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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 09:16
Donne-moi des fils où je meurs de Maud Jan-Ailleret

« Donne-moi des enfants, des fils, des filles, des mômes, des kids, des gosses. Donne-moi des enfants ou je vais finir par crever ». Laure implore son mari et le ciel, elle veut un enfant à n’importe quel prix, quitte à en mourir. Laure est une femme encore jeune, elle n’a que trente-sept ans, mais elle n’arrive pas à procréer. Fille d’une famille aisée, belle et intelligente, elle exerce un métier valorisant, est mariée avec Antoine, beau et riche garçon descendant lui aussi d’une famille aisée. Ils se sont connus à la faculté, sont nés tous les deux dans les beaux quartiers de la rive gauche parisienne, se sont mariés  jeunes, ont construit chacun une belle carrière, se sont beaucoup amusés, ont beaucoup fait la fête et quand ils ont pensé à assurer leur descendance, ils étaient déjà moins féconds. 

 

Après trois fausses-couches inexpliquées, ils entreprennent le cheminement des familles souhaitant ardemment peupler leur arbre généalogique et leurs vieux jours : analyses diverses, examens de plus en plus complexes, recours éventuels à l’adoption. Mais les délais de réponse sont toujours longs, il faut attendre, attendre et encore attendre… et les résultats sont généralement décevants. Laure n’en peut plus, elle est au bord du gouffre, Antoine s’enfonce dans son boulot et le couple vacille. Alors, elle change de vie en s’inscrivant à un cours de théâtre, essaie de se reconstruire, de trouver une nouvelle raison de vivre, d’oublier son problème. Mais la vie, elle, ne se fie pas toujours au désir et au désespoir de ceux qu’elle habite …

 

Maud Jan-Ailleret a connu des problèmes similaires à ceux qu’elle décrit dans son récit, elle peut ainsi donner beaucoup de véracité à son texte, emporte le lecteur au plus profond de son désespoir et au  plus fort de ses folles espérances. Elle projette son texte comme un cri, un hurlement de mère privée de son enfant, alors qu’elle voudrait le délivrer comme une mère qui donne naissance à son enfant. Ce texte m’a ému et même parfois fait vibrer tant il semble écrit dans l’urgence, la précipitation, car il faut toujours courir devant le temps pour ne pas dépasser les limites, notamment celle de l’âge de la procréation. Et, surtout, dans ce texte, j’ai trouvé beaucoup, beaucoup d’humanité, cette qualité qui manque si souvent à notre société actuelle. Tout ce que Maud raconte ne parait pas seulement vrai, mais est vrai : les grandes tablées à la campagne, la marmaille qui piaille sans cesse, le désir d’enfant, les douleurs, les espoirs, les faux espoirs, le regard des autres, les remarques maladroites, la solitude et le parcours inhumain dans les laboratoires, cliniques et hôpitaux. Le lecteur reste en permanence aux côtés de Maud, il voudrait lui tenir la main, lui dire qu’un jour elle aura un enfant.

 

Denis BILLAMBOZ


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31 mai 2021 1 31 /05 /mai /2021 07:48
Le silence des bois de Maureen Martineau

Contrairement à toutes les années précédentes, Lorie n’a pas accompagné sa mère pour leur traditionnel séjour en camping sauvage dans une forêt de Haute-Mauricie, au Québec, non loin de La Tuque. Et ce séjour solitaire a tourné au drame, sa mère a été trouvée assassinée. Lorie n’accepte pas les conclusions bâclées de la police locale, elle décide donc, l’année suivante, de se rendre sur place en espérant rencontrer des témoins que la police n’a pas interrogés et même pas identifiés. Elle se met en route par un beau jour de fin d’été avant l’arrivée du froid et à la fin de la période infestée de moustiques. 

 

Elle n’est pas la seule à converger vers cette destination, deux touristes, une blonde et une brune, ont décidé de faire une excursion en kayak dans le secteur ; André Caillas, un gardien de réserve, vient y prendre un nouvel emploi ; Mikona et sa fille Sylvette, deux Indiennes, ont, elles, un compte à régler dans le secteur. Lorie emprunte le taxi de Sylvain Hook pour rejoindre le lieu de son campement au plus profond de la forêt, à proximité d’un lac sur lequel croise à bord de son canot le détective Morneau, celui qui a instruit l’affaire du meurtre d’Agathe, la mère de Lorie. L’espace est immense et pourtant on se croirait dans un huis clos, les acteurs du drame qui va se nouer sont tous là, il ne manque que l’ours affamé, lien entre les personnages qui ne se connaissent pas tous.

 

Les deux Indiennes ont minutieusement préparé leur vengeance mais des grains de sables se glissent dans la belle mécanique du complot qu’elles ont ourdi : Lorie ne devait pas être là, elle ne devait pas être agressée, le policier ne devait pas venir la secourir. La machinerie s’enraie, les faits s’enchaînent, les Indiennes accomplissent leur vengeance, Lorie pense mieux comprendre le meurtre de sa mère … Mais, une autre agression a été commise dans le même secteur et une victime survivante pense reconnaître l’agresseur qui pourrait être coupable d’autres méfaits. Cette histoire, qui démarre assez lentement, et laisse momentanément filer l’attention du lecteur, s’accélère bientôt, les événements s’enchaînent, sont de plus en plus violents, de plus en plus cruels, de plus en plus bouleversants. Cette aventure est à la mesure des espaces qui la comporte, je l’ai ressenti jusqu’au fond de ma mémoire car, en 2018, j’ai eu la chance de séjourner dans une pourvoirie sur les bords d’un petit lac à proximité de La Tuque. Je conserve un souvenir impérissable de cette forêt à la fois inquiétante et magnifique. Je conçois très bien l’intensité que cette histoire peut prendre dans un tel contexte. Si vous prévoyez de séjourner au Canada, n’hésitez pas à faire le détour par ce coin perdu de Haute-Mauricie, les paysages y sont splendides et la nature quasi originelle. Vous sentirez peut-être le souffle d’Agathe sur votre nuque, elle vous guidera sous la sombre canopée et vous expliquera peut-être ce que devrait-être la justice des hommes.


Denis BILLAMBOZ


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24 mai 2021 1 24 /05 /mai /2021 08:22
El Curandero de Paul Vanderstappen

Au Chili, Pablo, un Belge marié à une Chilienne, a assisté au transfert des cendres de son amie Gloria décédée beaucoup trop jeune. Il était l’un des témoins de son mariage. De retour en Belgique, il voudrait écrire sa vie pour lui rendre hommage, mais il n’y arrive pas, les mots se défilent comme s’ils étaient bloqués derrière une lourde porte restant obstinément coincée par une pierre aussi pesante que celle qui lui écrase l’estomac. Il consulte un psychologue qui essaie de le sortir de l’ornière, le ramenant sans cesse vers ses chers disparus, morts trop tôt eux aussi comme s’il l’avait abandonné. Le praticien lui demande de faire revivre ses morts pour qu’il puisse évacuer les cauchemars qui l’assaillent régulièrement et le paralysent devant la page blanche. « Ne pensez-vous pas qu’il serait temps de déterrer tous ces morts ? ».
 

 

En réanimant ses souvenirs, il fait progressivement son deuil et libère son esprit du poids qui le paralysait, si bien que, désormais, il peut écrire son hommage, mais il reçoit alors un mot de son psychologue lui dévoilant que sa thérapie n’est pas complète. « Vos aventures au Chili ne sont pas terminées : ce pays vous est redevable de quelque chose. ». En quelque sorte, il doit boucler la boucle ouverte à Vina del Mar quand il prenait des notes sur le carnet qu’il a égaré dans un café, sous le regard de la caissière. Il retourne à Vina del  Mar, retrouve la caissière et le petit carnet oublié et celle-ci l’envoie vers Gabriel, le gardien du musée et de la mémoire de Pablo Neruda, qui lui fait comprendre comment reprendre confiance en soi et comment  domestiquer les mots. Il doit devenir El curandero, celui qui soigne. Il lui montre le chemin du maître : « Je vois, peut-être cherchez-vous trop à les contrôler, à vouloir leur faire dire ce que vous n’arrivez pas à retrouver. Pablo Neruda expliquait qu’il faut laisser venir les mots ; simplement être là pour les accueillir… ». Avec Luisa, Gabriel et Pablo Neruda, il retrouve la confiance perdue depuis trop longtemps, devient le curandero de ses maux et sait désormais qu’il peut écrire l’histoire de son amie Gloria.

 

Ce roman est rédigé avec une grande justesse, on voit que l’auteur a exercé un métier en rapport avec les mots, il les choisit toujours avec une vive attention pour les glisser avec soin là où ils doivent être. Il mène son texte comme une véritable analyse psychologique, suivant son patient au fil des séances pour l’amener vers la résilience qui lui ouvrira les portes de l’écriture, le sortant du cruel dilemme dans lequel il était coincé : « Entre deux mondes, celui des morts et celui des vivants. Je me sens piégé… ». Quand Gabriel a ouvert les portes du musée dédié à Pablo Neruda, j’ai vu « Le facteur », employé éponyme du film dédié à Pablo Neruda alors qu’il était en exil en Italie, et j’ai entendu cette musique que l’auteur semble énormément apprécier et que j’ai écouté des centaines de fois quand j’étais encore étudiant : « El condor pasa … ».


Denis BILLAMBOZ


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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 08:17
39,4 de Philippe B. Grimbert

Dans ce roman, Philippe B. Grimbert déambule avec son héros et ses lecteurs par les rues et dans les lieux parisiens où se rencontrent les bobos. Il quitte peu la capitale qu’il parcourt à partir de la Butte aux Cailles où réside François son nouvel héros. François est un cadra « bien conservé » qui travaille dans une des grandes entreprises qui règnent sur le monde des nouvelles technologies de l’information. Le cap de la quarantaine émousse son désir pour sa femme qu’il finit par quitter. Il vogue alors de fille en fille jusqu’à ce qu’une petite jeunette lui jette à la figure qu’il est bien trop vieux pour qu’elle envisage une aventure sérieuse avec lui. L’âge devient alors un véritable problème : « il puait de l’âge comme d’autres puent du bec ». Il essaie alors toutes les combines existantes pour essayer de paraître plus jeune et surtout de s’affranchir de la dictature des ans trop prégnante dans les entreprises issues des nouvelles technologies. 

 

Après avoir perdu un procès pour faire changer son état civil, il tente avec son avocat et un cadre supérieur de son entreprise de créer un projet permettant de conserver l’apparence physique d’un jeune et de remplacer son âge civil par son âge biologique maintenu assez bas par des tripatouillages scientifiques plus ou moins scabreux. Il devient vite l’icône du programme mais la gloire ne l’effleure que peu de temps, il est un beau jour confronté à ce qui peut subvenir à n’importe qui, n’importe quand, un accident. Alors sa vision du monde et de ceux qui l’occupent change radicalement, une autre vie commence pour lui…

 

Dans ce texte écrit dans un style fluide que la richesse du vocabulaire ne réussit pas à encombrer, l’auteur manie avec aisance l’ironie en usant abondamment de la terminologie branchée employée dans le monde des entreprises de pointe et dans l’univers des bobos. Il souligne ainsi l’artifice de la démarche de son héros qui s’intéresse beaucoup plus à son paraître qu’à son être comme il s’intéresse davantage au paraître des filles qu’il drague qu’à leurs qualités. Une façon métaphorique de dénoncer la vacuité intellectuelle de notre société qui ne se réfère qu’à l’image et aux chiffres sans chercher à savoir ce que masquent les images ni d’où proviennent les chiffres que les médias assènent à longueur de journée.

 

Le programme « HumanProg » initié avec ses deux amis pour créer un être nouveau aux qualités esthétiques inégalables, à leur docilité et à leur efficience, a ramené à ma mémoire la fameuse « Eve future » mise en scène par Villiers de l’Isle-Adam dans son célèbre roman ou encore à l’épouse morte, inventée par Georges Rodenbach dans «Bruges la morte». On peut supposer que Philippe B. Grimbert a cherché à rejoindre les « Illusionnistes » par delà les ans mais je suis plutôt convaincu qu’il essaie avec toute son ironie de mettre en garde les lecteurs contre les dérives de la société du chiffre et de l’image. Chaque étape de la vie comporte ses joies et ses peines, ses angoisses et ses douleurs, que d’autres aléas viennent encore perturber. Que chacun accepte son âge en profitant de tout ce qu’il peut apporter ! Le mien me permet de tirer une telle conclusion en prolongement de cette lecture.


Denis BILLAMBOZ


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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 09:27
Entre les mains de Juliana Leite

Cette lecture me rappelle celle de « Fado Alexandrino » d’Antonio Lobo Antunes, que j’ai faite il y a bien longtemps. J’ai retrouvé, dans ce texte, cette même façon de déstructurer en racontant simultanément, par bribes, plusieurs histoires qui se mêlent, se mélangent, se rejoignent pour façonner l’intrigue principale du roman en laissant le soin aux lecteurs d’assembler ces diverses parcelles d’histoires. Juliana Leite va peut-être moins loin qu’Antonio Lobo Antunes qui peut changer de sujet ou de narrateur à l’intérieur d’une même phrase ; elle, elle reste au moins quelques lignes sur le même événement, la même description, le même personnage, mais, en contrepartie, elle va plus loin dans l’anonymisation textuelle et les personnages ont très rarement un nom ;  ils sont le plus souvent définis par une caractéristique ou une fonction. De même, elle ne nomme jamais les lieux, seuls les bus sont bien identifiés par le numéro de leur ligne, le lecteur sait seulement qu’il s'agit du marché, de l’hôpital, du logement quitté, du chalet loué pour les vacances. C’est ainsi qu’elle reconstitue, en mêlant les époques, en naviguant d’un lieu à l’autre, en évoquant un personnage et puis un autre, la vie de Magdalena, une jeune créatrice de tapisseries qui se retrouve dans le coma à l’hôpital après avoir été renversée par un autobus. Elle insère dans son récit, en italique, des petits passages qui évoquent le séjour de l’accidentée à l’hôpital, les traitements subis par la patiente, sa convalescence, sa vie avant l’accident, le retour à la maison, la rééducation, l’avenir qui s'offre à elle. Ce roman, c’est le long chemin emprunté par les victimes d’un accident grave avec son lot de souffrances, d’espoir, de bonnes nouvelles, de doute et de séquelles à surmonter, à oublier ou peut-être à accepter pour vivre avec. Il évoque aussi l’énorme élan de solidarité déployé par l’entourage de la jeune fille : les tantes (les trois sœurs), le meilleur ami, l’employé de banque, les copines, toute une petite société évocatrice des classes populaires brésiliennes qui conjugue très bien débrouille et générosité.

 

"Entre les mains" est une histoire simple comme en naissent de nouvelles, hélas, chaque matin, mais aucune n’est racontée avec une telle empathie dans un tel style. Juliana est une grande écrivaine, elle possède un art très affuté de la narration en interprétant son texte par bribes - « Mais tu aimais bien, tu aimes toujours, les histoires racontées par petits bouts…» - en ne se consacrant qu’aux impressions, aux ressentis, aux personnages, aux lieux, tout le reste n’est qu’accessoire. Le lecteur ne ressent que ce que la malade éprouve, ce que son entourage ressent et craint. Ces petits faits, mis bout à bout, constituent un tableau à la fois sensuel et réaliste de la société brésilienne de notre époque. Accident, incident, suicide ? Le sujet n’est que sous-jacent dans ce récit en couleur où l’orange apporte régulièrement son chatoiement au fil des pages et même une odeur lorsque le fruit s'étale au marché sur le stand du marchand voisin de la jeune tapissière. Bleu aussi dans la collection de scarabées de la jeune fille. Un texte chatoyant comme les couleurs d’un défilé carioca un jour de carnaval. Une histoire de reconquête des mains, les mains qui servent aussi bien à tisser qu’à écrire, « Tisser et écrire, deux choses qui se font avec les mains ». Magdalena devra donc « Utiliser ses mains pour survivre. »


Denis BILLAMBOZ

 

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3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 09:12
La malédiction des mots d'Evelyne Guzy

 

Descendante de familles juives ayant subi les terribles épreuves qui leur ont été infligées tout au long du XXe siècle, Evelyne Guzy confie sa plume à une narratrice anonyme pour raconter la morbide épopée de ses ancêtres à travers l’Europe trop souvent antisémite. Elle a choisi la fiction car les sources qu’elle possède, ou qu’elle dépouille dans de nombreux gisements d’archives, laissent quelques béances dans la biographie de ces aïeux, de même qu’elle n’a pas écrit à la première personne, sous le nom d’Eva qui figure dans le roman. L’auteure anonyme raconte donc la vie des aïeux d’Eva/Evelyne dans une fiction très proche de la réalité. Elle veut décrire la vie de sa famille en mémoire de ceux qui sont morts dans les différentes épreuves infligées au peuple juif au long de ce terrible siècle ; elle l'évoque également à l'intention de ceux qui doivent perpétuer la culture yiddish et surtout témoigner que les Juifs ne se sont pas laissés mener dans les camps comme des moutons à l’abattoir. Elle veut prouver, décrire, expliquer leurs combats, leur résistance, leur rébellion.

 

La narratrice raconte tout d’abord, l’histoire de ses grands-parents paternels venus de Pologne, de Czestochowa, là où se déroule le célèbre pèlerinage à la Vierge noire, là où le grand-père fabriquait des casquettes et comment ils ont fui avec la grand-mère issue d’une famille terrienne venue de la région de Vilnius. Le grand-père a quitté la Pologne après avoir défendu son pays les armes à la main malgré les mauvais traitements infligés par ses collègues militaires et après avoir assisté à quelques pogroms particulièrement sanglants. Il est arrivé à Charleroi où, après bien des épreuves, il a pu créer un commerce prospère jusqu’à ce qu’un résistant communiste lui dise de filer vite avant que les SS débarquent chez lui et l’embarquent pour un retour morbide en Pologne. Eva a peu de souvenir de ce grand-père falot, sans grande envergure apparente mais, lors de ses recherches, elle découvre un grand-père discret mais courageux et une grand-mère un peu rustre mais volontaire et tenace qui se sont battus ensemble, et avec détermination, pour exercer leurs activités commerciales et artisanales mais surtout pour donner la meilleure instruction possible à leur fils.

 

Ce fils, qui est leur seul enfant, a connu la débâcle au cours de laquelle, il a traversé seul la France du nord au sud après avoir égaré ses parents dans l’indescriptible cohue mais qui, revenu à la maison a pu poursuivre ses étude pour devenir un brillant ingénieur. Caché dans une institution religieuse catholique pendant la guerre, il en sort affecté d'une sorte de schizophrénie judéo-catholique qu’il conservera toute sa vie. Ayant épousé la fille d’un grand résistant juif, il a honte de ses parents petits commerçants médiocres, à son avis. Eva sera la petite-fille de son grand-père maternel beaucoup plus que celle du pauvre petit commerçant.

 

Le grand-père maternel, Juif de Pologne lui aussi, a vu sa famille décimée, il s’est engagé très tôt dans la résistance où il est devenu un personnage important, encore plus important après la guerre au moment d’écrire l’histoire mais seulement jusqu’à ce qu’un historien, juif et communiste, mette en doute la véracité des faits de résistance qu’il s’attribue. Eva ne pourra jamais découvrir la vérité, plusieurs témoignages non concordants circulent, chacun cherchant à exploiter la guerre, ses misères, ses morts et les faits glorieux pour étayer sa propre théorie et sa propre vision de l’évolution du judaïsme avec la création de l’état d’Israël. Eva a laissé des blancs dans son récit, ils sont peut-être encore plus importants que tout ce qu’elle a découvert car ils interrogent et, ainsi, évitent que l’oubli gomme ceux qui ont participé à cette terrible épreuve. Mais, avec sa petite-fille, elle pourra toujours témoigner que « Nous ne sommes pas des moutons qu’on mène à l’abattoir. Nous sommes un peuple de mémoire ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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26 avril 2021 1 26 /04 /avril /2021 07:51
Pourquoi je t'aime de Francis Huster

Après la rupture de son couple, Francis Huster s’interroge sur la séparation qui, finalement, brise toutes les unions quelle que soit leur nature. Tous les couples se séparent un jour sauf quand les deux personnes, qui le constituent, décèdent simultanément. Pour que tout soit bien clair, je tiens à préciser que ce que j’écris ici n’est que le fruit de ma compréhension de ce texte et du ressenti après ma lecture, rien n’est vérité démontrée, tout est très subjectif.

 

Dans l'ouvrage, Francis Huster dissèque l’amour qu’il a partagé avec une femme, un amour qui s’est effiloché, défait, anéanti dans le désert de l’incompréhension mutuelle. Ils n’avaient pas les mêmes attentes, les mêmes aspirations, ils n’avaient pas le même statut, la même expérience de la vie, ils voulaient explorer des chemins différents. Lui, dans une démarche progressive, cherche à comprendre ce qu’est l’amour, à se comprendre lui-même, à comprendre l’autre, à se faire comprendre à l’autre, aux autres, à se justifier, à expliquer pourquoi il a raison, à vider son sac d’un reste de  rancœur, à dire comment il s’est sacrifié pour tenter de  se donner raison.

 

Sa réflexion commence par une question  :  qu’est-ce qu’aimer ? Elle évolue ensuite par un exposé sur ce qui peut influencer la réponse : la force naturelle qui pousse l’homme à aller de l’avant, à aimer pour se reproduire, à assurer la pérennité de l’espèce ; l’éducation reçue - « J’accuse à la fois les parents, l’éducation – qu’elle soit civile ou religieuse -, de ne pas avoir su, dans la majorité des cas, nous apprendre à bien nous conduire » ; le rôle du destin qui fait se rencontrer deux êtres qui vont s’aimer pour toujours ou pour un bout de temps. Aimer, c’est cette alchimie qui résulte de la rencontre de deux personnes qui trouvent chacune dans l’autre, ce qui leur donne envie de vivre ensemble et de participer à la pérennité de l’espèce.  « Oui, aimer, c’est faire croire à l’autre que notre jardin secret, lui seul aura le droit de le connaître ».

 

Dans une écriture enfiévrée qui suinte encore  la souffrance de la rupture, Francis Huster explique ce qu’il pense de l’amour en général et de son amour en particulier. Il pose en préalable qu’aimer c’est d’abord s’aimer soi-même, qu’il est impossible d’aimer sans s’aimer soi-même. Il rapporte ensuite ce qu’il a compris, ce qui change entre deux êtres qui s’aiment et pourquoi l’amour fait changer. En passant du « vous » au « il », au « vous » pour accuser, au « il » pour prendre à témoin, prévenir, avertir, généraliser, il dissèque l’échec qu’il partage avec sa compagne, précisant que les lecteurs pourront en tirer quelque enseignement : « J’écris ce livre pour que les gens qui s'aiment puissent réussir ce que je n’ai pas su réussir, moi : savoir aimer ».

 

J’ai lu ce livre comme le récit d’une débandade amoureuse écrit par l’un des membres du couple essayant d’évacuer sa souffrance en l’étalant largement, mais aussi en accusant l’autre de ne pas l’avoir compris, de n’avoir pas su le comprendre, cela avec le souci et  la grandeur d’âme de dévoiler sa propre culpabilité. Et pour conclure,  je cite cette phrase qui ne manque pas de noblesse et d’abnégation : « La beauté de la vie, c’est de tout laisser derrière soi. Pour les autres. Par amour ». Que tous les amoureux en fassent bon usage !

 

Denis BILLAMBOZ


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19 avril 2021 1 19 /04 /avril /2021 08:15
La théorie du parapluie de Ralph Vendôme

Né à Beyrouth, résidant à Bruxelles depuis de longues années, Ralph Vendôme m’a fait découvrir avec ce recueil de nouvelles, Le Scalde, un éditeur que je ne connaissais pas encore. Ce premier recueil comporte une quinzaine de nouvelles relativement courtes qui mettent en scène des personnages ayant une expérience déjà conséquente de la vie ou au contraire des jeunes moins expérimentés mais nourris des connaissances plus actuelles. Une façon de faire cohabiter deux générations complémentaires, la première ayant notamment beaucoup de choses à apprendre à la seconde qui, elle, peut aussi apporter certaines connaissances liées aux technologies, mœurs, œuvres artistiques ou culturelles plus actuelles. 

 

L’auteur met en scène ces personnages dans des situations plutôt banales de la vie quotidienne, des scènes paisibles où se cachent cependant des failles, des lacunes, des absences, des frustrations, des rêves irréalisés, des attentes oubliées, des désespoirs acceptés. Des situations où brusquement un grain de sable grippe la machine et, comme un battement d’ailes de papillon déclenchant un ouragan en Mer de Chine, entraînent brutalement les protagonistes dans des chutes irrémédiables. La double culture méditerranéenne et nord-européenne de l’auteur se retrouve dans ses textes où de nombreux personnages viennent d’ailleurs, comme lui, avec leurs cultures et leurs mœurs dont ils nourrissent les histoires qu’il met en scène et en écriture. Une écriture qui ressemble à ses histoires, paisible, calme, tranquille, empathique, mais qui cache souvent des événements d’une cruelle réalité, voire d’une réelle violence.

 

Ce livre est un vrai lien intergénérationnel entre ceux qui jettent un regard en arrière sur la vie qu’ils ont vécue et ceux qui essaient d’imaginer la vie qu’ils vont construire. Ce sont aussi des nouvelles qui soulignent parfois, d’un vif trait de plume, les défauts de notre société comme celui-ci par exemple : « Son grand-père observe la scène avec satisfaction. Son petit-fils est gros, paresseux et poltron. « Mais il aime les filles, c’est déjà ça. »  Voilà qui est souligné en douceur mais  pique en plein de cœur de la cible sans esbroufes inutiles.

 

Denis BILLAMBOZ


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12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 08:13
La maison du Belge d'Isabelle Bielecki

Dans ce troisième tome d’une trilogie qui comporte « Les mots de Russie », évoquant les origines russes de son père, et « Les tulipes du Japon », racontant l’époque où elle travaillait dans une société nippone, Isabelle Bielecki raconte la vie d’Elisabeth, une femme qui lui ressemble étrangement, quand elle est tombée amoureuse d’un homme riche exerçant de nombreux mandats dans la sphère économique et financière bruxelloise. Un soir, en revenant chez elle, elle entre dans le logement de sa voisine et amie décédée, prise de nostalgie, elle lui rappelle la vie qu’elle menait quand elle vivait encore et la vie qu’elle mène maintenant qu’elle n’est plus là pour la soutenir et la conseiller.

 

La vie d’Elisabeth est  compliquée, elle a déjà vécu avec deux hommes, elle est mère de famille, elle a la cinquantaine mais elle vit seule, elle n’en peut plus, son corps demande de l’amour et son cœur de l’affection. Elle a besoin d’une présence, il lui faut un homme qui l’aime et la fasse vibrer. Un jour, un bel homme distingué, Ludo, l’accroche, il est riche et puissant, il s’intéresse à elle, Cupidon les réunit, leur histoire commence par de folles étreintes. Désormais la vie d’Elisabeth déborde, elle doit composer avec ses activités professionnelles de plus en plus accaparantes, son irrépressible besoin d’écrire et sa vie amoureuse et mondaine avec Ludo. Elisabeth sort d’un burn out et d’une longue période d’amnésie provoqués par un patron nippon très méprisant. Sa vie professionnelle dans cette société a été compliquée, elle l’a racontée dans l’opus précédent. Dans celui-ci, elle parle peu de son emploi si ce n’est pour dire qu’il devient de plus en plus accaparant et qu’il empiète davantage  sur le temps qu’elle pourrait consacrer à ses écrits ou réserver à son amant. 

 

Sa vie littéraire est la plus importante pour elle, c’est une activité nécessaire à sa reconstruction, un devoir envers son père décédé qui lui avait demandé d’écrire ses mémoires pour défendre sa cause et donner sa version de ce dont on l’accusait, soit les relations qu’il aurait eues pendant la guerre avec les Allemands alors qu’il était encore citoyen russe. Elle n’a pas pu écrire ce texte, elle était trop jeune pour comprendre les motifs qu’on la priait de soutenir. Et, depuis, elle culpabilise. Elle s’est lancée dans l’écriture d’un roman pour  rendre justice à son père et étouffer la culpabilité qui l’étreint de ne pas l'avoir fait plus tôt. Elle écrit aussi de la poésie et du théâtre qu’elle s’efforce de faire jouer sans grand succès.

 

Mais, c’est Ludo qui occupe la place principale dans ce livre, Ludo qui la sort dans les premières, l’invite au spectacle et au restaurant, l’emmène en vacances, en week-end, en croisière dans des résidences  de luxe. Ludo qui la comble physiquement. Ludo avec qui elle partage de véritables orgies bachiques. Ludo dont elle est le complément parfait. Mais, Ludo qui est aussi un grand manipulateur, lui laissant espérer le mariage sans jamais lui proposer, lui promettant son soutien éditorial sans rien faire dans ce sens, l'assurant d'un prêt dont elle ne verra pas le premier sou, etc.  Ludo qu’elle voudrait quitter mais elle ne le peut pas et il ne le veut pas. Ludo qui vieillit et décline irrésistiblement. 

 

Dans ce texte d’une grande densité, écrit comme dans l’urgence, Isabelle embarque le lecteur dans son histoire d’amour qui remonte à la surface, son enfance malheureuse avec une mère violente et méprisante. D’une écriture fébrile, passionnée, une écriture évoquant le tempérament slave avec tous les excès qu’il peut générer : sentiments débordants, réactions impulsives, passions exubérantes, amours subversifs, cuites phénoménales. Elisabeth est sortie de son angoisse et de son amnésie, mais elle est tombée sous  la coupe de son tempérament et dans les rets de son amant. Son amour peut mourir, sa carrière littéraire décoller, sa vie prendre un autre tour. Elle se raconte à Marina, son amie décédée qui ne peut, hélas, plus entendre ses confidences et lui proférer des conseils pleins de bon sens et surtout lui demander d’écrire, d’écrire encore et encore …


Denis BILLAMBOZ


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5 avril 2021 1 05 /04 /avril /2021 09:33
Les pas perdus du Paradis de Catherine Deschepper

 

Dans ce texte à la fois drôle, vif, alerte, truculent, émouvant, touchant, Catherine Deschepper évoque des problèmes graves, préoccupants, dramatiques, sans jamais sombrer dans la sinistrose démoralisante, ni l’angoisse d’un futur tragique ou même apocalyptique. La gravité de la situation, qu’elle décrit, ne disparait jamais derrière la drôlerie de la situation, au contraire, la cocasserie de cette aventure la rend encore plus réelle, plus concrète, plus sensible.

 

C’est une histoire de migrants et une belle histoire d’amour impossible entre deux adolescents de seize ans, un Français  et une Erythréenne cherchant un lieu de vie pérenne en Europe pour fuir son pays en guerre. Ils sont jeunes, Cupidon les foudroie de sa première flèche. Dans un contexte qui englobe la problématique des migrants, qui errent à travers l’Europe pour gagner la Grande-Bretagne, l’auteure juge préférable de prêter sa plume à Nathan afin qu'il conte lui-même sa rencontre avec Saïma. Leurs mères se connaissent, la jeune fille  fréquente la même école que lui et ses potes Nico, Ben et Tom. Tous les quatre apprivoisent peu à peu la jeune africaine qui essaie de s’intégrer le mieux possible à ce nouveau milieu. Mais, par un soir de pluie, la jeune fille sonne chez Nathan en pleurs, elle annonce que la police a arrêté sa mère et sa sœur et qu’elle s’est sauvée pour se réfugier dans la seule maison qu’elle connaît, celle de la famille de Nathan. 

 

La mère de Nathan héberge la fille pour la nuit en espérant que celle-ci leur portera conseil. Elle portera surtout conseil à Nathan et Saïma qui échafaudent un plan audacieux consistant à planquer la jeune fille chez la grand-mère de Nathan, en assurant la logistique de l’opération avec l’aide de leurs trois amis. Ils embarquent Mamynou, la grand-mère excentrique qui commence à perdre un peu la boule, dans cette téméraire aventure. Une folle épopée s'amorce. Par chance, la grand-mère et la jeune fille font bon ménage et deviennent très complices, mais les frasques de la grand-mère ne peuvent pas éternellement rester à l’écart des regards. Les trois amis doivent élaborer d’autres plans, faire face à de nombreux aléas imprévus et à la virulence de la police et de l’administration peu enclines à laisser des migrants roder dans le pays.

 

Les quatre amis vont déployer des trésors d’imagination et de débrouillardise pour que la jeune Erythréenne puisse rester en France où les tourtereaux pourraient poursuivre leur belle histoire d’amour. Leur imagination, leur intelligence, leur maturité forcent l’admiration des adultes qui finissent par se rallier à leur cause. Une plaisante histoire d’amour, de tolérance et d’amitié, une bonne réflexion sur l’acceptation étrangère et la cohabitation entre les générations, les jeunes pouvant aider les vieux qui les hébergent, les adultes pouvant écouter les jeunes qui, eux aussi, ont quelques idées … Et une histoire drôle et touchante, amusante et émouvante, un récit qui peut faire rire, sourire et mouiller les yeux.

 

Catherine Deschepper est née à Louvain-La-Neuve, l’année où naissait… Louvain-la-Neuve (Belgique). Elle est docteure en langue et littérature médiévales et enseigne la didactique du français aux futurs instituteurs. Elle intervient également en formation continue des enseignants et collabore à des projets de recherche en maîtrise de la langue.

Outre ses publications plus scientifiques, elle est co-auteure d’une collection de manuels destinés à proposer aux enseignants du primaire des activités pour développer les compétences orales des élèves (Ça te parle ? - Éditions Erasme, 2014).

Elle vit à Bruxelles.

 

Denis  BILLAMBOZ

 

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