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16 décembre 2022 5 16 /12 /décembre /2022 09:58
Le Noël des poètes

 

Le ciel est noir, la terre est blanche ;
- Cloches, carillonnez gaiment ! -
Jésus est né ; - la Vierge penche
Sur lui son visage charmant.

Pas de courtines festonnées
Pour préserver l'enfant du froid ;
Rien que les toiles d'araignées
Qui pendent des poutres du toit.

Il tremble sur la paille fraîche,
Ce cher petit enfant Jésus,
Et pour l'échauffer dans sa crèche
L'âne et le boeuf soufflent dessus.

La neige au chaume coud ses franges,
Mais sur le toit s'ouvre le ciel
Et, tout en blanc, le choeur des anges
Chante aux bergers : " Noël ! Noël ! "

 

Théophile GAUTIER

 

 

Noël de vieil artiste

 

La bise geint, la porte bat,
Un Ange emporte sa capture.
Noël, sur la pauvre toiture,
Comme un De Profundis, s'abat.

L'artiste est mort en plein combat,
Les yeux rivés à sa sculpture.
La bise geint, la porte bat,
Un Ange emporte sa capture.

Ô Paradis ! puisqu'il tomba,
Tu pris pitié de sa torture.
Qu'il dorme en bonne couverture,
Il eut si froid sur son grabat !

La bise geint, la porte bat...

 

Emile NELLIGAN

 

 

Le bonhomme Noël

 

Tout près de l'étang qui reflète
Les peupliers au vent courbés,
J'ai vu passer, oh ! quelle fête !
Le bonhomme cher aux bébés.

Par les sentiers, sous la feuillée,
Il s'en allait à petits pas,
Tout joyeux, la mine éveillée,
Comme s'en vont les grands-papas.

 

Clovis HUGUES

 

 

LES SAPINS

 

Les sapins en bonnets pointus
De longues robes revêtu
Comme des astrologues
Saluent leurs frères abattus
Les bateaux qui sur le Rhin voguent
Dans les sept arts endoctrinés
Par les vieux sapins leurs aînés
Qui sont de grands poètes
Ils se savent prédestinés
A briller plus que des planètes
A briller doucement changés
En étoiles et enneigés
Aux Noël bienheureuses
Fêtes des sapins ensongés
Aux longues branches langoureuses
Les sapins beaux musiciens
Chantent des noëls anciens
Au vent des soirs d’automne
Ou bien graves magiciens
Incantent le ciel quand il tonne
Des rangées de blancs chérubins
Remplacent l’hiver les sapins
Et balancent leurs ailes
L’été ce sont de grands rabbins
Ou bien de vieilles demoiselles
Sapins médecins divagants
Ils vont offrant leurs bons onguents
Quand la montagne accouche
De temps en temps sous l’ouragan
Un vieux sapin geint et se couche.

 

Guillaume APOLLINAIRE

 

 

Nativité

 

Qui souffle le mieux sur la crèche ?

Est-ce le bœuf ? Est-ce l'ânon ?

Le père a peur qu'un d'eux ne lèche

Le sourire de l'enfançon.

Passe une étoile par le toit

Et la paille en est éblouie.

La mère a soufflé la bougie.



Que cachait l'ombre de ses doigts.

Pas besoin d'une autre lumière

Que celle, longue du rayon

Qui, pénétrant dans la chaumière

Nimbe aussi le bœuf et l'ânon.

 

Pierre MENANTEAU

 

 

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Le Noël des poètes
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5 octobre 2022 3 05 /10 /octobre /2022 08:58
Le vent, non dans les voiles, mais sur les toiles ...

Comment faire apparaître le vent dans une peinture et lui donner forme ? Ce qui semblait ne pouvoir être peint le fut cependant et cela depuis les temps les plus reculés. On ne compte plus les peintres qui ont eu le don d'allier inconsistance et invisibilité. Il est vrai que la plupart des peuples ont, dès l’antiquité, personnifié et divinisé les vents. Donner forme à l’invisible, tel restait le défi  qu’ils sont parvenus à surmonter. Alliant inconsistance et invisibilité, le sujet excédait  le territoire assigné à la représentation, si bien que simplement le suggérer s’apparente à une épiphanie figurative.

 

Le vent, non dans les voiles, mais sur les toiles ...

La mythologie gréco-romaine et les récits qui s’y enracinent, comme l’Odyssée ou la Bible, forment le socle de cet imaginaire des vents. Mais comment peindre le vent, comment représenter la tempête puisque le souffle n’est perceptible qu’à partir de ses effets. La fureur des vagues, l’inclinaison des mâts des bateaux, les vêtements des personnages et leurs corps en lutte, les arbres ployés, tout  ce qui est flexible évoque la présence invisible du vent, ce demiurge qui donne une forme nouvelle et parfois tragique aux voiles et aux végétaux, aux arbres et aux merveilleux nuages. Si bien que l’on conçoit combien la nature entière peut être secouée par ces forces tempétueuses au point de devenir  le reflet des tourments de l’âme et inspirer d’autant plus le peintre.

 

Travailler en plein air fut un auxiliaire figuratif  chargé d’accroître le caractère dramatique d’une scène et d'exercer l'artiste au mouvement pur, puisque, dans le même temps, celui-ci s’emploie à capter ce qui se dérobe en une image qui se devait jusqu’alors d’être fixe et cadrée. Plus tard, ce fut grâce à l’image cinématographique que l’on pût d’autant mieux apprécier la beauté fascinante des variations libres des éléments. Le vent est désormais un sujet contemporain et impose son omniprésence, ses terrifiantes colères mais également ses bienfaits, les  artistes s’interrogeant sur la meilleure manière de le représenter, car le vent, comme l’air, ne se voit pas mais agit et impose sa présence. Puisqu'il est invisible, comment le saisir ? Cela conduit à chercher de nouvelles équivalences. La touche ondulatoire tente ainsi de restituer le sentiment de la force et de la dissolution des formes. Oui, la fugacité du vent,  qui se plaît à dissimuler d'où il vient et où il va, ne cesse d’interroger l’artiste qui aime à se confronter à ce vecteur de puissance et d’immensité.

 

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Le vent, non dans les voiles, mais sur les toiles ...
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Toile de Claude Monet

Toile de Claude Monet

Le vent, non dans les voiles, mais sur les toiles ...
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7 septembre 2022 3 07 /09 /septembre /2022 07:44
Julia

Julia

Entretien à bâtons rompus avec la pianiste et compositrice Julia Riabova

Armelle :
Née alors que votre pays, la Russie, se trouvait encore prisonnière du joug soviétique, j'imagine sans peine que votre enfance fut condamnée à un inévitable repli sur soi, un enfermement qui marque de son sceau un quotidien réduit à ses seuls rêves. C'est, par ailleurs, un terreau fécond pour donner à des perspectives encore lointaines une aura qui repose sur le désir d'embellir la réalité. La musique était déjà inscrite dans  vos gênes et vos parents, musiciens tous deux, ainsi que votre grand-mère professeur de piano, vont vous communiquer leur passion et vous initier au domaine des sons. Ainsi l'art va-t-il vous offrir les clés d'une évasion tout ensemble réaliste et mystique. Racontez-moi ces premiers pas dans un domaine qui ne cesse d'exalter votre quotidien.



 Julia :
L’histoire de notre dynastie musicale a 100 ans, ayant commencé avec ma grand-mère, elle-même excellente pianiste et pédagogue. C'est grâce à sa constante  attention et bienveillance que j'ai commencé à déchiffrer les premières oeuvres pour piano, à me familiariser avec les bases musicales et culturelles. Ma grand-mère, Lidia Schilovskaya, issue d’une famille noble, est née à Bakou, en Azerbaidjan. Son père, Nikolai Shilovski, était un officier de la marine impériale russe, homme instruit, s'intéressant aux sciences et à la philosophie. La soeur de sa femme avait été mariée au prince Valentin Galitzine ainsi, parmi mes ancêtres, Nikolai Galitzine est lui-même un commanditaire et dédicataire des quatuors à cordes  n°12 , N°13 et N° 15 de Ludwig van Beethoven. Malheureusement, au moment du nouveau régime communiste russe, le destin de ma famille a basculé dans l'enfer, leur appartenance et leurs origines nobles sont devenues des obstacles, divisant leurs vies en un "avant " et un "après". La figure toute-puissante de mon enfance a été ma grand-mère. Elle était une musicienne accomplie, pianiste de grand talent, douée d’une virtuosité hors norme. Au cours de son existence, elle a interprété les plus grandes oeuvres de Liszt, Rachmaninov. Elle avait aussi la réputation d’être une excellente pédagogue. Douée pour  l'apprentissage des langues, elle s’est révélée aussi compétente en science, mathématique, physique et peinture - elle dessinait merveilleusement bien. Reconnue pour sa beauté et ses nombreux dons, elle disposait d’une énergie et d’une résistance incroyables et c'est grâce à ces qualités qu’elle fut capable de traverser les malheurs et fatalités qu’elle  a subis au cours de sa vie. Je garde en mémoire les leçons de musique que j'ai eues avec ma grande mère qui me proposait de jouer des oeuvres à quatre mains, le plus souvent les symphonies de Mozart, Beethoven, ainsi que des ballets de Tchaikovski dont j’étais émerveillée. Pour moi, jouer avec elle représentait un moment exceptionnel que j'attendais avec impatience, tant il exprimait ce partage et ce plaisir d’instants rares et inoubliables. Je jouais facilement à l'oreille des oeuvres entendues, je savais d’autre part déchiffrer une partition et je commençais à composer, ce qui  reflétait mon  esprit déjà mature, si bien que mes œuvres de toute jeunesse ont  remporté un succès important auprès  de compositeurs renommés. J'ai toujours manifesté de l’indépendance d'esprit depuis mon plus jeune âge et c’est ainsi que  j'ai pu trouver ma place parmi les musiciens et la reconnaissance de mon art et de mon talent hérités de mes parents, tous deux illustres musiciens, non comme "fille de". Depuis, ces deux chemins de pianiste-concertiste et de compositeur, que je mène,  sont  devenus indissociables.

 
Parmi mes œuvres  favorites, il y a la sonate en si mineur de Liszt merveilleusement jouée par ma mère et les œuvres de Rachmaninov, notamment son 3eme Concerto que j'ai interprété pour la première fois à l'âge de 20 ans. Ensuite, j'ai travaillé  l'intégrale de ses œuvres. Un souvenir intéressant, c’est avec le 3éme concerto de Rachmaninov que ma mère, alors une jeune pianiste, a remporté le concours du conservatoire Tchaïkovski à Moscou, lors du jubilé de Rachmaninov, comme la meilleure interprète de ce concerto. C'est à cette  époque également que ma mère a rencontré mon père, compositeur, doué d’érudition et de charisme et, aujourd'hui, compositeur de renom. Il a écrit notamment une symphonie sur les œuvres de A. Soljenitsyne en 1981, époque où Soljenitsyne était un écrivain en disgrâce sous le régime de la Russie soviétique.  Grand connaisseur de l'art et de la littérature, il dispose d’une capacité à réciter  de mémoire la poésie de grands auteurs classiques. D'ailleurs en 1999, il a reçu le prix Pouchkine – récompense prestigieuse  pour les spectacles  littéraires qu'il a donnés. A l'époque de la jeunesse de mes parents, la poésie occupait une place importante. Hélas, cet intérêt prononcé a beaucoup perdu de nos jours. J'ai commencé moi-même à rédiger mes propres poèmes, découvrant les œuvres poétiques nombreuses que recèle  la bibliothèque de ma mère. C’est resté pour moi une passion constante. 

 

 
 
Armelle 
Vous aviez alors une vingtaine d’années et votre formation musicale, dirigée par votre grand-mère, avait fait de vous une pianiste en mesure d’assurer des concerts de haut niveau et de vous lancer dans une vie professionnelle comme votre mère, pianiste de renom, et votre père, compositeur qui partage son existence entre la Russie et les Etats-Unis. Par  ailleurs, votre goût de l’art ne se contentait pas de la musique, la poésie était votre seconde passion et vous aimiez à vous plonger dans la lecture des plus grands d’entre eux. Il est vrai que l’aventure humaine n’a d’intérêt que si elle se fonde sur les notes ou les paroles et les interrogations que l’artiste est amené à poser selon un questionnement qui lui est propre. L’art l’érige alors en guetteur passionné d’une impossible survie, en champion d’un combat contre le temps qui engloutit tout, en chantre d’une épopée où l’homme en peine « des cieux défunts » cherche à traduire ce qu’il ressent au moyen d’une expression qui se veut quelque chose à servir. On réalise combien le poème s’élabore dans un désir jamais assouvi « d’accroître indéfiniment sa charge de beauté ». (P.Valéry) Les mots, comme les notes, reviennent à un état d’enfance, il faut alors leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté, qui seules s’accorderont avec l’émotion que l’artiste se propose de communiquer. La poésie, comme la musique, n’est jamais plus grande que lorsqu’elle éveille la surprise, l’émerveillement, lorsque l’artiste d’inspiré devient inspirant, partage son enchantement dans un acte de gratuité parfait, nomme les choses non pour les réintroduire dans leur fonction, mais les réhabiliter dans leur innocence. Vous avez, dès votre enfance, rédigé des textes et la poésie est devenue, au fil des ans, votre jardin secret. Racontez-moi comment est né cet amour et quels auteurs ont su vous captiver et vous inciter à écrire à votre tour ? 


 
 Julia
L’univers poétique a toujours été pour moi une source d'inspiration intarissable, comme toute personne traversée par  une forme de génie. A l'âge de 12 ans, j’écrivais ma première œuvre vocale, inspirée d'un poème de Pouchkine. Et puis, j’ai fait la connaissance d'autres poètes, notamment le poète anglais John Keats, qui a attiré mon attention, d’où la naissance de ma romance sur l'un de ses poèmes. La période de l'adolescence a été très productive pour mes créations qui sont déjà marquées à cette époque par la disposition souveraine d'une pensée musicale. C'était une période de curiosité intense. Dès le jeune  âge, la musique et la poésie sont naturellement intégrées dans le processus de la création comme la continuité et la possibilité d'exprimer dans un genre poétique tout ce que je n'arrivais pas à exprimer dans la musique. C'est un processus qui se balance en permanence entre la poésie et la musique. Je suis convaincue que savoir composer, c’est aussi être libre. Dans un  monde corseté par toutes sortes de contraintes, la création reste un moyen d'expression libre. Tous les hommes de génie se sont affranchis des normes imposées par leurs maîtres qu’ils ont quittés en prenant leur propre chemin et en choisissant leur propre langage.  Le créateur ne décrit  pas le temps, il crée son monde personnel car il compose en dehors du temps. De même qu’il existe dans une autre dimension comme s’il observait de loin ce que provoque inéluctablement en lui une forme d’égocentrisme. Le créateur tend à sortir d’un esprit étriqué de masse, il tente à  s’élever au-dessus de la bassesse humaine. Sa personnalité  cherche les moyens de  se dépasser et d’échapper au chaos, d’éviter  les règles trop  rigides afin de construire pour soi et la postérité.

Ce processus impose l’auto-immersion et la concentration permanente. Pour cela, et presque toujours, n'importe quel contexte, voire historique, n’est pas toujours commode à affronter. J’ai souvent réfléchi aux  conditions (convenables ou répressives) qui seraient favorables à la création. La réponse non ambiguë est difficile car à  toutes  les époques il y a eu  des musiciens, des écrivains qui ont eu des  rapports étroits  avec le pouvoir, ce qui assurait leur brillante carrière  et leur  reconnaissance.  Il y avait aussi les opposants aux régimes qui rencontraient des obstacles à leur création et à leur épanouissement artistique, mais dans les deux cas l’idée principale était pour eux de se libérer et d'aller au fond de leur engagement artistique, leur seul but étant de  créer. La création, c'est aussi la tentative de pouvoir se dépasser, le moyen de se  découvrir soi-même et d’aller encore plus loin dans un langage personnel mais universel. La création d'une œuvre  est  chaque fois un pas dans l'inconnu. Le cerveau d'un créateur travaille en permanence, notamment le travail du silence, de la contemplation pour laisser mûrir ses idées, ce qui est capital, comme l'a dit Balthus  - "je m'arrête pas de travailler, même quand je ne travaille pas». Il m'est arrivé de voir passer comme un éclair la symphonie intégrale  et, parfois, un motif très court né comme une impulsion qui, par la suite, prend l’ampleur d’une œuvre musicale. Si chacun était capable de démêler où et comment les idées se forment  et quel est  le point de naissance d'une œuvre, tout le monde deviendrait compositeur et poète, bien que les créateurs, eux-mêmes,  ne connaissent pas exactement ce processus. Je vois la création aussi comme un mouvement proche d’une extase. L'inspiration dépend aussi beaucoup de l'influence de ce qui l'entoure, car le goût de la  créativité pourra même disparaître et plonger  le créateur dans un état de doute et d'incertitude. La création cache de nombreux  mystères, comme la vie. Certains brouillons sont restés longtemps sans évolution et pourront retrouver un entrain des  années plus tard, comme dans certaines relations humaines inachevées  qui, en un moment inattendu, retrouvent soudain leur fraîcheur. La vie est comme le processus de création jamais linéaire, il y a des courbes et chemins qui nous dirigent dans un virage fort, sans aucune  garantie de résultat. C’est une extase savoureuse qui nous maintient dans la vie et dans la création.

 


Julia Riabova est pianiste, concertiste et compositrice.

 

 

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Entretien à bâtons rompus avec la pianiste et compositrice Julia Riabova
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26 août 2022 5 26 /08 /août /2022 07:57
Surcouf, le tigre des mers de Dominique Le Brun

Pour les amoureux de la mer, le livre de Dominique Le Brun est une plongée saisissante dans la vie mouvementée d’un de nos plus grands aventuriers, Robert Surcouf. Qui était cet homme, assez petit et replet, sinon un redoutable corsaire qui devint ensuite armateur et négociant après avoir, avec une agilité maritime exceptionnelle, régné sur le Bengale et les Indes orientales. Gamin turbulent, Surcouf (1773-1827), né dans une famille qui comptait déjà quatre générations de marins, embarque pour un premier voyage au long cours qui lui permet d’affirmer son incroyable sens marin et, par la suite, sa capacité à choisir les meilleures routes pour sillonner les immensités de l’univers maritime.

 

Surcouf accomplit un  exploit en révélant, dès ses premiers embarquements, sa capacité  à faire face aux tempêtes les plus redoutables, à se charger des tâches les plus rudes, à ne jamais baisser les bras devant l’adversité. Revenu pour quelques mois à Saint-Malo, il est probable que le marin fréquente l’école d’hydrographie puisqu’il quitte Saint-Malo, quelque temps plus tard, comme officier de marine marchande et ne cesse de prouver ses compétences de navigateur hors pair.

 

Pour les Français, les pires ennemis sur les mers sont évidemment les Anglais, redoutables marins eux aussi et qu’il ne faut attaquer qu’à bon escient. C’est d’ailleurs grâce à la prise du Kent en octobre 1800 que Surcouf deviendra une légende vivante et où le combat se jouera à un contre trois, trois en faveur des Anglais, ce qui n’empêchera pas les Français de prouver leur supériorité et d’être les vainqueurs.

 

« Dans sa lunette, Robert Surcouf identifie un très gros vaisseau de la Compagnie anglaise des Indes, ce qu’on appelle un « indiaman ». Sans doute regrette-t-il de rencontrer seulement maintenant cette proie magnifique, car les équipages fournis aux prises ont soustrait 95 hommes à la Confiance. Ils ne sont plus que 150 pour prendre l’imposant navire à l’abordage, mais le corsaire n’hésite pas. »

 

Fortune faite, Surcouf fonde une famille et épouse Marie-Catherine de Maisonneuve. La jeune épousée a 21 ans, Robert 27, mais cet homme encore jeune a déjà vécu des aventures que des baroudeurs, pourtant fameux, ont mis une vie entière à réaliser. Avec le temps, il sera père de famille et négociant avisé en armant des bâtiments de commerce. Il vit désormais une partie de son temps dans un hôtel particulier face à la porte de Dinan à Saint-Malo et l’armateur affiche le même panache que le corsaire. Le dernier de ses bâtiments sera le "Renard" qui affrontera à son tour la marine anglaise et le 10 septembre 1813 subira, avec la bravoure habituelle, une amère victoire qui cause trop de morts et de blessés.

 

Alors qu’une existence plus paisible s’installe, Surcouf perd l’un de ses fils âgé de 13 ans et, à son tour, souffre de l’estomac (probablement un cancer) qui l’emportera le 8 juillet 1827 à l’âge de 54 ans. Enterré au cimetière de Rocabey, le tombeau est toujours visible, affichant cette émouvante épitaphe :

Combat du Triton, combat du Kent,

Un célèbre marin a fini sa carrière.

Il est dans le tombeau, à jamais endormi.

Les matelots sont privés de leur père.

Les malheureux ont perdu un ami.

 

Dans cet ouvrage très documenté et passionnant, Dominique Le Brun nous propose un portrait sans fioriture d'un marin d'exception qui  traversa des périodes glorieuses et sombres avec un courage et un patriotisme jamais pris à défaut et un goût inépuisable pour l'océan.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Statue de Robert Surcouf à Saint-Malo

Statue de Robert Surcouf à Saint-Malo

La prise du Kent

La prise du Kent

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10 juin 2022 5 10 /06 /juin /2022 08:09
Rêver, oser, se dépasser de Justine Hutteau

Si vous avez le moral en berne,  si vous vous sentez tant soit peu déprimé et sans réel projet, si vous avez de 15 à 85 ans, je vous conseille de prendre une bonne dose de vitamines requinquantes en vous procurant le livre publié chez Marabout de la jeune entrepreneuse de « Respire » Justine Hutteau, dont le titre annonce le programme : « Rêver, oser, se dépasser ». Grâce à ces 290 pages, vous allez à coup sûr offrir une cure de désintoxication à votre moral et l’envie immédiate de revoir à la hausse vos semaines à venir, tant chapitre après chapitre, et avec l’appui de quelques collaborateurs du monde du sport et de la santé, Justine Hutteau va vous aider à vous remettre d’aplomb dans votre tête et sur vos orteils, en vous confiant les secrets d’un équilibre psychique et physique à toute épreuve et les recettes pour avancer malgré vos doutes.

 

Justine n’a pas 30 ans, mais elle a déjà fait ses preuves en quittant très tôt le confort de la vie familiale afin de poursuivre ses études à HEC au Canada et en se lançant dans ses premiers marathons sans avoir encore pratiqué à fond la course à pied. Pour cette jeune fille, l’essentiel était de s’engager. La force du corps et la puissance du mental seront les déterminants qui, en mobilisant son énergie et en l’incitant à se dépasser, l’assureront d’une source intarissable d’épanouissement. Avec Justine, on navigue au plus près de l’essentiel de façon à rester en permanence actif et positif. Bien entendu, le repos n’est pas oublié, au contraire nous devons le cultiver et faire de notre existence un ensemble harmonieux qui allie corps et esprit. Chacun de nous éprouve à tout moment des doutes et des inquiétudes. Bien sûr, aucune vie n’est un long fleuve tranquille mais, malgré nos craintes, nous devons avancer, surmonter nos angoisses, nous allier continument à notre corps qui saura adapter son rythme, nous mener au but.

 

Justine a connu des soucis de santé, elle a connu l’inquiétude, mais elle se focalise toujours sur l'important, le fondamental. Courses à pieds et marathons menés à leurs termes, enjeux professionnels conduits avec discernement, voilà comment  progresser pour atteindre ses objectifs sans faillir… Certes, ce livre n’est pas proposé comme un exemple à suivre, plutôt comme un mode d’emploi à mettre en œuvre pour nous éviter les erreurs, les maladresses, les fausses pistes et nous soumettre des objectifs astucieux qui nous inciteront à nous engager en confiance,  avec optimisme et sagesse, même si les résultats tardent à se produire. Ces textes emplis de bonne humeur sont déjà une cure de santé, un bréviaire où puiser des recettes de sagesse, une piste proposée pour que, chacun de nous, quel que soit notre âge et notre parcours, l’envisagions et le menions de manière à atteindre nos objectifs et à assurer ce que l’on appelle  le plaisir de vivre.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Justine présentant l'un de ses produits et avec sa mère au départ d'un marathon
Justine présentant l'un de ses produits et avec sa mère au départ d'un marathon

Justine présentant l'un de ses produits et avec sa mère au départ d'un marathon

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18 février 2022 5 18 /02 /février /2022 09:09
Jacques-Emile Blanche et Jean Helleu (enfant)
Jacques-Emile Blanche et Jean Helleu (enfant)

Jacques-Emile Blanche et Jean Helleu (enfant)

 

Jacques-Emile Blanche est né le 31 janvier 1861 dans une famille de médecins aliénistes. Son grand-père, Esprit Blanche, avait fondé la maison de santé de Passy, très réputée, que son fils Antoine Blanche (1820–1893) continuera de diriger. Experts médico-légal, les docteurs Blanche soignaient les célébrités de leur temps comme le musicien Fromentin Halévy, le poète Gérard de Nerval et Guy de Maupassant qui finira ses jours dans leur clinique. La famille Blanche habitait rue de la Source à Auteuil une villa voisine de celle de Louis Weil, l’oncle de Marcel Proust, maison où l’écrivain naquit d’ailleurs et passa de nombreux séjours. Les deux familles se fréquentaient. Jacques-Emile était un riche héritier et avait déjà un pied dans cette vie mondaine à laquelle il s'initiera dès l’adolescence et qu'il conduisit avec élégance ; il en tirera la matière des quelques 1500 portraits réalisés tout au long de sa carrière. Mais son œuvre ne se circonscrit nullement dans le cadre étroit d’une simple chronique mondaine, elle est, de par sa qualité, une œuvre dans toute l’exception du terme, celle d’un artiste qui sut capter, comme le fera Proust avec sa plume, le moi profond et le mystère inhérent à chacun de ses modèles. Et ils seront nombreux.

 

Elève de Gervex et Humbert, Jacques-Emile a hésité un moment entre la musique et la peinture. Il est vrai que son père recevait de nombreux musiciens comme Gounod, Berlioz, Bizet et que le jeune homme fut très tôt un excellent pianiste. Mais l’amour de la peinture sera le plus fort et son admiration pour Manet et Whistler une probable incitation à opter pour le pinceau plutôt que pour le clavier. Blanche va très vite se spécialiser dans le portrait : «  Je ne suis qu’un portraitiste qui raconte ce qu’il voit » - dira-t-il. Il connaitra la célébrité en réalisant le portrait de Marcel Proust (celui du musée d’Orsay) dont l’ébauche avait été faite en 1891 au manoir des Frémonts, sur les hauteurs de Trouville, où le peintre et le futur écrivain  étaient les invités d’Arthur Baignières. Par la suite, Blanche fixera sur la toile les visages des personnalités les plus emblématiques de son temps : Montesquiou, Henri de Régnier, Anna de Noailles, André Gide, Jean Cocteau, Maurice Barrès, Henri de Montherlant, Mauriac, Stravinski, Bergson et quelques autres. Sa sensibilité s’exprimera également dans le pastel qu’il utilisera avec virtuosité, notamment dans ses portraits de femme dont le très beau qu’il consacrera à sa mère. De même que le délicieux portrait du fils de Paul-César Helleu, autre peintre qui résidait souvent sur son yacht à Deauville. Ce portrait de Jean Helleu enfant, en habit de pierrot, est d’une facture particulièrement délicate.

 

Jacques-Emile Blanche sera également un écrivain et un critique d’art avisé. Dans son ouvrage « Propos de peintre – de David à Degas », il rend compte et exalte les œuvres de ses contemporains et prédécesseurs d’une plume alerte et éprouvée. Marcel Proust, qui rédigera la préface, ne partageait pas son point de vue, considérant que l’œuvre est toujours supérieure à son auteur et ne l’explique nullement, si bien qu’il ne craindra pas de le contredire sur ce point précis  : «  Le défaut de Jacques Blanche critique, comme Sainte-Beuve, c’est de refaire l’inverse du trajet qu’accomplit l’artiste pour se réaliser, c’est d’expliquer le Fantin ou le Manet véritable, celui que l’on ne trouve que dans leur œuvre, à l’aide de l’homme périssable, pareil à ses contemporains, pétri de défauts, auquel une âme originale était enchaînée, et contre lequel elle protestait, dont elle essayait de se séparer, de se délivrer par le travail. » Tous deux se connaissaient bien et fréquentaient les mêmes salons, particulièrement celui de Madame Straus, née Halévy, et épouse en premières noces de Georges Bizet, qui aimait à poursuivre son salon de Paris à Trouville où, après avoir loué plusieurs années le manoir de « La Cour-Brûlée » à Madame Aubernon, fit construire le sien tout à côté : le Manoir des Mûriers ». Proust ira à plusieurs reprises la visiter, ainsi que Helleu, Blanche, Maupassant, Fauré … Blanche sera élu à l’Académie des Beaux-Arts en 1935.

 

Comme Marcel Proust, le peintre aimait la Normandie, ses jardins, ses chemins creux, ses champs quadrillés de haies vives, ses clochers qui pointent à l’horizon, ses lointains de mer qui semblent absorbés par le ciel et ses gris qui se déclinent en de multiples nuances et donnent une gravité lumineuse aux paysages. Quittant les mondanités parisiennes, il appréciait cette communion harmonieuse et vivifiante avec la nature. Après avoir séjourné de 1896 à 1901 au château de Tout-la-Ville entre Deauville et Pont-L’Evêque, lui et sa femme Rose louèrent le manoir de Tôt à Offranville, en Seine-Maritime, où ils aimaient à poursuivre à la campagne leurs relations urbaines avec les personnes les plus en vue du monde littéraire, artistique et politique d’alors. Les frères Goncourt, qui n’avaient pas la plume tendre, s’amusaient à dire que Jacques Blanche était susceptible et cancanier. Il n’y a qu’à lire « La Recherche du Temps Perdu » pour savoir que les propos aigres-doux étaient en vogue et animaient bien des conversations. La Normandie sera donc pour Jacques-Emile Blanche un lieu d’ancrage privilégié et est-ce ses liens particuliers avec le monde artistique et culturel qui offrent aujourd'hui à notre regard un ensemble de portraits qui nous assure que le temps … peut être retrouvé.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Quelques-unes des toiles de l'artiste.
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9 février 2022 3 09 /02 /février /2022 09:58
La Crète entre réalité et légende

Ce qui frappe, tout d'abord, c'est la lumière, celle intense de la mer, cette Méditerranée qui a choisi d'être passionnément bleue, de ce bleu profond que l'on nommait autrefois le bleu roi. Car elle est royale, qu'on le veuille ou non, la mer qui a vu naître, au long de son littoral, les civilisations européenne, africaine, asiatique, mis au monde ce qu'il y a eu, au cours de toute l'histoire et de tous les temps, de plus raffiné, de plus abouti, de plus admirable, de plus puissant, de plus captivant. Arriver à Héraklion, ce n'est certes pas poser le pied sur une terre nouvelle mais sur la plus ancienne, un monde qui n'est autre que l'ancêtre du nôtre par l'écriture, la culture, si bien qu'on y vient pour remonter le cours de l'histoire, boire à la source, ré-écouter les légendes qui ont bâti des univers et fécondé des mondes, le nôtre en particulier. L'île ne se livre pas en quelques jours. Il faut du temps, de l'attention, de la curiosité. Ce n'est pas à la hâte que vous pourrez la connaître tant elle a de replis secrets, une si longue histoire, tant de blessures à cicatriser, mais également tant de merveilles à offrir. La Crète, il est nécessaire de l'aborder sans à-priori, d'y flâner, de s'y attarder, d'y méditer dans les sentiers muletiers qui découvrent sans cesse des panoramas surprenants, d'y contempler les jours autant que les nuits, les ciels autant que les terres, d'en gravir les roches et les collines, d'y réapprendre à vivre.


Il y a de cela très longtemps, une île avait jailli de nulle part au milieu de la mer. Les dieux l'avaient aussitôt polie de leurs mains, de leurs yeux, y avaient aimé des déesses et des reines, conçu des intrigues, élevé des palais dont les ruines constituent l'une des merveilles du monde. L'histoire de l'île s'est tissée à deux fils, celui de la légende et celui de la réalité, en un point si serré que l'on ne peut les dissocier l'un de l'autre. Pensez, les premières traces du peuplement humain remontent à 6000 ans av. J.C. Si un noyau primitif existait en des temps plus reculés, il est probable que le peuplement s'est accompli par l'apport de populations venues de l'extérieur. Les Phéniciens entre autres y apportèrent des éléments de leur civilisation. C'est en 2800 av. J.C. que la Crète entre dans une période florissante qui durera 15 siècles et sera d'un niveau de civilisation exceptionnel. A cette époque a lieu la construction du premier palais de Knossos, ainsi que ceux de Phaistos, Malia, Haghia, Triada qui témoignent tous d'une vie confortable et évoluée avec, notamment, des salles de bains et des systèmes de canalisation amenant l'eau potable de très loin. La vie artistique, quant à elle, révèle un niveau culturel élevé ; de même que l'apparition d'une première forme d'écriture hiéroglyphique. Par ailleurs, l'intensité des échanges commerciaux avec des pays proches ou lointains incitent les Minoens à accroître leur flotte et à devenir une importante puissance maritime. Les premiers palais seront détruits par une catastrophe naturelle, sans doute une série de séismes fréquents dans l'île, vers 1750 à 1700 av. J.C. Cependant, après cette catastrophe, les palais seront reconstruits et d'autres verront le jour à Tylissos, Praissos, Zakros et on assiste à une expansion économique sans précédent. Les villes se développent et se multiplient, l'écriture linéaire apparaît et l'influence de cette civilisation se répand sur l'ensemble des îles de la mer Egée et jusqu'au Péloponnèse. Et cette civilisation a cela de surprenant qu'elle pose, sur le monde qui l'entoure, un regard réjoui et émerveillé, qu'elle est subjuguée par la beauté et ne se lasse pas de l'exalter dans ses fresques et ses poteries. Ce ne sont, en effet, que débauche de coquillages, poissons, oiseaux, lys, papyrii ; un univers transcrit et magnifié fait d'ombelles, d'orbes, d'oves, de tentacules, de méandres, de spirales " comme un labyrinthe de tiges et de bras où la beauté est prise au piège" - écrit Jacques Lacarrière dans "L'été grec".


Et, il est vrai, que cet art est une ode à la vie dans la forme et la couleur et rend compte d'une philosophie et religion heureuses où les dieux ressemblent aux hommes, ce qui est attestée par leurs fantastiques hauts faits, dont beaucoup se situent en Crète même (rappelons-nous le minotaure, Ariane, Thésée, le géant Talos, Icare, Parsiphae, Phèdre etc.) D'autre part, c'est un monde spirituel complexe et organisé que nous dévoilent les sépultures, dont les trousseaux funéraires confirment une croyance en une vie supraterrestre, après une traversée assez longue de la mort qui nécessite l'aide des vivants (nourriture, vêtements) jusqu'au moment où le défunt, totalement détaché du monde terrestre, entre définitivement dans le monde divin. A la suite du premier tremblement de terre, l'ère mycénienne (1450-1100 av.J.C.) succède à l'ère minoenne, les populations venues du Péloponnèse n'ayant eu aucune difficulté à s'implanter et à conquérir les villes d'une Crète brutalement affaiblie et à se couler dans le prolongement de la civilisation minoenne qui l'avait largement influencée. Cette ère fut d'ailleurs pour l'île une période de splendeur et de puissance et c'est de ce temps-là que datent les récits épiques et les mythes relatés par Homère dans L'iliade et l'Odyssée. C'est également à ce moment qu'apparaît l'écriture linéaire.


Vers 1050 av. J.C., l'invasion de populations de souche dorienne marque la fin du mycénien et le début de la civilisation classique grecque. Occupant une position stratégique, la Crète poursuit ses relations avec l'Orient et les intensifie. Aussi est-ce chargée d'un potentiel remarquable de traditions qu'elle tombe, dès le 1er siècle av. J.C., aux mains des Romains, les nouveaux maîtres de la Méditerranée et que le consul Métellus place l'île sous la domination de la ville éternelle. A partir de là, l'île des dieux convoitée par tous les peuples, l'île heureuse entre dans une période plus confuse, entachée de perpétuelles agressions. Annexée comme le reste de la Grèce en 324 par l'empire byzantin, elle est conquise en 823 par les Arabes jusqu'à ce que la Sérénissime parvienne, à son tour, à la faire sienne. Sa longue mais prospère domination durera plus de 4 siècles (1204-1669). Afin de consolider sa conquête, Venise divise la Crète en 200 fiefs qu'elle distribue à de nobles vénitiens auxquels il incombe de la défendre mais aussi de livrer à la sérénissime République la quasi-totalité de sa production agricole. Pour cela, on met en place un statut juridique centralisé avec imposition de corvées, service obligatoire aux galères, sans parler d'une oppressante fiscalité qui ne vont pas tarder à susciter de vives résistances et contraindre Venise à des concessions. Mais les révoltes ne cesseront pas pour autant et aboutiront finalement (surtout lorsque se profilera le danger ottoman) à un rapprochement entre les archontes crétois et les autorités vénitiennes. Si bien que le 16e siècle voit le retour à la paix qui permet à l'île de connaître un grand moment de prospérité.


Mais la menace ottomane se fait de plus en plus inquiétante et les Vénitiens entreprennent, dès 1550, des travaux de défense. Les fortifications de Héraklion, de La Canée, de Réthymnon en sont les précieux vestiges. Cela a pour résultat de tenir les Ottomans en respect durant un certain temps, mais leur avance en Méditerranée est inexorable. Le 23 juin 1645, la Crète, dernière colonie vénitienne, est attaquée par l'armée du sultan Ibrahim qui débarque dans la baie de La Canée. L'année suivante, Réthymnon tombe à son tour et en 1647 les Ottomans se rendent maîtres du reste de l'île, à l'exception de la ville de Candie (l'actuelle Héraklion) qui résiste toujours. Son siège, célèbre par sa durée et l'émotion qu'il inspirera à l'Europe chrétienne, fera de nombreuses victimes. En 1669, l'armée ottomane parvient à investir la forteresse et les Crétois, malgré leur résistance héroïque, seront soumis à leurs impitoyables dominateurs qui auront tôt fait d'expédier enfants, jeunes filles et jeunes femmes à Constantinople pour y être vendus comme esclaves.

Comme est changeant le cours des choses ! / Il est pareil aux eaux d'un fleuve / qui s'écoulent et fuient / à jamais, sans retour, / il est pareil à la pluie qui tombe. / N'en cherchez pas loin les exemples : / qu'il vous suffise de songer aux calamités, / au châtiment que la Crète a subis / et de pleurer sur son sort.     Gérasime Palladas

                     
Hauts lieux de cette résistance, la grotte de Mélidoni et le monastère d'Arkadiou, que l'on ne peut visiter sans avoir la gorge nouée. A l'automne 1866, partisans et moines sont assiégés au monastère par l'armée ottomane. Un premier assaut est repoussé, mais un second pulvérise l'entrée du monastère. Plutôt que de se rendre, les assiégés préfèrent se donner la mort en détruisant leurs ultimes munitions auxquelles ils mettent le feu. L'explosion est connue dans le monde entier et nombreux sont ceux qui épousent la cause de l'indépendance crétoise, parmi lesquels Garibaldi et Victor Hugo. La grotte de Mélidoni est tout aussi émouvante. A la fin de septembre 1823, alors que la région est ravagée par l'armée turque commandée par Hussein pacha, 370 personnes y trouvent refuge, essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards. Les assiégés, refusant de se rendre, l'entrée de la grotte est obstruée avec des broussailles auxquelles les assaillants mettent le feu, asphyxiant ainsi les malheureux rebelles. Les ossements des martyrs sont aujourd'hui conservés dans un ossuaire. Mais la résistance ne faiblit pas. Avec le soutien de l'Europe, la Crète proclame son indépendance en 1896 et, finalement, grâce à la puissante influence d'une personnalité hors du commun, Elefthérios Venizélos, elle se rattachera à la Grèce en 1913. Mais ses malheurs ne sont pas terminés pour autant : elle tombe aux mains des Allemands lors de la seconde guerre mondiale et subit d'importants bombardements aériens qui auront raison des villes crétoises, évacuées les unes après les autres par les Anglais qui ont subi de lourdes pertes. La résistance, une fois encore, s'organise, harcelant l'occupant jusqu'à la libération. Ainsi s'est écrite l'histoire d'une île que les épreuves n'ont pas épargnée et qui a connu successivement la lumière la plus éclatante et les ténèbres les plus profondes. A l'image du taureau, qui fut l'emblème de Zeus, dont on dit qu'il avait trouvé refuge enfant dans une grotte du mont Ida, elle a défié la mort et justifié la légende qui voulait qu'elle sorte victorieuse de tous les combats.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Autre article concernant la Crète :    La Crète minoenne ou l'histoire revisitée par la légende

 

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Knossos
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La Crète entre réalité et légende
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28 janvier 2022 5 28 /01 /janvier /2022 08:37
Luc Ferry en quête d'un nouvel humanisme


Luc Ferry, ex-ministre de l'éducation nationale, professeur, auteur d'une abondante bibliographie cherche à ré-introduire la philosophie dans les affaires de la cité et la conduite des coeurs. Rien que cela !  A ses yeux la philosophie doit redevenir ce qu'elle était à Athènes, il y a deux mille cinq cents ans : un art de vivre et de mourir. Autrement dit une école de sagesse. Pour ce faire, rien n'est plus fécond que de se plonger dans les grands mythes qui sont à la source du " miracle grec ".

 

Au commencement était les mythes - nous dit-il. Ce sont des histoires littéraires, bien sûr, mais qui tentent toutes de répondre à une question philosophique fondamentale, celle de savoir ce qu'est " une vie bonne" pour les mortels. La mythologie grecque va ainsi préformer l'interrogation philosophique la plus fondamentale, celle qui va de Parménide aux stoïciens, en passant par Platon et Aristote. L'expression " vie bonne" renvoie à une interrogation qui n'est pas seulement morale, mais qui touche à la question du sens. Il ne s'agit pas tant de respect de l'autre que de chercher le sens de la vie pour des êtres qui vont mourir et qui ont peur de la mort. L'idée qui va dominer la mythologie et que la philosophie va reprendre quasi intégralement, c'est celle qui vient de la Théogonie d'Hésiode. Hésiode raconte la naissance des dieux, puis la guerre que deux générations de dieux vont se livrer. La première, composée par les Titans, dieux violents et guerriers, la seconde qui réunit les Olympiens, fils des Titans, conduite par Zeus. Les Olympiens vont faire la guerre aux Titans pour établir un partage juste et paisible du monde. A Gaïa reviendra la terre, à Ouranos le ciel, à Poséidon la mer etc. Ce qui va naître alors dans l'espace intellectuel, culturel, moral et même métaphysique grec est l'idée de cosmos, c'est-à-dire l'idée que l'univers tout entier n'est plus un chaos, mais qu'il est au contraire harmonieux, juste, beau et bon. C'est cette idée de cosmos qui permet de répondre à l'interrogation sur " la vie bonne". Le sens de la vie doit se définir comme la mise en harmonie de soi. C'est le sens de la quête d'Ulysse. Que fait-il, sinon chercher à regagner sa place dans l'ordre cosmique. Il a été déplacé par la guerre de Troie, il va mettre vingt ans à retourner chez lui, dans son lieu d'origine, Ithaque, afin de se réajuster à l'ordre du monde, tout simplement. Car, au fond, que disent les stoïciens ? Qu'une vie réussie, c'est une vie en harmonie avec l'ordre cosmique. D'où les trois pans de leur philosophie. D'abord, la théorie, qui est la contemplation du monde pour déterminer où se trouve notre place. Ensuite, la morale, qui est l'ajustement à cet ordre du monde. Enfin, la question du salut : qu'est-ce qui nous sauve de la mort ? Ce message formulé rationnellement par les stoïciens, c'est celui que l'on retrouve avec des accents encore cultuels et religieux, dans les grands mythes fondateurs grecs que sont l'Odyssée et la Théogonie.

 


Lorsque Zeus gagne la guerre contre les Titans, il fait apparaître que le monde est un ordre cosmique harmonieux, juste et beau. Ce monde est divin, en ce sens que nous, les humains, ne l'avons pas créé nous-mêmes. Mais ce divin-là n'est pas incarné dans une personne comme dans le Christianisme ; il est la structure anonyme et aveugle du monde. La première rupture, que le Christianisme instaure par rapport au divin grec, réside dans l'incarnation. Cette rupture va tout changer, et la problématique de la morale et la problématique du salut, puisque ce divin, incarné dans la personne du Christ, ne sera plus appréhendé par la raison, d'où la mort de la philosophie, si l'on peut dire, mais par la foi, fides, la confiance. L'autre rupture est l'idée moderne d'égalité que pose le Christianisme. Et aussi d'humanité. On va inventer en même temps l'idée moderne d'humanité et la valorisation du travail. C'est la parabole des talents qui raconte l'histoire d'un maître qui part en voyage et confie des sommes d'argent à ses trois serviteurs. Losqu'il revient il demande des comptes. Que signifie cette parabole ? Simplement une rupture radicale avec le monde aristocratique pour lequel ce qui fait la dignité d'un être, c'est ce qu'il a reçu au départ, à savoir les talents ou les dons naturels. L'aristocrate est bien né, ou bien doué. Il y a une hiérarchie naturelle des êtres. Ce que la parabole des talents introduit est l'idée que ce qui fonde la dignité est non ce que l'on a reçu mais ce que l'on a fait. La liberté plutôt que la nature. Du coup, on invente à la fois l'idée d'humanité, l'idée d'égale dignité des êtres et la valorisation du travail.
 


Une nouvelle étape est franchie. Mais celle qui est la plus importante selon moi - poursuit Luc Ferry - après la réconciliation des grecs et des chrétiens, c'est la révolution qui a eu lieu au XIIe siècle où se pose l'idée qu'il faut désormais explorer la nature par la raison. Pourquoi : parce que la splendeur de la nature en tant que création divine doit porter les traces de la divinité du créateur. Elle ne peut pas être l'effet du hasard. Il n'y a plus alors de raison pour que raison et foi se contredisent. On trouve déjà là le thème qui sera cher à Pasteur qu'un peu de science éloigne de Dieu, mais que beaucoup nous y ramène. Ce qui sera repris dans l'avant-dernière encyclique de Jean-Paul II - Fides et ratio - foi et raison. D'une certaine façon, il est visible que la modernité n'est jamais parvenue à saper le christianisme. Il y a aujourd'hui dans le monde à peu près 2 milliards de chrétiens. S'il y a une déchristianisation en Europe, elle est néanmoins à relativiser. Car si la quantité a diminué, la qualité a augmenté. Il y a aujourd'hui plus de chrétiens de conviction que d'habitude. Mais ce qui se passe, tout particulièrement avec la révolution scientifique des XVIIe et XVIIIe siècles, c'est que les dogmes chrétiens, notamment les arguments d'autorité, vont être plongés dans un acide, celui des Lumières et de l'esprit critique auxquels ils ne résisteront pas : du moins pas entièrement. Cela se fera en deux temps : d'abord de Descartes à Hegel et avec les Lumières, qui sont pour une bonne part, une sécularisation de la religion chrétienne ; puis avec la philosophie contemporaine, de Schopenhauer jusqu'à Heidegger, qui coïncide avec une sécularisation de cette première sécularisation. On peut le voir chez Nietzsche dans ce qu'il appelle la critique du nihilisme.



Mais une fois que l'on a tout déconstruit, que reste-t-il ? Eh bien ce qui va apparaître n'est rien de moins que la sacralisation de l'humain, qui n'est pas pour autant idolâtrie, mais la conviction que les seules raisons qui méritent que l'on risque sa vie ne sont plus Dieu, la Patrie ou la Révolution, mais bien les êtres humains eux-mêmes. Le sacré s'incarne dorénavant dans les proches, et aussi le prochain qui est le contraire du proche, celui qu'on ne connaît pas, comme en témoigne l'humanitaire. Nous assistons à l'émergence d'un sacré à visage humain qui requiert une spiritualité d'un autre type. Lequel ?
La philosophie, disait Hegel, c'est notre temps saisi par la pensée. Notre époque appelle un humanisme d'un genre nouveau. Non plus l'humanisme des Lumières, de Voltaire et de Kant, qui était un humanisme de la raison et des droits, mais un humanisme du coeur et de la transcendance de l'autre. Bref, de l'amour. Nous vivons un tout nouvel âge de l'humanisme. C'est une révolution comme il en arrive peu, peut-être une fois tous les mille ans.

 

 

Voici la thèse que soutient avec talent un philosophe que je respecte infiniment, mais qui me paraît être trop optimiste, hélas ! Car notre époque ne dessine pas le visage de cet humanisme du coeur et de la transcendance, à l'heure où rarement la violence n'a été aussi présente, ni l'égoïsme si  habituel, ni le goût du profit si prononcé. Et l'on sait d'autre part que l'humanitaire, sous des dehors très estimables, n'est pas toujours dénué d'intérêts moins avouables et que le droit d'ingérence conduit le plus souvent à la catastrophe. Finalement, à écouter ce très sympathique philosophe, nous ne ferions rien d'autre que de revenir au vieux précepte chrétien : aimez-vous les uns, les autres. Mais cela fait vingt siècles que l'on s'y emploie sans grand résultat.

 

 

  

De Luc FERRY à  lire : 

 

La sagesse des mythes  chez  Plon
La tentation du christianisme  ( avec Lucien Jerphagnon ) chez Grasset
Quel avenir pour le christianisme ( avec Philippe Barbarin ) chez Salvator

Combattre l'illetrisme ( 2009 ) chez Odile Jacob

La révolution de l'amour. Pour une spiritualité laïque ( 2010 ) chez Plon

 

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15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 09:53
Ma lettre au Père Noël - 2021

Cher Père Noël,

Cette lettre est la dernière que je t’écris pour la simple raison que les hommes ont décidé de t’oublier et qu’il est grand temps, après des années de fidèle service, que tu ailles enfin te reposer sur ta planète, non loin du petit Prince qui veille à protéger sa rose, comme tu rêves  aux  moments que tu as consacrés avec tant d’amour aux enfants. Il semble que tu aies été le grand-père idéal, celui que l’on consultait parfois lorsqu'un chagrin venait assombrir nos pensées. Nous savions que tu comprenais tout, que tu pardonnais tout, et que tu descendrais subrepticement déposer au pied de la cheminée les présents auxquels nous aspirions en secret. Les adultes d’aujourd’hui considèrent que tu as fait ton temps, que tu n’es plus à la mode, que les sapins, les crèches, tout cela est à reléguer dans les oubliettes. Dorénavant, ce sont les parents qui emmènent les enfants choisir leurs cadeaux dans les grandes surfaces. Si bien que les surprises sont également passées de mode. D’ailleurs, le mot de Noël disparaitra bientôt du vocabulaire, remplacé par le « fantastique décembre » ou quelque formule de ce genre qui ne ressemble en rien aux aspirations de jadis, lorsque tu venais nous visiter sur ton char lunaire  conduit par tes huit ou dix rennes.

 

Tout change, cher Père Noël. La grand-mère, que je suis, tente de s’habituer à ces bouleversements qui affectent la plupart des domaines et plus précisément ceux de la sensibilité et de la poésie. On me moquait de croire en toi, malgré mon âge, et de t’écrire chaque année une longue lettre pleine d’affection. Mais comment envisager un avenir où plus rien d’essentiel, plus rien ne perdurerait dans un univers réduit aux seules exigences matérielles. Cela m’afflige plus que je ne puis l’exprimer. Oui, le monde est devenu un bal masqué (le masque n'est-il pas d'actualité ?) où chacun cache ses désirs  parce que ce qui compte est ce qui se négocie. Et comme on ne négocie ni les rêves, ni les secrets, ceux-ci sont inévitablement condamnés à l’oubli. On tourne d’ailleurs la page avec un indicible mépris. Le matériel a pris la relève, c’est la fête de la satisfaction immédiate. Nous sommes loin de ton univers voilé par les nuages, où les étoiles affichent délicatement leur douceur nocturne, où l’on imagine mille paysages, mille architectures savantes et précieuses.  

 

Oui, la page se tourne, inexorable. Ravalons nos larmes et nos regrets. La fête se poursuit sur un autre tempo. Il y aura sans doute des rires, de la bonne chair et de bons vins. On oubliera le sapin illuminé, les santons coulés dans le pur imaginaire, les chants de Noël, les petits souliers alignés, les cloches qui sonnaient à la volée, ta visite secrète et nocturne, la lettre que nous écrivions avec tant de soin et sans rature et, peu à peu, le temps faisant son ouvrage, on t’oubliera, comme on oubliera d’inscrire l’essentiel en lettres étoilées.

Armelle


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8 décembre 2021 3 08 /12 /décembre /2021 09:33
Pompéi ou l'apocalypse selon Pline le jeune

Quel est l'événement qui inspira à l'apôtre Jean la description si précise de l'Apocalypse ? La question s'est posée et il n'est peut-être pas irréaliste d'établir un rapprochement entre le récit des Evangiles et le désastre survenu dans le sud de la péninsule italienne peu de temps auparavant...

 

Voici le Vésuve, autrefois verdoyant de vignes ;
Ici, le raisin doré a coulé dans les barils.
Voici la montagne que Bacchus aima plus que les collines
de Nisa, sa patrie ;
Sur cette montagne, aujourd'hui, les Satyres dansent.
Elle fut la maison de Vénus préférée à Sparte,
Ce lieu était illustre parce qu'il portait le nom d'Hercule.
Tout gît, enseveli sous les flammes et le terrible incendie !
Les dieux eux-mêmes n'auraient pas voulu que ceci leur soit attribué !

 

Ainsi parle le poète Martial dans un épigramme célèbre rédigé en l'an 88 de notre ère, relatant la terrible désolation et l'anéantissement de deux cités prospères : Pompéi et Herculanum le 25 août 79, après qu'une pluie de feu et de lave se soit abattue sur elles, sous l'effet d'une éruption d'une telle violence que le conduit volcanique fut déplacé et la morphologie du relief modifié pour acquérir celle qu'on lui connaît aujourd'hui.


Ce 25 août, à l'aube, on dit qu'une lumière sale éclairait la ville de "Misène" où demeuraient Pline l'Ancien et son neveu Pline le Jeune. La terre avait tremblé si fort durant la nuit que personne, dans la belle villa patricienne, n'avait fermé l'oeil. Soudain, la mer s'était retirée loin et des poissons avaient échoué sur les sables. Du côté du volcan, une nuée noire effrayante, puis des traînées de flammes et une épaisse fumée s'étaient mises à dévaler les pentes à la vitesse d'un torrent. Le spectacle était fascinant et l'oncle, saisissant l'importance de l'événement en train de se produire, avait demandé que l'on armât un bateau afin d'observer le phénomène de plus près. Victime de sa curiosité, il mourra asphyxié par les gaz dans les bras des deux esclaves qui l'accompagnaient, alors que son neveu, plus prudent, contemplait le spectacle à 30 km de là, voyant le cône du volcan se soulever et une colonne de cendres et de gaz, comme le tronc d'un arbre immense, s'élever jusqu'à 26 km d'altitude, créant des explosions en rafales et un grondement ininterrompu.

 

C'est l'historien Tacite qui demandera à Pline le Jeune de décrire les jours funestes dont il avait été le témoin, faisant de lui le seul et unique historien officiel de ce qui est considéré aujourd'hui comme l'une des éruptions les plus violentes de l'histoire et, de ce témoignage, le plus ancien document de volcanologie. Et qu'écrit-il en 106 après J.C. dans ses deux lettres adressées à Tacite, alors que l'univers s'assombrissait alentour et qu'il percevait les cris de ceux qui mouraient sous un déluge de pierres incandescentes ?  " Je pourrais me vanter qu'au milieu de si affreux dangers, il ne m'échappa ni une plainte ni une parole qui annonçât de la faiblesse ; mais j'étais soutenu par cette pensée déplorable et consolante à la fois que tout l'univers périssait avec moi. "
Lorsque la lumière reparut trois jours plus tard, le jeune homme découvrit un paysage inconnu, comme si tout ce qui l'environnait avait été recouvert d'un immense suaire gris et qu'il ne restait plus du volcan, jadis haut de près de 2000 mètres, que le rebord. Celui-ci sera rehaussé de 90 m lors de l'éruption de 1944 et s'élève aujourd'hui à une altitude de 1276 mètres.


Pendant dix-sept siècles Herculanum et Pompéi et leurs populations vont reposer sous cette couche de cendres, comme pétrifiées, figées à un moment précis de leurs activités et de leurs vies, n'existant plus que dans les souvenirs relatés par l'historien latin. Des fouilles seront entreprises de façon désordonnée dans un premier temps ; puis, à la vue de l'importance des découvertes, se mettra en place une organisation plus contrôlée qui permit à notre monde moderne de voir ré-apparaître, devant ses yeux subjugués, cette grande cité de Pompéi qui s'étendait sur 3 km environ, prospère, dynamique, riche de grandioses édifices publics, de temples, d'un théâtre et d'un amphithéâtre, d'avenues, de maisons particulières, d'échoppes et de boutiques, après qu'elle ait dormi intacte, à l'écart du monde vivant, sous ses sept mètres de cendres.


Cette apocalypse qui, en quelques heures, avait rayé de la carte deux villes splendides, les enterrant vives sous le feu de ses nuées ardentes, a-t-elle influencé Jean l'évangéliste, lorsqu'en 95, à Patmos, soit seize ans après l'événement, il écrivait : " Il se fit un grand tremblement de terre et le soleil devint noir comme un sac de crin, et la lune devint comme du sang. Et les étoiles du ciel tombèrent sur la terre, comme un figuier, agité par un grand vent, jette ses figues vertes. Et le ciel se retira comme un livre qu'on roule ; et toutes les montagnes et les îles furent ôtées de leur place. "


Si rien ne permet d'affirmer quoi que ce soit, on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement entre le texte de l'historien et celui de l'apôtre. Alors même qu'une autre hypothèse nous vient à l'esprit : cette éruption volcanique, par son ampleur et ses conséquences, ne nous rappelle-t-elle pas ce que furent, plus proches de nous, les fins atomiques d'Hiroshima et de Nagasaki ? Et l'apocalypse, qui hante toujours l'imaginaire de l'homme, si elle se produisait, ne risquerait-elle pas de ressembler à cette pluie de feu et de cendres dépeinte par le témoin ?  " Déjà sur ses vaisseaux volait une cendre plus épaisse et plus chaude, à mesure qu'ils approchaient ; déjà tombaient autour d'eux des éclats de rochers, des pierres noires, brûlées et calcinées par le feu ; déjà la mer, abaissée tout à coup, n'avait plus de profondeur." (  La mort de Pline l'Ancien racontée par Pline le Jeune )

 

Car si les séismes causés par la nature peuvent être terribles, ceux, dont l'homme menace l'homme, pourraient se révéler plus effroyables encore... Pensons aux armes chimiques, par exemple.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Pompéi ou l'apocalypse selon Pline le jeune
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Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

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