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21 mai 2022 6 21 /05 /mai /2022 09:22
Le rire à travers le temps

Les philosophes grecs avaient de la gaieté et du rire une vision assez surprenante. Pour eux, le rire était le signe d’une perte de la maîtrise de soi. En effet, selon eux, le rieur était précipité hors de lui-même alors que cela ne doit jamais être le fait d’un philosophe. Celui-ci  ne devrait ni rire, ni pleurer. Platon redoutait le théâtre pour cette raison parce que le théâtre a recours à une magie qui incite à rire ou à pleurer. Le rire est toujours lié au corps et entraine un bouleversement de l’âme. On cède à une réaction incontrôlable, si bien que Platon n’hésite pas à écrire que le visible est lié à l’ignorance de soi, alors que la sagesse est  « connais-toi toi-même ».
 

Aristote, disciple de Platon, prétendait  qu’il y a une juste mesure à respecter et un juste milieu entre le sérieux et le risible. Gens enjoués, gens d’esprit, aucun animal ne rit, sauf l’homme soulignait Aristote. Selon lui, l’homme est un animal doué de raison. Il est le seul à expérimenter ses tentations, aussi doit-il veiller à n’en  point trop faire. Selon Aristote encore, la comédie est vulgaire parce qu’elle est tentée de souligner exagérément son propos. Ce qui nous fait rire est, le plus souvent, la laideur physique ou morale. On abaisse volontiers ce qui est noble, on hausse ce qui est bas et on sombre fatalement dans une vulgarité coupable. Aussi les philosophes grecs se méfiaient-ils de la comédie, divertissement léger lié à ce qui est superficiel et commun. On rit du mari trompé, des personnalités en vogue, on décèle trop aisément la transgression, la diablerie. Le rire fait alors l’objet d’un questionnement : doit-on le condamner parce qu’il a un aspect négatif ou le considère-t-on comme le propre de l’homme. « A la bouche des sots, le rire abonde » - était un dicton en vogue à l’époque.  Le rire n’a rien à voir avec la sérénité, la joie spirituelle – soulignait volontiers l’église de l'époque, car il est inspiré par un manque évident d’humilité. C’est en quelque sorte un péché de suffisance et d’orgueil. Enfin le rire n’apparait pas dans les Evangiles. Le rire serait alors le propre de l’homme déchu.

 

Avec Rabelais, le rire revient à la mode. Dans ses satires, il entend instruire par le rire et dénoncer avec humour les abus dont celui-ci a été la victime dans le passé. Si bien qu’il met les rieurs de son côté comme le fera Molière quelque temps plus tard. Se livrer à une thérapie par le rire semble souhaitable à nombre d’entre nous. Au 18e siècle, la comédie s’embourgeoise pour s’allier à l’ordre du réalisme social. Bergson, en 1900, fera paraître un ouvrage sur le rire. Il y souligne « que le comique est proprement humain car on ne rit ni d’un paysage, ni d’un animal ». Le rire est le plus souvent celui d’un groupe. On rit rarement seul et cela implique une certaine dose d’insensibilité, une anesthésie momentanée du cœur. Le philosophe considère  que la raison du rire est la dégradation du vivant. Le rire fuse lorsqu’une raideur s’installe dans l’individu : raideur du caractère, de l’intelligence et, effet comique, lorsque  corps et esprit s’apparentent à une simple mécanique. Le timide nous fait rire ou le distrait ou le bègue, dès lors que le corps et l’esprit s’immobilisent. Le rire constitue aussi une brimade sociale. Il a alors pour fonction de châtier, d’humilier celui qui a cherché à se singulariser du groupe.

 

Pour Freud, l’homme est un quêteur infatigable de plaisir. Chaque renoncement crée un sentiment de frustration, d’où l’aspiration au rêve qui permet de satisfaire les pulsions insatiables. Le rire permet également de supprimer une inhibition et suscite alors un effet cathartique. Dans son ouvrage « Malaise dans la civilisation » consacré à l’agressivité, une des composantes de la nature humaine, Freud tente de convaincre son lecteur de se débarrasser de ses pulsions belliqueuses. Le mot obscène, en relation avec esprit obscène, pointe le doigt sur ce mal-être humain et sur nos pulsions voyeuristes. Il décrit une scène interdite, la femme réduite à l’image de putain et l’homme satisfait à peu de frais de son voyeurisme. Plaisir de type pervers qui discrédite la femme de façon cynique. La loi est alors traitée avec dérision. On s’insurge contre le pouvoir et on fait abstraction du complexe de castration. Le père est visé, le complexe d’Œdipe étant ressenti par presque tous les humains et le rire dénaturé, si bien qu’à travers le temps et l’interprétation que l’on veut bien accorder au rire, ce dernier est soit un bienfait, soit une offense, soit un remède ou son contraire, dont aucune civilisation ne saurait se priver sans risquer d’être profondément dénaturée. Le rire est la capacité humaine à faire abstraction momentanément des dangers, à suspendre les mécanismes de surveillance, à se libérer partiellement de l'environnement - contrairement à l'animal - à lâcher prise, si bien que nous pouvons conclure en affirmant que le rire est bien le propre de l'homme.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Le rire à travers le temps
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commentaires

I
Chère Armelle vous dites une phrase si vraie, concernant le sourire... Il illumine l'homme et rassure sur le moral de nos sociétés.<br /> le sourire quand il n'est pas ironique, supérieur, quand il est une preuve d'amour ou d'amitié, ou simplement une porte ouvrant sur l'existence d'un inconnu soudain reconnu, est un trésor humain.<br /> Le sourire, comme le regard, est une intention du cœur envers autrui. Une émanation de la bonté et de la joie d'une âme envers cet autre qui vous fait face, il est communion, il est un cadeau offert et gratuit.<br /> Oui, vous avez raison de dire qu'il est le baromètre de l'état d'une société.<br /> Aujourd'hui rares sont les personnes qui dans la rue ou dans les transports en commun vous sourient, plongées qu'elles sont dans leurs pensées ou sur leur téléphones portables, closes en elles mêmes comme des tortues... faut il être présenté à quelqu'un pour oser lui sourire? Je ne crois pas.<br /> La belle humanité exige le sourire des hommes. Mais il est aussi la preuve d'un bien-être , ce bien -être dont vous parlez.<br /> Le bébé qui vous sourit est heureux. Et vous rend heureux.<br /> Mais les personnes qui aiment les personnes ont souvent le sourire aux lèvres et ce sourire éclate comme un soleil devant vous.<br /> Le sourire de mon père...Le monde entier m'en parle encore aujourd'hui.<br /> Isabelle
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A
Oui Loic Le Gouic, le rire peut etre rejouissant, partage ou offensant.
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L
Un bon sujet de reflexion car il y a mille raisons de le redouter, de redouter le rire des autres. Car on rit du meilleur et du pire, on rit de vous. Le rire peut engendrer la satisfaction,ce peut etre un partage mais aussi une condamnation, un ridicule denonce, une mechancete. Oui, voila bien un vaste sujet qui a de tout temps questionne les hommes.
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I
Armelle je reviens vers vous car en me lisant sur votre Blog j'ai vu que j'avais sauté des lignes!<br /> Je tape trop vite car l 'enthousiasme me porte à ne pas réfléchir et à ne pas me relire!<br /> Et cet enthousiasme, qui est le fond de mon caractère, je vous le dois aussi, tant converser avec vous, sur les sujets que vous abordez avec talent me plait.<br /> Je disais donc que grâce à des auteurs tels Palmade, Ruquier, Lanoux, les bonnes pièces de Théâtre de boulevard existent heureusement encore. Et "La cage aux folles" d'un ami de mon père qui n'est autre que Jean Poiret est un chef- d'oeuvre du genre.<br /> Pour moi il y a les bonnes pièces et les autres. Peu importe qu'elles soient classiques ou de boulevard.<br /> Faire rire est , comme je l'avais dit, un talent qui est donné à de rares artistes, mais ces artistes, eux aussi existent toujours.Muriel Robin en est pour moi un bel exemple.<br /> Isabelle
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I
Je rajoute ceci :<br /> Si Platon et Aristote, et tous les anciens grecs en général, se méfiaient tant du rire, c'est surtout au nom de la Beauté, l'une des trois valeurs sacrées pour eux, les deux autres étant le Vrai et le Bien.<br /> Ils refusaient toute vulgarité et allaient même jusqu'à penser que le rire telle une grimace défigurait les traits d'un visage. Le visage, lui, devant représenter l'âme paisible et éclairée par le ciel des idées.<br /> Voilà pourquoi la beauté pouvait selon eux résider dans la Tragédie mais non dans la comédie.<br /> <br /> Je pense qu'en effet faire rire est plus difficile que de faire pleurer, surtout quand on veut rester à une certaine hauteur d'esprit.... je suis désolée face à l'ineptie aujourd'hui de la plupart des pièces de théâtre, dit de boulevard, c'est à mourir d'ennui ... Mais grâce à des personnes comme Pierre Palmade, Victor Lanoux, Laurent Ruquier, et quelques autres elles sont rares, mais existent encore.<br /> <br /> <br /> Pour Nietzsche le rire est un révélateur, et comme les anciens grecs ou les moines du Moyen age il voit la vulgarité dans un rire trop bruyant. Il a raison néanmoins d'employer le mot " révélateur" car il y a non seulement l'intonation du rire mais sa cause.... Entre un rire cristallin et un rire hoquetant et gras, la différence est notable. De plus savoir ce qui fait rire quelqu'un en dit long sur lui également.<br /> <br /> J'ai sauté du coq à l 'âne. Je termine en disant que seul le rire qui cherche sa propre joie ou celle d'autrui est valable, car tout ce qui ne peut rendre heureux, soi ou autrui, est à condamner.<br /> Je préfère le mot d'esprit au burlesque, mais aussi à la parodie, à la satyre, à tout ce qui peut ridiculiser un être humain. Le mot d'esprit naît du sens de la répartie et est toujours un cadeau mais n'est pas doué en humour qui veut. L'auto -dérision est une preuve de bon équilibre et de santé mais la raillerie qui vise autrui est certes éloignée de toute empathie.<br /> Tout cela pour dire que faire rire aux dépens d'autrui n'est jamais le fruit d'un cœur bon.<br /> Le rire peut être une arme redoutable au service d'une sous-jacente méchanceté, et affirmer que l'on peut tout dire au nom de la libre -pensée est dément et faux. Et c'est confondre le penser et le dire, car oui, on peut tout penser, mais on ne peut tout dire! <br /> <br /> Le grand Molière s'en prenait à des types, à des caractères, il ne visait personne en particulier, il a fait rire avec intelligence, et le talent que l' on connait, voilà pourquoi il est toujours dans la lumière.<br /> Il n'a pas blessé les coeurs.<br /> <br /> Alors oui, rions, pour ne pas mourir, rions, mais que les autres rient aussi!<br /> Isabelle
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I
Votre article sur le rire, Armelle, est passionnant, et vous avez tellement bien fait de l'illustrer avec ces deux artistes au talent unique qui nous ont offert tant de joie! Quand j'étais enfant mes parents, mon frère, et moi ne manquions jamais la sortie de leurs films , nous préparant d'avance au bonheur de rire, et mon père pensait que les êtres qui avaient le pouvoir de faire rire étaient des bienfaiteurs de l'humanité. Pour lui ils devaient tous être décorés!<br /> Vous avez raison de dire que Platon se méfiait du rire, comme il se méfiait d'ailleurs de tous les arts, tant il était pour la suprématie de la raison et du bon maintien des vertus , il ressemblait un peu aux religieux des monastères qui rient rarement aux éclats tant le rire leur semble une liberté à ne pas prendre, un laisser -aller, un manque de tenue.<br /> Raison encore d'avoir parlé d'Aristote qui , lui aussi, se méfiait du rire, et méprisait la comédie. Ce qui est étrange chez lui c'est qu'il fut incapable d'y voir cette catharsis dont il parlait et qui lui faisait chérir la tragédie!<br /> Il est évident par ailleurs que le rire différenciait pour lui l'homme de l'animal.<br /> Il n'était pas de notre siècle où nous savons que penser cela est devenu impossible, comme l'a montré, entre autres, le grand professeur de biologie et d'écologie, Marc Bekoff.<br /> Les chiens, les singes, les gorilles, les dauphins, les rats... rient aussi.<br /> Ce n'est pas le même rire, mais ils rient! Et il faut manquer du don d'observation pour ne pas le voir.<br /> comme de ne pas voir que les éléphants pleurent, et les gorilles aussi, quand ils ont du chagrin.<br /> Comme de ne pas voir que les veaux ou les agneaux sanglotent comme des bébés quand ils se dirigent vers les abattoirs.<br /> Le rire et les larmes ne sont pas le propre de l'homme.<br /> Parce que les émotions ne le sont pas non plus.<br /> <br /> D 'autre part, moi qui aime tant Bergson, je ne saurai le rejoindre quand il dit que le rire suppose une certaine insensibilité (il a raison cependant pour les humoristes qui font rire en dénigrant les hommes), car pour moi cette insensibilité n'est que pur réflexe, et j'ajouterai réflexe nerveux, comme lorsque l'on rit en voyant une personne, même aimée, tomber d'une manière comique. Si la situation , bien sur, n'est pas dramatique...<br /> <br /> Rire pour rire ne m'a jamais fait rire. Et il y a une grande différence entre le grand guignol et un Sacha Guitry. L'humour est bien issu de l'esprit et atteint l'esprit, mais où est l'esprit est aussi le corps. Il est donc pour moi une joie totale. L'humour est une barrière contre le désespoir.<br /> <br /> Je résume en disant que le rire est un mécanisme de défense, car rire, c'est résister, et se protéger. <br /> Et puisque, Chère Armelle, vous parlez du rire à travers le temps, je dirai aussi qu'aujourd'hui il a atteint ses lettres de noblesse. On le met au service de la guérison.Il est devenu ouvertement ce qu'il a toujours été;: un bienfait pour le cœur, le corps, et l'esprit. Un médicament. Un remède. Il calme et dilate toutes les tensions. Il agit sur les muscles. Bref il est bon et sur le plan physiologique et sur le plan psychologique.<br /> Pour Jung il est une source d'énergie vitale, et pour Cyrulnik un des plus précieux facteurs de résilience.<br /> Et vous voyez partout s'ouvrir des sortes d'écoles du rire pour soigner les dépressifs.<br /> parce que la contagion du rire existe.<br /> Moi bien sur je préfère retrouver Sacha Guitry ou revoir les pièces de théâtre de ma tant aimée Jacqueline Maillan..... Pour ne citer que ces deux exemples.Car je ne suis pas ouverte à ce genre de contagion ....<br /> <br /> J'ai été contente , Chère Armelle, de lire votre riche article et d'aborder avec vous ce sujet!<br /> Isabelle
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A
Le rire a beaucoup fait écrire et parler, chère Isabelle. A travers le temps et à travers les diverses sociétés, il est considéré de façon différente. Il n'en reste pas moins qu'il est salutaire et nécessaire à l'homme. C'est une soupape de sécurité au moral comme au physique. Quant au sourire, il illumine l'homme et rassure sur le moral de nos sociétés.

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