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21 juillet 2017 5 21 /07 /juillet /2017 07:50
La comtesse de Boigne, jeune.

La comtesse de Boigne, jeune.

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La troisième et dernière femme de cette trilogie, celle qui a contribué à façonner le personnage de Madame de Villeparisis, l’amie de la grand-mère du narrateur rencontrée au Grand-Hôtel de Balbec, est bien différente d’une Laure Hayman ou d’une Louisa de Mornand, dont l'une inspirera le personnage d'Odette, le grand amour de Swann, et l'autre Rachel la comédienne et que Proust connut l'une et l'autre. Madame de Boigne était de haute naissance et  Proust ne pouvait pas l’avoir fréquentée pour la bonne raison qu’au moment où il est né en 1871 elle était morte depuis cinq ans en 1866. La vie de cette femme est un véritable roman puisque petite fille elle était la familière des enfants royaux et particulièrement aimée du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, qu’elle fît partie des émigrés au moment de la Révolution, qu’elle fût l’amie intime de Madame Récamier, de même que l’une des plus jolies femmes de son temps et l’une des plus belles intelligences, proche de madame de Staël et de Chateaubriand, qu’elle passât de nombreux étés à Trouville où elle avait sa demeure, qu’elle tint salon, fit un très riche mariage, n’eut pas d’enfant et vécut longuement auprès d’un homme d’influence, le baron Pasquier qui fut tour à tour député, Garde des Sceaux, ministre des Affaires Etrangères, président de la Chambre et Chancelier de France. Mais qui est-elle dans la Recherche cette respectable marquise de Villeparisis qu’elle inspira, sinon une femme qui, comme elle, est née dans une maison glorieuse, entrée par le mariage dans une autre qui ne l’était pas moins, vécut la fin de son existence auprès d’un homme respectable, avait une façon exquise et sensible de parler du passé et, ayant connu ce qu’il y avait de mieux, était totalement dénuée de snobisme. Est-elle vraiment proche de la comtesse de Boigne qui sut si bien rendre compte de son époque dans ses Mémoires et si bien inscrire sa vie dans le prolongement de sa lignée ? C’est ce que nous allons chercher à savoir !

 

 

Proust admirait les mémorialistes. On sait l’intérêt qu’il porta à Saint-Simon et lui-même, sans avoir peut-être lu l’intégralité des Mémoires de la comtesse, rédigea un article dans le Figaro où, selon la biographe de Mme de Boigne, Françoise Wagener, il se révèle un piètre historien. Il est certain que l’écrivain a vu en la Marquise de Villeparisis un personnage beaucoup plus frivole, une sorte de douairière surannée plus typiquement Belle Epoque qu’Ancien Régime, ce qui ne concorde pas avec le caractère de Mme de Boigne qui était tout sauf frivole. Pour avoir traversé les drames de la Révolution et de la Terreur, connu à la suite de la défaite de Waterloo et des Cent-Jours l’occupation de Paris par les armées coalisées du Tsar, du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche, assisté à la Restauration puis à la chute de la maison Bourbon, fréquenté Talleyrand, le duc de Richelieu, été l’amie de la reine Marie-Amélie, l’épouse de Louis-Philippe, cette royaliste libérale avait l’œil trop exercé pour céder à une quelconque coquetterie de pensée. Si elle était sensible aux civilités de l’ancienne France (après le retour de Louis XVIII ) étant elle-même le pur produit de la sociabilité raffinée de son milieu, elle résistera sans peine aux pressions des Ultras, car le fétichisme royaliste n’était pas son fait. Née sous l’Ancien Régime, elle avait accepté que celui-ci disparut. Ce qui la requérait était de ne jamais aliéner son sens critique et son indépendance de jugement.

 

 

Si Marcel Proust voit sa Mme de Villeparisis supérieure au reste de sa famille par son intelligence, son style et son esprit de conversation, il ne lui confère nullement les vertus de la comtesse et énonce pour cela quelques raisons : bien née mais peu recherchée par les femmes à la mode qui la considéraient comme une langue de vipère ou un chameau, il la confine dans un rôle de vieille dame un peu aigrie en proie à une indiscutable déchéance mondaine. Et il est vrai que la comtesse de Boigne a souffert un long moment d’une réputation de méchanceté non justifiée pour la raison que ses Mémoires furent publiées 41 ans après sa mort, en 1907, par son ami Charles Nicoullaud et que le regard qu’elle posait sur ce XIXe siècle finissant était sans concession, si bien que cette publication, alors que de nombreux acteurs vivaient encore, ou du moins leurs enfants, ne fut pas toujours bien reçue. Elle fut entre autre violemment attaquée par le vicomte Reiset, très attaché au souvenir de la duchesse de Berry que la comtesse malmène passablement, et, par conséquent, mal comprise, d’autant que ces mémoires émanaient d’une femme qui n’enjolivait pas les choses comme il est arrivé à Chateaubriand de le faire, une femme qui affichait dans ses propos une grande liberté de ton et aimait trop la raison pour la trahir jamais. Sa lucidité tranche avec certaines des humeurs de Saint-Simon, dont on connaît les préférences et les aversions, des fantaisies et indiscrétions de la duchesse d’Abrantès ou du lyrisme subjectif de François-René de Chateaubriand.

 

 

Mais on retrouve un peu de la comtesse de Boigne dans la sensibilité et la vie personnelle de Mme de Villeparisis qui se toquait de connaître tel individu sans titre pour les seuls mérites de son talent et de son intelligence. Par ailleurs, Proust parle de son amitié avec la reine Marie-Amélie, ce qui est vrai, au point que ses hôtes étaient subjugués par une galerie imposante de tableaux de l’aristocratie ; il conserve également à ses côtés l’affectueuse présence du  Chancelier Pasquier devenu l’ambassadeur de Norpois dans la Recherche et reconnaît son intelligence supérieure à la plupart de celle de ses visiteurs. Voici ce qu’il écrit d’elle dans « Du côté de Guermantes » :

 

«  Certes je n’eus au bout de quelques instants aucune peine à comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s’était trouvée, à Balbec, si bien informée, et mieux que nous-mêmes, des moindres détails du voyage que mon père faisait alors en Espagne avec M. de Norpois. Mais il n’était pas possible malgré cela de s’arrêter à l’idée que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec l’Ambassadeur pût être cause du déclassement de la marquise dans un monde où les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins respectables que celui-ci, lequel d’ailleurs n’était probablement plus depuis longtemps pour la marquise autre chose qu’un vieil ami. Mme de Villeparisis avait-elle eu jadis d’autres aventures ? Etant alors d’un caractère plus passionné que maintenant, dans une vieillesse apaisée et pieuse qui devait pourtant un peu de sa couleur à ces années ardentes et consumées, n’avait-elle pas su, en province où elle avait vécu longtemps, éviter certains scandales, inconnus des nouvelles générations, lesquelles en constataient seulement l’effet dans la composition mêlée et défectueuse d’un salon fait, sans cela, pour être un des plus purs de tout médiocre alliage ? Cette « mauvaise langue » que son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-là, fait des ennemis ? l’avait-elle poussée à profiter de certains succès auprès des hommes pour exercer des vengeances contre les femmes ?  Tout cela était possible ; et ce n’est pas la façon exquise, sensible – nuançant si délicatement non seulement les expressions mais les intonations – avec laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonté, qui pouvait infirmer cette supposition ; car ceux qui non seulement parlent bien de certaines vertus, mais même en ressentent le charme et les comprennent à merveille sont souvent issus, mais ne font pas eux-mêmes partie, de la génération muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se reflète en eux, mais ne s’y continue pas. A la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action. Et qu’il y eût ou non dans la vie de Mme de Villeparisis de ces scandales qu’eût effacés l’éclat de son nom , c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine. »

 

 

Le narrateur-psychanaliste tente ici de comprendre la mécanique qui régit la vie de la marquise. Cet effort de compréhension crée le personnage dont il déduira une loi commune à tous les hommes, ce qui est l’un des buts du roman. L’artiste Proust se dépeint probablement aussi quand il souligne que la Vertu n’est pas accessible à ceux qui la pratiquent, mais bien aux artistes qui en ont l’intelligence. Selon lui, ce sont les artistes qui ouvrent le monde à la transcendance et permettent une forme de rédemption.

 

 

Mais pourquoi fallait-il un personnage construit de cette manière dans la structure de la Recherche, personnage qui réduit substantiellement les qualités de celle qui l’a suggéré ? Est-ce pour l’opposer à la grand-mère du héros qui est par excellence l’incarnation de la vertu suprême : la bonté ? Ce n’est pas impossible, l’écrivain usant volontiers de cette technique à la Flaubert de créer des personnages par paire, l’un étant la face lumineuse et l’autre la face d’ombre. Du moins ces deux femmes – Mme de Villeparisis et la grand-mère - ont-elles quelque chose en commun, la vieillesse, parenté qui veut que, déjà, « leur vie soit adossée à la mort ».

 

 

Par ailleurs, ce texte, et tous les autres de la Recherche, nous rassure sur le fait que l’écrivain reste dans son rôle, puisque les êtres, qu’il a connus ou dont il s’inspire, ne sont plus tout à fait les mêmes dès lors qu’ils entrent dans sa fiction. Rappelons-nous qu’Odette ne dispose pas des dons, du goût très sûr, de la délicatesse de cœur d’une Laure Hayman, que Rachel n’a pas l’insouciance, la féminine intuition et l’absence de talent d’une Louisa de Mornand, enfin que la marquise de Villeparisis ne jouit pas de l’indépendance d’esprit, de l’attachement aux valeurs profondes, de l’ouverture sur le monde et du souci constant de toujours accorder la priorité à la raison d’une comtesse de Boigne. Et il est bien qu’il en soit ainsi, que l’écrivain n’ait consenti à la réalité que ce qui n’allait pas à l’encontre de la fiction et que l’œuvre d’art affirme ainsi sa différence en recomposant un réel à l’aune de l’imaginaire. En quelque sorte en créant un univers ni éloigné de l’histoire, ni indifférent à la légende.

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 

 

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La comtesse de Boigne à la fin de sa vie.

La comtesse de Boigne à la fin de sa vie.

Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?
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7 juillet 2017 5 07 /07 /juillet /2017 09:44
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens de Jérôme Bastianelli
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens de Jérôme Bastianelli

Marcel Proust n’a jamais foulé le sol de l’Angleterre, pas plus qu’il ne parlait un mot d’anglais. L’écrivain s’est même opposé de son vivant à la traduction de son œuvre qui, selon lui, en aurait été déformée. Homme de toutes les contradictions, Marcel Proust s’est pourtant lancé dans une entreprise surprenante : la traduction depuis l’anglais des écrits esthétiques de John Ruskin alors même qu’il maîtrisait mal la langue. En cela il fut aidé par sa mère et quelques amis. Par ailleurs, la préface que Proust consacre à « La Bible d’Amiens »  éclaire non seulement la pensée de Ruskin, mais aussi sa propre pensée et sa conception de l’art. Au fil de la lecture s’esquisse les préoccupations de Proust sur l’esthétique et la place qu’il donnera à l’art dans ses ouvrages. John Ruskin se mue en révélateur de la pensée proustienne et son influence marque incontestablement « La Recherche du temps perdu ». Voyons comment.

 

Tout d’abord cette influence ne se fera qu’à travers les œuvres de John Ruskin puisque Proust ne le rencontrera jamais. Celui-ci naît à Londres en 1819 et mourra à Brantwood en 1900 d’un père négociant en alcools et d’une mère sans profession. Il est fils unique et quittera très vite le foyer familial pour voyager. Il est fasciné par la beauté des Alpes, l’architecture gothique, Venise et, en esprit éclectique, s’intéresse à des choses très diverses : les oiseaux, les plantes, l’art de Turner, l’économie sociale, l’éducation des ouvriers, les préraphaéliques … Critique d’art et soucieux de sociabilité, il va beaucoup écrire et cherchera toujours à rendre l’art accessible aux plus humbles. En effet, il condamnait  les tâches qui ôtaient à l’homme son libre arbitre. Il s’intéressera même à la pollution industrielle en précurseur, et à la nécessaire prudence qui doit guider toute opération de restauration des bâtiments patrimoniaux. D’ailleurs, Proust ne manquera pas de rapprocher la « restauration » de la mémoire involontaire avec les risques que l’une et l’autre supposent de trahir ou de modifier le réel ou de l’aménager autrement. Ruskin visitera Amiens à maintes reprises, en 1844, 1849, 1854, 1856, 1868 et 1880. Sa première visite le déçoit. On pourrait  comparer sa déception à celle de Swann vis-à-vis d’Odette qui n’est pas son genre de femme. Il est vrai qu’Amiens, au premier abord, n’est pas le genre de cathédrale qu’aime John Ruskin, il la trouve un peu mièvre, cédant trop au … joli. Mais en 1854  son avis  est plus enthousiaste et il reconnait que cet ouvrage, célébré dans toute l’Europe, mérite sa réputation. Il rédigera « La Bible d’Amiens » de 1880 à 1882. En réalité, il souhaitait écrire une histoire de la chrétienté à l’usage des garçons et filles qui avaient été tenus sur les fonts baptismaux. Malheureusement, il ne parviendra à rédiger qu’un seul volume, alors qu’il envisageait de parler également de Vérone, de Pise, de Rome, de Chartres, de Rouen. « Travaillez quand vous avez encore la lumière », précepte de l’Evangile selon Saint Jean qui figure dans la préface que Proust a consacré à « Sésame et les lys ». Comme Ruskin, Marcel Proust redoutera de ne pas pouvoir achever son œuvre.

 

La cathédrale.

La cathédrale.

Ruskin raconte dans « La Bible d’Amiens » les origines de la cathédrale, l’installation des Francs à Amiens et l’évangélisation de la ville, Chilpéric, le père de Clovis, puis Clovis, bien que celui-ci n’ait pas été baptisé à Amiens, cheminement des transgressions que s’autorisera l’auteur. Et puisque la cathédrale a été conçue et bâtie par les descendants des Francs, Ruskin évoque plus longuement dans le chapitre II l’histoire de ce peuple et son arrivée en France en provenance de l’Allemagne.  Dans la troisième partie de l’ouvrage, il évoque la propagation des écritures saintes, le rôle que tient saint Jérôme, premier traducteur de la Bible qui donne son nom à ce chapitre III.

 

Le IVe chapitre est sans doute le plus beau parce qu’il parle vraiment de la cathédrale. Ruskin y détaille certains aspects du monument, principalement les sculptures des porches. Puis il évoque les stalles du XVIe siècle, ce qu’il faut voir en priorité : «  sous la main du sculpteur, le bois semble s’être modelé comme de l’argile, s’être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante… » Curieusement, il n’apprécie guère la Vierge dorée à laquelle il trouve de la joliesse et un gai sourire de soubrette, madone nourrice raphaélique, peintre qu’il n’aime guère car il considère qu’il a représenté la Vierge de façon trop humaine, pas assez divine. La madone de la façade ouest lui plaît davantage, madone franque, normande, madone reine, calme, pleine de puissance. Pour Ruskin, la cathédrale est comme l’envers d’une étoffe qui nous aide à comprendre les fils qui produisent le dessin tissé ou brodé du dessus. A ce sujet, et on ne peut manquer de le relever, l’œuvre de Proust sera envisagée comme une cathédrale et également comme une robe : « car épinglant de ci delà un feuillet supplémentaire, je bâtirai mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. » - écrira Marcel Proust. Le livre de Ruskin reste toutefois assez confus avec des phrases alambiquées, souligne  Jérôme Bastianelli car celui-ci est atteint, à l’époque où il le rédige, de « fièvres cérébrales » susceptibles d’altérer son jugement. Alors pour quelle raison, Proust choisit-il de traduire cet ouvrage, alors qu’il maîtrise mal l’anglais et y consacre-t-il tant d’années de sa vie, soit de 1889 à 1906 ? Certainement pour plusieurs. Tout d’abord le prestige dont jouit John Ruskin, son immense culture, et parce qu’à cette époque il est bien vu d’être traducteur. Baudelaire, Mallarmé, Robert d’Humières le seront. Il y a également une mode en vogue, celle des cathédrales : Monet les peint, Huysmans les évoque, Debussy s’en inspire. Proust tente aussi d’effacer le côté un peu décadent de son unique ouvrage « Les plaisirs et les jours » que certains critiques ont comparé à « une serre chaude ».  Et puis la cathédrale d’Amiens parle de la France, ce qui plaît à Proust. Par ailleurs, le choix d’un sujet chrétien rassurera les salons aristocratiques et mondains qu’il fréquente assidûment en pleine affaire Dreyfus et au moment où se discute le projet de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

 

 

La vierge dorée et la madone franque.La vierge dorée et la madone franque.

La vierge dorée et la madone franque.

Les stalles d'Amiens.

Les stalles d'Amiens.

Néanmoins, malgré son souci d’excellence, Proust commet bien des erreurs de traduction assez drôles et inattendues. Mais qu’importe ! Comme Ruskin, il considère que l’essentiel est de donner à penser aux lecteurs, de solliciter leur imagination, de les inciter à mettre leurs pas dans ceux de l’auteur et de partir à la découverte de ce magnifique monument. En quelque sorte de servir l’art qui est la part la plus haute de l’homme. Ruskin lui insuffle le goût de l’architecture et Proust ne manquera pas de concevoir son œuvre comme un monument que l’on bâtit pierre à pierre ou mot à mot. Cette traduction lui conférera un matériau littéraire indéniable. S’il juge que Ruskin a parfois cédé à l’idolâtrie, ce qui signifie qu’il a apprécié certaines choses pour des raisons qui leur sont étrangères et qu’il a placé en elles des valeurs qu’elles n’expriment pas, lui-même n’échappera pas à cette idolâtrie en souhaitant que figure, à la porte de la cathédrale d’Amiens, Ruskin en personne comme le cinquième prophète, suscitant la moquerie inévitable de quelques lecteurs. Par la suite, il partira sur les traces de Ruskin à Venise en avril 1900 avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger, voyage que l’on retrouvera réinterprété et magnifié dans La Recherche. Ce qui confirme que Ruskin fut bien pour Marcel Proust un initiateur.

 

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John Ruskin ou le culte de la beauté

 

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Jérôme Bastianelli est critique musical depuis 2000 pour le magazine Diapason.

Il est l'auteur de quatre essais biographiques :

Jérôme Bastianelli a également collaboré à la rédaction des ouvrages suivants :

Et en 2017, il vient de publier "Le dictionnaire Proust-Ruskin" dans la collection des Classiques Garnier

 

Détails des stalles d'Amiens.
Détails des stalles d'Amiens.

Détails des stalles d'Amiens.

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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 08:21
Marcel Proust et Anna de Noailles

Marcel Proust a connu Anna de Noailles dans les dernières années du XIXe siècle. L’écrivain avait remarqué la jeune poétesse à ses débuts alors que des extraits de ses poèmes étaient publiés dans les journaux avant leur édition en recueil. Par la suite, ils se rencontrèrent et s’apprécièrent, Proust ayant été invité chez les Brancovan à Amphion lors d’un de ses séjours auprès de sa mère à Evian, où elle faisait une cure. Les deux écrivains avaient en commun un état maladif, aussi leur relation sera-t-elle en partie développée dans leur correspondance et, dès 1931, leur dialogue épistolaire sera réuni par Robert Proust dans un volume qui faisait suite à celui déjà consacré à une correspondance générale chez Plon.

 

 

Proust et Anna réunis à Amphion. Anna est au deuxième rang à droite et Marcel au dernier, troisième en partant de la gauche.

Proust et Anna réunis à Amphion. Anna est au deuxième rang à droite et Marcel au dernier, troisième en partant de la gauche.

Descendante d’une famille de boyards roumains, son père était Grégoire Bibesco de Brancovan, expatrié, et sa mère une pianiste grecque Raluca Moussouros ( connue en tant qu’artiste sous le nom de Rachel Musurus ), de 21 ans plus jeune que son époux. Anna naîtra à Paris en 1876 et mourra également à Paris en 1933, à l’âge de 56 ans. La poésie, qu’elle commence à composer toute jeune, s’attache à décrire un monde à la beauté tranquille, un pur ailleurs temporel. Elle créera plus tard le prix de la « Vie Heureuse » avec plusieurs de ses amies qui deviendra, en 1922, le prix Fémina. A l’âge de 19 ans, elle épouse le comte Mathieu de Noailles et côtoie la haute aristocratie française, tout en restant très fantasque. Elle fut la première femme commandeur de la Légion d’honneur, la première à être reçue à l’Académie royale de Belgique, Académie dans laquelle lui succéderont ses amis Colette et Jean Cocteau.

 

« Bien souvent, les moindres vers des Eblouissements me firent penser à des cyprès géants, à ces sophoras roses que l’art du jardinier japonais fait tenir, hauts de quelques centimètres, dans un godet de porcelaine de Hizen. » - lui écrit Marcel Proust dans l’une des missives de leur longue correspondance. Pour Marcel, Anna de Noailles eut le mérite immense d’être une fenêtre ouverte sur un monde dont il avait eu la révélation enfant mais qu’il ne pouvait plus voir, reclus désormais dans sa chambre, loin des réalités extérieures. Ainsi, grâce aux vers d’Anna, se réapproprie-t-il  ce concept d’enfance et une vision qui, désormais, se concentre dans sa seule pensée.  Il est probable, selon le professeur Luc Fraisse de l’Université de Strasbourg, que Marcel Proust ait découvert, au du moins approfondi sa théorie de la mémoire involontaire au contact de l’œuvre d’Anna qui lui restituait ses impressions d’enfant dans le jardin du Pré Catelan de son oncle Jules Amiot à Illiers/Combray. Déjà dans Jean Santeuil, la vicomtesse de Réveillon empreinte certains de ses traits à la belle Anna qui, comme Proust, présentait dans son physique quelque chose d’oriental.

 

 

 

 

Marcel Proust et Anna de NoaillesMarcel Proust et Anna de Noailles

A la lecture de cette correspondance, on est surpris par les louanges excessives que Proust adresse à Anna et que certains critiques ont considérées comme de la flagornerie, aussi, dans un premier temps, ce dialogue littéraire les desservira dans la mesure où l’échange répondait mal à l’horizon d’attente de l’époque pour lequel la poésie d’Anna de Noailles, d’inspiration romantique, ne correspondait plus aux vers libres qui prenaient leur essor. Bien des raisons doivent néanmoins nous inviter à davantage de prudence, souligne le professeur Fraisse. Il semble, en effet, en y regardant de plus près que le romancier se soit montré sincère et que la poésie d’Anna sut le toucher. Tous deux se vouèrent réciproquement, et tout au long de leur vie, estime et admiration. L’intuition d’Anna lui permit de découvrir très tôt que Proust était un « rénovateur » du roman et elle fut la première à comparer ses longues phrases à des soies adorables (1905). En 1906, elle perçoit également que Marcel est un esprit organisateur. « Vous amplifiez le plus infime détail » - lui écrivait-elle. Pour Proust, les poèmes de la jeune femme étaient comme des miroirs où leurs deux sensibilités se contemplaient et se répondaient, Proust sachant faire « miroiter » les vers de la poétesse. Elle soulignait aussi que Proust avait des certitudes inébranlables et que son œuvre était construite comme un constant monologue intérieur. Entre eux, ce ne fut pas le ramage que quelques-uns se plaisaient à moquer, mais une véritable rencontre esthétique. Anna était aussi un écrivain de la mémoire involontaire. Sa poésie et ses romans sont peuplés de réminiscences, il y avait comme un élixir de mémoire où ils se complaisaient ensemble.

 

Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,

La capucine, avec ses abeilles autour,

Regardez bien l’étang, les champs avant l’amour,

Car après l’on ne voit plus jamais rien du monde.

 

On comprend avec ces vers tirés des « Eblouissements », combien ce poème contient le principe latent de la composition de « Du côté de chez Swann ». A travers le miroir qu’Anna tendait à Marcel, il devenait à son tour lecteur de lui-même. Si bien que les principaux fondements structurels de la Recherche doivent quelque chose à la poétesse et un nombre important d’épisodes du roman a pour embryon quelques-uns de ses thèmes favoris. Au début de La Recherche, il y a en effet les impressions qu’il a recueillies à Combray en tant qu’étape d’initiation au monde et à la nature et dont le symbolisme prend forme au contact de cette poésie si proche de sa sensibilité.

 

« Ce qui tombera de votre cerveau sera toujours précieux comme sera toujours fine l’odeur d’aubépine. Seulement cette sécurité n’était pas tranquillité parce que dans ces miracles certains que produisent suivant des lois instinctives, les esprits poétiques, il y a tout l’imprévu de la pensée et du sentiment, que c’est un secret chaque fois nouveau, une réalité individuelle qui n’apparaîtra pas une seconde fois à quoi ils nous initient, ce qui fait qu’une rose ressemble à une rose, mais qu’une poésie ne ressemble pas à une autre poésie. » - écrit Marcel à Anna.

 

Ainsi les vers d’Anna mettait-il en route une réflexion poétique sur le cheminement à entreprendre en soi à partir de ces évocations qui provoquaient entre eux une véritable interaction littéraire, insiste le professeur Luc Fraisse qui a consacré un long chapitre «Anna de Noailles ou la Recherche avant la Recherche » dans son passionnant ouvrage « La petite musique du style » (Classiques Garnier )

 

A maintes reprises, Marcel Proust n’a pas manqué de s’approprier le regard d’Anna, de contempler les choses transfigurées par la magie poétique et d’apprécier chez elle les fragilités des fleurs et des cœurs, la poétesse étant devenue, en quelque sorte, l’intermédiaire entre l’imaginaire et la réalité. A la suite de sa lecture des Eblouissements, il lui écrit à nouveau : « Mais l’identité des sentiments, où on se trouve quand on compose est une unité aussi. Et ainsi il y a dans ce volume tout un long poème qui ne se peut briser. Ou du moins dont les morceaux peuvent se briser, mais comme les « Adieux de Wotan », le prélude de  « Tristan », entendu autrefois à l’Orchestre Padeloup ou Colonne, ne pouvaient tout de même pas donner l’idée de l’œuvre  wagnérienne entière. (…) Disons que ce volume est pour une moitié Tristan, pour l’autre Parsifal. » - poursuit-il.

 

Au regard de Proust, Anna de Noailles est un phénomène d’hybridation et d’androgynie, soit le corps d’Iphigénie et le cœur de Virgile. « Vous êtes encore plus Siegfried qu’Yseult » - écrit Marcel en 1908. Autre hybridation sur laquelle Luc Fraisse ne manque pas poser le doigt : celle du petit Marcel devenant le grand Proust, hybridation de la poésie et de la prose, du mensonge et de la vérité, de la faiblesse et de la force. « Ainsi l’auteur de la Recherche aura-t-il médité sur des poèmes qui lui semblaient atteindre les vérités de l’art par une autre voie que celles de la réflexion philosophique et de la construction à long terme qui seront, par la suite, résolument les siennes » - conclut l’auteur de « La petite musique du style », faisant d’Anna de Noailles une source d’inspiration  du grand écrivain du XXe siècle, ce qui n’est pas le plus mince de ses mérites.

 

 

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Marcel Proust et Anna de Noailles
Marcel Proust et Anna de Noailles
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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 10:43
Le professeur Marcel Proust de François-Bernard Michel

Marcel Proust parle beaucoup de médecine et de médecins dans sa Recherche. Rien d’étonnant à cela, il était fils et frère de deux professeurs en médecine et, surtout, affligé lui-même d’une maladie qui l’emportera à l’âge de 51 ans : l’asthme allergique. Curieux que deux livres évoquant les relations de Proust avec le monde médical sortent au même moment : celui de Diane de Margerie "A la recherche de Robert Proust" et le très remarquable ouvrage du professeur François-Bernard Michel, président de l’Académie nationale de médecine, pneumologue, poète et écrivain  "Le professeur Marcel Proust". Pourquoi ce titre « Le  professeur Marcel Proust » ? Au fil des ans, nous explique l’auteur, l’asthmatique Proust a acquis un savoir médical de par son milieu familial et ses nombreuses consultations, mais surtout grâce à sa perspicacité et à son hypersensibilité à la souffrance physique et psychologique. Ainsi réunit-il les deux fondamentaux de la médecine : le savoir et l’humanisme, humanisme qui a souvent manqué aux professeurs en médecine du XIXe et du début du XXe siècle. C’est Proust qui, en quelque sorte, a introduit la médecine dans la littérature. Et il le fera sans complaisance. « Au-delà des portraits » - écrit François-Bernard Michel – « on découvre l’amertume du souffrant déçu, sa colère enfin, telle qu’elle explosera en dispute avec son père ». En négatif, Proust stigmatise les carences désastreuses des médecins sur la question cruciale qu’ils ne se posent pas, si bien que l’écrivain se charge lui-même de la poser : « Que faites-vous de l’homme ? »  les interroge-t-il. De l’homme malade, bien entendu. Il exhortait les médecins du XXIe siècle à ne pas réduire la médecine à une technologie prestataire de diagnostics et traitements, mais d’être davantage à l’écoute de l’homme souffrant.

 

Ce livre a donc pour ambition de prouver à ceux qui s’en étonneraient combien Marcel Proust ne se contente pas d’être titulaire d’une chaire en littérature - que personne ne serait enclin à lui contester - mais qu’il est en mesure d’en occuper une en médecine et que bien des malades auraient intérêt à lire son œuvre, la Recherche ayant ouvert des portes fermées à bien des malades et proposé une autre façon d’envisager la maladie aux asthmatiques d’aujourd’hui. Nous savons également que Proust est un écrivain qui a déployé – non sur le Cosmos comme le ferait un astrophysicien – mais sur l’univers intime et cérébral de l’homme, un télescope capable de nous restituer nos émotions les plus secrètes et d’expliquer le travail complexe de la réminiscence. La neurophysiologie moderne confirme la justesse de ses intuitions. D’autre part, l’inconscient est très présent dans son œuvre. L’écrivain le détecte dans tous les domaines et c’est la cure qu’il fera, après le décès de sa mère chez le docteur Paul Sollier, qui lui offrira l’opportunité de se mettre à l’écoute de cet inconscient et d’exercer sa lucidité jusqu’à remonter aux sources de son asthme et à son déclenchement. Ainsi s’approchait-il de la constatation suivante : que certaines maladies procèdent de  "goûts ou d’effrois de nos organes" suscitant rejets ou affinités. «Ainsi l’écrivain Marcel Proust - souligne François-Bernard Michel - est-il devenu progressivement le docteur Proust, attaché à observer, scruter, radiographier les personnes, leurs moi successifs et leurs comportements. L’histoire de la petite madeleine en est l’illustration.» On se doit de noter que les étapes successives, qui conduisent à la restitution du souvenir, sont médicalement et psychologiquement irréfutables de la part de l'écrivain Proust. Ce dernier a rétabli la qualité émotionnelle et l’intensité sensorielle de la réminiscence sans omettre de les nimber de leur aura originelle.

 

Après les chagrins-serviteurs, Marcel Proust évoquera les chagrins-meurtriers, ceux dont les voies souterraines auront raison de lui. Dès lors, la course contre la mort s’amorce. Pas question que l’oeuvre se laisse devancer par elle, bien que la mort soit présente, déjà toute concentrée à tenir un siège dans sa pensée. Et ce sera le Temps Retrouvé. Celui du retour du passé dans le présent, celui du pouvoir de la joie intérieure sur la désespérance. Celui de l’œuvre accomplie.  Après avoir consulté presque tous les grands médecins de son époque, à la fin de sa vie il n’y a plus que l’humble docteur Bize à son chevet et surtout Céleste Albaret, cette vestale qui a remplacé  maman. Avec elle, il corrige les dernières épreuves. Auprès d'elle, il est en mesure d’accueillir la sombre visiteuse et d’abandonner à la postérité le soin de le juger.

 

Ce livre nous offre également un panorama sur la médecine des années 1880 à 1922 et des portraits jubilatoires des professeurs titulaires de chaires de médecine, certains, amis d’Adrien Proust, plus tard de son fils Robert, ceux nombreux que Marcel a rencontrés chez ses parents, consultés personnellement, décrits avec une évidente cruauté et, avec quelques-uns, partagé une même quête sur la neurophysiologie et la neuro-immunologie. Dans cette suite de portraits apparaissent des figures incontournables : Edouard Brissaud qui a probablement inspiré le docteur Boulbon de la Recherche et considérait l’asthme comme une névrose ; le professeur Albert Charles Robin, un incompétent mondain qu’il croisera chez Madeleine Lemaire ; le docteur Pozzi, homme de haute prestance et de haute renommée, père de la poète Catherine Pozzi, qui menait grand train à Paris et traînait à ses basques les cœurs des belles de l’époque, il mourra assassiné par l’un de ses malades ; le docteur Dieulafoy, collègue de son père ; le professeur Pierre Charles Potain que madame Verdurin tançait vertement de son franc-parler dans la Recherche ; le professeur Dejerine, médecin de renom auquel Proust reprochera de ne pas être assez humaniste. Nous faisons ainsi la tournée des hôpitaux, voyons la politique hospitalière se structurer peu avant la guerre de 14/18, guerre qui permettra aux médecins et aux chirurgiens, en particulier,  de faire des pas de géant. Rien n’a échappé de cela à Proust qui savait son frère au front, opérant jours et nuits, et nombre de ses amis engagés dans l’armée. Mieux que quiconque, Proust a su décrire le corps éprouvé et autour de lui la mouvance des sensations et sentiments qu'il inspire. Enfin et surtout, si la maladie et les chagrins finissent toujours par tuer, ils développent en chacun de nous " les forces de l'esprit" et donnent un sens spirituel à la souffrance. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Le professeur François-Bernard MICHEL

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 10:13
A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

Diane de Margerie vient de publier un ouvrage dont le titre m’a tout de suite interpellée : « A la recherche de Robert Proust ». Qui était Robert Proust, cet homme totalement évincé de « La Recherche », l’œuvre de son frère aîné Marcel Proust, où apparaissent cependant la mère, le père, la grand-mère, la tante et quelques autres personnages qui ont occupé sa vie. Mais son frère, de deux ans son cadet, semble avoir été gommé volontairement de cette longue et pénétrante histoire. Diane de Margerie, qui s’est posée elle aussi la question, nous apporte certains éclairages au sujet de cette difficile parenté entre deux frères qui ont laissé l’un et l’autre des oeuvres importantes, le premier en littérature, le second en médecine. Car Robert, comme son père Adrien, fut un médecin-chirurgien de renom, un homme dont le destin s’est déroulé de façon naturelle, déterminée et irrévocable, contrairement à Marcel dont l’accouchement de son œuvre fut long, compliqué et tortueux.

 

Il apparaît que les deux enfants d’Adrien et de Jeanne Proust avaient bien peu de choses en commun, sinon une remarquable intelligence et une parfaite éducation. S’entendaient-ils ? Pas vraiment, bien que la mère veillât à maintenir un climat d’affection familiale. Cela, pour la simple raison, que Marcel a difficilement vécue l’arrivée de ce petit frère qui, subitement, occupait les lieux et lui prenait un peu de l’amour maternel. Oui, Marcel, enfant sensible et tyrannique, a souffert de ne pas être le seul objet de la tendresse familiale et a su, par la suite, tirer parti de son asthme et se présenter en tant que narrateur dans « La Recherche » comme un enfant unique. Peut-être l’existence de Robert sera-t-elle à l’origine de « cet univers asexué mais dévorant auquel il se sacrifiera comme sur un autel : celui de l’écriture. » En quelque sorte : « oublier les sentiments ambigus suscités par la naissance d’un autre qu’il faudra plus tard annuler par l’écriture salvatrice » - nous explique Diane de Marjorie. « C’était ou l’autre, ou l’œuvre » - ajoute-t-elle.

 

Diane de Marjorie suppose que Robert de Saint-Loup, si présent dans le roman de Marcel, est une sorte de frère de substitution auquel – explique-t-elle – « Marcel le narrateur peut songer à loisir à travers le silence observé sur le frère réel. » Le parallèle ne me semble pas vraiment convaincant, sinon que le personnage du livre mourra héroïquement durant la guerre de 14/18 à la tête de sa division, de même que Robert Proust s’y illustrera avec courage et dévouement dans son rôle de médecin militaire auprès des innombrables blessés. « Voilà qui est frappant chez les frères Proust dont l’un s’adonne à l’analyse de la dégradation (en amitié, en amour, dans la sexualité) à travers le scalpel de l’écriture ; et l’autre, tout au contraire, choisit la guérison du mal à travers le bistouri. » - insiste Diane de Margerie.

 

Marcel Proust reconnaissait : « Je suis jaloux à chaque  minute à propos de rien. » Et ses jalousies se focaliseront évidemment sur la mère. Lorsqu’il peint dans « La Recherche » les frères Guermantes, Basin l’aîné et Charlus le cadet, il ne peut s’empêcher d’y inclure la sévérité psychologique de leur père, établissant un lien avec la sévérité d’Adrien Proust, et ne manque pas de souligner qu’ils sont aux antipodes l’un de l’autre comme lui-même l’était avec Robert. Ainsi, à travers les personnages de son roman, Marcel exprime-t-il la complexité de la relation fraternelle. Et est-ce parce qu’il pense avoir une analyse plus fine de la maladie, se considérant lui-même comme un malade, qu’il accuse la plupart des médecins d’être bornés à bien des égards parce qu’ils ne bénéficient pas de la relation essentielle et étroite avec la … douleur ? L'asthme, dont il souffrait, et sa connaissance du milieu médical lui ont permis de dépeindre la lente déchéance de Charlus et la mort de la grand-mère de façon clinique en un temps où les médecins jouissaient d’une incroyable influence morale et sociale. Si bien que Serge Béhar, médecin et auteur, écrira que « La Recherche » a été rédigée par un médecin avant la lettre. Souvenons-nous que Marcel Proust, comme Freud, et bien que les deux hommes ne se soient ni connus, ni concertés, ont découvert le rôle éminent de l’inconscient, ce dont les praticiens d’alors se souciaient comme d’une guigne. Et principalement de son rôle dans les maladies  psychosomatiques.

 

Aussi peut-on se demander ce que Marcel pensait des carrières de son père  et de son frère trop privées l’une et l’autre d’une quête de l’invisible ? Marcel refusera d’être soigné par Robert et ne souhaitera à ses côtés, lors de ses tous derniers moments, que d’une seule présence, celle de Céleste Albaret, son employée de maison, qui était devenue « la vestale de l’œuvre, la Voix du téléphone, le trait d’union avec les éditeurs ». Allait-il survivre à sa Recherche ? Se survivre ? – questionne l’essayiste. Ne s’est-il pas laissé mourir en même temps que son œuvre s’achevait et ne s’est-il pas toujours refusé, et cela jusqu’à son extrême fin, à s’abandonner aux soins et conseils du monde médical ? Parce qu’il pensait en connaître plus qu’eux sur le parcours inéluctable et psychique de la maladie. Par la suite, Robert, qui lui survivra un peu plus d’une dizaine d’années, lui rendra un hommage vibrant dans la revue NRF (1923), où il salue la douceur et la bonté de Marcel, sans cesser de se consacrer à l’édition des manuscrits laissés en attente et au contrôle scrupuleux de leur publication chez Gallimard.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère
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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 09:17
Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Nous y pensions depuis longtemps Laura  Rabia et moi. Unir les mots de Proust aux mélodies de ses compositeurs préférés, ceux qui ont donné à la musique française ses lettres de noblesse. Leurs noms : Gabriel Fauré, César Franck, Camille Saint-Saens,  Reynaldo Hahn. Proust les a connus, écoutés et aimés. La musique lui apparaissait comme l’art suprême, celui qui  transcende la réalité et unit les âmes. Alors pourquoi ne pas imaginer un Concert/Lecture où l’écrivain prendrait la parole pour faire apprécier davantage encore les notes de ses contemporains et offrir ainsi au public un duo où musique et littérature se fondent dans un seul univers : celui de la beauté. D’autant plus que nous avions la possibilité de le donner à entendre dans un lieu unique que l’écrivain a habité, où il a pensé, contemplé, composé une partie de sa Recherche, cet aquarium qui ouvre sur la mer, le ciel et la digue cabourgeaise, digue où, par un beau matin d’été, il avait vu apparaître les jeunes filles en fleurs et toute la poésie du monde.

 

Sa mère jouant du piano, Marcel Proust eut toujours pour la musique un intérêt très vif qui se confirmera lorsqu’il fera la connaissance de Reynaldo Hahn, chez Madeleine Lemaire, en juin  1894. Auteur d’une œuvre importante et variée, Hahn initiera véritablement Proust et le fera entrer de plein pied dans l’univers musical en exerçant son oreille à une écoute plus aiguë et plus attentive, si bien qu’ils vont ensemble entretenir une relation affective et esthétique qui ne les empêchera nullement de diverger sur certaines questions d’appréciation.

 

Pour Marcel Proust, l’interprétation sera toujours essentielle et l’écrivain notera soigneusement les caractéristiques particulières d’un chanteur ou d’un virtuose dont l’intériorité est, selon lui, capitale pour parvenir à capter sa sensibilité. C’est ainsi qu’il construit son propre univers romanesque de la musique avec le personnage emblématique de Vinteuil. Il est vrai que Marcel bénéficiait d’un répertoire éclectique dans le domaine musical, se rendant souvent aux concerts ou dans les salons où se produisaient fréquemment les musiciens d’alors, ou quand il les priait de venir lui donner la sérénade chez lui Boulevard Haussmann. On sait aussi son admiration pour Richard Wagner, son intérêt pour les Ballets Russes, également pour les œuvres savantes, profanes ou religieuses, et même pour la musique populaire. « Evoquant tour à tour la déclamation de Pelléas, la mélodie grégorienne, les cris de Paris, les intonations de Sarah Bernhardt, de Mounet-Sully et de la diseuse Yvette Guilbert, l’auteur de La Recherche développe une esthétique de la vocalité, jouant subitement sur le rapport entre le son et le sens, brouillant les frontières entre le chant de la parole et la parole chantée »  - souligne très adroitement Anne Penesco.

 

Reste cette petite phrase de Vinteuil qui hante et parcourt La Recherche et demeure l’un des grands mystères de son œuvre. Elle ne cesse de se dérober à notre curiosité, de nous inciter à la reconnaître chez Camille Saint-Saëns, César Franck ou Gabriel Fauré, trois compositeurs d’horizons différents mais proches de la sensibilité musicale de Marcel. En définitive, cette sonate de Vinteuil reste l’œuvre énigmatique du romancier. Elle transcende l’amour que Swann porte à Odette, avant de figurer comme le leitmotiv habituel de l’amour du narrateur pour Albertine. La musique devient en quelque sorte une médiatrice qui  éveille, transfigure, magnifie ce sentiment et l’amplifie à volonté, transmuant alors son phrasé en une sorte d’acoustique privilégiée du cœur désirant. Ainsi Marcel Proust rend-t-il la musique incroyablement soluble dans les mots. Ce pouvoir unique, dont elle dispose, n’est-il pas avant tout celui d’être un processus singulier de remémoration ? Nous pouvons à ce sujet nous interroger. Ne serait-ce pas le Temps Retrouvé grâce à la magie de la muse instrumentale ou de la voix humaine dans son souverain accomplissement ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Photos de Thierry Georges Leprévost
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Proust et la musique : Concert/Lecture à Cabourg
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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 08:59

 

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Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens de Jérôme Bastianelli

 

Marcel Proust et Anna de Noailles

 

"Professeur Marcel Proust" de François-Bernard MICHEL

 

A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

 

Proust et la musique : concert/lecture à Cabourg

 

Marcel Proust en 1916

 

L'arche de Marcel Proust

 

Marcel Proust et Colette

 

"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme PICON

 

Proust pour rire de Laure HILLERIN

 

L'auteur, l'autre de Michel Schneider, la 8e Madeleine d'or du cercle proustien

 

Musée Galliera : La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe

 

Proust, lecteur    ( texte de la conférence donnée à la mairie de Cabourg le 10 août 2015 )

 

Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

 

Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust de Jean-Paul et Raphaël Enthoven

 

PROUST VOUS ATTEND A L'HOTEL SWANN

 

La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin

 

Proust et les correspondances dans l'art

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

Marcel Proust et 1914

 

Marcel Proust, écrivain impressionniste ?  
    
 

Marcel Proust et l'art

 

La bibliothèque de Marcel Proust de Anka Muhlstein

 

Proust ou le regard d'un visionnaire

 

Proust et l'hôtel Ritz

 

Marcel Proust contre Cocteau de Claude Arnaud, la 7e Madeleine d'or du Cercle proustien

 

 

Proust, les cent ans de la Recherche

 

Fortuny, le magicien de Venise     

 

5e Balbec Normand de Marcel Proust

 

A la recherche des lieux proustiens de Michel Blain  

 

John Ruskin ou le culte de la beauté

 

Le Cercle proustien de Cabourg-Balbec autour du sommeil de Marcel Proust

 

Proust et Venise  

 

Le chemin des aubépines  

 

Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 

6ème Madeleine d'or du Cercle proustien de Cabourg-Balbec

 

Le temps retrouvé de Raoul Ruiz

 

La Recherche du temps perdu de Nina Companeez  

 

A Paris, sur les pas de Marcel Proust

 

Sur les pas de Marcel Proust, au musée Camondo et chez Maxim's

 

4e Balbec Normand de Marcel Proust

 

Marcel Proust à Venise

 

Proust à Trouville

 

Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu

 

Proust ou la recherche de la rédemption

 

 

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 07:58

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Née Elisabeth de Caraman-Chimay le 11 juillet 1860, mariée au richissime comte Henry Greffulhe, cette femme de grande beauté sera une inspiratrice dans toute l’expression du terme par sa grâce, son élégance, sa position sociale et son intelligence à savoir s’entourer des gens éminents de son époque. Elle méritait, de par son influence incontestable sur son temps, qu’un ouvrage  lui soit consacré et c’est chose faite grâce à la plume de Laure Hillerin qui publie chez Flammarion  « La comtesse Greffulhe », nous ouvrant les portes de la vie  intime, mondaine et culturelle de celle qui fut surnommée « l’archange aux yeux magnifiques ». Biographie qui a le mérite de faire défiler devant nos yeux, non seulement  le bottin mondain de la Belle Epoque, mais les personnalités les plus remarquables que cette reine du Faubourg Saint-Germain se plaisait à réunir rue d’Astorg. Parmi les invités, on croisait aussi bien Nicolas II et Edouard VII, Reynaldo Hahn ou l’abbé Mugnier que des savants et des hommes politiques comme Clémenceau, si bien qu’un diplomate avait affirmé qu’elle était « une reine conciliatrice entre l’ancienne noblesse et la IIIe République ». Elle soutiendra plus tard Léon Blum au point que le murmure courut qu’elle était à l’origine de la naissance de l’Entente cordiale.

 

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Malheureuse en ménage, son mari étant un grand amateur de courtisanes, Elisabeth Greffulhe saura se consoler en pratiquant les arts comme la peinture et la musique (le piano), non seulement en amateur mais avec un vrai souci de la perfection comme elle l’aura  envers tout ce qu’elle entreprenait. En octobre 1899, elle organise la première représentation parisienne de « Tristan et Isolde » de Richard Wagner, se lie d’amitié avec Liszt et Fauré et fonde la « Société des grandes auditions musicales », favorisant également la venue des Ballets Russes à Paris avec l’aide de la princesse Edmond de Polignac. Par ailleurs, grâce à son cousin Robert de Montesquiou, qui inspirera à Marcel Proust le personnage de Charlus, elle fréquente assidûment des écrivains et poètes, ainsi les Goncourt, Mallarmé, Heredia, Anatole France et fera même de l’abbé Mugnier son intime. Quant à son mari Henry Greffulhe, il apparaîtra sous les traits assez grossiers du duc de Guermantes dans La Recherche, un Jupiter tonnant que Cocteau considère comme monstrueux avec son épouse, épouse qui ne se gênait pas de dire : "Quelques amis que l'on voit de temps en temps tiennent plus de place que celui qui ronfle près de vous."

Amie de Marie Curie, Elisabeth Greffulhe s’intéresse à ses travaux et la soutient moralement et financièrement lors de la création, après la mort de son mari, de l’Institut du Radium qui deviendra plus tard l’Institut Pierre et Marie Curie. Elle fera aussi la connaissance d’Edouard Branly et  ne cessera de l'interroger sur les expériences en cours tant elle était consciente que la Science s’apprêtait à changer le monde. Nullement satisfaite de sa seule position sociale, de sa simple beauté et de sa considérable fortune, cette femme fut une fund raiser avant l’heure, souligne Laure Hillerin, levant des fonds pour organiser des spectacles, encourageant la recherche fondamentale, aidant et épaulant les artistes dont elle interprétait les œuvres musicales, accrochait les tableaux  dans ses salons et dévorait les livres. Ainsi a-t-elle mis à l’honneur Wagner, patronné Fauré, promu les travaux d’Edouard Branly, sans oublier que cette dreyfusarde philanthrope a rédigé de sa plume, vers les années 1904, un manuscrit intitulé «  Mon étude sur les droits à donner aux femmes ».

 

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Cette ouverture d’esprit, elle la devait à ses parents, à son père le prince de Caraman-Chimay, malheureux en argent mais issu d’une grande lignée de mécènes et de mélomanes et à sa mère, Marie de Montesquiou, musicienne et lettrée, qui saura éviter à sa fille le carcan rigide de l’éducation classique, d’une affligeante pauvreté intellectuelle qui était celle que l’on réservait alors aux jeune filles de bonne famille.

 

Sa correspondance, qui mériterait d’être publiée, nous révèle son esprit curieux, sa nature égocentrique certes mais pleine de charme, d’originalité et d’intuition. Elisabeth ne s’est pas contentée d’inspirer le plus grand écrivain du XXe siècle qui fera d’elle l’inoubliable comtesse de Guermantes, mais beaucoup d’autres auteurs ou peintres et fut probablement la femme la plus admirée et recherchée de la Belle Epoque. «  Tous ceux qui regardent la comtesse restent comme fascinés par ces yeux infinis, remplis de rayons et d’ombres, et d’un crépuscule qui chante, devant sa beauté parfaite, devant sa grâce absolue de divinité » - écrira un Marcel Proust pâmé devant cette inaccessible déité. Ils correspondront jusqu’en 1920, la comtesse se rapprochant de lui au fur et à mesure que, son miel engrangé, Proust s’éloignait d’elle, requis par le souci de l’immortaliser dans son œuvre et de lui ouvrir les portes d’une renommée intemporelle. Les cahiers de brouillon de l’écrivain démontrent que ses rêveries sur les familles Montesquiou et Caraman-Chimay, dont les origines remontent à l’époque médiévale, ont inspiré la découverte du nom magique de « Guermantes » d’où naîtra La Recherche. Si bien que l’ombre des Guermantes a finalement relégué dans l’obscurité cette femme qui avait géré son image comme une œuvre d’art, raison pour laquelle Laure Hillerin n’a pas impunément donné pour titre à son livre : La comtesse Greffulhe – L’ombre des Guermantes.

Elisabeth mourra à l’âge de 92 ans le 21 août 1952.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin
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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 08:16
Marcel Proust en 1916

En 1916, la France est en guerre et Proust à Paris, cette capitale qu’il ne quittera plus désormais. C’est une année où il se porte plutôt bien, sauf au moment d’une grosse chaleur qui l’oblige au repos et aux fumigations, dont les émanations créent une ambiance étouffante dans sa chambre. Cette année est d’autant plus terrible que c’est celle de Verdun. 300.000 morts et autant de blessés et 150.000 disparus des deux côtés : français et allemand. Les consignes sont strictes : couvre-feu, ne pas parler à n’importe qui, économies d’essence, prix du pain taxé. On a même fait appel à des  soldats russes qui débarquent en renfort à la gare de Versailles. Les céréales sont imposées, l’éclairage public s’éteint à 20 heures et celui des magasins à 18 heures. On lance également un second empreint et 11 milliards de francs seront levés en France.

 

 

Cette année-là, on ne parle guère de paix. Bertrand de Fénelon, un ami proche de Marcel, est tué au combat. Si Proust conserve foi en la victoire, il juge que les arguments de la propagande officielle mériteraient d’être perfectionnés. Ayant tout loisir de réfléchir, il considère qu’il a une meilleure appréciation des événements que celle des journalistes chargés de les relater dans l’improvisation et la hâte. Proust, par ailleurs, toujours soucieux de  ses finances, correspond assez régulièrement avec son homme d’affaires Lionel Hauser car il s’inquiète de l’impôt sur le revenu dont il doit s’acquitter. « Faut-il faire prochainement la déclaration ? » – lui demande-t-il. Comme il ne sait pas comment s’y prendre, il envoie une feuille de déclaration vierge avec l’espoir que Hauser la remplira à sa place. Sa situation est complexe, il est vrai, avec des actions diverses et dans différentes banques. Aussi Proust reproche-t-il à Hauser d’être dur et ironique à son égard et celui-ci, exaspéré, estime qu’il se pose trop souvent en victime :

 

« Tu vis malheureusement dans une atmosphère d’idéalisme dans laquelle tu puises certainement des jouissances infinies que tu pourrais difficilement trouver sur la terre. (…) Tu as grandi depuis ton enfance, mais tu n’as pas vieilli, tu es resté l’enfant qui n’admet pas qu’on le gronde même quand il a été désobéissant. C’est pourquoi tu as plus ou moins éliminé de ton cercle tous ceux qui, ne se laissant pas prendre à tes câlineries, avaient le courage de te gronder quand tu n’avais pas été sage. (…) Je veux bien te laisser plonger corps et âme dans l’absolu, mais seulement après que tu auras remboursé toutes tes avances. » - lui assène-t-il dans un courrier. Avec  Proust, Hauser use de la dynamique, ce qui touche Proust au plus vif.

 

 

Toujours en quête d’informations au sujet des créations vestimentaires de Fortuny, dont il pare si souvent ses héroïnes, principalement Madame de Guermantes et Albertine, il écrit à plusieurs reprises à Maria de Madrazo, la sœur de Reynaldo Hahn, afin de savoir quels sont les motifs dont Fortuny s’inspire pour élaborer ses tissus. ( lire mon article "Fortuny ou le magicien de Venise", en cliquant  ICI ). La jeune femme lui apprend que le couturier s’inspire de Carpaccio et lui prête une étude sur Carpaccio dont il se servira lors de sa description de la cité des eaux, toujours soucieux de rester précis et réaliste dans ses évocations. Il interrogera également Albert Nahmias sur les toilettes que portent les jeunes filles qui dînent en ville au bord de la mer et sur le petit chemin de fer d’intérêt local entre Caen et Cabourg, ainsi que les surnoms qu’on lui prête, soit le tortillard, le tacot ou le décauville. C’est, par ailleurs, en cette année 1916 que Proust rédige le premier jet de l’épisode consacré à Paris pendant la guerre où la vie quotidienne apparait si différente de celle d’autrefois.

 

 

Proust, toujours soucieux du fait qu’il n’est pas définitivement « réformé », souffre aussi  des yeux mais néglige de se rendre chez un oculiste car les heures de consultations ne sont pas les siennes, puisqu’il dort une partie de la journée et vit et travaille de préférence la nuit. Depuis  quelques années, Beethoven et César Franck constituent son principal aliment spirituel. Le 14 avril, il assiste à un récital Fauré donné à l’Odéon par le quatuor Poulet et le compositeur au piano. Dès lors, Proust aspire à entendre ce quatuor en privé et sonne un soir, vers 23 heures, au domicile de Gaston Poulet, lui proposant d’aller en taxi chercher les autres musiciens, qui acceptent de se rendre Bd Haussmann, afin de lui interpréter  le quatuor de César Franck. Il les rappellera à plusieurs reprises et leur demandera de lui jouer du Mozart, du Ravel, du Schumann et surtout du Fauré et du Franck, Gabriel Fauré étant le musicien le plus proche de sa sensibilité. «  Marcel Proust a été pour nous un merveilleux auditeur, simple, direct, un homme qui a bu la musique sans se poser de problème. (…) Et la vibration de son style, on la sentait en lui, inversement. » - souligneront les musiciens. Parfois, il leur demandait de lui rejouer le troisième mouvement de la sonate de Franck et les derniers quatuors de Beethoven et les écoutait, allongé sur un divan, dans un profond recueillement.

 

 

Le 24 février 1916, le personnel de Grasset étant mobilisé, l’éditeur a fermé, si bien que Gide propose à Proust de publier la suite de Swann à la NRF. Gide, en effet, tente de rattraper son erreur d’avoir refusé l’édition du premier volume de l’écrivain sous le prétexte que c’était plein de duchesses et que le thème ne correspondait pas à la politique éditoriale de Gallimard. « Si l’occasion se présente jamais de rééditer ou de racheter votre œuvre, vous pouvez compter sur moi, entièrement, sans aucune restriction. » - s’empresse-t-il de lui écrire. Mais Proust a des scrupules. Il se sent lié à Grasset et répond par une lettre de refus, imprégnée néanmoins du désir d’accepter. C’est alors que Léon Blum s’offre comme intermédiaire auprès de Grasset. De son côté, et pour tâter les bonnes dispositions de Gaston Gallimard, Proust met en avant son devoir de délicatesse vis-à-vis de son premier éditeur et le caractère d’immoralité du volume intitulé « Sodome et Gomorrhe » : « Si les raisons que je vous ai données ne vous découragent pas, alors je vais essayer de me dégager vis-à-vis de Grasset ». Grasset ne cachera pas sa déception de perdre un écrivain qu’il affectionnait. Proust lui propose une indemnité, mais l’éditeur, froissé dans son amour-propre, lui répond qu’il n’est pas question qu’il retienne un auteur qui n’a plus confiance en lui. Libéré de ses engagements, Proust écrit à Gide qu’il accepte sa proposition d’éditer les suites de « La Recherche ». Satisfait de cet accord, Gallimard en personne lui rend visite et passe un long moment auprès de lui. Il le trouve : « tel qu’il apparaît dans son œuvre, sa conversation est comme son style, vivante, pleine de retours d’incidente, charmante, pleine de tendresse. » Quelque temps plus tard, le 5 ou 6 novembre, l’écrivain lui confiera la première partie de « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

 

 

A la fin de cette douloureuse année 1916, où Proust est affligé du « malheur universel », il considère qu’il n’est guère aisé de connaître le bonheur, ni même d’oser le souhaiter tant que « les Allemands seront à Noyon ». « On est comme les gens en deuil pour qui il n’y a plus de fêtes. » C’est d’ailleurs pour lui l’occasion de rédiger la partie la plus importante de « Monsieur de Charlus pendant la guerre ».

 

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Marcel Proust en 1916
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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 08:40
Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray
Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray

Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray

Il y a dans la vie de Marcel Proust, dans l’œuvre de l’écrivain, beaucoup de chambres. D’abord celle de l’enfant à Combray qui ouvre « Un amour de Swann ». C’est la chambre où se trouve la lanterne magique, celle de l’évasion dans le monde imaginaire. Il y a aussi, dans cette chambre romanesque, l’attente du baiser de maman qui en fait le lieu de cristallisation d’un amour exclusif. Cette chambre d’enfance porte déjà en germe l’œuvre de sa vie et il est vrai que les chambres de Proust ont tenu un grand rôle puisqu’il s’y passe ce auquel  on s’attend le moins : la claustration volontaire d’un créateur dévoré par sa création. Oui, l’enfermement de l’écrivain pendant plus de 8 années, soit de 1914 à 1922, d’où il ne sortait que pour quelques réceptions ou dîners, est pareil à celui de Noé dans son arche comme Marcel Proust l’explique lui-même :

 

«  Quand j’étais enfant, le sort d’aucun personnage de l’Histoire Sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester ainsi dans ‘l’arche’. Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »

 

Les Plaisirs et les Jours

 

 

En quelque sorte, Proust enclot la réalité pour lui redonner une vie transposée par l’imagination. Ses chambres du boulevard Haussmann et de la rue Hamelin, celles aussi du Grand-Hôtel de Cabourg où il passa une partie de l’été et le début de l'automne de 1908 à 1914 auront été ses lieux de création ceux où, fermant les yeux aux réalités du monde, il les ouvrait sur les perspectives infinies de la création littéraire. Proust a fondé sur cette simple réflexion toute une part de sa philosophie. Celle-ci peut se résumer en quelques lignes mais elle donne à « La Recherche » une tonalité unique. Selon lui, le monde intérieur – qui peut être symbolisé par la chambre d’écriture et de claustration volontaire – est le seul qui existe vraiment pour la bonne raison qu’il confère aux êtres et aux choses leur réelle dimension. Oui, ce que nous observons au quotidien perd très vite de son intérêt et de son relief mais, que cet environnement vienne à nous manquer, la nostalgie nous envahit et nous commençons à fixer notre esprit sur les souvenirs qui se sont imprimés à notre insu et que notre mémoire involontaire, usant du procédé inverse, va nous restituer par la grâce d’une sensation. Les choses quittées prennent subitement une importance extraordinaire, puisqu’elles nous apprennent que le temps peut renaître à tout moment, mais hors du temps, ce que Proust nommera « un peu de temps à l’état pur ». Etrange et formidable paradoxe qui avise le lecteur qu’il n’y a, en définitive, pas d’autre permanence que celle du passé et du monde reconstitué par la mémoire. L’arche de Noé est devenue la cathédrale de Proust et, dès ce moment, le patriarche biblique et le romancier sont hors d’atteinte. Le premier a sauvé la création, le second le créé, tout en se sauvant eux-mêmes.

 

 

La chambre est par conséquent l’arche dans laquelle Proust convoque les lieux et les paysages, les brassées d’aubépines et les pommiers en fleurs, les berges de la Vivonne et les clochers de Martainville, les illusions de l’amour et les intermittences du cœur, les jeunes filles et les courtisanes, les liftiers et les princesses, les artistes et les hobereaux, les vices et les vertus, les joies et les douleurs, pour cette traversée du temps qui voit se succéder un passé chargé d’avenir et un avenir embrumé de passé.

 

 

Si la vie est un négatif qu’il faut regarder à l’envers et à la lumière d’une lampe pour que ses contours se dessinent et que se révèle son sens, comme avec la lanterne magique, l’œuvre n’apparaît plus seulement comme la figure de ce que l’on a senti mais comme celle de ce que l’on a voulu, si bien que l’édification se fait et que le destin s’accomplit. Ainsi, par un acte de volonté intense, l’artiste meurt à la réalité des choses et devient un anachorète réfugié dans une chambre  tapissée de liège, arrière-monde ou arrière-pays qui n’est plus régi par les innombrables clichés de la vie affective, les ténèbres de la méconnaissance et des instincts mais par la joie pure et sereine de l’art qui exorcise le cercle du temps. Selon Marcel Proust, la littérature est la seule vie digne d’être vécue, la seule en mesure de conserver ce qui fuit, d’atteindre à la vérité des êtres sous les mouvements changeants et le mensonge des apparences, et de faire remonter à la surface un équivalent spirituel. Cette construction littéraire, envisagée comme une mosaïque savante, frappe d’autant plus l’esprit que la diversité de ses dessins et la fraîcheur de ses coloris semblent contraindre le temps à faire le deuil de son pouvoir.*

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*Extraits de « Proust ou le miroir des eaux »

 

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La chambre reconstituée du Grand-Hôtel de Cabourg

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