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17 octobre 2020 6 17 /10 /octobre /2020 07:37
La promesse de l'aube de Romain Gary

En écrivant « La promesse de l’aube », l’écrivain Romain Gary, deux fois prix Goncourt, offre à sa mère le plus vibrant des hommages, un portrait bouleversant d’une femme hors du commun qui, dès la naissance de son unique enfant, en fît le centre de son existence, l’objet de ses ambitions, un univers à lui seul qu’elle contribuera  à bâtir afin qu’il devienne l’homme exceptionnel dont elle rêvait, le seul être auquel elle dédiait son ambition, son exaltation, sa foi :

« Quant à moi, élevé dans ce musée imaginaire de toutes les noblesses et de toutes les vertus, mais n’ayant pas le don extraordinaire de ma mère de ne voir partout que les couleurs de son propre cœur, je passai d’abord mon temps à regarder autour de moi avec stupeur et à me frotter les yeux, et ensuite, l’âge d’homme venu, à livrer à la réalité un combat homérique et désespéré, pour redresser le monde et le faire coïncider avec le rêve naïf qui habitait celle que j’aimais si tendrement. »

 

Après la Pologne où ils résidèrent quelques années, la mère et son fils vinrent habiter Nice, dans cette France à laquelle Mina vouait une sorte d’admiration enfantine et touchante, le plus beau pays du monde, selon elle, celui qui avait conservé le goût de ses valeurs. A cette époque, Mina confectionnait des chapeaux mais avait eu le tort de se faire passer pour une succursale de Paul Poiret, le grand couturier parisien, un rêve de plus qui allait lui coûter sa réputation : « Elle n’eut aucune peine à confondre ses détracteurs, mais la honte, le chagrin, l’indignation comme toujours chez elle, prirent une forme violemment agressive. »

Il est vrai que Mina n’est pas femme à se laisser abattre. Elle se remet de cette mésaventure, crée un salon de couture et, bientôt, la riche clientèle de la ville vient s’habiller chez elle. Les fruits de cette soudaine prospérité vont lui permettre d’offrir à son fils une gouvernante française, d’élégants costumes de velours et  des leçons de maintien, tant elle rêve que son enfant ait un destin hors du commun, ce dont elle ne doute pas un instant. Malheureusement, celui-ci ne parvient jusqu’alors qu’à gagner le championnat de ping-pong en 1932 …

 

Désormais, mère et fils vivent dans cette plaisante station balnéaire de la côte d’azur où Roman  Kacew poursuit ses études au lycée, tandis que Mina tente de vendre les objets précieux qu’elle a rapportés de Russie. Finalement, elle travaille pour une agence, fait du porte à porte et tente encore et toujours de gagner sa vie afin que son fils ne puisse avoir honte de sa condition. Mère courage s’il en est, elle n’a d’autre horizon que celui d’un destin exceptionnel pour Roman : « Ma mère venait s’asseoir en face de moi, le visage fatigué, les yeux traqués, me regardait longuement, avec une admiration et une fierté  sans limites, puis se levait, prenait ma tête entre ses mains, comme pour mieux voir chaque détail de mon visage, et me disait : « Tu seras ambassadeur de France, c’est ta mère qui te le dit. »

Son baccalauréat en poche, Roman Kacew s’oriente vers des études de droit et commence à rédiger des textes, à noircir des cahiers, tant sa mère se persuade qu’il sera un Tolstoï ou un Victor Hugo. Tant qu’à faire, Mina ne lésine jamais sur la qualité et surtout le prestige. « Attaqué par le réel sur tous les fronts, refoulé de toutes parts, me heurtant partout à mes limites, je pris l’habitude de me réfugier dans un monde imaginaire et à vivre à travers les personnages que j’inventais, une vie pleine de sens, de justice et de compassion. »

 

Tandis que le fils s'applique à composer un chef-d’œuvre immortel, sa mère exerce tous les métiers pour assurer le quotidien, lit les lignes de la main, change leur appartement en pension animale, assure la gérance d’un immeuble et agit comme une intermédiaire dans des ventes de terrain. Car elle ne flanche jamais. Son rêve la tient debout comme la déesse d’un imaginaire qui ne fait jamais la différence entre est et sera.

En 1933, Roman s’inscrit à la faculté de droit d’Aix-en-Provence. Ses examens passés, il est incorporé à Salon-de-Provence le 4 novembre 1938 pour y faire son service militaire avec l’espoir d'obtenir un rang convenable de sous-officier de l’armée de l’air. Hélas ! il est collé pour le simple motif qu’il est naturalisé depuis moins de dix ans et sort simple caporal.

« J’ai toujours regretté, depuis, qu’à défaut du général de Gaulle, le commandement de l’armée française ne fût pas confié à ma mère. Je crois que l’état-major de la percée de Sedan eût trouvé là à qui parler. Elle avait au plus haut point le sens de l’offensive, et ce don très rare d’inculquer son énergie et son esprit d’initiative à ceux-là mêmes qui en étaient dépourvus. »

 

A Bordeaux, où il est transféré, Kacew devient instructeur de navigation sur Potez-540 et nommé sergent. Mais la guerre est déclarée et le succès foudroyant de l’offensive allemande place soudain la France défaite sous la protection du maréchal Pétain et du général Weygand. A Bordeaux, où il se trouve alors, le jeune homme décide de rejoindre l’Angleterre et de Gaulle. Par téléphone, il annonce son départ à sa mère qui, dans un sanglot, s’écrie : «  On les aura ! »  « Ce dernier cri bête du courage humain le plus élémentaire, le plus naïf, est entré dans mon cœur et y est demeuré à tout jamais. – il est mon cœur. »

Cette guerre va être longue, difficile, des cinquante aviateurs que Kacew fréquente sur les aéroports, trois seulement assisteront à l’armistice. Heureusement, pour conserver le moral, le jeune aviateur reçoit de sa mère des lettres fréquentes qui le rassurent sur sa santé et sa vitalité alors que lui-même est atteint en 1941 s’une typhoïde compliquée d’hémorragies intestinales dont il guérit par miracle, l’armée ayant déjà organisé ses funérailles. « Ses premières lettres m’étaient parvenues peu après mon arrivée en Angleterre. Elles étaient acheminées clandestinement par la Suisse, d’où une amie de ma mère me les réexpédiait régulièrement. Aucune n’était datée. Jusqu’à mon retour à Nice, trois ans et six mois plus tard, j’ai été soutenu ainsi par un souffle et une volonté plus grande que la mienne et ce cordon ombilical communiquait à mon sang la vaillance d’un cœur trempé mieux que celui qui m’animait. »

Ainsi cette mère, se sachant atteinte d’un cancer inguérissable, a-t-elle imaginé de rédiger, à l’intention de son fils, ces deux-cent-cinquante lettres qui n’avaient d’autre but que de soutenir le moral, d’insuffler courage et confiance à son dieu vivant, alors qu’elle était morte depuis trois années déjà. En refermant ce livre de mémoire, on ne peut douter un instant que cet amour fut le feu secret qui ne cessa de nourrir et d’animer le destin flamboyant de l’écrivain Romain Gary.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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