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25 mai 2020 1 25 /05 /mai /2020 07:48
Loin des querelles du monde d'Anna Rozen

Ecrivain célèbre et adulé, Germain, se croit à l’abri de tout, du besoin matériel comme des carences affectives, mais le virage de la cinquantaine venant, les conquêtes deviennent de moins en moins faciles, les filles le poursuivent moins de leur assiduité, son éditeur est moins réceptif, la solitude le guette.

 

 

Loin des querelles du monde

Anna Rozen (1960 - ….)

 

 

Germain Pourrières est un écrivain célèbre, connu et reconnu, il a passé la cinquantaine et sa compagne Riccarda l’a quitté pour qu’il ne la voit pas vieillir, y a pire comme motif ! Il vit avec son neveu Joseph, fils de sa sœur bergère, éleveuse de chèvres dans les Cévennes, ça ne s’invente pas ! -  avec laquelle il est en perpétuel conflit depuis l’enfance et surtout depuis le partage de l’héritage. Joseph est un jeune d’aujourd’hui parfaitement incompris par son oncle resté un peu vieux  jeu, mais beaucoup moins que la petite Julie, une artiste elle aussi, tout autant incomprise du vieil écrivain. Son statut d’auteur médiatisé et fortuné lui permet certaines conquêtes féminines que d’autres ne pourraient espérer même si sa vie mondaine n’est pas exubérante. Il rencontre ses amantes d’un soir, d’un jour, de quelques jours, lors des dîners proposés par ses amis Marina et Jacko spécialistes de l’organisation de rencontres improbables.

 

Mais Germain en a assez de cette  vie tranquille, il veut bien vivre solitairement et chichement mais il ne veut plus écrire des livres dans l’unique souci de flatter le « goût corrompu » de ses lecteurs. Il souhaite laisser une œuvre et tente de l’expliquer à son agent littéraire qui gagne bien sa vie grâce à son auteur favori. « Terminé pour moi les grosses machines, je pense qu’à mon âge et à mon niveau, j’ai le droit de faire ce qui me chante, de prendre des risques, de sortir des sentiers battus… » Jean-François, l’agent littéraire, comprend bien son désir mais ne croit pas le moins du monde à sa concrétisation. « … je ne pense pas que tu sois incapable d’écrire autre chose que des best-sellers, mais je crois tes lecteurs incapables de faire la différence. »

 

Son envie d’écrire autre chose correspond à un moment de sa vie où son entourage se délite. L’auteur n’a plus de nouvelles de Riccarda, la belle Salomé lui échappe, tout comme l’énigmatique Noa. Il lui reste Simone, qui voudrait régenter sa vie sexuelle et sentimentale. Joseph part en Inde à la recherche de son géniteur en plaquant la petite Julie qui vient pleurer dans son giron. Sa sœur ne reviendra pas à Paris, son agent littéraire ne peut plus le stimuler. Il se retrouve un peu seul avec des filles de circonstance que son statut lui rend encore accessibles et ses livres à écrire qui finalement ne seront pas très différents des précédents.

 

Anna Rozen dans cet ouvrage pétillant, alerte, bourré d’humour, de calembours, d’aphorismes et autres jeux de mots, raconte la crise de la cinquantaine qui affecte aussi les célébrités, même si leur renommée leur accorde encore les faveurs de quelques jolies femmes plus ou moins intéressées. C’est aussi l’évocation du choc culturel provoqué par la montée en puissance de la génération suivante qui bouscule les idées reçues aussi bien que les mœurs et méthodologies. Les technologies ont changé, les idées aussi et Germain a du mal à le comprendre. Heureusement, il lui reste Toulouse-Lautrec et notamment Les Almées qu’il se plaît à contempler régulièrement au Musée d’Orsay. Ainsi que la gastronomie, qui est importante pour lui, et je soupçonne Anna d’être une fine gourmette, je la verrais même se régaler de sucré-salé et d’acide-amer comme elle le fait dans son texte. Elle manie avec ironie et espièglerie la satire pour rire des bobos bien-pensants, cherchant à flatter leur bonne conscience, se noyant dans des actes symboliques mais souvent puérils afin de refléter la meilleure image d’eux-mêmes sans se soucier de l’efficacité de leurs actes. Germain se retrouve coincé entre cette société légère et infantile sortie sans trop réfléchir des Trente Glorieuses et un tas de problèmes qui se profilent à l’horizon. L’humour d’Anna grince aux entournures en évoquant le passage d’un monde conquérant et festif à un monde nouveau plein d’inconnus dont certains sont déjà perceptibles et inquiétants.

« … ce monde jumeau du nôtre, où les villes ne servent plus qu’à l’agrément des touristes et où il n’y a plus de boulot qu’à leur service ».


Denis BILLAMBOZ


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Anna Rozen

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16 mai 2020 6 16 /05 /mai /2020 08:18
La mort du soleil de Yan Lianke

Au moment où l’Europe découvrait une nouvelle épidémie dévastatrice venue de Chine, apparaissait sur les rayons des librairies françaises le livre de Yan Lianke qui raconte l’histoire d’une épidémie de somnambulisme qui a provoqué elle aussi bien des ravages dans la population d’un village de la province de Henan, voisine de celle de Hubei, berceau du fameux covid-19. L’histoire comporte parfois d’étranges coïncidences.

 

 

La mort du soleil

Yan Lianke (1958 - ….)

 

 

Niannian, un gamin d’une dizaine d’années, vit dans le village où est né le célèbre écrivain chinois Yan Lianke. Bien qu’on le dise un peu simplet, il lit avec délectation tous les livres du célèbre auteur qui  lui tombent sous la main. Depuis un certain temps, il est inquiet, Yan Lianke semble ne plus pouvoir écrire, il aurait perdu l’inspiration. Alors, quand le village connait des événements exceptionnels, il se croit obligé de les décrire pour en laisser le souvenir. Il invoque tous les dieux et personnages tutélaires dont il a connaissance pour l’assister dans son ambitieuse entreprise ; « Reine mère d’Occident ! Bouddha ! Xuangzang ! Guan Yu et Kong Ming ! Dieu de la littérature ! - pouvez-vous m’aider à retrouver le fil embrouillé de mon histoire ? ».
 

Une crise de somnambulisme sans précédent ayant affecté le village, les habitants perdent toute inhibition et  font ce qu’ils croient devoir  faire, ce qu’ils n’ont encore jamais osé faire, ils disent enfin ce qu’ils taisaient depuis toujours, ce qu’ils n’auraient jamais osé dire auparavant. Une nuit de folie commence ; les paysans fauchent le blé car ils craignent des pluies entrainant le pourrissement du grain, c’est leur angoisse annuelle ; des couples se déchirent ; des femmes se livrent aux hommes, et, pendant ce temps, ceux qui ne sont pas atteints pillent les demeures et les commerces des autres. Les habitants des villages voisins cherchent à profiter de l’aubaine et c’est une bagarre générale, sanglante et meurtrière, qui fait rage dans le village où différentes factions se mettent en ordre de bataille. Au point du jour, le soleil ne se lève pas, la situation dégénère de plus en plus se transformant en un véritable carnage.

 

Niannian et son père se démènent comme des diables pour réveiller les endormis et canaliser l’énergie et la voracité des éveillés. Le père voit dans cette situation l’opportunité de se faire pardonner tout le mal qu’il a infligé aux gens du village en dénonçant les inhumations au moment où le régime avait imposé la crémation. Ses délations lui rapportaient assez d’argent pour faire prospérer son commerce d’articles funéraires. Il pense qu’injures et coups assénés laveraient son honneur et lui apporteraient le pardon de ses bourreaux. Cette crise de somnambulisme peut être interprétée comme une métaphore de l’anesthésie de la société par le régime maoïste. Les débordements de cette crise de somnambulisme sont, eux, à l’image des événements cruels qui ont affecté l’histoire récente de la Chine : invasions, révolutions, insurrections, guerres civiles, …. C’est peut-être aussi une image de notre monde en pleine ébullition où les peuples ont déjà oublié l’atrocité de derniers conflits mondiaux en prenant le risque de créer les conditions de nouvelles atrocités. Seuls les innocents, comme Niannian, restent assez lucides et sages mais impuissants devant un tel déferlement de violence.

 

En confiant la rédaction de son texte à son petit voisin simplet, Yan Lianke se permet de faire parler un personnage du roman sans écrire lui-même des propos pouvant être interprétés de plusieurs façons. Il s’autorise  même à se faire citer par Niannian : « Le présent n’existait plus. Le présent avait disparu ; Yan Lianke l’avait dit dans l’un de ses livres » - ce qui advenait, c’était le temps et l’histoire de l’avenir et du passé. « Le présent avait péri dans un cauchemar ». Yan Lianke écrit sous la plume de Niannian des propos qu’il a tenus lui-même dans un précédent ouvrage. De la haute voltige littéraire. Mais ces propos m’étonnent, Yan Lianke dit qu’il n’y a plus de présent alors que Xu Zhiyuan dit au contraire que les Chinois ne vivent plus qu’au présent, qu’ils ont perdu leur passé et ne sont plus capables d’envisager leur avenir. Mais, peut-être, que Yan Lianke rejoint Xu Zhiyuan en rappelant aux Chinois que le moment est venu de redécouvrir leur passé et d’inventer leur avenir. Chacun sa lecture !

 

Cette passation de plume est touchante, on pourrait y voir une certaine candeur et même une certaine forme de fausse modestie quand Niannian fait quelques remarques sur les livres du maître : « Ses romans sont toujours longs, pleins de mots » - « Tous ces bidons d’huile de cadavre sont comme ses romans, interminables ». Mais  je crois que c’est plutôt un exercice littéraire qui permet à l’auteur de raconter cette histoire d’une manière presque aussi chaotique que les événements qui l’ont peuplée. Niannian décrit ce qu’il voit au fur et à mesure qu’il déambule dans le village sans trop se préoccuper du fil conducteur du texte, il témoigne sans chercher à interpréter, laissant ce soin au lecteur. Il use souvent de la répétition pour donner plus de poids à certains faits et finit par être aussi long que son maître.


Denis BILLAMBOZ


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Yan Lianke

Yan Lianke

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11 mai 2020 1 11 /05 /mai /2020 16:46
En quête d'Azalée de Jacques Pimpaneau

Le grand sinologue Jacques Pimpaneau, à travers divers ouvrages, fait revivre l’histoire chinoise en racontant celle de personnages particuliers. Dans le présent roman, il narre celle d’Azalée une peintre en même temps qu’une forte personnalité.

 

 

En quête d’Azalée

Jacques Pimpaneau (1934 - ….)

 

 

Après avoir donné vie à une courtisane au IXe siècle et à un saltimbanque au XVIe, Jacques Pimpaneau, dans ce nouveau roman, raconte un autre personnage de la Chine médiévale en la personne d’Azalée, une talentueuse et bien singulière artiste peintre. Selon ce texte, elle aurait vécu au XIe siècle mais, comme tous les personnages de Pimpaneau, on ne sait si elle est réelle ou imaginée. De toute façon cela n’a aucune importance, il y a très peu de différence entre une artiste peintre dont on ne connait presque rien et une artiste peintre inventée par un historien connaissant très bien le milieu dans lequel elle vit. Dans son préambule, l’auteur tient à préciser que : « ce livre résulte d’une enquête menée par un lettré sur une femme peintre chinoise se prénommant Azalée qui vécut dans la seconde moitié du XIe siècle… on ne sait rien sur l’auteur... ». J’ai donc suivi les chemins indiqués par Pimpaneau pour découvrir ce personnage d’autant plus énigmatique qu’elle serait la seule femme peintre de cette époque en Chine.

 

Pour nous conter le destin de cette femme si particulière, Pimpaneau a eu accès au texte écrit par l’inconnu qui a rencontré les personnes les plus proches de l’artiste : sa servante qui n’était pas que sa servante, le médecin qui lui a annoncé sa mort prochaine, l’antiquaire qui vendait ses tableaux, le chef des mendiants qui admirait son œuvre et d’autres personnes  qu’elle a croisées dans le cadre de ses activités picturales ou lors des voyages qu’elle a faits. Ces témoignages et les quelques notes laissées par Azalée elle-même dessinent un portrait sensuel et émouvant de cette artiste, décrivent la Chine de cette époque et montrent la place que l’art, et notamment la peinture, y occupait.

 

On découvre ainsi les techniques picturales, les sujets reproduits, les sources d’inspiration, les pratiques d’encadrement et le marché de l’art en Chine en ce temps-là. Azalée aurait marqué l’auteur du document non seulement parce qu’elle était une femme, mais surtout parce qu’elle était une femme libre et affranchie de toute contingence. C’était une féministe avant l’heure, elle avait une sexualité très libre, dégagée des considérations liées à la reproduction, consacrée seulement au plaisir, elle refusait le mariage qui enferme, elle se méfiait beaucoup de la religion, du pouvoir et de l’administration. Elle était attirée par la spiritualité mais se plaignait que les hommes détournent trop souvent les religions pour les mettre au service de leurs ambitions. Le pouvoir et l’administration n’étaient que sources de contraintes surtout pour les artistes. Elle refusait toutes les cases et classifications dans lesquelles on cherchait déjà à enfermer les artistes.

 

Avec ce livre, Jacques Pimpaneau ne dresse pas seulement le portrait d’une artiste peintre libre, généreuse, conviviale, inventive, créatrice, novatrice, ayant des idées sur tout et n’hésitant jamais à les exposer. Ainsi va-t-il plus loin que la description de l'existence des artistes et de ceux qui les entouraient en Chine au XIe siècle, il déplore que les problèmes de fond, préoccupant les Chinois à cette époque, ne soient toujours pas résolus aujourd'hui. Les gouvernants et les gestionnaires se comportent comme des privilégiés abusant de leur pouvoir pour engraisser leur fortune et assurer leur emprise sur ceux qu’ils devraient simplement gouverner et administrer honnêtement et efficacement, la religion servant encore trop souvent à manipuler les foules sans souci de la moindre spiritualité, les femmes devant toujours revendiquer la place qui devrait être la leur dans la société, les tabous sexuels pesant toujours aussi lourdement dans les relations entre les individus et l’art étant encore trop souvent considéré comme une marchandise. Après avoir lu ce texte, on a le sentiment qu’en un millénaire le monde semble n’avoir pas beaucoup changé, la technologie a certes considérablement modifié notre mode de vie mais les mentalités et les mœurs semblent n’avoir peu évolué. Tout change de plus en plus vite mais tout reste figé, Azalée pourrait revenir dans notre monde et tenir le même discours :

« … il existe trois sortes de personnes ayant chacune leur mentalité : les gens comme moi, artisans ou paysans, les penseurs les rêveurs, les artistes, les poètes, les marginaux et les marchands, les fonctionnaires. Les deux premières catégories ont des façons de penser différentes, mais ne se comprennent pas, s’estiment mutuellement, malgré la distance qui les sépare. Par contre, toutes les deux détestent et méprisent ceux qui pensent comme des marchands ou des fonctionnaire ».

Denis BILLAMBOZ

 

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En quête d'Azalée de Jacques Pimpaneau
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4 mai 2020 1 04 /05 /mai /2020 08:59
L'ombre d'une vie de Jirô Asada

L’histoire d’un Japonais victime d’un AVC qui reste dans le coma en percevant tout ce qui se passe autour de lui sans pouvoir le faire savoir à ceux qui l’entourent. Une histoire émouvante et une expérience qui emmène le héros dans des souvenirs oubliés ou méconnus.

 

 

L’ombre d’une vie

Jirô Asada (1951 - ….)

 

 

Jeune employé, j’ai connu un collègue plus âgé victime d’un accident cardiovasculaire resté plusieurs jours dans le coma sans pouvoir faire comprendre à son entourage qu’il entendait tout ce qui se disait autour de lui. Masakazu Takewaki connait cette même mésaventure quand il est lui aussi victime d’un AVC dans le métro de Tokyo en rentrant chez lui après le pot organisé par ses collègues pour son départ à la retraite. A l’hôpital, il entend la voix du Directeur Général, un ancien voisin et ami,  celle de son gendre et de son employeur meilleur ami de Masakazu  et aussi celle de sa femme qui le supplie de ne pas partir maintenant. Ses proches racontent leur vie, sa vie, les morceaux qu’ils ont partagés ensemble, évoquent ce que les autres ne savent pas et ce qu’eux-mêmes n’ont jamais su mais seulement supposé. Ces monologues et les réponses que le moribond adresse aux lecteurs, en italique dans le texte, sont l’occasion d’évoquer l’autre face de la vie, la face dégagée de toutes les obligations professionnelles, de montrer la puissance de l’emprise du monde du travail sur les citoyens japonais.

 

Et, un jour, il se réveille en présence d’une élégante vieille dame qui dit s’appeler Madame Neige. Bien qu’il ne connaisse  pas cette étrange grand-mère, elle l’invite à boire un café hors de l’hôpital. Il sort alors de son corps moribond pour l’accompagner. Cette aventure se renouvelle avec une belle femme au bord de la mer, puis avec Katchan, son voisin de lit, avec lequel il va au bain comme autrefois, et enfin avec la jeune et superbe Fuzuki Koga. La femme qui l’accompagne est de plus en plus jeune, comme s’il remontait le temps, comme s’il retournait vers ses origines inconnues. L’auteur fait alors dire à son héros :  ces personnages ont été « créés afin que mon histoire soit plus empreinte de naturel que dans la réalité virtuelle. Je parierais que telle est la véritable nature des « anges » et des « fées », ces entités à l’ambiguïté autant religieuse qu’ésotérique ». Comme si l’auteur lui-même était convaincu qu’il existe un autre monde où les morts existent et attendent ceux qu’ils ont connus et aimés.

 

Asada conduit son récit avec maestria, évoquant dans le présent ceux qui racontent l’histoire complexe de cet employé parti de rien, qui a masqué ses origines pour ne pas entacher son curriculum vitae et ne pas prendre le risque d’être rejeté pour ses origines nébuleuses. Ceux aussi qui racontent comment il a fondé une famille solide et soudée, surmontant son éducation dans un orphelinat, épousant une fille de divorcés, sauvant l’honneur de tous par son courage, sa détermination, son obstination, cachant qu’il ne sait rien de ses géniteurs. Dans le Japon d’Asada, il faut avoir une famille bien nette, bien propre, honorable pour accéder à une bonne situation professionnelle et ainsi donner les meilleures chances à sa famille. La boucle qu’il faut sans cesse reboucler. « Je suis l’homme de la famille et c’est moi le responsable. Il est vraisemblable que notre génération sera la dernière à invoquer des principes aussi désuets. Il se peut que je sois le seul, qui sait ? Pourtant, je m’obstine à croire en ce schéma de paternité hérité du passé… »

 

Et, c’est dans l’autre monde qu’il rencontre les personnages qui vont l’accompagner sur le chemin de son enfance pour, peut-être, mieux comprendre ses origines. Un autre monde où le héros se déplace souvent en métro, le réseau vital qui irrigue cet autre monde et lui permet de se déplacer aussi bien dans l’espace que dans le temps. L’aspect fantastique de ce récit est peut-être le plus concret, le plus réel, celui qui évoque des réalités même s’il s’agit de réalités virtuelles comme le souligne l’auteur.

 

L’ombre d’une vie  est un véritable plaidoyer pour la famille que les aléas de la guerre, qui fabrique des orphelins en quantité, l’insouciance des parents qui divorcent sans se préoccuper du sort des enfants ne peuvent contester. La famille restera toujours le cocon où chacun peut se ressourcer et où tous peuvent afficher leur honneur si précieux dans la société japonaise. C’est un portrait de cette société qui n’a pas oublié son passé, un portrait où j’ai retrouvé des traits de plume de Kawabata, de Oé, d’Inoué, de Kafu et de nombreux autres auteurs japonais, auteurs  que j’ai eu la chance de croiser dans ma vie de lecteur insatiable. C’est aussi un puissant message adressé aux  jeunes générations  pour que jamais elles n’abdiquent même devant les pires difficultés, à l’image du jeune homme qu’il était : « Grâce à toi, j’ai pu racheter entièrement mon triste passé et il me reste même encore de la monnaie ».

 

Ce livre c’est aussi un roman d’amour plein de tendresse, d’émotion et de spiritualité. La scène de nativité dans le métro est merveilleuse et bouleversante, elle transcende la tradition en faisant intervenir des GI sous l’apparence  de rois mages qui chantent en anglais la fameuse chanson de Noël, « Silent night, holy night, » qu’on entonne  partout dans le monde à l’occasion de cette fête, donnant ainsi une dimension universelle et biblique à ce texte.


Denis BILLAMBOZ


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Jirô Asada

Jirô Asada

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 08:03
L'esprit européen en exil de Stefan Zweig

Les Editions Bartillat ont publié ce recueil de textes de Stefan Zweig que Jacques Le Rider et Klemens Renoldner ont rassemblés : des discours, des entretiens, des interviews, des préfaces, …. toutes  sortes de textes que le maître a écrit entre 1933 et 1942 pour attirer l’attention de ceux qui dirigeaient le monde à cette époque en leur demandant de faire cesser le massacre de plus en plus inéluctable.

 

 

L’esprit européen en exil

Stefan Zweig (1881 – 1942)

 

 

Jacques Le Rider et Klemens Renoldner ont réuni ce que ce dernier détaille comme des « essais discours et entretiens de Zweig entre 1933 et 1942 », pour constituer ce recueil destiné à mieux comprendre les rapports du grand écrivain autrichien avec la politique, l’exil et le destin des juifs pendant cette période particulièrement cruciale pour le devenir de l’humanité entière. Dans sa préface Klemens Renoldner précise que l’année 1933 avec « la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et le début de la persécution systématique des Juifs » marque un tournant décisif dans l’œuvre de Stefan Zweig. « C’est ce qui marque le début de sa crise d’identité. Le présent recueil des essais, discours et entretiens tient compte de cette césure chronologique. »

 

L’ouvrage rassemble donc des échanges avec divers journalistes de l’Europe centrale à l’Amérique du Sud en passant par l’Europe occidentale, notamment la France et la Grande Bretagne où il a résidé un certain temps, l’Amérique du Nord où il a voyagé et séjourné et l’Amérique du Sud où il s’était établi mais où il mit rapidement fin à ses jours. Quelques-unes des nombreuses allocutions qu’il a prononcées suite aux sollicitations qu’il recevait, des réflexions sur les sujets d’actualité, des articles pour la presse, des propos introductifs à diverses manifestations, des conférences et autres propos de circonstance. Il faut bien comprendre que Zweig était déjà un auteur connu et reconnu dans ces années- là  et,  comme intellectuel juif, il a été très sollicité pour formuler un avis sur les sujets cruciaux de l'époque. Thomas Quinn Curtis, journaliste américain, dans un article publié dans Books Abroad, vol. 13 - 1939 - rapporte : « qu’une enquête menée récemment par la Société des Nations à propos de la littérature contemporaine a mis en évidence la popularité de Zweig lui-même. Il occupe aujourd’hui la première marche du podium. Il est l’auteur vivant le plus traduit et le plus lu ».

 

Dans sa préface, Klemens Renoldner écrit : « L’œuvre de Zweig est profondément marquée par les circonstances politiques de son époque, mais l’auteur affirme dans le même temps qu’il méprise la politique ». Tout le monde voulait obtenir l’avis de Zweig sur les événements  mais celui-ci détestait la politique, il craignait comme la peste la récupération et surtout l’interprétation de ses propos. Son lectorat était principalement germanophone, surtout au début de la période étudiée, et il ne voulait pas le perdre. Il prétendait aussi que la plainte de celui qui souffre passe vite pour une jérémiade et que la réprobation a beaucoup plus de poids quand d’autres la formulent. Hélas, les états et les religions n’ont pas compris son message et ont bien mal défendu la cause du peuple juif. Il a longuement plaidé l’idée d’une Europe unie, respectueuse des libertés individuelles de chacun mais le nationalisme était beaucoup trop fort à cette époque pour que cette idée ait la moindre chance de se concrétiser.

 

L’exil fut l’autre question importante à laquelle il dut moult fois répondre. Il prétendait être bien partout, aimait travailler dans les grandes bibliothèques françaises, anglaises et américaines, se plaisait partout où il résidait avec Lotte, sa seconde épouse, et se plaisait à croiser des intellectuels émigrés comme lui, arrachés à leur sol et souvent moins bien lotis car, grâce à sa réputation, il fut toujours bien accueilli par des éditeurs étrangers. A mon sens, ce n’est pas de l’exil dont il souffrait le plus mais du déracinement, de la coupure avec sa langue, de la distance avec ses lecteurs qui pouvaient le lire alors sans le truchement des interprètes en lesquels il avait une confiance limitée. Il aimait profondément Vienne et je ne suis pas sûr que Vienne l’aime tout autant aujourd’hui. En séjour dans cette ville en septembre dernier, j’ai été surpris qu’on nous parle de Mozart et des architectes qui ont façonné la ville mais jamais de Zweig, ni de Freud. De vieux démon auraient-ils survécu ?

 

Au-delà de la politique et de l’exil, la question, qui préoccupa peut-être le plus Zweig, est le sort des Juifs, leur devenir mais également leur responsabilité dans le destin fatal qui leur a été réservé. L'écrivain leur a toujours conseillé de rester éloigné des positions les plus exposées, de ne pas participer à la prise des décisions qui engagent les peuples, les états, les nations… de ne pas donner le bâton pour se faire battre. Et il a plaidé vigoureusement à travers le monde entier la cause du peuple juif martyrisé, de même qu'il a soutenu le sionisme comme solution, ou plutôt comme une partie de la solution. On le croyait fataliste, attaché à ses intérêts commerciaux, mais je crois qu’il avait très bien compris ce qui attendait le peuple juif. La passivité des Américains, notamment, a laminé ses derniers espoirs. Il n’aurait pas voulu d’une vie de sous homme, d’untermensch qui, selon ce qu’il pensait, allait être réservée à son peuple. Il avait déjà soustrait beaucoup de temps à son art, trop pour continuer ainsi.

 

Selon moi, Stefan Zweig est un immense écrivain installé au pinacle de mon panthéon littéraire, mais dans ce recueil on voit surtout un homme qui doit lutter pour exercer son art, pour rester en relation avec ses lecteurs, un homme engagé dans la lutte pour défendre ses congénères, même si certains d’entre eux n’ont pas compris la finesse de ses analyses. Pour conclure, j’ai emprunté ce propos à Thomas Quinn Curtis : « Il a réussi à échapper aux dangers de la grande célébrité. Il ne deviendra jamais un Grand Ancien. Sa rafraîchissante modestie lui a permis de rester jeune ». Devant l’Holocauste, il est difficile d’évoquer l’écrivain, on peut toutefois penser à ce qu’il aurait pu écrire dans d’autres circonstances.


Denis BILLAMBOZ


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L'esprit européen en exil de Stefan Zweig
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20 avril 2020 1 20 /04 /avril /2020 08:25
Panne de secteur de Philippe B. Grimbert

L’histoire d’un père qui voudrait que sa fille atteigne les sommets de la société qu’il n’a jamais pu gravir jusqu’au plus haut échelon et, pour cela, est prêt à tout ou à peu près tout. Une satire sociale du monde des bobos frimeurs et des institutions pas toujours très regardantes sur les moyens d’assurer leur mission. L’ascenseur social déraille parfois !

 

 

Panne de secteur

Philippe B. Grimbert (1961 - ….)

 

 

Paul, chercheur peu scrupuleux n’hésitant à bidouiller un tantinet les résultats de ses expériences pour asseoir et même développer sa notoriété, et par la même ses revenus de chercheur en biologie, a une fille qu’il croit surdouée en décryptant des indicateurs peu évidents. Mais sa fille, élève moyenne d’une banale école de l’est parisien,  ne peut pas réussir dans cette « école de merde », il faut qu’elle fréquente une fabrique à champions de la Rive gauche où elle aura les meilleurs enseignants et d’excellentes fréquentations. Une petite manipe arrange vite la domiciliation de la jeune fille qui est tout aussi vite intégrée dans une excellente école qui la conduit tout droit au Lycée Henri IV, la Mecque des littéraires parisiens, où elle parvient à suivre le parcours, avec l’aide d’un petit ami,  pour intégrer Khâgne.

 

Divers arrangements avec l’éthique et les règlements assurent à la jeune fille un parcours sans faute, même s’il n’est pas des plus brillants, et son père peut toujours rêver d’une carrière exemplaire pour elle. Il est prêt à tout, même à quelques écarts avec la morale, les lois et les règlements, pour que ce parcours ne dévie en rien et permette à la famille de s’introduire dans le gotha intellectuel de la capitale et de partager petits fours et champagne avec ceux qui détiennent le pouvoir, la gloire et l’argent . Mais les mécaniques trop complexes supportent mal les grains de sable et le petit ami qui soutient la jeune fille dans ses études et dans son affirmation féminine se lasse de cette première expérience et commence à regarder ailleurs au grand dam de la jeune fille qui perd peu à peu le moral et le goût des études.

 

Le père, qui ne conçoit pas que sa fille finisse comme une misérable prof dans un « collège de merde », élabore un stratagème compliqué et bien peu moral pour sauver l’idylle de celle-ci et lui redonner le courage et l’envie de poursuivre ses études. Cette combine foireuse ne résiste pas longtemps aux épreuves induites par l’agitation des hormones secouant les jeunes mâles et leurs partenaires potentielles. Elle éclate bien vite en éclaboussant violemment tout l’entourage des protagonistes de cette sinistre affaire.

 

Philippe B. Grimbert (ne pas omettre le B. il y a un homonyme), dans une langue savoureuse, drôle, ironique, imagée et narquoise, nous peint un portrait satyrique et sans concession de la classe parisienne qui s’est octroyée le pouvoir et la gloire par des pratiques souvent peu  recommandables. Qui sont-elles, en effet, ces élites qui se pensent importantes parce qu’elles sont vues et reconnues, ces pères et  mères qui comptent sur leurs enfants pour réaliser les rêves qu’ils n’ont pas été en mesure  de concrétiser eux-mêmes. L’auteur  jette en passant un bon coup de griffe à l’Education nationale bien peu républicaine qui élève ses futures élites comme des légumes dans des serres avec tous les compléments nécessaires à un bon développement. Et pour finir, c’est notre société de consommation à outrance, à bout de souffle, qui s’effrite parce qu’un tout petit grain de sable a perturbé les galipettes de deux jeunes qui n’en étaient qu’à leur toute première expérience. Preuve que notre société est bien fragile et qu’elle ne tient plus que par le paraître. L’auteur a su rester sur le fil aigu de  la satyre et de l’humour sans sombrer dans une triste comédie comme les médias nous en offrent quotidiennement.


Denis BILLAMBOZ


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L'auteur

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 08:44
Vague inquiétude d'Alexandre Bergamini

C’est à un bon français que j’ai eu recours pour le troisième volet du triptyque asiatique que je voulais vous proposer, soit la  chronique d’un texte qu’Alexandre Bergamini a construit au fur et mesure qu’il progressait dans le périple nippon qu’il a accompli pour en finir avec le deuil de son frère. Une véritable allégorie du Japon traditionnel.

 

 

Vague inquiétude

Alexandre Bergamini (1968 - ….)

 

 

Trente-huit ans après la disparition de son frère, on a le sentiment qu’il n’a jamais fait son deuil. C’est alors qu’Alexandre Bergamini entreprend un voyage au Japon, un pays qu’il aime particulièrement, où fleurit une littérature qu’il admire, notamment les textes de celui qui a laissé son nom au principal prix littéraire japonais : Ryünosuke Akutagawa. C’est donc sur les pas de ce grand écrivain qu’il parcourt les rue de Tokyo, principalement dans le quartier où est érigé le Kokugikan, le temple du sumo où ce dernier a longtemps résidé. Bergamini ressent la même douceur, la même tranquillité, la même paix que celle que Yôko Hiramitsu dépeint dans sa déambulation gastronomique : « Un sandwich à Ginza ». Atteint, comme son idole japonaise, d’une hypersensibilité des cinq sens, Alexandre Bergamini ressent des « sensations douloureuses, vibratoires, thermiques et tactiles » fortement affectées. Il se dépeint comme Akutagawa se décrivait : « Un hypersensible asocial. Je n’ai pas de principes, je n’ai que des nerfs… ». Cette hypersensibilité  l’a sans doute empêché de faire son deuil, ce deuil qu’il voudrait accomplir à travers ce voyage dans le Japon traditionnel décrit par les grands auteurs classiques Kawabata, Inoué, Kafu, Soseki, Mishima, et bien d’autres encore, comme le pays de la sérénité, du calme et de la beauté naturelle.

 

« Je n’ai jamais trouvé une terre où vivre en paix ; j’ai vécu difficilement ailleurs alors que je me serais épanoui au Japon » où, paradoxalement, son idole n’a pas pu vivre puisqu’il s’est donné la mort, confie l’auteur qui ajoute : « « Tout est à la fois si réel, incarné, et correspond tellement à mon désir le plus profond, le plus enfoui ». Et, c’est rempli de ces sentiments et impressions qu’il entreprend un voyage initiatique au pays des ours agressifs dans la montagne centrale, une région rude, presque désertique, mais où la nature est restée pure comme à l’origine. Une nature et un voyage qui évoquent la fameuse nouvelle de Schichirô Fukazawa : « Etude à propos des chansons de Narayama » que tout le monde connait depuis qu’elle a été portée à l’écran.

 

Ce voyage est une confrontation de l’auteur avec lui-même, avec le deuil qu’il n’a pas pu et su faire, un ressourcement, une régénération, une expédition thérapeutique, une introspection curative au contact de la beauté originelle : « Nous sommes ce que nous regardons. Ce que nous regardons nous regarde à son tour. Nous devenons ce que nous contemplons ». Mais aussi une redécouverte de la littérature nippone, de ses chefs-d’œuvre et un retour vers l’écriture, l’acte d’écrire, l’envie d’écrire, le besoin d’écrire. « Ecrire un livre qui s’ouvre au monde, un livre qui ouvre le monde en soi et vous serre le cœur ». Un livre pour assurer sa paix intérieure, faire enfin son deuil, vivre dans le calme et la sérénité, vivre en paix avec soi-même. Oublier cette « Vague inquiétude » qu’aurait évoquée, selon certains, Akutagawa avant de se donner la mort.

 

Cet ouvrage est une allégorie du Japon traditionnel, du calme et de la sérénité qu’il dégage, de la quiétude qu’il peut insuffler à ceux qui savent le contempler. Mais, ce Japon n’est pas le seul Japon que j’ai rencontré dans mes nombreuses lectures nippones. Il existe, face à ce pays idyllique né de la tradition sanctuarisée par les shoguns, un autre Japon beaucoup moins irénique : le Tigre asiatique qui cherche encore à dévorer l’économie mondiale même si, sur ce terrain,  la Chine et ses satellites le concurrencent férocement.

 

Denis BILLAMBOZ


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6 avril 2020 1 06 /04 /avril /2020 07:55
Un sandwich à Ginza de Yokô Hiramatsu

 

L’auteure, critique culinaire de profession, revisite dans cet ouvrage les chroniques qu’elle a écrites pour une revue japonaise. A mi-chemin entre un recueil de recettes et un guide de voyages gastronomiques, cet ouvrage se présente comme une déambulation gourmande dans les établissements de Tokyo et autres villes réputées pour leur tradition culinaire. Il rassemble les douze premiers épisodes d’une série publiée dans la revue All Yomimono sous le titre « Saveurs d’aujourd’hui ». Il est parsemé de dessins présentés comme les cases d’une bande dessinée matérialisant les plats que l’auteure essaie de décrire avec la plus grande précision. Yokô Hiramatsu,  remercie très chaleureusement le dessinateur : « Les mots ne suffisent pas à exprimer ma gratitude à Taniguchi Jirô, qui a accepté d’illustrer cet ouvrage. Chaque trait et chaque blanc de ses dessins lui insufflent une puissance indicible ».

 

Chacune des chroniques est composée d’une description très sensuelle du lieu où l’auteure a mangé ou bu ou qu’elle a simplement visité pour transmettre au lecteur la mémoire du site, sa légende, la cuisine qu’il proposait ; parfois une indication sur la végétation et plus souvent une mention météorologique. Cette publication est une véritable œuvre de mémoire, de nostalgie gustative, la perpétuation du Japon légendaire avant qu’il s’enfonce dans la consommation effrénée de produits standardisés et banalisées. Yokô Hiramatsu donne avec un luxe de détails et de précisions la composition des divers menus proposés, ils sont très nombreux dans les restaurants japonais, la constitution de chacun des plats allant parfois jusqu’à la recette complète, divulguant même certains secrets de fabrication. Yokô ne se contente pas d’évoquer la cuisine, elle évoque aussi abondamment des boissons, bière (elle consacre un passage fort élogieux à la bière belge) et principalement le saké qu’elle boit avec gourmandise mais mesure bien évidemment. Elle est tellement enthousiaste, si convaincante, si gourmande, qu’elle pourrait convaincre un Occidental comme moi  peu attiré par la nourriture orientale même quand elle est dite gastronomique .

 

Yokô Hiramatsu prône une cuisine composée de produits naturels qu’ils soient végétaux ou animaux. C’est une écologiste mais une écologiste gourmande, elle vante la consommation de produits naturels, meilleur gage de bonne santé et de bon goût. Elle ne pense pas que manger de la viande soit une insulte au règne animal, au contraire, pour elle « Manger de êtres vivants, c’est pour l’homme une façon de marquer son respect envers la nature, de lui dire sa gratitude, de l’accompagner ». Elle est bien loin des différents courants alimentaires qui envahissent nos médias. Les « végans » et autres chipoteurs feraient bien de lire attentivement ses conseils culinaires avant d’asséner ce qu’ils croient être des vérités universelles. En lisant ce livre et celui de Lu Wenfu, le célèbre auteur chinois de « Vie et passion d’un gastronome chinois », le lecteur aura un autre regard sur la gastronomie orientale et, plus généralement, sur la manière de se nourrir.

 

Rédigées avec douceur et sensualité, ces chroniques évoquent une gourmandise très raffinée, très raisonnable, l’auteure décrit l’art de bien manger, de déguster avec plaisir sans jamais se goinfrer, même si son assistant fait preuve d’un solide appétit. Elle semble toujours baigner dans une ambiance onirique et bienheureuse comme si le fait de se nourrir, en respectant la tradition japonaise, assurait à chaque jour joie et bonne humeur. Ce livre c’est un véritable manuel de la conservation des arts et traditions culinaires : « … les goûts qui nous attirent sont tous élaborés autour d’une constante qui entre en résonance avec notre palais. C’est cela qu’il nous faut savourer. Et préserver ». Yokô Hiramatsu présente la gastronomie japonaise comme une composante incontournable de la culture et de la civilisation nipponne. Manger n’est pas simplement se nourrir, c’est aussi s’imprégner de la culture des ancêtres et des arômes, des goûts, des saveurs du pays afin de perpétuer l’art d’y vivre en harmonie avec la tradition. Ces textes culinaires sonnent comme un appel à la raison et au bon sens des valeurs ancestrales après l’explosion économique du Japon qui a provoqué le déferlement de produits et de mœurs peu compatibles avec les coutumes du passé.


Denis BILLAMBOZ


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Dessins de Taniguchi Jirô

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30 mars 2020 1 30 /03 /mars /2020 08:28
Petites chroniques des printemps et automnes de Li Jingze

Les Chroniques des printemps et automnes ne sont pas seulement un titre ou une façon de dénommer les notes consignées par les scribes chinois de la période allant de 722 à 468 avant JC, elles sont aussi le nom donné à cette période qui court entre le début du déclin de l’empire des Zhou, l’empire féodal, et la période des royaumes combattants, le fameux basculement du Ve siècle avant JC qui vit naître la démocratie à Athènes et connut bien d’autres bousculement dans le monde. « Ce livre est donc l’histoire de l’anéantissement d’un ordre ancien et de la naissance d’un monde nouveau. Il retrace la transition entre l’époque féodale et l’époque impériale ». C’est en ces temps-là que vécurent Confucius et Lao-Tseu et certains, aujourd’hui encore, prétendent que Confucius aurait lui-même corrigé des passages de ces chroniques. Il est impossible de l’infirmer mais pas davantage de l’affirmer.

 

Les Chroniques des printemps et automnes doivent leur nom au fait qu’à cette époque en Chine on considérait qu’il y avait deux saisons : une pour désigner celle où les jours croissent vers le zénith de l’année solaire, et l’autre qui, à l’inverse, en est le déclin. Elles ont été écrites par des scribes du royaume de Lu mais concernent tous les royaumes de la plaine du Fleuve Jaune (Hoang ho) qui occupaient les actuelles provinces du Shaanxi, du Shanxi, de Hubei et surtout celle de Henan, et d’autres encore, allant jusqu’à la plaine du Fleuve Bleu (Yang tsé kiang). Ecrites sur des plaquettes de bouleau, ces chroniques sont très abrégées, elles n’utilisent qu’un très petit nombre de caractères et sont rédigées de façon très succincte, laissant un espace important à l’interprétation des exégètes. Elles ont été complétées ultérieurement par des ajouts et commentaires apportés notamment par le grand historien antique Zuo Qiuming auquel l’auteur se réfère le plus souvent. 

 

Confucius prétend que cette période fut négative mais les autres sources, notamment archéologiques, démontrent que malgré l’effervescence et le bouillonnement ambiants qui dégénérèrent souvent en guerres et en massacres, selon l’auteur : « Les Printemps et Automnes sont la source spirituelle de la Chine ». La Chine impériale semble puiser ses origines dans cette période trouble de mutation et de transformation. Une nouvelle classe accédait au pouvoir, des rites et des traditions disparaissaient laissant place à un pouvoir plus dynamique, moins éclaté et plus efficace. Ayant, dans ma jeunesse, suivi des études d’histoire médiévale, je serais tenté de comparer cette période à celle de l’histoire de France qui connut la déliquescence de l’empire carolingien avant de s’éteindre avec l’affirmation du pouvoir capétien. Un pouvoir se dilue et se meurt un autre naît dans le chaos et le tumulte.

 

Le texte présenté par Li Jingze comporte des extraits des chroniques qu’il explique souvent à l’aide des  interprétations des historiographes qui les ont décryptés et qu’il complète par ses propres explications. Les scribes doivent rapporter tout ce que le roi dit, il est l’interprète des dieux, sa parole à valeur de vérité absolue. Comme dans la féodalité médiévale, l’histoire chinoise de l’époque se compose surtout de batailles, de rivalités, de guerres de succession, de trahisons, de félonies, d’intrigues de palais, de complots, de cabales … Le principal objectif est d’assurer la pérennité du lignage et d’éliminer les prétendants trop empressés. Les royaumes (Lu, Wei, Qi, Jin, Chu, Cao, Wu, et plusieurs autres encore …)  se battent aussi pour élargir leur territoire, assurer ou améliorer leur rang, se rapprocher de l’empereur très affaibli mais toujours détenteur de la légitimité et de la capacité de dire le droit ancestral. Comme dans notre bonne vieille féodalité, les rois, les princes feudataires, les hégémons qui peuvent changer des coalitions en guerres, les grands ducs minent de plus en plus le pouvoir féodal qui, à la fin de cette période, passera des Zhou aux Qin, fondateurs de la Chine impériale. Ce livre raconte notamment les rivalités sanglantes qui opposèrent les prétendants au trône du royaume de Jin. Cette lutte fratricide fut l’élément décisif qui provoqua les transformations profondes que la Chine connut à cette époque. « Ils firent de Jin un hégémon durable mais ce furent aussi eux qui, pour finir, firent éclater leur Etat et firent entrer la Chine dans la période des Royaumes combattants ». La Chine impériale est donc née vers le début du VIIe siècle avant JC dans le royaume de Jin au cœur de l’actuelle province du Henan.

 

Dans « Etranger dans mon pays » parut récemment chez le même éditeur Picquier, Xu Zhiyuan se désole en constatant que les Chinois ont perdu leur passé, il leur suffirait peut-être de lire ce livre de Li Jingze pour comprendre comment est née leur immense nation et sur quels principes et valeurs elle s’est constituée.


Denis BILLAMBOZ


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Li Jingze

Li Jingze

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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 08:40
La renaissance de la liberté de Paul Valéry

Paul Valéry a connu la notoriété assez rapidement, il a donc été très vite sollicité pour fournir des textes de circonstance, ouvrir des manifestations, prononcer des discours, écrire des préfaces, tout un ensemble de propos dans lequel Michel Jarrety a puisé pour composer ce recueil évoquant l’esprit européen de Paul Valéry.

 

 

La renaissance de la liberté

Paul Valéry (1971 – 1945)

 

 

Ce recueil a été établi, présenté et annoté par Michel Jarrety. Dans sa préface, il explique l’objet de cette publication, ce qu’elle comporte et comment il a procédé pour l’établir. Comme son sous-titre «  Souvenirs et réflexions » l’indique de manière explicite, elle se compose de deux parties : une première regroupant des souvenirs que Paul Valéry a laissés dans ses nombreux écrits, la seconde comportant des réflexions formulées sur son œuvre, la littérature, le langage, l’Europe qui le préoccupait fort, surtout depuis qu’il faisait parti d’une commission de la Société des Nations. Pour présenter ce recueil, Michel Jarrety a regroupé quelques-uns des très nombreux textes de circonstance que Valéry a rédigés, parfois à la hâte, cédant à la pression de ses amis et autres personnalités qui jugeaient  utile d’user de sa gloire et de sa notoriété pour valoriser leurs œuvres ou leurs entreprises.

 

Dans cet ouvrage, le lecteur trouvera donc des préfaces, des contributions ou des introductions à des conférences, congrès ou autres manifestations culturelles, des hommages, des témoignages, des discours, mais aussi des articles, des courriers, des notes plus ou moins personnelles, des notules, etc… Certains de ces textes ont été repris, parfois à plusieurs reprises, dans des publications précédentes et d’autres sont restés parfaitement inédits, non pas parce qu’ils étaient inintéressants mais plutôt parce qu’il y avait surabondance de matière et qu’ils ont été écartés faute de place. Ceux-ci ne sont pas tous de  même qualité littéraire, certains, manifestement, ont été écrits à la hâte, juste pour ne pas dire non à un ami ou à un personnage important, d’autres comportent des passages dignes des grandes oeuvres de Valéry. Si bien qu’ils ne bénéficient pas tous du même intérêt, les uns n'abordent que des faits relativement banals, les autres sont de profondes réflexions, souvent très pertinentes, notamment quand l’auteur formule des projections sur l’avenir des lettres ou de l’Europe.

 

La première partie évoque, sous diverses formes, ses souvenirs dans un ordre chronologique ; elle commence par un billet sur Montpellier en 1890 où il a rencontré Pierre Louÿs qui n’était encore que Pierre Louis. Il parle  ensuite de ses divers séjours en Angleterre où il avait de la famille et où il rencontra de nombreuses personnalités du monde des lettres, notamment Joseph Conrad. Et ainsi de suite, de note en billet, de lettre en hommage, il évoque de très nombreux personnages, Rilke dans une lettre, Léon Paul Fargue dans une notule, tout un ensemble d’auteurs et gens de lettres gravitant dans le monde littéraire de la première moitié du XXe siècle en Europe. Paul Valéry croyait ferment à une culture européenne, vecteur de l’identité, du rayonnement et du développement de ce continent.

 

Dans la seconde partie consacrée à des réflexions formulées surtout à travers des interventions dans des manifestations culturelles, il aborde son œuvre, bien que ce ne soit pas son sujet de prédilection. De manière générale, il parle peu de lui et de sa vie privée. En contrepartie, il intervient plusieurs fois sur l’avenir de la littérature qu’il juge bien sombre face à la montée en puissance de la presse écrite et de la radiophonie. Il formule même des conjectures qui auraient encore un sens aujourd’hui en remplaçant presse et radio par réseaux sociaux, Internet, téléphones androïdes, etc… Il juge que les lecteurs « ne lisent en général que des journaux ; or, au point de vue des formes et au point de vue des idées, une culture fondée sur la lecture des journaux uniquement, est une culture finie ». Il est encore plus inquiet sur l’avenir du langage, véritable nourriture de la littérature. « Il y a une foule de mots français qui ont disparu dans l’espace d’une génération à peu près, des mots précis, d’origine populaire, généralement très jolis ; ils s’effacent devant la mauvaise abstraction, devant les termes techniques qui envahissent notre langue ». Là aussi son jugement était prémonitoire, bien qu’il ne connaissait pas encore la création d’un jargon international incapable de véhiculer une quelconque culture, seulement des éléments de technologie basiques.

 

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire après la lecture de ces courts textes, on sait depuis longtemps que la forme courte permet de dire beaucoup en peu de mots, mais il faut laisser au lecteur le soin de découvrir lui-même les idées qui l’intéressent. Pour ma part, j’ai noté avec un réel intérêt ce que Paul Valéry pense des chroniqueurs qui ont lu ses œuvres et en parlent. Pour lui, l’auteur n’a que son propre point de vue sur son œuvre alors que les lecteurs peuvent  mettre en évidence beaucoup d’autres thèmes et susciter d’autres questions. La plupart du temps, le lecteur ne connait  l’auteur qu’à travers ce qu’il écrit et non en ce qu’il est réellement. « Entre l’auteur tel qu’il est et l’auteur que l’œuvre a fait imaginer au lecteur, il y a généralement une différence qui ne manque pas de causer les plus grands étonnements… ». Et Paul Valéry ajoute que l’auteur est souvent victime du message qu’il a voulu passer, oubliant certaines idées figurant  dans son texte. « En un certain sens on peut dire que l’auteur ignore son œuvre ; il l’ignore en tant qu’ensemble, il l’ignore en tant qu’effet ; il ne l’a éprouvée qu’à titre de cause, et dans le détail ». J’essaierai de ne pas oublier ces  sains principes quand je m’aventurerai encore à parler des écrits des autres.


Denis BILLAMBOZ


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La renaissance de la liberté de Paul Valéry
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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