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9 septembre 2013 1 09 /09 /septembre /2013 07:28

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Ceux qui aiment les westerns, les grandes espaces, les écrivains des grands espaces, les « écrivains du Montana », les histoires d’amour dans les grands espaces, aimeront sans doute ce livre paru récemment chez Albin Michel, cette histoire de Roméo et Juliette revisitée, pour la meilleure cause, à la sauce ketchup.

 

                                                  Seuls le ciel et la terre

                                                  Brian Leung

 

Ce livre, qui ressemble à un western, est avant tout, à mon avis, un grand livre d’amour qui est beaucoup trop pudique pour l’avouer, c’est l’histoire rituelle de l’amour impossible entre deux personnes issues de communautés différentes : la fille pionnière du Far West et le Chinois exilé loin de ses terres natales. Deux clans qui s’opposent de plus en plus violemment car les Blancs exploités revendiquant un meilleur salaire, la compagnie a fait venir, à leur grand dam et à leur colère, des Chinois prêts à travailler pour presque rien. Inéluctablement l’hostilité entre les deux communautés n’a fait que croître, les Blancs accusant les Asiatiques de leur voler leur emploi.
 

1927, un peu plus de quarante ans après les émeutes de Rock Springs dans le Wyoming, Addie rentre à Dire Draw qu’elle a fui  en septembre 1885, après avoir essuyé un coup de feu dans le ventre de la part de l’un des insurgés blancs qu’elle n’a jamais pu identifier même si, au fond d’elle-même, elle sait qui il est. Dans l’ancien camp des mineurs, elle est considérée comme une héroïne car elle a sauvé deux hommes lors de l’effondrement d’une galerie, ce, avec circonspection, à cause de sa relation avec les Chinois à l’époque du soulèvement. Elle, elle voudrait surtout rencontrer son mari qu’elle a abandonné après les émeutes, pour régler certain compte, et des Chinois survivants des insurrections pour évoquer ses amis disparus.
 

Elle vivait dans le Kentucky avec un père alcoolique qu’elle n’a pas pu abandonner quand sa mère est partie et quand son frère a, dû lui aussi, prendre la route de l’ouest. Mais, après le décès de ce père incapable de les nourrir correctement, elle a accepté de rejoindre son frère sur une concession qu’il avait acquise dans le Wyoming, mais ce bout de terrain était totalement inculte et ne pouvait pas faire vivre son propriétaire. C’est ainsi que son frère a rejoint la mine à Rock Springs et qu’elle est devenue, avec la complicité d’un Chinois Wing, chasseur de gibier pour les mineurs.
 

La vie qu’elle avait organisée avec son frère était bien misérable, elle leur permettait cependant de subsister dans une relative quiétude sur leur modeste lopin. Mais les événements allaient à nouveau lui être contraire, l’hostilité entre les mineurs blancs et chinois prenant de plus en plus d’acuité jusqu’à ce que l’émeute éclate et que les Blancs rasent le camp des Chinois, faisant de nombreuses victimes. Addie se trouva alors entre le fer et l’enclume, car la relation amicale qu’elle avait développée avec son complice de chasse prenait une forme de plus en plus sentimentale qui émouvait la communauté blanche et surtout le mari que son frère lui avait désigné et qu’elle avait épousé uniquement pour ne pas rester seule sur ce territoire hostile.
 

Ce texte, dont les chapitres s’assemblent progressivement au cours de la lecture, reconstitue la vie d’Addie qui pourrait symboliser le peuple de pionniers qui a donné naissance à ce nouveau territoire : l’histoire du peuplement du Wyoming, l’odyssée des pionniers qui ont mené une vie de misère et de souffrance pour arracher leur survie à cette terre peu généreuse et l’aventure méconnue de la communauté chinoise qui, à sa façon, a participé dans la douleur, elle aussi, au peuplement de ce territoire. Mais, c’est avant tout un grand livre sur la tolérance, le respect d’autrui et la différence, Addie apparaissant toujours comme la médiatrice entre les deux clans qui s’affrontent, malgré l’impossibilité qui semble s’opposer à un rapprochement entre ces deux peuplades.
 

Ainsi Brian Leung, qui pourrait être un descendant de cette Addie et de l’un de ses amis chinois qu’il met en scène dans ce roman, nous propose un texte très romanesque, une sorte de Roméo et Juliette déguisés en pionniers du Far West, tout droit sortis des pages d’Harrison, de McGuane ou de n’importe quel autre auteur figurant parmi la cohorte des écrivains américains qu’on classe habituellement parmi « les écrivains des grands espaces » ou «  les écrivains du Montana ». Une liste sur laquelle il pourra désormais figurer sans risquer de souffrir la comparaison avec ceux qui y sont actuellement inscrits, tant il maitrise le souffle des grandes plaines dans les pages de son texte.

 

Denis BILLAMBOZ


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2 septembre 2013 1 02 /09 /septembre /2013 08:05

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Je vous avais promis que je vous parlerais aussi d’histoire et comme la rentrée approche, il est temps de lire des ouvrages plus studieux pour se remettre dans le bain avant de plonger dans les dossiers qui vous attendent sur le coin de votre bureau. Je vous présente donc un ouvrage d’un historien français spécialiste de l’histoire de l’Amérique latine et de sa conquête et également biographe du grand conquistador Hernàn Cortés. Un ouvrage qui vous démontrera qu’il faut toujours se méfier de ce qu’on nous enseigne et qu’il faut toujours avoir un œil critique sur tout ce qu’on lit.
 


Cortés et son double

Christian Duverger (1948 - ….)


Bernal Diaz Del Castillo, simple soldat dans la troupe d’Hernàn Cortés lors de la conquête du Mexique, décide à soixante-dix ans de rédiger « L’histoire véridique  de la conquête de la Nouvelle-Espagne » pour rectifier la version de cette épopée proposée par Gomora et les chroniqueurs qui l’ont suivi sur la même voie. Après une analyse d’une grande rigueur scientifique, Christian Duverger démontre, que celui-ci ne peut pas être l’auteur de ce texte.  « Le rédacteur de l’Histoire véridique en sait trop pour continuer à se faire passer pour Diaz del Castillo ». Mais comment et surtout pourquoi l’histoire, la légende, a-t-elle pu faire de ce soudard presque illettré un génie précurseur de la littérature espagnole ? C’est en grande partie le propos de ce livre qui ne se borne pas à démontrer l’imposture mais qui surtout nous explique avec force détails comment et pourquoi cette imposture a été construite. Une aventure digne d’une légende, d’une légende fondatrice d’un mythe littéraire et d’une histoire qui attribue de façon formelle et définitive les exploits qu’il a accomplis au grand conquérant espagnol.


Cette mystification plonge ses racines dans l’opposition entre deux des plus grands hommes de leur temps l’Empereur Charles Quint, roi d’Espagne à cette époque, et Hernàn Cortés le grand conquistador. Charles Quint avait besoin de l’or du Nouveau Monde pour payer les guerres qu’il menait sur le Vieux Continent afin d’asseoir son autorité sur un immense territoire, Cortés voulait que ses mérites soient reconnus et récompensés à leur juste valeur. Le conquistador rêvait d’un état créole laissant une place aux autochtones, l’Empereur ne voulaient qu’asservir le Nouveau Monde pour disposer de ses richesses. Et Cortés craignait la méthode habituelle employée par Charles Quint qui consistait à récompenser ceux qui l’avaient servi par des bénéfices ou territoires et, ensuite, a les faire traduire devant le Saint Office pour malversation dans la gestion de ces biens confiés et le Saint Office. C’est l’inquisition et ses jugements impitoyables et sans recours.


Cortés a donc besoin d’authentifier et de légitimer ses conquêtes pour garantir ses possessions et même son existence et, comme il est déjà interdit d’écriture et de publication, il ourdit une machination infernale qui bernera jusqu’aux historiens les plus avisés pendant plus de quatre siècles. Il fallait impérativement qu’il ne puisse pas être identifié parmi les personnes qui ont donné corps à ce texte pour que son projet réussisse et qu’il puisse passer dans la postérité comme le grand conquérant qu’il a été et  transmettre ses biens à ses descendants. « Les citadelles de pierre sont faites pour être jetées bas, mais que peut le temps sur l’esprit ? »


La démonstration de Duverger est magistrale, la méthode historique ne semble souffrir d’aucun défaut, il faudrait connaître l’avis d’éventuels détracteurs pour pouvoir émettre une critique sur la méthodologie utilisée, sa démarche parait très rigoureuse, il ne laisse aucune piste inexplorée, il envisage toutes les réfutations et objections. Mais pour autant pouvons-nous le suivre jusqu’au bout de sa démonstration, ne s’est-il pas laissé un peu emporter par la fascination qu’il semble avoir pour le conquistador auquel il a, par ailleurs, consacré une biographie. Disons simplement que certaines projections, quelques suppositions, ne sont pas garanties même si l’ « Epilogue imaginaire » clôturant l’ouvrage est magistral. En définitive, je ne regretterai qu’une chose : que ce livre soit truffé de termes scientifiques comme si le texte était réservé à des lecteurs  avertis alors qu’il devrait intéresser un très large public comme semble l’indiquer le choix de la maquette éditoriale.


Ce livre est un excellent exemple de ce que doit être la critique scientifique d’un texte pour en exprimer la véracité et tout ce qu’il peut cacher dans le non dit, dans le tu, le dissimulé, le suggéré et même dans le transformé, le magnifié ou le « caviardé ». Mais, à mon sens, c’est surtout une formidable démonstration de la manière dont s’écrit l’histoire : comment naissent les légendes et les mythes, comment s’érigent les monuments, comment se tressent les auréoles et se constituent la gloire, la notoriété et la postérité.


On ne peut conclure sans souligner la montagne de notes, presque toutes en espagnol, et la profusion des sources bibliographiques ajoutées en fin de cet ouvrage qui semble être la destruction d’un mythe littéraire et peut-être la naissance d’un nouvel écrivain à ajouter parmi les fondateurs des lettres hispaniques qui aurait pu être aussi l’auteur du texte fondateur d’une nation créole au Mexique dès le XVIe siècle. 

 

Denis BILLAMBOZ
 

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26 août 2013 1 26 /08 /août /2013 08:34

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Vous avez certainement constaté que j’ai un petit faible pour la littérature caribéenne, le roman de Gary Victor que je vous propose aujourd’hui est encore une belle occasion de vous prouver mon intérêt et mon penchant pour cette littérature. Un beau et grand roman qui raconte la misère et la fatalité qui accablent Haïti, une moitié d’île entre la mer et le soleil, qui semble plutôt être destinée à connaître le bonheur et la joie de vivre… et pourtant les dieux s’acharnent sur ses miséreux qui se conteraient du soleil, de la musique et de presque rien d’autre.
 

Le sang et la mer

Gary Victor (1958 - ….)
 

A la frontière du roman réaliste, de la tragédie antique et de la légende mythologique, dans un syncrétisme mal défini entre l’obscurantisme religieux et le vaudou renvoyant aux croyances ancestrales, Gary Victor a écrit, au féminin, un roman sur la misère, la crasse, la putréfaction, l’absence totale d’hygiène, la pauvreté, le dénuement absolu, l’inculture, la prostitution, la corruption, la spoliation, la violence, tout ce qui fait actuellement de Port-au-Prince la capitale du premier pays noir à avoir obtenu son indépendance. Une histoire de sexe, fruit béni de l’innocence, seule monnaie d’échange pour cette jeunesse totalement démunie, une histoire de sexe sordide, une histoire de sexe pleine de tendresse, une histoire de sexe débordante de sensualité. Mais, à mon avis, il a d’abord écrit une épopée mythologique dans laquelle la belle déesse noire, courtisée par tous les dieux du pays, est victime de la beauté à laquelle elle n’a pas droit ; mais son frère, tel Poséidon maître des flots vengeurs, détient la puissance des océans capable de venger la déesse outragée. « Que la mer était mon souffle et que mon souffle était la mer, petite sœur ». Une parabole qui pourrait s’adresser au peuple noir, héritier légitime de ce sol qui devrait lessiver le pays en un gra


Dans un bidonville de Port-au-Prince, Hérodiane, belle indigène à la peau d’ébène, se vide de son sang après un avortement qui a mal tourné. Elle attend,  sans trop y croire, son petit ami aux yeux bleus et à la peau presque blanche que son frère est allé chercher car ils n’ont pas le moindre sou pour payer un médecin, appeler un taxi, ou transporter la jeune fille dans un centre de soin. Le frère a promis à la mère, sur son lit de mort, qu’il veillerait sur sa sœur et il ne veut surtout pas renier son serment. En attendant son sauveur, la fille attend la mort qu’elle sent de plus en plus l’emporter, en se remémorant leur parcours depuis leur arrivée dans la ville après la mort de leurs parents.


Ces deux jeunes gens, nés dans un village de la côte, ont échoué dans ce bidonville accroché à une paroi abrupte de la capitale, après que le père est décédé d’un malaise suite à la spoliation de son lopin par un sénateur véreux et que la mère, rongée par la tuberculose, l’ait suivi dans la tombe. Le frère débrouillard, pour tenir son serment et soustraire sa sœur si belle à la prostitution, lui paie des études avec son petit commerce mais surtout grâce à ses relations. Si Hérodiane échappe au commerce de ses charmes, le commerce qui est souvent la seule solution possible pour les filles, et parfois les garçons, de subsister sur cette moitié d’île maudite, elle ne se dérobera pas à l’amour d’un fils de bonne famille qui lui donnera du plaisir mais ne pourra jamais lui offrir un avenir, simplement parce qu’elle n’appartient pas à la bonne caste et qu’elle n’est même pas de la bonne couleur.


L’écriture de Gary Victor est d’une grande empathie, elle prend le lecteur par la main et l’emmène dans son monde avec douceur et tendresse même si la violence, le cynisme, la douleur et même la cruauté constituent le  quotidien des héros de ce texte. On a parfois l’impression que l’auteur charge un peu trop la barque de ces deux jeunes innocents mais l’histoire nous montre qu’en Haïti, le malheur est toujours plus lourd que ce que l’on peut imaginer. On a l’impression d’évoluer dans la misère la plus crasse, la plus sordide, dans un océan de corruption et de violence et que le pouvoir, loin de chercher des solutions à ces maux calamiteux, ne pense qu’à s’enrichir en organisant la misère pour en tirer profit. « Nous plantons de la misère, nous cultivons de la misère et nous récoltons de l’or. »


Cependant, n’oublions pas qu’avant d’être le maître des flots, Poséidon était le détenteur des forces telluriques et qu’il avait la fâcheuse habitude de secouer la terre pour passer ses colères.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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Haïti, un destin singulier

 

 

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19 août 2013 1 19 /08 /août /2013 08:03

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J’ai eu la chance, en avril dernier, d’être invité par un ami à l’enregistrement d’une émission radio organisée par Remue.net à l’intention de Quidam Editeur, une petite maison d’édition qui ne publie que des textes d’une grande exigence. Elle présentait à cette occasion trois de ces poulains : Philippe Annocque, celui qui m’a invité, Jacques Josse dont j’avais déjà lu le livre présenté et Catherine Ysmal une excellente auteure française résidant depuis très longtemps à Bruxelles. Un moment d’enchantement que je voudrais vous faire partager avec ce commentaire de ma lecture de Catherine Ysmal.

 

Irène, Nestor et la Vérité

Catherine Ysmal


 « J’aimerais dire la vérité. Ce salut dans les mots. Mais quel salut ? Je sais que rien ne sauve. Les mots sont victimes d’eux-mêmes, comme je le suis. A eux la raclée que je fous. Salauds de mots. » Irène  enfermée, étouffée, dans un silence qu’elle semble plus subir que souhaiter, ressent des sensations nouvelles. Elle émerge par bribes du terrible chaos dans lequel un violent choc l’a précipitée. On comprend très vite que Nestor l’a frappée un peu plus fort que les autres fois et qu’elle sort péniblement, sensation par sensation, du néant dans lequel elle était immergée. Progressivement, ces sensations lui évoquent des choses qu’elle a connues avant, elle se souvient peu à peu de son existence avec Monsieur, de ses évasions avec Alice, de ses peines, de ses douleurs, de ses désirs… et le sentiment qu’ils n’ont pas compris sa différence, qu’à tort ils la croyaient folle.


Ce texte polyphonique, récité tour à tour par les membres d’un trio rituel : Irène, épouse, Nestor, époux, et Pierrot amant improbable, témoin effectif porteur d’une certaine part de vérité, évoque la déconfiture du couple qui se défait progressivement jusqu’à sa destruction. Une décomposition due à l’incompréhension qui existe entre les deux époux, résultant de leur difficulté à mettre des mots communs sur des sensations qu’ils pourraient partager s’ils savaient, s’ils pouvaient, user des mêmes mots sur les mêmes ressentis. A chacun sa vérité, à chacun sa manière d’exprimer ce qu’il ressent sans que l’autre le comprenne forcément. Les mots qui s’élèvent entre les êtres ne rendent pas toujours les ponts possibles, ils sont souvent coupables de l’impossibilité de communiquer comme ils ont rendu Irène muette. Nestor l’a réduite au silence en exigeant d’elle un langage qu’elle ne possède pas, en lui demandant des mots qu’elle ne connait pas.


Dans ce texte très travaillé, très moderne, très novateur, de grande qualité, Catherine Ysmal démontre comment le langage devient le" deus ex machina" de la décomposition de ce couple. Un couple que l’auteur utilise comme l’illustration de la difficulté d’employer un vocabulaire commun pour rassembler, réunir dans une même pensée, des êtres différents. Un réquisitoire contre l’usage d’un langage banalisé, standardisé qui ne sait que promulguer une pensée unique, meilleur outil d’un pouvoir totalitaire. « Les définitions ne sortent pas de nulle part mais d’un monde, d’une organisation sociale ; de pouvoirs, d’une histoire qui se construit. Ils ne sont pas neutres. »


« Je ne peux pas y croire à ta vérité

Je ne peux pas y croire au malheur

Au malheur de la vérité »

 

Denis BILLAMBOZ


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12 août 2013 1 12 /08 /août /2013 08:06

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AVEC LE TEMPS

 

LA JALOUSIE

 

 

Léo, il m’a souvent agacé mais j’ai toujours succombé devant son immense talent de poète, son don  musical et ses interprétations magistrales. Aujourd’hui, je vous propose donc la lecture d’un petit recueil de poèmes édité il y a quelques semaines seulement. L’occasion aussi de vous dire que je ne parlerai pas que de romans, je vous présenterai aussi de la poésie, même si je n’en lis pas assez à mon goût, de l’histoire, c’est ma formation, et des livres témoignages quand ils apportent réellement quelque chose à la réflexion ou la connaissance, et…

 

Poète … vos papiers ! *

Léo Ferré (1916 – 1993)

 

« La poésie contemporaine ne chante plus. Elle rampe. Elle a cependant le privilège de la distinction, elle ne fréquente pas les mots mal famés, elle les ignore. » Léo a compris depuis longtemps que la poésie perdait son aura, qu’elle s’abimait dans une certaine facilité : « Les écrivains qui ont recours à leurs doigts pour savoir s’ils ont leur compte de pieds ne sont pas des poètes : ce sont des dactylographes ». Il n’aime pas qu’on plaisante avec l’alexandrin, « la poésie contemporaine qui fait de la prose en le sachant », « l’alexandrin est un moule à pieds. On n’admet pas qu’il soit mal chaussé, traînant dans la rue les semelles ajourées de musique. »

« La poésie libérée c’est du bidon

Poète prends ton vers et fous lui une trempe

Mets-lui les fers aux pieds et la rime au balcon

Et ta Muse sera sapée comme une vamp. »
 

Chez Léo la rigueur de l’alexandrin s’accouple avec l’anarchie du texte dans des vers d’une grande sensualité, des vers charnels, des mots qui font l’amour, des rimes qui chantent. Des mots comme des gifles, comme des lamentations, comme des caresses, comme des pleurs, des vers qui copulent en une orgie littéraire, en une danse païenne comme un ballet de « Walpurgis », des vers à faire pleurer sur des airs de jazz ou de blues ou des vers guillerets à faire valser sur un air d’accordéon. Des vers qui crèvent la faim et qui veulent pendre les bourgeois à la lanterne.


« Et qui viv’nt en rêve

Pour gagner du temps. »


Mais si le poète hurle, crie, invective, pleure, se lamente, il faut aussi, sous sa carapace écorchée, faire sourdre les élans de tendresse qu’elle masque mal, la fragilité du poète, sa sensibilité à fleur de peau.


« Quand la raison n’a plus de raison

Et qu’nos yeux jouent à s’renverser

Et qu’on n’sait plus qui est l’patron

Quand la raison n’a plus raison »


Le verbe copule avec l’anarchie et le poète prend son pied, hanté par le sexe jusqu’à la débauche, poursuivi jusqu’au fond des bouges les plus louches, il bouffe du curé avec un appétit orgiaque, se déchaînant dans « L’opéra du ciel », vomissant son désespoir à la face de ce Bon Dieu qu’il rejette mais qu’il ne cesse d’invoquer car la mort l’obsède comme une vague d’angoisse, comme une invitation au voyage au pays de Satan. Il rejette l’ordre établi et les institutions qui broient les individus dans un magna de société dépersonnalisée, pétrifiée dans son académisme, « Il se meurt doucement d’Académie française ».

Eh oui Léo on pourrait, nous aussi, interpellé Popaul et lui demander dans une complainte d’un autre temps :


« Qu’as-tu fait Popaul, qu’as-tu fait

 De Saint Germain-des-Prés ? »

 

Mais rien n’est définitivement perdu, le poète nous a laissé quelques vers, quelques belles rasades d’espoir à ingurgiter, sans modération,  jusqu’à l’ivresse :


« Je suis la raison d’espérer

De l’anarchiste et du poète

Et je tiens leurs idées au frais

En attendant qu’on les achète »

 

 * " Poètes...vos papiers " de Léo Ferré chez Belfond

 

Denis BILLAMBOZ


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5 août 2013 1 05 /08 /août /2013 08:04

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Nous avons parcouru le monde à travers les livres pendant près de deux ans, je vous propose aujourd’hui de partir à la découverte de textes souvent méconnus malgré leur grande qualité. Chaque semaine, je vous présenterai donc une lecture récente ou ancienne, peu importe les effets de mode, d’un auteur français ou étranger. Comme la littérature n’a pas de frontière, le talent non plus, je me laisserai guider par le seul talent des auteurs que je rencontre au hasard de mes vagabondages dans le monde des livres. Et pour commencer cette rubrique, j’aimerais vous proposer ma lecture du dernier livre d’Armelle qui mériterait un grand succès de librairie car c’est un très beau texte, d’une grande qualité littéraire et une belle histoire.
 

 

Le jardin d’incertitude

Armelle Barguillet Hauteloire

 

Ce  texte, au début, policé, académique, lisse, fluide, à peine vieilli, comme un vieux livre qu’on relit à la manière dont on réécoute un ancien vinyle adulé bien des années auparavant, prend progressivement un ton plus ferme, plus dur, balançant même entre cynisme et désillusion. Mais c’est, avant tout, à mon avis, un livre, non pas testament car il y en aura certainement d’autres sous la plume d’Armelle Barguillet, mais tout de même un livre bilan qui pourrait révéler en filigrane quelque douleur mal éteinte ou des plaies pas totalement cicatrisées. Un récit qui laisse apparaître une certaine dose d’amertume vis-à-vis de l’humanité trop pragmatique, pas assez affectueuse, pas assez généreuse, pas assez désintéressée, et même une pointe d’aigreur et un peu de déception. Un texte d’un réalisme presque froid montrant les limites des espérances juvéniles qui se brisent inéluctablement sur les travers de l’humanité. Je sais que ce livre a connu une première ébauche il y a déjà bien des années et je suppose que le changement de ton peut être imputé au temps qui s’est écoulé entre le début et la fin de la rédaction de ce roman.

 

Sur les bords de la Loire, dans son manoir décrépi, Anne-Clémence, une jeune femme qui a vu les siens partir ou disparaître, écrit ses souvenirs : son enfance avec ses parents et sa grand-mère entouré d’une importante maisonnée, son départ à Paris, ses études, son premier amour, son mariage, sa volonté, ses espoirs, l’échec de ce mariage… Elle décrit un monde, comme celui de Proust, qui tire vers sa fin, une société en voie de disparition, une aristocratie qui passe la main à la bourgeoisie enrichie dans les affaires. Pendant ma lecture, à un certain moment, encore vers le début, je lisais tranquillement sans me préoccuper réellement de l’auteur mais plutôt du texte, quand j’ai eu comme l’impression d’être à Combray, ou dans Combray dont je lis parfois quelques pages avant de m’endormir. J’ai ressenti cette même douce nostalgie, cette même musique dans le texte, cette atmosphère à la fois familiale et campagnarde. Armelle ne peut pas dissimuler son admiration pour le maître, elle est écrite dans le marbre du texte.

 

Anne-Clémence explore son arbre généalogique où elle ne trouve pas que de la tendresse, elle y rencontre aussi de la dureté et même parfois un peu de cruauté. Un arbre généalogique double : celui de l’état civil et celui qui se construit dans les draps où ailleurs où les corps peuvent s’unir au risque de procréer ; Armelle n’hésite pas à soulever la couette pour exhiber toutes les turpitudes qui animent la vie et gouvernent souvent le monde.

 

Avec son écriture  fluide et souple coulant comme un frais ruisseau normand charriant  des mots que nous avons presque oubliés, des mots goûteux, gourmands, qu’on déguste avec un grand plaisir tant le vocabulaire est riche, Armelle raconte la fin de cette société campagnarde, l’avènement d’un monde nouveau où les jeunes femmes comme Anne-Clémence ont bien des difficultés à trouver leur place. Elle a aussi un art consommé du portrait, de l’analyse psychologique et un vrai talent pour évoquer la sensibilité aussi bien que les émois de la chair. Toutes les qualités nécessaires pour dessiner le parcours initiatique d’une jeune fille née d’une famille qui avait vécu plus pour les apparences de son rang que pour ce qu’elle était réellement. Je n'aurais pas cru qu’Armelle aurait tant d'audace dans certaines évocations et qu’elle aborderait les sujets essentiels de l'existence avec une telle franchise et une telle lucidité. J'ai pensé à certains moments à DH Lawrence quand elle parle de cette femme libre qui assume totalement sa vie et ses désirs - très beau personnage - comme Constance Chatterley. Elle a bien fait de laisser mûrir ce livre qui n'aurait peut-être pas eu la même dimension il y a dix ou quinze ans, on sent bien tout ce que la vie lui a apporté - des joies et des épreuves - toutes ses déceptions, ses désillusions mais aussi ce refus de se résigner, cette volonté de repartir au combat en faisant table rase du passé.

 

Armelle a bien compris ce que d’autres comme moi pourraient objecter après la lecture de ce roman, aussi a-t-elle pris les devant pour désamorcer les critiques : « Certes, je veux bien admettre que tout a déjà été conté, des bonheurs et malheurs de l’homme, de ses amours et de ses désamours, des guerres et de leurs conséquences, mais je crois que nous sommes arrivés à la fin d’un monde ou d’une civilisation et que chaque moribond est en droit d’être veillé ». Alors veillons en cherchant quelques certitudes dans ce jardin où le vice fleurit hélas mieux que la vertu.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

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La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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