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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 10:13

1286212276_p1070471__wince_.jpg     Tunis

 

Le printemps arabe, c'est elle qui l'avait initié. Depuis lors, le tourisme s'est réduit de moitié et c'est dommage. Pour les Tunisiens d'abord, pour les touristes ensuite qui se privent d'un voyage ou d'un séjour magnifique. Alors reprenons vite l'avion pour ce pays de longue culture où le soleil est présent les trois-quart de l'année et la population si accueillante.



De par sa situation géographique qui, au sud, lui ouvre les portes de l'Afrique et, au nord, celles de la Méditerranée et de l'Europe, la Tunisie a été de tout temps un lieu de passage où se croisèrent les populations nomades, semi-nomades et sédentaires, un carrefour commercial privilégié et, par voie de conséquence, un pays offert aux convoitises des conquérants et des envahisseurs. Elle, qui vit naître et mourir presque toutes les civilisations, est une terre plurielle qui ne dévoile ses mille facettes qu'à ceux qui prennent la peine de s'y attarder, depuis Tunis et son admirable baie portant le sceau de ses occupants successifs, aux steppes de la Tunisie centrale et aux ksour perchés des villages berbères jusqu'aux oasis de sud et à la blonde étendue des sables. D'une rive à l'autre, du désert à la méditerranée, elle ne cesse de surprendre le voyageur tant par l'aridité de certains de ses paysages que par ses hectares d'oliveraies, l'efflorescence de ses vergers où poussent vignes, orangers, citronniers et ses chemins ombragés qui embaument le jasmin, le mimosa et la rose, que par la richesse architecturale de ses villes et son désert ponctué d'oasis et de palmeraies, îlots de verdure et de fraîcheur.


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                                          la grande mosquée de Kairouan


C'est de Tozeur et de Nefta, cerclés par leur milliers de palmiers-dattiers, que partent les méharées et autres randonnées qui donnent aux amoureux du désert l'illusion d'avoir touché du regard ce qui fut jadis le royaume minéral des Berbères et les pistes qui acheminaient vers le centre de l'Afrique les caravanes des Bédouins ou les tribus nomades qui, depuis le milieu du XXe siècle, se sont peu à peu sédentarisées. C'est à Nefta et à la bordure du chapelet d'oasis de la région de Douz que l'on découvre les premières dunes, celles d'un univers que les " seigneurs de grande tente ", pastoraux par vocation, empruntaient pour leur voyage au long cours, à dos de dromadaires, selon le cycle immuable des saisons.
Mais, pour lors, mon récent séjour ne m'a pas menée jusqu'aux terres ocres du Dahar et aux villages troglodytiques du Matmata, mais m'a permis de sillonner le cap Bon, ce jardin odorant, et de revoir Tunis et Sidi Bou Saïd, de visiter Kairouan et El Jem où se trouve le plus grand amphithéâtre romain d'Afrique, ainsi que les vieux villages berbères et, surtout, de flâner à nouveau dans Carthage, la cité d'Elyssa-Didon qui vit se succéder les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabo-musulmans, les Croisés, les Espagnols, les Turcs, les Français, fut reine des mers sous Hannibal, capitale de l'Africa pro-consulaire sous Auguste, byzantine avec Bélissaire, puis conquise par les Arabes, et dont je parle longuement dans mon dernier roman " Les signes Pourpres " ( pour prendre connaissance de sa présentation, cliquer  ICI  ).


Rappelons-nous que Carthage fit trembler et pâlir d'envie les pays qui bordent la Méditerranée et que, vieille de trois millénaires et d'une épopée prestigieuse, elle demeure, à l'égal de la Rome antique, une ville éternelle.
 

Le sol est aujourd'hui encore marqué des strates qui relatent l'histoire des hommes, leurs combats, leurs victoires, leurs craintes, leurs audaces, leurs croyances, leurs errements, leurs défaites. Ainsi la colline de Byrsa, mot phénicien qui signifie " lieu fortifié", était-elle couronnée à l'époque punique par le temple du dieu Eshmoun, à l'époque romaine par un monument dédié à la triade Jupiter-Junon-Minerve, au temps de saint Augustin par une mosaïque figurant des monstres sans tête et sans membre dont il parle dans ses écrits. "Ainsi se succédèrent les sanctuaires, tantôt religieux, tantôt païens,comme si le monde ne cessait d'osciller entre ces deux pôles, de s'user entre l'espérance et le désespoir, la foi et le doute, la grandeur et la misère, le durable et l'éphémère". *
Quand vient le soir, que le passé et le présent s'endorment dans un même crépuscule, il fait bon s'attarder sur l'esplanade, où s'élève l'ancienne cathédrale Saint Louis inaugurée en 1890 par le cardinal Lavigerie qui rêvait de ressusciter l'archevêché glorieux de Saint Cyprien, et de contempler la baie de Tunis, délimitée d'un trait de fusain par des collines sombres avec, en contre-bas, les impressionnants thermes d'Antonin décrits par Pline l'Ancien et, par plans successifs, étagées au-dessus de la mer, les villas cubiques blanchies par vingt couches de lait de chaux qui se sont édifiées sur les ruines des précédentes.


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           El Jem : l'amphithéâtre romain


Après Carthage, Sidi Bou Saïd, balcon idéal posé sur le jebel Manar, compose avec ses palais, ses résidences d'été, ses terrasses, ses patios ombreux, le plus joli tableau et propose le plus fastueux belvédère qui soit. Aussi ce village ne peut-il manquer de séduire le promeneur par la grâce de ses façades immaculées, enrichies par des portes à ferrures et des fenêtres à moucharabieh, paradis bleu et blanc, symphonie parfaite d'architectures arabe et andalouse, qui vit séjourner des peintres comme Paul Klee, des écrivains comme Flaubert, Gide, Colette, Simone de Beauvoir. Tous furent envoûtés par l'alchimie magique des couleurs : le blanc aveuglant des murs et le bleu des portes et fenêtres, tandis que coure dans les ruelles étroites l'entêtant parfum de jasmin, que cascadent les flamboyants bougainvilliers et, qu'au loin, un soleil pourpre embrase le golfe de Tunis. 

 

 

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           Le village de Sidi Bou Saïd

 

Quant aux villes, elles retiennent l'attention par la beauté de leurs mosquées que signale le minaret, espace de sobriété que des éléments décoratifs se plaisent à enjoliver : répétition infinie de l'arc des nefs comme une prière inlassablement psalmodiée, décoration du mihrab, ornementation des coupoles, enfin du minbar, chaire où l'imam prononce son prêche du vendredi, et n'oublions pas les tapis qui, en tous lieux, rappellent le savoir-faire ancestral des artisans tunisiens. A la mosquée, il faut associer la médina qui désigne la vieille ville ou ville traditionnelle, lieu d'échange, de rencontre, de commerce, dont la plus ancienne et célèbre n'est autre que celle de Tunis, coeur et âme de la capitale. Impossible de ne pas s'attarder dans les divers souks, celui des parfumeurs ( le plus ancien - il remonte au XIIe siècle ) qui embaume les essences de citron, de jasmin, de rose, d'ambre et de musc, ceux des orfèvres et des étoffes où la vie est perpétuellement animée et où se succèdent une multitudes d'échoppes, d'étals et de boutiques, certaines offrant des articles très intéressants à des prix raisonnables. Comment ne pas céder à l'envie de rapporter des huiles si délicatement parfumées ou des bijoux fantaisie joliment travaillés ? Le musée du Bardo étant fermé pour travaux, nous nous rabattons sur les palais avec leurs portes monumentales et leurs rafraîchissants patios qui évoquent les splendeurs d'antan.


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                      Sidi Bou Saïd                                    

 

Et comment ne pas être surpris par l'activité intense de cette capitale en pleine expansion qui  a su tirer parti des délocalisations européennes et entrer avec panache dans la catégorie des pays émergents ? Commerçante dans l'âme, la Tunisie s'est adaptée à l'économie de marché  et pratique un réformisme progressif, privilégiant les évolutions aux révolutions. Le tourisme se remet peu à peu de la baisse de fréquentation récente due aux attentats et les hôtels ( 4 et 5 étoiles ) ne vous décevront pas, d'autant que le service est attentif et aimable. Les 3 étoiles peuvent être tout à fait corrects mais plus anciens, parfois un peu vieillots. La Tunisie est particulièrement agréable à parcourir, ne serait-ce que pour les raisons suivantes : on y parle le français, le réseau routier tunisien offre 19 000 km de routes asphaltées, la signalisation est bilingue arabe/française, on y mange bien, les prix sont attractifs et, du nord au sud, vous jouirez de paysages divers et captivants et de sites archéologiques d'un très grand intérêt. Ayant conservé les mêmes frontières depuis 28 siècles, le pays présente une belle homogénéité, d'autant qu'il a su digérer les populations venues d'ailleurs et que la religion islamique, très pratiquée, a toujours été son ciment. Le patriotisme est également un autre élément fédérateur: Chaque matin, dans les lycées, les élèves assistent au lever des couleurs en chantant l'hymne national. Mais le pays ne s'est pas moins ouvert à la modernité. Ici les jeunes filles ont accès aux universités et facultés et bénéficient d'une liberté dont elles n'abusent pas. Il n'est pas rare de voir dans les rues, bras dessus, bras dessous, des étudiantes avec le foulard et d'autres avec le jean, parfois la mini-jupe. Mais, dans l'ensemble, les jeunes filles sont discrètes, peu provocantes. Ce qui frappe en Tunisie, c'est l'harmonie. La drogue étant vivement réprimée ( 1 an de prison ferme pour celui qui en use, 7 ans pour celui qui en vend ), la jeunesse est protégée de la grande délinquance. Mais nos délinquants, ils sont chez vous - m'a dit une jeune guide avec un sourire - car, chez nous, ils seraient derrière les barreaux...

 

Quand partir ? En avril et mai pour voir le pays en fleurs, ou en septembre et octobre, lorsque les chaleurs sont moins lourdes et la mer encore chaude. Où séjourner : à Tunis, Hammamet nord, Sousse, Mahdia, Tabarka, Tozeur, Djerba. Pour les achats, mieux vaut s'adresser aux boutiques d'état aux prix imposés, surtout si l'on n'aime guère marchander. Ainsi pas de surprise désagréable et des prix toujours avantageux. La qualité de l'artisanat est telle que l'on peut se laisser tenter par les tapis de Kairouan, les poteries de Nabeul, les bijoux de Mahdia et Djerba, les mosaïques d' El Jem et les cuirs et parfums dans la médina de Tunis. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( septembre 2010 )

 

* Les signes pourpres  :  Ed. Atelier Fol'fer

 

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21 décembre 2011 3 21 /12 /décembre /2011 09:43
Deauville - Histoire d'une légende -

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Depuis que le duc de Morny en l'année 1860 fit naître Deauville des sables et de l'eau, il semble que la cité balnéaire ait été entourée des fées et des génies les mieux attentionnés. Ceux-ci étaient déjà là pour veiller sur ses premiers pas avec une vigilance maternelle et n'auront plus de cesse, à l'avenir, de la parer de telle sorte qu'elle devienne l'une des plus aimables, fastueuses et élégantes stations du littoral français.Si bien que sa renommée aura vite fait d'outrepasser les frontières de la France et de l'Europe et de devenir internationale. Mais comment, et grâce à qui, ce qui n'était hier qu'un bourg de hobereaux allait-il accéder à pareille notoriété ? Pour le savoir, commençons par remonter le temps...

 

En 1060 était Auevilla, un coteau surplombant un marais. Là régnait le seigneur Hubert du Mont Canisy, compagnon de Guillaume le Conquérant. Dans son fief, on ne recensait guère que 79 âmes et en 1851, lorsque Jean-Louis Auguste Brunet devint maire pour la seconde fois, le hameau n'en comptait pas davantage, alors que Trouville était en passe de devenir "la reine des plages". C'est alors qu'un médecin, Joseph Olliffe, propriétaire d'une villa à Trouville, se laissa envoûter par les étendues de sable qui se déroulaient à perte de vue sur l'autre rive de la Touques, espaces vierges qui paraissaient boire les lumières du ciel et dont les berges frangées de roseaux étaient le refuge d'une pléiade d'oiseaux. Rentré à Paris, et en visite chez son ami le duc de Morny, il lui décrira ces paysages avec un enthousiasme si communicatif, que ce dernier se laissera convaincre de se rendre sur place pour les admirer à son tour. Découvrant le panorama du haut du Mont Canisy, il s'écrie : "C'est vertigineux ! Quelle immensité et quelle beauté ! Nous allons bâtir ici le royaume de l'élégance."

 

A l'architecte Desle-François Breney sont confiés les plans de la future ville, un trapèze délimité par des avenues et une digue-promenade qui sera baptisée "La Terrasse". Dès juillet 1863 ouvraient un casino, puis un centre d'hydrothérapie et, en août 1864, avaient lieu les premières courses sur l'hippodrome de la Touques. En cette même année, quarante villas étaient déjà occupées et un hôtel de deux cents chambres recevait ses premiers clients. Mais le duc allait mourir avant d'avoir vu se réaliser un projet qui lui tenait à coeur : le bassin de 300 mètres de long qui devait permettre aux bateaux de fort tonnage de remonter la rivière de la Touques, favorisant un commerce maritime qui contribuerait au développement économique de la région.

 

Deauville était lancé et, malgré la disparition de son créateur, des villas continuaient de s'élever de terre, ainsi qu'un phare de 22m à l'entrée du port, tandis que se croisaient sur l'hippodrome, lors des Grands Prix, des personnalités telles que Ferdinand de Lesseps et Adolphe Thiers. Malgré cette expansion continue, en avril 1895, à la consternation générale, le casino se voit dans l'obligation de fermer ses portes à la suite d'irrégularités. Par chance, Désiré Magloire Le Hoc, le nouveau maire, s'affirmait d'emblée comme un homme déterminé qui allait se consacrer avec une énergie inlassable à améliorer la vie quotidienne des deauvillais et développer le tourisme estival qui souffrait d'un équipement hôtelier insuffisant. Peu de temps après entrait en scène un personnage haut en couleur qui, à la suite de Morny et en collaboration avec Le Hoc, se préparait à écrire une page importante de la légende de Deauville : Eugène Cornuché. C'est lui que le maire, bien inspiré, venait de choisir pour créer un nouvel établissement de jeux, ce qu'il s'empressa de faire en achetant la villa "Les Flots" et les terrains avoisinants, construisant sur ces lieux un casino et un hôtel au charme irrésistible : le Normandy.

 


DeauvilleHotelNB1912.jpg      Hôtel Normandy

 

Dès l'ouverture en juillet 1912, le succès dépassait les prévisions et n'allait cesser de croître. Il est vrai que Cornuché, petit homme replet à la moustache conquérante, ne manquait ni d'habileté, ni de savoir-faire. Après avoir été garçon de courses, livreur, aide sommelier, ce fils d'un modeste restaurateur parisien avait fait ses premières armes en ouvrant le restaurant "Maxim's", dont l'engouement auprès du Tout-Paris avait été immédiat, au point qu'on l'avait surnommé "Le Napoléon des restaurateurs". Même chose à Deauville, où le Normandy était présenté par les chroniqueurs comme "le plus bel hôtel du monde" et qu'il ne fallait pas moins - pour la soirée inaugurale de son théâtre - que la présence prestigieuse du célèbre ténor russe Fiedor Chialapine.

 

Fort de ces réussites, Cornuché souhaitait aller plus loin dans ses investissements et mit en chantier, sur le terrain de la ville "La Louisiane", un hôtel qu'il envisageait comme " le plus colossal et le plus luxueux de la région", ce serait "Le Royal", bâti en moins d'un an pour satisfaire une clientèle internationale. Le 28 juillet 1913, la belle Otero présidait à son inauguration, car à ville fatale ... femme fatale. En trois ans, Deauville venait de se doter de deux palaces, d'un casino, d'un hippodrome rénové, de boutiques de luxe dont celle que venait d'ouvrir Mademoiselle Chanel, alors que le tocsin sonnait dans toutes les églises et que les blessés se préparaient à remplacer sur ces lieux de fête les princes et les mondaines et les tables d'opération les tables de jeux. Désiré le Hoc s'impliquera de toutes ses forces dans les oeuvres de guerre: la Croix Rouge, le Foyer des soldats, celui des Réfugiés français et belges et mourra en mars 1919 après dix-neuf années de bons et loyaux services.

 

En 1920, la ville n'en a pas moins retrouvé une existence normale, après une guerre qui lui a coûté 103 morts et 22 disparus. Churchill choisit Deauville et le Royal pour sacrifier à la mode des vacances, comme le fera le roi Alphonse XIII d'Espagne et l'Aga Khan, et on ne compte plus les maharadjahs et les célébrités qui prennent "le train bleu", mis en service par la compagnie des Wagons-lits, pour venir passer quelques jours dans une station balnéaire qui offre tous les divertissements et commodités. Mais nouveau coup du sort, lorsque le 1er avril 1926, Eugène Cornuché, âgé de 59 ans, tire sa révérence à une société dont il a été le maître incontesté des loisirs. Qui peut remplacer un tel homme ? Un nom s'impose néanmoins, celui de François André.

 

lucien-barriere.jpg    François André

 

 

François André semble sortir de l'imagination d'un Stendhal ou d'un Maupassant avec son parapluie et son canotier, sa stature majestueuse, son regard aigu qui sait tout voir et sa discrétion qui sait tout taire. Sans nul doute, il y a un peu de Bel-Ami et de Julien Sorel dans ce beau jeune homme qui, dans les années 1900, monte à Paris depuis son village de Rosières et peut se dire : " A nous deux Paris ! " et même " A nous deux la France ! ", tant sa réussite excédera de beaucoup la capitale. Son père, qui exerçait la profession de brasseur, venait d'être ruiné par trois années de sécheresse, aussi François - qui n'avait pas le goût de la terre - se trouvait-il dans l'obligation de chercher fortune ailleurs. C'est donc cet homme qui va prendre en main le destin de Deauville et, après avoir assuré la régence du casino d'Ostende, s'emparer de celui de Deauville et jouer dans un premier temps en partenariat avec Cornuché qui lui laissera bientôt la bride sur le cou, si bien qu'à la mort du maire il est le successeur tout désigné et que Deauville sera l'une des pièces privilégiées d'un royaume qu'il ne cessera plus d'agrandir. Ce seront Le Touquet, Aix-les-Bains, La Baule, Biarritz, Cannes. Et aux casinos, il ajoutera des hôtels prestigieux, des golfs, des restaurants. A Deauville, il fait construire un troisième fleuron, l'hôtel du Golf sur les hauteurs du Mont Canisy, et devient l'ami des rois, le familier des princes, des artistes, des hommes politiques. On ne résiste pas à ce paysan de l'Ardèche qui est l'élégance même. Etre l'empereur des jeux, peut-être, mais sans perdre son âme. D'ailleurs ces succès ne les doit-il pas à un travail acharné ? Levé à 10 heures, il ne se couchait jamais avant 5 heures...du matin, service oblige !

 

En 1938, le contre-coup du crack boursier de New-York n'en fait pas moins sentir ses effets jusque sur le bilan de sa société et il faut que François André agisse avec prudence et fermeté pour ré-équilibrer la balance financière. Ce, au moment où des rumeurs de guerre commencent à agiter les milieux politiques, non sans raison, puisqu'elle se déclare le 3 septembre 1939, obligeant le patron à prendre des mesures d'urgence avant que le Kommandantur ne vienne occuper Le Royal et que les autres palaces ne soient transformés en hôpitaux : mettre à l'abri l'argenterie et surtout les grands crus à la valeur inestimable qui seront discrètement acheminés vers son village. Ils y passeront la guerre à l'abri des convoitises, alors que les tickets d'alimentation font leur apparition.

 

On sait ce qu'a enduré la Normandie durant ces années terribles et Deauville ne fut pas épargné. Cependant, dès 1946, les estivants reviennent, bien que la station n'ait pas encore retrouvé son lustre d'antan. Peu à peu, on remet en état les hôtels, le front de mer, le casino, les bains pompéiens et les propriétaires de villas, les amateurs de jeux reprennent leurs habitudes, alors que Monsieur André commence à ressentir les premiers symptômes de l'âge et envisage sa succession. N'ayant pas d'enfant, il porte son choix sur  Lucien Barrière son neveu, qui lui ressemble étrangement, le fait venir et le forme sans complaisance afin que ce dauphin soit en mesure d'assurer la relève. Ce qu'il fera en 1962, lorsque André décède un an après la mort de sa femme Marie-Louise.


Lucien Barrière, ce nom brillera bientôt sur la façade des établissements du Groupe qu'il s'apprête à gérer d'une main ferme et avisée, alors qu'un autre homme d'envergure, Michel d'Ornano, accède au fauteuil de maire, si bien que Deauville se voit gratifiée de deux hommes dynamiques et ambitieux qui entendent oeuvrer pour élargir encore la notoriété de ce lieu, déjà considéré comme le XXIeme arrondissement de Paris. Lucien n'a certes pas l'assurance tranquille de l'Oncle qui en imposait tant aux ducs et aux banquiers, mais c'est un terrien lucide, doué d'un rude bons sens, ce qui lui évitera les emballements et lui inspirera une prudente stratégie. Bien qu'il se plaise à vivre modestement, il n'en devient pas moins le pape du tourisme de luxe en France et sait administrer le patrimoine sans omettre de l'ouvrir à la modernité. Ses premières décisions concernent la rénovation de l'héritage. A Deauville, il entreprend de grands travaux pour mettre au goût du jour les hôtels Normandy, Royal et Golf, participe à la construction d'une piscine olympique, à celle du Palais des Congrès (le CID), subventionne des courses hippiques et accueille avec les Ornano le Festival du film américain en offrant aux stars hollywoodiennes des suites somptueuses qui porteront leurs noms, enfin en vivant ce grand bouleversement que sera pour les casinos l'irruption des machines à sous.

 

Quant à Michel d'Ornano, il ne reste pas inactif, lui non plus. Sous ses mandats, la piste de l'aéroport de Saint-Gatien se prolonge de façon à accueillir les Caravelles d'Air-France, le lycée André Maurois s'installe dans les bâtiments qui furent jadis ceux de l'hôtel de la Terrasse, un centre de cures marines ouvre à côté de la piscine, un vaste hall en forme d'amphithéâtre - le centre Elie de Brignac - est édifié pour la vente des yearlings, tandis que le complexe de Port-Deauville ( la seule fausse note ) reçoit ses premiers estivants. Mais de plus en plus sollicité par la politique, il renonce à briguer un quatrième mandat et cède la place à son épouse Anne, suivant de près, dans la mort - il est renversé par une camionnette de livreur le 8 mars 1991, alors qu'il traversait une rue de la capitale - , Lucien Barrière qui s'en est allé rejoindre son oncle dans le modeste enclos au cimetière de leur village ardéchois en 1990. C'est Diane Desseigne, l'héritière naturelle, qui reprend le sceptre et la couronne du groupe Barrière, alors qu'Anne d'Ornano se fait élire comme présidente du Conseil Général du Calvados, invitées l'une et l'autre à rédiger une nouvelle page de la légende deauvillaise.

 

 

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         Anne d'Ornano              Diane Barrière-Desseigne

 

Nul doute qu'Anne et Diane vont jouer un rôle d'autant plus emblématique qu'elles symbolisent l'avènement des femmes à des postes de décision. On voit Diane figurer dans les magazines et faire rayonner l'image d'une réussite exemplaire. Quand, soudain, la tragédie fait irruption, jetant sur l'icône un voile funèbre. Victime d'un accident d'avion tandis qu'elle se rendait à La Baule, Diane s'en sort par miracle mais restera tétraplégique, subira des dizaines d'opérations et soixante-dix anesthésies générales. Face à une telle épreuve, cette très belle jeune femme ne cédera ni devant l'adversité, ni ne sombrera devant la souffrance, acceptant l'inacceptable. Après trois années de calvaire, elle reprend ses activités à la tête du groupe, soutenue par son mari avec lequel elle  forme un tandem efficace qui leur permet d'achever la modernisation du Groupe Barrière et d'acquérir un palace parisien le Fouquet's, avant que Diane ne s'éteigne dans son sommeil le 18 mai 2001. Comme tout va généralement de pair à Deauville, Anne d'Ornano, après plusieurs mandats, se retire à son tour, chargeant son successeur Philippe Augier, formé dans le sérail, de perpétuer une politique d'expansion et d'innovation qui correspond bien à la vocation de Deauville. Aujourd'hui, inscrits à l'angle de ses squares, de ses avenues, de ses places, de ses impasses et de ses quais, ils sont là les noms de ceux qui ont contribué à son rayonnement, ont illustré sa mémoire et invitent les promeneurs à se rendre  complices et témoins d'une légende toujours actuelle et vivante.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 
Vous pouvez également consulter  :

Trouville, le havre des artistes     

 

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21 octobre 2011 5 21 /10 /octobre /2011 06:49
La légende de la ville d'Ys

 

Dix jours de vagabondage au pays breton pour ressourcer son imaginaire, cela fait un bien fou au moral et au physique, car cette province française n'offre pas seulement son arrière-pays et son littoral à notre curiosité, mais le semis de ses îles sauvages et belles. Le dépaysement est garanti à l'extrémité de cette terre tournée vers le nouveau monde, qui n'a cessé de faire alliance avec la mer. Si bien que deux ou trois mille ans plus tard, nombreuses sont les villes qui ont disparu. Ces disparitions eurent des causes diverses. La principale d'entre elles fut d'ordre géographique. La péninsule armoricaine est, en effet, l'objet d'un perpétuel assaut des éléments. Les vents y connaissent des humeurs variables et le bris des vagues sur les rochers est la symphonie permanente des grands caps en vigile sur les flots. Dans tous les cas d'ailleurs la légende s'est emparée de la réalité et l'a transformée à sa guise. Mais un autre facteur est intervenu : celui du mythe de la mort et de la résurrection : la cité engloutie n'est pas détruite à jamais, elle subsiste et un jour la chance tournera en sa faveur et la ramènera au grand jour. On retrouve ici le thème du déluge que maintes religions ont développé et exploité. La plus célèbre de toutes ces villes est celle d'Ys dont la légende veut qu'elle ait été immergée dans la baie de Douarnenez, au voisinage des grèves de Ris, de Tresmalouen et de Sainte-Anne de la Palud.

 


Cette cité disparue était considérée par la tradition comme la capitale de Gradlon, roi de Cornouaille. Elevée sur un polder, elle était protégée de la mer par une digue. Des écluses s'ouvraient à marée basse afin d'évacuer les eaux des rivières et se refermaient lors du flux. Certaines variantes de la légende parlent aussi d'un puits de l'abîme, expression d'une antique croyance celte : sous le sol se seraient amassées les eaux inférieures qui, à tous moments, risquaient de surgir et de noyer les humains et leur cité. En certains endroits, elles formaient à la surface de la terre des lacs que retenaient d'épaisses chaussées. En d'autres, elles grondaient au fond d'un puits que fermait une bonde sacrée, menhir ou autre mégalithe. 

 

 
Ys était sans nul doute menacée par l'océan, mais toutes les précautions avaient été prises pour l'en protéger. Les portes de la mer ne pouvaient s'ouvrir qu'au moyen de lourdes clefs déposées dans une cassette dont le roi conservait la clef d'or sur sa poitrine. Ys n'aurait couru aucun danger si, par malheur, elle n'avait été la proie de moeurs dissolues ; la fille de Gradlon donnant le pire exemple de la débauche. Saint Gwenolé tentait bien, lorsqu'il venait prêcher, de ramener tout ce monde à la raison, mais en vain. Les hommes persistaient à ce point dans le mal, que Dieu, lassé, les avait abandonnés à leur maître Satan.

  


Sous l'apparence d'un beau jeune homme, celui-ci s'introduisit au palais de Gradlon et parvint à séduire Dahud. Dans la nuit qui suivit, il obtint d'elle qu'elle dérobât à son père la clef d'or qui ouvrait la précieuse cassette. La marée était alors à son plein lorsque les écluses furent ouvertes. Les flots libérés s'engouffrèrent dans les rues, dévalèrent tout alentour, surprenant les gens dans leur sommeil. Mais Dieu permit que le roi fut réveillé à temps par Saint Gwenolé. Comprenant le danger, il enfourcha son cheval, plaça sa fille en croupe et prit la fuite. Mais tandis que Saint Gwenolé filait comme le vent, la monture de Gradlon, alourdie par le poids de la pécheresse, s'essoufflait, tant et si bien que le flot ne cessait de se rapprocher. Gwenolé conseilla alors au roi de se séparer de sa fille, ce que le souverain se refusa de faire ; l'océan s'étant encore rapproché vint frapper les sabots de son cheval. Gwenolé renouvela son exhortation et cette fois le souverain accepta de l'entendre. Aussitôt le cheval bondit délivré et les vagues ralentirent leur course, ce qui permit aux deux hommes d'atteindre promptement la terre ferme. Derrière eux la mer avait déjà recouvert les toits et les plus hauts monuments de la ville.

 


Mais si la ville est engloutie, elle n'est pas détruite. Les pêcheurs de Douarnenez, quand l'océan est calme, entendent parfois sonner les cloches des cathédrales ensevelies sous les eaux. Parfois aussi ils ramènent dans leurs filets de curieux objets. Ys, la disparue, était la plus belle capitale du monde. Si Lutèce a vu son nom changer en Paris, c'est pour la raison que Par Ys signifie en breton pareille à Ys.  Un proverbe l'illustre bien :

Depuis que fut noyée la ville d'Ys,
On n'en a point trouvé d'égale à Paris.

 
 

Jusqu'à ces dernières années, la rivière qui passe à Port-Rhu s'élargissait à l'endroit maudit que l'on appelle le trou de Dahud et où celle-ci disparut lorsque son père la rejeta de sa monture. Plus loin, un rocher porte l'empreinte d'un sabot, celui du cheval de Gradlon quand il eut atteint la terre ferme.
Ainsi les légendes courent-elles sur les landes bretonnes avec autant de vigueur que les vents. L'un des itinéraires les plus empreints des mystères du passé suit, entre Vannes et Saint-Anne d'Auray, le tronçon de la voie romaine qui menait jadis à la cité Vénète de Hennebont. Une légende, parmi d'autres, raconte que le seigneur de Garo tomba aux mains des Sarrasins. Ceux-ci l'enfermèrent avec son page dans un coffre en bois qu'ils jetèrent à la mer. Mais il se trouve qu'un aigle, qui passait par là, intervint, s'empara de l'épave et l'emporta jusqu'à Béléan où il la laissa choir.( Béléan est situé à 5 km de Vannes ) Miraculeusement sauvé, le chevalier, reconnaissant, fit élever sur les lieux une chapelle à la Vierge ( Notre-Dame de Béléan ).

 


Voilà qui ressemble étrangement encore au mythe de la mort et de la résurrection. En effet, Garo signifie cerf en breton, et l'on sait que cet animal était en relation avec le culte des morts. De plus, le trépas est envisagé en Armorique comme une traversée nautique, le passage d'un gué ou d'un bras de mer. Le symbolisme de la légende est clair : l'homme mort, enfermé dans son cercueil, est magnifiquement métamorphosé en cerf, de la même manière que l'Egyptien antique était assimilé à Osiris. Il est sauvé des eaux de la mort par l'oiseau solaire, le messager de Belen qui, en son temple, provoque la réincarnation ou la résurrection des défunts. Ainsi la péninsule armoricaine est-elle autant pétrie de lumière que de légendes, oiseau planant au ras des eaux, toutes ailes déployées, prenant le large et le recevant, s'ouvrant à l'avenir et recueillant le passé.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Le trou de Dahud

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Le roi Gradlon
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11 octobre 2011 2 11 /10 /octobre /2011 08:22

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La grandeur de Saint-Pétersbourg, sa beauté éternelle, sauvée miraculeusement des guerres du XXe siècle, sont inséparables du luxe des résidences des empereurs de Russie, dont Tsarskoïe Selo et Peterhof (dont je vous parlerai ultérieurement ) qui forment autour d'elle comme un diadème éblouissant. Ces ensembles constitués par de splendides demeures et de magnifiques parcs sont de véritables chroniques historiques et artistiques de la vie et de l'art russes. En même temps, chacun d'entre eux personnalise l'activité, les goûts, les prédilections et les antipathies des monarques qui l'avaient choisi l'une ou l'autre comme lieu de séjour : à Elisabeth Ier et Catherine II Tsarskoïe Selo, à Pierre le Grand Peterhof.
Tsarskoïe Selo reflète à la perfection la grâce paysagère, l'architecture, l'éclat de la poésie russe et le faste des cérémonies à la Cour impériale. C'est Catherine Ier, la femme de Pierre le Grand qui fit l'acquisition de ces terres, appartenant autrefois à la Suède, et commença d'y construire un palais. Après sa mort, la fille de Pierre, Elisabeth, devenue impératrice en 1741, avec l'envergure qui lui était propre, ne ménagea pas l'argent pour transformer les vieux bâtiments en une demeure luxueuse, autour de laquelle elle fit construire des pavillons et aménager des jardins. Les travaux furent bientôt confiés à l'architecte Bartolomeo Rastrelli qui avait déjà été en charge du Palais d'hiver ( l'actuel Ermitage ), d'où les ressemblances évidentes entre ces deux résidences, celle d'hiver et celle d'été. Pendant le règne de Catherine II, Tsarskoïe Selo va s'enrichir d'oeuvres dues à Antonio Rinaldi et Charles Cameron pour ne citer que les plus connus. Les puissantes formes décoratives déterminent l'expressivité plastique du palais, lui attribuant une majesté véritablement impériale. Cette impression est soulignée par les intérieurs dont le décor reflète les goûts ayant dominé aux diverses époques. Les préférences des empereurs et impératrices se traduisent dans l'aménagement des salles, où le luxe baroque voisine avec l'élégance du néo-classicisme.

 


Arrivés de bonne heure ce matin-là sous un ciel uniformément bleu, alors que les lilas embaument et que les tulipes déploient leurs colorations vives, nous recevons comme un choc l'immensité de cette façade grandiose dominée sur l'un des côtés par les bulbes d'or de sa chapelle. L'harmonie est évidente que l'on se tourne vers les bâtiments d'une somptuosité sans pareille ou vers le parc d'une grâce captivante. On commencera par la visite du parc où nous sommes presque seuls à déambuler dans les allées autour du Grand Etang qui est, en quelque sorte, le coeur du jardin. Ce dernier est décoré d'une multitude de pavillons parmi lesquels se distinguent les Bains Turcs, sorte de mosquée en miniature, le Grand et le Petit Caprice inspiré l'un et l'autre de l'art chinois très en vogue à l'époque. Souvent placés au bord du lac ou des étangs, ces pavillons se reflètent dans les eaux paisibles et peuvent être admirés de différents points de vue.


                      

L'impératrice Catherine prit une part active à l'embellissement de ces lieux et y dévoila son génie et l'élégance de son goût. Tsarskoïe Selo devint sa résidence préférée. Chaque jour, elle effectuait une promenade dans le parc accompagnée de gentilshommes et de dames d'honneur. A partir de 1763, elle y vécut une partie du printemps et tout l'été, ne rentrant à Saint-Pétersbourg qu'à l'automne, avant les premiers froids. C'est elle qui transforma le parc en une sorte de " panthéon de la gloire russe", un complexe unique d'ouvrages comprenant les colonnes de Tchesmé et Morée, l'obélisque de Kagoul qui étaient chargées de rappeler les victoires et les conquêtes de l'armée russe. Le plus intéressant reste la Galerie de Caméron avec ses murs de pierres aux coloris rares et précieux. Ces coloris rendent particulièrement originale l'architecture des cabinets de jaspe et d'agate, ainsi que celle de la Grande Salle, témoins des aspirations raffinées de l'architecte, des sculpteurs et des maîtres ciseleurs, à laquelle s'ajoutent le jardin suspendu et sa pente douce qui composent un ensemble homogène " une rhapsodie gréco-romaine"- comme le disait l'impératrice dans l'une de ses lettres. Décoré de bustes de philosophes, de grands capitaines, de dieux et de héros antiques, il forme un belvédère d'où l'on jouit d'un superbe panorama sur les paysages environnants.


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La Galerie Cameron et le jardin privé de Catherine

 

Mais à l'intérieur du palais d'autres émerveillements nous attendent. Et tout d'abord la salle de danse ou Grande Salle que l'on doit au génie de Rastrelli et dont le volume gigantesque est encore augmenté par la multitude des fenêtres et des miroirs. C'est en 2003 que fut achevée la reconstitution de ce que l'on considérait jadis comme la huitième merveille du monde : la chambre d'ambre. En 1717, le roi de Prusse avait offert à Pierre Ier des plaques de cette pierre jaune que les gens de la Baltique nommaient " les larmes des oiseaux de mer". Translucide, cette pierre, selon la lumière, se charge de reflets de miel ou de brun rougeâtre et séduit par son éclat. Tous ceux qui eurent l'occasion de voir le salon d'Ambre furent émerveillés. Voici ce qu'en disait Théophile Gautier : " Cette chambre de dimensions relativement grandes est, de trois côtés, du sol aux frises, entièrement revêtue d'une mosaïque d'ambre. L'oeil qui n'est pas habitué à voir une telle quantité d'ambre est comme ébloui par la richesse de tons chauds qui traversent toute la gamme des jaunes, du topaze étincelant au citron clair..."

 

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                 Le cabinet d'ambre



Dans les autres pièces, plus somptueuses les unes que les autres, on oscille entre le caractère intime de certaines inspirées souvent de l'art pompéien ou par l'abondance, parfois surchargée, des pièces de réception qui avait pour mission d'impressionner le visiteur. Je me souviens particulièrement des merveilleux poêles en faïence de Delft ou de la chambre de Maria Feodorovna, créée par Charles Cameron, avec les fines colonnettes de l'alcôve richement ornementées, rehaussées de cannelures qui leur confèrent une grâce aérienne. Et comment oublier le parquet en bois précieux du salon bleu avec son dessin géométrique d'une richesse stupéfiante.


Tsarskoïe Selo est non seulement lié au souvenir de Catherine II dont la personnalité et le caractère firent une vive impression sur  ses contemporains, femme hors du commun douée d'une grande intelligence, d'un don naturel pour l'administration et le commandement, d'un sens pratique remarquable et d'une énergie inlassable, mais également à celui du poète, si cher au coeur des Russes, Alexandre Pouchkine. A propos de Catherine, il faut rendre à la vérité historique ce qu'on lui doit. Si cette femme a marqué son temps d'un incontestable prestige, elle a eu aussi des faiblesses, inextricablement mêlées à ses qualités. La résolution pouvait facilement devenir cruauté, l'ambition nourrissait l'orgueil, voire la vanité, la propagandiste habile n'hésitait pas à affirmer des mensonges, quant à son égoïsme, il était sans limite, cette femme ne voyait rien en-dehors d'elle.Si son règne fut l'un des plus glorieux de l'histoire russe, marqué par un profond bouillonnement culturel, cette souveraine si séduisante et volontaire, qui sut oublier son origine allemande en devenant l'incarnation même de la Russie, a sacrifié à une noblesse soucieuse de conserver ses privilèges les idées généreuses que son intelligence éclairée et son intimité avec les philosophes français Voltaire, Diderot et Montesquieu lui avaient permis d'acquérir. C'est ainsi que le gouvernement de Catherine, en renforçant les privilèges de la noblesse, a contribué à la légalisation du servage en Ukraine et, pour ainsi dire, à l'uniformisation de ce fléau dans tout l'empire. Mais nous devons aussi à la vérité que les milliardaires d'aujourd'hui, nouvelle aristocratie de l'argent, seront tout aussi avides pour sauvegarder leurs acquis. L'homme n'a pas changé, c'est seulement l'argent qui a changé de poche.


Il n'en reste pas moins que son siècle fut marqué par l'influence française, d'autant mieux que l'impératrice entretenait une abondante correspondance avec Voltaire. Leurs éloges réciproques ne peuvent manquer d'amuser de nos jours par leur emphase. Voici quelques qualificatifs que Voltaire destinait à Catherine, plus flagorneur à son égard que cette dernière lui versait une pension royale. Ainsi la nommait-il  : L'incomparable, l'Etoile du nord, Le paradis terrestre - ou lui adressait-il, dans son courrier, des expressions admiratives comme celles-ci : Heureux qui voit vos augustes merveilles ! - Oh Catherine ! heureux qui vous entend ! - Plaire et régner, c'est votre talent ; mais le premier me touche davantage ; par votre esprit vous étonnez le sage, qui cesserait de l'être en vous voyant ! - De tels excès courtisans ne manquent pas de piquant de la part d'un philosophe qui entendait favoriser la suprématie de la Raison.

 

L'autre personnage est, comme je l'écrivais plus haut, le plus grand poète de la langue russe, Alexandre Pouchkine, créateur d'une esthétique moderne de la prose et considéré comme le symbole même de Saint-Pétersbourg. Son oeuvre - écrit Fédorovski - marque le couronnement d'un siècle de maturation de la langue littéraire russe. Homme des Lumières, il scella l'union de l'esprit entre deux siècles, le XVIIIe qui l'inspira et le XIXe où il vécut. A cette fusion s'ajoute une autre dimension : le plus grand poète russe fut aussi le plus français. Il parlait notre langue à la perfection ainsi que quelques autres dont l'espagnol et l'allemand. Il avait pour aïeul maternel un noir abyssin adopté par Pierre le Grand qui le fit général avant de le marier à une dame de la cour. De cet ancêtre, Alexandre Pouchkine tenait ses lèvres épaisses, son teint olivâtre et ses cheveux crépus. La goutte de sang tombée d'Afrique dans la neige russe - écrira à son propos Melchior de Voguë. A cela s'ajoutait le don d'écrire, de plaire et d'éblouir. Admis au lycée de Tsarskoïe Selo fondé par Alexandre Ier, il y fit ses études de 1811 à 1817 et vécut dans le parc du palais ses premiers émois amoureux, s'y attardant les nuits de pleine lune auprès de la belle Marie Charon-Laroze, jeune veuve qui traînait dans son sillage une mélancolie distinguée. Ses études terminées, le poète s'éloigna de Tsarskoïe Selo, mais y revint avec sa jeune femme Nathalie Nikolaïvna, de quatorze ans sa cadette, considérée comme la plus belle femme de Saint-Pétersbourg et qui avait fait forte impression sur la cour et sur l'empereur Nicolas Ier lui-même. Ensemble ils aimaient marcher le long de la façade du palais rehaussée par les célèbres dômes dorés de la chapelle et assister aux bals qui s'y déroulaient fréquemment. Si bien que Tsarskoïe Selo devint pour les générations futures la Terre Sainte de la poésie russe. Pouchkine n'avait-il pas consacré de nombreux vers à ce lieu exceptionnel qu'il avait profondément aimé ? En souvenir de ses années de jeunesse, lors des fêtes du centenaire de sa naissance le 26 mai 1899, dans le jardin attenant au lycée, on posa la première pierre d'un monument à sa mémoire d'après le modèle  de Robert Bach. Ce dernier fut érigé aux frais des habitants, afin de perpétuer leur amour pour le génie de la poésie russe. C'est ainsi que Tsarskoïe Selo unit tous les arts à leur degré le plus élevé.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Statue d'Alexandre Pouchkine à Tsarskoïe Selo

 

 

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale
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19 septembre 2011 1 19 /09 /septembre /2011 09:57

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Je reviens d'un pays étonnant, ne serait-ce que parce qu'il collectionne les qualités et les avantages là où d'autres laissent proliférer les désagréments et les tracas.  Pensez donc, en vous promenant au hasard des rues de ses villes et villages, vous ne rencontrerez ni policier ( s'il y en a ils sont d'une discrétion exemplaire ) ni pickpocket, votre regard ne sera agressé ni par des graffitis, ni par des panneaux publicitaires ; à aucun moment vous ne risquerez de glisser sur une crotte de chien ou un papier gras et si vous louez une voiture vous n'aurez pas à vous embarrasser de monnaie, les parkings sont gratuits. Cela est suffisamment rare pour que je le souligne dès le début de mon article avant même de vous parler des charmes et attraits de cette île méditerranéenne qui, par sa situation géographique a, depuis les temps les plus reculés, suscité la convoitise des hommes. A cela s'ajoute l'amabilité des habitants, les fêtes fréquentes, la couleur de l'eau d'un bleu profond, le climat ensoleillé, l'abondance des jardins qui regorgent de fleurs et surtout - car ce que l'on vient chercher ici ce ne sont pas les paysages -  la magnificence d'un patrimoine architectural exceptionnel, oeuvre des chevaliers de Saint Jean qui firent d'une île de 14, 5 km de largeur et de 27 km de longueur un véritable joyau. Enfin, cerise sur le gâteau, voilà un lieu qui, depuis le néolithique, n'a cessé de sublimer la femme au point que l'exercice des cultes était plus volontiers confié à des prêtresses qu'à des prêtres, pour la simple raison que leur dieu était une déesse : celle de la fécondité. Enfin, si Malte connut les invasions et les pillages, l'adversité ne l'a jamais privée de son originalité, elle n'a jamais adjuré sa foi profonde qui remonte à son évangélisation par l'apôtre saint Paul, qui y fit naufrage en l'an 60, et, ce, malgré la longue occupation arabe dont les stigmates demeurent par contre importants dans la syntaxe de la langue maltaise. Une île exemplaire, à coup sûr, et qui mérite que l'on y fit escale,  mieux encore que l'on s'y attarde, tant elle a de petites merveilles à révéler - pas moins de 300 églises et autant de palais, sans compter l'une des rades les plus belles du monde et un parfum de jadis ou d'autrefois qui ne peut manquer de séduire le touriste le plus exigeant.


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  La Valette - Guérite hexagonale de Senglea

 

La Valette, Mosta, Mdina, autant de trésors semés sur ce caillou aride ou, sans la main de l'homme, l'héritage serait pauvre. Son intérêt fut de tout temps stratégique parce, comme le disait Homère, elle est le nombril de la Méditerranée. Destination culturelle, Malte offre en prime ses lagons azurés où baignades et plongée sous-marine sont le quotidien des vacanciers, ses côtes découpées, ses chemins creux et ses herbes odorantes. Les forêts néolithiques ont disparu depuis belle lurette, victimes de la sécheresse et de l'érosion. Seuls les jardins de San Anton et de Buskett, où nous nous promenons un matin, suffisamment tôt pour qu'il n'y ait pas trop de visiteurs, conservent des chênes centenaires et s'ombragent de caroubiers, de jacarandas et d'eucalyptus. La capitale se prête à merveille à la découverte pédestre, car les distances sont toujours raisonnables : d'une extrémité de la cité à l'autre, il y a moins de 1 km. Cela permet de mieux apprécier les monuments de la ville, l'auberge de Castille, par exemple, le plus bel édifice érigé par l'Ordre avec son élégante envolée de marches et sa riche façade baroque. Elle accueillait jadis les Espagnols et les Portugais sous son haut porche flanqué de canons. Au hasard de la promenade, on surprend la population dans ses activités coutumières, le maçon qui taille le calcaire, les vieilles femmes qui discutent entre elles et on goûte, de manière olfactive du moins, aux différentes saveurs de la cuisine maltaise : celles de la soupe aux légumes, du lapin en cocotte ou des gâteaux frits aux dattes qui s'échappent des fenêtres. Signalons également que Malte figure parmi les points de chute les plus hospitaliers de la planète, Ordre des chevaliers oblige, car ils sont toujours là.

 

C'est en 1530 que l'empereur Charles-Quint leur fit don de l'archipel. L'Ordre fut bien accueilli par la population qui espérait être ainsi mieux protégée des fréquentes attaques ottomanes. Ce n'est donc pas sans raison que ces derniers firent en sorte que l'île se transforme en une forteresse inexpugnable, y ajoutant de surcroît un véritable patrimoine artistique. Ayant résisté aux Ottomans, l'Ordre va cependant céder sous les coups de butoir du jeune et fringant Bonaparte qui se chargera de le piller allégrement et de le disperser. C'est à Rome que les chevaliers iront se réfugier et regrouperont leurs forces. Mais les Maltais n'apprécièrent guère ces conquérants et leur domination et appelleront à leur secours les rois de Sicile et d'Angleterre. On sait ce qui s'en suivit : en 1814, l'archipel passera aux mains de l'empire britannique. Quant aux chevaliers, ils n'ont pas perdu pour autant leur véritable raison d'être : l'exercice de la charité. Aujourd'hui l'Ordre fournit une assistance médicale pendant les conflits internationaux, apporte aide et assistance lors des catastrophes naturelles et lutte en permanence, dans une centaine de pays, contre la faim, la maladie et le dénuement. Etat souverain, il est toujours présent à Malte et, chaque 8 septembre, les chevaliers entendent la messe à la co-cathédrale Saint-Jean lors d'une cérémonie grandiose.

 

Mais pour bénéficier d'horizons plus luxuriants, il faut se rendre à Gozo qui se tient à quelques encablures. L'île verte de la nymphe Calypso, qui sut retenir  Ulysse prisonnier de ses charmes durant 7 années, est considérée comme le grenier de l'archipel maltais avec ses cultures en terrasses et ses nombreuses fermes agricoles. Nous nous y rendons en bateau pour la journée, séduits, dès l'abord, par ses souples coteaux, ses eaux cristallines, ses villages nichés sur les hauteurs, ses églises baroques et l'ensemble mégalithique de Ggantija admirablement conservé malgré ses 5500 d'âge. Les Maltais l'ont baptisé " la tour des géants ", alors que l'on sait aujourd'hui que les bâtisseurs étaient de petite taille. En cette aube de l'humanité, fallait-il qu'ils soient courageux pour dresser des roches pesant jusqu'à 18 tonnes afin de composer un temple qui, par sa structure, était chargé d'évoquer la déesse de la fécondité. Autre curiosité de Gozo, ses baies et criques que l'on visite en barques, barques colorées et typiquement maltaises, seules en mesure de se faufiler dans ce labyrinthe de grottes jusqu'à la fenêtre bleue formée d'une arche géante et de pierres coralliennes continûment drossées par le ressac.

 

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       La fenêtre bleue à GOZO                                                       


De retour à Malte, ville où les oranges mûrissent en décembre et où les horloges indiquent une mauvaise heure pour tromper le diable, nous entrons dans un musée à ciel ouvert que les chevaliers de Saint-Jean, succédant aux Siciliens, aux Phéniciens, aux Romains, aux Arabes et aux Normands, conçurent méthodiquement, si bien que quatre siècles plus tard nous restons sans voix devant le prodige représenté par tant de richesses artistiques et architecturales accumulées sur ce caillou petit et stérile. Exercice familier pour des chevaliers qui ne reconnaissent qu'un maître : celui de l'Ordre. Des jardins de Baracca, baignés de soleil, nous découvrons une vue sur l'ensemble des 3 cités, le fort Saint Ange, les chantiers navals, jouissant d'un panorama et d'un raccourci historique à couper le souffle. Quant à la co-cathédrale Saint Jean, c'est à l'évidence un pur chef-d'oeuvre de l'art baroque. Il faut avouer que sa nef flamboyante pavée de 400 pierres tombales ( celles des chevaliers ) en marbre polychrome à de quoi vous saisir, car malgré ce ruissellement d'or, l'harmonie et l'élégance l'emportent largement sur l'insolente richesse de la décoration. Au musée adjacent, d'autres merveilles nous attendent : deux toiles du Caravage qui séjourna dans l'île de 1607 à 1610 " La décollation de Saint Jean Baptiste " où le drame de la lumière et de l'ombre s'orchestre de façon tragique et un Saint-Jérôme dont l'expression touche le coeur par son intensité.

 

La capitale a été composée de façon telle que toutes les rues s'ouvrent sur la mer pour signifier, si besoin est, qu'ici l'essentiel c'est elle. Ville animée avec ses nombreuses boutiques, ses marchés, ses maisons pittoresques, ses artères piétonnes où il faut bon flâner ou s'attarder à la terrasse d'un café pour boire la délicieuse boisson locale : le kinnie. La population a ce quelque chose de joyeux, de serein qui reflète l'atmosphère de l'île qui, bien que rattachée depuis peu à l'union européenne, semble totalement étrangère aux convulsions qui secouent en permanence les autres Nations.

 

La visite en bateau des 3 cités compte également parmi les temps forts de notre séjour. Face à la menace ottomane, le grand maître Nicolas Cotoner avait fortifié les hauteurs des 3 villes et dépensé, pour ce faire, une fortune. Impressionnante et toute de pierre blonde ( celle locale de Malte ressemble beaucoup à la pierre du Périgord ), la ligne de défense assurait à La Valette une vaste zone de sécurité et d'approvisionnement. Elle fut consolidée et améliorée par les Britanniques qui avaient fait de Malte une base maritime stratégique après que Nelson ait délogé Bonaparte et conquis ce rocher si convoité. Les Anglais occupèrent l'archipel maltais de 1814 à 1979 et surent le quitter avec panache, salués par les milliers de mouchoirs blancs que les autochtones agitaient du haut des remparts.
Un siècle trois-quart de présence britannique a fatalement laissé des traces et pas seulement par la présence de quelques façades plus victoriennes que nature. L'anglais demeure la seconde langue officielle, le polo bénéficie de tous les respects, la presse est bilingue, les cabines téléphoniques sont rouges, le tea five o'clock a force de loi, les écoliers portent volontiers le blazer et la cravate rayée, enfin la conduite automobile se pratique à gauche...so british.

 

Mais le moment le plus inoubliable de notre séjour reste incontestablement la visite de nuit de Mdina, ancienne capitale de l'île qui cache, à l'ombre de ses fortifications, une sérénité confinant au recueillement. Ce n'est pas sans raison qu'on l'appelle " la cité du silence ". La parcourir, presque seuls, c'est entrer, comme dans un rêve, au coeur même du XVIIe siècle. Imaginez cette cité enveloppée dans ses murailles avec les façades de ses palais aux fenêtres ouvragées, sa cathédrale Saint-Paul, ses artères étroites, ses escaliers sans fin, où la vie se devine plus qu'elle ne se perçoit. Belle au bois dormant que l'on n'ose éveiller et qui nous fait marcher comme des pénitents, pénétrés par la solennité du décor et  la profondeur du mystère de tout ce passé enseveli dans sa gravité muette. En levée de rideau, la porte principale se coiffe de l'orgueilleux blason du grand maître Vilhena et introduit dans ce lieu déserté, ou mieux, suspendu dans le temps.

 

La ville de Rabat  (prononcer toutes les lettres ), dont le quartier aristocratique de Mdina n'est séparé que par une esplanade, est profondément liée à l'introduction du christianisme dans l'île, à la suite du naufrage de l'apôtre Paul qui l'évangélisera en trois mois, avant d'être conduit à Rome où il sera décapité. Rabat est aussi animée que Mdina est silencieuse, avec ses bars, ses boutiques bigarrées qui proposent à profusion l'artisanat du pays, soit la verrerie, presque aussi élaborée que celle de Murano, la dentelle et le travail filigrané de l'or et de l'argent. Catholiques pratiquants à 85%, ce qui mérite d'être souligné à notre époque, les Maltais témoignent d'une ferveur peu commune. Chaque village, chaque quartier possède son saint patron auquel est réservé des festi nombreuses et toujours hautes en couleur. Nous avons assisté à la Fête-Dieu à Rabat et le spectacle ne manquait ni de cette ferveur populaire, ni de cette joie païenne qui fait suite à l'office et à la procession. D'ailleurs le drapeau de l'île n'est-il par dominé par la croix ? Mais l'origine exacte de cette croix reste mystérieuse. Pour quelques-uns, elle aurait une signification guerrière, pour d'autres, elle symbolise soit les huit béatitudes du Christ, soit les huit langues de l'Ordre. Dans tous les cas de figure, elle apparaît indissociable de la saga des chevaliers de Sain-Jean.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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10 septembre 2011 6 10 /09 /septembre /2011 08:59
L'échappée provencale

 

C'est après Montélimar que la Provence se découvre dans l'éclat de sa lumière, avec ses champs de lavande, ses villages perchés sur des éperons rocheux, la chaîne dentelée de ses Alpilles, ses collines calcaires et pierreuses, ses bois de chênes qui ont survécu jusqu'à nos jours, ses rangées de vigne, ses vastes oliveraies, ses cyprès et le chant de ses cigales.


De la Provence romaine à la Provence médiévale, de celle des petites abbayes cachées dans la verdure à celle fastueuse et solennelle des anciennes demeures papales, le pays s'annonce riche et complexe, extrêmement varié et attaché à ses traditions millénaires. Région multiple de par sa physionomie et son caractère, celle-ci se singularise par sa langue ( l'occitan ou langue d'oc ) qu'utilisaient les troubadours dans leurs chansons et leurs poèmes d'amour, par son fleuve tumultueux - le Rhône - ; par son vent - le mistral - qui ne souffle nulle part ailleurs et balaye la vallée jusqu'aux rivages corses ; par la blancheur et la pureté du calcaire du mont Ventoux ou le rouge presque sanguin de l'argile de Roussillon. Dans ce contexte original, un peuple s'est forgé au long des siècles un caractère trempé et répète à travers le temps les mêmes gestes, les mêmes rythmes venus de loin. En effet, l'histoire du pays méridional se perd dans les brumes d'un passé très ancien. La légende veut que le chef de l'expédition phocéenne, Protis, séduit par une calanque profonde entourée de collines généreuses, y fonda en l'an 600 av. J.C. Massalia devenue plus tard Marseille, capitale du sud de la France. Mais Marseille ne figure pas dans notre itinéraire. Ce sont davantage les  petites cités, les bourgs, les villages que nous souhaitons visiter, à l'exception d'Avignon, ville culturelle importante à laquelle nous consacrerons notre dernière journée, tant le charme de ses rues, la splendeur de ses monuments, la richesse de ses musées ne peuvent que captiver le visiteur le plus blasé.


Nous voilà le  premier soir installés dans le charmant mas où j'ai pris la précaution de retenir l'une des 3 chambres dès fin mai, et qui dispose, par ailleurs, d'un joli jardin et d'une piscine. Les maîtres de maison ne sauront que faire pour rendre notre séjour agréable, mettant à notre disposition livres et documents, fruits frais cueillis le jour même et le matin, sous la tonnelle, un petit déjeuner où se côtoient divers pains délicieux, des salades de fruits, du miel de pays, des laitages et des confitures maison. De Althen-des-Paluds, proche de L'Isle-sur-la-Sorgue posée comme par magie sur les différents bras de la rivière et appelée, à tort ou à raison, la Venise paysanne, nous allons rayonner autour des points d'ancrage que nous nous sommes fixés, Arles, le mont Ventoux, le massif du Lubéron et Avignon.


Ce sera Arles en premier, la petite Rome des Gaules, qui connut 3 empereurs : Auguste, Antonin et Constantin et se pare de quelques-uns des plus beaux monuments antiques de France : son amphithéâtre, son théâtre, ses thermes et son forum, reflets de ce que fut la civilisation romaine à son apogée. Son déclin coïncidera avec les invasions barbares des Wisigoths entre 426 et 480 de notre ère. Comment décrire cette ville si belle qui allie la perfection des structures romaines à la splendeur romane de son église et de son cloître Saint-Trophine. C'est dans cette église que le bon roi René épousa Jeanne de Laval et que Louis II d'Anjou se lia à Yolande d'Aragon. L'arène d'Arles, qui ressemble à celle de Nîmes, compte parmi les plus anciennes du monde romain et fut peut-être construite sous le règne d'Hadrien. Elle peut contenir jusqu'à 24.000 personnes et sert aujourd'hui encore pour des spectacles et des courses de taureaux. On comprend que la beauté de la ville ait pu inspirer autant d'artistes dont Vincent van Gogh qui y réalisa un grand nombre de toiles et de dessins. C'est dans l'ancien hôpital, où l'artiste fut interné à plusieurs reprises, qu'a été aménagé un espace culturel à son nom. Mais la plus envoûtante image que nous laisse Arles est sans nul doute le jardin des Alyscamps, une antique nécropole célèbre dès les Gaulois où furent enterrés des Phéniciens, des Celtes, des Gaulois, des Grecs, des Romains. Une légende médiévale veut que le corps de Roland tué à Roncevaux fut porté sur ces lieux et Arioste dans Le Roland furieux situe ici, sous les arbres centenaires et parmi les tombes millénaires, le duel entre Roland le paladin et les Sarrasins. En novembre 1888, Vincent van Gogh et son ami Gauguin peignirent le jardin mais leurs toiles sont totalement différentes : celle de Gauguin plus délicate et douce ; celle de Van Gogh plus vive en couleur et intense en émotion.

 

1252324237_vincent-van-gogh-paintings-from-the-yellow-house.jpg          La toile de Van Gogh

 

 

Dans Arles, où sont les Alyscamps,
Quand l'ombre est rouge, sous les roses,
          Et clair le temps,
Prends garde à la douceur des choses.
Lorsque tu sens battre sans cause
          Ton coeur trop lourd ;
Et que se taisent les colombes ;
Parle tout bas, si c'est d'amour,
           Au bord des tombes.

                                                         

                                             Paul Jean TOULET


Au retour, nous faisons une courte halte à Fontvieille pour apercevoir le moulin de Daudet qui ne l'habita jamais, mais imagina de situer dans ce cadre  bucolique la rédaction de ses fameuses lettres. Lui demeurait chez des amis au château de Montauban. On accède au moulin, dont le mécanisme fonctionne toujours, par une allée ombragée de pins, où l'auteur aimait à se promener, à flâner et à bavarder avec le meunier. Si l'huile n'est plus pressée ici, elle n'en reste pas moins la principale ressource de la région des Baux, dont la terre est particulièrement propice à la culture de l'olivier et fournit une huile d'une saveur remarquable et, à mon avis, insurpassable, car je ne me souviens pas avoir goûté en Grèce, en Turquie ou en Crète une huile aux arômes si subtils. Pour finir la journée, un autre arrêt s'impose à Saint-Rémy de Provence, où l'arc et le cénotaphe sont admirablement conservés et se parent, à l'approche du soir, d'une légère tonalité ambrée. Ces deux monuments ont miraculeusement échappé aux outrages du temps et des hommes et se caractérisent par leurs imposantes proportions et la qualité de leurs sculptures ( principalement pour le cénotaphe ). Plus loin Glanum fut fondée au VIe siècle av. J.C. sur la route où se croisaient la voie Domitia et celle qui descendait des Alpilles. La ville devait être imposante avec ses riches habitations, ses nombreux autels votifs dédiés à Hercule. Il est toujours émouvant de marcher ainsi dans des ruines dispersées parmi les oliviers et les cyprès, lieux qui n'ont pas manqué d'évoquer pour moi Pergame en Anatolie ou Olympie dans le Péloponnèse.



1252325437_roussillon01.jpg      Le village de Roussillon

 

 

Nous décidons de consacrer notre troisième journée aux villages les plus typiques du Lubéron  et à l'abbaye de Sénanque en empruntant la route touristique qui contourne la chaîne des montagnes et nous découvre à l'ouest une douce série de collines et à l'est le Mourre Nègre qui profile les 1125 m des sombres courbes de son relief. Les paysages sont aussi variés que pittoresques avec les villages qui grimpent et s'étirent le long des éperons rocheux, chacun hissant à son sommet une citadelle ou un campanile, rappelant un passé de guerres, de sièges et d'incursions. Le versant sud est plus doux, plus intime, plus à même de recueillir les espaces boisés et verdoyants qui couvrent les pentes indolentes de la Durance. Si Gordes est le village le plus connu, le plus touristique, il s'est sophistiqué à l'excès et je ne retrouve plus le charme qu'il dégageait lors de ma première visite, il a une trentaine d'années, mais, par chance, Roussillon a su conserver intacte sa séduction avec sa terre ocre dont les nuances vont du blanc doré au jaune clair, du jaune safran au pourpre et jusqu'au marron brûlé. Les hommes de la préhistoire utilisèrent cet ocre pour tracer les dessins rupestres de leurs cavernes. Ce fut surtout à la fin du XVIIIe siècle, sous l'impulsion de Jean-Etienne Astier, que naquît un florissant marché de l'ocre avec l'Orient. De nos jours, le bourg ne vit plus que du tourisme et pointe son clocher carré au sommet d'une coupole d'or, comme offerte à la pluie de lumière qui la fait chatoyer comme un calice. Plus loin, il y aura Ménerbes, Oppède-le-vieux, Lacoste et le château de Sade, Ansouis, demeure de la famille Sabran, Lourmarin où repose Albert Camus, autant de haltes comme les boules d'un chapelet précieux d'ambre que l'on égrène dans des paysages cernés de collines âpres et sauvages. Et voilà enfin, entre Gordes et Sénanque, le village des Bories qui n'est pas sans susciter des analogies avec d'autres constructions de la zone méditerranéenne comme le nuragh sarde ou le tholos grec. Et comment ne pas penser à la voûte en coupole de la tombe d'Agammenon ou le Trésor des Atrides de Mycènes ?

 

 ( Voir mon article sur  Le Peloponnèse  )

 

Les cabanes en pierres sèches ont surtout été utilisées comme bergerie, plus rarement comme habitation. Plus bas, dans le creux d'un vallon solitaire, parmi une végétation abondante, apparaît, austère et puissante, l'abbaye de Sénanque fondée à la fin du XIe siècle par l'Ordre monastique des Cisterciens. La beauté sévère du paysage s'accorde parfaitement à l'austérité propre à l'architecture cistercienne : d'abord une église en croix latine à trois nefs et cinq absides surmontée d'une coupole octogonale à la croisée du transept, puis le monastère qui comprend la salle du chapitre, les dortoirs et le cloître d'un goût nettement provençal, où les arcades se succèdent sans hâte autour d'un petit jardin dominé par le clocher. Tout cela s'accorde à l'esprit de simplicité d'un Ordre qui a toujours privilégié le silence, le recueillement, la prière, le dévouement au prochain et qui réunit encore quelques moines, alors que l'on comptait 350 communautés à la fin du Moyen-Age. La sobriété du site et des bâtiments, la qualité exceptionnelle du silence, le dépouillement général rendent encore plus prégnantes les lignes épurées de l'architecture et nous plongent, pour quelques instants, dans l'harmonie la plus parfaite et l'intériorité spirituelle la plus intense, devenues l'une et l'autre si étrangères à notre monde en constante effervescence.

 


1252342515_dentelles-de-montmirail.jpg   Dentelle de Montmirail

                                                                       

 

Notre quatrième journée va nous conduire au mont Ventoux qui culmine à 1912 mètres et propose un panorama grandiose sur les Alpes, les Cévennes, les Pyrénées et la mer que l'on devine vacillante dans son halo de lumière. Cette montagne doit son nom au vent ( le mistral ) qui y souffle avec une violence extrême, ayant arasé son sommet qui n'est plus qu'une calotte de pierraille blanche que l'on pourrait prendre de loin pour une couche de neige ou de glace. De tous temps, ce mont a attiré la curiosité des botanistes car on y trouve des fleurs et des arbres d'espèces diverses : du thym méditerranéen au saxifrage du Spitzberg, de même que des pins, des cèdres, des sapins, des hêtres, si bien que ce décor fascinant a également attiré les artistes et les poètes séduits par cette montagne dressée, comme par hasard, au milieu du grand jardin provençal. Le premier homme à l'avoir escaladé n'est autre que Pétrarque qui quitta le village de Malaucène avec son frère le 26 avril 1336 pour s'acheminer lentement vers le sommet. Les abords du mont sont magnifiques avec leurs pentes couvertes de vignes, leurs villages, leurs  fontaines, les murs couleur de miel, les façades contre lesquelles s'appuient les cyprès comme des rangées de candélabres et les dentelles si célèbres de Montmirail. Détour en revenant chez nos hôtes au ravissant bourg de Fontaine-de-Vaucluse, lieu poétique par excellence où nous retrouvons la présence de Pétrarque, l'écho de ses vers et son amour pour Laure. C'est là qu'il conçut ses oeuvres les plus importantes, c'est là qu'il chanta son amour éternel et idéal qui le tint pendant vingt ans... si " ardent". Laure de Noves, épouse de Hugues de Sade, à qui elle donna 11 enfants, mourut jeune, emportée par la terrible peste noire qui sévit dans le pays en l'an 1348. Un petit musée rassemble quelques souvenirs du doux poète et le village lui-même ne peut manquer d'enchanter par le murmure de ses eaux, la sobre ordonnance de son église Saint Véran, son château en ruines et cette rivière Sorgue à l'onde si bleue qui jaillit du fond d'un hémicycle naturel avec un débit qui peut dépasser les 22 mètres cubes/seconde.

 


1252346496_avignon0pq.jpg   Avignon : le pont et le palais des Papes

 

 

 

Notre cinquième et dernière journée sera toute entière consacrée à Avignon, après un bain matinal dans la piscine afin d'emmagasiner un peu de fraîcheur avant nos pérégrinations en pleine chaleur dans la cité papale. Lorsque l'on débouche du parking souterrain sur la Place du Palais, c'est évidemment le choc. La grandiose silhouette de celui-ci se détache sur le ciel d'un bleu intense avec ses puissantes murailles, ses tours, ses voûtes, sa cathédrale Notre-Dame des Doms et, sur la gauche, l'élégante architecture du palais des archevêques, tout cela dans une harmonie sublime. Le soir, sous une presque pleine lune, la vision sera peut-être plus belle encore, plus magistrale dans l'expression de sa majestueuse magnificence.Construit sous le pontificat de trois papes, ce château féodal a l'aspect d'une forteresse mais sans sa pesante lourdeur, grâce à ses murs hauts, percés de quelques fenêtres, ses arcs en ogive et ses vastes mâchicoulis qui rendaient jadis le palais imprenable lors des assauts ennemis. L'intérieur, bien que remanié à maintes reprises, conserve sa structure ancienne avec sa cour impressionnante, la salle de la grande audience, celle du consistoire et, plus intime, la chambre du pape ou celle des cerfs qui renferment l'une et l'autre des fresques et des pavements en carreaux de céramique. On déplore bien évidemment les graves dégâts causés ici, comme ailleurs, lors des sombres années de la Révolution. Le clou de la visite reste la terrasse d'où l'on jouit d'une vue panoramique sur le Rhône, le pont Saint Bénézet et la tour de Philippe le Bel, sise sur l'autre rive du fleuve, à Villeneuve-les-Avignon. Le pont d'Avignon est lié à une très belle légende, celle de saint Bénézet qui, enfant, alors qu'il gardait ses brebis, entendit une voix céleste lui ordonner de se rendre à Avignon et d'y construire un pont à travers l'impétueux cours du Rhône. L'enfant, qui n'avait jamais quitté ses collines, rencontra en chemin un ange qui le conduisit auprès de l'évêque ; celui-ci le mit à l'épreuve en lui faisant soulever une pierre tellement lourde que 30 hommes ne seraient pas parvenus à la déplacer. Bénézet, doté alors d'une force miraculeuse, la souleva sans peine et alla la déposer au bord du fleuve pour qu'elle fût la première pierre du futur pont. Quels que fussent les antécédents légendaires, la construction eut bien lieu et le pont achevé en 1185. Il comportait alors 22 arcades. Presque entièrement démoli lors de la chute d'Avignon en 1226, l'ensemble fut reconstruit en partie, puis définitivement abandonné en 1680. Il reste de nos jours quatre arcades avec, sur le second pilier, une chapelle à deux étages, l'un roman, l'autre gothique, qui abrita un moment les restes de saint Bénézet, transportés ensuite dans l'église des Célestins.

 

Mais pour s'immerger plus totalement dans l'ambiance avignonnaise, il faut flâner dans les rues, goûter à son atmosphère cosmopolite, monter au jardin des Doms d'où la vue est également magnifique, entrer dans la cathédrale recueillie, visiter les musées qui recèlent des merveilles, dont une vierge à l'enfant de Botticelli, enfin dîner sur la place du Palais alors que tombe le soir et que la lune se positionne entre les tours de la forteresse. La place entièrement piétonne plonge soudain dans une atmosphère quasi irréelle, dernière image d'une échappée enchanteresse.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 07:51

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Habituée des croisières maritimes à la voile, une escapade fluviale sur le Rhin était une première qui a su me convaincre du bien fondé de ces voyages au fil de l'eau et de ces parcours au coeur de grands pays que nous découvrons ainsi de façon originale et reposante. Une fois installé dans votre cabine, vous n'avez plus qu'à vous laisser envoûter par la contemplation de ces rivages inconnus qui se dévoilent à vous sous des angles peu habituels. C'est un enchantement d'autant plus appréciable qu'à bord tout est organisé pour votre bien-être et que des guides confirmés vous narrent en détails l'histoire des lieux, commentant les images qui défilent depuis les salons panoramiques au fur et à mesure de cette navigation lente et régulière.


Embarqués à Strasbourg, notre voyage commence véritablement à Mayence au moment où le fleuve nous propose la part la plus belle et la plus touristique de son cours. Ce n'est pas sans raison que cette partie a été baptisée " le Rhin romantique", bien que personnellement je préférerais " le Rhin légendaire", tant histoire et légende se mêlent étroitement, qu'il devient difficile de faire la part de l'une et de l'autre. Ce Rhin romantique n'est, en définitive, qu'une invention des poètes, peintres et artistes qui, enthousiasmés par les paysages magnifiques qu'ils découvraient, se plurent à en vanter les charmes. Les écrivains allemands Clemens von Brentano et Heinrich Heine allèrent jusqu'à créer le personnage de la sirène Lore von der Ley, appelée aujourd'hui Lorelei, qui pare le fleuve d'une aura romanesque. C'est ainsi qu'au 19e siècle, le romantisme rhénan s'affirma comme un courant d'art, ralliant à sa cause des personnalités comme Byron, Turner, Victor Hugo et Wagner. Et la raison pour laquelle autant de châteaux furent rénovés et parfois reconstruits n'est autre que les rêveries romantiques des aristocrates prussiens.

Si le Rhin est de nos jours la voie fluviale la plus importante d'Europe, arrosant un territoire de 252.000 km2 sur une longueur de 1320 km, son exploitation remonte à l'an 55 av. J.C., lorsque les Romains le découvrent et bâtissent des villes le long de ses rives pour favoriser les échanges commerciaux. Par la suite, des générations de commerçants, pécheurs, négociants, meuniers, douaniers vécurent au bord de ces eaux souvent enveloppées par les brumes. Les archevêques de Cologne, de Mayence et de Trèves furent chargés, pendant plusieurs siècles, de la sécurité des riverains. Or, la navigation était rendue difficile à cause des courants et hasardeuse en raison des chevaliers pillards qui se plaisaient à dévaliser les bateaux et à extorquer des rançons. A tel point que les rives, de part et d'autre du fleuve, ne cessèrent de retentir du tonnerre des canons et furent le théâtre d'innombrables combats, ce qui n'a rien de romantique, n'est-ce pas ?


1242547904_picture-0001.jpg    La cathédrale de Mayence


Notre première escale sera la ville de Mayence, capitale de la Rhénanie-Palatinat, qui fut, dès l'an 13 av. J.C. un camp militaire romain, puis une capitale de province, avant d'être détruite à l'époque des migrations barbares. A partir du XIIIe siècle, elle devint un centre important de l'empire des princes électeurs. Bien que détruite à 80% pendant la guerre de 39/45, elle est aujourd'hui une ville universitaire très plaisante avec ses places ombrées, ses ruelles et maisons imposantes, sa cathédrale St Martin au choeur double, consacrée en 1036, dont les voûtes furent le témoin de plusieurs sacres et le pilier de la chrétienté du nord des Alpes. La place est superbe avec sa fontaine renaissance, sa colonne monolithe commémorative du millième anniversaire de sa cathédrale, ses cafés où, ce jour-là, les visiteurs et habitants profitaient du soleil radieux et de la température clémente pour se rafraîchir sous l'auvent des terrasses, tandis que nous suivions, à travers le méandres des rues, les traces du personnage emblématique de la cité : le typographe de génie Johannes Gutenberg.


Revenus à notre bateau, amarré devant le château du prince électeur, imposant palais de grès rouge, la navigation peut reprendre son cours. Voici Wiesbaden où Goethe venait prendre les eaux et qui est, aujourd'hui encore, l'une des villes les plus élégantes du bord du Rhin. Wagner, après Goethe, l'apprécia et s'y reposa dans les jardins nombreux qui font de cette ville d'eau un univers de verdure. Des romains comme Plinius Secundus mentionnaient déjà les effets bienfaisants des sources thermales chaudes qui ont fait la réputation de Wiesbaden.
A partir de Niederwalluf, les rives s'ensauvagent. Ce ne sont plus que des abords festonnés d'arbres et arbrisseaux, des saules d'un vert tendre plongeant leurs arceaux dans les eaux sans doute moins limpides que jadis. Quelques jolies villas, des bourgs serrés autour de leur église et, au loin, les reliefs qui profilent les croupes arrondies de leurs vallonnements. Plus on avance, plus l'aspect des rives se fait  âpre, comme si la nature l'emportait enfin sur la civilisation, comme si nous remontions le cours de l'histoire et revenions au temps des mythes et des légendes, à l'époque où les Romains découvraient la beauté du fleuve. Nous passons devant Erbach, bourg moyenâgeux, datant du VIe siècle et illustre pour ses roses. Par moments les berges s'inclinent, les reliefs s'infléchissent, des îles se forment, tapissées d'une abondante végétation. On surprend dans la diversité des paysages des clochers en forme de bulbe, des petits ports, de jolis coteaux vinicoles et d'innombrables châteaux, les uns rudes forteresses, les autres gracieux palais. Ainsi, celui de Johannisberg érigé en 1715 sur ce qui avait été un cloître, est considéré comme le plus ancien domaine du riesling, pour la simple raison que l'on y cultive ce précieux breuvage depuis l'an 817. Plus loin, Rüdesheim, sa tour des aigles et sa ruelle, célèbre dans le monde entier, baptisée Drosselgasse, avec ses 144,5 mètres de long, qui offre au passant tout ce qu'il désire : aux uns une gaieté débordante dans les nombreuses tavernes où ils se plairont à boire, rire et chanter ; aux autres une atmosphère romantique à souhait, surtout à la tombée du soir, lorsque les lanternes confèrent à la rue un caractère médiéval rehaussé par son carillon.

Ainsi les châteaux s'égrennent-ils comme les grains d'un chapelet, certains piqués sur un éperon semblable à des oiseaux de proie ; les autres se dressant fièrement au bord des rives, tantôt refuges des chevaliers pillards, tantôt forteresses dont la mission était de protéger les populations des bandes organisées qui se chargeaient de piller la région. Et voici Bacharach qui séduit les visiteurs pour sa position pittoresque à l'entrée de la vallée de Steeg. Ici le temps semble s'être arrêté. Les véhicules motorisés sont priés de rester sur les parkings, afin de sauvegarder le calme intemporel du village avec ses tours, ses portes, ses escaliers, ses ruelles, ses remparts coiffés par le château de Stahleck, vestige d'un passé sombre et témoin de la persécution des juifs au XIIIe siècle. Quant à Pfalz, on pourrait le comparer à un bateau en pierre échoué par hasard sur une île du Rhin. En 1327, le roi Louis de Bavière le fit élever pour être un poste de péage. Ce qui ne plut pas aux bateliers : ils s'en plaignirent en haut lieu et entre autre au pape qui  rappela les seigneurs à un ordre non divin mais plus... humain. C'est à cet endroit que le général prussien Blücher traversa le fleuve avec son armée et mit en déroute celle de Napoléon.


La navigation se poursuit et nous approchons de St Goarhausen, le rocher massif qui semble s'opposer au passage de ce fleuve impétueux. En effet, le fleuve forme ici une boucle étroite surplombée d'à pics rocailleux et d'épaisses plaques de roches granitiques comme chargés de dramatiser le décor, d'autant que les courants sont forts. Passage qui était une véritable aventure pour les bateliers du Moyen-Age. Aussi l'écho qui s'y forme était-il considéré comme la voix des esprits. Ce sont les poètes du 19e qui ont imaginé le personnage de la sirène Lorelei; dont on voit plusieurs statues, l'une au bord du fleuve, l'autre en haut du rocher, d'où le panorama est stupéfiant de beauté. Notre bateau n'ira pas plus loin. Dans la nuit, alors que nous dormons, il fera demi tour et commencera sa remontée vers Strasbourg avec une ultime étape à Spire.


1242555889_0018a16a.jpg    La cathédrale de Spire


Cette ville est tout simplement splendide, surtout sous le soleil qui ne nous a pas quittés depuis cinq jours. Sa cathédrale est la plus ancienne du monde médieval et se dresse majestueuse et puissante au milieu des jardins, vigile et témoin de l'histoire de la vieille Europe, de sa grandeur et de son génie, cathédrale impériale qui comptait, à certaines époques, jusqu'à 70 ecclésiastiques et fut considérée par le poète Reinhold Schneider comme le bâtiment le plus sublime du sol allemand.. Sa construction remonte au Xe siècle et sa symétrie, sa structure, sa complexité architecturale de grande ampleur sont saisissantes. Sous la cathédrale, la crypte à plusieurs nefs suscite elle aussi l'admiration pour son étonnante harmonie. C'est ici que reposent une dizaine de rois et d'empereurs, ainsi que les impératrices Berthe et Béatrice et Agnès la fille de Frédéric Barberousse. Tout d'abord les empereurs saliques, puis les familles régnantes des Hohenstaufen, Habsbourg et Nassau, monuments qui étaient chargés d'une signification sacrale et attestaient de la pérennité du royaume et de l'empire. 
Maintenant notre bateau remonte vers Strasbourg et glisse dans l'éclat de la lumière printanière, alors que les paysages se succèdent au long des rives et que les châteaux semblent former une garde royale. Au loin, les collines se couvrent de vignobles et de bois et  les saules, qui bourgeonnent, plongent leurs ramures dans les eaux tranquilles. On comprend mieux que la beauté de cet environnement aient pu inspirer  Goethe, Victor Hugo et Henrich Heine et que le mythe de l'enchanteresse Lorelei y soit toujours vivant :


Je ne sais pas ce que veut dire en moi
Cette tristesse si grande
C'est une très vieille légende
Dont le souvenir me hante
L'air est frais et la nuit tombe
Paisiblement coule le Rhin
Le sommet de la montagne flamboie
Dans les reflets du soleil couchant.

  

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1239013110_0000000915_1.jpg    Lorelei

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 11:17

1222502843_img_5748.jpg   La Crète des bergers

 

 

 

 Septembre 2008   

 

 

Kaliméra, bonjour en grec moderne, puisque je rentre de Crète après 18 jours d'absence et un voyage qui m'a conduit vers le rivage souriant et ensoleillé de la terre la plus extrême de l'Europe : la Crète. La Crète, cette île belle et légendaire qui est, de par sa situation, le trait d'union entre la civilisation classique de l'aire méditerranéenne et celle millénaire de l'Egypte et de l'Asie mineure. L'île antique du roi Minos est donc un pont idéal jeté entre trois continents : l'Asie, l'Afrique et l'Europe, et fut de tout temps un territoire convoité qui eut à subir agressions et occupations de la part de ses oppresseurs, principalement des Vénitiens et Ottomans. Des douleurs de la Crète, maints poètes les ont chantées avec des accents émouvants :

 

Elle était comme une fleur épanouie,
comme un soleil radieux,
qui éclairait toutes les villes ;
de la terre elle était le joyau,
du monde entier.
Ses beautés n'étaient point matérielles :
c'étaient les ornements de l'esprit,
la culture et la pureté et toutes les autres vertus.
Mais voici qu'elle est tombée, comme un château s'écroule,
voici qu'elle s'est éteinte comme une bougie soufflée par le vent.

 

écrit Gérasime Palladas, évoquant le siège de Candie ( aujourd'hui Héraklion, capitale de la Crète actuelle) et les 25 ans de conflit, depuis le premier débarquement turc de 1645 jusqu'à la capitulation en 1669, poème qui rejoint celui épique d'un autre poète crétois Tzanès Boulianis, aristocrate de Rethymnon qui exalta, pour sa part, le courage de la résistance crétoise et les terribles souffrances que le peuple eut à endurer des occupants.

 
Si convoitée, en effet, que l'île traversa plusieurs périodes, comme des temps séparés, du paléolithique jusqu'à son rattachement à la Grèce en 1913, ainsi y eut-il la Crète minoenne ( 2700 à 1200 av. J.C. ), la Crète hellénique ( de 330 à 67 av. J.C. ), la Crète byzantine ( de 330 à 1204 de notre ère ), la Crète vénitienne ( 1204 - 1669 ), la Crète ottomane ( 1669 - 1898 ) et enfin, grâce à la puissante influence de Elefthérios Vénizélos - et après une courte période d'autonomie - la Crète redevint hellénique, renouant avec son passé légendaire et mythique.

 

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C'est peut-être parce que ses côtes découpées en une succession de baies et d'anses aisément accessibles que les navigateurs, qui sillonnaient la Méditerranée à la recherche de nouvelles terres à exploiter et conquérir, appréciaient de trouver ici des abris sûrs. L'histoire tourmentée de l'île témoigne de l'intérêt, pas toujours pacifique, hélas !, qu'elle inspira depuis la nuit des temps. Calanques, vallées, collines et hauts plateaux sont dominés par le mont Ida ( 2460 m ) visible de presque tous les coins de l'île, enneigé  4 ou 5 mois par an, et berceau de la mythologie.


Avec le roi Minos, le mythe rejoint l'histoire. Minos aurait régné vers 1500 av. J.C. et été un monarque vénéré, grand législateur, estimé pour sa sagesse. Il semble que, par la suite, le nom vénéré ait été donné à l'ensemble d'une dynastie. Il y eut ainsi, en Crète, une succession de Minos comme en Egypte une succession de pharaons. C'est vers 2000 av. J.C. que les premiers édifices importants s'élevèrent à Knossos, ainsi qu'à Festos, Malia, Kato Zokros, trois petits royaumes qui, d'après la légende, auraient été gouvernés par les trois fils de Zeus, le père des dieux et des hommes, dernier né de Cronos et de Rhéa, que Gaïa avait caché dans une grotte du mont Ida afin qu'il ne fût pas dévoré par son père. Pour séduire Europe, fille d'Agénor, roi de Phénicie, la mère de ses fils, Zeus avait eu recours à un stratagème : il s'était transformé en un taureau éclatant de blancheur et était apparu dans un champ où la jeune fille jouait avec des amies. Europe, frappée par la beauté de l'animal, s'était approchée et même enhardie jusqu'à monter sur son dos. Aussitôt le taureau en avait profité pour s'élancer au-dessus des flots jusqu'à la Crète où, retrouvant son apparence humaine, il s'était uni à elle.

 
Familière des dieux et des déesses, il semble que l'île ait mérité leurs faveurs : mer poissonneuse, ciel plus limpide que nulle part ailleurs en raison du faible taux d'humidité, terre aux 300 jours d'ensoleillement, aux 30 millions d'oliviers, aux 80 espèces d'orchidées sauvages, au miel et à l'huile incomparables, le royaume de la reine Pasiphaé, du minotaure, du labyrinthe de Dédale et d'Ariane dont le fil évita la mort à l'homme qu'elle aimait, Thésée, roi d'Athènes, la Crète est bien une terre bénie par eux. Ici les merles ne sont pas noirs mais du même bleu azur que la mer. Si les montagnes sont arides - la déforestation ayant engendré des dégâts irréversibles - les fleurs abondent dans les plaines et les jardins : hibiscus, lauriers, bougainvilliers qui courent le long des façades et y jettent leur éclat purpurin, tandis que les arbres prêtent leur ombre légère à la terre saturée de chaleur : arocarias, cyprès, palmiers, eucalyptus, chênes-lièges, pins et, bien entendu, oliviers dont certains sont plusieurs fois centenaires. Nombreux sont les écrivains qui, frappés par sa douceur, ses lumières, ses collines basses et son air parfumé, n'ont pas hésité à la comparer à une femme. Ainsi Henry Miller visitant l'acropole de Phaistos en 1939, écrivit ceci dans Le colosse de Marousssi, le livre que lui inspira sa rencontre avec le ciel crétois :

 

A mes pieds, se déroulant comme un tapis magique, à l'infini, s'étendait la plaine de la Messara, ceinte d'une chaîne majestueuse de montagnes. De ces hauteurs sublimes et sereines, elle a toute l'apparence du Jardin d'Eden. Aux portes mêmes du Paradis, les descendants de Zeus ont fait halte ici, sur la route de l'éternité, pour jeter un dernier regard sur la terre, et ils ont vu, avec les yeux de l'innocence, que la terre est en vérité telle qu'ils l'avaient toujours rêvée : un lieu de beauté, de joie et de paix. Au fond de son coeur, l'homme est uni au monde entier. Phaestos contient tous les éléments du coeur. Phaestos relève de la femme entièrement. Tout ce que l'homme a pu accomplir serait perdu, n'était ce stade final de la contrition, qui trouve ici son incarnation dans le séjour des reines célestes. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 09:54

1261153094_murano1_b__medium_--WinCE-.jpg  Murano

 

 Octobre 2010 


Comment imaginer Venise sans les îles de sa lagune, ce précieux collier qui l'enserre et qu'il faut prendre le temps de découvrir, tant chacune d'elles est une perle rare, riche d'un passé unique, d'une histoire particulière et d'une physionomie qui la singularise dans ce florilège de lumière et de beauté. S'éloigner de Venise au petit matin, dans une lumière lactescente, est déjà un enchantement car, alors, la ville n'est plus qu'une suite de dômes et de campaniles, une sorte d'échappée vers les hauteurs, une architecture qui semble un envol de pierre au-dessus du gris soyeux des eaux. Notre première visite sera pour Murano. Le vaparetto, qui nous y mène, est tenu de suivre les chenaux naturels ou creusés de main d'homme qui les relient entre eux et sont balisés par de gros poteaux goudronnés. Un court arrêt à San Michele, devenu cimetière municipal, champ de repos pour les riches Vénitiens auxquels on refuse dorénavant une sépulture dans les églises et qu'occupent également deux charmantes églises et le campanile de l'ancien monastère des Camaldules. Il est rare d'y débarquer un voyageur, car les morts ne reçoivent de visites qu'une fois l'an, d'où cette impression d'un sérail délaissé par les vivants qui s'étiole en paix dans la solitude et le silence.

 

Murano se dessine au loin, parmi le vol des oiseaux de mer, comme une banlieue très méridionale de Venise, avec ses maisons basses, peintes de couleurs claires, qui n'ont rien de commun avec l'entassement pressé de la Sérénissime, où, parfois, la lumière pénètre à peine dans les calli. On goûte ici, comme dans la plupart des autres, la plénitude du silence qui ennoblit les îles de la Lagune. Célèbre centre verrier depuis le XIIIe siècle, Murano fut fondée au Moyen-Age par les réfugiés fuyant l'avance des Lombards et connut très vite un bien-être d'autant plus enviable qu'elle bénéficiait d'une autonomie administrative. Les nobles Vénitiens ne tardèrent pas à en faire un lieu de villégiature, ce qui contribua à sa prospérité ; l'île était alors couverte de somptueux palais dont la plupart ont disparu de nos jours, remplacés par les fours et les fabriques des industriels du verre.


La naissance de l'art du verre remonte aux Byzantins de Grèce et d'Asie mineure qui étaient parvenus à donner à leurs productions la couleur des pierres précieuses. Longtemps importatrice de ces pièces rares, Venise s'inquiéta de les produire à son tour et fit venir des artisans de Constantinople. Mais la présence des fourneaux risquait de transformer la ville, où le bois est omniprésent, en un gigantesque brasier. Le Grand Conseil jugea prudent  d'éloigner les ateliers de verriers et de les transférer sur l'île de Murano.
Aussi n'était-il pas question de poser le pied sur l'île sans entrer dans l'antre d'un souffleur de verre et de voir naître, sous nos yeux, quelque objet, aérien et évanescent, de la fusion de la pâte et du feu. Travail étonnant, où l'on constate que cette matière si ductile se prête aux fantaisies les plus audacieuses et aux ornements les plus recherchés. Nous en trouvons d'éloquents témoignages dans les galeries de Murano et, bien entendu, dans les innombrables et luxueuses boutiques de Venise.
Mais le charme de l'île ne se découvre que peu à peu, lorsqu'on s'éloigne des centres verriers pour musarder le long des quais du grand canal et que l'on s'attarde un moment dans l'église Sainte Marie des Anges ou devant le palais Da Mula, le seul qui soit resté debout, avec ses décorations byzantines et son style gothique flamboyant.

 

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  TORCELLO  ( L'entrée de l'église San Fosca )

 

Le bateau repart en direction de Torcello sur ce lac somnolent où repose un paysage presque sans relief, comme celui des atolls polynésiens. Nous longeons l'île San Giacomo in Palude, minée par les eaux et le temps. Il y avait là, au XIIe siècle, un hospice réservé aux pèlerins qui revenaient de Terre sainte. Plus loin, on aperçoit une autre île, tout aussi abandonnée, et que les ans ont rongée inlassablement, l'île de la Madonna del Monte, qui abrita autrefois un monastère de bénédictins. La suivante est Torcello, que l'on atteint par un rio étroit et peu profond, ce qui oblige le vaparetto à débarquer ses passagers le long d'un sentier de berge qui conduit au seul centre habité de l'île : la place où se trouvent réunis la cathédrale Santa Maria Assenta, l'église de San Fosca, les dépendances, cinq ou six maisons paysannes et un petit musée aménagé dans deux bâtiments qui a charge de présenter des vestiges liés à l'histoire de Torcello ; enfin un hôtel pour voyageurs bien fournis en devises ou travellers'chèques, que fréquentèrent Hemingway, Ava Gardner, Giscard d'Estaing ( sans la princesse Diana ) et quelques autres... et où la table a la réputation d'être la meilleure de Vénitie.


L'histoire de Torcello, célèbre pour les admirables mosaïques de ses églises, le pavement de son presbytère, aussi précieux qu'un tapis de mosquée, et la somptueuse ornementation de l'iconostase de Santa Maria Assenta, remonte à la nuit des temps. C'était alors des milliers d'hommes et de femmes qui peuplaient l'île, à l'aube de l'extraordinaire épopée vénitienne. Il faut remonter jusqu'à l'Iliade d'Homère pour tenter de retrouver les origines des Vénitiens. Nous y découvrons un peuple indo-européen accourant au secours de Priam lors de la guerre de Troie. Ils sont alors appelés Enètes, ce qui donnera Vénètes en latin. Ayant abandonnés leur terre natale, ils s'établissent en bordure de l'Adriatique, autour de l'actuel Padoue et fondent la future Altino ( Mestre ). C'est naturellement sur la terre ferme que ces peuplements s'accroissent et se soumettent sans peine à l'ordre romain. Sous l'Empire, la région est déjà appelée Venetia ( Vénétie ). Mais, à partir de l'an 168, les invasions de peuples barbares se multiplient et s'accompagnent de l'exode d'une partie de la population vers les îles de la Lagune, qui leur garantissent une plus grande sécurité. Les hasards de l'histoire vont faire dépendre cette région de l'Empire byzantin et établir Ravenne comme la capitale de l'Empire Occidental, ayant la responsabilité d'administrer les possessions italiennes de Constantinople. L'occupation des îles deviendra permanente avec le déferlement des Lombards qui s'emparent successivement des villes d'Aquilée, de Padoue et d'Altino. Les habitants de cette dernière jugent sages de se déplacer sur l'île la plus proche qui n'est autre que Torcello, où ne demeurent alors que quelques pêcheurs. En 639, ces nouveaux occupants érigent l'église et les fortifications, dont les tours auraient donné son nom à l'île ( torcello signifie " petite tour"). Le déclin s'amorcera vers le IXe siècle, le prestige grandissant de Venise causant le départ de nombreux habitants. Ruskin, George Sand, Musset se sont délectés de ses parfums rustiques et furent impressionnés par " le silence inconcevable qui régnait sur cette nature". Ruskin se plaisait à monter au sommet du campanile pour se pénétrer de la mélancolie de cette île-fantôme où seules les pierres témoignent encore de sa gloire passée.

 

  burano.jpg      Burano

 

 

Burano est son contraire. Nous accostons à l'heure méridienne, alors que l'air est devenu doux et la lumière intense, sur une place herbue plantée de jeunes arbres où sont exposées, sur des tréteaux, les fameuses dentelles de Venise qui sont, en définitive, les dentelles de Burano. Et on ne peut qu'être séduit par la gaieté du décor composé de maisons à un seul étage qui semblent avoir été peintes par des enfants épris de couleurs vives : vert-pomme, jaune-citron, rose-corail, bleu-ciel, les portes et fenêtres encadrées de blanc de chaux, à se croire tombé au coeur d'un pueblo mexicain. Le canal, qui se prélasse entre les rives, ouvre d'amusantes perspectives et tout ici respire l'insouciance : les restaurants ouvrant de larges terrasses sur les placettes et sur les rues, les boutiques regorgeant de vêtements aux broderies ravissantes et les pâtisseries vous proposant à l'envi les fameux biscuits de Burano, les bussota buranello, qui fleurent bon l'oranger. Une des caractéristiques de Burano est sa tour penchée comme à Pise. En effet, le campanile accuse une inclinaison de 1,85. "Tombera, tombera pas !" -  c'est le jeu auquel se prêtent volontiers les touristes et les habitants.

 

Il est déjà trop tard pour penser à déjeuner, alors qu'il aurait été si bon de s'attarder plus longuement sur la place inondée de soleil où quelques enfants jouent à la marelle. Mais on ne peut tout faire : et manger et visiter. Et nous avons opté pour la seconde solution : sacrifier le repas de midi pour avoir le maximum de temps à consacrer à la découverte des lieux. Maintenant nous longeons San Francesco del Deserto où - dit-on - à son retour de Terre sainte, saint François aurait fait escale quelques semaines. Un noviciat fut bâti, par la suite, qui prit le nom du fondateur de l'ordre des franciscains. L'île aurait été abandonnée lors d'une épidémie de malaria. Ici on peut presque parler de désert, un désert bucolique et délicieux, où l'on jouit d'une vue charmante sur Burano.
Le vaporetto a pris le chemin du retour. La Lagune se peuple d'ombres et le soleil s'incline déjà sur les eaux. Au loin, on discerne les sommets enneigés des Dolomites. Il y a 3 ou 4 jours que la neige est tombée en abondance. Elle tapisse le ciel et se boursoufle comme un nuage immobile, tandis, qu'à l'opposé, Venise se profile avec ses lumières discrètes, tamisées de rose et de mauve, et que le soleil pose désormais sur l'onde pâlie les pleins feux de son sérénissime crépuscule. Cette journée dans les îles valait bien un repas.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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22 août 2011 1 22 /08 /août /2011 09:13
Delphes ou le royaume des dieux

 

Ce serait dommage de visiter la Grèce et d'oublier Delphes, ce sanctuaire panhellénitique dédié au dieu Apollon et dressé comme un amphithéâtre au pied du Mont Parnasse, tourné vers les eaux azurées de la baie d'Itéa.

 

" Et dès qu'on atteint le pied des deux Phédriades, on a en face de soi quelque chose qui a l'air d'être la faille des failles : les deux roches que sépare une gorge effrayante, étroite et inaccessible... C'est là, le long de la gorge, là où les deux roches se rejoignent que sort, de manière tout à fait imprévue, l'eau la plus cristalline : l'eau de Castalie, la célèbre fontaine où tous, prêtres et pèlerins, se lavaient avant d'entrer dans le temple."


Chr. Karouzos

  

 Le " nombril du monde ", ainsi fut baptisé le lieu à une certaine époque. Dès la plus haute antiquité, ce site escarpé qui se dresse à une altitude de 500 à 700 mètres, bénéficiant d'une situation panoramique exceptionnelle sur les flancs du mont Kirphis, la gorge de Pleistos, la plaine d'Amphissa, la mer presque toujours tranquille de la baie d'Itéa et, par delà le golfe de Corinthe, sur les montagnes infinies du Péloponnèse - fut un sanctuaire vers lequel accouraient des foules immenses, autant pour consulter l'oracle que pour participer aux jeux pythiques.


Delphes, déjà occupé à partir du troisième millénaire avant J.C., parce que ses montagnes et ses plaines arrosées par les sources permettaient à l'homme de subsister avec ses troupeaux, connut son apogée vers le VIIIème siècle avant notre ère. C'est à cette époque que l'on trouve les premiers témoignages sur le culte d'Apollon. Dans les vers d'Eschyle, nous apprenons de la bouche de la Pythie qu'à Gê, la mère des dieux, succéda sa fille Thémis, puis son autre fille Titanis Phoibè qui donna son nom à Phoibos Apollon, alors qu'un hymne homérique nous raconte comment Apollon fonda son premier temple, après s'être rendu maître des lieux, en tuant Pythô, le dragon femelle, qui veillait sur la source sacrée. Apollon rendait les oracles dans le sanctuaire de Gê par la bouche de la Pythie, assise au-dessus de l'ouverture d'une crevasse, d'où l'esprit s'exhalait. Les premiers prêtres d'Apollon furent des Crétois, originaires de Cnossos. L'oracle acquit très vite une grande réputation, non seulement dans le monde grec, mais dans tout le monde connu d'alors. Des nomades barbares envoyaient des émissaires pour consulter l'oracle et offraient de nombreux présents. Au début, l'oracle n'était rendu qu'une fois l'an ; ensuite, à la vue de l'affluence considérable de visiteurs, il fonctionna le septième jour de chaque mois.

 

Les Grecs aimaient les oracles. Peuple curieux et impatient, ils voulaient tout savoir, même l'avenir. L'énigme leur plaisait, elle exerçait la subtilité de leur esprit ; mais ils aimaient aussi la pompe et l'éclat des fêtes. Platon trouvait pour ces solennités un motif social : "Les dieux, disait-il, touchés de compassion pour le genre humain, que la nature condamne au travail, lui ont ménagé des intervalles de repos par la succession régulière des fêtes instituées en leur honneur." Les Grecs goûtaient si bien cette raison, qu'ils multiplièrent les intervalles au point que les temps de repos égalaient presque les temps de labeur. On comptait à Athènes plus de quatre-vingts jours de l'année consacrés aux  fêtes et aux spectacles.

La Pythie était généralement une femme d'âge avancé qui, dès qu'elle entrait au service du dieu, abandonnait mari et enfants. Elle s'installait à l'intérieur de l'enceinte sacrée et se rendait, dès l'aurore, à la source Castalie pour s'y purifier, puis, en procession, les membres du culte se dirigeaient vers l'adyton du temple. Là, sur un trépied, qui était sensé être le trône d'Apollon, la Pythie s'asseyait et rendait ses oracles, tandis que les prêtres allumaient le feu qui servirait au sacrifice rituel. Les consultants formulaient leur demande oralement ou par écrit et l'un des officiants en donnait lecture à la Pythie, qui, le plus souvent, ne savait pas lire. Ses réponses dictées par l'esprit du dieu Apollon pouvaient être obscures ou ambiguës, si bien que chacun des destinataires les interprétaient ensuite selon sa convenance personnelle. L'un des exemples les plus fameux est la prédiction que l'oracle fit à Crésus, roi de Lydie. Celui-ci avait demandé s'il sortirait vainqueur d'une guerre contre les Perses. L'oracle répondit : " Si Crésus traverse l'Halys, il détruira un grand royaume ". Crésus interpréta la prophétie à son avantage, fit la guerre et fut vaincu. Tous comprirent alors ce que l'oracle voulait dire : qu'en déclarant la guerre aux Perses, Crésus détruirait son royaume. Et ils reconnurent qu'une fois encore l'oracle avait eu raison.

 


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           Delphes, vue d'ensemble 

 

La renommée de l'oracle fut bientôt telle dans le monde grec et barbare que la plupart des princes d'alors n'entreprenaient rien avant d'être venus à Delphes, par voie de terre ou de mer, pour le consulter. Le roi Midas alla jusqu'à envoyer son trône royal comme gage de sa vénération à Apollon. C'est ainsi que l'on commença d'édifier les trésors, petites constructions en forme de temple qui s'élevèrent le long de la Voie Sacrée conduisant au temple d'Apollon, et dans lesquelles les chefs ou les cités entreposaient leurs offrandes.
Quant aux jeux pythiques, ils avaient lieu tous les huit ans et donnaient droit aux vainqueurs de faire élever leur statue et de la voir  figurer à l'intérieur de l'enceinte. Les festivités duraient sept jours. Le premier jour était consacré au sacrifice de trois taureaux ;  lors du deuxième se déroulait une procession et on offrait en sacrifice cent taureaux ; le troisième, on devait manger, lors d'un banquet, la chair des victimes de la veille ; le quatrième jour commençaient les concours lyriques et dramatiques ; le cinquième et le sixième étaient voués aux épreuves du stade (courses hippique et de chars, lutte, course de vitesse, lancement du disque, saut etc.), enfin les concours gymniques se tenaient le septième et dernier  jour.

Le site archéologique de Delphes continua de vivre, d'une certaine manière, à l'époque byzantine et à l'époque moderne. Un monastère de la Dormition de la Vierge s'élevait sur les ruines de la palestre du gymnase et fut détruit par les Français pour les besoins des fouilles. La zone sacrée était alors le village de Kastri qui fut transféré à son emplacement actuel et rebaptisé Delphes. Parmi les premiers archéologues qui effectuèrent des fouilles, il faut citer Otfrid Müller et son disciple Ernst Curtius. Les Américains et les Allemands demandèrent l'autorisation de fouiller, mais c'est finalement l'Ecole française d'Athènes, dirigée par Théophile Homolle, qui l'obtint en 1891 et les fouilles systématiques commencèrent en 1892. Par chance, le site et le musée n'eurent pas à souffrir de la guerre de 39-45, ni de l'occupation.

Peu de lieu dont émane une telle impression de grandeur. Le paysage lui-même est majestueux, amphithéâtre de montagnes ouvert sur le large horizon de la mer, avec les pentes vert sombre des cyprès et des oliviers. La puissance qui se dégage, l'émotion que l'on éprouve sont intraduisibles.

 

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        Le temple d'Athéna Pronaia

  

Le génie de l'homme s'est inscrit au burin sur chacune des pierres, tatouage évocateur et sublime laissé par le temps sur la terre noire. Depuis l'emplacement du musée - qui rassemble des trésors, dont la statue en marbre d'Antinoos, le favori de l'empereur romain Hadrien, et l'Aurige ( conducteur de char ) l'un des chefs-d'oeuvre de l'art grec ancien, vêtu d'une longue tunique cérémonielle comme il seyait à ceux qui prenaient part à des rites solennels, car tous les concours  -dans les grands sanctuaires de l'Antiquité - avaient un caractère sacré. Dans son attitude, toute de noblesse, rien de concret n'exprime la joie de la victoire. Aucun sentiment fugitif, nul geste intempestif, mais la sérénité olympienne de l'immortalité - Donc, depuis l'emplacement du musée, on ne cesse de gravir les paliers successifs qui mènent au temple d'Apollon par la Voie Sacrée, puis au théâtre qui avait la capacité de recevoir 5000 spectateurs, enfin au stade.

 

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                                Le stade
 

C'est là que j'ai éprouvé l'impression la plus vive. Nous étions seuls mon mari et moi, le reste du groupe n'ayant pas souhaité, par la chaleur, affronter le sentier très escarpé et la dénivellation importante. Le silence régnait dans la lumière d'or de cette fin de matinée. Sur la longue piste sableuse bordée par les gradins, on pouvait imaginer les chars s'affrontant lors des courses, les cris des spectateurs massés de part et d'autre, et rarement lieu ne m'a émue à ce point. Il y a 28 siècles qu'ici des hommes commencèrent à écrire l'histoire du monde, dont nous leur sommes redevables aujourd'hui encore, une histoire qui a placé l'art et la culture au sommet des valeurs humaines, développé une réflexion profonde sur l'Etre et le Divin, vu naître la philosophie et les mythes qui ont fondé la culture occidentale actuelle et, à travers le temps, transmis un message d'intelligence et de civilité insurpassable.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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