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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 10:43
Le professeur Marcel Proust de François-Bernard Michel

Marcel Proust parle beaucoup de médecine et de médecins dans sa Recherche. Rien d’étonnant à cela, il était fils et frère de deux professeurs en médecine et, surtout, affligé lui-même d’une maladie qui l’emportera à l’âge de 51 ans : l’asthme allergique. Curieux que deux livres évoquant les relations de Proust avec le monde médical sortent au même moment : celui de Diane de Margerie "A la recherche de Robert Proust" et le très remarquable ouvrage du professeur François-Bernard Michel, président de l’Académie nationale de médecine, pneumologue, poète et écrivain  "Le professeur Marcel Proust". Pourquoi ce titre « Le  professeur Marcel Proust » ? Au fil des ans, nous explique l’auteur, l’asthmatique Proust a acquis un savoir médical de par son milieu familial et ses nombreuses consultations, mais surtout grâce à sa perspicacité et à son hypersensibilité à la souffrance physique et psychologique. Ainsi réunit-il les deux fondamentaux de la médecine : le savoir et l’humanisme, humanisme qui a souvent manqué aux professeurs en médecine du XIXe et du début du XXe siècle. C’est Proust qui, en quelque sorte, a introduit la médecine dans la littérature. Et il le fera sans complaisance. « Au-delà des portraits » - écrit François-Bernard Michel – « on découvre l’amertume du souffrant déçu, sa colère enfin, telle qu’elle explosera en dispute avec son père ». En négatif, Proust stigmatise les carences désastreuses des médecins sur la question cruciale qu’ils ne se posent pas, si bien que l’écrivain se charge lui-même de la poser : « Que faites-vous de l’homme ? »  les interroge-t-il. De l’homme malade, bien entendu. Il exhortait les médecins du XXIe siècle à ne pas réduire la médecine à une technologie prestataire de diagnostics et traitements, mais d’être davantage à l’écoute de l’homme souffrant.

 

Ce livre a donc pour ambition de prouver à ceux qui s’en étonneraient combien Marcel Proust ne se contente pas d’être titulaire d’une chaire en littérature - que personne ne serait enclin à lui contester - mais qu’il est en mesure d’en occuper une en médecine et que bien des malades auraient intérêt à lire son œuvre, la Recherche ayant ouvert des portes fermées à bien des malades et proposé une autre façon d’envisager la maladie aux asthmatiques d’aujourd’hui. Nous savons également que Proust est un écrivain qui a déployé – non sur le Cosmos comme le ferait un astrophysicien – mais sur l’univers intime et cérébral de l’homme, un télescope capable de nous restituer nos émotions les plus secrètes et d’expliquer le travail complexe de la réminiscence. La neurophysiologie moderne confirme la justesse de ses intuitions. D’autre part, l’inconscient est très présent dans son œuvre. L’écrivain le détecte dans tous les domaines et c’est la cure qu’il fera, après le décès de sa mère chez le docteur Paul Sollier, qui lui offrira l’opportunité de se mettre à l’écoute de cet inconscient et d’exercer sa lucidité jusqu’à remonter aux sources de son asthme et à son déclenchement. Ainsi s’approchait-il de la constatation suivante : que certaines maladies procèdent de  "goûts ou d’effrois de nos organes" suscitant rejets ou affinités. «Ainsi l’écrivain Marcel Proust - souligne François-Bernard Michel - est-il devenu progressivement le docteur Proust, attaché à observer, scruter, radiographier les personnes, leurs moi successifs et leurs comportements. L’histoire de la petite madeleine en est l’illustration.» On se doit de noter que les étapes successives, qui conduisent à la restitution du souvenir, sont médicalement et psychologiquement irréfutables de la part de l'écrivain Proust. Ce dernier a rétabli la qualité émotionnelle et l’intensité sensorielle de la réminiscence sans omettre de les nimber de leur aura originelle.

 

Après les chagrins-serviteurs, Marcel Proust évoquera les chagrins-meurtriers, ceux dont les voies souterraines auront raison de lui. Dès lors, la course contre la mort s’amorce. Pas question que l’oeuvre se laisse devancer par elle, bien que la mort soit présente, déjà toute concentrée à tenir un siège dans sa pensée. Et ce sera le Temps Retrouvé. Celui du retour du passé dans le présent, celui du pouvoir de la joie intérieure sur la désespérance. Celui de l’œuvre accomplie.  Après avoir consulté presque tous les grands médecins de son époque, à la fin de sa vie il n’y a plus que l’humble docteur Bize à son chevet et surtout Céleste Albaret, cette vestale qui a remplacé  maman. Avec elle, il corrige les dernières épreuves. Auprès d'elle, il est en mesure d’accueillir la sombre visiteuse et d’abandonner à la postérité le soin de le juger.

 

Ce livre nous offre également un panorama sur la médecine des années 1880 à 1922 et des portraits jubilatoires des professeurs titulaires de chaires de médecine, certains, amis d’Adrien Proust, plus tard de son fils Robert, ceux nombreux que Marcel a rencontrés chez ses parents, consultés personnellement, décrits avec une évidente cruauté et, avec quelques-uns, partagé une même quête sur la neurophysiologie et la neuro-immunologie. Dans cette suite de portraits apparaissent des figures incontournables : Edouard Brissaud qui a probablement inspiré le docteur Boulbon de la Recherche et considérait l’asthme comme une névrose ; le professeur Albert Charles Robin, un incompétent mondain qu’il croisera chez Madeleine Lemaire ; le docteur Pozzi, homme de haute prestance et de haute renommée, père de la poète Catherine Pozzi, qui menait grand train à Paris et traînait à ses basques les cœurs des belles de l’époque, il mourra assassiné par l’un de ses malades ; le docteur Dieulafoy, collègue de son père ; le professeur Pierre Charles Potain que madame Verdurin tançait vertement de son franc-parler dans la Recherche ; le professeur Dejerine, médecin de renom auquel Proust reprochera de ne pas être assez humaniste. Nous faisons ainsi la tournée des hôpitaux, voyons la politique hospitalière se structurer peu avant la guerre de 14/18, guerre qui permettra aux médecins et aux chirurgiens, en particulier,  de faire des pas de géant. Rien n’a échappé de cela à Proust qui savait son frère au front, opérant jours et nuits, et nombre de ses amis engagés dans l’armée. Mieux que quiconque, Proust a su décrire le corps éprouvé et autour de lui la mouvance des sensations et sentiments qu'il inspire. Enfin et surtout, si la maladie et les chagrins finissent toujours par tuer, ils développent en chacun de nous " les forces de l'esprit" et donnent un sens spirituel à la souffrance. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Le professeur François-Bernard MICHEL

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 10:13
A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

Diane de Margerie vient de publier un ouvrage dont le titre m’a tout de suite interpellée : « A la recherche de Robert Proust ». Qui était Robert Proust, cet homme totalement évincé de « La Recherche », l’œuvre de son frère aîné Marcel Proust, où apparaissent cependant la mère, le père, la grand-mère, la tante et quelques autres personnages qui ont occupé sa vie. Mais son frère, de deux ans son cadet, semble avoir été gommé volontairement de cette longue et pénétrante histoire. Diane de Margerie, qui s’est posée elle aussi la question, nous apporte certains éclairages au sujet de cette difficile parenté entre deux frères qui ont laissé l’un et l’autre des oeuvres importantes, le premier en littérature, le second en médecine. Car Robert, comme son père Adrien, fut un médecin-chirurgien de renom, un homme dont le destin s’est déroulé de façon naturelle, déterminée et irrévocable, contrairement à Marcel dont l’accouchement de son œuvre fut long, compliqué et tortueux.

 

Il apparaît que les deux enfants d’Adrien et de Jeanne Proust avaient bien peu de choses en commun, sinon une remarquable intelligence et une parfaite éducation. S’entendaient-ils ? Pas vraiment, bien que la mère veillât à maintenir un climat d’affection familiale. Cela, pour la simple raison, que Marcel a difficilement vécue l’arrivée de ce petit frère qui, subitement, occupait les lieux et lui prenait un peu de l’amour maternel. Oui, Marcel, enfant sensible et tyrannique, a souffert de ne pas être le seul objet de la tendresse familiale et a su, par la suite, tirer parti de son asthme et se présenter en tant que narrateur dans « La Recherche » comme un enfant unique. Peut-être l’existence de Robert sera-t-elle à l’origine de « cet univers asexué mais dévorant auquel il se sacrifiera comme sur un autel : celui de l’écriture. » En quelque sorte : « oublier les sentiments ambigus suscités par la naissance d’un autre qu’il faudra plus tard annuler par l’écriture salvatrice » - nous explique Diane de Marjorie. « C’était ou l’autre, ou l’œuvre » - ajoute-t-elle.

 

Diane de Marjorie suppose que Robert de Saint-Loup, si présent dans le roman de Marcel, est une sorte de frère de substitution auquel – explique-t-elle – « Marcel le narrateur peut songer à loisir à travers le silence observé sur le frère réel. » Le parallèle ne me semble pas vraiment convaincant, sinon que le personnage du livre mourra héroïquement durant la guerre de 14/18 à la tête de sa division, de même que Robert Proust s’y illustrera avec courage et dévouement dans son rôle de médecin militaire auprès des innombrables blessés. « Voilà qui est frappant chez les frères Proust dont l’un s’adonne à l’analyse de la dégradation (en amitié, en amour, dans la sexualité) à travers le scalpel de l’écriture ; et l’autre, tout au contraire, choisit la guérison du mal à travers le bistouri. » - insiste Diane de Margerie.

 

Marcel Proust reconnaissait : « Je suis jaloux à chaque  minute à propos de rien. » Et ses jalousies se focaliseront évidemment sur la mère. Lorsqu’il peint dans « La Recherche » les frères Guermantes, Basin l’aîné et Charlus le cadet, il ne peut s’empêcher d’y inclure la sévérité psychologique de leur père, établissant un lien avec la sévérité d’Adrien Proust, et ne manque pas de souligner qu’ils sont aux antipodes l’un de l’autre comme lui-même l’était avec Robert. Ainsi, à travers les personnages de son roman, Marcel exprime-t-il la complexité de la relation fraternelle. Et est-ce parce qu’il pense avoir une analyse plus fine de la maladie, se considérant lui-même comme un malade, qu’il accuse la plupart des médecins d’être bornés à bien des égards parce qu’ils ne bénéficient pas de la relation essentielle et étroite avec la … douleur ? L'asthme, dont il souffrait, et sa connaissance du milieu médical lui ont permis de dépeindre la lente déchéance de Charlus et la mort de la grand-mère de façon clinique en un temps où les médecins jouissaient d’une incroyable influence morale et sociale. Si bien que Serge Béhar, médecin et auteur, écrira que « La Recherche » a été rédigée par un médecin avant la lettre. Souvenons-nous que Marcel Proust, comme Freud, et bien que les deux hommes ne se soient ni connus, ni concertés, ont découvert le rôle éminent de l’inconscient, ce dont les praticiens d’alors se souciaient comme d’une guigne. Et principalement de son rôle dans les maladies  psychosomatiques.

 

Aussi peut-on se demander ce que Marcel pensait des carrières de son père  et de son frère trop privées l’une et l’autre d’une quête de l’invisible ? Marcel refusera d’être soigné par Robert et ne souhaitera à ses côtés, lors de ses tous derniers moments, que d’une seule présence, celle de Céleste Albaret, son employée de maison, qui était devenue « la vestale de l’œuvre, la Voix du téléphone, le trait d’union avec les éditeurs ». Allait-il survivre à sa Recherche ? Se survivre ? – questionne l’essayiste. Ne s’est-il pas laissé mourir en même temps que son œuvre s’achevait et ne s’est-il pas toujours refusé, et cela jusqu’à son extrême fin, à s’abandonner aux soins et conseils du monde médical ? Parce qu’il pensait en connaître plus qu’eux sur le parcours inéluctable et psychique de la maladie. Par la suite, Robert, qui lui survivra un peu plus d’une dizaine d’années, lui rendra un hommage vibrant dans la revue NRF (1923), où il salue la douceur et la bonté de Marcel, sans cesser de se consacrer à l’édition des manuscrits laissés en attente et au contrôle scrupuleux de leur publication chez Gallimard.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère
Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère

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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 09:17
Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Nous y pensions depuis longtemps Laura  Rabia et moi. Unir les mots de Proust aux mélodies de ses compositeurs préférés, ceux qui ont donné à la musique française ses lettres de noblesse. Leurs noms : Gabriel Fauré, César Franck, Camille Saint-Saens,  Reynaldo Hahn. Proust les a connus, écoutés et aimés. La musique lui apparaissait comme l’art suprême, celui qui  transcende la réalité et unit les âmes. Alors pourquoi ne pas imaginer un Concert/Lecture où l’écrivain prendrait la parole pour faire apprécier davantage encore les notes de ses contemporains et offrir ainsi au public un duo où musique et littérature se fondent dans un seul univers : celui de la beauté. D’autant plus que nous avions la possibilité de le donner à entendre dans un lieu unique que l’écrivain a habité, où il a pensé, contemplé, composé une partie de sa Recherche, cet aquarium qui ouvre sur la mer, le ciel et la digue cabourgeaise, digue où, par un beau matin d’été, il avait vu apparaître les jeunes filles en fleurs et toute la poésie du monde.

 

Sa mère jouant du piano, Marcel Proust eut toujours pour la musique un intérêt très vif qui se confirmera lorsqu’il fera la connaissance de Reynaldo Hahn, chez Madeleine Lemaire, en juin  1894. Auteur d’une œuvre importante et variée, Hahn initiera véritablement Proust et le fera entrer de plein pied dans l’univers musical en exerçant son oreille à une écoute plus aiguë et plus attentive, si bien qu’ils vont ensemble entretenir une relation affective et esthétique qui ne les empêchera nullement de diverger sur certaines questions d’appréciation.

 

Pour Marcel Proust, l’interprétation sera toujours essentielle et l’écrivain notera soigneusement les caractéristiques particulières d’un chanteur ou d’un virtuose dont l’intériorité est, selon lui, capitale pour parvenir à capter sa sensibilité. C’est ainsi qu’il construit son propre univers romanesque de la musique avec le personnage emblématique de Vinteuil. Il est vrai que Marcel bénéficiait d’un répertoire éclectique dans le domaine musical, se rendant souvent aux concerts ou dans les salons où se produisaient fréquemment les musiciens d’alors, ou quand il les priait de venir lui donner la sérénade chez lui Boulevard Haussmann. On sait aussi son admiration pour Richard Wagner, son intérêt pour les Ballets Russes, également pour les œuvres savantes, profanes ou religieuses, et même pour la musique populaire. « Evoquant tour à tour la déclamation de Pelléas, la mélodie grégorienne, les cris de Paris, les intonations de Sarah Bernhardt, de Mounet-Sully et de la diseuse Yvette Guilbert, l’auteur de La Recherche développe une esthétique de la vocalité, jouant subitement sur le rapport entre le son et le sens, brouillant les frontières entre le chant de la parole et la parole chantée »  - souligne très adroitement Anne Penesco.

 

Reste cette petite phrase de Vinteuil qui hante et parcourt La Recherche et demeure l’un des grands mystères de son œuvre. Elle ne cesse de se dérober à notre curiosité, de nous inciter à la reconnaître chez Camille Saint-Saëns, César Franck ou Gabriel Fauré, trois compositeurs d’horizons différents mais proches de la sensibilité musicale de Marcel. En définitive, cette sonate de Vinteuil reste l’œuvre énigmatique du romancier. Elle transcende l’amour que Swann porte à Odette, avant de figurer comme le leitmotiv habituel de l’amour du narrateur pour Albertine. La musique devient en quelque sorte une médiatrice qui  éveille, transfigure, magnifie ce sentiment et l’amplifie à volonté, transmuant alors son phrasé en une sorte d’acoustique privilégiée du cœur désirant. Ainsi Marcel Proust rend-t-il la musique incroyablement soluble dans les mots. Ce pouvoir unique, dont elle dispose, n’est-il pas avant tout celui d’être un processus singulier de remémoration ? Nous pouvons à ce sujet nous interroger. Ne serait-ce pas le Temps Retrouvé grâce à la magie de la muse instrumentale ou de la voix humaine dans son souverain accomplissement ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Photos de Thierry Georges Leprévost
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Proust et la musique : Concert/Lecture à Cabourg
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16 septembre 2016 5 16 /09 /septembre /2016 08:59

 

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"Professeur Marcel Proust" de François-Bernard MICHEL

 

A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

 

Proust et la musique : concert/lecture à Cabourg

 

Marcel Proust en 1916

 

L'arche de Marcel Proust

 

Marcel Proust et Colette

 

"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme PICON

 

Proust pour rire de Laure HILLERIN

 

Vente chez Sotheby's de lettres et photos de Marcel Proust

 

Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec - La huitième Madeleine d'or

 

Musée Galliera : La mode retrouvée - les toilettes de la comtesse Greffulhe

 

Proust, lecteur    ( texte de la conférence donnée à la mairie de Cabourg le 10 août 2015 )

 

Marcel Proust et les eaux violentes - Alfred Agostinelli

 

Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Dictionnaire amoureux de Marcel Proust de Jean-Paul et Raphaël Enthoven

 

PROUST VOUS ATTEND A L'HOTEL SWANN

 

La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin

 

Proust et les correspondances dans l'art

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

Marcel Proust et 1914

 

Marcel Proust, écrivain impressionniste ?       
 

Marcel Proust et l'art

 

La bibliothèque de Marcel Proust de Anka Muhlstein

 

Proust ou le regard d'un visionnaire

 

Proust et l'hôtel Ritz

 

La 7ème Madeleine d'or du Cercle proustien

 

Proust, les cent ans de la Recherche

 

Fortuny, le magicien de Venise     

 

Fortuny, le magicien de Venise ( suite )

 

5e Balbec Normand de Marcel Proust

 

A la recherche des lieux proustiens de Michel Blain  

 

John Ruskin ou le culte de la beauté

 

Le Cercle proustien de Cabourg-Balbec autour du sommeil de Marcel Proust

 

Proust et Venise  

 

Le chemin des aubépines  

 

Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 

6ème Madeleine d'or du Cercle proustien de Cabourg-Balbec

 

Le temps retrouvé de Raoul Ruiz

 

La Recherche du temps perdu de Nina Companeez  

 

A Paris, sur les pas de Marcel Proust

 

Sur les pas de Marcel Proust, au musée Camondo et chez Maxim's

 

4e Balbec Normand de Marcel Proust

 

Marcel Proust à Venise

 

Proust à Trouville

 

Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu

 

Proust ou la recherche de la rédemption

 

 

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 07:58

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Née Elisabeth de Caraman-Chimay le 11 juillet 1860, mariée au richissime comte Henry Greffulhe, cette femme de grande beauté sera une inspiratrice dans toute l’expression du terme par sa grâce, son élégance, sa position sociale et son intelligence à savoir s’entourer des gens éminents de son époque. Elle méritait, de par son influence incontestable sur son temps, qu’un ouvrage  lui soit consacré et c’est chose faite grâce à la plume de Laure Hillerin qui publie chez Flammarion  « La comtesse Greffulhe », nous ouvrant les portes de la vie  intime, mondaine et culturelle de celle qui fut surnommée « l’archange aux yeux magnifiques ». Biographie qui a le mérite de faire défiler devant nos yeux, non seulement  le bottin mondain de la Belle Epoque, mais les personnalités les plus remarquables que cette reine du Faubourg Saint-Germain se plaisait à réunir rue d’Astorg. Parmi les invités, on croisait aussi bien Nicolas II et Edouard VII, Reynaldo Hahn ou l’abbé Mugnier que des savants et des hommes politiques comme Clémenceau, si bien qu’un diplomate avait affirmé qu’elle était « une reine conciliatrice entre l’ancienne noblesse et la IIIe République ». Elle soutiendra plus tard Léon Blum au point que le murmure courut qu’elle était à l’origine de la naissance de l’Entente cordiale.

 

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Malheureuse en ménage, son mari étant un grand amateur de courtisanes, Elisabeth Greffulhe saura se consoler en pratiquant les arts comme la peinture et la musique (le piano), non seulement en amateur mais avec un vrai souci de la perfection comme elle l’aura  envers tout ce qu’elle entreprenait. En octobre 1899, elle organise la première représentation parisienne de « Tristan et Isolde » de Richard Wagner, se lie d’amitié avec Liszt et Fauré et fonde la « Société des grandes auditions musicales », favorisant également la venue des Ballets Russes à Paris avec l’aide de la princesse Edmond de Polignac. Par ailleurs, grâce à son cousin Robert de Montesquiou, qui inspirera à Marcel Proust le personnage de Charlus, elle fréquente assidûment des écrivains et poètes, ainsi les Goncourt, Mallarmé, Heredia, Anatole France et fera même de l’abbé Mugnier son intime. Quant à son mari Henry Greffulhe, il apparaîtra sous les traits assez grossiers du duc de Guermantes dans La Recherche, un Jupiter tonnant que Cocteau considère comme monstrueux avec son épouse, épouse qui ne se gênait pas de dire : "Quelques amis que l'on voit de temps en temps tiennent plus de place que celui qui ronfle près de vous."

Amie de Marie Curie, Elisabeth Greffulhe s’intéresse à ses travaux et la soutient moralement et financièrement lors de la création, après la mort de son mari, de l’Institut du Radium qui deviendra plus tard l’Institut Pierre et Marie Curie. Elle fera aussi la connaissance d’Edouard Branly et  ne cessera de l'interroger sur les expériences en cours tant elle était consciente que la Science s’apprêtait à changer le monde. Nullement satisfaite de sa seule position sociale, de sa simple beauté et de sa considérable fortune, cette femme fut une fund raiser avant l’heure, souligne Laure Hillerin, levant des fonds pour organiser des spectacles, encourageant la recherche fondamentale, aidant et épaulant les artistes dont elle interprétait les œuvres musicales, accrochait les tableaux  dans ses salons et dévorait les livres. Ainsi a-t-elle mis à l’honneur Wagner, patronné Fauré, promu les travaux d’Edouard Branly, sans oublier que cette dreyfusarde philanthrope a rédigé de sa plume, vers les années 1904, un manuscrit intitulé «  Mon étude sur les droits à donner aux femmes ».

 

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Cette ouverture d’esprit, elle la devait à ses parents, à son père le prince de Caraman-Chimay, malheureux en argent mais issu d’une grande lignée de mécènes et de mélomanes et à sa mère, Marie de Montesquiou, musicienne et lettrée, qui saura éviter à sa fille le carcan rigide de l’éducation classique, d’une affligeante pauvreté intellectuelle qui était celle que l’on réservait alors aux jeune filles de bonne famille.

 

Sa correspondance, qui mériterait d’être publiée, nous révèle son esprit curieux, sa nature égocentrique certes mais pleine de charme, d’originalité et d’intuition. Elisabeth ne s’est pas contentée d’inspirer le plus grand écrivain du XXe siècle qui fera d’elle l’inoubliable comtesse de Guermantes, mais beaucoup d’autres auteurs ou peintres et fut probablement la femme la plus admirée et recherchée de la Belle Epoque. «  Tous ceux qui regardent la comtesse restent comme fascinés par ces yeux infinis, remplis de rayons et d’ombres, et d’un crépuscule qui chante, devant sa beauté parfaite, devant sa grâce absolue de divinité » - écrira un Marcel Proust pâmé devant cette inaccessible déité. Ils correspondront jusqu’en 1920, la comtesse se rapprochant de lui au fur et à mesure que, son miel engrangé, Proust s’éloignait d’elle, requis par le souci de l’immortaliser dans son œuvre et de lui ouvrir les portes d’une renommée intemporelle. Les cahiers de brouillon de l’écrivain démontrent que ses rêveries sur les familles Montesquiou et Caraman-Chimay, dont les origines remontent à l’époque médiévale, ont inspiré la découverte du nom magique de « Guermantes » d’où naîtra La Recherche. Si bien que l’ombre des Guermantes a finalement relégué dans l’obscurité cette femme qui avait géré son image comme une œuvre d’art, raison pour laquelle Laure Hillerin n’a pas impunément donné pour titre à son livre : La comtesse Greffulhe – L’ombre des Guermantes.

Elisabeth mourra à l’âge de 92 ans le 21 août 1952.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin
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27 juillet 2016 3 27 /07 /juillet /2016 08:16
Marcel Proust en 1916

En 1916, la France est en guerre et Proust à Paris, cette capitale qu’il ne quittera plus désormais. C’est une année où il se porte plutôt bien, sauf au moment d’une grosse chaleur qui l’oblige au repos et aux fumigations, dont les émanations créent une ambiance étouffante dans sa chambre. Cette année est d’autant plus terrible que c’est celle de Verdun. 300.000 morts et autant de blessés et 150.000 disparus des deux côtés : français et allemand. Les consignes sont strictes : couvre-feu, ne pas parler à n’importe qui, économies d’essence, prix du pain taxé. On a même fait appel à des  soldats russes qui débarquent en renfort à la gare de Versailles. Les céréales sont imposées, l’éclairage public s’éteint à 20 heures et celui des magasins à 18 heures. On lance également un second empreint et 11 milliards de francs seront levés en France.

 

 

Cette année-là, on ne parle guère de paix. Bertrand de Fénelon, un ami proche de Marcel, est tué au combat. Si Proust conserve foi en la victoire, il juge que les arguments de la propagande officielle mériteraient d’être perfectionnés. Ayant tout loisir de réfléchir, il considère qu’il a une meilleure appréciation des événements que celle des journalistes chargés de les relater dans l’improvisation et la hâte. Proust, par ailleurs, toujours soucieux de  ses finances, correspond assez régulièrement avec son homme d’affaires Lionel Hauser car il s’inquiète de l’impôt sur le revenu dont il doit s’acquitter. « Faut-il faire prochainement la déclaration ? » – lui demande-t-il. Comme il ne sait pas comment s’y prendre, il envoie une feuille de déclaration vierge avec l’espoir que Hauser la remplira à sa place. Sa situation est complexe, il est vrai, avec des actions diverses et dans différentes banques. Aussi Proust reproche-t-il à Hauser d’être dur et ironique à son égard et celui-ci, exaspéré, estime qu’il se pose trop souvent en victime :

 

« Tu vis malheureusement dans une atmosphère d’idéalisme dans laquelle tu puises certainement des jouissances infinies que tu pourrais difficilement trouver sur la terre. (…) Tu as grandi depuis ton enfance, mais tu n’as pas vieilli, tu es resté l’enfant qui n’admet pas qu’on le gronde même quand il a été désobéissant. C’est pourquoi tu as plus ou moins éliminé de ton cercle tous ceux qui, ne se laissant pas prendre à tes câlineries, avaient le courage de te gronder quand tu n’avais pas été sage. (…) Je veux bien te laisser plonger corps et âme dans l’absolu, mais seulement après que tu auras remboursé toutes tes avances. » - lui assène-t-il dans un courrier. Avec  Proust, Hauser use de la dynamique, ce qui touche Proust au plus vif.

 

 

Toujours en quête d’informations au sujet des créations vestimentaires de Fortuny, dont il pare si souvent ses héroïnes, principalement Madame de Guermantes et Albertine, il écrit à plusieurs reprises à Maria de Madrazo, la sœur de Reynaldo Hahn, afin de savoir quels sont les motifs dont Fortuny s’inspire pour élaborer ses tissus. ( lire mon article "Fortuny ou le magicien de Venise", en cliquant  ICI ). La jeune femme lui apprend que le couturier s’inspire de Carpaccio et lui prête une étude sur Carpaccio dont il se servira lors de sa description de la cité des eaux, toujours soucieux de rester précis et réaliste dans ses évocations. Il interrogera également Albert Nahmias sur les toilettes que portent les jeunes filles qui dînent en ville au bord de la mer et sur le petit chemin de fer d’intérêt local entre Caen et Cabourg, ainsi que les surnoms qu’on lui prête, soit le tortillard, le tacot ou le décauville. C’est, par ailleurs, en cette année 1916 que Proust rédige le premier jet de l’épisode consacré à Paris pendant la guerre où la vie quotidienne apparait si différente de celle d’autrefois.

 

 

Proust, toujours soucieux du fait qu’il n’est pas définitivement « réformé », souffre aussi  des yeux mais néglige de se rendre chez un oculiste car les heures de consultations ne sont pas les siennes, puisqu’il dort une partie de la journée et vit et travaille de préférence la nuit. Depuis  quelques années, Beethoven et César Franck constituent son principal aliment spirituel. Le 14 avril, il assiste à un récital Fauré donné à l’Odéon par le quatuor Poulet et le compositeur au piano. Dès lors, Proust aspire à entendre ce quatuor en privé et sonne un soir, vers 23 heures, au domicile de Gaston Poulet, lui proposant d’aller en taxi chercher les autres musiciens, qui acceptent de se rendre Bd Haussmann, afin de lui interpréter  le quatuor de César Franck. Il les rappellera à plusieurs reprises et leur demandera de lui jouer du Mozart, du Ravel, du Schumann et surtout du Fauré et du Franck, Gabriel Fauré étant le musicien le plus proche de sa sensibilité. «  Marcel Proust a été pour nous un merveilleux auditeur, simple, direct, un homme qui a bu la musique sans se poser de problème. (…) Et la vibration de son style, on la sentait en lui, inversement. » - souligneront les musiciens. Parfois, il leur demandait de lui rejouer le troisième mouvement de la sonate de Franck et les derniers quatuors de Beethoven et les écoutait, allongé sur un divan, dans un profond recueillement.

 

 

Le 24 février 1916, le personnel de Grasset étant mobilisé, l’éditeur a fermé, si bien que Gide propose à Proust de publier la suite de Swann à la NRF. Gide, en effet, tente de rattraper son erreur d’avoir refusé l’édition du premier volume de l’écrivain sous le prétexte que c’était plein de duchesses et que le thème ne correspondait pas à la politique éditoriale de Gallimard. « Si l’occasion se présente jamais de rééditer ou de racheter votre œuvre, vous pouvez compter sur moi, entièrement, sans aucune restriction. » - s’empresse-t-il de lui écrire. Mais Proust a des scrupules. Il se sent lié à Grasset et répond par une lettre de refus, imprégnée néanmoins du désir d’accepter. C’est alors que Léon Blum s’offre comme intermédiaire auprès de Grasset. De son côté, et pour tâter les bonnes dispositions de Gaston Gallimard, Proust met en avant son devoir de délicatesse vis-à-vis de son premier éditeur et le caractère d’immoralité du volume intitulé « Sodome et Gomorrhe » : « Si les raisons que je vous ai données ne vous découragent pas, alors je vais essayer de me dégager vis-à-vis de Grasset ». Grasset ne cachera pas sa déception de perdre un écrivain qu’il affectionnait. Proust lui propose une indemnité, mais l’éditeur, froissé dans son amour-propre, lui répond qu’il n’est pas question qu’il retienne un auteur qui n’a plus confiance en lui. Libéré de ses engagements, Proust écrit à Gide qu’il accepte sa proposition d’éditer les suites de « La Recherche ». Satisfait de cet accord, Gallimard en personne lui rend visite et passe un long moment auprès de lui. Il le trouve : « tel qu’il apparaît dans son œuvre, sa conversation est comme son style, vivante, pleine de retours d’incidente, charmante, pleine de tendresse. » Quelque temps plus tard, le 5 ou 6 novembre, l’écrivain lui confiera la première partie de « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ».

 

 

A la fin de cette douloureuse année 1916, où Proust est affligé du « malheur universel », il considère qu’il n’est guère aisé de connaître le bonheur, ni même d’oser le souhaiter tant que « les Allemands seront à Noyon ». « On est comme les gens en deuil pour qui il n’y a plus de fêtes. » C’est d’ailleurs pour lui l’occasion de rédiger la partie la plus importante de « Monsieur de Charlus pendant la guerre ».

 

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Marcel Proust en 1916
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17 juillet 2016 7 17 /07 /juillet /2016 08:40
Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray
Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray

Les chambres de Proust rue Hamelin et à Illiers-Combray

Il y a dans la vie de Marcel Proust, dans l’œuvre de l’écrivain, beaucoup de chambres. D’abord celle de l’enfant à Combray qui ouvre « Un amour de Swann ». C’est la chambre où se trouve la lanterne magique, celle de l’évasion dans le monde imaginaire. Il y a aussi, dans cette chambre romanesque, l’attente du baiser de maman qui en fait le lieu de cristallisation d’un amour exclusif. Cette chambre d’enfance porte déjà en germe l’œuvre de sa vie et il est vrai que les chambres de Proust ont tenu un grand rôle puisqu’il s’y passe ce auquel  on s’attend le moins : la claustration volontaire d’un créateur dévoré par sa création. Oui, l’enfermement de l’écrivain pendant plus de 8 années, soit de 1914 à 1922, d’où il ne sortait que pour quelques réceptions ou dîners, est pareil à celui de Noé dans son arche comme Marcel Proust l’explique lui-même :

 

«  Quand j’étais enfant, le sort d’aucun personnage de l’Histoire Sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester ainsi dans ‘l’arche’. Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »

 

Les Plaisirs et les Jours

 

 

En quelque sorte, Proust enclot la réalité pour lui redonner une vie transposée par l’imagination. Ses chambres du boulevard Haussmann et de la rue Hamelin, celles aussi du Grand-Hôtel de Cabourg où il passa une partie de l’été et le début de l'automne de 1908 à 1914 auront été ses lieux de création ceux où, fermant les yeux aux réalités du monde, il les ouvrait sur les perspectives infinies de la création littéraire. Proust a fondé sur cette simple réflexion toute une part de sa philosophie. Celle-ci peut se résumer en quelques lignes mais elle donne à « La Recherche » une tonalité unique. Selon lui, le monde intérieur – qui peut être symbolisé par la chambre d’écriture et de claustration volontaire – est le seul qui existe vraiment pour la bonne raison qu’il confère aux êtres et aux choses leur réelle dimension. Oui, ce que nous observons au quotidien perd très vite de son intérêt et de son relief mais, que cet environnement vienne à nous manquer, la nostalgie nous envahit et nous commençons à fixer notre esprit sur les souvenirs qui se sont imprimés à notre insu et que notre mémoire involontaire, usant du procédé inverse, va nous restituer par la grâce d’une sensation. Les choses quittées prennent subitement une importance extraordinaire, puisqu’elles nous apprennent que le temps peut renaître à tout moment, mais hors du temps, ce que Proust nommera « un peu de temps à l’état pur ». Etrange et formidable paradoxe qui avise le lecteur qu’il n’y a, en définitive, pas d’autre permanence que celle du passé et du monde reconstitué par la mémoire. L’arche de Noé est devenue la cathédrale de Proust et, dès ce moment, le patriarche biblique et le romancier sont hors d’atteinte. Le premier a sauvé la création, le second le créé, tout en se sauvant eux-mêmes.

 

 

La chambre est par conséquent l’arche dans laquelle Proust convoque les lieux et les paysages, les brassées d’aubépines et les pommiers en fleurs, les berges de la Vivonne et les clochers de Martainville, les illusions de l’amour et les intermittences du cœur, les jeunes filles et les courtisanes, les liftiers et les princesses, les artistes et les hobereaux, les vices et les vertus, les joies et les douleurs, pour cette traversée du temps qui voit se succéder un passé chargé d’avenir et un avenir embrumé de passé.

 

 

Si la vie est un négatif qu’il faut regarder à l’envers et à la lumière d’une lampe pour que ses contours se dessinent et que se révèle son sens, comme avec la lanterne magique, l’œuvre n’apparaît plus seulement comme la figure de ce que l’on a senti mais comme celle de ce que l’on a voulu, si bien que l’édification se fait et que le destin s’accomplit. Ainsi, par un acte de volonté intense, l’artiste meurt à la réalité des choses et devient un anachorète réfugié dans une chambre  tapissée de liège, arrière-monde ou arrière-pays qui n’est plus régi par les innombrables clichés de la vie affective, les ténèbres de la méconnaissance et des instincts mais par la joie pure et sereine de l’art qui exorcise le cercle du temps. Selon Marcel Proust, la littérature est la seule vie digne d’être vécue, la seule en mesure de conserver ce qui fuit, d’atteindre à la vérité des êtres sous les mouvements changeants et le mensonge des apparences, et de faire remonter à la surface un équivalent spirituel. Cette construction littéraire, envisagée comme une mosaïque savante, frappe d’autant plus l’esprit que la diversité de ses dessins et la fraîcheur de ses coloris semblent contraindre le temps à faire le deuil de son pouvoir.*

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*Extraits de « Proust ou le miroir des eaux »

 

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La chambre reconstituée du Grand-Hôtel de Cabourg

La chambre reconstituée du Grand-Hôtel de Cabourg

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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 09:32
Marcel Proust et Colette
Marcel Proust et Colette

Il n’est certes  pas évident de rapprocher Colette de Proust,  si ce n’est par la qualité de leur plume ; cependant ils s’admirèrent, s’aimèrent par ce qu’ils partageaient certaines  préférences électives et sélectives,  que tous deux furent très attachés à leur mère, qu’ils étaient contemporains et connurent la même actualité, enfin qu’ils eurent des thèmes semblables, ne serait-ce que l’amour, la jalousie, la guerre et surtout le goût des mots. Ils ne furent pas moins très différents. Colette avait le souci des choses et de la nature et elle appréciait infiniment la chair. Proust habita son corps dans la souffrance  (la maladie) et dans  son homosexualité difficile et complexe. Ce ne fut donc nullement un amoureux de la chair, contrairement à Colette qui l’a célébrée comme personne. L’a savourée et glorifiée.

 

Proust était né en 1871, Colette en 1873. Provinciale, celle-ci se plût à louer les simples charmes d’un environnement végétal, à jardiner auprès d’une mère qui avait la main verte et l’initia dès sa plus tendre enfance. Aussi Colette s’est-elle chargée d’évoquer les plantes, les parfums, la treille qui paraît sa maison, la délicatesse des pétales avec une incontestable volupté, alors que les descriptions de Proust peuvent paraître plus littéraires, moins réalistes. Le parfum des aubépines est d’une suavité évanescente qui n’est pas celle d’un sensuel mais d’un intellectuel qui tente de s’approprier une nature imaginaire. Proust vécut une grande partie de son existence enfermé, son monde était celui qu’il recréait continûment, d’autant que la nature était pleine de danger pour l’asthmatique qu’il était, tandis que Colette avait la fibre paysanne avec son rude accent, ses mains qui communiaient en permanence avec la terre.

 

Proust fut aussi un homme de salon, alors que Colette l’était si peu et se moquait des snobs. Elle riait de la trop grande politesse de Proust, de son dandysme, elle qui ne cessa de narguer les bons usages et de jeter par-dessus bord  les conventions sociales. On sait qu’elle fût tour à tour vendeuse dans un magasin de produits de beauté, maquilleuse à ses heures, et surtout danseuse de cabaret, ce qui ne manquait pas de choquer la société d’alors. Il ne lui déplaisait pas d’afficher sa bi -sexualité avec provocation. Proust avait plus de réserve à ce sujet. On se rappelle qu’il vécut malaisément  son homosexualité parce qu’il savait blesser ses parents et qu’il considérait cela comme une tare. Quand il présenta « Sodome et Gomorrhe » à Gaston Gallimard, il le fit après de longues explications qui ressemblaient à des excuses. Colette n’avait certes pas cette retenue.  Cela ne les empêcha pas de recevoir tous deux la Légion d’honneur en 1920 et de se congratuler à cette occasion.

 

C’est Louis de Robert, un proche de Marcel Proust qui, en 1912, amoureux de Colette, lui fit connaître son œuvre, ce dont elle le remercia bien qu’elle ne céda  nullement à ses avances. Au point que Marcel tenta un moment d’être leur médiateur, sans succès. Colette disait qu’on ne se donne pas par pitié mais par inclination et elle n’en avait aucune pour Louis de Robert qui fit chou blanc. Par la suite, Proust adressa des extraits de « La Recherche » à Colette. Elle jugea aussitôt ces textes comme considérables, avouant que personne n’avait rédigé des pages semblables sur l’inversion. Elle sut très vite qu’il avait écrit ce qu’elle n’aurait jamais pu écrire et qu’il était un écrivain essentiel. A son tour, elle lui envoya ses ouvrages et Proust lui répondit ceci à la suite de la réception de «  Mitsou ou comment l’esprit vient aux filles » en mai 1919. Ainsi un géant de la littérature s’adressait-il à l’une des grandes dames du siècle, ceci à l’aube d’un temps qui allait changer leur destin :

 

Madame,

J'ai un peu pleuré ce soir, pour la première fois depuis longtemps, et pourtant depuis quelque temps je suis accablé de chagrins, de souffrances et d'ennuis. Mais si j'ai pleuré, ce n'est pas de tout cela, c'est en lisant la lettre de Mitsou. Les deux lettres finales, c'est le chef-d'œuvre du livre (j'entends de Mitsou car je n'ai pas encore lu En Camarades, j'ai de très mauvais yeux, je ne lis pas vite). Peut-être s'il fallait absolument pour vous montrer que je suis sincère dans mes éloges, vous dire que je ne me permettrais pas d'appeler une critique, appliquée à un Maître tel que vous, je trouverais que cette lettre de Mitsou si belle, est aussi un peu trop jolie, qu'il y a parmi tant de naturel admirable et profond, un rien de précieux. Certes quant au restaurant (au prodigieux restaurant - auquel je compare avec un peu d'humiliation mes inférieurs innombrables restaurants des Swann que vous ne connaissez pas encore et qui paraîtront peu à peu) (au restaurant qui me fait aussi penser avec un peu de mélancolie à ce dîner que nous devions faire ensemble et qui, comme rien dans ma vie depuis ce moment-là, et déjà longtemps auparavant -- ne s'est réalisé), le lieutenant bleu parle d'un joli vin qui sent le café et la violette, c'est tellement dans le caractère et le langage du lieutenant bleu. (À ce restaurant comme j'aime le sommelier, les dédains rêveurs etc...) Mais pour Mitsou il y a dans sa lettre des choses qui me sembleraient pas trop "jolies" si je n'avais trouvé dès le début (comme vous n'est-ce pas?) que Mitsou est beaucoup plus intelligente que le lieutenant bleu, qu'elle est admirable, que son mauvais goût momentané en matière d'ameublement n'a aucune importance (je voudrais que vous vissiez mes "bronzes", il est vrai que je les ai simplement conservés, non choisis), et que du reste ce progrès miraculeux de son style rapide comme la Grâce, répond exactement au titre: "Comment l'esprit vient aux filles." (...)

Marcel Proust

 

Proust et Colette s’apprécièrent sur le plan de l’écriture et peut-être parce qu'ils se savaient différents des autres. Ensemble ils aimaient la belle langue, celle qui évoque et séduit. Selon eux, le mot était une chose vivante, colorée, une traduction picturale dira Colette. Cependant pour Colette, l’écriture n’était pas essentielle, contrairement à Proust. Elle aimait trop la vie pour s’immoler dans la littérature et faire d’elle le seul culte à célébrer. Elle entendait aussi célébrer la vie, n’était-elle pas une jouisseuse éperdue ! Entre écrire et vivre, elle opta pour la vie, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire beaucoup et fort bien jusqu’à sa mort. Dans son âge mûr, elle sera saisie à son tour par la permanence du souvenir, par le retour au pays d’enfance, celui des émerveillements. J’ai aimé ce qui se contemple, se vit, se respire, écrira-t-elle. Comme Proust, elle réhabilitera les émotions natives. Au final, l’un et l’autre, à travers l’écriture, auront eu le privilège de vivre plusieurs vies, de nous les donner à partager. Finalement, Colette donnera raison à Proust : écrire est une maladie qui n’est pas sans rémission.

 

Et, contrairement à lui, mort en 1922 qui ne pourra pas juger de la place qu’elle occupera dans les lettres françaises, cette dernière, qui ne mourra qu’en 1954, réalisera ce qu’elle avait déjà pressenti : que Marcel Proust était peut-être le plus grand écrivain du XXe siècle. Elle aimera alors à l'évoquer dans ses cahiers, à le décrire au Ritz lors de leur dernière rencontre en 1920, alors qu’il était déjà au bord du tombeau, et en tracera un portrait poignant à l’instant où la nuit se fait aurore. C’est peut-être le plus beau que l’on ait jamais tracé de lui :

 

«  Il était un jeune homme dans le même temps que j’étais une jeune femme et ce n’est pas dans ce temps-là que j’ai pu bien le connaître. Je rencontrais Marcel Proust chez Madame Arman de Caillavet, et je n’avais guère de goût pour sa très grande politesse, l’attention excessive qu’il vouait à ses interlocuteurs, surtout à ses interlocutrices, une attention qui marquait trop, entre elles et lui, la différence d’âges. C’est qu’il paraissait singulièrement jeune, plus jeune que tous les hommes, plus jeune que toutes les femmes. De grandes orbites bistrées et mélancoliques, un teint rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée.

Pendant de longues années, je cesse de le voir. On le dit déjà très malade. Et puis Louis de Robert, un jour, me donne « Du côté de chez Swann »… Quelle conquête ! Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux…Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance. Que Louis de Robert sache aujourd’hui pourquoi il ne reçut pas de remerciement : je l’avais oublié, je n’écrivis qu’à Proust. Nous échangeâmes des lettres, mais je ne l’ai guère revu plus de deux fois pendant les dix dernières années de sa vie. La dernière fois, tout en lui annonçait, avec une sorte de hâte et d’ivresse, sa fin. Vers le milieu de la nuit, dans le hall du Ritz, désert à cette heure, il recevait quatre ou cinq amis. Une pelisse de loutre, ouverte, montrait son frac et son linge blanc, sa cravate de batiste à demi dénouée. Il ne cessait de parler avec effort, d’être gai. Il gardait sur sa tête – à cause du froid et s’en excusant – son chapeau haut-de-forme, posé en arrière, et la mèche de cheveux en éventail couvrait ses sourcils. Un uniforme de gala quotidien en somme, mais dérangé comme par un vent furieux qui, versant sur la nuque le chapeau, froissant le linge et les pans agités de la cravate, comblant d’une cendre noire les sillons de la joue, les cavités de l’orbite et la bouche haletante, eût pourchassé ce chancelant jeune homme, âgé de cinquante ans, jusque dans la mort. »

 

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Colette ou les voluptés joyeuses

 

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 07:40
"Marcel Proust, une vie à s'écrire" de Jérôme Picon

En recevant ce livre, j’avoue avoir eu, devant les 600 pages qui attendaient ma lecture, un bref mouvement de recul. Allais-je me lancer dans cette énième biographie chargée, comme les précédentes, de nous mettre en relation plus intime avec l’écrivain qu’avec nous-même, tant notre mémoire cède trop souvent aux voluptés de l’oubli, contrairement à celle des biographes. C’est donc prudemment que j’ai tâté le terrain, m’aventurant avec réticence dans « Marcel Proust, une vie à s’écrire » et séduite d’emblée, je l’avoue, par le savoir-faire de Jérôme Picon qui appréhende Proust selon un angle inédit, celui où il devient en quelque sorte son propre analyste, méthode qui a achevé de réduire à néant mes a priori. Le support de son travail n’étant autre que la correspondance de l’écrivain qui, jour après jour, nous met en contact avec les multiples facettes des personnalités diverses qui sommeillaient en lui et ont donné corps à son œuvre ( le seul corps que Proust ait pleinement occupé ) comme une suite de naissances successives. Certes, sa correspondance n’avait pas été sans nourrir ses prédécesseurs, mais Picon en fait le canevas exclusif de sa longue et pénétrante étude que le titre s'emploie à invoquer : le roman proustien ne fait en définitif que re -écrire l’existence de l’auteur. Si bien qu'un autre titre aurait pu également le définir : « A la recherche du moi perdu ». Ou encore : « A la recherche des moi (s) multiples ».

 

 

Proust ne met-il pas un peu de lui-même en chacun de ses personnages ? Et le lire, n’est-ce pas l’entendre se parler, mieux, le surprendre à s’écrire ? Il semble que le jeune homme d'abord, puis l’adulte se sont essentiellement consacrés à saisir l’être dans les diverses phases de son évolution, à scruter le mystère profond qu’inspire notre nature obscure, incertaine et insatisfaite. S’appuyant sur les témoignages quasi quotidiens des lettres, brouillons et notes, certains encore inédits, Picon est parvenu à réussir le tour de force de nous rendre l’écrivain dans l’instantané de la création littéraire, le mouvement de vie qui l’anime et l’a incité à préférer le fictif au réel parce que la transposition a ceci de supérieur, elle s’inscrit dans une démarche artistique et intemporelle. Ce que l’on découvre, dans cet ouvrage, est un homme aux prises avec les innombrables complexités de l'individu et, en premier lieu, les siennes.

 

 

Dès le début, on sait que l’on entre non dans une confession mais dans une quête, une longue suite d’expériences qui aboutira à la révélation ultime : l’œuvre est plus importante que la vie, bien que la vie ne cesse de l’alimenter. Toute œuvre d’art se doit de puiser en elle-même ses lois et sa raison ; n’est-il pas évident que la littérature est la plus complète expression de la vie ? Ce long monologue – certaines lettres n’ayant pas de destinataire, Proust parait s’écrire à lui-même – est une évidente immersion en soi qui structure le roman en gestation, l’abreuve et l’édifie, et constitue une revanche sur trop d’années passées à se disperser. En quelque sorte, Marcel Proust se déconstruit pour construire son livre et utilise les matériaux de cette déconstruction à bon escient, appréhendant l’autre moi au fond de lui-même et cédant à la tentation de peindre en l’autre ce qui, en lui, l’inquiète et l’interroge.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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25 mai 2016 3 25 /05 /mai /2016 08:28
Proust pour rire de Laure Hillerin

Madame Laure Hillerin a publié en 2014 un ouvrage « La comtesse Greffulhe, l’ombre des Guermantes » aux éditions Flammarion, véritable succès de librairie, nous contant la vie de cette aristocrate qui inspira à Marcel Proust sa princesse de Guermantes et, semblable à l’héroïne de « La Recherche », fut l’une des personnalités les plus en vue de son temps. Laure Hillerin nous revient aujourd’hui avec « Proust pour rire » toujours aux éditions Flammarion, un titre qui ne peut manquer de surprendre ceux qui n’ont pas encore osé le grand saut dans l’oeuvre de cet écrivain majeur du XXe siècle. « Proust  pour rire », quelle bonne idée que de choisir cette voie pour rendre plus attractif le projet d'immersion dans les 2408 pages qui composent le roman ! Il est vrai que « La Recherche » est constamment irradiée par le rire, Proust ayant posé sur la condition humaine et ses contemporains un regard auquel aucun de leurs ridicules n’a échappé. Oui, on rit énormément en compagnie de Marcel, on s’émerveille, on se gausse, on s’ébaudit, on s’étonne,on se gargarise, on s’amuse des tares de cette société, certes ancienne, et néanmoins toujours d’actualité, puisque l’auteur ne fait rien d’autre que de décrire l’homme tel qu’il est, fut et sera, l’homme éternel, raison pour laquelle son œuvre n’a pas pris une ride. N’a-t-il pas décrit ce qui relève de l’intemporel ? Voilà son secret, voilà sa force.

 

Les propos, qu’il place dans la bouche de ses nombreux personnages, nous pourrions les entendre de nos jours, pour peu que nous fréquentions les Cercles très fermés, très privés, comme le faisait Proust, et ayons l’oreille assez attentive pour surprendre l’étalage que ces narcissiques aéropages se plaisent à répandre de leur savoir et de leurs vanités. Les Guermantes existent toujours, relookés par la mode et les mœurs en vogue. Oui, ils sont tous là, et notre rire ne peut manquer d’être au rendez-vous que nous a fixé Laure Hillerin pour notre plus grand plaisir. Voici le docteur Brichot et son insupportable pédantisme ; Jupien qui ne sait jamais dire non à son protecteur le baron de Charlus ; Legrandin, un snob redoutable mais cultivé ; Françoise, la cuisinière, volontiers irascible et soupçonneuse ; Charlus doux et violent dans ses propos,  selon les circonstances ; Madame Verdurin qui règne  sans partage sur son salon et exclut toute personne suspectée d’indépendance d’esprit ; nul doute que nous puissions sans effort décliner la panoplie universelle des qualités et défauts de l’humanité, il ne manque pas un seul type d’individu à l’appel et pas un seul  travers à leur nature … Il y a du La Bruyère chez Proust. Laure Hillerin a choisi les extraits de dialogues et passages haut en couleur, un véritable florilège qu’elle restitue sans manquer de les situer avec finesse et intelligence dans les divers moments de l’oeuvre.

 

Si bien que l’on rit de bon cœur et que l’on fait une visite de « La Recherche » avec une guide éclairée qui s’emploie à nous réserver les plus agréables bonnes surprises de cette littérature d’exigence et de rigueur, tant les dialogues semblent avoir été enregistrés par une oreille qui en restitue jusqu’à la voix et au ton. Mémoire et discernement prodigieux d’un Proust aux aguets qui a éternisé la voix humaine dans son implacable authenticité.

 

Le néophyte sera, dès lors, initié de la manière la plus pédagogique qui soit, sans douleur et sans ennui, de façon festive, joyeuse, goûteuse, jubilatoire, tant les propos en question le sont, tant la comédie humaine sera toujours surprenante, désopilante, malveillante et salutaire pour notre bonne et mauvaise conscience. Il peut arriver que nous nous entendions nous-même, que tel ou tel nous imite, nous confonde dans nos  replis de pensée les plus secrets. Sait-on ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La comtesse Greffulhe, l'ombre des Guermantes

 

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LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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