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29 novembre 2021 1 29 /11 /novembre /2021 09:24
Bruges-la-morte de Georges Rodenbach

 

A propos de ce livre, Christian Berg parle de « pari illusionniste », cette école littéraire qui cherchait l’illusion de l’être perdu dans une forme quelconque de supplétif. Mais ce qui m’a personnellement  attiré vers ce livre, c’est tout d’abord la ville de Bruges qui attise ma curiosité depuis qu’elle faisait partie de mon programme d’études à la faculté des lettres. Cette ville, que j’ai enfin découverte passionnément quand j’ai atteint l’âge de la retraite, assouvissant ainsi cette vieille passion. Et, par la même occasion, cette lecture m’a fait découvrir un auteur dont je ne connaissais même pas le nom. En évoquant l’œuvre de Georges Rodenbach (1855-1898), une amie, lectrice assidue, a réveillé en moi la passion que j’ai pour Bruges, cette ville que l’écrivain a qualifiée de « morte » alors que, moi, je l’ai toujours considérée comme l’expression de la vitalité flamboyante d’une région qui toisait l’Occident médiéval du haut de sa puissance et de ses beffrois. J’ai donc voulu savoir ce que Georges Rodenbach avait trouvé.

 

Bruges-la-morte, ville éteinte coincée entre son opulence médiévale que j’ai fantasmée longtemps après mes études d’histoire médiévale et l’agitation touristique que j’y ai trouvée quand je l’ai enfin découverte. Bruges-la-morte, peut-être la Bruges évoquée par Baudelaire dans « La Belgique déshabillée », - « Ville fantôme, ville momie, à peu près conservée. Cela sent la mort, le Moyen Age, Venise, les spectres, les tombeaux. Une grande œuvre attribuée à Michel Ange – Grand Béguinage. Carillon. Cependant Bruges s’en va, elle aussi. » Un cadre idéal pour planter le décor du drame qu’il se proposait d’écrire, une ville qui pouvait s’identifier à l’être adoré qu’Hugues Viane avait perdu cinq ans avant de s’installer dans ce décor. L’auteur prévient le lecteur dans son avertissement, il a choisi cette ville : « …afin que ceux qui nous liront subissent aussi la présence et l’influence de la Ville, éprouvent la contagion des eaux mieux voisines, sentent à leur tour l’ombre des hautes tours allongée sur le texte. »

 

Un jour, au hasard de l’une de ses promenade vespérales, Viane rencontre une femme en tous points semblable à son épouse décédée, il la suit jusqu’au théâtre où elle est danseuse, l’installe dans un appartement et l’admire comme il admirait son amour disparu. « Et c’est si bien la morte qu’il continuait à honorer dans le simulacre de cette ressemblance, qu’il n’avait jamais cru un instant manquer de fidélité à son culte ou à sa mémoire. » Mais l’habitude érode les apparences de la ressemblance, l’admiration s’étiole peu à peu… La Vivante n’était destinée qu’à faire survivre la Morte, tant qu’elle était à distance, mais quand elle avait voulu se confondre avec elle, sans même le savoir, elle l’avait détruite définitivement car elle ne pouvait pas prendre sa place. « La ressemblance est la ligne d’horizon de l’habitude et de la nouveauté. » La résurrection, la réincarnation, la pérennité sont impossibles, elles sont du seul domaine de Dieu qui est l’unique maître dans ce roman empreint de religiosité ; et l’illusion s’est évanouie quand le double a voulu se fondre dans son original comme quand « l’Eve future » de Villiers de l’Isle-Adam a voulu suppléer son modèle.

 

Roman d’une grande sensualité qui donne un visage humain à la ville pour l’identifier à la femme perdue qu’« Il (l’)avait mieux revue, mieux entendue, retrouvant au fil des canaux son visage d’Ophélie en allée, écoutant sa voix dans la chanson grêle et lointaine des carillons », dans une écriture élégante, poétique, lyrique, qui soutient le drame et accompagne sa montée, représentative de son époque au contour du XIXe et du XXe siècles. Même si la « mélancolie de ce gris des rues de Bruges où tous les jours ont l’air de Toussaint », inonde ce roman d’une brume chère aux auteurs de ce mouvement littéraire, Bruges restera toujours, pour moi, une ville magique aux charmes comparables seulement à ceux qui parèrent la belle que Viane cherchait dans son double. Et avec Pierre Selos je me souviens :

 

« Et j'entendais le carillon de Bruges

Le carillon de Bruges

Monter dans le matin

Et j'entendais le carillon de Bruges

Le carillon de Bruges

Au lointain »

 

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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22 novembre 2021 1 22 /11 /novembre /2021 08:47
Les étés de Jeanne de Nicole Marlière

 

Jeanne est une jeune Belge choyée par ses parents qui l’ont inscrite dans une institution privée pour suivre ses études. C’est une bonne élève qui séduit le plus beau garçon de la classe et mène une vie heureuse et insouciante. Elle sort progressivement de l’adolescence en conservant toute sa fraîcheur, sa spontanéité, son naturel  joyeux et son envie de dévorer la vie à pleines dents. Elle est de la même génération que moi, nous avons connu les mêmes idoles de l’écran, les mêmes chanteuses et chanteurs, nous avons dansé des slows langoureux, cette éternité de tendresse et de bonheur hors du temps et du monde dans les bras d’une personne du « sexe qu’on n’a pas » comme disait à cette époque une chanson de Guy Béart. 

 

Comme pour de nombreux jeunes, les changements se manifestent souvent quand la routine scolaire et la surveillance des professeurs disparaissent l’espace d’un été. C’est donc pendant les vacances scolaires 1962, 1963, 1964, au début des fameuses sixties, que la vie de Jeanne bascule. C’est à cette époque qu’elle va quitter sa famille pour la première fois, prendre un peu d’indépendance, vivre libre, gagner un peu d’argent, découvrir le monde de la nuit avec ses bars, ses dancings, danser des rocks effrénés, des slows langoureux dans les bras d’adolescents à la découverte de l’autre sexe. Elle entre ainsi dans le monde des grands qui lui apparait plein de paillettes, de musique et de joie de vivre. C’est aussi  l’âge où se nouent les premières amourettes sans conséquence mais bientôt les amourettes deviennent plus sérieuses, plus pérennes et se transforment vite en amour pour la vie. Jeanne vit ces changements à cent à l’heure en toute insouciance sans se rendre compte qu’elle bascule progressivement dans le monde des adultes où elle sombre brutalement comme de nombreuses jeunes filles trop naïves et trop candides pour  l’affronter sans courir des risques qu’elles ne maitrisent pas suffisamment. Alors, les vacances changent brusquement, il lui faut désormais penser à son avenir, trouver des solutions aux problèmes auxquels elle doit faire face avec son amoureux. L’insouciance s’est muée en urgence, en nécessité, en besoin…
 

Dans un texte d’une grande poésie, certains passages sont de véritables vers, Nicole Marlière raconte comment cette jeune fille insouciante est devenue l’espace de quelques étés une femme responsable, capable d’affronter la vie avec ses joies et ses malheurs. Un roman initiatique à l’usage des jeunes filles trop candides et peut-être un ouvrage à l’usage des parents qui laissent leurs adolescentes démunies face aux dures réalités de l’existence.


Denis BILLAMBOZ


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8 novembre 2021 1 08 /11 /novembre /2021 09:10
La femme de l'autre rive de Roger Faindt

 

Dans ce roman, Roger Faindt nous conte l’histoire de Lucien, un jeune Bisontin habitant le quartier Villarceau dans la rue où j’ai travaillé pendant les dernières années de ma carrière professionnelle. En 1936, Lucien est un jeune homme modeste qui a eu la chance de recevoir deux héritages qui l’ont dispensé de travailler pour gagner sa vie, mais nullement de militer dans un groupe de révolutionnaires pour défendre la cause des moins bien lotis, notamment des ouvriers exploités par le patronat toujours avide de gains plus importants.

 

Ce roman est aussi un roman d’amour car Lucien aime les belles filles qu’il courtise assidument comme Anita, la jeune musicienne pas compliquée qui accepte volontiers de partager son lit sans autre forme d’engagement, ou comme les belles espagnoles qui croisent le chemin du jeune Don Juan : Estrella,  la fière Catalane émigrée à Besançon ou Elena la belle Andalouse qu’il rencontre lors d’une mission sanglante lors de la guerre civile espagnole. Peut-être que la femme idéale, qu’il recherche au cours de ses hésitations amoureuses entre les deux Ibères, résiderait dans une synthèse des trois femmes qu’il honore dans ce roman.

 

Ses élans amoureux sont aussi fortement marqués par son engagement politique. Lucien considère Estrella comme une bourgeoise fidèle aux phalangistes et Elena comme une franquiste à laquelle il a sauvé la vie lors d’un raid contre sa famille à Balaguer. Il met ses idées en pratique, l’auteur raconte comment il s’est engagé à plusieurs reprises dans les Brigades internationales pour lutter contre les fascistes. Ce roman est aussi un texte politique et militaire démontrant la violence et la cruauté du conflit qui oppose souvent des amis ou des membres d’une même famille comme Jean Ferrat l’a chanté dans sa magnifique chanson : « Maria ». L’auteur insiste fortement sur l’engagement politique de Lucien, tant dans la lutte contre le patronat exploiteur que contre les fascistes conquérants.

 

Mais le fil rouge de ce livre reste la musique, la musique jouée sur une guitare en suivant une partition d’un auteur espagnol de préférence. Ce texte est une véritable  anthologie de la musique espagnole pour guitare. On y croise tous les grands musiciens ibériques : Rodrigo, Albéniz, de Falla, Granados et bien d'autres avec une liste des meilleurs morceaux qu’ils ont écrits pour la guitare, l’instrument dont joue magnifiquement Lucien et Estrella et dont Elena a elle aussi joué avant de se consacrer, en bonne Andalouse, à la danse. L’auteur lui-même joue de cet instrument.

 

In fine, un roman très ambitieux : une histoire d’amour aux allures de tragédie grecque, un regard sans concession sur la guerre civile espagnole, une page de culture sur la musique de ce pays et, pour moi, une balade pleine de nostalgie sur les chemins que j’empruntais pour me rendre au boulot au début de ce siècle.


Denis BILLAMBOZ
 


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1 novembre 2021 1 01 /11 /novembre /2021 08:33
Les couleurs de la peur d'Isabelle Fable

 

Dans ce recueil Isabelle Fable propose dix nouvelles où le monde actuel se mêlerait, dans certaines circonstances, à des univers moins cartésiens, des univers qui échappent à notre raison, des univers plus ou moins fantastiques, fantasmagoriques, comme la nouvelle dans laquelle l’héroïne séduite par un beau jeune homme se retrouve captive dans un château médiéval où elle subit quelques tourments avant de réussir à s’évader et à se venger. Elle passe du monde puérile d’aujourd’hui à un monde gothique, violent, terrifiant, angoissant avant de revenir dans notre monde plus calme et plus serein mais peut-être avec un souvenir de cet épisode terrorisant. On pourrait aussi évoquer la jeune fille inquiétée par un promeneur indélicat qu’elle réussit à enfermer dans un placard qu’elle ferme hermétiquement comme Jeanne Moreau dans « La mariée était en noir », soit le passage d’un monde d’adolescente révoltée contre sa mère à celui de victime potentielle d’un pseudo psychopathe. 

 

Plusieurs nouvelles sont construites sur ce principe : une scène banale de la vie courante est brusquement perturbée par un événement irrationnel, étrange, qui conduit le héros aux frontières de la mort sans jamais, ou presque, la franchir, avant de le ramener sous des cieux plus cléments. Ainsi, le jeune homme qui prépare son mariage avec la fille du gardien du château, est brusquement assailli par un monstre aux deux visages : un géant débile et un chien empaillé. Il est quasiment étouffé quand la fille le sauve et le ramène vers des temps plus propices pour lui et celle qu’il doit épouser. Ce thème de la mort tutoyée me rappelle un précédent roman d’Isabelle dans lequel elle évoque toutes les personnes de son proche entourage qui sont décédées brutalement. J’ai eu l’impression de voir dans ces nouvelles comme un refus de la fatalité de la mort qu’elle dénonçait déjà dans son précédent ouvrage. Je me souviens de ces deux vers :

 

« Ecrire pour évacuer la douleur

. Ecrire pour conjurer la mort. »

 

La violence et l’irrationalité de certaines scènes peuvent émouvoir ceux qui ne sont pas, comme moi, des lecteurs réguliers de la littérature fantastique. Mais, l’écriture d’Isabelle les rassurera vite, elle est élégante, fluide, riche de mots rares et ornée de formules de style toujours judicieusement placées. L’auteure n’étale jamais l’horreur pour l’horreur, ne cherche pas comme certains à écœurer le lecteur mais seulement à donner toute sa dimension fantastique aux scènes qui font vivre ses nouvelles. Moi, j’ai bien aimé l’angoisse qu’elle crée en utilisant les jeux de double, voire de triple. Un homme d’âge mûr est pris d’une réelle panique quand il croise dans le métro un homme qui pourrait être lui quand il avait une vingtaine d’années de moins. Un jeune homme accompagne la fille qu’il aime bien à la fête où il est vite perturbé par deux autres filles qui semblent être l’une et l’autre un double de son amie mais chacune avec un handicap. Le recueil s’achève sur un texte moins étrange mais plus bouleversant encore, il raconte comment une jeune fille retourne sur sa terre natale en Afrique où sa grand-mère l’a purifiée à jamais, elle l’a excisée et infibulée. Et si l’horreur au quotidien était plus violente que l’horreur distillée dans la fiction littéraire.
 

Denis BILLAMBOZ


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Les couleurs de la peur d'Isabelle Fable
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25 octobre 2021 1 25 /10 /octobre /2021 08:58
Et si Notre-Dame la nuit ... de Catherine Bessonart

Notre-Dame de Paris, là où la France se regroupe lorsque les événements sont particulièrement dramatiques. Km 0 du réseau routier national. Km 0 de l’histoire tricotée avec habilité par Catherine Bessonart. Là où Thomas, un peintre inconnu, découvre un matin que les neuf statues qu’il a accepté de peindre pour un étrange commanditaire ont été décapitées au cours de la nuit. L’énigme générée par cette offense destructrice échoit sur le bureau du Commissaire Bompard, c’est le début d’une affaire qui prend rapidement une ampleur beaucoup plus dramatique. Des jeunes femmes sont elles- aussi retrouvées privées de leur chef  dans divers endroits de la capitale, des filles qui n’ont aucun rapport entre elles, mais les lieux où sont retrouvés les corps, eux, semblent bien choisis pour une raison tout à fait significative.

 

Bompard et son équipe se livrent à une batterie d’investigations ne laissant aucune piste inexplorée, analysant le moindre indice, se penchant sur le plus petit détail, élaborant toutes les hypothèses semblant concorder avec les éléments dont ils disposent. Mais, le coupeur de tête semble plus rapide que les policiers qui ne font que courir après ses sinistres exploits. Il faudra à Bompard le concours de son psychologue pour explorer son moi le plus intime, le plus profond, pour rechercher dans son passé, sa prime enfance, les événements dramatiques que ces décapitations évoquent de façon de plus en plus prégnante au fur et à mesure que l’enquête progresse et que l’assassin étête. Cette sinistre vague de décapitation l’entraîne curieusement vers son passé, plus précisément vers son enfance, comme s’il était personnellement concerné. « C’est curieux, mais chaque fois que je découvre quelque chose le concernant, je suis surpris au début, et très vite çà me devient familier ».

 

Bompard c’est un peu Maigret, Maigret interprété à la télévision par Bruno Cremer, il a comme lui la même lenteur un peu lourde de l’homme qui réfléchit en marchant, la même façon de respirer les lieux, d’essayer de s’immiscer dans la tête du tueur, de le comprendre, de trouver ses motivations, ses failles, ses rancœurs, les haines qui ont pu l'inciter à l’action. Mais Bompard n’est pas le Maigret serein qui vit auprès d’une femme aimante qui prend soin de lui, c’est un homme divorcé d’une femme dont il n’arrive pas à se séparer, inquiet, angoissé, qui porte un lourd passé qu’il ne parvient pas à extraire de sa mémoire. Il est suivi par un psychologue …. C’est un Maigret d’un autre temps, vivant dans un autre contexte, dans notre période d’angoisse et d’inquiétude. « Mais cette fois, c’était différent : c’est l’autre qui venait vers lui, l’aspirait ».

 

Catherine Bessonart propose un polar en équilibre entre les  vieux polars de notre jeunesse, les sixties et les seventies, et ceux plus contemporains où les policiers sont souvent proches des coupables, où justiciers et malfrats ne sont pas forcément dans des camps opposés. Une bonne lecture pour meubler vos heures de bronzette sur la plage des vacances.

 

Denis BILLAMBOZ


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18 octobre 2021 1 18 /10 /octobre /2021 08:17
Au revoir Lisa de Françoise Houdart

 

Lisa, née dans le sud de la Belgique, près de la frontière française, au milieu des années cinquante, est traductrice en allemand. Elle voyage beaucoup pour son métier et voit peu sa mère, Eugénie, qui l’a élevée seule depuis l’âge de dix ans car le père de l’enfant a quitté le domicile conjugal à cette époque. Un soir, un violent orage anéantit le tilleul tutélaire qui a abrité une bonne partie de son enfance et projette sa mère dans un état de choc qui nécessite son admission à l’hôpital. Lisa la veille et profite de cette occasion pour essayer de renouer avec elle le dialogue qu’elle n’a plus qu’au téléphone. Elle n’a jamais pu comprendre pourquoi son père est parti, pourquoi il n’est jamais revenu, bien que sa mère, qui regarde toujours par la fenêtre, semblait guetter son retour.

 

François Houdart nous conte l’histoire de cette famille à trois voix, celle d'Eugénie qui dévoile comment, jeune maman, elle acceptait les écarts conjugaux de son mari jusqu’au jour où une convocation, émanant de la police, invite celui-ci à se rendre au poste pour répondre de ses agissements à l’endroit d’une jeune mineure tombée enceinte de ses œuvres. Folle de rage, elle l’avait jeté dehors, il avait filé et n'était jamais revenu, bien qu'il ait beaucoup écrit. Sa mère étant dans le coma, Lisa fouille sa chambre et trouve les fameuses lettres envoyées par le père en même temps que les cartes postales qu’il lui adressait et qui sont toujours alignées sur la cheminée. A travers ces lettres, elle découvre la version des faits présentée par Auguste, son père, qui reconnait ses infidélités, raconte sa fuite en France pour éviter les poursuites et les tentatives qu’il a faites pour renouer avec sa mère mais surtout avec elle, sa petite Lisa. Mais Eugénie s’est opposée à toutes ces tentatives et a refusé le divorce qui n’était pas admis dans son milieu à cette époque. Aussi, a-t-il refait sa vie autrement.

 

Lisa donne à son tour sa version des événements ayant marqué sa jeunesse, son enfance sans père, les quolibets de ses camarades de classe, le refus de sa mère de répondre à ses questions, les points d’interrogation qui restent après avoir entendu quelques éclats de voix entre les adultes… Et, surtout, après avoir lu et relu les lettres du père et avoir entendu la version de la voisine. Aussi  écrit-elle une lettre à son père pour tenter de découvrir son vrai passé et éclairer ses origines réelles qui lui semblent  ténébreuses.

 

Ce roman est le type même d’une histoire devenue de plus en plus commune depuis que la procréation dépend de moins en moins des aléas sexuels. On y retrouve  les problèmes qui font les choux gras des avocats et des psychologues : le divorce possible ou non, les ruptures, l’adultère, l’infidélité, l’amour passionné, l’amour qui s’en va, la pression sociale et familiale. Tout ce qui contribue au grand malaise qui détruit de nombreux couples. C’est aussi un texte sur l’écoute, la tolérance, la compréhension, le pardon, ce qui peut éviter de pousser sous le tapis des secrets, des rancœurs, des regrets, des remords et même de la haine, ingrédients redoutables  qui pourrissent  à jamais la vie d'innombrables familles.


Denis BILLAMBOZ


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11 octobre 2021 1 11 /10 /octobre /2021 09:16
Mes trente glorieuses d'Anne Gallois

Dans ce livre (roman, biographie, témoignage ?), Anne Gallois raconte la vie d’une fille née au creux de la guerre, en 1942, un peu trop tôt pour faire partie de la marée du babyboom qui a envahi  les institutions quand elle a déferlé à l’école notamment, mais ailleurs aussi. Margot, cette gamine ne trouve pas sa place dans le creux d’une sororité de six filles, coincée entre les plus grandes et les plus petites, toutes plus belles qu’elle, elle en est convaincue. Sa tignasse rousse et ses taches de rousseur, stigmatisées par ses camarades, ne font qu’accentuer son mal être et son envie de se révolter contre tout ce qui peut  la contraindre. Elle refuse toutes les règles d’où qu’elles émanent, se sent constamment  humiliée et éprouve le besoin de se distinguer, de n’importe quelle manière, pour montrer qu’elle existe, devenant vite  insupportable.

 

L’histoire de cette fille, c’est celle d’une petite bourgeoise provinciale née dans une famille de commerçants nantis de Nevers, même si le père a encore la terre de la ferme familiale collée sous les semelles. Les parent sont rigoureux, catholiques, pratiquant avec ferveur, plutôt fachos comme on disait à cette époque. Les filles sont scolarisées à l’école des bonnes sœurs, elles ne peuvent pas se mêler aux enfants des prolos, c’est trop dangereux, ils transmettent de drôles d’idées. Dans ce texte, Anne Gallois brosse le portrait d’une famille bourgeoise type, très ressemblant à celui que les révoltés de soixante-huit caricaturaient pour dénoncer les inégalités sociales, économique, politiques …

 

L’histoire de cette gamine, de cette famille, percutent la grande Histoire que Paris Match met en image chaque semaine à sa une et que Margot achète pour son père. L’auteure rythme habilement son récit avec ces images brossant ainsi un portrait de la France des « Trente glorieuses » et même du monde. C’est la période de la reconstruction européenne après la catastrophe de la deuxième guerre mondiale, du babyboom, de la croissance économique, de l’invention du cinéma en couleur et du cinémascope, c’est l’apparition d’une nouvelle forme musicale, des quarante-cinq tours… Tous ces changements s’accompagnent de la création d’une élite née dans l’image : les stars du cinéma et idoles de la chanson. Les poètes sont relégués dans le monde confiné des intellos pendant que les nouvelles vedettes inondent les médias notamment la une de Paris Match, le fameux « choc des photos… ».

 

Pour moi ce livre est un exercice de nostalgie appliquée, j’ai vécu à cette époque, je suis un peu plus jeune que Margot, moins vieux serait plus juste, mais je n’étais pas du côté des nantis, j’avais les semelles pleines de terre. J’ai connu cette France dont on a conservé deux faces seulement : les bourgeois cathos et fachos d’une part et, d’autre part, les prolos cocos. Cette France qui  s’affrontait dans les élections et les débats politiques hauts en couleurs qui les précédaient. Margot et Anne ont navigué dans cette France bipolaire passant de l’un à l’autre des bords sans toujours bien comprendre les motivations de chacune des parties avec surtout l’envie, et le besoin, d’en découdre, d’exister, de bousculer l’ordre établi quel que soit le chemin à emprunter. Merci Anne pour ce grand moment de nostalgie, ce survol de la première moitié de notre vie et, comme chantait une idole devenue icône nationale, 

« Souvenirs, souvenirs
Vous revenez dans ma vie
Illuminant l'avenir
 

…».


Denis BILLAMBOZ


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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 08:48
Les 9 vies d'Ezo de Jean-Marie Darmian

 

Ce livre pourrait être la parfaite illustration de ce que fut, au début du XXe siècle, le flux migratoire des Italiens du nord vers la France où ils ont fondé une communauté soudée, courageuse, travailleuse, entreprenante, dure au mal. Certes, elle dut faire face à de nombreuses humiliations et vexations avant de s’installer durablement dans son nouveau pays où elle a créé pratiquement toutes les entreprises du bâtiment et des travaux publics qui ont édifié la France du XXe siècle, celle du béton armé ou précontraint, celle des grands immeubles, des ponts, des autoroutes, etc…

Ezio, né en 1915, est le fils de Giovanni et Gesuina Baziana qui se sont installés dans la région bordelaise au début du XXe siècle. Le père a travaillé dur avec l’aide de son épouse pour charrier des blocs de pierre depuis la carrière jusqu'aux divers chantiers locaux. Ils avaient un cheval et pouvaient ainsi choisir leurs chantiers et leurs clients et travailler pour leur propre compte. Leur petite entreprise prospérait jusqu’au jour où un malheureux télégramme rappela à Giovanni qu’il était toujours citoyen italien et qu’il devait participer à la défense du pays contre l’envahisseur austro-hongrois. Ezio n’était qu’un nourrisson que sa mère emmenait avec elle dans  les charrois qu’elle a effectués seule pendant que son mari se battait sur le front piémontais. Après la guerre, Giovanni, toujours aussi imaginatif et entreprenant, constitue progressivement une petite fortune en se lançant dans une nouvelle technologie : le béton précontraint qu’il convoie lui-même sur  les chantiers de ses collègues bâtisseurs. Mais l’âge d’or ne durera pas ; lors de sa première sortie à la mer avec sa nouvelle automobile dont il est si fier, il est foudroyé par une hydrocution en plongeant dans l’eau froide dès son arrivée sur la berge. 

Ezio n’est encore qu’un gamin de douze ans, un brillant élève, le meilleur du canton. Il décide alors qu’il ne sera pas instituteur comme le sien le voudrait, ni patron de l’entreprise conservée par la mère et  un contremaître, mais médecin pour comprendre comment son père a pu décéder si brutalement. Il entreprend et réussit les études nécessaires puis installe son cabinet où il s’investit auprès des  plus pauvres, sachant mieux que quiconque d’où ils viennent. Mais Ezio n’en n’a pas fini avec l’Histoire. Lors d’un séjour dans sa famille italienne, il doit fuir précipitamment en empruntant un itinéraire périlleux, pour échapper aux Chemises noires mussoliniennes qui voudraient l’enrôler prestement et l’envoyer tout aussi vite sur le front d’Abyssinie. Il réussit son expédition et demande rapidement la nationalité française, ce qui n’est pas la meilleure façon d’assurer sa sécurité. En 1943, ses collègues de l’Ordre des médecins, le désigne comme « volontaire » pour le funeste STO, mais il avait sans doute le tort d’être étranger. Malgré toutes ses démarches et rebuffades, il doit rejoindre Ratisbonne (Regensburg en allemand), au confluent du Danube et de la Regen, où il est affecté dans les usines Messerschmitt chargées de la fabrication du premier avion militaire à réaction. Un site ultra secret !

Ses malheurs ne font alors que commencer ; il subit un traitement extrêmement sévère, il est même condamné à mort, sauvé in extrémis par le vieux médecin allemand qu’il assiste pour maintenir un minimum de vie chez les prisonniers travaillant dans cette immense usine souterraine. Là, il va connaître un événement terrible dont la description l’a beaucoup ému : le gigantesque bombardement des usines Messerschmitt par les Alliés. Son biographe raconte comment il l’a vécu. Par ailleurs, j’ai lu, il y a très longtemps, un livre  « Chasseurs dans le soleil » de John E. Johnson, un ancien pilote de chasse britannique qui évoque ce bombardement lors duquel il a couvert les bombardiers qui déversaient leur mortelle cargaison sur sa tête et celle de mon père qui était lui aussi prisonnier de guerre dans cette même ville mais dans une autre entreprise. Il m’a souvent raconté la violence de ce bombardement et l’angoisse qu’ils éprouvaient, lui et ses camarades, chaque fois que les sirènes signalaient l’approche de nouvelles vagues de largueurs de mort. La guerre est souvent aveugle et frappe souvent au hasard, ce n’était l’heure ni pour Ezio ni pour mon père.

Lire, c’est faire des rencontres avec des auteurs, des éditeurs, des distributeurs et parfois se faire rencontrer, dans un même texte, des gens qui ne se sont jamais rencontrés et qui ignorent même l’existence de ceux avec qui on les met en scène. Vous comprendrez que, pour moi, ce livre véhicule une émotion particulière.


Denis BILLAMBOZ


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20 septembre 2021 1 20 /09 /septembre /2021 07:48
Diagnostic à haut risque de Patrick Guillain

 

2002, Françoise chercheuse à l’Institut Pasteur navigue entre Hong-Kong et Hanoï pour participer à l’éradication de l’épidémie de la fièvre de Canton (une épidémie inventée par l’auteur en s’inspirant de celle du SRAS qui a sévi notamment en Asie entre 2002 et 2004). Elle est intriguée par le comportement de certains variants qui se diffusent de façon très différente  selon les villes où la fièvre se propage. 2015, Samuel et Romain participent à une mission sanitaire dans le cadre de l’épidémie causée par le virus Ebola en Guinée. Samuel a conservé quelques sentiments à l’intention de Maud en détachement provisoire à l’OMS à Genève, chercheuse à l’institut de Veille Sanitaire. Elle a repris les résultats des recherches de Françoise et voudrait les approfondir en se rendant en Asie pour rencontrer ceux qui ont participé à la lutte contre le virus lors de cette épidémie. Elle conforte les conclusions de Françoise, fait part de ses soupçons à Samuel qui, lui aussi, poursuit ses recherches en rapport avec l’Institut Pasteur. Ses résultats, confrontés à ceux de Maud, l’inquiètent fortement.

 

Au cours d’un déplacement vers le nord de la Guinée, Samuel et ses collègues disparaissent  subitement, ne serait-ce  pas une action politique en relation avec l’épidémie ? Les services secrets français sont sur les dents, les querelles, qui les opposent, ne font qu’empirer. Maud, qui entend les retrouver, se lance alors dans une quête d’indices, ne voulant croire que Samuel et ses collègues soient morts ou disparus. Sur cette base, Patrick Guillain noue une intrigue très pointue où les virus jouent un rôle essentiel. Ceux qui, aujourd'hui, suivent l’actualité sanitaire la comprendront d'autant mieux après avoir lu ce livre. Et ceux qui croient que la covid s’est échappée d’un laboratoire de Wuhan trouveront quelques arguments pour défendre cette hypothèse. L’auteur est lui-même microbiologiste, il a participé à la lutte contre Ebola dans de nombreux pays, il connait bien le sujet, son roman est très crédible, même s’il laisse une part nécessaire à l’imagination.

 

Il y a une certitude à retirer de ce livre, au cas où nous l’aurions oublié, certains virus, certains microbes, certaines bactéries, certains composés chimiques sont de véritables armes de destruction massive ou sélective. Elles ont été et sont encore  largement utilisées dans des conflits régionaux et pour  faire disparaître des opposants trop encombrants. Les terroristes ne sont pas les seuls à en user. Néanmoins les services secrets s’étonnent de cette disparition mystérieuse, car aucun mouvement subversif n’a été signalé dans la région depuis un bon bout de temps. Alors, il faut bien échafauder des hypothèses : demande de rançon, volatilisation volontaire, élimination pure et simple, certaines puissances politiques n’hésitent pas à le faire, tout comme certaines puissances financières. Patrick Guillain le démontre avec beaucoup de crédibilité.


Denis BILLAMBOZ


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13 septembre 2021 1 13 /09 /septembre /2021 08:41
Voyage avec mon âne dans les Cévennes de Robert Louis Stevenson

 

« Avec l’avènement de la randonnée pédestre et le retour à la nature, l’épopée de Robert Louis Stevenson a fait l’objet, ces dernières années, de très nombreuses publications ». Les Editions de Borée en proposent une nouvelle mais pas une de plus, une autre, une différente, un magnifique ouvrage grand format illustré de plus de deux cents documents d’époque : photographies, cartes postales, notamment, choisis et commentés par Jean-Marie Gazagne et Marius Gibelin. Un magnifique ouvrage, un vrai beau livre !
 

Cet itinéraire est devenu l’un des chemins de randonnée fétiche de la Fédération française de randonnée pédestre, il est parcouru par de très nombreux marcheurs, à tel point que cette fédération a édité un guide spécifique à l’intention de ceux qui souhaitent l’emprunter. Récemment, j’ai aussi lu un recueil de récits de voyages de Francis Navarre (De l’Hexagone considéré comme un exotisme) parmi lesquels figure son périple sur les pas de l’écrivain marcheur. Stevenson n’est pas un aventurier chevronné, l’auteur du propos introductif le présente comme «un jeune homme très « spleen », souffreteux, beau parleur, un peu hâbleur mais surtout quelqu’un qui semble assez mal dans sa peau».  Il m’est surtout apparu comme un grand novice en matière de randonnée pédestre, il connaît mal l’itinéraire qu’il souhaite emprunter, il n'entend rien aux ânes et encore moins à leur conduite, il ne sait pas charger sa monture, pas davantage préparer un paquetage nécessaire et pas trop encombrant. Alors, évidemment, le démarrage est laborieux. Le chargement de l’ânesse s’écroule ou blesse la bête qui traîne les pattes. Il s’égare, fait des détours inutiles mais il est courageux et obstiné, il ne recule nullement devant la difficulté et finit, grâce aux conseils de braves gens rencontrés au cours de son périple, par trouver un rythme de croisière compatible avec ses prévisions. Malgré ses faiblesses pulmonaires, il n’hésite pas à dormir au clair de lune, même sous la pluie battante, affrontant le risque de rencontres avec des animaux ou des vagabonds pas tous toujours bien intentionnés. Il lui fallait une certaine détermination pour affronter ces sentiers peu carrossables, les rencontres hasardeuses et les intempéries.
 

Il démarre son périple dans le Velay à Le Monastier sur Gazeille pour cheminer en direction du sud entre le Gévaudan et le Vivarais et rejoindre les Cévennes et Alès. Douze jours de marche au rythme de Modestine, l’ânesse qu’il a achetée juste avant de partir. Il arrêtera celui-ci un peu avant son terme à Saint-Jean-du-Gard, l’ânesse étant trop fatiguée pour le terminer dans les délais impartis par son compagnon de route. Stevenson décrit quotidiennement sa journée : les paysages qui l’enchantent, les rencontres plus ou moins conviviales qu’il fait, les aléas du voyage, les nuits en plein air ou à l’auberge, les petites villes et villages qu’il traverse, la faune et la flore, les légendes, les faits historiques, les personnages plus ou moins célèbres qui ont laissé une trace dans la mémoire collective. Il consacre une place importante à la religion, notamment au contraste entre le pays catholique du nord et le protestantisme en pays camisard. « D’un seul coup son récit devient plus descriptif, il y met tout son cœur et narre les épopées des Camisards avec une certaine emphase ». Le protestant écossais ne comprend pas très bien les catholiques, il se sent plus proche de ses coreligionnaires protestants. Le vocabulaire de l’époque s’harmonise bien avec les descriptions de l’auteur et leur confère une certaine saveur. « Les filles deviennent belles, le paysage lumineux, bref, il revit et il lui tarde de rejoindre ses amis ». Ce périple semble avoir eu de réelles vertus thérapeutiques sur Stevenson qui repart plein d’enthousiasme vers d’autres cieux après avoir oublié un amour inaccessible sur les chemins cévenols. Cette nouvelle édition, toute en images,  est une belle réussite et, plus qu’une lecture, une plongée au coeur des paysages, des villes et villages que l’auteur a traversés, une rencontre avec les personnes qu’il a croisées.

Denis BILLAMBOZ


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