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21 octobre 2013 1 21 /10 /octobre /2013 08:18

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Au moment où la Libye secoue le joug que le dictateur faisait peser de plus en plus lourdement sur les épaules de son peuple, Kamal Ben Hameda nous offre ce joli petit livre en hommage aux femmes tripolitaines qui ont toujours su vivre en harmonie, ne sombrant jamais dans les excès dévastateurs des hommes qui ne pensent qu’à les humilier et les violenter avant de s’entredéchirer.


 

La compagnie des Tripolitaines

Kamal Ben Hameda (1954 - …..)


 

« Je dédie ce livre aux femmes et aux mères qui, une fois par semaine, pendant des années, manifestaient à Benghazi en Libye devant la direction générale de la Sécurité pour réclamer le corps de leurs époux, de leurs enfants disparus cette nuit du 24 au 25 juin 1969… » La dédicace est claire.

 

Cet hommage, l’auteur le rend à travers le regard d’un adolescent, Hadachinou, qui vient de subir, par surprise, sa circoncision ; il entre ainsi dans le domaine des adultes mais il ne peut pas s’arracher aux robes des femmes qu’il continue de fréquenter, écoutant leurs paroles, leurs gloussements, épiant leurs gestes, leurs petits jeux sensuels, affectant l’innocence en jouant encore avec ses poupées. Il n’aime pas les hommes qui n’ont que le ventre et le sexe pour préoccupations.


Hadachinou visite les tantes, toutes les femmes adultes sont des tantes, la mère célibataire juive et sa grosse fille qui ne s’aiment pas, la couturière italienne qui se pense mal aimée de tous, la tante qui séduit les hommes à Djerba, la tante noire qui joue avec le diable, … et s’amuse avec ses amies, celle qui disparait brusquement sans pouvoir épouser celui qu’elle aimait, la fille noire qui fait le service à la maison. Mais il n’aime pas aller chez la tante que son mari prive de tout et chez celle que son mari bat comme plâtre. « Celui qui ne connait pas la haine ne connaîtra jamais l’amour. »

 

En écoutant, en observant, en épiant, Hadachinou s’initie à la vie d’adulte au contact des femmes qu’il découvre à leur insu, dans leur intimité, constatant ainsi le sort qui leur est réservé et la veulerie des hommes qui les accablent de tous les maux. Il apprécie la compagnie de ces femmes, toutes tripolitaines, et qui, bien que d’origines très  différentes, vivent toujours en parfaite harmonie, sont souvent complices et parfois même  davantage dans l’intimité de la chambre du fond. « Je me demandais parfois comment des femmes aussi différentes pouvaient passer des heures durant à évoquer chacune son dieu, son peuple, ses pensées, libres dans leur folie, sans provoquer de réels conflits. C’est que ces femmes n’avaient ni pouvoir à garder ni avoir à surveiller. »


Un hommage à ces femmes qui n’ont aucune liberté, pas d’argent, rarement du plaisir mais qui  reçoivent souvent des pluies de coups. Une complicité avec celles qui cherchent des bouts de liberté, des morceaux de plaisir qui leur sont refusés. Une quête identitaire au milieu des ces libyennes, juives, italiennes, noires, berbères,… mais toutes tripolitaines et toutes maltraitées. Seules les femmes qui plongent leurs racines au plus profond de l’histoire africaine, berbères et noires, trouveront peut-être un jour un espace de liberté.


Cela se passait avant la révolution, avant le dictateur sanguinaire, c’était au début des années soixante, mais la situation ne s’est pas améliorée… Le livre des mouches a peut-être raison : « Didon n’avait pas mesuré les conséquences de son acte : les hommes ivres et inconscients s’octroyèrent tous les pouvoirs, sourds à la parole des femmes, tout juste des ventres où se vider… »

 « Sept filles dans une flûte. La goule tourne et tourne et en mange une… »


 

Denis BILLAMBOZ

 

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 07:30

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En cette saison où l’Académie suédoise attribue la plus haute distinction littéraire de la planète, j’ai pensé qu’il était intéressant de rappeler l’un des derniers récipiendaires de ce prix qui n’a peut-être pas connu le succès littéraire que son talent mérite.  A cette fin, je vous  propose donc ce commentaire de ma récente lecture d’un livre d’Herta Müller, titulaire du Prix Nobel de littérature en 2009.

 

 

Le renard était déjà le chasseur

Herta Müller (1953 - ….)

 

Ce texte m’est apparu comme le dessin qu’un enfant colorie, un dessin où des cases sont numérotées, un numéro différent pour chaque couleur, les motifs, les personnages, le décor apparaissent progressivement, le dessin prend peu à peu forme. Ainsi, Herta Müller peint en accumulant des descriptions de détails, un décor constituant le fond du récit d’où émergent peu à peu les personnages qui habitent progressivement l’intrigue. Et, quand tout est assemblé, que l’on prend le recul nécessaire, apparait finalement un tableau lumineux de ce que fut la Roumanie à l’époque de Ceausescu. « … les mains des hommes portent le drapeau tricolore, trois raies bien à eux. La pièce rouge famine, la pièce jaune silence, la pièce bleu espion… »

 

Herta Müller écrit, peint, à l’ouest du pays, là où le Danube sert de frontière avec la Yougoslavie, là où les minorités allemandes, descendant le grand fleuve, se sont installées depuis des lustres, sur cette bande de terre entre la Hongrie et la Serbie où elle est née, territoire qui a conservé le nom générique des anciennes divisions administratives : le Banat.

 

Adina, l’institutrice, fiancée d’Ilie, le soldat, Clara qui travaille à l’usine et couche avec Pavel, le milicien, Paul, Abi, Anna, Mara, les contestataires, Gibore, le séducteur, le concierge, le nain, l’intendant, le contremaître, un petit monde dans une petite ville, un condensé de la Roumanie de Ceausescu. Des renards et des chasseurs, des chasseurs qui traquent les renards, des renards qui sont déjà sur la piste des chasseurs. Un raccourci de l’histoire de la Roumanie pendant l’ère communiste quand « les hommes avaient des femmes, les femmes des enfants, les enfants avaient faim. »

 

Evocation d’un peuple cantonné derrière un mur, derrière le fleuve qu’on ne peut pas franchir, un monde clos, figé, irréel, absurde. Les personnages sont absorbés par les détails comme s’ils n’avaient pas d’occupations plus importantes. Un texte lent où il faut pénétrer avec douceur, prudence, un texte à l’image de la Roumanie à l’époque où la vie passait lentement, où les gens s’ennuyaient, craignaient leurs voisins, les autres, les miliciens, leurs collègues, survivaient grâce au marché noir, supportaient la corruption des dirigeants et de leurs sbires. Un pays où la compagne la plus fidèle était la peur, où certains chantaient déjà « Réveille-toi Roumain de ton sommeil éternel ».

 

Un roman poignant, évoquant un monde cruel, cynique, avec une écriture poétique, un recours systématique à la métaphore et à l’image, des phrases courtes pour décrire des impressions, des sensations, des perceptions, une appréhension du monde par les choses infimes de l’environnement d’où émergent des personnages qui se meuvent avec lenteur. Un monde sans espoir – « une corde mince pour le cheval est une grosse corde pour un homme. Un homme avec une corde est un pendu » - qui enfin bascule.

 

Une réflexion sur la ligne qui sépare les coupables des victimes, sur l’inversion des rôles, sur l’après, l’après révolution, l’après démolition, …, une interrogation sur les limites de la condition humaine. « Il ne faut pas dire aux enfants qu’un homme est bon comme du bon pain, dit le conducteur, les enfants y croient et ne peuvent plus grandir ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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7 octobre 2013 1 07 /10 /octobre /2013 08:01

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Au cours de mes pérégrinations littéraires africaines, j’ai rencontré ce texte de Mia Couto qui m’a fait sourire, rire parfois, mais qui m’a aussi désolé et attristé. Il ouvre une porte sur une nouvelle littérature, une littérature qui exprime toute la douleur et la misère de ces pays de l’Afrique de l’est sans jamais sombrer dans une quelconque sinistrose, voulant toujours croire en la possibilité d’une vie jouissive et exubérante.


 

L’accordeur des silences

Mia Couto (1955 - ….)


 

Une famille uniquement masculine, le père, ses deux garçons, un domestique et, épisodiquement, un oncle s’exile dans la forêt mozambicaine, dans un ancien camp militaire, Jesusalem (Jésus et alem, au-delà) comme le père l’a baptisé, où ils doivent construire un monde nouveau, vierge de tous les vices que l’ancien connaissait. « A Jesusalem, il n’y avait pas d’église, pas de croix. C’était dans mon silence que mon père érigeait sa cathédrale. C’était là qu’il attendait le retour de Dieu ». Le père perd un peu la tête, il ne se remet pas de la mort de sa femme, se comporte comme un véritable dictateur, décrète que le monde a disparu, qu’ils sont les seuls survivants de l’humanité, qu’il n’y a plus de passé. Il entraîne ses deux garçons dans cette réclusion pour fuir le monde, la guerre et ses malheurs et quitte la ville, croisant les gens qui fuient les campagnes ravagées par la guerre.


Le père ne sait pas aimer ses enfants qu’il emporte dans sa folie destructrice, les traitant sévèrement, comme un dictateur d’opérette. Le cadet des fils, le narrateur, apprend à lire sur des manuels militaires russes et à écrire sur les espaces vierges d’un jeu de cartes, en cachette du père qui ne veut pas que ses fils connaissent le passé, le monde extérieur, l’existence et la mort de leur mère. « Les Ventura n’avaient ni avant ni après. »


Il n’y a pas de femme au campement, la seule femelle est une ânesse qui satisfait les mâles besoins du père, jusqu’au jour où une femme blanche s’introduit dans le campement, dans cet univers d’hommes reclus, retirés du monde, recherchant le mari qui l’a abandonnée depuis longtemps déjà. Le huis clos est ainsi brisé, il y a un monde extérieur avec des femmes, des femmes dont le fils aîné a tellement envie et peut-être même besoin. L’exode n’a plus de sens, la famille regagne la société et les problèmes qu’elle y a abandonnés. « ….la laborieuse construction de Sylvestre Vitalicio volait en éclats. Finalement, il existait bien dehors un monde vivant et l’un de ses envoyés s’était installé au cœur de son royaume. »


Cette histoire un peu rocambolesque, à la limite du roman fantastique, fortement allégorique et symbolique est avant tout une ode à la beauté originelle d’un pays massacré par la folie des hommes, mais aussi une condamnation de la dictature et des pouvoirs autoritaires, un voyage initiatique vers un retour à une africanité mâtinée de saudade portugaise. Un texte qui traite de l’apparence des choses et des personnages (les faux noms par exemple) qui masquent une réalité que le père ne veut pas, ne peut pas assumer, cherchant à constituer un monde faux plus vraisemblable que le monde réel  inacceptable qu’il a vécu.


Ce roman entre la légende et le conte africain, entre témoignage et fiction fantastique, construit sur un échafaudage de paradoxes, d’oxymores, d’images, d’allégories, d’aphorismes, révèle une grande voix qui s’élève au sud-est de l’Afrique, une voix qui recrée une langue portugaise accommodée à la sauce mozambicaine, une langue poétique, riche, flamboyante pour un texte puissant, jouissif et novateur.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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30 septembre 2013 1 30 /09 /septembre /2013 07:38

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Encore un livre qui évoque, plus de cinquante ans après, la lourde chape de silence qui s’est abattue sur la plupart des familles allemandes après la deuxième guerre mondiale, laissant toute une génération devant une montagne de questions très douloureuses. Victime de ce non dit, Uwe Timm essaie de comprendre pourquoi son frère a choisi de s’engager dans la pire troupe du deuxième Reich, comme moi, à travers mes lectures, j’essaie de comprendre comment un tel régime à pu exister dans un grand pays comme l’Allemagne.


 

A l’exemple de mon père

Uwe Timm (1940 - ….)

 

Plus d’un demi-siècle après la mort de son frère aîné sur le front russe, après le décès de sa mère, Uwe Timm peut enfin évoquer la disparition de ce frère âgé de seize ans de plus que lui qui s’était engagé dans la Waffen-SS et qui lui manque tellement. Ce livre témoignage montre une nouvelle fois le profond malaise ressenti par les enfants allemands, nés pendant et après la guerre, qui  peinent tant à savoir ce qu’ont été et ce qu’on fait leur père, leur frère, leur oncle,… dans la triste épopée nazie. « Pour la génération des pères, la génération des protagonistes, vivre c’était raconter ou, au contraire, passer sous silence. » Ils ont eu droit, dans la plupart des cas, à la chape du silence.

 

Uwe Timm n’obtient qu’au décès de sa mère un carnet de notes succinctes écrites par son frère avant de mourir en Ukraine en 1943. Avec ces notes, quelques lettres rédigées par son frère, son père ou sa mère, quelques confidences récoltées, quelques témoignages arrachés dans son environnement, il essaie de reconstituer ce que fut la vie de soldat de son frère, son niveau d’engagement dans la funeste division Totenkopf, son niveau de responsabilité.


Né en 1940, après une sœur totalement délaissée, ce n’est qu’une fille inutile, et un frère pas très viril qui fait cependant tout ce qu’il peut pour satisfaire son père qui, lui, s’est engagé dès le début des années vingt dans les corps-francs, Uwe reconstitue la vie de son père, de sa mère, de son frère, de sa sœur, de sa famille pour essayer de déceler ce qui a pu conduire ce frère adulé à s’engager dans l’une des plus sinistres divisions de la Waffen-SS. « Mon frère, c’était le garçon qui ne mentait pas, qui marchait toujours droit, qui ne pleurait pas, qui était vaillant, qui obéissait. Le modèle. » Sa mère n’aime pas la guerre qui lui a pris son fils mais est sensible au prestige de l’uniforme, la sœur est morose et lui n’est pas apprécié par son père parce qu’il n’est pas un enfant viril comme son grand frère essaie de l’être. Une famille nazie ordinaire qui se pose toujours la même question : « Que se serait-il passé s’il ne s’était pas engagé dans la SS ? » « La Wermacht, c’étaient les soldats qui n’avaient fait que leur de voir. Ceux de la Waffen-SS avaient fait plus que leur devoir. »


Ce livre pose clairement, et sans aucune concession, le problème de la responsabilité collective du peuple allemand. « Presque tous ce sont détournés et tus lorsque les voisins juifs ont été cueillis à leur domicile et ont disparu comme par enchantement, et la plupart se sont tus une autre fois, après la guerre, lorsqu’on apprît où l’on avait fait disparaître les disparus ». «On ne le savait pas – on n’avait pas voulu le voir, on avait détourné les yeux». Chacun fuit, du plus humble des mortels au Feldmarschall, devant sa part de responsabilité : la fameuse contrainte des ordres qu’il faut bien exécuter et qui convenait si bien aux faibles qui avaient envahi les postes à responsabilité, ne connaissant que l’obéissance aveugle, jusque dans leur vie intime, incapable de mettre en cause la parole du chef. Cette médiocrité qu’Hannah Arendt avait si bien comprise au procès d’Eichmann, mais aussi cette « … propension à relativiser sa propre faute, à se décharger de sa propre culpabilité sur les vainqueurs, à faire d’eux des complices. ». La dictature de l’obéissance leur a servi d’impunité. « En vertu de cette contrainte, les meurtriers de masse purent courir librement après la guerre, redevenir juges, médecins, policiers, professeurs. » Alors que le courage aurait été de ne pas obéir à des ordres ignobles et de refuser de commettre l’horreur malgré les risques encourus.


Et quand l’horreur devient banalité quotidienne, chacun fuit sa responsabilité, il ne reste aux familles qu’à mesurer le degré d’implication des leurs dans l’accomplissement de l’abomination, seulement un problème d’échelle de gravité dans la mesure de l’ignominie. Et quand le frère met un terme définitif à son journal, on comprend qu’un échelon dans l’indicible a été gravi : « Je mets ici un terme à mon journal, estimant absurde de rendre compte de choses aussi atroces que celles qui se produisent parfois. »


Denis BILLAMBOZ

 

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24 septembre 2013 2 24 /09 /septembre /2013 08:21

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Dans ce magnifique livre que j’ai reçu par l’intermédiaire du Club Transfuge dont je fais partie, Oriane Jeancourt Galignani, Rédactrice en chef du magazine Transfuge, évoque le suicide de la poétesse Sylvia Plath, elle ne raconte pas comment elle s’est suicidée mais elle reconstitue, en s’appuyant sur ses écrits, la vie de souffrance et d’humiliation qui a amené cette femme à la dernière extrémité. Un très beau livre.
 

 

Mourir est un art comme tout le reste

Oriane Jeancourt Galignani

 

 

En Angleterre, par une nuit glacée de février 1963, Sylvia Plath organise méticuleusement son suicide tout en prenant soin que ses enfants puissent trouver quelque chose à manger quand ils se réveilleront orphelins. Oriane Jeancourt Galignani prend cette histoire à bras le corps pour reconstituer à sa façon la mort de cette poétesse adulée des féministes, délaissée par son mari, humiliée plus souvent qu’à son tour, mais aussi pour expliquer comment une femme jeune, belle et talentueuse peut arriver à cette ultime extrémité. « Ce roman s’est accordé toute liberté…. S’appropriant l’existence de personnalités réelles ».


En préparant son suicide Sylvia explore toutes les failles qui ont fissuré sa vie et qui se creusent de plus en plus la détruisant complètement : son avortement, l’accouchement de son fils, ses amours, son amour, son grand amour avec Ted Hughes, le poète chéri des médias, « imposteur en goguette », qui s’en va à vau l’eau. Ted conduit sa carrière au détriment de celle de sa femme qui accepte de vivre en retrait pour l’amour de son mari et de ses enfants. « Parce que ta vie restera l’officielle et la mienne l’officieuse ». Elle revoit aussi Bergman et son film, « Au seuil de la vie », sur l’accouchement, la maternité, l’avortement, la stérilité ; elle ressent encore l’humiliation qu’elle a éprouvé quand on lui a refusé ironiquement de publier « La cloche de détresse » ; elle ne peut oublier son père nazi à jamais, profondément antisémite, sa mère qui ne sait pas l’aimer, sa première tentative pour fuir vers un autres monde ; elle revit sa rupture avec la religion le jour des obsèques de son père,  le jour du baptême des ses enfants ; elle n’arrive toujours pas à assumer ses origines allemandes, sa parentalité avec les auteurs de l’Holocauste. Toujours l’échec, l’humiliation, les hallucinations qui la pourchassent, elle ne croit plus en elle, elle se trouve laide, indésirable, incapable de séduire, mauvaise mère. Femme bafouée, poétesse dévaluée, mère accablée, fille hantée par les fantômes, sa vie ne vaut plus la peine d’être vécue.


Oriane ne raconte pas la vie de Sylvia, elle la réinvente, elle s’infiltre sous la peau de la poétesse pour nous conduire au cœur du drame de cette femme mille fois humiliée car ce n’est pas seulement la folie qui a tué Sylvia, mais surtout la somme des humiliations et des frustrations qu’elle a dû subir. Elle veut, par ce procédé, nous faire ressentir ce que cette femme a subi, ce qu’elle n’a pas pu supporter, ce qu’elle a fui. Sylvia Plath était bipolaire, selon le diagnostique actuel, mais Oriane insiste surtout sur sa vie de fille, sa vie de femme, sa vie d’épouse avec tous les échecs qu’elle a rencontrés dans toutes ces vies.  Mais ce livre est avant tout, à mon sens, un grand texte qui se suffirait certainement à lui-même s’il ne fallait pas un prétexte pour assembler les mots, les accorder en musique funèbre, un requiem  pour toutes les femmes poussées vers l’extrême.


Une écriture riche, travaillée, léchée, un récit très maitrisé, vivant, sensuel, agréable à lire, un beau texte, étayé de multiples citations de l’œuvre de la poétesse, qui réinvente une Sylvia acculée à la dernière extrémité, dans un récit cheminant au gré des pensées que la victime a pu avoir tout en ourdissant son ultime plan. Un texte dans lequel Oriane pourrait conjuguer son talent avec celui de Sylvia, mais pour l’affirmer, il faut que désormais je lise « La cloche de détresse ».
 

Denis BILLAMBOZ 

 

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16 septembre 2013 1 16 /09 /septembre /2013 08:52

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Comme je sais que ce blog est fréquenté par des lecteurs férus de littérature, je n’hésite pas à vous proposer ce livre binaire que j’ai découvert par le plus grand des hasards. Un livre en noir et blanc qui démontre qu’on peut manger du pain blanc aussi bien au pays blanc qu’au pays noir.


Les couleurs de l’hirondelle

Marius Daniel Popescu (1963 - ….)


Un texte pointilliste, une suite de détails infimes en noir et blanc, aux couleurs de l’hirondelle, qui construit la vie de l’auteur et des siens entre son pays d’origine, celui du parti unique qu’il ne nomme jamais, et celui d’accueil sur les bords du Léman, au moment où il revient dans sa famille pour enterrer sa mère. Et, tout au long de la cérémonie, l’auteur revivra l’existence qu’il a menée au pays blanc de son enfance insouciante, au pays noir de la dictature, au pays blanc de l’accueil et de la liberté, au pays noir du racisme et du rejet. Il se souviendra, dans le désordre de sa mémoire, de l’école au pays blanc, des jeux virils avec les copains au pays blanc, de l’accouchement de sa femme au pays blanc, de l’école de sa fille au pays blanc, des jeux tyranniques avec sa fille au pays blanc,… , des combats contre les forces du pouvoir au pays noir, de l’impossibilité de secourir les nécessiteux au pays noir, …,  « Tu as deux pays et chacun de ses pays est à la fois « le pays d’ici » et le « pays de là-bas », le pays blanc et le pays noir.


Ce texte paraitra certainement un peu rébarbatif à certains mais, moi, je l’ai bien apprécié, il est composé de chapitres courts qui traitent de sujets presque toujours différents, certains passages racontent même deux histoires simultanément dans les mêmes phrases. Le talent de l’auteur fait en sorte que le lecteur ne s’égare jamais et parvient aisément à reconstruire un univers entre le pays du parti unique et le canton de Vaud qui correspond aux lieux où il a vécu avant d’être obligé de s’exiler et après la fuite hors de son pays. L’agglomération de détails infimes permet de reconstruire le parcours et la vie de ce migrant depuis son enfance jusqu’au moment où il écrit. Il y a du Herta Müller chez Popescu, cette même manière de reconstruire un tout en accumulant des détails minimes de façon apparemment éparse mais toujours judicieusement étudiée. Ainsi ce texte, qui apparait éclaté, reste toujours sur le fil rouge de l’histoire de son auteur.


Comme Herta Müller, Popescu laisse transparaître l’état pitoyable du pays du parti unique qui n’a fait aucun progrès après la révolution ; les têtes ont changé mais ceux qui gouvernent désormais doivent assumer leur histoire qui n’est pas forcément plus brillante que celle de ceux qu’ils ont chassés.


 

Cet ouvrage est aussi un vrai travail littéraire, l’auteur joue sur les consonances, les assonances, les homonymies, …, il le parsème  de jeux sur les lettres et la fabrication des mots : sur leur parenté, leur apparente affinité, leur musicalité...


Denis Billamboz

 

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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 07:28

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Ceux qui aiment les westerns, les grandes espaces, les écrivains des grands espaces, les « écrivains du Montana », les histoires d’amour dans les grands espaces, aimeront sans doute ce livre paru récemment chez Albin Michel, cette histoire de Roméo et Juliette revisitée, pour la meilleure cause, à la sauce ketchup.

 

                                                  Seuls le ciel et la terre

                                                  Brian Leung

 

Ce livre, qui ressemble à un western, est avant tout, à mon avis, un grand livre d’amour qui est beaucoup trop pudique pour l’avouer, c’est l’histoire rituelle de l’amour impossible entre deux personnes issues de communautés différentes : la fille pionnière du Far West et le Chinois exilé loin de ses terres natales. Deux clans qui s’opposent de plus en plus violemment car les Blancs exploités revendiquant un meilleur salaire, la compagnie a fait venir, à leur grand dam et à leur colère, des Chinois prêts à travailler pour presque rien. Inéluctablement l’hostilité entre les deux communautés n’a fait que croître, les Blancs accusant les Asiatiques de leur voler leur emploi.
 

1927, un peu plus de quarante ans après les émeutes de Rock Springs dans le Wyoming, Addie rentre à Dire Draw qu’elle a fui  en septembre 1885, après avoir essuyé un coup de feu dans le ventre de la part de l’un des insurgés blancs qu’elle n’a jamais pu identifier même si, au fond d’elle-même, elle sait qui il est. Dans l’ancien camp des mineurs, elle est considérée comme une héroïne car elle a sauvé deux hommes lors de l’effondrement d’une galerie, ce, avec circonspection, à cause de sa relation avec les Chinois à l’époque du soulèvement. Elle, elle voudrait surtout rencontrer son mari qu’elle a abandonné après les émeutes, pour régler certain compte, et des Chinois survivants des insurrections pour évoquer ses amis disparus.
 

Elle vivait dans le Kentucky avec un père alcoolique qu’elle n’a pas pu abandonner quand sa mère est partie et quand son frère a, dû lui aussi, prendre la route de l’ouest. Mais, après le décès de ce père incapable de les nourrir correctement, elle a accepté de rejoindre son frère sur une concession qu’il avait acquise dans le Wyoming, mais ce bout de terrain était totalement inculte et ne pouvait pas faire vivre son propriétaire. C’est ainsi que son frère a rejoint la mine à Rock Springs et qu’elle est devenue, avec la complicité d’un Chinois Wing, chasseur de gibier pour les mineurs.
 

La vie qu’elle avait organisée avec son frère était bien misérable, elle leur permettait cependant de subsister dans une relative quiétude sur leur modeste lopin. Mais les événements allaient à nouveau lui être contraire, l’hostilité entre les mineurs blancs et chinois prenant de plus en plus d’acuité jusqu’à ce que l’émeute éclate et que les Blancs rasent le camp des Chinois, faisant de nombreuses victimes. Addie se trouva alors entre le fer et l’enclume, car la relation amicale qu’elle avait développée avec son complice de chasse prenait une forme de plus en plus sentimentale qui émouvait la communauté blanche et surtout le mari que son frère lui avait désigné et qu’elle avait épousé uniquement pour ne pas rester seule sur ce territoire hostile.
 

Ce texte, dont les chapitres s’assemblent progressivement au cours de la lecture, reconstitue la vie d’Addie qui pourrait symboliser le peuple de pionniers qui a donné naissance à ce nouveau territoire : l’histoire du peuplement du Wyoming, l’odyssée des pionniers qui ont mené une vie de misère et de souffrance pour arracher leur survie à cette terre peu généreuse et l’aventure méconnue de la communauté chinoise qui, à sa façon, a participé dans la douleur, elle aussi, au peuplement de ce territoire. Mais, c’est avant tout un grand livre sur la tolérance, le respect d’autrui et la différence, Addie apparaissant toujours comme la médiatrice entre les deux clans qui s’affrontent, malgré l’impossibilité qui semble s’opposer à un rapprochement entre ces deux peuplades.
 

Ainsi Brian Leung, qui pourrait être un descendant de cette Addie et de l’un de ses amis chinois qu’il met en scène dans ce roman, nous propose un texte très romanesque, une sorte de Roméo et Juliette déguisés en pionniers du Far West, tout droit sortis des pages d’Harrison, de McGuane ou de n’importe quel autre auteur figurant parmi la cohorte des écrivains américains qu’on classe habituellement parmi « les écrivains des grands espaces » ou «  les écrivains du Montana ». Une liste sur laquelle il pourra désormais figurer sans risquer de souffrir la comparaison avec ceux qui y sont actuellement inscrits, tant il maitrise le souffle des grandes plaines dans les pages de son texte.

 

Denis BILLAMBOZ


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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 08:05

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Je vous avais promis que je vous parlerais aussi d’histoire et comme la rentrée approche, il est temps de lire des ouvrages plus studieux pour se remettre dans le bain avant de plonger dans les dossiers qui vous attendent sur le coin de votre bureau. Je vous présente donc un ouvrage d’un historien français spécialiste de l’histoire de l’Amérique latine et de sa conquête et également biographe du grand conquistador Hernàn Cortés. Un ouvrage qui vous démontrera qu’il faut toujours se méfier de ce qu’on nous enseigne et qu’il faut toujours avoir un œil critique sur tout ce qu’on lit.
 


Cortés et son double

Christian Duverger (1948 - ….)


Bernal Diaz Del Castillo, simple soldat dans la troupe d’Hernàn Cortés lors de la conquête du Mexique, décide à soixante-dix ans de rédiger « L’histoire véridique  de la conquête de la Nouvelle-Espagne » pour rectifier la version de cette épopée proposée par Gomora et les chroniqueurs qui l’ont suivi sur la même voie. Après une analyse d’une grande rigueur scientifique, Christian Duverger démontre, que celui-ci ne peut pas être l’auteur de ce texte.  « Le rédacteur de l’Histoire véridique en sait trop pour continuer à se faire passer pour Diaz del Castillo ». Mais comment et surtout pourquoi l’histoire, la légende, a-t-elle pu faire de ce soudard presque illettré un génie précurseur de la littérature espagnole ? C’est en grande partie le propos de ce livre qui ne se borne pas à démontrer l’imposture mais qui surtout nous explique avec force détails comment et pourquoi cette imposture a été construite. Une aventure digne d’une légende, d’une légende fondatrice d’un mythe littéraire et d’une histoire qui attribue de façon formelle et définitive les exploits qu’il a accomplis au grand conquérant espagnol.


Cette mystification plonge ses racines dans l’opposition entre deux des plus grands hommes de leur temps l’Empereur Charles Quint, roi d’Espagne à cette époque, et Hernàn Cortés le grand conquistador. Charles Quint avait besoin de l’or du Nouveau Monde pour payer les guerres qu’il menait sur le Vieux Continent afin d’asseoir son autorité sur un immense territoire, Cortés voulait que ses mérites soient reconnus et récompensés à leur juste valeur. Le conquistador rêvait d’un état créole laissant une place aux autochtones, l’Empereur ne voulaient qu’asservir le Nouveau Monde pour disposer de ses richesses. Et Cortés craignait la méthode habituelle employée par Charles Quint qui consistait à récompenser ceux qui l’avaient servi par des bénéfices ou territoires et, ensuite, a les faire traduire devant le Saint Office pour malversation dans la gestion de ces biens confiés et le Saint Office. C’est l’inquisition et ses jugements impitoyables et sans recours.


Cortés a donc besoin d’authentifier et de légitimer ses conquêtes pour garantir ses possessions et même son existence et, comme il est déjà interdit d’écriture et de publication, il ourdit une machination infernale qui bernera jusqu’aux historiens les plus avisés pendant plus de quatre siècles. Il fallait impérativement qu’il ne puisse pas être identifié parmi les personnes qui ont donné corps à ce texte pour que son projet réussisse et qu’il puisse passer dans la postérité comme le grand conquérant qu’il a été et  transmettre ses biens à ses descendants. « Les citadelles de pierre sont faites pour être jetées bas, mais que peut le temps sur l’esprit ? »


La démonstration de Duverger est magistrale, la méthode historique ne semble souffrir d’aucun défaut, il faudrait connaître l’avis d’éventuels détracteurs pour pouvoir émettre une critique sur la méthodologie utilisée, sa démarche parait très rigoureuse, il ne laisse aucune piste inexplorée, il envisage toutes les réfutations et objections. Mais pour autant pouvons-nous le suivre jusqu’au bout de sa démonstration, ne s’est-il pas laissé un peu emporter par la fascination qu’il semble avoir pour le conquistador auquel il a, par ailleurs, consacré une biographie. Disons simplement que certaines projections, quelques suppositions, ne sont pas garanties même si l’ « Epilogue imaginaire » clôturant l’ouvrage est magistral. En définitive, je ne regretterai qu’une chose : que ce livre soit truffé de termes scientifiques comme si le texte était réservé à des lecteurs  avertis alors qu’il devrait intéresser un très large public comme semble l’indiquer le choix de la maquette éditoriale.


Ce livre est un excellent exemple de ce que doit être la critique scientifique d’un texte pour en exprimer la véracité et tout ce qu’il peut cacher dans le non dit, dans le tu, le dissimulé, le suggéré et même dans le transformé, le magnifié ou le « caviardé ». Mais, à mon sens, c’est surtout une formidable démonstration de la manière dont s’écrit l’histoire : comment naissent les légendes et les mythes, comment s’érigent les monuments, comment se tressent les auréoles et se constituent la gloire, la notoriété et la postérité.


On ne peut conclure sans souligner la montagne de notes, presque toutes en espagnol, et la profusion des sources bibliographiques ajoutées en fin de cet ouvrage qui semble être la destruction d’un mythe littéraire et peut-être la naissance d’un nouvel écrivain à ajouter parmi les fondateurs des lettres hispaniques qui aurait pu être aussi l’auteur du texte fondateur d’une nation créole au Mexique dès le XVIe siècle. 

 

Denis BILLAMBOZ
 

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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 08:34

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Vous avez certainement constaté que j’ai un petit faible pour la littérature caribéenne, le roman de Gary Victor que je vous propose aujourd’hui est encore une belle occasion de vous prouver mon intérêt et mon penchant pour cette littérature. Un beau et grand roman qui raconte la misère et la fatalité qui accablent Haïti, une moitié d’île entre la mer et le soleil, qui semble plutôt être destinée à connaître le bonheur et la joie de vivre… et pourtant les dieux s’acharnent sur ses miséreux qui se conteraient du soleil, de la musique et de presque rien d’autre.
 

Le sang et la mer

Gary Victor (1958 - ….)
 

A la frontière du roman réaliste, de la tragédie antique et de la légende mythologique, dans un syncrétisme mal défini entre l’obscurantisme religieux et le vaudou renvoyant aux croyances ancestrales, Gary Victor a écrit, au féminin, un roman sur la misère, la crasse, la putréfaction, l’absence totale d’hygiène, la pauvreté, le dénuement absolu, l’inculture, la prostitution, la corruption, la spoliation, la violence, tout ce qui fait actuellement de Port-au-Prince la capitale du premier pays noir à avoir obtenu son indépendance. Une histoire de sexe, fruit béni de l’innocence, seule monnaie d’échange pour cette jeunesse totalement démunie, une histoire de sexe sordide, une histoire de sexe pleine de tendresse, une histoire de sexe débordante de sensualité. Mais, à mon avis, il a d’abord écrit une épopée mythologique dans laquelle la belle déesse noire, courtisée par tous les dieux du pays, est victime de la beauté à laquelle elle n’a pas droit ; mais son frère, tel Poséidon maître des flots vengeurs, détient la puissance des océans capable de venger la déesse outragée. « Que la mer était mon souffle et que mon souffle était la mer, petite sœur ». Une parabole qui pourrait s’adresser au peuple noir, héritier légitime de ce sol qui devrait lessiver le pays en un gra


Dans un bidonville de Port-au-Prince, Hérodiane, belle indigène à la peau d’ébène, se vide de son sang après un avortement qui a mal tourné. Elle attend,  sans trop y croire, son petit ami aux yeux bleus et à la peau presque blanche que son frère est allé chercher car ils n’ont pas le moindre sou pour payer un médecin, appeler un taxi, ou transporter la jeune fille dans un centre de soin. Le frère a promis à la mère, sur son lit de mort, qu’il veillerait sur sa sœur et il ne veut surtout pas renier son serment. En attendant son sauveur, la fille attend la mort qu’elle sent de plus en plus l’emporter, en se remémorant leur parcours depuis leur arrivée dans la ville après la mort de leurs parents.


Ces deux jeunes gens, nés dans un village de la côte, ont échoué dans ce bidonville accroché à une paroi abrupte de la capitale, après que le père est décédé d’un malaise suite à la spoliation de son lopin par un sénateur véreux et que la mère, rongée par la tuberculose, l’ait suivi dans la tombe. Le frère débrouillard, pour tenir son serment et soustraire sa sœur si belle à la prostitution, lui paie des études avec son petit commerce mais surtout grâce à ses relations. Si Hérodiane échappe au commerce de ses charmes, le commerce qui est souvent la seule solution possible pour les filles, et parfois les garçons, de subsister sur cette moitié d’île maudite, elle ne se dérobera pas à l’amour d’un fils de bonne famille qui lui donnera du plaisir mais ne pourra jamais lui offrir un avenir, simplement parce qu’elle n’appartient pas à la bonne caste et qu’elle n’est même pas de la bonne couleur.


L’écriture de Gary Victor est d’une grande empathie, elle prend le lecteur par la main et l’emmène dans son monde avec douceur et tendresse même si la violence, le cynisme, la douleur et même la cruauté constituent le  quotidien des héros de ce texte. On a parfois l’impression que l’auteur charge un peu trop la barque de ces deux jeunes innocents mais l’histoire nous montre qu’en Haïti, le malheur est toujours plus lourd que ce que l’on peut imaginer. On a l’impression d’évoluer dans la misère la plus crasse, la plus sordide, dans un océan de corruption et de violence et que le pouvoir, loin de chercher des solutions à ces maux calamiteux, ne pense qu’à s’enrichir en organisant la misère pour en tirer profit. « Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l’or. »


Cependant, n’oublions pas qu’avant d’être le maître des flots, Poséidon était le détenteur des forces telluriques et qu’il avait la fâcheuse habitude de secouer la terre pour passer ses colères.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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Haïti, un destin singulier

 

 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 08:03

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J’ai eu la chance, en avril dernier, d’être invité par un ami à l’enregistrement d’une émission radio organisée par Remue.net à l’intention de Quidam Editeur, une petite maison d’édition qui ne publie que des textes d’une grande exigence. Elle présentait à cette occasion trois de ces poulains : Philippe Annocque, celui qui m’a invité, Jacques Josse dont j’avais déjà lu le livre présenté et Catherine Ysmal une excellente auteure française résidant depuis très longtemps à Bruxelles. Un moment d’enchantement que je voudrais vous faire partager avec ce commentaire de ma lecture de Catherine Ysmal.

 

Irène, Nestor et la Vérité

Catherine Ysmal


 « J’aimerais dire la vérité. Ce salut dans les mots. Mais quel salut ? Je sais que rien ne sauve. Les mots sont victimes d’eux-mêmes, comme je le suis. A eux la raclée que je fous. Salauds de mots. » Irène  enfermée, étouffée, dans un silence qu’elle semble plus subir que souhaiter, ressent des sensations nouvelles. Elle émerge par bribes du terrible chaos dans lequel un violent choc l’a précipitée. On comprend très vite que Nestor l’a frappée un peu plus fort que les autres fois et qu’elle sort péniblement, sensation par sensation, du néant dans lequel elle était immergée. Progressivement, ces sensations lui évoquent des choses qu’elle a connues avant, elle se souvient peu à peu de son existence avec Monsieur, de ses évasions avec Alice, de ses peines, de ses douleurs, de ses désirs… et le sentiment qu’ils n’ont pas compris sa différence, qu’à tort ils la croyaient folle.


Ce texte polyphonique, récité tour à tour par les membres d’un trio rituel : Irène, épouse, Nestor, époux, et Pierrot amant improbable, témoin effectif porteur d’une certaine part de vérité, évoque la déconfiture du couple qui se défait progressivement jusqu’à sa destruction. Une décomposition due à l’incompréhension qui existe entre les deux époux, résultant de leur difficulté à mettre des mots communs sur des sensations qu’ils pourraient partager s’ils savaient, s’ils pouvaient, user des mêmes mots sur les mêmes ressentis. A chacun sa vérité, à chacun sa manière d’exprimer ce qu’il ressent sans que l’autre le comprenne forcément. Les mots qui s’élèvent entre les êtres ne rendent pas toujours les ponts possibles, ils sont souvent coupables de l’impossibilité de communiquer comme ils ont rendu Irène muette. Nestor l’a réduite au silence en exigeant d’elle un langage qu’elle ne possède pas, en lui demandant des mots qu’elle ne connait pas.


Dans ce texte très travaillé, très moderne, très novateur, de grande qualité, Catherine Ysmal démontre comment le langage devient le" deus ex machina" de la décomposition de ce couple. Un couple que l’auteur utilise comme l’illustration de la difficulté d’employer un vocabulaire commun pour rassembler, réunir dans une même pensée, des êtres différents. Un réquisitoire contre l’usage d’un langage banalisé, standardisé qui ne sait que promulguer une pensée unique, meilleur outil d’un pouvoir totalitaire. « Les définitions ne sortent pas de nulle part mais d’un monde, d’une organisation sociale ; de pouvoirs, d’une histoire qui se construit. Ils ne sont pas neutres. »


« Je ne peux pas y croire à ta vérité

Je ne peux pas y croire au malheur

Au malheur de la vérité »

 

Denis BILLAMBOZ


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