeaient prudent qu’une femme ait une corde à son arc ; l’avenir leur donnera raison. Alfred Armand était originaire de Bouloire dans le département de la Sarthe où s’était installée sa famille, pays de bocages qui sourit, à travers l’immobilité de ses cultures, à la floraison prometteuse des pommiers, aux vergers familiaux et à ses ciels qui ne sont jamais intensément bleus mais couturés de nuages ou frappés de lourdes nuées. Il était trapu, courageux et travailleur et avait eu le coup de foudre pour ma jeune grand-mère à la taille de guêpe et au rire communicatif. Comme ils se plaisaient et qu’il n’y avait aucun obstacle à leur union – Alfred Armand étant divorcé depuis un certain temps de sa première épouse - on envisagea très vite les noces qui eurent lieu dans une chaude ambiance familiale le 10 juin 1905. Ma grand-mère ne gardait pas de ses premières années de vie commune un souvenir impérissable. Alfred Armand était maladivement jaloux et elle devait prévenir ses amis et collègues d’éviter les regards appuyés ou les aimables compliments tant elle redoutait les scènes que son mari ne manquerait pas de lui faire. Le 5 juillet 1908 mon père naissait à la grande joie de ses parents et à la fierté d’Arthur dont c’était le premier petit enfant. Il n’en aurait pas d’autre d’ailleurs, les événements qui vont suivre  plongeant la famille dans une succession de malheurs que bien des Français connaîtront avec la Première guerre mondiale provoquée par l’assassinat du prince François-Ferdinand d’Autriche et de son épouse la duchesse de Hohenberg le 28 juin 1914 à Sarajevo. Ce drame conduisit l’Autriche-Hongrie à déclarer la guerre à la Serbie ce qui, bientôt, enflammera l’Europe entière et provoquera des changements géopolitiques qui marqueront à tout jamais le monde.

 

Le fils d’Arthur, Marcel, était parti à la guerre la fleur au fusil comme la plupart des jeunes gens de son âge, persuadé que cela ne durerait que quelques semaines. C’était un joli garçon qui venait de se marier et qui comptait, à son retour, unir ses efforts à ceux de son père dans l’entreprise familiale de peinture et décoration. Il n’y aurait pas de retour, Marcel fut blessé dès les premiers jours de septembre lors de la bataille de la Marne, bataille durant laquelle l’Armée française tentait de repousser l’inquiétante avancée des Allemands sur Paris. Ne pouvant plus avancer, il pria ses amis de poursuivre leur mission sans lui, de ne pas retarder leur progression, si bien qu’ils le déposèrent contre une meule de foin, prévenant les secours dès qu’ils le purent. Lorsque ceux-ci arrivèrent, les Allemands, qui les avaient devancés, avaient mis le feu à la meule. On ne retrouvera jamais Marcel. Longtemps sa mère espérera que les Allemands l’avaient  recueilli et soigné comme cela se faisait alors entre soldats étrangers. Hélas ! Marcel Chaillou compte parmi les soldats disparus. La médaille de guerre lui sera attribuée à titre posthume et sa jeune femme ne se remariera jamais, fidèle à sa mémoire. Quant à mon grand-père Alfred Armand, il était mort fin 1913 d’une hémorragie cérébrale et la femme d’Arthur sera emportée à son tour par la grippe espagnole au tout début de l’année 1919.

 

Arthur à l'âge de 50 ans peint par Alexandre Saturnin Bertin.

Arthur à l'âge de 50 ans peint par Alexandre Saturnin Bertin.

Marcel Chaillou en 1910 lors de son service militaire dans les fantassins.

Marcel Chaillou en 1910 lors de son service militaire dans les fantassins.

Ma grand-mère Louise en 1905.

Ma grand-mère Louise en 1905.

Mon père enfant en 1913 entre son grand-père et sa grand-mère Chaillou.

Mon père enfant en 1913 entre son grand-père et sa grand-mère Chaillou.

C’est ainsi qu’Arthur se retrouvera seul avec sa fille Louise et son petit-fils Robert dans une France meurtrie. La jeunesse avait été fauchée comme jamais et chacun pleurait ses chers disparus. Arthur poursuivait désormais, sans la présence de son fils, ses activités professionnelles et ses longues randonnées dans la France profonde, toujours à pied pour mieux profiter des paysages. Mais une bonne fée veillait sur son destin et lui permit de retrouver, grâce à l’entremise d’amis communs, sa petite coupeuse qui, un soir de 1874, avait pleuré le foyer déserté. Elle-même était veuve et l’amour n’allait  pas tarder à renaître de ses cendres. Anne Désirée n’avait pas oublié son premier amour et Arthur conservait un bien joli souvenir de ce temps où il s’était imaginé un avenir d’artiste dans ce Paris foisonnant où les talents multiples s’exprimaient en pleine liberté. Ils se marièrent le 21 avril 1921 pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, ce furent les années d’avant la seconde guerre où Arthur, ayant vendu son affaire, pouvait reprendre ses périples au long du littoral français ou dans la campagne et partager les joies familiales avec son épouse. Cet infatigable marcheur aimait saisir la lumière au lever du jour, surprendre le chant des oiseaux et envoyer de multiples cartes postales descriptives à ses neveux et nièces dispersés à l’étranger. La déclaration de guerre le 3 septembre 1939 fut un coup terrible pour lui car son unique petit-fils Robert partait sur le front du côté de Vitry-le-François, affecté dans les transmissions. L’armistice le rassura, bien qu’en pensée il rejoignit très vite le général de Gaulle dont l’appel du 18 juin l’avait touché comme un grand nombre de Français. Reconnaissant envers le maréchal Pétain qui avait permis à son petit-fils de regagner ses foyers sain et sauf, il fut par la suite un inconditionnel gaulliste. Ce dont il souffrit le plus pendant cette guerre fut sans aucun doute le froid. Bien que solide, Arthur allait sur ses 90 ans et les hivers étaient particulièrement rigoureux en ces années-là. Pour se chauffer, rien d’autre que la sciure de bois et peu de vivres à se mettre sous la dent, surtout lorsqu’on se refusait à recourir au marché noir. Atteint d’une pneumonie, il s’éteignit paisiblement le 23 septembre 1943. Folle de douleur, Anne-Désirée plongeât sa tête dans la gazinière pour le rejoindre dès le lendemain de ses obsèques. Elle avait 93 ans.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour prendre connaissance des articles consacrés à l'histoire de ma famille, cliquer sur leurs titres :

 

Ma mère aurait eu cent ans
Mon père aurait eu cent ans    
Renée ou les enchantements de l'enfance
Mon grand-père Charles Caillé, une histoire de jardin
Chère tante Yvonne
Chers Disparus

Les chiens de mon enfance
Les Pâques de mon enfance au Rondonneau
Le Rondonneau : retour à ma maison d'enfance

 

Et pour consulter les articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL
 

Arthur en 1939 à La Baule, juste avant la déclaration de guerre.

Arthur en 1939 à La Baule, juste avant la déclaration de guerre.

Me voici bébé assise sur les genoux de mon aïeul. Ma mère à droite et ma cousine germaine.  Né au second empire, Arthur sourit à celle qui connaîtra le XXIe siècle.

Me voici bébé assise sur les genoux de mon aïeul. Ma mère à droite et ma cousine germaine. Né au second empire, Arthur sourit à celle qui connaîtra le XXIe siècle.

Partager cet article
Repost0
3 août 2019 6 03 /08 /août /2019 09:24
Trois de mes ouvrages de poésie que mon père avait fait relier pour m'encourager à poursuivre dans le domaine de l'écriture.

Trois de mes ouvrages de poésie que mon père avait fait relier pour m'encourager à poursuivre dans le domaine de l'écriture.

 

 

" Je dirai l'écho proprement musical qu'a laissé en moi la lecture de ces grands versets où me semble se déployer la genèse de l'homme tout autant que celle du poème. Je vois en MALABATA l'incarnation du Poète au sens grec, celui qui re-crée le monde en le célébrant ".


                                                           PierreSEGHERS
 


« J'ai cru relire le Cantique des Cantiques que j'ai tant admiré, aimé. Avec des accents neufs, plus intimes encore. »
 

                                                           JeanGUITTON


" L'auteur n'hésite pas à créer et animer un mythe, comme le fit autrefois Patrice de la Tour du Pin, pour mettre en scène une ascension spirituelle. Elle réussit à gagner ce difficile pari en évitant les écueils de l'emphase et de la sentimentalité. Armelle Hauteloire utilise une langue très musicale d'inspiration classique, sur un ton lyrique et chaleureux". 


                                                              GeorgesSEDIR

" L'auteur perpétue un lyrisme, un souffle, une anima qui tendent assurément à se perdre dans notre temps d'hyper-intellectualité. Mais j'ajouterai ceci : la qualité pour moi de ce texte n'est pas seulement dans son déroulement harmonieux, mais dans cette sorte de paradoxe que l'élévation de la pensée et du sentiment se garde de déboucher sur un langage trop philosophique et s'accompagne au contraire d'une expression limpide, simple, transparente. Le poète réussit l'équilibre entre la pulsion et l'ordre, la passion et la raison, l'écologie du coeur et l'économie du langage". 


                                                               Guy CHAMBELLAND

 

"Voici construit comme un office religieux avec Prologue, Graduel, Antienne, Stances, Final, le livre sacramentel de l'amour humain, transcendé, magnifié par le chant lyrique du don mutuel, prolongé bien au-delà du temps où il s'accomplit. Car il ne s'agit pas ici d'un recueil présentant des poèmes réunis pour constituer un ensemble, mais d'un ouvrage bâti dans sa totalité sur une ligne de pensée bien établie, sur des données terrestres et métaphysiques qui en constituent, de la première à la dernière page, la trame, l'armature, l'ossature... Ouvrant la porte à une vision plus vaste de l'amour, qui englobe à la fois le vouloir humain et le dessein divin, en une fresque lyrique où " les mots de la tribu " ont pris cette fois encore, leur sens le plus pur et le plus exaltant. "

 

                                                            Jehan DESPERT  ( Les nouvelles de Versailles )


" Il y a dans cette sorte de saga de l'âme quelque chose du souffle qui anime le Lamartine de " La chute d'un ange " mais aussi de la méditation du Vigny de " La maison du berger ", le tout baignant dans un lyrisme proche de St John Perse. Parfois, l'auteur a des accents de ferveur dignes du " Cantique des Cantiques " et il faut la louer à une époque où l'érotisme le plus vulgaire envahit tout, d'avoir su évoquer la rencontre de Malabata et de la Femme avec une admirable pudeur. C'est elle qui donne la vision d'un amour nouveau, en invitant l'homme et la femme à dépasser ensemble " leurs visions éphémères ". Et cela donne naissance à cette magnifique recréation de la salutation angélique que je tiens pour ma part pour un des points culminants du livre. Oui, ce poème révèle une grande élévation de pensée, une spiritualité profondément inspirée, servies par une sensibilité qui se traduit, à la fois, par la musique des vers et par le foisonnement des images, nouvelles et belles. "

 

                                                             Raoul BECOUSSE ( poète, écrivain et critique )



"Nous sommes très loin ici d'un divertissement léger ou précieux. LE CHANT DE MALABATA est parole inspirée, haute incandescence, rumeur de ciel entrouvert. Par quelle intuition profonde, éblouissante, Armelle Hauteloire a-t-elle pu exhumer ce chant d'amour somptueux qui ressemble à une épopée de l'âme humaine ? La grâce est au rendez-vous de sa poésie. Sa langue rejoint celle du Cantique des Cantiques et du Château de l'âme de Thérèse d'Avila. Lisez ce grand texte à haute voix. Tendez l'oreille. Sa musique vient de très loin." 

 

                                                           Jean-Yves BOULIC  ( journaliste à Ouest-France et écrivain )

 

 

"En main vos ouvrages. Restez personnelle si cela fait partie de votre inspiration. Surtout si cela doit donner d'aussi beaux fruits que LE CHANT DE MALABATA et CANTATE POUR UN MONDE DEFUNT. Ils sont parfaitement contenus par la mesure et l'élévation du ton, avec ces accents contemplatifs, ce mouvement inflexible - qui empruntent par moment à l'épique - les purifient du rauque accent personnel. Au demeurant, la poésie peut être élégiaque ou rester au bord de l'élégie, avec plus ou moins de saisons et d'oiseaux migrateurs. C'est un genre à part entière de grande mémoire. Nos joies et nos peines méritent d'être exhaussées. Par le rythme réglé sur le sentiment qui nous apprend à être triste. L'esprit dominant toujours comme un bon navire sur la vague. Par l'espérance aussi qui nous prépare à être des enfants de la Promesse. La poésie peut être prise de nostalgie pour reconstituer le mythe primitif, en deçà de la diaspora des formes culturelles. Affaire d'équilibre. Les dangers (dont vous êtes heureusement indemne)  : sans doute la confusion, la capture". 


                                                                            Francis JACQUES

                                                        (Professeur émérite à la Sorbonne - Philosophe )


 

" La nuit, les peurs enfantines, le vent, l'éclair, le foyer clos, la luxuriance des sèves, les parfums entêtants inspirent Armelle Hauteloire. Elle est le poète des sensations, des mouvements, des chuchotements à  " quelque oreille si réellement cosmique et attentive". De Terre Promise (1959) à Incandescence (1983) et Le Chant de Malabata (1986) un sens éveillé de l'accueil des choses dans un lyrisme envoûtant".  

 
                                                                           Robert SABATIER

                                          (  Histoire de la Poésie française - XXe siècle - Tome III )

 

 

 

" Lire la poésie d'Armelle Barguillet Hauteloire, c'est d'abord se surprendre à remuer les lèvres jusqu'à déclamer à haute voix des séquences de mots et de phrases. Impossible de se contenter de susurrer des textes d'une telle richesse de sonorité et d'images. Dans " Le Chant de Malabata", la grâce est au rendez-vous, la langue retrouve l'inspiration musicale du Cantique des Cantiques :

"Ma fiancée, mon amante, / plus douce à mes lèvres que pulpe de mangue, / plus belle à mes yeux que feuille d'acanthe, / à ma langue plus suave que grain de coriandre... "

Au-delà de" la parole incandescente" de cette musique océane, qui fait de chaque stance une aquarelle de la pensée-émotion, l'auteure nous livre sa vérité sur l'état de ce monde :

Il y avait eu une fête / et les hommes n'avaient laissé / que des débris de regards et de voix... / ... Ne comptez pas sur moi / pour rire de l'infâme drôlerie des choses /  avec déploiements de gorge / gloussements et borborygmes. / N'y comptez pas, l'heure est trop grave".

Imprégné d'une profonde spiritualité, le poète a senti et compris là où le philosophe ânonne et le théologien tâtonne :

Voilà que le fleuve Espérance s'est tari. / Nos âmes sont sèches et l'eau de l'esprit vient à manquer".

Mais Armelle Hauteloire n'est jamais plus émouvante que lorsqu'elle célèbre l'amour :

Deviner ton pas quand tu viens, / quand tu pars, le supporter qui s'éloigne, / à chaque instant te découvrir, / te rejoindre en chaque pensée, / dans l'aube qui se défroisse, / ô songeuse espérance, / ne point laisser place à l'angoisse."

Comme elle l'écrit elle-même à propos du poète en général, qui ne cherche pas à " décrire le réel, mais à le faire apparaître autrement", ainsi sa parole "creuse et oscille à la lisière mouvante du visible et de l'invisible". Cela s'appelle la grâce poétique.

 

     Jean-Yves BOULIC    ( Ecrivain, journaliste ) Ouest-France du lundi 13 mars 2006

                                             


" Le démon ( dans le sens socratique du terme ) de l'écriture a tôt saisi Armelle Barguillet Hauteloire. Son premier recueil de poèmes " Terre Promise" date de ses vingt ans. Dans la suite, des spicilèges poétiques remarqués par la critique et couronnés de plusieurs prix : IncandescenceLe Chant de MalabataJe t'écris d'Atlantique et Cantate pour un monde défunt. Sans compter, aux éditions Clovis des ouvrages pour la jeunesse et un essai sur Proust, un second ouvrage « Proust et le miroir des eaux » - joli titre ! - est annoncé aux éditions de Paris).

Le présent recueil, sous-titré Un itinéraire en poésie, rassemble les textes les plus significatifs écrits entre 1956 et 2004. Il permet de mesurer l'élévation de la pensée et la profondeur de la quête, quête de soi, de l'autre (des autres), de Dieu enfin qui lui donne son sens. Tout du long, un souffle, une vibration. Un rythme parfois haletant que permet l'usage du vers libre et qui rappelle parfois le verset claudélien. Une ferveur qui faisait écrire à Jean Guitton : " J'ai cru relire le Cantique des Cantiques que j'ai tant admiré, aimé. Avec des accents neufs, plus intimes encore."

Si la poésie contemporaine hésite entre pédantisme abscons et mièvrerie, si elle est, pour cela même, réduite à la portion congrue dans les catalogues d'éditeurs et boudée par le public, Armelle Barguillet Hauteloire a l'immense mérite de lui redonner une âme. Elle renoue avec la création au sens le plus noble, consciente que l'expérience poétique et l'expérience mystique entretiennent entre elles des liens de parenté. Car, dit-elle, "on crée moins pour faire une oeuvre que pour être dans la Création". Voilà pourquoi Profil de la nuit vaut d'être savouré et médité. "

 

        P.L. MOUDENC  -   Rivarol du vendredi 28 avril 2006

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer   ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL
 

Critiques d'écrivains, poètes et journalistes sur quelques-uns de mes ouvrages
Critiques d'écrivains, poètes et journalistes sur quelques-uns de mes ouvrages
Partager cet article
Repost0
26 avril 2019 5 26 /04 /avril /2019 08:46
Prière à Notre-Dame
Prière à Notre-Dame


Passagers d’un moment,
oui, qu’étions-nous hier,
que serons-nous demain,
dans l’étreinte puissante
des choses ordonnées,
autour du lieu visible
où vont se fracasser
les heures de nos vies ?


Nous passerons le pont,  
traverserons la ville,
l’un et l’autre plus unis
que nous l’étions jadis,
Notre-Dame si belle, posée à nos côtés,
auprès du fleuve lent
qui lie et délie sa façade paisible.

 

Nous voici  nombreux
contemplant dans la pierre
une aurore lointaine.
Tant d’heures se sont gravées
sous le burin des hommes
que le temps, soudain,
s’est figé à jamais.


C’est alors que des flammes
se mirent à crépiter
dans la haute voilure du bateau amiral
et que, saisi d’effroi,
et, pire, de désarroi,
un peuple vit sous ses yeux
la flèche sublime s’abîmer dans le feu.


Mon frère, mon ami,
nos cœurs sont affligés, nos esprits  égarés,
qu’avons-nous laissé faire, qu’avons-nous laissé dire,
pour que sombre d’un coup tout un pan du passé ?
Reconstruire, pourquoi pas, mais de quelle manière
réanimer la pierre, réveiller la lumière,
et de nos faibles mains  recréer le mystère ?


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLE ME CONCERNANT, cliquer   ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Prière à Notre-Dame
Partager cet article
Repost0
30 mars 2019 6 30 /03 /mars /2019 08:56
L'indistincte patrie

Une image semblable à toi
a sombré sous mes paupières.
Dis-moi qu’il existe quelque part
une table mise, un pain
sur lequel fut tracé une croix,
une cruche d’eau-de-vie.
N’incline pas la tête, mon ami,
que ta haute parole rende l’heure plus claire,
nos peuples plus honorables.

 

Est-ce le sommeil qui nous gagne ?
Voilà que le fleuve Espérance s’est tari.
Nos âmes sont sèches et l’eau
de l’esprit vient à manquer.
Demain, cette terre glanée se couvrira d’ivraies.
Un chant d’adieu s’élèvera dans nos cœurs usés.


Le temps se dévore lui-même.
On assiste au partage de l’obscur.
La parole jette son ombre lente sur la vie.
Laissons-nous couvrir de son linceul.


Quand il sera trop tard,
nous chanterons les lieder
qui apaisaient notre effroi.
Nous nous blottirons au fond des chapelles
pour ne rien entendre de ce qui s’en va.

 

Mon ami, prends mon bras.
L’indistincte patrie est loin.
Nos yeux ont bu la lumière du dedans
et celle du dehors est pour un monde
qui ne cesse plus de se défaire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   (Petit poème crépusculaire – Extraits de Profil de la Nuit)

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE et de la rubrique  ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI  et  LA

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

L'indistincte patrie
Partager cet article
Repost0
22 novembre 2018 4 22 /11 /novembre /2018 09:45
Peinture de David Brayne

Peinture de David Brayne

 

Referme sur moi la porte de la chambre,
tire les rideaux sur le monde,
que les choses deviennent obscures
et, qu'un moment, nous soyons seuls
dans une pièce pareille à un navire qui s'éloigne.
Maintenant, referme tes bras,
que j'y sois toute enclose
et que plus rien ne puisse alors m'atteindre
que tes mots.

 

Non seulement toi en moi
non seulement moi en toi
mais nous ensemble
comme deux paumes jointes
dans une même prière
comme deux flèches pointées
vers une même cible.

 

Ne dis rien. Préservons le temps qui dort,
tenons à l'abri la songeuses espérance.
Au-dehors, laissons le bruit battre à la vitre,
l'horloge égrener son chant funèbre,
écoutons la râle de la mer et les vents,
venus d'ailleurs,
nous bercer de la complainte
des lointaines terres.


Regarde-moi, dans ce demi-jour ou cette demi-nuit
me chauffer au feu qui décline,
me taire pour te mieux entendre,
pour te mieux connaître me recueillir
dans ton absence.
Tout en moi se fait l'écho de toi.
C'est une vibration intime qui s'exaspère,
un prolongement irrésistible ; de l'un à l'autre
vers ce qui recule et s'espère.


Deviner ton pas quand tu viens,
quand tu pars le supporter qui s'éloigne,
à chaque instant te découvrir,
te rejoindre en chaque pensée,
dans l'aube qui se défroisse,
ô songeuse espérance,
ne point laisser place à l'angoisse.

 


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  (Extraits de "Profil de la Nuit" - Chapitre " Le temps fragile")


 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLE ME CONCERNANT, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Songeuse espérance
Partager cet article
Repost0
25 septembre 2018 2 25 /09 /septembre /2018 08:23
Le Rondonneau dans les années 1950

Le Rondonneau dans les années 1950

Le Rondonneau aujourd'hui

Le Rondonneau aujourd'hui

Il y a de cela 70 ans, mes parents firent l'acquisition de ce que l'on nomme toujours "Le château de Rondonneau" et qui n'est qu'une simple gentilhommière. J'avais alors 9 ans et mon enthousiasme, à la vue de ce décor boisé, avait, parait-il, joué un rôle dans leur décision de devenir les propriétaires de cette jolie demeure et de son parc où serpentait la rivière des Mauves. Mon grand-père maternel venait de mourir et ma mère souhaitait investir son héritage dans une résidence secondaire qui permettrait à notre famille de s'évader de Paris le plus souvent possible, Meung-sur-Loire n'étant jamais qu'à 149 km de la capitale. Tout me plaisait au Rondonneau : son cadre romantique et la campagne qui lui servait de toile de fond, l'enveloppant dans un univers champêtre où se voyaient encore quelques semeurs dont la beauté du geste m'émerveillait. D'ailleurs tout m'émerveillait dans cet environnement où je gagnais une liberté nouvelle, celle de vagabonder au gré de ma fantaisie, de découvrir la nature dans sa diversité, celle des végétaux bien sûr, mais également le gibier très abondant, les oiseaux si nombreux, les insectes innombrables, même les araignées que j'apercevais terrifiée certains soirs sur le mur de ma chambre. Oubliés les tenues citadines et l'uniforme qui sera le mien quelques années plus tard chez les dominicaines et bienvenue à la salopette, au vieux pull et aux sandales plus propices à affronter les chemins que les vernis parisiens dont s'était moquée, le premier soir, la dame de la ferme chez qui j'étais allée chercher le lait : "En voilà d'une petite parisienne !"  Si je voulais me faire adopter par mes nouveaux voisins, il fallait me couler dans le moule de cette paysannerie si authentique, de ces gens accueillants dans la mesure où vous-même vous pliiez à quelques règles élémentaires. Dès le début de notre installation, je fus frappée par les réalités de la terre auxquelles ils étaient quotidiennement contraints. Je me plaisais à entendre passer les charrettes, puis les tracteurs qui, tôt le matin, se rendaient sur les lieux pour les innombrables travaux des champs. Oui, tout me surprenait de cette vie agreste où les temps consacrés à l'agriculture fractionnaient leur existence de façon immuable. Moi-même je me sentais devenir autre, plus sensible aux bruits, aux odeurs et à cette horlogerie secrète qui sont ceux du sol, du ciel et des vents. 


"Lorsque l'on venait de la plaine, il y avait pour accéder à la propriété deux voies possibles : l'officielle qui, par un large portail, ouvrait sur la fraîcheur de cette oasis et découvrait, au coeur d'un paysage dépouillé, un parc où mollement s'étiraient les deux bras d'une rivière ; et l'autre, officieuse et secrète, qu'il fallait deviner car on en distinguait mal le passage constitué par une petite porte en bois dissimulée partiellement au regard par une végétation exubérante. Aussi cette entrée avait-elle quelque chose de mystérieux et d'interdit qui avait toujours séduit Anne-Clémence et qu'elle empruntait depuis son plus jeune âge avec l'impression, que n'émoussait pas le temps, de pénétrer par effraction dans un royaume particulier, un domaine clos sur lui-même, arche de verdure ancrée sur l'épaule épaisse de la terre. (...) La porte franchie, le parc lui révélait un autre monde. Elle approchait un mystère plus dense où le silence se peuple de bruits confus, de froissements d'ailes, de roucoulades de pigeons et avançait dans des allées qui l'invitaient à suivre les méandres d'un parcours capricieux, ponctué par les ponts qui enjambaient la rivière encombrée par les tiges flexueuses des roseaux."

(Extraits de mon roman  "Le jardin d'incertitude")

 

Le parc dans les années 1950
Le parc dans les années 1950

Le parc dans les années 1950

Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.
Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.

Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.

C'est au Rondonneau, lors de mes fréquentes rêveries dans l'une des petites îles que la rivière des Mauves compose dans le parc, que j'ai pris goût à écrire et que naquit ma vocation pour la poésie. Il est vrai que le cadre se prêtait aux évasions imaginaires ; n'y avait-il pas autour de moi un décor harmonieux, empli d'une solitude propice à la méditation où je ne cessais d'être requise par la profondeur du silence et l'empreinte puissante que la nature imprimait en moi ! 

 

"Pour ce faire, Anne-Clémence se consacrait chaque jour à de longues promenades à travers champs et bois, ainsi qu'autrefois elle le faisait lorsque sa jeune imagination s'efforçait de devancer les nuages, de les précéder en leurs voyages vers des pays où l'on n'arrive jamais et d'où l'on ne revient pas. Ce sont ces souffles venus d'ailleurs qui soulevaient en elle des flux et reflux de mémoire, revivifiaient une circulation d'idées comme si, s'immisçant dans son esprit, ils contribuaient à y faire courir un langage, y structurer une phrase, y forger une pensée."



( Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")

 

Saint-Exupéry a écrit : "On est d'une enfance comme on est d'un pays" et il est vrai que le Rondonneau et ses environs ont été une terre initiatrice, celle où je me suis construite, où j'ai fait la lente expérience de la vie, la découverte des impressions les plus fondamentales. Les enfants d'alors avaient de l'imagination que la nature environnante ne cessait de solliciter, les invitant à varier leurs jeux ou mieux à les inventer, à créer des personnages, source imaginaire de communication. Les parties de croquet ou de cache-cache, les jeux de société, ainsi que les spectacles que nous montions ensemble, comblaient nos journées, éveillaient nos esprits, nous incitaient à observer le monde des hommes et la divine nature et à tirer les enseignements bénéfiques à notre apprentissage. Aujourd'hui, je perçois  encore le chant de la rivière des Mauves, son bruit furtif sur les pierres. 

 


"Si le temps était clément, les enfants sautaient dans l'une des barques et, sans bruit, la dirigeaient dans les méandres de la rivière. Quand ils passaient sous un pont, d'un même élan ils s'aplatissaient. Ensuite, ils se laissaient glisser dans le sens du courant. Il n'y avait plus alors d'égal et de murmurant que le ruisseau donnant sa note mélodieuse, écoulant ses eaux pesantes veillées  par les saules et les peupliers. Alentour, s'appesantissait un silence crispé que troublaient le vol d'un oiseau, la fuite d'un rat d'eau ouvrant l'onde paisible d'un claquement bref. Désormais, les enfants abordaient un monde marécageux, empli de glissements sourds, univers croupissant où s'accumulaient feuilles mortes et débris végétaux. Couchés dans la barque, ils s'abandonnaient à ce lent voyage, fermant les yeux pour mieux capter le plus infime écho, sentant s'exhaler de partout la doucereuse odeur des vases."

(Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")

 

La cabane dans les années 50. Elle se serait peu à peu écroulée sous le poids des ans et  n'existe plus.

La cabane dans les années 50. Elle se serait peu à peu écroulée sous le poids des ans et n'existe plus.

Avec ma cousine sur l'une des deux barques.

Avec ma cousine sur l'une des deux barques.

Les Mauves aujourd'hui.

Les Mauves aujourd'hui.

Lors de l'emménagement, qui avait succédé à  l'achat du Rondonneau, ma mère avait souhaité, avant toute autre chose, à disposer d'un piano dans le salon afin de pouvoir travailler son chant durant les vacances, d'autant qu'elle ne risquait pas de gêner les voisins comme à Paris. Et elle s'était empressée de faire la connaissance des musiciens de la région dont une certaine Marguerite Boucher qui tenait l'orgue de la collégiale Saint Liphard de Meung-sur-Loire et s'était révélée être une musicienne accomplie. Une plaque a d'ailleurs été apposée sur le mur d'enceinte de sa maison qui rappelle le rôle éminent qu'elle a tenu pour remettre en état l'orgue et éveiller la sensibilité musicale de la ville. Si bien que le Rondonneau allait devenir le rendez-vous privilégié de ses amis musiciens. Il n'était pas rare que l'on sorte le piano sur la terrasse pour des concerts improvisés les soirs d'été, lorsque la lumière déclinait et posait mollement  ses dernières lueurs sur la canopée.

 


" Lorsque le pianiste avait plaqué son dernier accord, quelque chose s'était arrêté, suspendu en un point d'orgue. Il y avait eu ce moment d'attente où la frontière si mince qui sépare les deux mondes se laisse entrevoir. Tandis que le pianiste s'éloignait sous les applaudissements, Marie-Liesse faisait son entrée dans l'aire lumineuse avec son accompagnatrice et prenait place à côté du piano, s'y appuyant gracieusement. Le silence posait sur l'assistance sa troublante interrogation. On ne distinguait dans le ciel aucune étoile tant la lumière les concrétisait en une seule qui avait les traits et la blondeur de Marie-Liesse. Avant même quelle ne commence, Anne-Clémence se souvenait d'une réflexion de son père : " Je n'ai jamais entendu un timbre de voix qui ait autant de charme." Et c'était vrai. Cette voix était fraîche, tendre, argentine. Une voix de jeune fille qui n'était pas d'une tessiture très ample, mais souple et flexible et incroyablement caressante. La soprano avait débuté par "L'horizon chimérique" de Fauré, enchaîné avec "La tristesse " de Duparc, poursuivi par "Le bonheur est chose légère" de Saint-Saens. Elle ne se contentait pas de chanter, elle parait d'une lumière indéfinissable, d'une coloration fine et subtile les paroles qu'elle prononçait. Ses expressions la révélaient sous un jour nouveau, plus sensible, si bien que la regarder était un spectacle aussi ravissant que de l'entendre. Anne-Clémence aimait cette facette-là de sa mère, cette Marie-Liesse émouvante, tendue vers quelque chose d'inaccessible. Elle l'aimait d'être ainsi offerte aux regards mais toute entière absorbée à servir avec application l'oeuvre qu'elle interprétait, plus lointaine d'être si proche et fatalement ennoblie par son art. Pour terminer, après "Tandis que tout dort", elle avait choisi "Le jardin clos" de Fauré et, en l'écoutant, Anne-Clémence avait senti se refermer sur elle les portes de son royaume, elle s'était perçue à jamais sa prisonnière. Ce jardin clos n'était-ce pas celui de son enfance, de sa mémoire, celui qu'il lui faudrait sans cesse cultiver pour le restituer un jour dans sa poésie et sa  quintessence, sans omettre ce qu'elle aurait vu afin de témoigner du réel, mais sans renoncer à dévoiler ce qu'elle aurait pressenti, de manière à pallier à l'affrontement du stable et de l'incertain ?

 

(Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")

Plus tard, lorsque je suis partie habiter Annecy, mes parents ont vendu cette propriété et le portail s'est refermé sur quinze années exceptionnelles où ce lieu a été l'épicentre familial, le havre où nous aimions nous retrouver en famille ou entre amis. Puis le temps a passé. Il y eût les années à Louveciennes avec les enfants qui grandissaient, puis celles que nous vivons mon mari et moi depuis 1991 à Trouville, face à la mer, site choisi qui nous a apporté son lot de bonheur, d'accomplissements, de peines aussi. Mais le Rondonneau est resté pour toujours dans ma mémoire auréolé d'une poésie prégnante, d'un  charme indéfinissable. Revenant sur ces terres en pèlerinage pour y retrouver mes souvenirs du passé et mes amis d'autrefois, jamais revus depuis plusieurs décennies, ces derniers se sont débrouillés pour que je puisse revisiter mon ancienne demeure au bout de la plaine qui prend, à la belle saison, le ton chaud des blés. Le portail s'est entrouvert sur le parc solitaire et silencieux, jardin enclos dans sa douce mélancolie, son décor champêtre et son exubérance végétale. La façade de la maison, désormais laurée de lierre au point qu'il enguirlande les fenêtres, a conservé son élégance et domine toujours la terrasse et la pelouse qui s'inclinent en pente douce vers la rivière. En sorte qu'il n'y aura jamais eu d'adieu, seulement un "au revoir".

Le hangar à bateaux, toujours là en 2018.

Le hangar à bateaux, toujours là en 2018.

"Sous le hangar, la barque est toujours amarrée et l'excursion permise pour les plus audacieux que les Mauves lisses et brillantes chargées d'un épais silence et que les terres nocturnes n'effraient pas. Ils reprennent le voyage interrompu là où la roue du moulin des Touanes interdit le passage. De nouveau, la remontée lente avec le seul objectif de cette initiation, écoulement de l'onde par delà le temps et la mort, comme une mélodie troublante dont on perçoit à peine l'écho mais qui obsède parce qu'en chacun de nous l'incertitude persiste ... en son jardin clos."

(Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


Pour prendre connaissance des articles concernant mes souvenirs du Rondonneau, cliquer ci-dessous sur leurs titres :

 

Mon père aurait eu cent ans
Ma mère aurait eu cent ans

Mon grand-père Charles Caillé ou l'art des jardins

Arthur, mon arrière grand-père, une histoire simple

Le Rondonneau, retour à ma maison d'enfance
Renée ou l'enfance réenchantée

Les Pâques de mon enfance au Rondonneau

Les chiens de mon enfance

Chère tante Yvonne
Le cercle de famille
Chers disparus

 

 


Et pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI
 


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Avec mes amis au Rondonneau. Ils étaient nos voisins à l'époque. Toute une enfance partagée.

Avec mes amis au Rondonneau. Ils étaient nos voisins à l'époque. Toute une enfance partagée.

Partager cet article
Repost0
19 janvier 2018 5 19 /01 /janvier /2018 09:47
Quand nos amis les animaux se plaignent des trop doctes humains

 

LES ETATS GENERAUX DE NOS AMIS, LES ANIMAUX

 

Un jour qu’au centre de la forêt,

Se tenaient les Etats généraux de nos amis les animaux,

Les uns et les autres se plaignirent

Qu’à leur égard les humains affichaient trop de dédain.

Ecoutez plutôt ce que le tigre, le premier,

Vint raconter à l’assemblée.

Bigre ! dit-il non sans courroux, ne sommes-nous pas traités de jaloux

Par des quidams qui le sont bien davantage que nous ?

Jaloux comme un tigre, disent-ils.

 

Ah ! Ah ! s’exclama une oie, qui se trouvait à passer par là,

A votre tour comprenez mon émoi quand je surprends, alentour,

Des propos fort discourtois.

Il me revient aux oreilles que l’on traite telle jouvencelle

De bête comme une …

 

Ces ragots sont intolérables, s’indigna le chimpanzé.

Heureusement que j’ai la chance d’être mieux considéré.

Ne voyez pas d’irrévérence si je vous confie, mes amis,

Que l’on me subodore plus malin que bon nombre de pékins.

Suffit ! répliqua le corbeau qui, du haut de son perchoir,

Drapé dans sa houppelande noire,

Jouait, non sans morgue, au tribun vénérable.

Malin comme un singe, dites-vous ?

Voilà un compliment qui recèle plus de fiel que de miel.

A votre place, mon cher, je ne serais pas si fier

Qu’on me flattât de cette manière.

 

C’est alors qu’entra en scène sa majesté le lion.

Sa présence suscita une vive émotion.

Vous parlez à tort, dit-il, plus sentencieux encore que le docte corbeau.

Les hommes, comme nous autres, n’ont jamais respecté que la loi du plus fort.

Aussi, ne soyez pas étonnés si je passe pour bien né.

Ils m’ont proclamé roi et sachez que chez eux

Ce titre-là est prestigieux.

Hélas ! gémit la colombe, d’une voix d’outre-tombe,

N’arrive-t-il pas que, parfois, au milieu de leur peuple en liesse,

On coupât la tête des rois ?

 

Certes, certes, poursuivit le lion, les hommes ne sont pas des agneaux,

Ils ont même tant de défauts qu’ils nous les mettent sur le dos.

Les doléances n’en finissaient pas.

C’est ainsi qu’une tortue se plaignait qu’on la jugeât lente,

Qu’un renard se demandait s’il devait se vexer qu’on le prit pour rusé,

Alors que dans l’hémicycle, un paon protestait contre ceux

Qui osaient lui reprocher d’être un brin vaniteux.

 

Pour clôturer le débat, une couleuvre demanda :

Qui de moi ou de la gente humaine, qui me juge paresseuse,

Vous semble la plus venimeuse ?

La réponse allait de soi. Les hommes, qui ne sont pas charitables,

A trop médire, ne retirent que des succès peu louables,

Tant il est vrai que l’on est plus enclin à rire des autres que de soi.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   - La ronde des fabliaux -

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Quand nos amis les animaux se plaignent des trop doctes humains
Partager cet article
Repost0
15 juillet 2017 6 15 /07 /juillet /2017 08:45
LES SIX ANS D'INTERLIGNE

Six ans déjà, qu’un jour de juillet 2011 j’ai décidé d’ouvrir  un second blog  « INTERLIGNE », après celui consacré au 7e Art « La plume et l’image » et je ne le regrette pas, car j’ai eu grâce à lui l’occasion de rencontrer beaucoup d’amis venant d’horizons différents et qui tous m’ont apporté leur amitié, leurs encouragements et ont permis à ce lieu d’échange de prendre encre ( je pourrai dire ancre) et devienne un lieu de partage. En effet, que représente un blog pour celui qui, installé devant son écran, tente de capter un mot, un signe, un commentaire, un écho, sinon cela, la possibilité d’un échange. Ecrire, c’est toujours essayer de rencontrer l’autre, l’ami, le voisin, l’esseulé, l’étranger, de susciter une alliance d’esprit et de cœur grâce au pouvoir des mots et à leur résonance.

 

 

Tout a sans doute été dit et écrit mais qu’importe, nous ne cesserons jamais de le redire et de le transmettre à notre façon avec notre sensibilité, nos emballements, nos déceptions, nos doutes, nos aspirations. Cela se nomme la communication ou mieux que cela : la transmission. On s'efforce, autant que faire se peut, à exprimer les joies, les peines, les beautés de notre langue, les nuances diverses des souvenirs, les soucis de nos vies, les émerveillements de nos coeurs, les satisfactions passagères ou durables, les craintes pour un avenir que l'on rêverait toujours meilleur. 705 articles rédigés avec ceux de l'ami Denis Billamboz et ses coups de coeur littéraires, 148.160 visiteurs, 236.785 pages vues, c'est honorable, mais est-ce satisfaisant ? Cela ne le sera jamais, tant nous souhaitons toujours davantage, tant nous avons besoin d'être constamment renseignés sur la qualité de nos propos, leur pertinence, leur justesse ou, pire, et cela arrive souvent, sur leur inanité. Le regard de l'autre inspire à l'évidence une crainte qui reste la meilleure émulation qui soit. Alors, ne redoutons jamais ce regard du visiteur qui corrige, anime, critique, sollicite, encourage, il est tour à tour notre juge et notre complice.

 

 

Alors longue vie à INTERLIGNE si l'inspiration, la ferveur  ne me manquent pas. Une question que,souvent, je me pose...

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Article précédent : LES DEUX ANS d'INTERLIGNE

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

LES SIX ANS D'INTERLIGNE
Partager cet article
Repost0
29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 07:44
Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Lorsque l’on atteint un certain âge, l’évocation des souvenirs s’accompagne presque toujours d’un sentiment étrange auquel on ne s’habitue pas, tant il est vrai que ce monde évoqué a déjà disparu, qu’il est un univers englouti dont seuls quelques témoins subsistent encore. Nous évoluons ainsi dans une actualité à demi amputée parce qu’elle n’est la nôtre qu’incomplètement. Ainsi, lorsque je passe devant l’immeuble où je suis née, où j’ai vécu les vingt premières années de ma vie, où mes parents ont demeuré de 1936 à 1976, certes l’immeuble est toujours là, quasiment inchangé, mais ceux qui y vivaient sont presque tous morts, les murs n’entendent plus raisonner leurs voix, passer leurs silhouettes, s’animer leurs présences. Et que dire quand j’évoque mon cher Rondonneau que je n’ai pas revu depuis le printemps 1960, cette propriété qui fut l’Eden de ma jeunesse, le petit paradis de mon imaginaire, lieu où se sont éveillés mes sens et ma sensibilité ! Nul doute que la rivière des Mauves continue de s’étirer au long des rives moussues avec son chant discret et mélodieux, que le parc s’ouvre à cet endroit précis comme un beau fruit coupé qui nous offre soudain un panorama forestier, que la maison a bien conservé son allure bourgeoise et son toit d’ardoise, qu’il y a toujours au loin, plantées comme des vigiles, la chapelle et la tour d’un ancien monastère, mais les acteurs se sont éclipsés de ce décor enchanteur, remplacés par des visages et une actualité qui ne sont plus les miens, si bien que j’apparais comme une revenante, un fantôme, le spectre d'un temps qui n’est nullement autorisé à se perpétuer. Oui, ma chère Renée n’est plus là devant le portail grand ouvert à nous guetter mes parents et moi avec son bon sourire, si bien que le présent se pare d’étranges images et que penser ainsi le passé est tout ensemble une joie et une souffrance. Le passé, Marcel Proust lui a rendu en littérature une forme de présent et l’a paré d’émotions bouleversantes, mais réactualiser le mien s’accompagne le plus souvent d’une pénible sensation de perdition qui m’affecte, m’immerge dans le sentiment inguérissable d’être non seulement l’orpheline des miens mais l’orpheline du temps. C’est vrai, nous sommes les orphelins de ce temps disparu qui laisse peu de témoins à nos côtés …

 

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

Renée est apparue dans mon existence alors que j’avais neuf ans. Maman avait reçu de ses parents, morts à un an l’un de l’autre, un gentil héritage qui a permis l’achat de cette vieille demeure, ancien pavillon de chasse des évêques d’Orléans, sise à 4 km de Meung-sur-Loire. Lorsqu’ils en firent l’acquisition en 1948, elle était en très mauvais état. Tout était à refaire des crêpis extérieurs aux peintures intérieures et à la remise en état du parc parcouru par la rivière des Mauves qui s’y faufilait en formant, ici et là, des charmantes îles auxquelles on accédait grâce à des ponts en bois. Renée est entrée au service de mes parents l’année suivante. C’était alors une jeune femme de 26 ans bien charpentée avec un visage sculpté comme un marbre et une abondante chevelure qui lui donnait un air de déesse antique. Elle était belle et surtout joyeuse et le courant est passé immédiatement entre nous. Elle s’installa bientôt dans le logement de gardien  avec son mari Pierre et son fils Serge, âgé de 3 ou 4 ans. Elle se chargerait d’entretenir la maison et le parc, secondée pour les gros travaux par un jardinier, projet qui ne faisait peur ni à sa vigueur, ni à sa robustesse, car Renée aimait le travail, savait l’assumer et s’en prévaloir à l’occasion avec une fierté souveraine. Le travail figurait pour elle une sorte de défi, une grandeur, une dignité morale et physique. Elle trouvait là ses quartiers de noblesse.

 

Renée le jour de son mariage.

Renée le jour de son mariage.

Auprès de cette jeune femme dynamique et ardente, j’allais bientôt frotter ma mélancolie naturelle, ma timidité instinctive, mes rêveries de fillette solitaire, mes refoulements de citadine et voir s’ouvrir devant mes yeux extasiés un paradis bucolique propre à enchanter mon enfance. Renée fut en quelque sorte mon école buissonnière, celle où j’ai le mieux appris : de la diversité des chants d’oiseaux à celle des plantes, des légumes et des arbres ; du secret des saisons aux rumeurs des campagnes et aux divers temps des semailles et des moissons. Oui, avec elle, auprès d’elle, j’ai expérimenté l’ordinaire de la vie, ce qui est peut-être le plus extraordinaire, le sens profond de chaque geste, l’attention qu’il ne doit manquer de susciter et la satisfaction engendrée par son accomplissement. Avec quelle hâte, dès qu’un week-end ou des vacances me permettaient de retrouver le Rondonneau, je m’empressais de quitter mes vêtements de citadine pour ceux plus rustiques qui ne craignaient ni la boue des allées, ni  la rosée des pelouses, ni la paille des poulaillers. Renée m’a ainsi, au fil du temps, légué une véritable échelle des valeurs, valeurs d'une existence simple et quotidienne. La petite fille des villes se découvrait soudain une âme à l’état de jachère, toute prête à recevoir le bel héritage des vallons et des près.

 

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

J’ose avouer que Renée m’a beaucoup eue dans les pattes ;  les premières années, je l’ai suivie comme un petit chien, époque où elle m’apprenait à soigner les poules et les lapins, à cueillir les légumes et les fruits, à les conserver sur des claies, à préparer les confitures, les conserves, les confits, à faire dorer sur le coin de la cuisinière à bois les fameuses tartes Tatin qu’elle réussissait à merveille. Elle me préparait également des œufs à la neige, et lorsque nous étions seules, tous les petits plats que maman avait retirés de mes menus parce qu’elle craignait que la mauvaise alimentation de la guerre n’ait laissé des séquelles dans mon foie ou ma vésicule, comme la guerre de 14/18 en avait produites dans son tube digestif, resté fragile sa vie durant. Par chance, grâce aux bons soins de Renée, tout fut remis en bon ordre et je gagnais même les quelques kilos manquants qui faisaient de moi, aux lendemains de l’armistice, une enfant un peu chétive. Avec Renée, les joues roses et les mollets dodus étaient de circonstance et me donnaient la témérité d’entreprendre des jeux plus audacieux : des parties de cache-cache éperdues dans le parc avec mes amis du voisinage, les longues randonnées jusqu’à la chasse du château de la Touanne, les courses folles à bicyclette et les évasions dans les deux barques sur la rivière des Mauves.

 

Et puis Renée eut un autre mérite, elle a su adoucir les effets négatifs d’une éducation trop austère. Pudique, mon père ne se plaisait guère à exprimer ses sentiments et ma mère avait mal vécu sa grossesse, plus mal encore son accouchement où elle avait, parait-il, tellement souffert qu’elle l’évoquait, trente ans après, avec des trémolos dans la voix. J’avais donc le sentiment d’avoir beaucoup dérangé et Renée a su, grâce à son intuition, chasser de mon esprit l’impression lancinante ( et fausse bien entendu ) que j’étais gênante. Chère Renée ! Lorsque je me suis mariée, trop jeune, elle a vu venir le gendre de Madame avec des yeux furibonds. Finaude, elle avait deviné que notre attelage n’était pas propice aux longs parcours. Et c’est vrai, nous divorcions trois ans plus tard au grand soulagement de Renée qui me répétait : « Je te l’avais bien dit, ma choute, que ce gars-là, il n’était pas fait pour toi. » Heureusement, le second eut davantage de succès et Renée ne s’est pas davantage trompée sur son diagnostic, énoncé ainsi : « Te voilà un bon petit mari pour sûr ! » Merveille, il dure encore ...

 

Quant à Renée, elle a eu du mal à se remettre de la vente du Rondonneau par mes parents en avril 1961. Puisque je partais habiter en Haute-Savoie, le Rondonneau n’avait plus sa raison d’être. Renée est restée quelque temps avec ceux qui avaient pris la suite, des personnes sympathiques mais qui n’envisageaient pas le parc de la même façon et installaient le chauffage central en lieu et place des feux de cheminées qui diffusaient une chaleur plus rustique … C’en était trop pour Renée qui gagna la ville la plus proche et devint la responsable d’une superette, ce qui lui permettait de voir du monde et l'assurait d'un travail stable. Elle a pris congé en 2006, à l’âge de 83 ans, après une existence où le travail fut sa fierté parce qu’elle entendait le servir avec exigence et qu’elle en recueillait les plus vives satisfactions. Figure inoubliable, elle m'inspire toujours une reconnaissance éternelle et reste intimement mêlée à mon actualité de rat des champs. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI

 

Et pour prendre connaissance d'articles évoquant des sujets très proches,  cliquer sur leurs titres :

 

CHERS DISPARUS           LES CHIENS DE MON ENFANCE
 

LES PAQUES DE MON ENFANCE AU RONDONNEAU


LE RONDONNEAU, RETOUR A MA MAISON D'ENFANCE
 

LE CERCLE DE FAMILLE

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Les ruines de l'ancienne abbaye du Rondonneau.

Les ruines de l'ancienne abbaye du Rondonneau.

Partager cet article
Repost0
1 mars 2017 3 01 /03 /mars /2017 09:14
LISTE DES ARTICLES ME CONCERNANT

 

QUI SUIS-JE ?

-:- :- :- :- :- :- :- :-

 

 


Autoportrait à quatre mains - Channe questionne Armelle

 

 

Critiques d'écrivains, poètes et journalistes sur quelques-uns de mes ouvrage

 

 

Pourquoi ai-je choisi la poésie ? Pour excéder le rêve ou aggraver l'énigme

 


 

UNE PAGE SE TOURNE ...

 

 

 

 

 

MES ARTICLES SUR MA JEUNESSE ET MA FAMILLE :

-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-

 

 

 

Mon grand-père Charles Caillé ou l'art des jardins

 

 

Arthur, mon arrière grand-père - Une histoire simple

 

 

 

Ma mère aurait eu cent ans

 

 

Mon père aurait eu cent ans

 

 

Les Pâques de mon enfance au Rondonneau

 

 

Les chiens de mon enfance

 


Renée ou les enchantements de l'enfance

 


Chers disparus

 

 

Chère tante Yvonne

 

 

Le Rondonneau : retour à ma maison d'enfance

 

 

LE CERCLE DE FAMILLE

 

 

 

 

 

MES POEMES :

 

-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-

 

 

 

Un itinéraire en poésie

 

 

 

L'indistincte patrie - poème – 

  

  

 

Le chant de Malabata  (poème)

 

 

 

Le coeur révélé  ( poème ) 

 

 

Iles ( poème )

 

 

Songeuse espérance

 

 

Petit prélude crépusculaire ( poème )

 


Plus rien ne sera jamais pareil ...

 


Qu'une étoile se lève ... ô mon Prince ! Prière


 

Les larmes de la mer  ( poème )


 

 

L'ombre improbable (poème)


 


Enfance : les lueurs persistantes ( poème )
 

 


Mélodie d'Avril  (poème)


 

 

L'ombre du silence ( poème )


 

Le haute pays - Jusqu'où aller ? - poème


 

 

Heures exquises


 

 

On l'appelle "Terre" - Poème


 

 

Les couleurs de l'enfance ou le bel été ( poème )


 

 

Saint Valentin - Le chant de Malabata


 

 

Le chant de Malabata ( suite )


 

 

Le lieu de réminiscence ( poème )


 

 

Désert ( poème )


 

 

Goélands ( poème )


 

 

La demeure enchantée - poème


 

 

Stances à la bien-aimée en ce jour de la saint Valentin


 

 

Vint le poète   (poème )


 

 

L'ailleurs n'est jamais autre part qu'en soi 


 

 

Parole d'ombre  (poème )

 

 

Mélodie d'Avril


 

 

Poèmes à l'absent

 

 

Le temps fragile - poème


 

 

Prière à Notre-Dame


 


L'adieu  (poème )

 

 

 


 

MA VIE QUOTIDIENNE :

 

-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-

 

 


Un hiver sur la colline

 


Un automne sur la colline

 


Un printemps sur la colline

 

 

 

 

MES FABLES :

-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-

 

 

 

Quand nos amis les animaux se plaignent des trop doctes humaines ( fable )


 

La primevère ( fable ) 

 

 

La baleine de Luc-sur-Mer ou l'Offrande de la mer ( fable)

 

 

La société des abeilles - fable

 

 

La coccinelle et l'éléphant - fable

 

 

Les quatre saisons - fable

 

 

La tortue et le goéland - fable


 

Le petit chien des salons mondains - fable –

 

 

L'âne et le petit cheval - fable

 

 

  

 

 

PRESENTATION DE MES DIVERS OUVRAGES :

 

-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-

 

 

 

Terre Promise

 

Le jardin d'incertitude - présentation

 

Les signes pourpres  

 

Proust et le miroir des eaux  

 

Proust ou la recherche de la rédemption

 

Profil de la nuit, un itinéraire en poésie


L'Alliance des mots - Présentation

 

 

 

 

 

EXTRAITS DE MON ROMAN  " LE JARDIN D'INCERTITUDE"

-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:-:- :- :- :- :- :- :

 

 

 

 

Arrêt sur image : la traversée des apparences 

 

 

Arrêt sur image : Paris

 

 

Arrêt sur image : l'aïeule

 

 

Arrêt sur image - La collégienne

 

 

Arrêt sur image : l'enfance

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Pour vous procurer la plupart de mes livres, cliquer    ICI

 

 

LISTE DES ARTICLES ME CONCERNANT
LISTE DES ARTICLES ME CONCERNANT
LISTE DES ARTICLES ME CONCERNANT
LISTE DES ARTICLES ME CONCERNANT
Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche