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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 09:56

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Cet article a été rédigé en octobre 2011, mais il me semble plus que jamais d'actualité ... 

 

Pourquoi ne pas se poser la question et tenter de l'élucider, en se demandant, par la même occasion, si le rire n'est pas davantage conformiste que libérateur ? Kierkegaard reconnaissait que l'ironie était la marque du solitaire : " Quand l'ironie devient collective - écrivait-il - on passe à autre chose, à cette grossièreté de la foule qui sanctionne ce qui la dérange ". On croit souvent que le rire est une expression de l'indignation, qu'il montre du doigt les injustices et les abus, que l'on rit de ce qui est répréhensible, choquant, grotesque, inconvenant. On le sait depuis Bergson : le rire précède de peu l'insensibilité ; il fait donc mauvais ménage avec la colère. On peut raconter des blagues sur le tyran, cela ne l'atteint pas : le plus souvent, dans le même mouvement, le rieur brise le ressort de sa révolte. En définitive, le rire dénonce les ridicules, nullement les fautes.

 


Tourner en ridicule le Christianisme ou l'Islamisme ou un grand de ce monde, est-ce que cela leur donne tort ? Car qui rit de tout, ne s'indigne plus de rien, ou, pire, ne respecte plus rien. Est-ce du ridicule qu'il faut se garder ou de la violence : violence des propos, des attaques verbales, des préjugés, des a priori ? Il n'est pas dit que les esprits y gagnent en liberté. Bien au contraire ! La liberté de la presse ne garantit pas la liberté des esprits. La relaxe obtenue, jadis, par le journal Charlie Hebdo nous rassure sur cette liberté de la presse, mais la question reste posée sur la liberté en tant que telle et sur la capacité du rire à être libérateur. Cette culture de la dérision, que nous entretenons avec une certaine complaisance, nous rend-t-elle plus libres, plus efficaces, plus clairvoyants ? Rire à bon compte, n'est-ce pas réducteur ?  On se cache alors derrière le rire comme derrière un écran. Le rire de dérision offense toujours et ne résout pas.

 

 

Et la caricature, qui est le propre de la dérision, ne s'efforce-t-elle pas de rendre visible, en l'agrandissant, tout mouvement de l'être, réalisant ainsi des déformations et disproportions, art de l'exagération et de l'outrance par excellence ? Nous voyons alors le comique s'opposer à la grâce et à la beauté et s'accommoder à bon compte de la raideur, voire de la laideur. Le rire devient ainsi une brimade sociale. Il est là pour inventer un mode de correction dont on use volontiers à l'égard des petites sociétés qui se forment au sein des grandes. A l'insociabilité supposée des personnages visés s'érige l'insensibilité des censeurs. " Le rire ne peut pas être absolument juste - écrivait Bergson - répétons qu'il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d'intimider en humiliant. Il n'y réussirait pas si la nature n'avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d'entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout du moins de malice. Peut-être vaudra-t-il mieux que nous n'approfondissions pas trop ce point. Nous n'y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d'expansion n'est qu'un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s'affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer le personnage d'autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption, nous démêlerions d'ailleurs bien vite un peu d'égoïsme, et, derrière l'égoïsme lui-même, quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant... quelle amertume". En effet, peut-on se permettre de ne pas penser comme tout le monde ?

 

A l'évidence, le sarcasme ne peut rien contre le fanatisme, celui-ci n'étant jamais qu'une arme de dérision... dérisoire. Il est vrai, par ailleurs, que la caricature annihile toute forme de confiance, si bien que, contrairement à ce que nous serions tentés de croire, le scepticisme ne neutralisera jamais aucun fanatisme. Il aurait même tendance à l'exacerber. La seule chose que l'on puisse opposer à l'excès est la modération, au fanatisme .... le discernement, ce qui manque trop souvent, hélas ! à nos élites. 

 

Armelle Barguillet Hauteloire

 

 

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 09:22

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Qu'est-ce que le bonheur, qu'entend-t-on par être heureux, nager dans le bonheur ? Il y a déjà le plaisir, la joie, la satisfaction, alors le bonheur de quelle façon est-il autre, de quelle façon se singularise-t-il, comment savoir que nous sommes heureux ? Et être heureux, ne serait-ce pas seulement ...ne pas être malheureux ? Autant de questions que nous sommes en droit de nous poser, tant il est vrai que l'on parle beaucoup du bonheur sans très bien savoir le définir, sans savoir si nous l'avons jamais éprouvé, s'il est chimère ou réalité ?

 

L'optimisme de ceux qu'on a appelés au XVIIIe siècle  " les philosophes" a placé le bonheur dans le développement des "Lumières", c'est-à-dire dans le développement de la connaissance et de l'intelligence. Après s'être appliqués à libérer les esprits de tout ce qu'ils considéraient comme des préjugés, ils ont pensé affranchir les individus de toutes les servitudes, les oppressions, les despotismes, et ont eu une confiance illimitée dans  " le progrès".



Deux ouvrages de Rousseau sont centrés sur le bonheur : L'Emile et La Nouvelle Héloïse. Selon le philosophe, l'éducation de l'enfant devait le rendre heureux. C'était une première approche de ce bonheur tant souhaité. Pour qu'il l'éprouve, il fallait donc laisser l'enfant se développer, jouer, se promener, apprendre librement. L'idée dominante était que la nature humaine est foncièrement bonne et, par conséquent, ne présente aucun obstacle au bonheur individuel. En quelque sorte, le bonheur serait de pouvoir faire ce que l'on veut, comme on le veut, quand on le veut. Vision simpliste des choses que la vie s'est empressée de démolir, car le bonheur est chose plus complexe et mystérieuse que certains ont bien voulu le laisser entendre. Par exemple un Président de la République, qui ambitionnait de contribuer au bonheur des Français, ne fit, en définitive, que des lois pour les contraindre davantage.

 


Le bonheur humain peut-il être une organisation parfaite de la société telle que Charles Fourier, théoricien socialiste l'espérait au début du XIXe siècle, le fruit de l'usage de la raison et de la recherche de l'intérêt bien compris ?  Dans Les frères Karamazov de Dostoïevski, le personnage du Grand Inquisiteur croit que le salut promis aux hommes est la réalisation d'un royaume terrestre de justice, d'amour, d'équité pour tous. Puis, il s'aperçoit que bien peu d'entre eux sont capables de répondre à cet appel. Aussi renonce-t-il à ce rêve déraisonnable pour entreprendre une tâche plus humaine : l'établissement d'un ordre terrestre tel que les hommes puissent l'envisager comme accessible, même si une part de leur liberté est entre les mains de quelques maîtres qui se chargent d'aménager et d'organiser rationnellement leur condition.

 

D'importants textes bibliques développent l'idée que le bonheur a un caractère aléatoire, hasardeux, improbable. Les guerres, les maladies, les injustices, les famines semblent, en permanence, compromettre le bonheur de l'homme sur la terre. On a parlé de ce monde comme d'une vallée de larmes où le bonheur n'est concevable que dans un autre monde.  Shopenhauer, philosophe du XIXe siècle, rappelait que, durant sa vie, l'homme oscille en permanence entre souffrance et ennui. Selon lui, le bonheur était inaccessible. Aussi fallait-il s'appliquer à ne pas ajouter au malheur en pratiquant la bienveillance et la compassion et trouver, pour soi-même, la paix intérieure en s'exerçant, comme les sages de l'Inde, au détachement et au renoncement des désirs.

Aristote, son prédécesseur, était plus optimiste. Il estimait que le plaisir est un élément du bonheur mais qu'il n'en est pas le tout. Il s'ajoute à l'acte comme la beauté s'ajoute à la jeunesse. Un homme n'est heureux que s'il vit conformément à sa nature et se tient à l'écart des perversions de l'esprit et de la chair. La vie heureuse est une continuité d'actions que la raison accompagne - écrivait il.  La pratique de la vertu ajoutait un élément supplémentaire en procurant la force de supporter les privations et les inconvénients dont la vie ne cesse de nous affliger.

 

 
L'intellectualisme de Spinoza n'a pas séparé la parfaite connaissance de la vertu et la vertu du bonheur. L'homme, participant de l'essence infinie de Dieu, se sait éternellement uni à la substance divine et l'amour intellectuel de Dieu est sa béatitude. Pour Kant, la recherche du bonheur ne devait être en aucune façon le mobile de la vertu. L'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme devaient représenter des postulats suffisamment importants pour que nous lui sacrifions le bonheur. Il est vrai que les Grecs avaient déjà eu conscience que le bonheur, en tant qu'état imperturbable et définitif,  n'appartenait pas aux mortels.  A travers l'histoire, les philosophes ont toujours été convaincus que la vie des êtres soumis au temps, au changement et à ses aléas, était incompatible avec le bonheur absolu, que celui-ci était une conquête toujours fragile, que certains de ses éléments ne dépendaient pas de nous et que nous restions exposés aux bons et aux mauvais coups du sort. Ils ont toujours souligné que le bonheur ne pouvait pas se confondre avec le plaisir, qu'il ne se séparait pas de la moralité, qu'il s'accordait avec les aspirations les plus nobles et les plus élevées. En effet, la permissivité ne rend pas l'homme heureux. On dit de certaines personnes qu'elles ont des natures heureuses, comme s'il y avait une prédispositions au bonheur. Peut-être la recette est-elle simplement de ne pas envier celui des autres...

 

Le bonheur nous tombe rarement dessus comme le malheur. On ne sait d'ailleurs pas très bien pourquoi et comment nous sommes heureux. Ce n'est pas une immersion subite comme le sont la joie et le plaisir ; plutôt un état où les éléments, qui nous composent, paraissent être en accord les uns avec les autres. Est-ce l'amour, la réussite professionnelle, une santé à toute épreuve qui concourent à composer ce subtil équilibre ? Je crois que sa définition est impossible pour la bonne raison que le bonheur n'est semblable pour personne, car particulier à chacun. Certains vous diront qu'ils ont éprouvé du bonheur dans des situations difficiles, voire problématiques, simplement parce que de se sentir en mesure de les surmonter leur communiquait un sentiment de plénitude et que cette satisfaction-là s'apparentait au bonheur. Ne cherchons pas non plus à le traquer, ce serait une quête perdue d'avance. Ne tient-il pas à la fois de l'harmonie intérieure et de quelques opportunités extérieures ! On ne s'étourdit pas de bonheur comme on s'étourdit de plaisir ; on s'apaise et se rassure à son contact, on goûte alors à la saveur rare de la sérénité et on l'éprouve sans pouvoir le partager, tant il ne relève que de nous-même.

 

Néanmoins, l'aspiration au bonheur ne se laisse pas décourager. Elle reste au coeur de chacun, profonde, universelle, incoercible, fermement liée à l'exigence de voir réunis bonheur et vertu et de s'alimenter à la flamme de la sagesse et de la raison. Le bonheur ne se décrète pas mais se secrète comme un suc et c'est pour cela qu'il reste personnel, que chacun le ressent, le perçoit selon sa nature et que l'on ne peut en aucune façon le quantifier ou le cerner. Il est au secret du coeur ce quelque chose qui ressemble au contentement, à la plénitude. Il n'est pas en soi absence de malheur, mais plus précisément quiétude de l'esprit, harmonie et concorde de ce qui compose l'étoffe intime de notre être.

 

" J'ai senti que le bonheur était proche, humble comme un mendiant et magnifique comme un roi. Il est toujours là ( mais nous n'en savons rien ), frappant à la porte pour que nous lui ouvrions, et qu'il entre, et qu'il soupe avec nous ".

 

Julien Green  ( Journal - 1940 )

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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15 décembre 2011 4 15 /12 /décembre /2011 10:09

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Les mélodies que l'on entend sont douces,
mais celles que l'on n'entend pas sont plus douces encore :
aussi, tendres pipeaux, jouez toujours,
non pas à l'oreille sensuelle, mais plus séduisants encore
modulez pour l'esprit des chants silencieux.

 

Keats ( Ode à l'urne grecque )

 

Dérivé du mot image, en latin imago, imagination est de la famille étymologique du verbe imiter qui signifie reproduire ce que l'on a perçu. Mais, si nous réfléchissons plus avant, imaginer ne serait-ce pas plutôt la faculté de reformer différemment ce que l'on voit, de le modifier au gré de notre fantaisie ?

 

" Si une image présente ne fait pas penser à une image absente, il n'y a pas imagination", écrit Gaston Bachelard dans "L'air et les songes". Alors qu'est-ce que l'imaginaire et qu'est-ce qu'imaginer ? On pourrait envisager qu'imaginer est une façon particulière de voyager dans sa pensée, de concevoir, d'inventer des images, des formes ou des figures nouvelles, car c'est la loi même de l'expression poétique que de transgresser l'ordre des choses, de s'octroyer la liberté de voguer à sa guise sans plus se référer à des idées précises, en quelque sorte une façon de s'affranchir des concepts habituels de l'esprit. En règle générale, l'imaginaire ne relève ni du domaine de la sensation, qui est un phénomène subi, ni de celui de la perception, sinon ce ne pourrait être que d'une perception d'absence. Imaginer, ce serait poser le réel en néant, néantiser ce qui est.

 

" Tout imaginaire paraît sur fond de monde, mais réciproquement toute appréhension du réel comme monde implique un déplacement caché vers l'imaginaire. Toute conscience imaginante maintient le monde comme fond néantisé de l'imaginaire et réciproquement toute conscience du monde appelle et motive une conscience imaginante comme saisie du sens particulier de la situation " - nous dit Jean-Paul Sartre.

 

Le philosophe Alain a montré, pour sa part, en quoi une image diffère d'une perception, parce que dans la perception la chose est inépuisable, alors que l'imaginaire ne peut pas être observé ; imaginer, c'est envisager un être ou une chose absent, c'est sortir de ce qui est donné ici et maintenant. " Il n'y a point d'images, il n'y a que des objets imaginaires" - précise Alain.
 


Pour Platon, par exemple, l'image n'est qu'un second objet, une réplique, une perception passée qui redevient présente sans être semblable pour autant. Similitude avec ce qui a été, statut paradoxal à classer entre l'être et le non-être, glissement du réel vers le non-réel. Ce que nous percevons, soulignait-il, n'est plus la réalité vraie, puisque nous sommes déjà dans un monde d'apparence. Pour lui, le vrai monde, le monde supérieur ne pouvait être que celui des idées. Il faut se rappeler que Platon, contrairement à Aristote, supposait que les idées nous précédaient et existaient de toute éternité. A partir de cette supériorité de l'idée sur l'image, Platon envisageait trois mondes : le monde des concepts, le monde dans lequel nous vivons et le monde des artistes qui est celui de l'illusion et du simulacre, un monde d'autant plus dangereux que l'homme est sensé céder facilement à la magie des artifices.
 


Pascal n'était pas très éloigné de cette vision des choses, lorsqu'il écrivait : "C'est cette partie décevante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité si elle était infaillible de mensonge. Mais, étant le plus souvent fausse, elle ne donne aucune marque de sa qualité, marquant du même caractère le vrai et le faux".
 

Le philosophe reprochait à l'imagination de troubler notre raison et de fausser notre jugement qui ne savait plus alors discerner et apprécier. Quant à Descartes, il considérait l'imagination comme le degré le plus bas de la pensée. Elle n'était jamais qu'une modalité qui ne s'expliquait que par sa relation étroite avec le corps (sensation), celui-ci ayant le pouvoir d'activer l'imaginaire. Si bien qu'il n'attribuait à l'imagination que des images en corrélation directe avec les sens. Malbranche ne l'appelait-il pas la folle du logis ? Mais s'il peut en être ainsi de l'imagination dite reproductrice, qui nous transporte ailleurs mais parfois à la dérive et nous divertit à bon compte, qu'en est-il de l'imagination créatrice qui n'adhère plus au réel, crée des images inédites, tisse un réseau d'actualités innovantes et initie un voyage au pays de l'infini ? Pour celui qui réfléchit, elle est un mirage mais un mirage fascinant, imposant - nous dit Bachelard - le réalisme de l'irréalité. Elle prend alors les allures d'un "psychisme précurseur" qui projette des impressions intimes sur le monde extérieur. Ne serait-elle pas alors la reine des facultés, celle qui permet au poète et à l'artiste en général d'entrer dans le monde des correspondances ? Désormais, l'esprit invente, consent au fictif, c'est-à-dire à ce qui n'est pas, tant il est vrai que nous ne pouvons pas vivre sans ces contrastes et variations qui tendent tous à modifier les choses. C'est une forme de liberté face au réel qui tient le monde à distance et fait preuve d'une dynamique novatrice, tant et si bien que même le savant, l'inventeur ont eu, à un moment ou à un autre, recours à elle.

 

Il est évident que cette imaginaire-là se situe bien au-delà du psychologique. On doit donc trouver une filiation régulière du réel à l'imaginaire, car comment oublier l'action signifiante de l'image poétique ? Elle n'est autre qu'un sens à l'état naissant. Son rôle est de notifier autre chose et de faire rêver autrement. L'image littéraire, c'est-à-dire l'image créatrice, ne vient pas habiller une image nue mais donner la parole à une image muette, finalisant un désir humain. Cette faculté nous aide à mieux comprendre dans quelle mesure notre conscience peut être envahie, habitée, voire submergée, par des productions différentes de celles habituelles de l'esprit. Tous les arts ont été inventés pour perpétuer un moment d'éphémère où le non-réel se laisse capturer. D'ailleurs ne serait-il pas plus judicieux de parler d'imagination novatrice ?


Mais pour quelles raisons les hommes aspirent-ils à ce point à quitter la réalité ? Simplement parce qu'elle est frustrante, qu'elle ne parvient pas à satisfaire leurs désirs. Le fantasme, le rêve, l'art témoignent de ce processus de compensation. L'imagination fait partie de l'économie de la vie. Elle reste consciente, contrairement à la folie, et elle n'est nullement pathologique. Privés d'elle, nous ne saurions vivre, parce qu'elle est une source de création permanente qui produit des images originales et vivantes : - " On les éprouve dans leur lyrisme en acte ; elles donnent - et tout particulièrement les images littéraires - une espérance à un sentiment, une vigueur spéciale à notre décision d'être une personne, une tonicité même à notre vie physique" - ajoute Bachelard, qui poursuit : - " Le livre qui les contient est soudain pour nous une lettre intime ".

 

Ce rapport très particulier entre l'imaginaire et le réel est celui qui relie le pouvoir créateur de la pensée de l'homme à sa situation de créature limitée, à cette finitude qui le rend dépendant du monde extérieur. En l'homme se trouve donc une faculté centrale qui peut devenir la folle du logis si l'on n'y prend garde, mais sait se hausser, dans la mesure où elle est régulée, jusqu'à l'art qui est en nous la manifestation d'une puissance essentiellement créatrice. Cette faculté produit des schèmes. Un schème est une méthode, un dynamisme d'où fusent les idées. Kant écrit : " C'est un art caché dans les profondeurs de l'âme humaine". Et Nabert : "Nous avons donc une imagination pure, comme pouvoir fondamental de l'âme humaine qui sert à priori de principe à toute connaissance". Elle est, en conséquence, le signe absolu qu'en l'homme existe des ressources mystérieuses qui le dépassent.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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28 septembre 2011 3 28 /09 /septembre /2011 08:31

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De retour d'un séjour à Venise, où tant de merveilles incitent à la méditation, comment ne pas être interpellé par cet héritage que la « Sérénissime » a légué au patrimoine de l'humanité. Nous le devons à cette république si particulière et unique en son genre qui a fait la preuve, dans la durée, de son efficacité. Une inégalable prospérité dans la longévité. Mille ans d'histoire grâce à son génie commercial, diplomatique et militaire. Si aucun système de gouvernement n'est parfait, celui-ci reste un exemple et un cas d'école. Située aux confins de l'Adriatique, dans une zone lagunaire et marécageuse, rien à priori, prédisposait ses premiers arrivants à bâtir une telle cité. Il fallait de l'audace pour oser construire sur pilotis une ville faite pour durer, en y conjuguant avec persévérance tant de talents. Lorsque Venise prend naissance au VIIIe siècle, qui aurait pu prédire que son rayonnement perdurerait jusqu'à la fin du XVIIIe ? À la veille d'une révolution en Europe occidentale, qui bouleversera le monde et contribuera à sceller son propre sort, n'est-ce pas déjà un de ses mérites d'avoir eu la sagesse de préférer une évolution positive à une révolution fatalement destructrice ? Le véritable acte de naissance de la Cité date de 8ll, lorsque le doge Agnello Partecipazio établit son palais dans le sestier ( quartier ) du Rialto. Venise est partagée en six sestiers. Saint Marc devient le patron de la ville afin de marquer l'affirmation d'une indépendance spirituelle vis- avis de l'Orient. Le pacte de Lothaire, après la paix de Nicéphore en 8I4, confirme l'autonomie de Venise entre les empires byzantin et franc. Une indépendance qui posera les bases de son essor. C'est peu après l'an mille que commencent à s'ériger de somptueuses demeures à proximité du palais ducal et du Grand Canal, conçues à la fois pour l'apparat et le commerce des quelques deux cents familles qui constitueront le noyau d'un système original de gouvernance, dont la stabilité contribuera à développer de fabuleuses richesses. Un patrimoine qui ne cessera de croître et agrémentera la cité des mers d'une oeuvre monumentale, lui valant son qualificatif de Sérénissime.

 

Mille ans d'une histoire presque sans nuages, quand on juge au résultat. Mais revenons aux faits marquants de son histoire, autrement dit ceux de sa République, comparable à aucune autre. Si tant de succès commerciaux et diplomatiques ont jalonné son passé, ce n'est pas un hasard ! La bulle d'or en 1082 signe les accords commerciaux avec l'opulente Constantinople. Sur le plan militaire, en 1084, les Vénitiens repoussent les invasions normandes ( et pas des moindres ) au prix de pertes considérables et de nombreux efforts. Mais la cohésion de laïcité démontre son efficacité. A l'ère des Croisades, le doge Ordelaf Falier crée l'embryon de l'Arsenal, une ruche qui emploiera jusqu'à quinze mille architectes, artisans et techniciens. La soumission de l'Istrie permet de contrôler l'Adriatique ; nous sommes dans les années 1150-1153, la Crète conquise en 1211 devient vénitienne jusqu'en 1669. Jacopo Tiepolo est l'initiateur de cette conquête, fait important même de nos jours, car lorsque l'on discute avec les Grecs du Péloponnèse où les Crétois, ils gardent le souvenir d'une époque constructive. Alors que les Turcs musulmans laissent en leur mémoire un cauchemar sans appel ! Constantinople tombe en 1204, l'empire byzantin s'écroule, Venise devient maîtresse du quart de cet empire. Désormais installée en Ionie, puis dans le Péloponnèse, en Crète, en Eubée, elle est présente aux portes de l'Orient.

 

Son système politique s'affirme comme une république aristocratique par la nomination permanente. Ainsi verrouillée, structurée, construite, elle peut agir dans la durée en évitant le risque d'oppositions néfastes. A partir de 1298, lorsque le doge Lorenzo Tiepolo est élu, les membres du conseil sont plus d'un millier et, à partir de 1323, la nomination devient héréditaire. Le 7 octobre 1571, la participation décisive des Vénitiens à la bataille de Lépante, infligeant une défaite aux Ottomans réputés invincibles, a un retentissement symbolique important sur les mentalités de l'Occident chrétien. L'originalité de cette République est précisément qu'elle n'est pas absolue mais collégiale, et encore moins tyrannique ou totalitaire. Les Vénitiens surent conserver durant dix siècles la paix à l'intérieur de leurs frontières, ce qui est aussi un cas unique. Alors que l'Occident et l'Europe connaissaient invasions, guerres féodales, guerres religieuses, luttes de pouvoir et de successions, divisions, occupations, incertitudes et fragilité des Empires et Royaumes, Venise tenait tête et faisait face aux velléités et ambitions de ses agresseurs. Elle sut protéger ses frontières, tirer partie de sa position géographique et stratégique, consciente de son ouverture sur la mer, elle acquit, par le choix d'une marine marchande et de guerre, le respect et la puissance que lui assurait sa flotte. Sa devise n'était-t-elle pas : « cultiver la mer et laisser la terre en friche » ?  C'est cette ouverture sur les mers qui va lui assurer la prospérité et la rendre maîtresse de la Méditerranée.

 

L'Arsenal fut l'outil qui l'autorisera à réaliser les ambitions de son économie, au demeurant envisagée de façon moderne. Au XVIe siècle, quadruplant ses capacités, l'Arsenal comptera plus de quinze mille charpentiers et ne cessera de réaliser des prouesses techniques depuis sa création en 1104 par le doge Ordelaf Falier. Flotte de guerre, mais aussi prodigieuse marine de commerce qui asseoit son hégémonie jusqu'aux contrées les plus lointaines. Innovatrice de l'export/import, elle cingle déjà sur la route des Indes et de la Chine. Libérale, dans le sens de liberté d'entreprendre, elle est incontestablement moderne avant l'heure. Les fabuleux exploits et récits de Marco Polo attestent des liens établis avec les comptoirs de l'Extrême-Orient, alors qu'il faudra attendre les XVIIe et XVIIIe siècles pour que l'attrait du Nouveau Monde et les progrès des marines européennes permettent des aventures commerciales comparables sur l'Atlantique. Telles les similaires compagnies des Indes, où les routes des épices et de la soie qui mettent en présence et concurrence Anglais, Espagnols, Hollandais et Français, les obligeant à des combats navals afin de planter des petits drapeaux dans des colonies maintes fois défendues et reprises ou des comptoirs éphémères. Certes l'Empire britannique ( la perfide Albion ) se taillera la part du lion, mais le lion de St Marc peut sourire la patte posée sur les Evangiles ! Car les richesses engrangées ont produit d'incomparables merveilles. Du XIIIe au XVIe siècles, la République de Venise avait déjà mis en oeuvre sur le plan financier le compte courant, la lettre de change, le crédit et le transfert de fonds. Cette puissance que confère l'argent serait incomplète si, bien avant le siècle du roi soleil, les riches Vénitiens n'avaient su jouir que du charme et des avantages de leurs palais et de leurs fêtes. Mais, par chance, une part importante de leurs fortunes sera investie dans l'Art et la beauté, tels qu'en témoignent les églises, musées, oeuvres d'architecture et de peintures que nous contemplons aujourd'hui encore avec un égal émerveillement. Legs prodigieux d'une multitude de génies et de talents qui bâtirent ce patrimoine pour la postérité et fierté d'une communauté qui s'appliqua à offrir aux générations ce ravissement des sens et cette élévation des esprits.

 

Certes nous savons que les civilisations sont mortelles, l'histoire est là pour nous le rappeler, aussi ne pouvait-il en être autrement pour Venise. Grandeur et décadence n'échappent pas à la règle, la chute n'en fut que plus brutale. Elle se produisit à la fin du XVIIIe siècle comme on le sait, à la suite de circonstances et d'évènements intérieurs et extérieurs. Venise sera touchée et n'échappera pas à l'ivresse des fête galantes, au vice qui corrompt une société, jusqu'alors préservée, lentement et sûrement, aux bouleversements du monde et des mondes, aux idées nouvelles qui franchissent les frontières. L'Amérique, par exemple, qui imprime une nouvelle conception civilisatrice basée sur le principe de démocratie. Et surtout l'Europe qui comprend que les centres d'intérêts commerciaux se sont déplacés. Les façades maritimes de l'Atlantique et de l'Atlantique nord vont saisir tout l'intérêt que propose à leur discernement l'exploitation méthodique de ces richesses prometteuses d'avenir.

 

L'industrialisation n'est pas loin, un basculement des centres d'intérêt va ravir à la Méditerranée sa suprématie commerciale, appauvrissant ainsi les monopoles dont Venise jouissait depuis plusieurs siècles. Pour ne rien arranger, Français et Autrichiens vont venir donner un coup de grâce à la Sérénissime. Napoléon, après le traité de Presbourg, s'empresse d'envahir Venise le 1er janvier 1806. S'ouvre alors une brèche définitive par laquelle s'engouffre la décadence inéluctable de la Cité des doges. Notre empereur jacobin s'appliquera à liquider couvents, églises, monastères, ces derniers vendus ou détruits, allant jusqu'au pillage des oeuvres d'art, les chevaux de St Marc quitteront Venise pour Paris et ne seront restitués qu'en 1815. Puis l'Autriche, prenant le relais jusqu'en 1866, sera incapable d'apporter un remède à sa proche voisine. Cependant, par un curieux clin d'oeil de l'histoire, après avoir fait chuter la République en 1797, la France se fera l'artisan du rattachement naturel de Venise à l'Italie. Un geste bénéfique pour les Vénitiens qui atténue les mauvais souvenirs que notre fougueux empereur avait laissés dans les esprits. Sans compter les liens séculaires qui ont uni nos deux peuples. Deux peuples dont les artistes ont contribué tour à tour à leur magnificence réciproque. La greffe a pris pour notre plus grand bonheur, si bien qu'aujourd'hui le tourisme mondial peut découvrir le témoignage d'un passé glorieux et impérissable. Et si l'on juge l'arbre à ses fruits, celui-ci fut fécond.

 

 Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   



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Venise et les écrivains



Marcel Proust à Venise

 

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27 septembre 2011 2 27 /09 /septembre /2011 07:44

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L'égalité, comment la décliner ? Et d'abord, de quelle égalité s'agit-il, à quel propos, dans quelles circonstances et à quelle fin l'envisager ? Aspirons-nous, en tant qu'hommes, à l'égalité ou bien nous en méfions-nous ? Bien qu'elle soit inscrite sur le fronton de nos édifices publics au côté de la liberté et de la fraternité, son sens ne nous apparait-il pas autrement ambigu ? Egalité des droits ? Oui, bien entendu. Chaque citoyen doit avoir accès aux mêmes droits au sein de sa nation, mais aussi aux mêmes devoirs : entre autre celui de payer ses impôts et de se plier aux lois. Egalité des sexes ? Parlons-en ! Cette égalité supposée fut sans doute la plus bafouée au cours des siècles et l'est encore aujourd'hui, où des femmes sont toujours réduites par la force ( ou la misère ) à la prostitution. Egalité des chances ? Chacun sait qu'elle est impossible, car aucun de nous ne vient au monde avec les mêmes atouts, la même vitalité, la même santé et dans les mêmes conditions... Et même, placés dans des conditions identiques, la chance ne fera jamais, comme à son habitude, que de tourner au gré des vents et de favoriser l'un au dépens de l'autre. A aucun moment, nos chances ne se révèlent égales. Julien Benda dans "La trahison des clercs" écrivait à ce propos : "Les égalitaristes modernes, en cessant de comprendre qu'il ne peut y avoir d'égalité que dans l'abstrait et que l'essence du concret est l'inégalité, ont montré, outre leur insigne maladresse politique, l'extraordinaire grossièreté de leur esprit."



Paul Valéry a eu, lui aussi, une phrase assez assassine à l'encontre des aspirations de la société contemporaine à cette égalité des individus qui, nécessairement et malheureusement, tend à les réduire " vers le modèle le plus bas". Le mot est enfin lâché. Cette forme d'égalité concerne davantage  l'individu,  c'est-à-dire le citoyen lambda que l'on aimerait niveler, façonner, conditionner, de manière à ce que les hautes instances du monde puissent obtenir de lui ce qu'elles souhaitent et qu'ainsi les sociétés soient soumises aux desiderata d'une poignée de gouvernants et de technocrates,  oligarchie toute puissante, plutôt qu'à l'être humain en tant que personne.
 Cela ne fut-il pas déjà l'idéal imposé par des totalitarismes comme le nazisme et le communisme ; demain, peut-être, par le mondialisme ? 



Car, par nature, la personne humaine est unique.  Contrairement à l'individu que l'on ne voit que comme une unité distincte dans une classification, comptant avec la communauté et... singulièrement innombrable, il en va autrement de la personne qui se définit traditionnellement par sa capacité à assumer ses responsabilités et à disposer de son libre arbitre. Si bien que dans cette perspective, aucun de nous n'est l'égal de l'autre, si ce n'est dans le respect qu'il inspire. Chacun est différent, non seulement dans son apparence, ses attitudes, sa voix, mais dans l'élaboration de son être, le développement intime de sa personne qui, selon la belle formule de Jean-Paul II n'a pas seulement le droit "d'avoir plus", mais "d'être plus". D'ailleurs, on parle de l'individu en général et de la personne en particulier. C'est ainsi que je puis être le proche, le frère de l'autre, mais  ne serai jamais l'autre. L'autre m'est inéluctablement autre et il est bien qu'il en fût ainsi, car chaque personne a, de ce fait, le privilège d'être soi.



Il est curieux de constater à quel point notre époque cultive les paradoxes. Alors qu'elle cède volontiers aux chants des sirènes égalitaires, dans le même temps elle prône avec vigueur le respect des différences. Alors acceptons bien volontiers ce prédicat de la différence, parce qu'il est à l'évidence celui de nos origines, de nos milieux, de nos formations, de nos choix, de nos sensibilités, de nos goûts, de notre identité, de nos caractères et de nos désirs. Mais rappelons-nous le danger qu'il y a, dans la majorité des régimes connus, à ce que les personnes, au lieu de cultiver le dialogue et la communication, soient tentées de se tourner ensemble vers l'oeuvre collective par incitation de l'Etat, enclin à prêcher dans ce sens. Néanmoins, pourrions-nous imaginer un seul instant un monde où régnerait l'uniformité, comme ce fut le cas dans la Russie soviétique des tsars rouges ? L'ennui en serait le sceptre et la couronne. Mais, par chance, Dieu ( ou le Hasard ) a voulu que multitude ne rime pas avec monotonie et que la Nature soit le premier exemple de la pluralité et de la diversité. L'égalité, je ne la vois belle et compréhensible que dans l'amour. Cet amour de l'autre qui n'en fait point mon égal, mais mon...semblable. En définitive, l'égalité reste une aspiration spirituelle et ne peut être envisagée que comme une ultime fiction.
 Comme le disait si bien  Madame de Staël : " Le Christianisme a véritablement apporté l'égalité devant Dieu, dont l'égalité devant la loi n'est qu'une image imparfaite".

 

Si bien que le principe d'égalité - si proche de l'égalitarisme - risque fort au XXIe siècle de représenter un danger plutôt qu'un idéal, tant l'égalité sert bien la cause de toutes les formes possibles de totalitarisme, en faisant des êtres une multitude uniforme et conforme à leurs aspirations et à leurs voeux.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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17 septembre 2011 6 17 /09 /septembre /2011 08:31

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Il est courant d'entendre nos hommes politiques parler de la démocratie en une surenchère de superlatifs, allant jusqu'à jeter l'anathème sur ceux qui ne s'y soumettraient pas entièrement. Mais qu'est-ce donc que la démocratie ? Avant même de tenter de savoir si elle est une entrave à l'autorité, posons-nous la question et définissons son principe : celui de gouverner avec le peuple, de s'opposer à l'idée d'aristocratie et de monarchie absolue ; elle s'instaurait à l'origine comme l'essence même de la liberté de pensée et d'opinion, opposée à la pensée unique ; à laquelle vint s'ajouter, à la Révolution, la défense des droits de l'homme. Curieusement deux éminents penseurs en ont parlé de façon contradictoire, ce qui est intéressant pour ouvrir le débat : Tocqueville et Charles Maurras. Voici, en effet, deux hommes de haute intelligence politique qui illustrent parfaitement la contradiction et invitent à l'échange d'idées.


Le premier en vante les mérites, le second en souligne les méfaits. Cependant il convient de nuancer, car Tocqueville, avec une grande lucidité dans son ouvrage  De la démocratie en Amérique, tout en la prenant pour exemple et en demandant aux européens de s'en inspirer, était conscient des difficultés de l'adapter aux  peuples européens qui sont, par nature, plus révolutionnaires que démocrates. Tocqueville voyait la démocratie comme un pis-aller, un état de gouvernement en mesure d'éviter les dangers d'une dictature. Pour lui, la marche vers l'égalité était inévitable ; il rejoignait ainsi l'analyse de son père qui, avec un fatalisme empreint d'amertume, se résignait à la voir dans l'air du temps, puisque les aristocrates avaient consenti aux idées des Lumières. Tocqueville posait la question de savoir si elle était compatible avec la liberté. N'écrivait-il pas : " La plupart de ceux qui vivent dans les temps d'égalité sont plein d'une ambition vive et molle, ils veulent obtenir sur le champ de grands succès, mais ils désireraient se dispenser de grands efforts" ?


Vivant dans un monde chamboulé par la Révolution française, il en tirait le sentiment de la marche irrésistible de l'Histoire et en déduisait un concept : la victoire du principe démocratique sur le principe aristocratique. Etait-il pour autant fataliste ? La dégradation des rapports entre la monarchie absolue et la noblesse, l'incapacité de Louis XV à adapter le régime aux revendications libérales de l'aristocratie avaient couvé l'esprit du temps, celui-ci  accepté par la noblesse mais ignoré de la monarchie. Pour Tocqueville, la responsabilité du drame historique que fut la Révolution, drame inévitable, en incombait à la noblesse et au roi de France. Il concevait l'idée qu'il puisse exister un peuple démocratique organisé d'une autre manière que les Américains. L'Amérique pouvait servir de modèle pour une adaptation à la civilisation européenne. La question restait : comment organiser les passions des peuples en lois et en moeurs ? En Amérique, on avait des idées, des passions naturellement démocratiques ; en France, nous avions des idées et des passions révolutionnaires. Aujourd'hui, poursuivait-il, que l'honneur monarchique a presque perdu son empire sans être remplacé par la vertu, rien ne soutient plus l'homme au-dessus de lui-même. Qui peut dire où s'arrêteront les exigences du pouvoir et les complaisances de la faiblesse

En somme, nous avons acquis, dans nos nations européennes, un état d'esprit démocratique et social sans nous être dotés des institutions correspondantes ; perte des traditions politiques et des traditions religieuses, où est le contrepoids ? Ne risque-t-on pas alors d'inciter au silence des peuples démoralisés et passifs face à des gouvernements forts et organisés, de sorte que nous nous dirigerions vers une situation comparable à la fin de la République romaine ? Ainsi la démocratie ne serait-elle pas un choix entre liberté et servitude, souveraineté d'un peuple ou celle d'un maître ?

 

L'Europe de civilisation chrétienne, plus précisément catholique,  incline à l'esprit d'obéissance et de culpabilité, alors que l'Amérique, où règne un protestantisme plus pragmatique, tend davantage vers le libéralisme et  l'indépendance ; donc la religion joue un rôle régulateur dans les deux sens, par ce qu'elle recommande et par ce qu'elle interdit.

Pour Maurras, la démocratie est un système d'institutions et d'idées, une doctrine abstraite ; organisation - des organisations historiques, des familles physiques ou psychologiques - des états d'esprit, de sentiment, de volonté  hérités de père en fils depuis de longs siècles, des compagnies traditionnelles, des dynasties. C'est la doctrine qui fait de l'Etat une providence, du citoyen  un administré et un pensionné, la doctrine étant le plus puissant instrument de propagande et de conquête, fondée sur l'égale valeur des individus. Or, construire ou organiser un gouvernement d'égalité avec des éléments d'inégalité ne revient-il pas à détruire l'organisation même de la démocratie ?

 
Où en sommes-nous aujourd'hui ? En plein paradoxe ! D'une part, la rue gouverne dans certains domaines par les revendications et les grèves qui paralysent le pouvoir ; d'autre part, jamais les citoyens n'ont été autant astreints, contrôlés, pressurés et même privés de la liberté d'expression par le politiquement correct. Et "le tout tolérable" n'est-il pas un obstacle à la régulation des moeurs et à l'intérêt général ? Qu'est devenue la sage autorité antique ? Notre époque ne se caractérise-t-elle pas par son refus du sens  et son vertige du néant qu'envisageait déjà Nietzsche, ouvrant dès lors un abîme en faisant entrer notre civilisation, qui a perdu le souci de la transmission, dans une forme de surdité métaphysique. Notre singularité même est en péril, alors qu'il est de plus en plus urgent, face à un universalisme indistinct, de retrouver notre notion d'origine.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La démocratie est-elle une entrave à l'autorité ?
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8 septembre 2011 4 08 /09 /septembre /2011 07:49

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Si le paradoxe conserve son actualité, c'est bien parce qu'il a obéré notre capacité de jugement, agissant de telle sorte que le discernement et le bon sens semblent parfois déserter les préoccupations de nos sociétés contemporaines ; alors que discernement et bon sens restent des notions essentielles face à ce principe qui prend  le contre-pied des certitudes logiques de la vraisemblance. De par leur complémentarité, le discernement et le bon sens impliquent la réflexion, la méditation, l'expérience, la lucidité. Relevant du domaine de la spéculation abstraite, ces notions sont au coeur du raisonnement et du questionnement humain. Depuis la nuit des temps, de la maïeutique de Socrate, la théorie des Idées de Platon jusqu'au positivisme d'Auguste Comte, en passant par la logique cartésienne, il semble que discernement et bon sens soient allés de conserve.
 

 

Tout en accordant une valeur préférentielle au discernement que les sages et  les penseurs ont toujours envisagé comme la capacité supérieure de l'esprit, la faculté de synthèse et d'analyse en mesure de formuler le concept et de distinguer ce qu'il y a d'intelligible dans le sensible, ils n'ont pu éliminer les ressources du bon sens et faire l'impasse sur le paradoxe qui pose les assises de la contradiction, ainsi le paradoxe de Socrate : " subir l'injustice vaut mieux que de la commettre". Les premiers obstacles à franchir seront donc la crédulité naïve et le goût du confort intellectuel qui font préférer l'esprit de certitude à l'esprit de vérité. De là dérivent la mauvaise foi, le fanatisme et les violences. Le doute méthodique est donc une saine et souhaitable pratique si, faisant la part des choses, nous ne cédons pas à un scepticisme réactionnel. Il est bon de se rappeler que la vérité se montre davantage qu'elle ne se démontre et que l'homme la distingue fréquemment sans être capable de la prouver.

 

Quant au bon sens, il  apparaît comme un outil que le peuple, d'instinct, s'est plu à utiliser et dont il a fait bon usage en regard de ses expériences propres. Plus ressenti que pensé, il rejoint l'esprit logique et prémunit des dangers où les idéologues et utopistes risqueraient de l'entraîner. Il est donc un contre-poids nécessaire aux divagations abusives et perverses, car l'homme de bon sens perçoit naturellement ce qui est bon de ce qui est mal, ce qui est juste de ce qui ne l'est pas, guidé par cet instinct qui l'avertit des égarements toujours possibles de l'intelligence. C'est  ce qu'il conviendrait de nommer "le jugement droit".
 


Le paradoxe semble s'immiscer comme un dé-régulateur, un empêcheur de tourner en rond, un trouble-fête qui exploite à plaisir nos ambiguïtés, nos divergences, nos excès ; nécessaire, il mise sur l'objection pour nous obliger à remettre en cause le procédé de nos réflexions et combinaisons les plus élaborées.  Ainsi le paradoxe pose-t-il un doigt insidieux sur nos contradictions, se ressouvenant qu'il existe entre le concept et le jugement la même différence qu'entre l'intuition intellectuelle et  l'affirmation réfléchie. Par ailleurs, il a également son utilité lorsqu'il soumet à notre discernement des opinions qui vont à l'encontre de celles communément admises. Proust, en fin psychologue, ne craignait pas d'affirmer que  les paradoxes d'aujourd'hui seraient les préjugés de demain. 
 

 
En faisant obstacle au parti-pris, le paradoxe repose l'interrogation, en maniant et en jouant adroitement de la réfutation et de la protestation. Mais dans certaines circonstances, il nous accule, sans complaisance, jusque dans nos retranchements et peut alors nous conduire, si nous sommes faibles et influençables, à nous déjuger et, s'il est gouverné avec habileté et éloquence, à nous inciter à des compromis et à un désaveu regrettables. Tout dépend de nos certitudes. Arrivés à ce point de non retour, nous ne sommes plus seulement en phase avec le bon sens et le raisonnement, mais avec notre intime conviction, voire avec notre foi. Le domaine de l'évidence intellectuelle est étroit. Et la nature humaine si complexe, qu'elle ne mène pas obligatoirement à des solutions simples et des réponses évidentes. Si aujourd'hui, le paradoxe sévit en permanence, il serait temps de lui adjoindre bon sens, discernement et conviction, que nous avons trop souvent laissés sur le bord du chemin. Ainsi retrouverions-nous la sérénité de jugement, ne serait-ce que pour combattre le nivellement de la pensée qui nous guette,  la désinformation qui nous assourdit, l'abêtissement qui nous menace. Les exemples sont légion, le débat est ouvert.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


 

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31 août 2011 3 31 /08 /août /2011 09:00
L'autorité est-elle toujours légitime ?


Autorité, du mot Auctoritas, vient du verbe augere qui signifie augmenter. Elle est la capacité de se faire obéir avec le consentement de celui qui obéit. L'idéal est d'obtenir cette obéissance sans menace et de ne l'exercer que dans le but de sécuriser. Car le vide d'autorité engendre vite l'affolement et le désarroi. Or, en ce début de XXIème siècle si prompt à tout remettre en cause, posons-nous la question : l'autorité a-t-elle conservé sa légitimité, est-elle toujours recevable, est-elle toujours d'actualité ?
 


Nous ne sommes plus, en effet, en un temps où le peuple, illettré et privé de savoir, reconnaissait volontiers son incompétence et acceptait d'être dirigé par les puissants de ce monde. Là où la société d'antan se fondait sur l'obéissance, celle d'aujourd'hui privilégie la concertation et l'autonomie individuelle. Ainsi a-t-on transposé peu à peu, dans la réalité quotidienne, le principe d'égalité entre les hommes et le droit accordé a chacun d'accéder, selon ses mérites, aux fonctions les plus hautes, sans discrimination d'origine et de race. Les idées démocratiques ont fait leur chemin et le droit de vote n'est pas autre chose que la participation du peuple aux affaires de l'Etat. Car nul n'est définitivement soumis au cours inexorable de l'histoire : les hommes peuvent toujours, grâce à leurs actions, changer le monde. Pour reprendre un propos d'Hannah Arendt :"Chacun a le droit d'exercer sa liberté en participant au pouvoir politique".
 


D'où la difficulté de l'exercice pour ceux qui sont mandatés : politiques, magistrats, enseignants. Car, peut-on soumettre à l'autorité un homme qui, par essence, est libre ? Cependant, aussi libre soit-il, il n'en est pas moins intégré dans un tissu social, une communauté d'appartenance et se doit d'agir de façon telle qu'il ne puisse nuire à la liberté d'autrui. C'est ce que nous pourrions considérer comme une astreinte normale au bien public. Aussi, n'y a-t-il aucune raison probante d'envisager la disparition de l'autorité et de supposer que nous sommes parvenus à un moment de l'histoire où elle ne serait plus bénéfique à la société des hommes. De toute évidence, non ! l'autorité est encore et toujours nécessaire, parfois même souhaitée.
 

 
Parce que l'homme vit en communauté et que cette communauté a besoin d'un chef comme l'enfant d'un maître, quelqu'un qui, avant d'être celui qui commande, est celui qui réfléchit, juge et décide pour le bien des autres. C'est ainsi que l'on fait régner l'ordre et, par voie de conséquence, la paix. Il n'y a pas d'accomplissement humain sans une part d'autorité admise et reconnue. L'autorité nous autorise à être et à faire être ceux qui nous sont proches. C'est alors que l'autorité bien comprise et bien exercée devient service. On remplit une fonction et les responsabilités qui s'y rapportent ; on assume une charge et les conséquences qui s'en suivent. Et l'autorité est d'autant mieux exercée qu'elle est consentie.

 


Il ne faut pas oublier non plus qu'il y a plusieurs formes d'autorité : de l'autorité personnelle, parentale, éducative à l'autorité politique, morale, spirituelle, et qu'il est préférable de remettre chacune d'elles à sa place avant de les distinguer dans leur singularité. Il appartient, en effet, à chaque époque de réorganiser les autorités qui lui sont propres. L'erreur serait de réduire l'autorité à un pouvoir, ce pouvoir à une  autocratie, cette autocratie à une tyrannie illégitime et abusive.
 


Pour que l'acte d'autorité soit accepté, encore faut-il qu'il soit appliqué de façon exemplaire ; c'est seulement dans ces conditions que l'autorité se justifie et s'accrédite par sa capacité à produire et maintenir des normes de comportement reconnues de tous. L'autorité est admise alors comme une règle qui fait autorité et référence, pose sa légitimité comme un droit. Cela permet d'établir aux yeux de chacun un critère de valeurs, une hiérarchie entre ce qui est bien et ce qui ne l'est pas, entre l'usage supérieur et l'usage inférieur de l'action, de l'intelligence, du langage, de la force, entre ce qui est acceptable et ce qui ne peut être accepté. 
 


L'autorité a donc obligation de refaire sans cesse la preuve de sa légitimité. Mais on ne peut s'en passer, car, en face d'une absence de repères, l'homme est pris de vertige. Une route non balisée risque fort de ne mener nulle part. L'autorité implique évidemment le respect du groupe, du système et des liens qui se tissent à l'intérieur de cette collectivité afin de former le tissu social. Les émeutes de banlieue, les règlements de compte inspirés par la tentation de disqualifier ce qui est en place, signent la perte de la croyance dans le bien-fondé de l'autorité et cette perte de respect débouche fatalement sur une perte du respect de soi. C'est alors que la morale a toutes les chances d'être désirée et de nous sembler bonne et ce, d'autant plus, si l'homme s'emploie à la promouvoir avec sagesse et équité. "Une âme juste est guidée par sa connaissance du Bien ; cette disposition consiste à se gouverner selon la raison ; par suite, une âme juste maîtrise ses passions ; enfin, une telle âme peut être dite harmonieuse, belle, forte et en bonne santé, parce qu'elle se tient à l'écart de l'injuste et du dérèglement des passions" - écrivait Platon. Qui pourrait remettre en cause une aussi belle profession de foi ? Foi en l'homme, foi en l'exercice d'une autorité au service du citoyen et de la nation. Le mieux serait que cette autorité suscite non l'obéissance mais le consentement, s'organise autour de références qui permettraient à l'individu de se réaliser dans un environnement favorable, contribueraient à accroître ses facultés et justifieraient parfaitement le sens premier du mot autorité : celui  d'augmenter, ce qui exhorte à la promotion et à la régénérescence d'un idéal. Il semble, hélas, que l'idéal platonicien soit loin des réalités d'aujourd'hui.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 08:40

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"La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent et si un citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir" - écrivait MONTESQUIEU.

 

"La liberté concrète est celle qui assume courageusement et joyeusement la loi de l'oeuvre qui est la loi du fini : donner forme, et en donnant forme, prendre forme, voilà la liberté".

Paul RICOEUR

 

 

Aussi posons-nous cette question : que signifie être libre ?

 

C'est tout d'abord la liberté de faire. Mais souvenons-nous que la liberté était autrefois un privilège réservé au maître par opposition à l'esclave. Il faudra attendre que le christianisme confirme les affirmations des stoïciens en faisant d'elle un principe spirituel et moral pour réaliser que la dignité de l'homme relevait de sa liberté. En effet, je ne suis libre d'agir que lorsque rien ni personne ne m'en empêche. Cette liberté est appelée la liberté d'action. Elle est la seule dont on ne puisse contester ni la réalité, ni le prix, bien qu'elle ne soit en aucune façon absolue. Par ailleurs est-on libre de vouloir ce que l'on veut ? C'est sans doute le problème le plus épineux, car puis-je n'être que moi ? Et étant moi, puis-je vouloir autrement que moi ? Il ne s'agit plus alors de la seule liberté d'action, mais de la liberté de décision ou de volonté. Volonté au sens où Epicure et Epictète la définissaient, c'est-à-dire liberté qui ne dépend que de moi puisque je suis libre de vouloir ce que je veux. Mais suis-je libre de vouloir autre chose que ce que je veux ? - pourrait ajouter malicieusement Diderot dans "Jacques le fataliste".

 

Cette liberté de la volonté suppose, en effet, que je puisse vouloir autre chose que ce que je désire, c'est ce que certains nomment la liberté d'indifférence ou le libre arbitre, liberté envisagée dans ce sens par des philosophes comme Descartes, Kant et Sartre. Elle suppose que ce que je fais n'est pas déterminé par ce que je suis. Selon Sartre l'existence précède l'essence et si l'homme est libre, c'est qu'il n'était rien à l'origine et n'est, en définitive, que ce qu'il se fait. Je ne suis libre qu'à la condition, certes paradoxale, de renoncer à être ce que je suis pour être ce que je ne suis pas, mais cela à condition de le définir moi-même. C'est ce que ce penseur considère comme liberté originelle. Elle précède tous les choix et tous les choix en dépendent. Cette liberté est absolue ou bien n'est pas. Elle est le pouvoir indéterminé de se déterminer soi-même. Car réfléchir, c'est déjà se libérer. "Il est impossible de concevoir une raison qui, en pleine conscience, recevrait pour ses jugements une direction du dehors"- confirme Kant. La loi morale intérieure, la conscience morale est l'acte de la raison, elle m'indique que je suis libre, puisque sans liberté je ne saurais me contraindre à agir bien. Et Kant ajoute : " Si la loi morale n'était d'abord clairement conçue dans notre raison, nous ne consentirions pas à admettre une chose telle que la liberté." C'est également la raison qui nous permet de nous libérer des pressions ou influences extérieures. Mon intelligence est un filtre qui m'autorise à user de mon libre-arbitre et d'agir selon ma détermination propre.

 

Ce troisième sens de la liberté, la liberté de pensée ou liberté de raison est envisagé comme compréhension et nécessité de nos choix. Etre libre de n'être soumis qu'à sa propre nécessité. Ces trois libertés, action, décision, raison ont en commun de n'exister qu'en relation les unes avec les autres, car on ne naît pas libre, on le devient. Que nous soyons libre ou que nous ne le soyons pas physiquement ou, de façon plus inquiétante psychiquement et moralement, cela ne peut nous dispenser, selon Nietzsche, de devenir ce que nous sommes. Alors réfléchissons à cela et lisons quelques maximes pour mieux nous éclairer sur le sens profond de la liberté, dont nous ne faisons pas toujours le meilleur usage:

 

Mais le tyran enchaînera...quoi ? ta jambe. Mais il tranchera...quoi ? ta tête. Qu'est-ce qu'il ne peut ni enchaîner, ni retrancher ? Ta volonté. EPITECTE

 

 

Et ainsi j'appelle libre un homme dans la mesure où il vit sous la conduite de la raison, parce que dans cette mesure même, il est déterminé à agir par des causes pouvant être connues adéquatement par sa seule nature, encore que ces causes le déterminent nécessairement à agir. La liberté, en effet, ne supprime pas, mais pose au contraire la nécessité de l'action.  SPINOZA

 

Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'oeuvre et l'artiste. BERGSON

 

 

La liberté n'est pas dans une indépendance rêvée à l'égard des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité donnée par là même de les mettre en oeuvre méthodiquement pour des fins déterminées. Cela est vrai aussi bien des lois de la nature extérieure que de celles qui régissent l'existence physique et psychique de l'homme lui-même. ( ... ) La liberté de la volonté ne signifie donc pas autre chose que la faculté de décider en connaissance de cause.  ENGELS

 

 

Que veut dire ce mot être libre ? Il veut dire pouvoir, ou bien il n'a point de sens ( ... ) Où sera donc la liberté ? Dans la puissance de faire ce qu'on veut ? Je veux sortir de mon cabinet, la porte est ouverte, je suis libre d'en sortir. Mais dites-vous, si la porte est fermée, et que je veuille rester chez moi, j'y demeure librement. La liberté sur laquelle on a écrit tant de volumes, n'est donc, réduite à ses justes termes, que la puissance d'agir. Dans quel sens faut-il prononcer ces mots : l'homme est libre ? Dans le même sens qu'on prononce les mots de santé, de force, de bonheur. L'homme n'est pas toujours fort, toujours sain, toujours heureux. Une grande passion, un grand obstacle, lui ôtent sa liberté, sa puissance d'agir. Le mot de liberté, de franc arbitre est donc un mot abstrait, un mot général comme beauté, bonté, justice. Ces termes ne disent pas que tous les hommes soient toujours beaux, bons et justes ; aussi ne sont-ils pas toujours libres.  VOLTAIRE

 

 

Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. Ce qui constitue donc leur idée de la liberté, c'est qu'ils ne connaissent aucune cause de leur action. SPINOZA

 

 

La vraie liberté, c'est pouvoir toute chose sur soi.  MONTAIGNE

 

 

Maintenant à chacun de se faire son opinion sur le sujet. C'est la liberté de raison. Alors bonne raison à tous.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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23 août 2011 2 23 /08 /août /2011 08:03

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L'esprit celte aime s'attacher à la mémoire des lieux. La ville de Glastonbury a beau se trouver en Angleterre, elle fait ancestralement partie du royaume celtique et fut assimilée au XIIe siècle avec l'île mythique d'Avalon. Elle a vu depuis sa renommée décupler, la légende arthurienne venant se greffer sur des traditions d'une remarquable pérennité religieuse.
Au sud-ouest de l'Angleterre, dans l'ancienne Domnonée des Bretons, une éminence naturelle, visible de très loin, frappe l'oeil : un tertre verdoyant surplombe la ville de Glastonbury. Ce relief énigmatique, qui domine la plaine basse des Somerset Levels, a pris le nom de tor, mot d'origine celtique désignant une colline ou une crête rocheuse. Au sommet de cette prédominance trône aujourd'hui la seule tour qui a survécu aux aléas des siècles.

 


De 10.000 à 8.000 avant J.C., sous l'effet du réchauffement climatique de la fin de la dernière glaciation, se produisit une formidable remontée des eaux océanes. Les plaines furent totalement submergées et, pendant cinq millénaires, Glastonbury compta parmi les rares îlots qui parvinrent à faire surface. Lorsque la mer commença de se retirer, une végétation de bois et de landes recouvrit la région marécageuse et permit peu à peu la formation de vastes tourbières. Vers 4.000 avant notre ère, des peuples chasseurs investirent les lieux et fondèrent des cités lacustres. Ce caractère singulier de sanctuaire naturel suscitera le sentiment du sacré que possédaient d'instinct les populations pré-indo-européennes du néolithique. Situé au centre d'un important maillage de sources d'eau souterraines et de lignes telluriques, le Tor connut très tôt  la ferveur cultuelle. Quand les Celtes s'installèrent en Bretagne insulaire durant le premier millénaire, l'île devint le foyer d'un collège druidique, comme le mentionneront plus tard les textes médiévaux des Triades galloises.
 


Au VIIe siècle de notre ère, les Saxons conquièrent le Somerset et poursuivent le drainage des terres, sans omettre d'ériger un oratoire au sommet du Tor. Ainsi Glastonbury devient-il le siège d'une importante abbaye. Bien que ruiné par les invasions des vikings danois du IXe siècle, des moines, venus d'Irlande, parviennent à exhumer le Tor de ses ténèbres, au point que le cimetière de Glastonbury abritera bientôt  les tombeaux des princes et des saints. C'est également à cette époque que l'on bâtit au sommet du Tor une église dédiée à Saint-Michel. Le culte de l'archange, protecteur de l'Occident, renoue avec le très ancien culte celtique du dieu de la Lumière.
Au moment de la conquête normande de 1066, le lieu est à son apogée et possède le plus riche monastère du pays. Cherchant à asseoir la réputation du saint lieu, les moines passent commande d'une histoire institutionnelle de la fondation de l'abbaye. L'île de verre des croyances anciennes correspondant aux descriptions de l'île d'Avalon, la ville de Glastonbury s'identifie à la résidence des rois de l'Autre Monde. Au même moment, le moine Caradoc de Llancarfan produit une Vie de saint Gildas.

 

 Pour la première fois, le roi Arthur est mis directement en relation avec Glastonbury. Arthur y serait venu délivrer Guenièvre, enlevée par Melwas, roi du Somerset, et retenue prisonnière dans la place forte du Tor. Plus tard, mortellement blessé à la bataille de Camlann, Arthur sera porté sur l'île d'Avalon pour y recouvrer la guérison. Son mythe est alors si fortement ancré dans la croyance populaire que le roi des Bretons est censé revenir d'Avalon pour mener les Celtes opprimés à la victoire contre l'envahisseur. Mais un dramatique incendie va totalement embraser l'abbaye en 1184, réduisant les bâtiments en cendres, abbatiale et cloître compris. Tout est à néant et le coût de la reconstruction s'annonce exorbitant. Les reliques étant compromises, le nombre des pèlerins diminuera fortement.

 

Au cours des travaux de restauration en 1191 survient un événement d'importance : les moines mettent à jour une ancienne sépulture. Celle-ci, profondément enfouie, est découverte entre les deux pyramides du cimetière. Il s'agit d'un sarcophage creusé dans un tronc de chêne, contenant les restes d'un prince guerrier couvert de blessures ; à ses côtés, repose son épouse dont la chevelure étend encore ses tresses d'or. Surmontant les dépouilles, une croix de plomb porte en creux l'inscription suivante :  Ici repose l'illustre roi Arthur dans l'île d'Avalon. La découverte de ces reliques va apporter à l'abbaye un prestige retentissant. La dynastie Plantagenêt met aussitôt à profit la légende. Arthur mort, il ne reviendra plus. C'est là mettre un terme à l'espoir breton de la survivance du souverain tutélaire et opérer, par la même occasion, un transfert de légitimité. Les restes d'Arthur et de Guenièvre sont solennellement remis en terre un siècle plus tard, en présence du roi Edouard Ier d'Angleterre. Glastonbury, transformé en sanctuaire de la royauté britannique, devient également la gardienne de la mémoire arthurienne.



Mais le 13 septembre 1275, de violentes secousses telluriques vont traverser le Tor, anéantissant l'église accrochée à sa cime. La rénovation s'avèrera de courte durée. En 1539, l'abbaye est rasée de nouveau sur ordre du roi Henri VIII. Rien ne subsistera des huit cents communautés catholiques de Grande -Bretagne ; le roi, ayant rompu son alliance avec le pape pour le motif que celui-ci se refusait à annuler son mariage avec Catherine d'Aragon, va provoquer un schisme d'où naîtra l'Eglise anglicane. La sépulture d'Arthur, profanée, disparait à jamais et, durant trois siècles, le Tor et l'illustre abbaye gisent lamentablement, abandonnés de tous. Il faudra attendre la fin du XIXe siècle pour que l'on renoue avec l'histoire des lieux et que l'archéologue britannique Arthur Bulleid découvre les vestiges du village lacustre qui témoigne du peuplement celte de l'âge du fer, tandis que des érudits français entreprennent le difficile travail d'authentification des manuscrits fondateurs. Leurs recherches n'empêcheront pas le Tor de compter nombre d'interprétations fantaisistes, mais, désormais, Glastonbury va faire l'objet de nouvelles fouilles et ce patrimoine fabuleux susciter des études historiques, littéraires, archéologiques sérieuses. C'est ainsi que, puisant dans la nostalgie de son ascendance galloise, l'écrivain John Cowper Powys va insuffler au Tor la puissance d'une colline inspirée et placer le mythe du Graal au centre de son chef-d'oeuvre romanesque A Glastonbury romance ( Paris/Gallimard 1975-76 - 4 vol. ), renouant avec le fil jamais rompu des légendes qui hantent encore nos mémoires.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

sources / Yann Le Gwalc'h - N.R.H.   et   Geoffrey Ashe ( The Story of Glastonbury )

 

 http://www.isleofavalon.co.uk/avalon-intro-fr.html

 

 

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