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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 08:44

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Lorsque l'été s'achève, cela se voit à des signes imperceptibles, malgré la chaleur qui subsiste encore : les tons d'aquarelle qui tamisent la lumière, les feuilles qui se colorent d'or et de feu, la plage qui retrouve sa solitude, les cours de récréation qui s'animent du rire des enfants. Et les volets des demeures estivales qui se ferment. Cela se voit aussi aux vols des oiseaux migrateurs qui empruntent tous le même itinéraire, comme s'ils possédaient un code infaillible qui les guidaient tout au long des milliers de kilomètres qu'ils auront à parcourir et passent devant mes fenêtres plus volontiers aux heures crépusculaires. Cela se voit également aux vitrines des libraires qui affichent les dernières publications, dont une qui a retenu immédiatement mon attention pour son titre magnifique : " Un coeur intelligent ". Comment avec un tel titre, ne pas entrer chez le libraire pour acquérir immédiatement l'ouvrage et, sans plus tarder, se plonger dans la lecture d'un livre qui aspire à ce que l'homme fasse en sorte que son coeur agisse avec plus d'intelligence et son intelligence avec plus de coeur. L'auteur n'est autre que Alain Finkielkraut, un homme courageux que j'estime parce qu'il défend, avec une énergie inlassable, la notion de transmission et la culture classique. Chemin faisant, le philosophe s'est rendu compte qu'il ne pouvait plus adhérer aux slogans des années 60 du type : Cours camarade, le vieux monde est derrière toi - pour la raison qu'il se sait, comme vous et moi, issu de ce vieux monde et que la détestation du passé lui est insupportable. Pour lui, les temps modernes doivent réunir à la fois l'humanisme de la Renaissance et le subjectivisme cartésien. L'humanisme de la Renaissance pose le principe que l'homme accède à la connaissance de lui-même grâce aux signes d'humanité déposés dans les oeuvres de culture. Les premiers modernes firent donc allégeance aux Anciens et reconnurent la dette des vivants envers les morts. Le subjectivisme cartésien dit autre chose : c'est le " je pense donc je suis " qui ouvre la voie de la maîtrise et de l'émancipation en exonérant le sujet de toute référence au passé et à la culture. D'où la querelle des Anciens et des Modernes et la rupture survenue dans notre civilisation lorsque l'on a cessé de penser la culture au singulier. Tout est alors devenu culturel et, comme l'exprime très bien l'auteur, si la modernité constitue le moment où la culture s'est émancipée de la religion, la postmodernité serait celui où la culture s'est abolie dans le culturel. En conséquence, le projet moderne aurait-il échoué ? Finkielkraut ne se veut pas trop pessimiste. On ne peut pas dire qu'il ait échoué - dit-il. Il est devenu moins un projet qu'un processus et moins une utopie qu'un destin.

 

Mais, malgré tout, quelque chose a déraillé. Le grand principe d'égalité a cessé de régir seulement le domaine politique pour s'emparer de tous les domaines de l'existence. Si nous sommes tous égaux, l'idée de valeur sombre dans l'équivalence. Le jugement est comme frappé d'interdit. Or la culture est justement l'art de juger et de discerner. Finkielkraut se considère aujourd'hui comme l'était Hannah Arendt il y a un demi-siècle, lorsqu'elle pointait du doigt les dérives libertaires de l'enseignement Outre-Atlantique. Car l'enseignement est la première victime de cette infantilisation généralisée où l'on se refuse à accepter nos différences structurelles et affectives. Plus rien ne vaut. On observe même un acharnement particulier contre toute forme de sublimation, de dépassement, de transcendance. Triomphe de nos jours - ajoute l'auteur - dans cet idéal proclamée de la " désidéalisation ".

 

Le titre de son livre, il le doit d'ailleurs à Hannah Arendt qui se référait à une prière adressée par Salomon au Roi des rois. Il adjurait Dieu de lui accorder un coeur intelligent. Pour obtenir aujourd'hui ce coeur intelligent - reprend le philosophe, je ne vois qu'une solution : lire. La littérature lui apparaît comme le refuge privilégié contre l'infantilisation propagée par les médias et encouragée par les instances du nouvel ordre mondial. Des auteurs comme Kundera, Philip Roth, Henry James, Lévinas ou encore Grosmann. Jamais avant Grosmann - avoue Alain Finkielkraut - on a su aussi bien parler de la bonté. Son originalité n'est pas de l'avoir opposée au mal, au nom d'un manichéisme primaire et sentimental, mais...au bien. C'est d'autant plus important que nous sortons d'une siècle - le XX ème - où l'on a pu éprouver ce que pouvait produire d'horrible le développement d'intelligences purement fonctionnelles. Avec Kundera, la question est autre : quelle est la place, se demande-t-il,  de l'humour dans une société poststalinienne toujours en proie au sérieux révolutionnaire ?


Car si le rire est le propre de l'homme, l'humour ne l'est pas. L'humour n'est que le propre de l'homme civilisé ou de l'homme moderne qui met en doute ses propres certitudes. C'est certes Descartes affirmant sa prétention à la maîtrise, mais c'est aussi Cervantès découvrant la relativité des opinions humaines et la sagesse du principe d'incertitude. Nous assistons ainsi, sous couleur de plaisanterie, au retour du rire originel, lequel n'est que l'expression effrayante de la suffisance barbare de l'homme en bonne santé face à l'homme disgracié, à l'homme différent, à l'homme malade. Notre époque est celle d'un réensauvagement du monde par le rire. Le bouffon du roi est devenu roi.

 

Or le souci premier de la littérature est de répondre à celle-ci, qui est primordiale : qu'est-ce que l'homme ?  Je ne crois pas que l'on puisse répondre à cette question par un traité philosophique, reprend Finkielkraut. On ne peut le faire qu'au travers d'oeuvres de fiction qui mettent des hommes aux prises avec leur destin impossible. Si bien que l'on peut poser, au sujet de la littérature, une nouvelle question : sera-t-elle en mesure de sauver le monde pour parler comme Dostoïevski ? En effet, la seule voie pour l'homme contemporain qui souhaite échapper à sa prison intérieure, c'est elle. Grâce à elle, chacun peut appréhender intimement une expérience qui lui est étrangère. C'est d'après Soljénitsyne, le sens qu'il faut donner à la formule dostoïevskienne. La beauté sauvera le monde parce que, par la beauté littéraire, les hommes peuvent réellement entrer au contact les uns des autres. Sinon, ils n'ont plus que l'information, la médiatisation planétaire d'événements ciblés, l'air du temps et la communion avec des figures illusoires. Quant à savoir si cela suffira au salut des hommes, c'est une autre question à laquelle le philosophe, amoureux de la littérature, ne répond pas.

En conclusion de cet ouvrage passionnant qui m'ouvre sur la gravité automnale et le retour à la vie intérieure, il m'apparaît que l'intelligence sans le coeur ne parvient pas à donner sens à la vie et que le coeur sans intelligence est impuissant à forger notre jugement et à satisfaire notre curiosité des choses.

 

" Un coeur intelligent " d'Alain Finkielkraut  Ed. Stock/Flammarion - 288 pages

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Edmée De Xhavée 07/02/2015 11:28

Je ne connaissais pas ce livre, mais quelle belle réflexion en effet...

armelle 12/02/2015 10:16

@ Martine

Oui, beaucoup de choses regrettables sont venues des Etats-Unis mais c'était à nous de savoir faire la part des choses. Par ailleurs, l'Amérique a avec la France des liens indéfectibles, alors !

Martine 11/02/2015 18:45

Le politiquement correct nous vient tout droit des USA... ou j'enseigne et ou la chasse aux sorcieres a commence il y a bien longtemps deja. Pas de liberte d'expression, on s'autocensure en permanence. Quant a la culture du spectacle, elle est generalisee desormais. Triste!

armelle 08/02/2015 09:26

Oui, j'apprécie beaucoup les analyses de A.F. Il est lucide et courageux mais pas toujours politiquement correct dans un univers qui ne cesse de se rétrécir et de se radicaliser. Sa vision des choses ne correspond pas au matérialisme d'aujourd'hui. Et puis, souvent, il ne passe pas bien à la télévision, il n'a pas le look en vogue. Alors, dans cette comédie des apparences, on comprend pourquoi il n'a pas le tribune qu'il mérite.

Martine 07/02/2015 20:10

Je n'ai pas de site Web, mais j'ai decouvert votre site avec le plus grand plaisir. J'aime ce que vous ecrivez sur A.F. qui fait preuve d'un grand courage, car j'ai pu constater qu'il etait trop souvent critique , sinon meme raille. Et puis, c'est grace a M.Proust et a votre interet pour lui que je suis parvenue a votre site. Merci pour tous vos commentaires.

COLLADO 07/02/2015 11:17

Je relis votre analyse si fine avec un grand plaisir. AF : un grand bonhomme !
A vous lire m'étant abonné à votre lettre ! a+

armelle 05/01/2013 10:59

à Patrice Collado :

Merci infiniment de votre commentaire, cher Patrice. Et tous mes voeux pour vous en ce début d'année 2013. Quelle sera-t-elle pour la France, la société où nous vivons, le monde ? Y aura-t-il des
sursauts positifs ou bien notre pays va-t-il lentement se laisser anesthésier par de fausses promesse et de faux objectifs ? C'est à chacun de nous de réagir et de s'armer de convictions et de
force intérieure pour résister. Car nous sommes entrés en période de résistance si nous nous refusons à ce que notre époque soit mortifaire.Même si nous crions dans un désert, crions !

patrice COLLADO 04/01/2013 16:15

Nous vivons des temps difficiles. Nous ne savons plus distinguer le rire de l'humour. Le rire envahit nos écrans, nos livres, nos conversations.Mais c'est un rire grossier, adipeux, vulgaire.Nos
comiques ne le sont pas.Ils se vautrent dans la vulgarité comme cochon dans sa litière.Trouver un bel esprit demanderait que Dieu nous accordât une vie de patriarche au moins pour la durée.Je
prends de plus en plus conscience que nous manquons d'air , c'est à dire de souffle. J'en trouve sur des sites comme le vôtre.Ma rampe de lancement préférée est Agoravox puis les liens que chacun
met en favoris.C'est ainsi que je vous ai trouvée.Ne vous arrêtez pas trop tôt de publier: quid de Jepo? D'accord avec vous pour constater une qualité moyenne mais si les bons s'en vont comme c'est
le cas sur ce site que j'appelerais volontiers : "le cercle des poètes disparus" comment remonter le niveau?
Livrez nous encore longtemps vos découvertes ici et ailleurs !
Votre respectueux lecteur

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