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17 mars 2014 1 17 /03 /mars /2014 09:15

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BS Johnson est un auteur anglais avant-gardiste qui a proposé de nouvelles formes littéraires mais n’a pas connu le succès qu’il méritait ; aussi je vous propose de découvrir l’une de ses premières œuvres en espérant que vous adhérerez à ses innovations littéraires et que vous aurez envie d’aller plus loin dans son œuvre.


 

Christie Malry règle ses comptes

Brian Stanley Johnson (1933 – 1973)

 

 

Au début des années soixante-dix, dans la ville natale de l’auteur, Christie Malry, occupant un emploi minable mais garanti dans une banque, décide cependant de l’abandonner pour apprendre la comptabilité afin de mieux comprendre les manipulations d’argent  enrichissant grassement certains. Il découvre ainsi la comptabilité en partie double dont il déduit un mode d’organisation de sa vie, structuré en débits pour les torts qui lui sont causés et en crédits pour les torts qu’ils causent à ceux qu’ils jugent coupables de l’avoir lésé. Pour que le compte de sa vie soit équitable, il faut donc qu’il inflige autant de torts à ceux qui l’ont lésé, qu’il en a reçus de leur part. Il s’embauche ensuite dans une pâtisserie industrielle pour mettre en pratique ses nouvelles compétences et sa nouvelle conception de la vie en société.


Dans ce roman BS Johnson se livre à un exercice d’innovations formelles en insérant dans le texte des incursions dans le cerveau du héros et en y laissant même des blancs pour matérialiser les moments de réflexion permettant la construction de la pensée nécessaire à l’élaboration de certaines actions. Mais surtout, en intégrant dans le livre quelques documents comptables permettant d’évaluer la situation du héros par rapport à ses débiteurs et créditeurs (il faut aussi considérer la façon dont le héros évalue les torts qui lui sont infligés et les actions qu’il conduit en retour, il n’est pas nécessaire de bien connaître la comptabilité pour savourer les comptes présentés). Cette ingérence d’un élément fondé sur les mathématiques dans le texte du roman n’est pas sans rappeler le recours qu’Italo Calvino avait fait à la géométrie pour construire son roman « Palomar ». Autre innovation, les personnages font partie de la construction du roman comme les acteurs font partie d’une pièce de théâtre, ils discutent avec l’auteur du scénario qu’il doit suivre.


Dans ce texte drôle, cynique, cruel, glacial, qui va parfois très loin, jusqu’à inciter, de façon plutôt loufoque cependant, à la destruction physique du monde, Johnson règle aussi ses comptes avec l’économie libérale, la société industrielle productiviste, l’industrie alimentaire de la malbouffe, les administrateurs d’entreprises profiteurs et incompétents et tous les petits chefs zélés et médiocres. C’est aussi un texte à portée sociale visant à dénoncer l’iniquité et la perversion du monde de l’entreprise libérale et à annoncer sa fin prochaine. Il ne cache pas non plus son aversion à l’endroit des gouvernants et sa violente opposition au pouvoir en place au début des années soixante-dix en Grande Bretagne, laissant pointer un désespoir profond : « je n’aurais pas dû me donner autant de mal : tout est inutile, futile, stérile ».


BS Johnson profite aussi de l’écriture de ce texte pour donner son opinion sur l’évolution du roman à la fin du XXe siècle : «  … qui veut encore lire de longs romans de toute façon ? Pourquoi passer tout son temps libre de la semaine à lire un roman de mille pages alors que l’on peut vivre en une seule fois une expérience esthétique comparable devant une pièce de théâtre ou un film ? Il se justifiait au sein d’une société et d’un ensemble de conditions sociales qui n’ont plus cours aujourd’hui ».  A partir de maintenant, le roman devrait seulement essayer d’être Drôle, Brut et Court… » Propos qu’il met parfaitement en pratique dans le présent texte.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 08:57

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J’ai bien aimé ce texte trouvé au Salon du livre de Paris l’année où l’Océanie était à l’honneur, il nous montre que nous ignorons encore beaucoup trop la littérature francophone du Pacifique qui comporte pourtant de bien beaux récits souvent très bien écrits.

 

L’Hom Wazo

De Dora Wadrawane

 

Dora Wadrawane a grandi sur l’île de Maré dans l’archipel des Loyauté et n’avait pas plus de vingt-cinq ans lorsqu’elle a écrit ce court roman qui a été distingué par le Prix Michel Lagneau en Nouvelle-Calédonie. Un roman en forme de conte maréen mêlant l’histoire d’une jeune fille douée pour le volley-ball qui tombe amoureuse de l’homme oiseau, l’Hom Wazo des iliens, et des légendes locales. Une manière de montrer le syncrétisme difficile entre la culture européenne et la tradition ancestrale.

Sur l’île de Maré, Patou, une jeune fille ayant abandonné ses études pour assurer des travaux ménagers de sa famille, aime bien Jimmy, mais ce dernier veut aller travailler à la capitale afin de constituer un petit magot et y vivre avec sa bienaimée. Mais, quelque temps après son départ, la jeune fille apprend que le jeune homme est hospitalisé dans un été désespéré. A partir de ce jour, elle fait toujours le même rêve angoissant, et, plutôt que de se lamenter devant les perturbations de son sommeil, décide d’aller voir la sorcière du village pour lui demander les feuilles qui font rêver car elle pense pouvoir utiliser ses visions pour savoir ce qui est réellement arrivé à Jimmy et si quelqu’un lui a causé du tort.

Un ancien petit ami du collège essaie de la reconquérir mais elle souhaite rester fidèle à son ami défunt et comprendre son drame avec l’aide de l’homme oiseau qui apparait dans les rêves provoqués par les feuilles de la vieille femme, car l’histoire est plus complexe que la jeune fille ne l’avait imaginée. Elle se sent poursuivie, espionnée, elle a l’impression qu’on lui veut du mal même pendant les matchs de volley-ball où elle excelle. Elle soupçonne tout le monde mais ne peut désigner aucun de ceux qui l’entourent comme coupable potentiel. L’histoire se mue alors en un véritable roman noir où se fondent le rêve et la réalité, le pragmatisme actuel et la magie ancienne, les mœurs contemporains et les rites ancestraux.

Dans ce conte mythologique - ce joli texte évoque inéluctablement la geste épique de certaines tragédies grecques - rédigé dans une langue fluide et élégante, qui mélange avec adresse réalité et virtualité, Dora Wadrawane fait déjà preuve d’une belle maîtrise du récit et d’un art consommé de la tragédie. Un exercice littéraire qui entraîne le lecteur dans le monde de la magie ancienne. « Les cauchemars s’en étaient allés pour faire place à des rêves emplis d’amour et de magie : l’esprit du pays l’avait envahie ».

Dans ce monde mythologique, les hommes peuvent toujours défier les dieux mais ils ne les vaincront jamais, une façon de faire comprendre au lecteur que, malgré notre culture et nos technologies, les hommes devront toujours s’incliner devant les dieux et que la science ne dominera jamais la tradition ancestrale. Une façon aussi de rendre hommage à son pays et à ceux qui y sont restés, afin de faire vivre ces traditions alors qu’elle étudiait les lettres en France.

« Et n’oublie pas ma fille, que ton esprit vit dans le rêve et que tu as besoin de lui pour vivre dans le monde des vivants ! »

 

 

Denis Billamboz

 

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3 mars 2014 1 03 /03 /mars /2014 09:16

 

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Peut-être pas un chef d’œuvre littéraire mais un livre intéressant pour mieux comprendre les drames qui ont déchiré, et qui déchirent encore, ce pays encore  jeune pris entre deux religions absolument incompatibles et capables toutes les deux des pires atrocités.

 

 

Un bon musulman

Tahmima Anam (1975 - ….)

 

 

Sohail et Maya, un frère et une sœur très proches, sont séparés une première fois quand la guerre pour l’indépendance du Bengladesh éclate. Sohail prend les armes pour libérer son pays de l’emprise pakistanaise et Maya rejoint les services sanitaires pour soigner les blessés, notamment les femmes victimes de maltraitances et de viols de la part des soldats ennemis. Elle les aide à se reconstruire et souvent à se débarrasser de l’enfant ennemi qu’elles portent et dont personne ne veut, pas plus le chef charismatique de l’Etat en construction, que la société en général et que les familles en particulier.

 


Le roman de Tahmima Anam raconte le chemin de ce frère et de cette sœur que les événements ont séparés, ces deux routes parallèles qui se sont brusquement écartées après la fin de la guerre d’indépendance et qui se rejoignent  quand la femme de Sohail décède et que Maya retrouve son frère pour l’accompagner dans son deuil. En 1977, Maya est partie brusquement pour un long périple et s'est fixée dans un dispensaire où elle a aidé les femmes victimes de grossesses à répétition et souvent très seules au moment de l’accouchement. Elle sauve ainsi de nombreuses vies pour compenser, pense-t-elle, celles qu’elle a détruites en aidant les femmes violées par l’ennemi à avorter. Quand elle rentre à Dacca, en 1984, elle ne reconnait pas son frère qui a sombré dans un islamisme ultra rigoriste totalement contraire à leur mode de vie antérieur et fondamentalement opposé à sa lutte pour l’émancipation des femmes. Elle essaie alors de le sauver de cet enferment dans une posture religieuse obscurantiste mais il se confine dans les contraintes que lui imposent sa pratique et les missions qui lui sont confiées. Maya pense pouvoir soustraire la famille  à l'emprisonnement de la religion en prenant en charge l’éducation du fils attardé de son frère, mais celui-ci l’interne dans une madrasa où il est mal traité. Le frère ne cesse plus de se complaire dans une religion qui relègue les femmes au rang des utilités reproductrices, alors que la sœur livre un véritable combat contre les hommes qui détruisent les femmes sous des prétextes les plus fallacieux.


« Au début, tout va bien, mais vient un jour où leur égo se fragilise et vous devez passer le reste de votre vie à les serrer dans vos bras pour qu’ils se sentent mieux. Et là c’est votre vie à vous qui devient merdique ».

 


Ce roman est l’histoire de la fondation du  Bangladesh, un pays neuf, nouveau, révolutionnaire, qui a combattu la tutelle du Pakistan et s’est transformé en une dictature religieuse encore plus contraignante que l’occupant pakistanais. Cette histoire est contée en deux temps qui se confondent souvent : au début des années 1970, après la victoire, quand les combattants sont rentrés victorieux mais beaucoup moins nombreux qu’au départ, souvent blessés et toujours très marqués dans leur être par les atrocités qu’ils ont vécues ; et vers les années 1984 et 1985 quand Maya est revenue à Dacca après le décès de l’épouse de Sohail. Tout a basculé dans la guerre, les amis ne sont plus comme avant, la ville a été transformée. Maya veut reprendre la lutte en écrivant dans un journal révolutionnaire alors que le frère digère les horreurs de la guerre dans la lecture du Coran. Toute la difficulté de construire une nation unie avec un peuple bi ethnique fortement marqué par deux religions opposées.

 


En effet, comment reconstruire un peuple soudé avec des êtres détruits par les horreurs de la guerre, stigmatisés par le poids de la culpabilité, Sohail n’a pas tué que des ennemis, Maya a participé à de nombreux avortements ? Ils sont à l’image de ce peuple à la dérive que seuls la religion, la dictature, l’exil et la recherche de l’argent frivole semblent pouvoir guider. Ces deux destinées, ces deux combats contraires, que tout oppose, pourront peut-être retrouver une route commune, un avenir possible, lorsque tout ce qui a été tu sera dit, quand justice sera faite et que l'on pourra pardonner ou condamner.

 


 

Assurément, un livre intéressant qui évoque de très belle manière, dans une construction ambitieuse, l’accouchement d’un pays nouveau à travers la destinée de ce frère et de cette sœur, seul regret, le texte qui s’égare parfois dans des péripéties qui ne concernent pas vraiment le sujet fondamental du livre et qui rendent ainsi le récit un peu lourd et un peu brouillon. L’auteure aurait gagné à rester plus strictement concentrée sur son sujet principal, la construction littéraire du texte et la forme parabolique du récit suffisaient à constituer l’originalité de ce roman sans y ajouter des digressions plus encombrantes qu’enrichissantes.


 

Denis BILLAMBOZ

 

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24 février 2014 1 24 /02 /février /2014 08:52

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Un texte court, énigmatique, qui ravira ceux qui aime une littérature contemporaine  qui peut symboliser l’Afrique du sud telle qu’elle est sortie de l’apartheid, un pays encore illusoire, une vue de l’esprit qu’il faut désormais matérialiser. Vladislavic est bien Africain du sud, même s’il a des origines dans les Balkans comme son nom l’indique.

 

 

Folie

Ivan Vladislavic (1957 - …..)

 

 

Un beau jour, en Afrique du sud, un individu plutôt banal débarque à la limite d’un quartier périphérique d’une ville inconnue, à proximité du Veld, où il s’installe en face de la maison d’un couple très intrigué par cette intrusion dans son paysage. Le trio ainsi constitué, le Patron, quincailler, la Patronne qui passe son temps à faire le ménage et l’Autre, celui qui vient d’arriver et a l’intention de bâtir une maison sur ce bout de terrain qu’il a acquis, s’observent avec curiosité et inquiétude. Que vient faire cet inconnu ? Pourquoi les observe-t-il comme ça ? La crainte de l’inconnu, l’inquiétude devant l’étranger, l’angoisse de voir pousser un bidonville comme aux alentours de multiples villes de cette nation à peine ébauchée représentent pour les uns une certaine insolence, pour l’autre un certain mépris … on croit deviner mais on ne sait pas réellement…

Poussé par la curiosité de la Patronne, le Patron approche progressivement l’Autre et noue avec lui une vraie complicité, jusqu’à sombrer sous la coupe de cet original qui le convainc d’imaginer la maison qu’il souhaite construire, au point d’y vivre réellement. Le triangle ainsi constitué déstabilise le couple, le Patron se rapproche de l’autre en s’éloignant de la Patronne. L’Autre utilise la Patron pour entreprendre les travaux qu’il n’a pas le courage de réaliser lui-même,  au grand dam de la Patronne. Le Patron entre ainsi de plus en plus dans le jeu fantastique et onirique de l’Autre malgré l’opposition de la Patronne, au point d’adopter son délire, d’entrer dans son rêve et dans sa maison illusoire.

Avec son écriture dépouillée qui tresse un récit construit sur des détails infimes, en détournant les mots de leur sens initial pour formuler des expressions originales, inventives, savoureuses, ce texte énigmatique qu’il faut faire vivre comme les deux hommes ont fait vivre leur maison dans leur imagination, évoque une construction illusoire, bâtie dans une réalité rêvée, une vue de l’esprit, et non une réalité matérielle ou affective. « Ce n’est pas dans le cœur qu’elle se trouve, nigaud, mais dans la tête». On pourrait ainsi lire ce texte comme une parabole de l’Afrique du sud moderne qui ne serait encore qu’une vue de l’esprit confrontée à des différences ethniques et langagières fondamentales et difficilement surmontables. « Qu’est-ce qu’une maison ? Ce dont elle est sortie vaut bien davantage ». Qu’est-ce qu’un pays ? Les peuples qui le constituent sont bien davantage. On pourrait effectivement lire ce texte obscur de cette façon et y voir une parabole d’un pays en construction sur les fondations aléatoires de langages et de cultures différents.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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17 février 2014 1 17 /02 /février /2014 09:16

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J’ai lu ce livre car je voulais voir si l’immense pianiste mettait autant de feu et de passion dans ces textes que dans sa musique. Je n’ai pas été déçu, j’ai même été parfois débordé par ce roman évoquant de multiples sujets qui ramènent toujours à l’avenir de notre planète qu’Hélène Grimaud voudrait défendre envers et contre tout.

 

 

Retour  à Salem

Hélène Grimaud (1969 - ….)

 

 

C’est un cri d’alarme, un cri de colère, un appel à la révolte que lance Hélène Grimaud dans ce livre où elle explique le chemin qu’elle a parcouru pour essayer de comprendre les raisons qui lui restent de vivre dans notre monde profondément altéré, le chemin qui conduit des légendes saxonnes à la folie de Schumann puis aux récits de Brahms et Hugo Wolf, par effet miroir, et enfin à sa décision de revenir à Salem pour reprendre le combat écologique auprès de ses loups. Mêlant la fiction fantastique et les récits mythologiques, la prédiction écologique et apocalyptique et sa propre vie militante avec les loups, Hélène Grimaud explique, argumente, s’insurge contre l’imbécilité de l’humanité qui construit son destin apocalyptique à travers sa goinfrerie et son opulence. Si l’humanité n’était pas animée par une force destructrice puérile et imbécile, le monde vivrait dans une parfaite harmonie : « le monde, flore et faune ensemble, composait une symphonie, non pas improvisée mais accordée, comme si de tout temps une partition cosmique présidait à l’harmonie générale… »

 

A Hambourg, l’héroïne, Hélène Grimaud, répète le Deuxième Concerto pour piano de Johannes Brahms, au cours d’une pause, elle s’égare dans un quartier perdu de la ville et se réfugie dans un magasin vétuste, irréel, pour appeler un taxi. En l’attendant, elle trouve un étrange manuscrit où « alternaient des partitions parfois couvertes d’eaux-fortes signées d’un certain Max Klinger, des dialogues, des dessins, l’extrait d’un journal et, enfin, deux photos jaunies … » Les textes, que l’auteur rapporte, seraient de Brahms lui-même, sous la signature d’un pseudonyme. Ils racontent une balade dans une forêt fantomatique comme on en trouve dans la littérature fantastique mais aussi dans les légendes saxonnes, souvent reprises par les auteurs romantiques, une forêt sans vie, en voie de minéralisation, tuée par les hommes. « Le compositeur avait-il pressenti, dans le grand élan du romantisme allemand, les horreurs promises par la technique et le progrès ? »


Hélène Grimaud est au monde sonore ce que Yann Artus Bertrand est à l’image, elle décrit un monde déliquescent, en voie de décomposition, un monde « volodinien » dans des forêts dignes de JG Ballard. L’apocalypse écologique est en cours, les dégâts sont considérables, les légendes saxonnes prévoyaient déjà cette catastrophe, cette fin du monde par la destruction du milieu naturel. Mais cette fin du monde n’est pas forcément rédhibitoire, il y a un autre monde, un envers du paradis dont il faudrait trouver la clé, celle qui est égarée dans une légende germanique… celle qui ouvrirait la porte du changement à l’intérieur de nos modes de  vie.


Ce texte se nourrit à la source des légendes saxonnes qui ont inspiré tant d’œuvres littéraires et musicales, mais aussi d’idéologies pas toujours recommandables (voir Eroïca d’Andrzej Kusniewicz pour s’en convaincre). L’enchaînement des coïncidences que l’héroïne rencontre, ne peut pas être le fruit du hasard, il relie trop évidemment la musique aux légendes, à la littérature, à la vie de Brahms et à la sienne même. Tout est prévu à l’avance, le hasard n’existe pas, la destinée de chacun est tracée et chacun à son double qui le précède et le dessine a priori, Schumann était le double précédent Brahms et elle, Hélène Grimaud, voit en Brahms son double comme Hugo Wolf le voyait lui aussi. Tout s’enchaîne et se transmet dans un jeu de miroir entre ces doubles. « Ce qui m’intéressait, c’était…le thème qui m’était cher, celui du double et des jeux de miroirs entre les différents artistes, les différents destins ».


Ce livre est un cri de colère et d’indignation mais aussi un texte lyrique et romantique comportant de magnifiques pages sur la musique en général et Brahms en particulier, avec lequel elle partage des affinités évidentes. Un livre où elle montre l’immensité de sa culture, la pertinence de ses intuitions – l’intuition joue un rôle essentiel dans les démonstrations de l’auteur - et peut-être la justesse de sa prémonition, mais il est difficile de la suivre dans son raisonnement, ses analyses, ses perceptions sensorielles, elle vole souvent trop haut, plane au-dessus de nos têtes, et nous laisse souvent pantois et sceptiques, dubitatifs, égarés… Alors colère noire, indignation exacerbée, angoisse existentielle, alerte prémonitoire, justification de ses choix personnels, déclaration de guerre… un peu de  tout cela dans une vaste fresque qui nait dans la légende, passe par la folie, nourrit le récit et s’égare jusque dans le massacre des Indiens Arawak et le jugement des sorcières de Salem pour trouver son prolongement dans un retour auprès des loups, puis reprendre le combat et retrouver une nouvelle raison de vivre. Ce qu’Hélène Grimaud fit en quittant la Suisse afin de rejoindre ses loups à Salem. « J’ai pris la résolution d’écrire, tous les jours, dans mon journal, un compte rendu des souffrances de notre planète…de me battre aux côtés des loups de toutes mes forces et toutes celles de la musique. Sur ce sujet, j’ai décidé de devenir méchante. De ne plus épargner personne ». La guerre est déclarée, Hélène Grimaud est en campagne.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 09:04

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Pour changer un peu, je vous propose cette semaine un texte issu d’une collection de livres érotiques mais ce recueil de nouvelles est plus morbide qu’érotique et certainement moins pornographique que ce que nous voyons régulièrement à la télévision. Il nous raconte seulement, un peu crûment, que les désirs et les fantasmes ne sont le seul lot des Aphrodite et des Adonis mais que tous y ont droit même les moins bien lotis.


 


S’inventer un autre jour

Anne Bert ( ?... - ….)



« Elle aimait Mozart et les Beatles », non, non, je me trompe de love story, elle aimait un acteur et les beaux textes, surtout sa façon de réciter ces beaux textes, mais elle perd, suite à un accident, la possibilité d’atteindre l’orgasme et se venge cruellement sur le responsable de cet handicap. Tom a été abusé par sa tante, il en a gardé un profond dégoût pour les femmes sauf celles qui se décomposent à l’approche de la mort et qu’il accompagne dans leur dernier souffle. L’homme-chien a tout perdu, il vit avec son chien, en marge, il refuse même les avances d’une bourgeoise qui veut vivre avec lui son fantasme d’étreindre un SDF. Madame devient veuve mais ne peut se séparer de son mari, elle se donne à un autre sur sa tombe pour perpétuer leurs gestes d’amour. Accro à l’image d’une rue qu’une fille transmet chaque matin sur son blog avec un petit message, il découvre avec surprise que cette femme virtuelle aurait pu être plus réelle pour lui. Odile tombe dans les rets d’un voyeur en cédant à ses exigences et y prend un réel plaisir. Dans ces six nouvelles Anne Bert met en scène des personnages qui ne considèrent pas leur sexualité comme la majorité des femmes et des hommes, mais vivent leur handicap en  marge, préférant la morbidité, la nécrophilie, le fétichisme ou la virtualité, bien que tous aient des désirs, des fantasmes, des envies sexuelles comme la majorité des êtres humains. Le fil rouge qui relie ces histoires, plus morbides qu’érotiques, est ce besoin qu’ont les handicapés, paumés, déviants (ou présentés comme) d’avoir et de vivre une sexualité même si elle est différente de celle des autres.


Ces textes pourraient figurer dans le catalogue n’importe quel éditeur, ils ne sont jamais indécents, seulement durs, cruels, charnels, sensuels, ils disent des mondes que nous n’aimons pas voir, pas regarder, le monde de la marginalité et de la différence qui choque nos penchants bien pensants. Le talent d’Anne Bert lui permet de nous emmener au fond d’histoires difficilement supportables mais tellement réelles, des histoires comme les médias en relatent quotidiennement. Son écriture fluide, forte, violente quand il le faut, sensuelle si c’est nécessaire, lui permet d’explorer les mondes les plus glauques sans jamais sombrer dans la sordidité, ni la répugnance. Elle nous montre seulement que la sexualité est une fonction charnelle, physiologique, psychique et finalement vitale qui ne concerne pas que les starlettes et les bellâtres dénudés qui s’exhibent dans les magazines ou sur la Toile mais tout le monde, les moches, les handicapés, les malades, les pauvres, … et que les fantasmes peuvent planter leurs racines là où on ne l’aurait jamais cru. Les phéromones peuvent entraîner dans leur danse endiablée, comme dans un ballet de Walpurgis, les êtres sexués sans aucune préférence, l’amour est pour tout le monde même si certains disent le contraire et en font même une religion.


Denis BILLAMBOZ

 

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3 février 2014 1 03 /02 /février /2014 09:56

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Pour reprendre mes bonnes habitudes vagabondes, je vous emmène cette semaine dans l’archipel des Iles du Cap-vert à travers un livre que j’ai déniché dans l’excellente « Librairie portugaise et brésilienne » du Quartier Latin à Paris. C’est un peu Karen Blixen évadée sur la côte ouest de l’Afrique mais Teixeira de Sousa n’a pas le talent de la célèbre auteure danoise.

 

 

Un domaine au Cap-vert

Henrique Teixieira de Sousa (1919 – 2006)

 


 

Ce texte un peu répétitif, souvent redondant, qui peut paraître lent et long, incarne bien le rythme de la vie sur l’île de Fogo dans l’archipel du Cap-Vert où, au moment où se déroule l’histoire de ce domaine, la nonchalance et la résignation étaient souvent les meilleures armes à opposer aux difficultés de toutes sortes que la population devait affronter. Cette histoire est la chronique de la décadence et de la déchéance d’une famille blanche, qui symbolise l’ensemble de la population de l’île, obligée de transmettre morceau par morceau son patrimoine ancestral afin de financer l’installation de ses descendants hors de l’île ou pour que d’autres continuent à y vivre, mais  plus modestement.


Deux ans après l’éruption du volcan le 12 juin 1951, Eusebio enterre sa mère et prépare le partage de l’héritage familial, maisons, plantations de café et autres terres, entre ses sœurs, son frère et lui-même. Après ce partage, il abandonnera son commerce trop concurrencé par ceux des nouveaux commerçants mulâtres et se retirera à la campagne sur la propriété qu’il espère obtenir.


Quand les Blancs ont débarqué, l’archipel du Cap-Vert n’était pas peuplé mais ils ont rapidement amené des esclaves noirs pour cultiver leurs plantations. Des esclaves qu’ils ont traités durement, à l’exemple du fondateur de la famille d’Eusebio qui était particulièrement sévère avec les siens. Mais les relations entre ces deux populations se sont progressivement assouplies et les mulâtres ont peu à peu prospéré, même si la différence entre les deux communautés est restée assez sensible. Le cousin d’Eusebio ne peut pas supporter l’idée qu’un médecin noir, aussi bon soit-il, puisse courtiser sa fille qui risque de rester sans prétendant. « A partir du moment où l’on a accepté les mélanges dans la société, où les gens des grandes propriétés se sont alliés à ceux qui vivaient dans des cases, tout a commencé à aller de travers ». Teixeira de Sousa a écrit la chronique de cette population blanche amollie par la consanguinité, confinée sur un territoire exigu et éloigné de tout, qui voit son pouvoir progressivement passer dans les mains des mulâtres plus dynamiques, plus entreprenants, plus ouverts aux idées et techniques nouvelles et plus aptes à gérer et à assurer les changements nécessaires dans cette île restée trop longtemps repliée sur elle-même, figée dans les structures sociales ancestrales instituées par les ancêtres des colons blancs.


Ce texte est aussi une excellente présentation de l’île de Fogo, de sa géographie, de son milieu, de sa son histoire, de sa vie sociale et de toutes les difficultés que rencontre la population sur ce territoire isolé, abandonné par ses élites et oublié par la métropole. « Ce sont les sécheresses cycliques, la plaie des sauterelles, le vent d’est, la mer qui nous entoure et parfois nous engloutit, l’isolement, l’abandon, …. »Fogo vit au rythme de ces calamités et elle n’est qu’une des îles de l’archipel, elle n’est pas la principale. Dans de telles conditions, les enfants des propriétaires blancs préfèrent quitter l’île pour étudier au Portugal ou travailler sur le continent, en Afrique ou en Amérique principalement. Lui, Eusebio, il ne veut pas déserter, il veut maintenir la tradition des familles patriciennes, propriétaires qui ont un devoir envers l’île et sa population. « Les Blancs formaient une élite qui ne pouvait pas disparaître. Ils ne pouvaient pas renoncer à leur position ni à leurs responsabilités sociales et morales à l’égard des gens humbles ».


 « Peu à peu la classe supérieure disparaissait pour laisser place aux mulâtres et à leur ignorance et leur vulgarité. La société de Fogo se transformait peu à peu en un ragoût immangeable ». Et l’auteur a déposé ce texte chez son éditeur, la veille du déclenchement de la Révolution des Œillets, la veille d’un autre changement…

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

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27 janvier 2014 1 27 /01 /janvier /2014 09:11
"Du domaine des murmures" de Carole Martinez

 

Quel plaisir de vous présenter ce livre qui fait un peu partie de ma vie, il évoque ma région, mon histoire, la culture et des traditions qui subsistent encore aujourd’hui dans la mémoire populaire locale. J’espère que je vous donnerai envie de le lire et d’aimer mon coin de France qui n’était pas encore en France à l’époque des faits. O bonheur ! Ce livre avait tout pour me plaire, l’intrigue se déroule à quelques kilomètres de ma maison natale et les personnages, qu’il met en scène, pourraient sortir directement des manuscrits que j’ai dépouillés pour rédiger mon mémoire de maîtrise. Sur les bords de la haute Loue, en 1187, la fille du maître du domaine des Murmures, Esclarmonde, doit épouser le fils cadet d’un seigneur des environs mais, au moment de donner son consentement devant l’archevêque, elle refuse ce mariage en se tranchant une oreille. Elle déclare qu’elle veut consacrer sa vie au Christ et demande d’être emmurée dans une cellule jouxtant la chapelle dédiée à Sainte Agnès, elle aussi réfractaire au mariage pour la même raison. Son père est aussi désolé que le prétendant à la main de la belle et renie sa fille devenue une icône vivante pour tous les habitants de la région et les nombreux pèlerins qui transitent à cette époque sur les routes vers Saint Jacques de Compostelle  ou d’autres lieux de recueillement ou plus trivialement de commerce. L’affaire prend une dimension plus extraordinaire encore quand la recluse accouche d’un bébé que certains prennent pour un ange et d’autres pour la preuve d’une faute commise avant la claustration.

C’est donc avec grand plaisir que je suis entré dans ce texte où j’ai retrouvé des lieux connus, des personnages que j’ai étudiés, des événements que j’ai relatés dans mon mémoire, des légendes que j’ai entendues ou que j’ai lues, un vocabulaire que je n’ai pas pu oublier, et beaucoup de détails et de petites choses qui m’ont laissé penser que l’auteure connaissait bien l’histoire médiévale en général et plus particulièrement l’histoire et la tradition locales. Ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent mettre en scène Berthe de Joux, la célèbre prisonnière du château pontissalien, la Vouivre qui n’est jamais nommée mais qu’on reconnait aisément, la tradition des « brandons » encore vivante à Mouthier-Hautepierre, Thierry II de Montfaucon, l’archevêque bisontin mort à la croisade et d’autres encore.

Avec cette intrigue, Carole Martinez m’a ramené quarante ans en arrière quand j’étais encore un étudiant insouciant et fêtard qui se passionnait cependant pour l’histoire médiévale et surtout pour ce merveilleux treizième siècle, celui de « l’Europe des cathédrales » selon la formule chère à Georges Duby, à l’aube duquel elle situe son histoire. J’apprécie le cheminement de son intrigue qui nous montre combien, à cette époque, la vie d’après était plus importante que la vie d’ici bas, comment le « merveilleux » puisait ses racines dans un obscurantisme religieux fervent mélangé à des reliquats de croyances païennes fortement ancrés dans la mémoire collective, comment ces populations qu’on croyait isolées étaient en contact avec le monde entier pour échanger des biens et des idées, une emmurée pouvait ainsi communiquer avec tout l’Occident chrétien sans téléphone, ni réseau social.

J’avais retrouvé un univers qui m’est cher mais hélas l’auteure a jugé bon d’envoyer certains des protagonistes de son histoire à la croisade avec Barberousse pour expier, comme il était d’usage à cette époque, les fautes qu’ils avaient commises. Carole ne triche pas avec l’histoire, cette croisade a bien eu lieu, c’est la troisième, elle fut une véritable déroute pour la partie qui concerne Frédéric Barberousse qui y laissa sa vie comme Thierry II l’archevêque de Besançon, mais elle nous embarque dans un récit grandiloquent et pathétique alors qu’il aurait dû être épique et mythologique. Quel dommage, cet épisode est vraiment une ombre sur ce récit qui évoque si bien cette période où un syncrétisme entre religion chrétienne et croyances païennes dominait encore le monde sans se soucier des puissances économiques qui se mettaient déjà en place.

On peut aussi remarquer, dans ce texte, qu’à cette époque, les femmes avaient pris le pouvoir abandonné par les hommes partis expier leurs péchés en délivrant le trône du Christ et que l’auteure en profite, au moment d’un vaste débat sur la maternité et la paternité, pour valoriser les relations biologiques entre la mère et l’enfant qui était souvent retiré à ses géniteurs pour être confié à une nourrice, puis à un seigneur voisin.

« Que cherchai-je donc en entrant entre ces murs ? L’extase mystique, la proximité de Dieu, la splendeur du sacrifice ou la liberté qu’on me refusait en m’offrant en mariage ? » Elle ne savait pas ce qu’elle cherchait mais elle a trouvé cette belle page de sagesse qu’elle nous laisse en héritage : « Le monde en mon temps était poreux, pénétrable au merveilleux. Vous avez coupé les voies, réduit les fables à rien, niant ce qui vous échappait, oubliant la force des vieux récits. Vous avez étouffé la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l’oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n’imaginez pas que ce massacre des contes a chassé la peur ! Non, vous tremblez toujours et même sans savoir pourquoi ».


Denis BILLAMBOZ

 

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20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 09:20

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Tous ceux qui apprécient la lecture des œuvres de ceux qu’on a inscrits sur la fameuse liste dite « des écrivains du Montana », ces auteurs qui évoquent les grands espaces américains, prendront certainement beaucoup de plaisir à lire le premier recueil de nouvelles de cet auteur qui pourrait bientôt allonger cette célèbre liste.

 

                                                              Volt

Alan Heatcock (1971 - ….)

 

En lisant ce livre, Lino Ventura aurait certainement dit, comme en ingurgitant son fameux tord-boyaux dans « Les Tontons flingueurs », « c’est du brutal ! », oui du brutal, du violent, du sordide, une vraie gifle en pleine tronche, tellement les huit nouvelles regroupées dans ce recueil secouent le lecteur. Huit nouvelles inspirées de la vie de Krafton, petite ville imaginaire du fond de la cambrousse américaine, située entre Chicago, où est né l’auteur et Boise (Idaho) où il enseigne - mais plus près de Chicago car plusieurs protagonistes rêvent de partir vers l’ouest - avec sa femme shérif, son maire-épicier, et ses habitants rudes, rustiques, un peu frustes, durs au mal, travailleurs infatigables mais prompts à la violence et partisans d’une justice expéditive et immédiate. « Parce que, ici, certains sont coupables à la seconde où on pose les yeux sur eux, et le rôle de la loi devrait être de les arrêter avant qu’ils fassent ce pourquoi ils sont venus monde ». Des femmes et des hommes qui  ressemblent étonnement aux pionniers qui ont colonisé ce coin de Far-West dans la violence et la douleur, souvent confrontés à un sort contraire, à la malchance et à la fatalité.

Pour présenter ce premier recueil, l’éditeur évoque Flannery O’Connor et Cormac Mac McCarthy, je considère cette allusion plutôt pertinente car j’ai eu l’occasion de lire « La sagesse dans le sang »  du premier et « Un enfant de Dieu » du second et les héros de Heathcock sont aussi  abominables et sordides que ceux des deux précédents, ils ont commis des actes innommables, impensables, mais ils restent des enfants de Dieu avec leurs failles, leurs faiblesses, leur destin, leur histoire, leurs instants d’humanité et de tendresse et ils ont aussi leur part de sagesse dans le sang. Des gens peu cultivés, abrutis de travail, nourris de la religion baptiste, qui se trouvent confrontés au fameux cycle : faute, punition, rédemption, culpabilité éternelle ou résilience définitive. Mais ce recueil me semble plutôt traiter du pardon, du pardon sous toutes ses formes : l’admission, la compréhension, l’acceptation,  l’accommodement avec le tort, la résilience et même le pardon à soi-même. Comme une lueur d’espoir qui éclairerait l’avenir de ces êtres accablés par le sort. « Peut-être que Dieu se sert de choses horribles pour nous parler … Peut-être que les gens ne se fient plus aux choses bonnes. Peut-être que les choses horribles sont tout ce qu’il reste à Dieu pour nous rappeler qu’Il est vivant ».

Heathcock dépeint ces péquenauds, « on peut enlever le fermier de son champ, mais pas le champ du fermier », et leur campagne avec un regard lucide et acéré, dans un langage dépouillé et précis, les faisant vivre comme s’il avait lui-même partagé leurs misères dans ce trou de cambrousse, dans le souffle des grands espaces du Far-West. Il fait preuve d’une grande maitrise de ce type de récit, gardant toujours un équilibre parfait et une progression bien dosée pour amener une chute toujours heureuse et crédible.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 08:13

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« Le printemps arabe » et tous les problèmes posés par l’Islam et ses déviances extrémistes passés à la moulinette d’un grand écrivain spécialiste de ces questions. Un regard qu’il faut suivre pour essayer de comprendre tout ce qui se passe aujourd’hui tout autour de la Méditerranée et jusqu’au plus profond de nos banlieues, sous la plume d’un grand auteur. Une lecture nécessaire pour oublier tout ce que les médias n’ont pas compris mais essaient tout de même de nous expliquer.

 

 

Rue des voleurs

Mathias Enard (1972 - ….)

 

 

En lisant ce livre, j’ai assez vite imaginé que l’auteur s’est jeté avec frénésie sur son clavier pour écrire dans l’urgence – le livre évoque les élections présidentielles de 2012 et a été achevé d’imprimer en août de la même année – toutes les craintes que les événements, explosant alors partout sur la planète, lui inspiraient. Pour exprimer ce qu’il pensait, ce qu’il craignait, ce qu’il voulait apporter au débat, il n’a pas, comme la plupart des journalistes « plongé au cœur du problème », non, lui, il est tout simplement entré dans le ventre du sujet jusqu’au fond des tripes pour en extirper la genèse des évènements qui ont agité le monde musulman et inquiété l’Europe lors de ce fameux « Printemps arabe ».

Pour ce faire, il a choisi la forme romanesque, mais il n’a pas voulu écrire un roman pour écrire une belle histoire, non, à mon avis, il a choisi de raconter l’histoire d’un jeune marocain pour pouvoir promener son héros là où il avait des choses à dire afin d’alimenter le débat, l’expliquer, essayer de comprendre cet embrasement. Ainsi Lakhdar, le jeune Marocain, est présenté comme un Maghrébin ordinaire s’ennuyant ferme dans un pays où il n’aura jamais de travail, où il ne pourra pas courtiser les filles qu’il veut, mais n’ayant pas pour autant envie de quitter Tanger, sa ville, la ville qu’il aime. Mais un beau jour, il est surpris par son père tout nu avec la cousine qu’il adore, il est renié et chassé par la famille, l’auteur l’emmène alors dans un vaste périple où il va rencontrer la misère, le vagabondage, les recruteurs islamistes, la violence, la brutalité, la perversion de la révolution, une belle touriste espagnole, la luxure, un employeur qui l’exploite, le travail harassant, l’ennui, le désespoir, l’envie de fuir et finalement la fuite. Ayant compris qu’il n’avait aucun avenir au Maroc - « Les Islamistes sont de vieux conservateurs qui nous volent notre religion alors qu’elle devrait appartenir à nous. Ils ne proposent qu’interdictions et répression. La gauche arabe, ce sont de vieux syndicalistes qui sont toujours en retard d’une grève. » Contrairement à son ami, qui a choisi la voix de l’intégrisme, il part pour l’Europe voir l’autre face du problème : l’émigration, la vie sans papiers, la cavale, l’exploitation, les tentatives malheureuses pour entrer au pays des rêves, les ports interlopes, les quartiers sordides, la survie, la drogue, le trafic,…, la solitude, l’errance, la nostalgie, le racisme, le rejet.

Ce livre émouvant montre le problème arabe vu à travers les yeux d’un gamin de vingt ans peu instruit, découvrant le monde en lisant des polars, des poésies arabes anciennes, des textes religieux, et en se frottant aux événements, attentat de Marrakech … qu’il ne comprend pas toujours très bien. Mais peu à peu, sans renier sa religion, le jeune homme comprend que la violence n’est pas une solution et qu’elle ne va pas dans le sens de la foi telle qu’il la conçoit, même s’il est plus humaniste que pratiquant. A travers l’odyssée de Lakhdar/Ibn Batouta, Mathias Enard a voulu nous faire comprendre la difficulté rencontrée par les jeunes arabes pour pouvoir conquérir la liberté dont ils rêvent tant, sans se faire voler leur révolte par des forces encore plus réactionnaires que celles qu’ils combattent.

En conduisant Lakhdar/Ibn Batouta à travers toutes les misères qu’un jeune Maghrébin peut rencontrer, l’auteur cherche aussi  à nous faire comprendre que ce n’est pas en rejetant ces populations désespérées qu’on résoudra les problèmes qui gangrènent nos banlieues et nos quartier dits sensibles et que la menace islamiste ne sera pas vaincue par la haine et la violence. Il faudra que nous comprenions une bonne fois pour toute que les équilibres planétaires sont définitivement rompus et qu’il faut impérativement en construire d’autres pour que notre monde ne court pas à la catastrophe symbolisée par la mort, les morts, qui hante de très nombreuses pages de ce récit.

Les longues phrases de Mathias Enard ne ralentissent jamais le récit, au contraire, elles l’accélèrent sans cesse, lui apportent du rythme, elles coulent, elles roulent, elles charrient un vocabulaire jeune, tonique, imagé qui donne de la vie et de la consistance aux personnages. Un texte qui entraîne le lecteur dans une folle odyssée de la misère pour lui faire comprendre qu’il y a urgence à agir si nous ne voulons pas voir des hordes de Lakhdar déferler sur toutes les rives de la Méditerrannée.

« Les médias ici semblaient fabriquer le Royaume de la haine, du mensonge, de la mauvaise foi. Les Espagnols auraient dû faire leur Printemps arabe, commencer à s’immoler par le feu, tout aurait peut-être été différent ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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