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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 09:20
Représentation du personnage de Charles Morel.

Représentation du personnage de Charles Morel.

Si le personnage de Charles Morel dans « La Recherche du temps perdu » n’est certes pas l’un des plus importants, s’il ne traverse pas l’ensemble de l’œuvre de sa présence comme le feront un Swann, un Charlus, une comtesse de Guermantes ou une madame Verdurin, il frappe par sa capacité à apparaître imbuvable, individu mesquin et désagréable comme il en est peu. Alors pourquoi un écrivain crée-t-il de tels personnages en mesure de susciter semblable antipathie ? Proust l’a voulu dans le sillage de Charlus comme un fléchage de l’homosexualité, un être qui va tomber très bas, être en mesure de céder à toutes les turpitudes mais se reprendra vers la fin. Ainsi voit-on le trio Charlus-Jupien-Morel donner naissance à une longue réflexion sur le monde de l’inversion, thème nouveau qui manquait dans le projet initial et que l’écrivain traite en prenant en compte les deux versants, le masculin et le féminin. Ainsi, dans les huit dernières années de son existence, l’œuvre va-t-elle doubler de volume et l’évolution du personnage d’Albertine, déjà présent dans « Les jeunes filles en fleurs », n’en sera pas la seule conséquence, l’autre est indiscutablement la guerre elle-même qui verra  Proust changer d’éditeur, passer de Grasset à Gallimard avec la perspective capitale du « Temps retrouvé ». C’est dans « Sodome et Gomorrhe » que l’on découvre Morel qui n’est cité que 514 fois dans toute l’œuvre, peu en comparaison des personnages principaux. Mais qu’importe, l’homme est là pour désigner le mal, entre autre celui de déserteur lors de la guerre de 14/18 et de dénonciateur par la même occasion.

 

Avec Proust, le thème de l’inversion passera par des variations nombreuses et complexes et la liaison entre le prince de Guermantes et Morel fera figure de parabole. Proust écrit à ce sujet : « Cette liaison entre Sodome et Gomorrhe que dans les dernières parties de mon ouvrage (…) j’ai confiée à une brute. » Et toujours à propos de Morel, il note dans ses Cahiers : « Il arrive parfois que ce ne sont pas des Morel qui sont sans pitié, mais des hommes honnêtes, justes, punissant le mal, indifférents aux souffrances qu’ils causent à celui qu’ils jugent manquant de probité ou d’honneur. »  Chez Proust, un même modèle donne généralement plusieurs personnages et un modèle dérive lui-même et la plupart du temps de plusieurs modèles. Celui de Morel fait la liaison entre Sodome et Gomorrhe parce qu’il y a en lui quelque chose de la femme entretenue et damnée, si chère à Baudelaire.

 

Parmi les inspirateurs de ce triste sire, on peut citer Raymond Pétain, un jeune altiste que lui présentera Gabriel Fauré en avril 1916. Proust souhaite lui demander de jouer à son domicile. Il convoquerait aussi un pianiste : «  C’est l’ennui de la chose – dira-t-il – car j’ai deux pianos aussi faux l’un que l’autre, et ayant la funeste habitude de dormir le jour, la pensée de faire venir un accordeur m’est assez peu agréable ». Raymond Pétain vivait effectivement des prestations qu’il proposait de faire dans les salons des riches amateurs de musique. L’autre personne est probablement Henri Rochat, serveur au Ritz que Proust prend un moment comme secrétaire. Malheureusement il se révélera d’une espèce particulière, celle des entretenus. A ce sujet, Marcel écrira à Madame Straus en novembre 1918 : «  Je suis embarqué dans des choses sentimentales sans issue, sans joie, et créatrices perpétuellement de fatigue, de souffrances, de dépenses absurdes. » Il se plaint aussi qu’à chacune de ses sorties, Henri fasse pour dix mille francs de dettes. C’est Horace Finaly qui le débarrassera de cet encombrant en lui trouvant un poste dans une succursale de sa banque à Buenos-Aires. Selon Reynaldo Hahn, le secrétaire était devenu menteur et méchant, ce qui confirme bien qu’il inspira le personnage de Morel. En partant, il aurait abandonné sa fiancée comme le fera Charles Morel avec la nièce de Jupien. Céleste Albaret, qui était au service de Proust depuis 1914, raconte que celui-ci, le soir du départ de Rochat, s’écrira à son intention : « Enfin, Céleste, nous voilà bien tranquilles ! » Ainsi  a-t-il été le dernier … prisonnier.

Léon Delafosse
Léon Delafosse

Léon Delafosse

Grâce à l’argent, Marcel Proust exerce un pouvoir sur la réalité « qui est en somme une compensation à sa solitude »  - souligne Jérôme Picon. Henri Rochat sera également une source d’inspiration pour Albertine. Quant à la troisième personne, qui influencera le personnage de Charles Morel, il n’est autre que Léon Delafosse, compositeur et pianiste qui fut dans le domaine de la musique un enfant précoce. Il donnait son premier concert à l’âge de 6 ans. Il avait par ailleurs un visage ravissant, beaucoup de grâce et de charme. Proust le nommera « l’ange » et Robert de Montesquiou s’empressera de le prendre sous sa protection. Si bien que Marcel s’effacera lorsqu’il comprendra l’intérêt que Delafosse exerce sur Montesquiou. C’est d’ailleurs lui qui les avait présentés. En 1894, le pianiste a 20 ans et bénéficiera durant plusieurs années des largesses et de l’influence considérable de Montesquiou sur la vie culturelle et artistique de l’époque. Delafosse composera des mélodies sur quelques-uns de ses poèmes et aura ainsi un début de carrière fulgurant. Le 30 mai 1894, une soirée musicale est organisée par Robert de Montesquiou à Versailles que Marcel relatera dans les colonnes du Figaro. Ce soir-là, Delafosse joue une fantaisie de Chopin. Mais Montesquiou est un homme compliqué qui a besoin d’exercer sa toute-puissance sur autrui et exige de leur part une vraie dévotion. Aussi le retour de bâton sera-t-il brutal. Montesquiou va bientôt haïr le jeune Delafosse, probablement parce que l’artiste n’est pas assez docile. Et le jeune homme se retrouvera bientôt sans argent et sans contrat. C’est cette liaison tragique qui inspirera à Proust la relation entre Morel et Charlus. Ces sources permettront ainsi de créer le personnage qui s’esquisse peu à peu, d’abord flûtiste, puis violoniste.  Proust rassemble les personnes qu’il a connues pour envisager les personnages de son œuvre et leur donner ces existences où, à propos de Jupien et Morel, l’appétit pour le sexe et l’argent est central. Morel, archétype de l’homme entretenu avec des relations tarifiées, cherche par tous les moyens à s’extraire de sa position modeste. Ambitieux et sans scrupule, il n’en est pas moins un excellent musicien dont Charlus tombe amoureux mais qu’il décevra. La nièce de Vulpain détectera très vite les abysses de sa cruauté. Morel sera suspecté d’être l’inspirateur de l’homosexualité d’Albertine et parviendra également à séduire Saint-Loup. A un moment, Charlus sera tenté de le tuer tant l’être est exécrable. Mais, envoyé sur le front, Morel se montrera courageux et finira par devenir un personnage respecté. Sa nature est comme un papier sur lequel on a fait tant de plis qu’il est difficile de s’y retrouver. N’est-ce pas là toute la complexité de l’âme humaine et l’aspiration à un salut encore possible ?

 

Article rédigé à la suite des notes prises lors de la conférence de Laurent Fraisse aux lundis d’été du Cercle proustien de Cabourg-Balbec.

 

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Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.
Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.

Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.

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9 août 2017 3 09 /08 /août /2017 07:59
Cheminements proustiens de Claude Wittezaële

Claude Wittezaële nous invite à cheminer  dans des sentiers buissonniers pleins de charme et de surprises artistiques ou littéraires puisque ces cheminements ont pour guide un de nos plus grands écrivains : Marcel Proust. Ainsi Proust devient-il la clé d'un vagabondage à travers la France rurale dans plusieurs départements : la Lorraine, la Picardie, le Languedoc-Roussillon, le Berry-Bourbonnais et la Normandie. Lors de cet itinéraire, nous allons découvrir, non seulement des paysages, mais des personnalités peu connues du grand public qui ont toutes un lien avec "La recherche du temps perdu". Proust nous ouvre ainsi des perspectives sur des destins émouvants, des artistes talentueux qu'il serait tellement dommage de méconnaître, tant leurs oeuvres méritent que nous nous y attardions.

 

Nous allons débuter par la Lorraine en compagnie de Maurice Barrès qui nous invite à nous pencher et nous attarder sur un sculpteur d'un talent inoui : Ligier Richier. Et comment pourrait-il en être autrement lorsque les photos qui illustrent ce livre nous révèlent des sculptures admirables telles que "La pâmoison de la Vierge", "Le sépulcre de Saint-Mihiel", le "Calvaire" de Bar-le-Duc ou l'admirable "Pièta" d'Etain qui n'est pas sans rappeler celle de Michel-Ange au Vatican.

L'auteur de cet ouvrage nous invite également à méditer au pied de la" Colline inspirée" de Barrès où "l'horizon qui cerne cette plaine est celui qui cerne toute vie".

 

La pâmoison de la Vierge et la Pièta d'Etain
La pâmoison de la Vierge et la Pièta d'Etain

La pâmoison de la Vierge et la Pièta d'Etain

Le Sépulcre de Saint-Mihiel.

Le Sépulcre de Saint-Mihiel.

En Picardie, nous avons pour guide Henri le Sidaner et surtout Ruskin qui nous ouvre les portes de la cathédrale d'Amiens où " se lient intimement la lourdeur flamande et la flamme charmante du style français". Mais Ruskin ne se contente pas d'Amiens, il dirige aussi ses pas vers Abbeville qui tient une place importante dans l'histoire de l'art gothique et, par voie de conséquence, dans sa vie. La collégiale Saint-Vulfran suscite tout particulièrement son enthousiasme, principalement le porche occidental, véritable dentelle de pierre.

Saint-Vulfran
Saint-Vulfran

Saint-Vulfran

Notre balade buissonnière nous conduit ensuite en Berry-Bourbonnais où nous allons faire la connaissance d'une romancière très attachante Marguerite Audoux que Proust signale dans sa correspondance avec son ami Reynaldo Hahn. Marguerite Audoux, ayant perdu sa mère, sera placée dès l'âge de 3 ans à l'orphelinat de Bourges. Douée d'un sens aigu de l'observation, elle est très vite attirée par l'écriture, d'autant qu'elle aura la chance de rencontrer un certain Charles-Louis Philippe qui l'encouragera à persister dans cette voie. Si bien qu'elle met bientôt au propre ses cahiers de bergère et que ses souvenirs, romancés sous le titre "Marie-Claire", obtiendront le prix Fémina en 1910 et lui mériteront une renommée passagère. Elle s'éteindra oubliée de tous en 1937 mais c'est le titre de ce roman qui est à l'origine de celui d'un célèbre mensuel féminin toujours d'actualité. Quant à Charles-Louis Philippe, notre auteur le place bien volontiers dans son panthéon littéraire pour la qualité de son style et la tendresse qu'il accorde à ses personnages. C'est à Cerilly que se situe sa maison natale transformée en musée. Philippe sera l'ami de Barrès, de Gide, d'Octave Mirbeau mais ne connaîtra pas leur notoriété. Il repose au cimetière de Cérilly sous un buste sculpté par Antoine Bourdelle.

Marguerite Audoux à sa table de travail et buste de Charles-Louis Philippe à Cerilly.
Marguerite Audoux à sa table de travail et buste de Charles-Louis Philippe à Cerilly.

Marguerite Audoux à sa table de travail et buste de Charles-Louis Philippe à Cerilly.

A  Commentry,  le souvenir d'Emile Mâle nous devance. On appela cet historien de l'art religieux "Le Christophe Colomb des cathédrales" et c'est vers lui que se tournera Proust lorsqu'il visitera les monuments religieux de Normandie et de Picardie. En Languedoc-Roussillon, nous allons croiser Céleste, oui Céleste Albaret, cette femme étonnante qui sera auprès de Marcel de 1914 à 1922 sa secrétaire, sa confidente, sa coursière, sa cerbère mais surtout son ange gardien, ce qu'elle raconte dans un livre émouvant "Monsieur Proust". Sur le Causse de Sauveterre en Lozère, c'est à Canourgue qu'elle naquit, très précisément au moulin d'Auxillac. Ce moulin restauré est désormais une auberge où le voyageur trouvera le gite et le couvert. Plus loin, à Bédarieux, nous avons rendez-vous avec Ferdinand Fabre, écrivain cévenol dont la carrière littéraire fut alimentée par la lecture des auteurs romantiques. Malgré ses relations et ses succès personnels, il ne parviendra pas à siéger sous la coupole. Auteur d'une vingtaine de romans, il est de nos jours oublié malgré les nombreuses qualités de sa plume. Celle-ci s'est principalement consacrée à évoquer la vie des campagnes rythmée par les fêtes, les processions et la récolte des châtaignes. Elle décrit dans un style limpide "la vie des paysans cévenols et des personnages que Rabelais n'aurait pas désavoués. Tout cela est vivant" - souligne Claude Wittezaële - "les paysages comme les paysans et les prêtres du village. Je me plais à voir dans l'oeuvre de Ferdinand Fabre un assemblage de Marcel Pagnol et Alphonse Daudet pour la truculence de ses héros et de Jean Giono pour leur description sans concession."
 

Toile du musée de Commentry (salle du patrimoine Emile Mâle) et buste de Ferdinand Fabre à Bédarieux.Toile du musée de Commentry (salle du patrimoine Emile Mâle) et buste de Ferdinand Fabre à Bédarieux.

Toile du musée de Commentry (salle du patrimoine Emile Mâle) et buste de Ferdinand Fabre à Bédarieux.

Pour terminer notre itinéraire, nous allons nous rendre en Normandie où nous attendent tant de lieux proustiens. Tout d'abord les monuments qu'il se plût à visiter comme la cathédrale de Bayeux ou celle de Caen, également d'humbles églises comme celle de Dives, sans oublier les lieux où il demeura, ainsi le manoir des Frémonts et les Roches-Noires à Trouville-sur-Mer et le Grand-Hôtel à Cabourg. Nous rencontrerons également Jacques-Emile Blanche auquel nous devons le portrait de Proust qui se trouve aujourd'hui au musée d'Orsay. Celui-ci demeura à Offranville où un musée lui est consacré au milieu d'un délicieux jardin. Enfin ne manquons pas de nous attarder à Honfleur où Eugène Boudin sut rendre, grâce à son pinceau, la beauté particulière des ciels normands, de la mer mouvante et des horizons lointains que Proust décrira tout aussi bien grâce à sa plume. Voilà un parcours que Marcel initie et où les différentes étapes sont pour la plupart inspirées par la lecture de sa biographie et de son oeuvre. Un voyage rafraîchissant dont les lieux nous rapprochent d'hommes et de femmes de talent que la mémoire du temps a injustement oubliés. Merci à Claude Wittezaële pour ces cheminements emplis d'évocations charmantes et de visions qui touchent autant le regard que le coeur.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Portrait du fils du peintre Helleu, ami personnel de Proust, par Jacques-Emile Blanche

Portrait du fils du peintre Helleu, ami personnel de Proust, par Jacques-Emile Blanche

La plage de Trouville à la fin du XIXe siècle par  Eugène Boudin

La plage de Trouville à la fin du XIXe siècle par Eugène Boudin

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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 09:29
Proust et Flaubert
Proust et Flaubert

D'après les notes prises lors de la conférence donnée par Madame Mireille Naturel - maître de conférence à la Sorbonne - à la mairie de Cabourg le lundi 31 Juillet 2017 dans le cadre des conférences d'été du Cercle proustien de Cabourg-Balbec.

 

Marcel Proust ( 1871 – 1922 ) et Gustave Flaubert (1821 – 1880 ) ont la Normandie en partage et plusieurs autres points communs : tous deux sont fils de médecins, tous deux de santé délicate (l’épilepsie pour Flaubert, l’asthme pour Proust), tous deux consacreront leur vie à l’écriture et spécialement au style – il y aura même un souci phonique de la phrase chez Flaubert qui lisait ses textes à haute voix – enfin ils vivront l’un et l’autre en ermites, Proust dans sa chambre tapissée de liège à Paris, Flaubert retiré à Croisset. Par ailleurs, George Sand tiendra une place particulière dans leur existence : elle est l’auteur que la mère du narrateur lui lisait le soir lorsqu’il était enfant dans "A la recherche du temps perdu", tandis que Gustave Flaubert sera un intime de George avec laquelle il échangera une longue correspondance.

 

Pourquoi Proust se passionnera-t-il pour cet écrivain qui meurt en 1880 alors qu’il n’a que 9 ans ? Sans contexte pour la qualité de son style,  mais aussi pour la façon dont il envisage la vie et l'irrésistible comique qui anime  « Bouvard et Pécuchet » cité dans « Les plaisirs et les jours ». Enfin pour sa thématique sur l’acquisition du savoir. Il y a également des rapprochements qui peuvent être faits entre Bouvard et Pécuchet et Reynaldo Hahn et Proust dont l’amitié n’allait pas de soi et où s’était développé  un goût semblable pour la dérision.

 

Au XIXe siècle, on ne pouvait faire l’impasse sur deux écrivains comme Balzac et Flaubert. Chez Flaubert, l’essentiel repose sur la vibration des sensations, également sur l’importance des choses. Leur apparition n’était pas sans modifier la vision des personnages, leur rapport à la réalité. Par le pastiche, Marcel Proust, à ses débuts, fait non seulement ses gammes mais tente de s’approcher de la technique romanesque de Flaubert et également de Balzac, avant d’acquérir la sienne propre, ce qui sera son souci permanent. Après avoir apprécié le talent de ces maîtres du roman, il entendra s’en détacher afin d’affirmer l’originalité du sien et d’aller toujours plus loin et différemment dans sa propre vision de la comédie humaine.

 

Avec Proust, rien n’est jamais laissé au hasard. Ainsi évalue-t-il la façon dont Flaubert sait terminer un ouvrage quel qu’il soit : roman ou conte ; mais, contrairement à lui, il attachera plus de prix au cœur et à la sensibilité qu’à l’intelligence. Est-ce pour cette raison qu’il placera « L’éducation sentimentale » parmi ses préférés ?

 

On sait également que Proust n’hésitait pas à superposer ses emprunts, à s’inspirer des thèmes qu’il recueillait  chez Flaubert et chez de nombreux autres écrivains comme le chant de la grive cher à Chateaubriand. Chez Flaubert, ce sera le motif de la vitre ou du vitrail, le vitrail étant un thème que l’on retrouve à de nombreuses reprises dans « La Recherche » et qui n’est pas sans revêtir une importance esthétique et religieuse et une inscription dans l’ordre de la légende.  (Ainsi le vitrail  de  Saint Julien l’Hospitalier à Rouen pour Flaubert et celui de l’église de Combray pour Marcel). Le vitrail suggère quelque chose d’important pour les deux écrivains. Selon Flaubert, il est ce qui sépare et isole ; selon Proust, il relève du rapport au monde. Rappelons-nous l’importance de la vitre du Grand-Hôtel de Balbec dans « La Recherche » dont la salle-à-manger est comparée à un aquarium. Il y a, certes,  une image assez semblable dans « Madame Bovary » lorsque celle-ci surprend, alors qu’elle se trouve à une réception dans un château normand, des paysans qui s’agglutinent  pour  voir ce qui se passe à l’intérieur de celui-ci. Approche identique chez les deux écrivains du décalage qui persiste entre les pauvres tenus à l’extérieur et comme hypnotisés par le luxe et les lumières qu’ils perçoivent dans ces lieux privilégiés.

 

Gustave Flaubert détient le privilège d’être considéré par  Marcel Proust comme le romancier modèle, bien qu’il ne sera pas celui qui inspirera l’écrivain de « La Recherche », son incontournable Bergotte, plus proche au physique et au moral d’Anatole France, personnalité littéraire que Proust a connue et qui fut le préfacier de son  ouvrage « Les plaisirs et les jours ». En premier lieu, Flaubert l’est pour la construction de son œuvre et le style, ainsi que pour sa vision du monde, subtile et réaliste. Mais Flaubert, contrairement à Proust, ignore l’usage de la métaphore que ce dernier emploiera de façon magistrale. Proust reconnaîtra également le talent d’un Maupassant qu’il croisa chez Madame Straus, probablement à Trouville au manoir de la Cour-Brûlée, enfant spirituel de Gustave Flaubert auquel Marcel reprochera de n’avoir pas su se détacher. Aussi placera-t-il « Boule de suif » comme un ouvrage à part où Maupassant aura su  momentanément affirmer son originalité. Cela ne l’empêchera nullement de le considérer comme un écrivain mineur. Néanmoins, tous deux sauront admirablement faire parler les gens simples et se plairont à donner de l’importance et de la visibilité aux noms de pays, à les situer sur une mappemonde purement littéraire et irrésistiblement savoureuse.

 

Si Flaubert n’apparaît au final que de façon anecdotique dans l’œuvre de Marcel Proust, ce dernier sachant adroitement mêler admiration et profanation, comme il le fera vis-à-vis de Ruskin et de quelques autres, il n’aurait  pas été Proust sans ce travail sur l’écriture de ses prédécesseurs et sur sa longue méditation sur la transmission que chacun accorde à son suivant. Mais un grand écrivain se doit à un moment donné de couper les liens, en quelque sorte de rompre le amarres afin de voguer en solitaire sur le vaste océan de la création artistique.

 

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Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 09:44
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens de Jérôme Bastianelli
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens de Jérôme Bastianelli

Marcel Proust n’a jamais foulé le sol de l’Angleterre, pas plus qu’il ne parlait un mot d’anglais. L’écrivain s’est même opposé de son vivant à la traduction de son œuvre qui, selon lui, en aurait été déformée. Homme de toutes les contradictions, Marcel Proust s’est pourtant lancé dans une entreprise surprenante : la traduction depuis l’anglais des écrits esthétiques de John Ruskin alors même qu’il maîtrisait mal la langue. En cela il fut aidé par sa mère et quelques amis. Par ailleurs, la préface que Proust consacre à « La Bible d’Amiens »  éclaire non seulement la pensée de Ruskin, mais aussi sa propre pensée et sa conception de l’art. Au fil de la lecture s’esquisse les préoccupations de Proust sur l’esthétique et la place qu’il donnera à l’art dans ses ouvrages. John Ruskin se mue en révélateur de la pensée proustienne et son influence marque incontestablement « La Recherche du temps perdu ». Voyons comment.

 

Tout d’abord cette influence ne se fera qu’à travers les œuvres de John Ruskin puisque Proust ne le rencontrera jamais. Celui-ci naît à Londres en 1819 et mourra à Brantwood en 1900 d’un père négociant en alcools et d’une mère sans profession. Il est fils unique et quittera très vite le foyer familial pour voyager. Il est fasciné par la beauté des Alpes, l’architecture gothique, Venise et, en esprit éclectique, s’intéresse à des choses très diverses : les oiseaux, les plantes, l’art de Turner, l’économie sociale, l’éducation des ouvriers, les préraphaéliques … Critique d’art et soucieux de sociabilité, il va beaucoup écrire et cherchera toujours à rendre l’art accessible aux plus humbles. En effet, il condamnait  les tâches qui ôtaient à l’homme son libre arbitre. Il s’intéressera même à la pollution industrielle en précurseur, et à la nécessaire prudence qui doit guider toute opération de restauration des bâtiments patrimoniaux. D’ailleurs, Proust ne manquera pas de rapprocher la « restauration » de la mémoire involontaire avec les risques que l’une et l’autre supposent de trahir ou de modifier le réel ou de l’aménager autrement. Ruskin visitera Amiens à maintes reprises, en 1844, 1849, 1854, 1856, 1868 et 1880. Sa première visite le déçoit. On pourrait  comparer sa déception à celle de Swann vis-à-vis d’Odette qui n’est pas son genre de femme. Il est vrai qu’Amiens, au premier abord, n’est pas le genre de cathédrale qu’aime John Ruskin, il la trouve un peu mièvre, cédant trop au … joli. Mais en 1854  son avis  est plus enthousiaste et il reconnait que cet ouvrage, célébré dans toute l’Europe, mérite sa réputation. Il rédigera « La Bible d’Amiens » de 1880 à 1882. En réalité, il souhaitait écrire une histoire de la chrétienté à l’usage des garçons et filles qui avaient été tenus sur les fonts baptismaux. Malheureusement, il ne parviendra à rédiger qu’un seul volume, alors qu’il envisageait de parler également de Vérone, de Pise, de Rome, de Chartres, de Rouen. « Travaillez quand vous avez encore la lumière », précepte de l’Evangile selon Saint Jean qui figure dans la préface que Proust a consacré à « Sésame et les lys ». Comme Ruskin, Marcel Proust redoutera de ne pas pouvoir achever son œuvre.

 

La cathédrale.

La cathédrale.

Ruskin raconte dans « La Bible d’Amiens » les origines de la cathédrale, l’installation des Francs à Amiens et l’évangélisation de la ville, Chilpéric, le père de Clovis, puis Clovis, bien que celui-ci n’ait pas été baptisé à Amiens, cheminement des transgressions que s’autorisera l’auteur. Et puisque la cathédrale a été conçue et bâtie par les descendants des Francs, Ruskin évoque plus longuement dans le chapitre II l’histoire de ce peuple et son arrivée en France en provenance de l’Allemagne.  Dans la troisième partie de l’ouvrage, il évoque la propagation des écritures saintes, le rôle que tient saint Jérôme, premier traducteur de la Bible qui donne son nom à ce chapitre III.

 

Le IVe chapitre est sans doute le plus beau parce qu’il parle vraiment de la cathédrale. Ruskin y détaille certains aspects du monument, principalement les sculptures des porches. Puis il évoque les stalles du XVIe siècle, ce qu’il faut voir en priorité : «  sous la main du sculpteur, le bois semble s’être modelé comme de l’argile, s’être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante… » Curieusement, il n’apprécie guère la Vierge dorée à laquelle il trouve de la joliesse et un gai sourire de soubrette, madone nourrice raphaélique, peintre qu’il n’aime guère car il considère qu’il a représenté la Vierge de façon trop humaine, pas assez divine. La madone de la façade ouest lui plaît davantage, madone franque, normande, madone reine, calme, pleine de puissance. Pour Ruskin, la cathédrale est comme l’envers d’une étoffe qui nous aide à comprendre les fils qui produisent le dessin tissé ou brodé du dessus. A ce sujet, et on ne peut manquer de le relever, l’œuvre de Proust sera envisagée comme une cathédrale et également comme une robe : « car épinglant de ci delà un feuillet supplémentaire, je bâtirai mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. » - écrira Marcel Proust. Le livre de Ruskin reste toutefois assez confus avec des phrases alambiquées, souligne  Jérôme Bastianelli car celui-ci est atteint, à l’époque où il le rédige, de « fièvres cérébrales » susceptibles d’altérer son jugement. Alors pour quelle raison, Proust choisit-il de traduire cet ouvrage, alors qu’il maîtrise mal l’anglais et y consacre-t-il tant d’années de sa vie, soit de 1889 à 1906 ? Certainement pour plusieurs. Tout d’abord le prestige dont jouit John Ruskin, son immense culture, et parce qu’à cette époque il est bien vu d’être traducteur. Baudelaire, Mallarmé, Robert d’Humières le seront. Il y a également une mode en vogue, celle des cathédrales : Monet les peint, Huysmans les évoque, Debussy s’en inspire. Proust tente aussi d’effacer le côté un peu décadent de son unique ouvrage « Les plaisirs et les jours » que certains critiques ont comparé à « une serre chaude ».  Et puis la cathédrale d’Amiens parle de la France, ce qui plaît à Proust. Par ailleurs, le choix d’un sujet chrétien rassurera les salons aristocratiques et mondains qu’il fréquente assidûment en pleine affaire Dreyfus et au moment où se discute le projet de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

 

 

La vierge dorée et la madone franque.La vierge dorée et la madone franque.

La vierge dorée et la madone franque.

Les stalles d'Amiens.

Les stalles d'Amiens.

Néanmoins, malgré son souci d’excellence, Proust commet bien des erreurs de traduction assez drôles et inattendues. Mais qu’importe ! Comme Ruskin, il considère que l’essentiel est de donner à penser aux lecteurs, de solliciter leur imagination, de les inciter à mettre leurs pas dans ceux de l’auteur et de partir à la découverte de ce magnifique monument. En quelque sorte de servir l’art qui est la part la plus haute de l’homme. Ruskin lui insuffle le goût de l’architecture et Proust ne manquera pas de concevoir son œuvre comme un monument que l’on bâtit pierre à pierre ou mot à mot. Cette traduction lui conférera un matériau littéraire indéniable. S’il juge que Ruskin a parfois cédé à l’idolâtrie, ce qui signifie qu’il a apprécié certaines choses pour des raisons qui leur sont étrangères et qu’il a placé en elles des valeurs qu’elles n’expriment pas, lui-même n’échappera pas à cette idolâtrie en souhaitant que figure, à la porte de la cathédrale d’Amiens, Ruskin en personne comme le cinquième prophète, suscitant la moquerie inévitable de quelques lecteurs. Par la suite, il partira sur les traces de Ruskin à Venise en avril 1900 avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger, voyage que l’on retrouvera réinterprété et magnifié dans La Recherche. Ce qui confirme que Ruskin fut bien pour Marcel Proust un initiateur.

 

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Et pour prendre connaissance de l'article que j'ai consacré à Ruskin, cliquer  sur son titre :  

John Ruskin ou le culte de la beauté

 

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Jérôme Bastianelli est critique musical depuis 2000 pour le magazine Diapason.

Il est l'auteur de quatre essais biographiques :

Jérôme Bastianelli a également collaboré à la rédaction des ouvrages suivants :

Et en 2017, il vient de publier "Le dictionnaire Proust-Ruskin" dans la collection des Classiques Garnier

 

Détails des stalles d'Amiens.
Détails des stalles d'Amiens.

Détails des stalles d'Amiens.

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 08:21
Marcel Proust et Anna de Noailles

Marcel Proust a connu Anna de Noailles dans les dernières années du XIXe siècle. L’écrivain avait remarqué la jeune poétesse à ses débuts alors que des extraits de ses poèmes étaient publiés dans les journaux avant leur édition en recueil. Par la suite, ils se rencontrèrent et s’apprécièrent, Proust ayant été invité chez les Brancovan à Amphion lors d’un de ses séjours auprès de sa mère à Evian, où elle faisait une cure. Les deux écrivains avaient en commun un état maladif, aussi leur relation sera-t-elle en partie développée dans leur correspondance et, dès 1931, leur dialogue épistolaire sera réuni par Robert Proust dans un volume qui faisait suite à celui déjà consacré à une correspondance générale chez Plon.

 

 

Proust et Anna réunis à Amphion. Anna est au deuxième rang à droite et Marcel au dernier, troisième en partant de la gauche.

Proust et Anna réunis à Amphion. Anna est au deuxième rang à droite et Marcel au dernier, troisième en partant de la gauche.

Descendante d’une famille de boyards roumains, son père était Grégoire Bibesco de Brancovan, expatrié, et sa mère une pianiste grecque Raluca Moussouros ( connue en tant qu’artiste sous le nom de Rachel Musurus ), de 21 ans plus jeune que son époux. Anna naîtra à Paris en 1876 et mourra également à Paris en 1933, à l’âge de 56 ans. La poésie, qu’elle commence à composer toute jeune, s’attache à décrire un monde à la beauté tranquille, un pur ailleurs temporel. Elle créera plus tard le prix de la « Vie Heureuse » avec plusieurs de ses amies qui deviendra, en 1922, le prix Fémina. A l’âge de 19 ans, elle épouse le comte Mathieu de Noailles et côtoie la haute aristocratie française, tout en restant très fantasque. Elle fut la première femme commandeur de la Légion d’honneur, la première à être reçue à l’Académie royale de Belgique, Académie dans laquelle lui succéderont ses amis Colette et Jean Cocteau.

 

« Bien souvent, les moindres vers des Eblouissements me firent penser à des cyprès géants, à ces sophoras roses que l’art du jardinier japonais fait tenir, hauts de quelques centimètres, dans un godet de porcelaine de Hizen. » - lui écrit Marcel Proust dans l’une des missives de leur longue correspondance. Pour Marcel, Anna de Noailles eut le mérite immense d’être une fenêtre ouverte sur un monde dont il avait eu la révélation enfant mais qu’il ne pouvait plus voir, reclus désormais dans sa chambre, loin des réalités extérieures. Ainsi, grâce aux vers d’Anna, se réapproprie-t-il  ce concept d’enfance et une vision qui, désormais, se concentre dans sa seule pensée.  Il est probable, selon le professeur Luc Fraisse de l’Université de Strasbourg, que Marcel Proust ait découvert, au du moins approfondi sa théorie de la mémoire involontaire au contact de l’œuvre d’Anna qui lui restituait ses impressions d’enfant dans le jardin du Pré Catelan de son oncle Jules Amiot à Illiers/Combray. Déjà dans Jean Santeuil, la vicomtesse de Réveillon empreinte certains de ses traits à la belle Anna qui, comme Proust, présentait dans son physique quelque chose d’oriental.

 

 

 

 

Marcel Proust et Anna de NoaillesMarcel Proust et Anna de Noailles

A la lecture de cette correspondance, on est surpris par les louanges excessives que Proust adresse à Anna et que certains critiques ont considérées comme de la flagornerie, aussi, dans un premier temps, ce dialogue littéraire les desservira dans la mesure où l’échange répondait mal à l’horizon d’attente de l’époque pour lequel la poésie d’Anna de Noailles, d’inspiration romantique, ne correspondait plus aux vers libres qui prenaient leur essor. Bien des raisons doivent néanmoins nous inviter à davantage de prudence, souligne le professeur Fraisse. Il semble, en effet, en y regardant de plus près que le romancier se soit montré sincère et que la poésie d’Anna sut le toucher. Tous deux se vouèrent réciproquement, et tout au long de leur vie, estime et admiration. L’intuition d’Anna lui permit de découvrir très tôt que Proust était un « rénovateur » du roman et elle fut la première à comparer ses longues phrases à des soies adorables (1905). En 1906, elle perçoit également que Marcel est un esprit organisateur. « Vous amplifiez le plus infime détail » - lui écrivait-elle. Pour Proust, les poèmes de la jeune femme étaient comme des miroirs où leurs deux sensibilités se contemplaient et se répondaient, Proust sachant faire « miroiter » les vers de la poétesse. Elle soulignait aussi que Proust avait des certitudes inébranlables et que son œuvre était construite comme un constant monologue intérieur. Entre eux, ce ne fut pas le ramage que quelques-uns se plaisaient à moquer, mais une véritable rencontre esthétique. Anna était aussi un écrivain de la mémoire involontaire. Sa poésie et ses romans sont peuplés de réminiscences, il y avait comme un élixir de mémoire où ils se complaisaient ensemble.

 

Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,

La capucine, avec ses abeilles autour,

Regardez bien l’étang, les champs avant l’amour,

Car après l’on ne voit plus jamais rien du monde.

 

On comprend avec ces vers tirés des « Eblouissements », combien ce poème contient le principe latent de la composition de « Du côté de chez Swann ». A travers le miroir qu’Anna tendait à Marcel, il devenait à son tour lecteur de lui-même. Si bien que les principaux fondements structurels de la Recherche doivent quelque chose à la poétesse et un nombre important d’épisodes du roman a pour embryon quelques-uns de ses thèmes favoris. Au début de La Recherche, il y a en effet les impressions qu’il a recueillies à Combray en tant qu’étape d’initiation au monde et à la nature et dont le symbolisme prend forme au contact de cette poésie si proche de sa sensibilité.

 

« Ce qui tombera de votre cerveau sera toujours précieux comme sera toujours fine l’odeur d’aubépine. Seulement cette sécurité n’était pas tranquillité parce que dans ces miracles certains que produisent suivant des lois instinctives, les esprits poétiques, il y a tout l’imprévu de la pensée et du sentiment, que c’est un secret chaque fois nouveau, une réalité individuelle qui n’apparaîtra pas une seconde fois à quoi ils nous initient, ce qui fait qu’une rose ressemble à une rose, mais qu’une poésie ne ressemble pas à une autre poésie. » - écrit Marcel à Anna.

 

Ainsi les vers d’Anna mettait-il en route une réflexion poétique sur le cheminement à entreprendre en soi à partir de ces évocations qui provoquaient entre eux une véritable interaction littéraire, insiste le professeur Luc Fraisse qui a consacré un long chapitre «Anna de Noailles ou la Recherche avant la Recherche » dans son passionnant ouvrage « La petite musique du style » (Classiques Garnier )

 

A maintes reprises, Marcel Proust n’a pas manqué de s’approprier le regard d’Anna, de contempler les choses transfigurées par la magie poétique et d’apprécier chez elle les fragilités des fleurs et des cœurs, la poétesse étant devenue, en quelque sorte, l’intermédiaire entre l’imaginaire et la réalité. A la suite de sa lecture des Eblouissements, il lui écrit à nouveau : « Mais l’identité des sentiments, où on se trouve quand on compose est une unité aussi. Et ainsi il y a dans ce volume tout un long poème qui ne se peut briser. Ou du moins dont les morceaux peuvent se briser, mais comme les « Adieux de Wotan », le prélude de  « Tristan », entendu autrefois à l’Orchestre Padeloup ou Colonne, ne pouvaient tout de même pas donner l’idée de l’œuvre  wagnérienne entière. (…) Disons que ce volume est pour une moitié Tristan, pour l’autre Parsifal. » - poursuit-il.

 

Au regard de Proust, Anna de Noailles est un phénomène d’hybridation et d’androgynie, soit le corps d’Iphigénie et le cœur de Virgile. « Vous êtes encore plus Siegfried qu’Yseult » - écrit Marcel en 1908. Autre hybridation sur laquelle Luc Fraisse ne manque pas poser le doigt : celle du petit Marcel devenant le grand Proust, hybridation de la poésie et de la prose, du mensonge et de la vérité, de la faiblesse et de la force. « Ainsi l’auteur de la Recherche aura-t-il médité sur des poèmes qui lui semblaient atteindre les vérités de l’art par une autre voie que celles de la réflexion philosophique et de la construction à long terme qui seront, par la suite, résolument les siennes » - conclut l’auteur de « La petite musique du style », faisant d’Anna de Noailles une source d’inspiration  du grand écrivain du XXe siècle, ce qui n’est pas le plus mince de ses mérites.

 

 

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Marcel Proust et Anna de Noailles
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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 10:43
Le professeur Marcel Proust de François-Bernard Michel

Marcel Proust parle beaucoup de médecine et de médecins dans sa Recherche. Rien d’étonnant à cela, il était fils et frère de deux professeurs en médecine et, surtout, affligé lui-même d’une maladie qui l’emportera à l’âge de 51 ans : l’asthme allergique. Curieux que deux livres évoquant les relations de Proust avec le monde médical sortent au même moment : celui de Diane de Margerie "A la recherche de Robert Proust" et le très remarquable ouvrage du professeur François-Bernard Michel, président de l’Académie nationale de médecine, pneumologue, poète et écrivain  "Le professeur Marcel Proust". Pourquoi ce titre « Le  professeur Marcel Proust » ? Au fil des ans, nous explique l’auteur, l’asthmatique Proust a acquis un savoir médical de par son milieu familial et ses nombreuses consultations, mais surtout grâce à sa perspicacité et à son hypersensibilité à la souffrance physique et psychologique. Ainsi réunit-il les deux fondamentaux de la médecine : le savoir et l’humanisme, humanisme qui a souvent manqué aux professeurs en médecine du XIXe et du début du XXe siècle. C’est Proust qui, en quelque sorte, a introduit la médecine dans la littérature. Et il le fera sans complaisance. « Au-delà des portraits » - écrit François-Bernard Michel – « on découvre l’amertume du souffrant déçu, sa colère enfin, telle qu’elle explosera en dispute avec son père ». En négatif, Proust stigmatise les carences désastreuses des médecins sur la question cruciale qu’ils ne se posent pas, si bien que l’écrivain se charge lui-même de la poser : « Que faites-vous de l’homme ? »  les interroge-t-il. De l’homme malade, bien entendu. Il exhortait les médecins du XXIe siècle à ne pas réduire la médecine à une technologie prestataire de diagnostics et traitements, mais d’être davantage à l’écoute de l’homme souffrant.

 

Ce livre a donc pour ambition de prouver à ceux qui s’en étonneraient combien Marcel Proust ne se contente pas d’être titulaire d’une chaire en littérature - que personne ne serait enclin à lui contester - mais qu’il est en mesure d’en occuper une en médecine et que bien des malades auraient intérêt à lire son œuvre, la Recherche ayant ouvert des portes fermées à bien des malades et proposé une autre façon d’envisager la maladie aux asthmatiques d’aujourd’hui. Nous savons également que Proust est un écrivain qui a déployé – non sur le Cosmos comme le ferait un astrophysicien – mais sur l’univers intime et cérébral de l’homme, un télescope capable de nous restituer nos émotions les plus secrètes et d’expliquer le travail complexe de la réminiscence. La neurophysiologie moderne confirme la justesse de ses intuitions. D’autre part, l’inconscient est très présent dans son œuvre. L’écrivain le détecte dans tous les domaines et c’est la cure qu’il fera, après le décès de sa mère chez le docteur Paul Sollier, qui lui offrira l’opportunité de se mettre à l’écoute de cet inconscient et d’exercer sa lucidité jusqu’à remonter aux sources de son asthme et à son déclenchement. Ainsi s’approchait-il de la constatation suivante : que certaines maladies procèdent de  "goûts ou d’effrois de nos organes" suscitant rejets ou affinités. «Ainsi l’écrivain Marcel Proust - souligne François-Bernard Michel - est-il devenu progressivement le docteur Proust, attaché à observer, scruter, radiographier les personnes, leurs moi successifs et leurs comportements. L’histoire de la petite madeleine en est l’illustration.» On se doit de noter que les étapes successives, qui conduisent à la restitution du souvenir, sont médicalement et psychologiquement irréfutables de la part de l'écrivain Proust. Ce dernier a rétabli la qualité émotionnelle et l’intensité sensorielle de la réminiscence sans omettre de les nimber de leur aura originelle.

 

Après les chagrins-serviteurs, Marcel Proust évoquera les chagrins-meurtriers, ceux dont les voies souterraines auront raison de lui. Dès lors, la course contre la mort s’amorce. Pas question que l’oeuvre se laisse devancer par elle, bien que la mort soit présente, déjà toute concentrée à tenir un siège dans sa pensée. Et ce sera le Temps Retrouvé. Celui du retour du passé dans le présent, celui du pouvoir de la joie intérieure sur la désespérance. Celui de l’œuvre accomplie.  Après avoir consulté presque tous les grands médecins de son époque, à la fin de sa vie il n’y a plus que l’humble docteur Bize à son chevet et surtout Céleste Albaret, cette vestale qui a remplacé  maman. Avec elle, il corrige les dernières épreuves. Auprès d'elle, il est en mesure d’accueillir la sombre visiteuse et d’abandonner à la postérité le soin de le juger.

 

Ce livre nous offre également un panorama sur la médecine des années 1880 à 1922 et des portraits jubilatoires des professeurs titulaires de chaires de médecine, certains, amis d’Adrien Proust, plus tard de son fils Robert, ceux nombreux que Marcel a rencontrés chez ses parents, consultés personnellement, décrits avec une évidente cruauté et, avec quelques-uns, partagé une même quête sur la neurophysiologie et la neuro-immunologie. Dans cette suite de portraits apparaissent des figures incontournables : Edouard Brissaud qui a probablement inspiré le docteur Boulbon de la Recherche et considérait l’asthme comme une névrose ; le professeur Albert Charles Robin, un incompétent mondain qu’il croisera chez Madeleine Lemaire ; le docteur Pozzi, homme de haute prestance et de haute renommée, père de la poète Catherine Pozzi, qui menait grand train à Paris et traînait à ses basques les cœurs des belles de l’époque, il mourra assassiné par l’un de ses malades ; le docteur Dieulafoy, collègue de son père ; le professeur Pierre Charles Potain que madame Verdurin tançait vertement de son franc-parler dans la Recherche ; le professeur Dejerine, médecin de renom auquel Proust reprochera de ne pas être assez humaniste. Nous faisons ainsi la tournée des hôpitaux, voyons la politique hospitalière se structurer peu avant la guerre de 14/18, guerre qui permettra aux médecins et aux chirurgiens, en particulier,  de faire des pas de géant. Rien n’a échappé de cela à Proust qui savait son frère au front, opérant jours et nuits, et nombre de ses amis engagés dans l’armée. Mieux que quiconque, Proust a su décrire le corps éprouvé et autour de lui la mouvance des sensations et sentiments qu'il inspire. Enfin et surtout, si la maladie et les chagrins finissent toujours par tuer, ils développent en chacun de nous " les forces de l'esprit" et donnent un sens spirituel à la souffrance. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Le professeur François-Bernard MICHEL

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 10:13
A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

Diane de Margerie vient de publier un ouvrage dont le titre m’a tout de suite interpellée : « A la recherche de Robert Proust ». Qui était Robert Proust, cet homme totalement évincé de « La Recherche », l’œuvre de son frère aîné Marcel Proust, où apparaissent cependant la mère, le père, la grand-mère, la tante et quelques autres personnages qui ont occupé sa vie. Mais son frère, de deux ans son cadet, semble avoir été gommé volontairement de cette longue et pénétrante histoire. Diane de Margerie, qui s’est posée elle aussi la question, nous apporte certains éclairages au sujet de cette difficile parenté entre deux frères qui ont laissé l’un et l’autre des oeuvres importantes, le premier en littérature, le second en médecine. Car Robert, comme son père Adrien, fut un médecin-chirurgien de renom, un homme dont le destin s’est déroulé de façon naturelle, déterminée et irrévocable, contrairement à Marcel dont l’accouchement de son œuvre fut long, compliqué et tortueux.

 

Il apparaît que les deux enfants d’Adrien et de Jeanne Proust avaient bien peu de choses en commun, sinon une remarquable intelligence et une parfaite éducation. S’entendaient-ils ? Pas vraiment, bien que la mère veillât à maintenir un climat d’affection familiale. Cela, pour la simple raison, que Marcel a difficilement vécue l’arrivée de ce petit frère qui, subitement, occupait les lieux et lui prenait un peu de l’amour maternel. Oui, Marcel, enfant sensible et tyrannique, a souffert de ne pas être le seul objet de la tendresse familiale et a su, par la suite, tirer parti de son asthme et se présenter en tant que narrateur dans « La Recherche » comme un enfant unique. Peut-être l’existence de Robert sera-t-elle à l’origine de « cet univers asexué mais dévorant auquel il se sacrifiera comme sur un autel : celui de l’écriture. » En quelque sorte : « oublier les sentiments ambigus suscités par la naissance d’un autre qu’il faudra plus tard annuler par l’écriture salvatrice » - nous explique Diane de Marjorie. « C’était ou l’autre, ou l’œuvre » - ajoute-t-elle.

 

Diane de Marjorie suppose que Robert de Saint-Loup, si présent dans le roman de Marcel, est une sorte de frère de substitution auquel – explique-t-elle – « Marcel le narrateur peut songer à loisir à travers le silence observé sur le frère réel. » Le parallèle ne me semble pas vraiment convaincant, sinon que le personnage du livre mourra héroïquement durant la guerre de 14/18 à la tête de sa division, de même que Robert Proust s’y illustrera avec courage et dévouement dans son rôle de médecin militaire auprès des innombrables blessés. « Voilà qui est frappant chez les frères Proust dont l’un s’adonne à l’analyse de la dégradation (en amitié, en amour, dans la sexualité) à travers le scalpel de l’écriture ; et l’autre, tout au contraire, choisit la guérison du mal à travers le bistouri. » - insiste Diane de Margerie.

 

Marcel Proust reconnaissait : « Je suis jaloux à chaque  minute à propos de rien. » Et ses jalousies se focaliseront évidemment sur la mère. Lorsqu’il peint dans « La Recherche » les frères Guermantes, Basin l’aîné et Charlus le cadet, il ne peut s’empêcher d’y inclure la sévérité psychologique de leur père, établissant un lien avec la sévérité d’Adrien Proust, et ne manque pas de souligner qu’ils sont aux antipodes l’un de l’autre comme lui-même l’était avec Robert. Ainsi, à travers les personnages de son roman, Marcel exprime-t-il la complexité de la relation fraternelle. Et est-ce parce qu’il pense avoir une analyse plus fine de la maladie, se considérant lui-même comme un malade, qu’il accuse la plupart des médecins d’être bornés à bien des égards parce qu’ils ne bénéficient pas de la relation essentielle et étroite avec la … douleur ? L'asthme, dont il souffrait, et sa connaissance du milieu médical lui ont permis de dépeindre la lente déchéance de Charlus et la mort de la grand-mère de façon clinique en un temps où les médecins jouissaient d’une incroyable influence morale et sociale. Si bien que Serge Béhar, médecin et auteur, écrira que « La Recherche » a été rédigée par un médecin avant la lettre. Souvenons-nous que Marcel Proust, comme Freud, et bien que les deux hommes ne se soient ni connus, ni concertés, ont découvert le rôle éminent de l’inconscient, ce dont les praticiens d’alors se souciaient comme d’une guigne. Et principalement de son rôle dans les maladies  psychosomatiques.

 

Aussi peut-on se demander ce que Marcel pensait des carrières de son père  et de son frère trop privées l’une et l’autre d’une quête de l’invisible ? Marcel refusera d’être soigné par Robert et ne souhaitera à ses côtés, lors de ses tous derniers moments, que d’une seule présence, celle de Céleste Albaret, son employée de maison, qui était devenue « la vestale de l’œuvre, la Voix du téléphone, le trait d’union avec les éditeurs ». Allait-il survivre à sa Recherche ? Se survivre ? – questionne l’essayiste. Ne s’est-il pas laissé mourir en même temps que son œuvre s’achevait et ne s’est-il pas toujours refusé, et cela jusqu’à son extrême fin, à s’abandonner aux soins et conseils du monde médical ? Parce qu’il pensait en connaître plus qu’eux sur le parcours inéluctable et psychique de la maladie. Par la suite, Robert, qui lui survivra un peu plus d’une dizaine d’années, lui rendra un hommage vibrant dans la revue NRF (1923), où il salue la douceur et la bonté de Marcel, sans cesser de se consacrer à l’édition des manuscrits laissés en attente et au contrôle scrupuleux de leur publication chez Gallimard.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère
Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère

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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 09:17
Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Nous y pensions depuis longtemps Laura  Rabia et moi. Unir les mots de Proust aux mélodies de ses compositeurs préférés, ceux qui ont donné à la musique française ses lettres de noblesse. Leurs noms : Gabriel Fauré, César Franck, Camille Saint-Saens,  Reynaldo Hahn. Proust les a connus, écoutés et aimés. La musique lui apparaissait comme l’art suprême, celui qui  transcende la réalité et unit les âmes. Alors pourquoi ne pas imaginer un Concert/Lecture où l’écrivain prendrait la parole pour faire apprécier davantage encore les notes de ses contemporains et offrir ainsi au public un duo où musique et littérature se fondent dans un seul univers : celui de la beauté. D’autant plus que nous avions la possibilité de le donner à entendre dans un lieu unique que l’écrivain a habité, où il a pensé, contemplé, composé une partie de sa Recherche, cet aquarium qui ouvre sur la mer, le ciel et la digue cabourgeaise, digue où, par un beau matin d’été, il avait vu apparaître les jeunes filles en fleurs et toute la poésie du monde.

 

Sa mère jouant du piano, Marcel Proust eut toujours pour la musique un intérêt très vif qui se confirmera lorsqu’il fera la connaissance de Reynaldo Hahn, chez Madeleine Lemaire, en juin  1894. Auteur d’une œuvre importante et variée, Hahn initiera véritablement Proust et le fera entrer de plein pied dans l’univers musical en exerçant son oreille à une écoute plus aiguë et plus attentive, si bien qu’ils vont ensemble entretenir une relation affective et esthétique qui ne les empêchera nullement de diverger sur certaines questions d’appréciation.

 

Pour Marcel Proust, l’interprétation sera toujours essentielle et l’écrivain notera soigneusement les caractéristiques particulières d’un chanteur ou d’un virtuose dont l’intériorité est, selon lui, capitale pour parvenir à capter sa sensibilité. C’est ainsi qu’il construit son propre univers romanesque de la musique avec le personnage emblématique de Vinteuil. Il est vrai que Marcel bénéficiait d’un répertoire éclectique dans le domaine musical, se rendant souvent aux concerts ou dans les salons où se produisaient fréquemment les musiciens d’alors, ou quand il les priait de venir lui donner la sérénade chez lui Boulevard Haussmann. On sait aussi son admiration pour Richard Wagner, son intérêt pour les Ballets Russes, également pour les œuvres savantes, profanes ou religieuses, et même pour la musique populaire. « Evoquant tour à tour la déclamation de Pelléas, la mélodie grégorienne, les cris de Paris, les intonations de Sarah Bernhardt, de Mounet-Sully et de la diseuse Yvette Guilbert, l’auteur de La Recherche développe une esthétique de la vocalité, jouant subitement sur le rapport entre le son et le sens, brouillant les frontières entre le chant de la parole et la parole chantée »  - souligne très adroitement Anne Penesco.

 

Reste cette petite phrase de Vinteuil qui hante et parcourt La Recherche et demeure l’un des grands mystères de son œuvre. Elle ne cesse de se dérober à notre curiosité, de nous inciter à la reconnaître chez Camille Saint-Saëns, César Franck ou Gabriel Fauré, trois compositeurs d’horizons différents mais proches de la sensibilité musicale de Marcel. En définitive, cette sonate de Vinteuil reste l’œuvre énigmatique du romancier. Elle transcende l’amour que Swann porte à Odette, avant de figurer comme le leitmotiv habituel de l’amour du narrateur pour Albertine. La musique devient en quelque sorte une médiatrice qui  éveille, transfigure, magnifie ce sentiment et l’amplifie à volonté, transmuant alors son phrasé en une sorte d’acoustique privilégiée du cœur désirant. Ainsi Marcel Proust rend-t-il la musique incroyablement soluble dans les mots. Ce pouvoir unique, dont elle dispose, n’est-il pas avant tout celui d’être un processus singulier de remémoration ? Nous pouvons à ce sujet nous interroger. Ne serait-ce pas le Temps Retrouvé grâce à la magie de la muse instrumentale ou de la voix humaine dans son souverain accomplissement ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Photos de Thierry Georges Leprévost
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Proust et la musique : Concert/Lecture à Cabourg
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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 08:59

 

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Qui se cache derrière le personnage de Charles Morel dans La Recherche du Temps Perdu ?

 

Cheminements proustiens de Claude Wittezaële

 

Proust et Flaubert

 

Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens de Jérôme Bastianelli

 

Marcel Proust et Anna de Noailles

 

"Professeur Marcel Proust" de François-Bernard MICHEL

 

A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

 

Proust et la musique : concert/lecture à Cabourg

 

Marcel Proust en 1916

 

L'arche de Marcel Proust

 

Marcel Proust et Colette

 

"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme PICON

 

Proust pour rire de Laure HILLERIN

 

L'auteur, l'autre de Michel Schneider, la 8e Madeleine d'or du cercle proustien

 

Musée Galliera : La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe

 

Proust, lecteur    ( texte de la conférence donnée à la mairie de Cabourg le 10 août 2015 )

 

Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

 

Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust de Jean-Paul et Raphaël Enthoven

 

PROUST VOUS ATTEND A L'HOTEL SWANN

 

La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin

 

Proust et les correspondances dans l'art

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

Marcel Proust et 1914

 

Marcel Proust, écrivain impressionniste ?  
    
 

Marcel Proust et l'art

 

La bibliothèque de Marcel Proust de Anka Muhlstein

 

Proust ou le regard d'un visionnaire

 

Proust et l'hôtel Ritz

 

Marcel Proust contre Cocteau de Claude Arnaud, la 7e Madeleine d'or du Cercle proustien

 

 

Proust, les cent ans de la Recherche

 

Fortuny, le magicien de Venise     

 

5e Balbec Normand de Marcel Proust

 

A la recherche des lieux proustiens de Michel Blain  

 

John Ruskin ou le culte de la beauté

 

Le Cercle proustien de Cabourg-Balbec autour du sommeil de Marcel Proust

 

Proust et Venise  

 

Le chemin des aubépines  

 

Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 

6ème Madeleine d'or du Cercle proustien de Cabourg-Balbec

 

Le temps retrouvé de Raoul Ruiz

 

La Recherche du temps perdu de Nina Companeez  

 

A Paris, sur les pas de Marcel Proust

 

Sur les pas de Marcel Proust, au musée Camondo et chez Maxim's

 

4e Balbec Normand de Marcel Proust

 

Marcel Proust à Venise

 

Proust à Trouville

 

Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu

 

Proust ou la recherche de la rédemption

 

 

1246695768 le temps retrouve Le-Grand-Hotel-De-Cabourg-photos-Interior

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 07:58

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Née Elisabeth de Caraman-Chimay le 11 juillet 1860, mariée au richissime comte Henry Greffulhe, cette femme de grande beauté sera une inspiratrice dans toute l’expression du terme par sa grâce, son élégance, sa position sociale et son intelligence à savoir s’entourer des gens éminents de son époque. Elle méritait, de par son influence incontestable sur son temps, qu’un ouvrage  lui soit consacré et c’est chose faite grâce à la plume de Laure Hillerin qui publie chez Flammarion  « La comtesse Greffulhe », nous ouvrant les portes de la vie  intime, mondaine et culturelle de celle qui fut surnommée « l’archange aux yeux magnifiques ». Biographie qui a le mérite de faire défiler devant nos yeux, non seulement  le bottin mondain de la Belle Epoque, mais les personnalités les plus remarquables que cette reine du Faubourg Saint-Germain se plaisait à réunir rue d’Astorg. Parmi les invités, on croisait aussi bien Nicolas II et Edouard VII, Reynaldo Hahn ou l’abbé Mugnier que des savants et des hommes politiques comme Clémenceau, si bien qu’un diplomate avait affirmé qu’elle était « une reine conciliatrice entre l’ancienne noblesse et la IIIe République ». Elle soutiendra plus tard Léon Blum au point que le murmure courut qu’elle était à l’origine de la naissance de l’Entente cordiale.

 

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Malheureuse en ménage, son mari étant un grand amateur de courtisanes, Elisabeth Greffulhe saura se consoler en pratiquant les arts comme la peinture et la musique (le piano), non seulement en amateur mais avec un vrai souci de la perfection comme elle l’aura  envers tout ce qu’elle entreprenait. En octobre 1899, elle organise la première représentation parisienne de « Tristan et Isolde » de Richard Wagner, se lie d’amitié avec Liszt et Fauré et fonde la « Société des grandes auditions musicales », favorisant également la venue des Ballets Russes à Paris avec l’aide de la princesse Edmond de Polignac. Par ailleurs, grâce à son cousin Robert de Montesquiou, qui inspirera à Marcel Proust le personnage de Charlus, elle fréquente assidûment des écrivains et poètes, ainsi les Goncourt, Mallarmé, Heredia, Anatole France et fera même de l’abbé Mugnier son intime. Quant à son mari Henry Greffulhe, il apparaîtra sous les traits assez grossiers du duc de Guermantes dans La Recherche, un Jupiter tonnant que Cocteau considère comme monstrueux avec son épouse, épouse qui ne se gênait pas de dire : "Quelques amis que l'on voit de temps en temps tiennent plus de place que celui qui ronfle près de vous."

Amie de Marie Curie, Elisabeth Greffulhe s’intéresse à ses travaux et la soutient moralement et financièrement lors de la création, après la mort de son mari, de l’Institut du Radium qui deviendra plus tard l’Institut Pierre et Marie Curie. Elle fera aussi la connaissance d’Edouard Branly et  ne cessera de l'interroger sur les expériences en cours tant elle était consciente que la Science s’apprêtait à changer le monde. Nullement satisfaite de sa seule position sociale, de sa simple beauté et de sa considérable fortune, cette femme fut une fund raiser avant l’heure, souligne Laure Hillerin, levant des fonds pour organiser des spectacles, encourageant la recherche fondamentale, aidant et épaulant les artistes dont elle interprétait les œuvres musicales, accrochait les tableaux  dans ses salons et dévorait les livres. Ainsi a-t-elle mis à l’honneur Wagner, patronné Fauré, promu les travaux d’Edouard Branly, sans oublier que cette dreyfusarde philanthrope a rédigé de sa plume, vers les années 1904, un manuscrit intitulé «  Mon étude sur les droits à donner aux femmes ».

 

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Cette ouverture d’esprit, elle la devait à ses parents, à son père le prince de Caraman-Chimay, malheureux en argent mais issu d’une grande lignée de mécènes et de mélomanes et à sa mère, Marie de Montesquiou, musicienne et lettrée, qui saura éviter à sa fille le carcan rigide de l’éducation classique, d’une affligeante pauvreté intellectuelle qui était celle que l’on réservait alors aux jeune filles de bonne famille.

 

Sa correspondance, qui mériterait d’être publiée, nous révèle son esprit curieux, sa nature égocentrique certes mais pleine de charme, d’originalité et d’intuition. Elisabeth ne s’est pas contentée d’inspirer le plus grand écrivain du XXe siècle qui fera d’elle l’inoubliable comtesse de Guermantes, mais beaucoup d’autres auteurs ou peintres et fut probablement la femme la plus admirée et recherchée de la Belle Epoque. «  Tous ceux qui regardent la comtesse restent comme fascinés par ces yeux infinis, remplis de rayons et d’ombres, et d’un crépuscule qui chante, devant sa beauté parfaite, devant sa grâce absolue de divinité » - écrira un Marcel Proust pâmé devant cette inaccessible déité. Ils correspondront jusqu’en 1920, la comtesse se rapprochant de lui au fur et à mesure que, son miel engrangé, Proust s’éloignait d’elle, requis par le souci de l’immortaliser dans son œuvre et de lui ouvrir les portes d’une renommée intemporelle. Les cahiers de brouillon de l’écrivain démontrent que ses rêveries sur les familles Montesquiou et Caraman-Chimay, dont les origines remontent à l’époque médiévale, ont inspiré la découverte du nom magique de « Guermantes » d’où naîtra La Recherche. Si bien que l’ombre des Guermantes a finalement relégué dans l’obscurité cette femme qui avait géré son image comme une œuvre d’art, raison pour laquelle Laure Hillerin n’a pas impunément donné pour titre à son livre : La comtesse Greffulhe – L’ombre des Guermantes.

Elisabeth mourra à l’âge de 92 ans le 21 août 1952.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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