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24 novembre 2021 3 24 /11 /novembre /2021 10:00
Venise et les écrivains

 

Elle les a inspirés presque tous, les poètes et les écrivains, venus des quatre coins du monde pour que leurs mots disent à leur tour ce que cette muse unique au monde ne pouvait manquer de leur dicter. La littérature vénitienne commença, il y a plus de sept siècles, dans une geôle génoise : c'est là qu'en 1295 Messire Marco Polo, citoyen de Venise, croupit en attendant sa libération et trompe son ennui en couchant par écrit le récit de son épopée en Orient qui le mena jusqu'à la cour du grand Khan, empereur des Mongols. C'est ainsi que naît "Le livre des merveilles". Depuis lors, les écrivains vont se suivre sans se ressembler, fascinés par la cité et les mystères qu'ils y devinent. On pourrait presque - parodiant le titre d'un récent ouvrage - écrire Venise ou la tentation de l'écriture. Chacun d'eux aura sa propre vision de la Sérénissime. Ainsi Dante, fasciné par celle infernale de l'Arsenal, Petrarque séduit par les institutions et la beauté de la cité des eaux, un mirage qui tient ses promesses, Commynes éblouit par le Grand Canal et ses palais qu'il décrivait : " la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde, et la mieux maisonnée". Il est vrai que le mirage vénitien a de quoi enflammer l'imagination. Peu de temps après lui, Montaigne sera saisi par le spectacle de la place Saint-Marc, l'Aretin qui, arrivé à Venise en 1527 et tient son nom de sa ville natale Arezzo - y rédigera et y fera imprimer "Le maréchal " et "La courtisane" qui figurent parmi les comédies les plus réussies du XVIe siècle. L'Aretin sut, en effet, utiliser de manière vivante la langue dite "vulgaire" et la mettre au service d'une indéniable liberté de pensée et d'action. C'est à partir de cette époque que Venise devient un centre important de l'édition du livre, ne comptant pas moins de plusieurs centaines d'éditeurs auxquels, désormais, une foule d'auteurs vont proposer leurs manuscrits.

 

Mais c'est plus précisément le théâtre qui passionne les Vénitiens. Il y a pléthore de spectacles et presque tous sont des produits du cru. Son plus illustre représentant sera Carlo Goldoni, auteur prolifique, qui introduit dans la tradition populaire son sens aigu de l'observation et ses personnages hauts en couleurs, comme son "Arlequin, valet de deux maîtres" qui peut être considéré comme l'exemple type du divertissement vénitien de l'époque. Un autre orfèvre en la matière sera Giacomo Casanova (1725 - 1798) qui, entre deux rendez-vous galants, trouvait le temps de rédiger d'intéressants mémoires, tandis que Goethe viendra y rêver un moment mais préférera Rome à la Sérénissime et que Shakespeare y mettra en scène son "Othello" et "Le marchand de Venise".

 

L'ère du libertinage achevée, c'est une Venise tout différente, passée aux mains des Autrichiens après le traité de Campoformio (1797) que les romantiques vont découvrir. La cité des merveilles est à l'abandon, les splendeurs des siècles précédents sont oubliées, les lampions de la fête permanente éteints, Venise est exsangue. Mais cette cité funèbre n'en reste pas moins attirante. Chateaubriand y vient en 1806 et écrit : "que ne puis-je m'enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée, dans cette ville des poètes, où Dante, Pétrarque passèrent". Lord Byron, qui y séjourna plusieurs années et y mènera une existence fort tapageuse, fera passer dans son oeuvre, principalement dans "Childe Harold et Beppo", la noire et magnétique poésie de la cité lagunaire. Les Anglo-Saxons, qui se plaisent lors de leur voyage d'études artistiques à faire halte à Venise, seront nombreux à la décrire. Ce sera le cas d'Elisabeth et Robert Browning, de Charles Dickens et, plus particulièrement, de l'historien d'art John Ruskin qui, le premier, dans "Les pierres de Venise", disserte longuement sur l'architecture gothique de la ville. Madame de Stael trouve Venise éblouissante, George Sand, qui y vit des amours tumultueuses avec Alfred de Musset à l'hôtel Danieli, nous plonge dans la douceur des clairs de lune sur le Grand Canal, comme le fera Théophile Gautier. Taine et Stendhal, ainsi que les frères Goncourt, ne seront pas en reste pour écrire des pages élogieuses sur les incomparables beautés de Venise et de sa lagune, alors même que Henry James avec "Les carnets d'Asper Jorn" et "Les ailes de la colombe" l'élève au rang de mythe littéraire. Quant à Gabriele d'Annunzio, il lui consacrera quelques-unes de ses plus belles pages. D'autres verront la mort s'y profiler. C'est Balzac qui, en 1837, écrit : "cette pauvre ville qui craque de tous côtés et qui s'enfonce d'heure en heure dans la tombe". Ce thème de l'inévitable disparition sera repris par Barrès et Zola, ce dernier notant que ce qui a fait sa force, son isolement au milieu des flots, fera demain sa faiblesse et sa mort. Et nous en venons à  "La mort à Venise", titre du roman de Thomas Mann, celui qui communique au plus haut point ce sentiment de lente désagrégation. La quête funèbre de Gustav von Aschenbach illustre un des aspects de Venise les plus sombres et les plus désenchantés.

 

Plus proches de nous, à l'aube du XXe siécle, on croise dans les calli le souvenir de Marcel Proust dont j'ai déjà parlé (voir mon article : Proust et Venise), Henri de Regnier qui y rédige "L'Altana ou la vie vénitienne", André Suares et son "Voyage du condottiere", Ezra Pound et son "Cantos", Ernest Hemingway et son "Au-delà du fleuve sous les arbres" qui aimait séjourner dans l'île de Torcello ou consommer un montgomery (cocktail à base de martini) au Harry'bar au bord du Grand Canal. Il y a, d'autre part, parmi les célébrités, James Hadley Chase et son "Eva", Daphné du Maurier et "Ne vous retournez pas", Paul Morand, l'homme pressé qui ne dédaignait pas s'y attarder et rédigea son "Venises", Marcel Schneider et "La fin du Carnaval", Hugo Pratt et sa "Fable de Venise", Frédéric Vitoux qui l'évoque dans "Charles et Camille", enfin André Pieyre de Mandiargues et Philippe Sollers, sans oublier Jean d'Ormesson et "La douane de mer", qui ne passait pas une année, je crois, sans aller y ressourcer son imaginaire. La belle ne manque pas d'admirateurs, elle que certains virent semblable à un vaisseau à demi englouti dans les eaux, d'autres comme une inépuisable et impérissable inspiratrice à laquelle ils ne cessent de rendre vie et jeunesse par la grâce et la ferveur de leurs mots.

 

Pour lire l'article sur Proust à Venise, cliquer sur son titre : 

 

Marcel Proust à Venise

 

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Venise et les écrivains
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30 octobre 2021 6 30 /10 /octobre /2021 09:12
Un itinéraire en poésie

 

Si quelqu’un me posait la question : quels sont les ouvrages que vous souhaiteriez laisser après vous comme ceux qui vous expriment le mieux, je répondrai sans hésitation mes recueils de poésie, c’est-à-dire l’ensemble des textes que j’ai écrits depuis mon adolescence jusqu’à ces dernières années, et dont j’ai réuni les plus significatifs sous le titre "Profil de la Nuit". La poésie marque un tracé, aussi sensible que celui enregistré lors d’un électrocardiogramme, de cette voix intime qui ne cesse de murmurer en nous. Certains ont parlé d’une petite musique intérieure. Il y a de cela, c’est en tous cas notre façon personnelle de nous ré-approprier le monde, de l’humaniser selon nos propres critères, de le rendre conforme à cette part de nous-même qui a cheminé en poésie comme on fait route vers l’ailleurs, comme on envisage un voyage au long cours, dans le souci constant de s’y ressourcer, de s’y émerveiller, peut-être d’y renaître.

 


Cependant n’allez pas croire que je place le poète sur une quelconque Olympe, que j’en fasse un être supérieur aux autres. De quelle singularité pourrait-il s’enorgueillir sinon celle de traduire en mots, plutôt qu’en notes ou en touches de couleur, les impressions et les émotions qui ne cessent de nous assaillir. Aucun mot n’a en lui une vertu poétique et, inversement, aucun mot qui ne puisse un jour servir la poésie. Et puis si l’on s’en tient à cette vérité que la poésie est présente partout, et d’abord dans la nature, chacun n’a-t-il pas accès à elle, chacun n’est-il pas poète à ses heures ? La poésie est ce fond commun où nous puisons ensemble et que certains se sont appliqués à restituer grâce au langage, afin de ré-enchanter la terre, car à quoi bon écrire si l’on n’efface pas la laideur du monde ?

 

 

Vint le poète
Celui qui habitait sur l’autre rive,
Le colporteur de mots, le convoyeur de songes.
Il connaissait les mystères du langage,
Les messages des vents,
Des eaux la pente au dur partage.
Il ouvrait une faille à la mémoire,
Sondait l’invisible et les âmes.
Il arguait sur le devoir, sur la souffrance et sur le mal.
Cet homme parlait de ce qu’il savait,
Des vendanges, des moissons et des semailles.


 


Il parlait une langue
Qu’aucun des hommes présents ne se souvenaient avoir entendue,
Nulle part,
Ni dans les colloques des princes,
Ni dans les grands amphithéâtres,
Ni même dans les conclaves…
Peut-être en avaient-ils saisi des bribes
Dans le murmure des galets.
Et cet homme avouait : je suis venu assumer l’inexprimable.

 

 

Le rôle du poète est donc de susciter une émotion, de capter, de saisir - et cela avec le vocable ordinaire - ce qui est, par principe, imprévu, passager, insaisissable, de créer une parole neuve et différente, une autre tonalité. Le voici donc aux prises avec "cette matière mouvante et impure" - disait Valéry qu’est le langage, cherchant non à décrire le réel mais à le faire apparaître autrement, cela par un rapprochement insolite des mots. Pour atteindre cette perception particulière, il va inventer des rythmes et des harmonies, créer une syntaxe, procéder à des analogies et des métaphores. Car si l’œuvre parle, elle ne parle pas en terme de raison logique. Non que le sens logique ait disparu, mais il a été absorbé, remanié par le sens poétique. Nous avons affaire à une raison intuitive qui fonctionne de manière non rationnelle et sommes en présence d’un être qui façonne la matière de son art de façon à atteindre une émotion capable d’attirer l’esprit vers plus de connaissance ou, du moins, vers une connaissance plus sensible. Car la poésie n’est jamais plus grande que lorsqu’elle éveille la surprise, provoque l’émerveillement. L’art est plus que la vie - affirmait Proust, tant il est à la fois notre regard le plus vrai et notre interrogation la plus juste. Et créer, n’est-ce pas d’abord se créer ? Terre Promise, mon recueil de jeunesse, qui ouvre mon itinéraire poétique, n’est pas à proprement parler une quête égocentrique du soi, mais une quête de soi dans le regard de l’autre. Le « qui suis-je » devient le qui suis-je pour l’autre ? Ou mieux encore : puis-je être sans l’autre ? Et si "je suis" pour cet autre qui m’interpelle, comment pourrons-nous avoir part ensemble de ce qui est ?

 

 

La lande sentait la bruyère. Je revenais
Des rives sacrées de l’enfance,
Là où prophétisent des dieux de mousse.
Le matin même, j’étais partie à la recherche
De mon ombre parmi les hommes,
Ombre à la géométrie du pavé,
Ombre au rythme du pas.
Je me souvenais d’elle comme d’un songe.
Présence aveugle qui roulait dans le temps
Et pour qui l’heure avait un sens.

 

 

Aujourd'hui, dans le monde déchiré et chaotique qui est le nôtre, le poète, dont la voix semble couverte par les bruits, a plus que jamais son importance. Supplions-le de vivre, réservons à celui qui se tient chancelant dans le temps fragile la place qui lui revient, ne laissons pas en déshérence un monde sensible que néglige volontiers une époque trop exclusivement guidée par l'essor des nouvelles techniques. Le poète paraît, ô combien démuni ! face aux audacieuses convictions des hommes de sciences. Son avenir, si nous lui en accordons un, est d'oser assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension. Mais n'attribuons pas à la poésie plus que ce qu'elle peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage, parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la merveille, c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.
 

 

 

Armelle  BARGUILLET  HAUTELOIRE  (Extraits de mon ouvrage "Profil de la Nuit" )

 

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Un itinéraire en poésie
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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 08:36
Edition L'Harmattan

Edition L'Harmattan

Edition Jacques Flament

Edition Jacques Flament

Qu'est devenue la poésie en ce XXIe siècle ? Malraux disait : "Le XXIe siècle sera poétique ou ne sera pas." Aujourd'hui nous pouvons craindre que la parole donnée ne soit pas reprise, soumise aux affres de la consommation et de l'indifférence au sujet des thémes essentielles de la vie affective et spirituelle. Chez le poète, les délibérations du raisonnement et les connexions logiques sont précédées par l'obscur travail d'une vie pré-consciente, quelque chose qui serait comme le souvenir d'un outre-monde, d'un outre-temps. Est-ce dire que la poésie prendrait sa source dans une part voilée de notre être, qu'elle émanerait d'une source secrète qui reposerait comme un continent immergé dans notre conscience ? On peut poser la question sans être assuré d'y répondre.

Toujours est-il que la poésie demeure, que le matérialisme n'a point totalement asséché l'inspiration humaine, que des poètes osent prendre la plume et se livrer à ce combat intérieur qui est celui de la création. Yannick Girouard est de ceux-là. Ame exigeante, son inspiration surgit "comme une eau bouillonnante", "un chaudron qui brûle", ce qui nous prouve qu'il endure les affres de la création comme une nécessité vitale. Yannick a déjà beaucoup écrit, sa plume brûle ses doigts, elle est l'exigence permanente d'un flux qui se nourrit du doute et de l'espérance. Chrétien qui sait plier le genou, il nous touche infiniment par ses certitudes, sa confiance à aimer et à souhaiter.

 


"Où en suis-je de mon ascension
  si le brouillard le désoriente
."

 


La foi de Yannick Girouard déracine le doute à force de désir. On voit en lui l'homme d'hier et de toujours qui accommode la réalité à l'image "de l'ange qui ne laisse pas de traces sur la neige." A de tels propos, on reconnait la maturité du poète qui nous dit "que la prophétie de Siméon s'accomplit." Aux distorsions temporelles de l'existence, le poète propose de "se laisser dessaisir." Belle poésie qui vous emporte dans sa musique et ses impératifs et frappe là où la plaie est encore à vif, c'est-à-dire en chacun des destins humains.

 

"Me voici coupé en deux parts
 Brûle tout
 que mon amour ajoute sa flamme
 Un ange recueille la cendre des yeux.

 

 Nous voici qui avons reconnu Ta douceur
 Inonde grottes failles et galeries
 englouties la Mémoire architecte
 où s'abreuve le feu triste des morts.
"


 

 

                                                           ******************************

 

Yveline Vallée a une autre approche qu'elle pare d'adjectifs délicats comme de couleurs douces à la pensée. Son long poème "Tarab" nous convie dans un univers où la féerie n'a pas dit son dernier mot, où le monde "des mille et une nuits" a laissé ses ultimes phares allumés. Si le monde n'est plus ce qu'il était, il faut le réinventer, il faut le faire éclore dans la parole, donner au poète la force de l'édifier. 

 

"Entre la chair de tes lèvres et les eaux moirées de tes yeux
danse la beauté que l'on ne peut saisir
ton front exprime la volonté sous la grâce de ses volutes
la douceur est aussi ample en toi que la puissance
."

 

Pour échapper à la morne réalité, Yveline Vallée nous propose une vision différente, un voyage dans l'imaginaire qui transpose le quotidien, l'éclaire de nouvelles couleurs et le coule ainsi dans le moule de nos désirs et nos souhaits. 

 

"C'était ton heure, celle des poètes et des voyants
  quand le monde enfin fait page noire
  pour celui qui le recrée
."

 


Ainsi les poètes restent-ils à l'oeuvre en ces temps qui sont les nôtres. Ils nous ouvrent un espace où il est permis à chacun de se ressourcer. Alors supplions-les de vivre.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Yannick Girouard et l'un de ses derniers ouvrages publié par la Galerie Racine.
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1 octobre 2021 5 01 /10 /octobre /2021 09:05
Premier sang d'Amélie Nothomb

Avec Amélie Nothomb dont « Premier sang » est le trente-deuxième roman, point de fioritures inutiles. Prenant la plume au nom de son père décédé en mars 2020, l’auteure va à l’essentiel et raconte ce que fut l’enfance de Patrick derrière lequel elle s’efface, et dont elle restitue la jeunesse, puis nous le décrit en diplomate belge au Congo. En effet, marié et père de deux enfants, il est envoyé comme Consul à Stanleyville où des rebelles indépendantistes vont le prendre en otage, ainsi que  de nombreux belges, dont certains seront  exécutés. Patrick aura la vie sauve et l’ouvrage s’achève sous forme d’un hommage à ce père admiré qui se plaisait à braver les difficultés depuis sa plus tendre enfance.

Dans la première partie, Amélie Nothomb nous décrit la jeunesse de ce petit garçon, orphelin de père, et que sa mère et sa grand-mère envoient au château du Pont d’Oye passer ses vacances, sachant que l’existence y est rude et sans confort – d’autant que la Belgique est en guerre, celle de 39/45 – que tout manque et que les adultes ne font rien pour privilégier les enfants contre le froid et la faim. L’éducation y est par conséquent implacable, aucune concession à une quelconque recherche de confort et la portion congrue à chacun des repas. Certes, l’existence ne manque ni d’originalité, ni de dureté, et la bande d’enfants ressemble plus à une horde de sauvageons qu’à des jeunes châtelains nourris par les terres environnantes. Mais Patrick s’adapte et se plie humblement aux exigences familiales, supposant que c’est sans doute le meilleur moyen de s’endurcir et de se préparer à sa vie d’adulte.

« A table, le soir, Léontine apporta une soupière d’un potage clair dont l’unique vertu consistait en sa température proche de l’ébullition. Les adultes en raflèrent les trois-quarts, les enfants durent se partager quelques louches du brouet de moins en moins fumant, qui avait le goût d’une eau grasse additionnée de rondelles d’oignon. Encore fallait-il l’avaler très vite : il refroidissait à une rapidité déconcertante. »

La faim et le froid sont par conséquent bien présents durant les vacances d’hiver où il n’y a plus guère de rhubarbe à manger ou quelque victuaille plus appétissante et où aucun chauffage ne fonctionne, assurant un lit glacial chaque nuit : « Je découvris la pire sensation de l’univers : des mâchoires glacées se refermèrent sur moi. J’aurais voulu frissonner, ce qui m’aurait sauvé. Pour des raisons inconnues, ma peau n’était pas capable de cette saine réaction. Corps et âme, j’étais figé dans le supplice. Le gel s’emparait de ma personne par les pieds et remontait peu à peu. Mon nez avait déjà la consistance d’un glaçon. »

Non sans humour, Patrick se forge un caractère et un tempérament à toute épreuve  et apprécie, en quelque sorte, ses vacances auprès de ses grands-parents paternels et de ses cousins au château du Pont d’Oye qui s'emploie à édifier sa résistance morale et physique. Il sera mûr pour devenir otage dans un pays d’Afrique qui entend acquérir, sans plus tarder, son indépendance. Le jeune consul affronte vaillamment les longues semaines d’enfermement et les discussions sans fin avec ses geôliers et le président en exercice qui lui mériteront, à la toute dernière minute, d’éviter d’être fusillé par les douze hommes qui lui font face.

On goûte l’écriture alerte d’Amélie Nothomb où pointent, tout ensemble, une note de fantaisie et un sens inné du récit. Ainsi l’essentiel a-t-il  la trame d’un éloge délicat à un père qui a traversé avec un certain panache les épreuves et les difficultés, entre autre celle de ne pas supporter la vue du sang – d’où le titre – et de respecter  les us et coutumes de sa famille et de son pays, adhérant à ce qu'il convient de nommer  la rage de survivre.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Le château du Pont d'Oye

Le château du Pont d'Oye

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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 09:10

 


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"Le sillage s'étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d'étoiles. L'eau court sur la carène et gronde ou chante ou bruisse, selon le vent, selon le ciel, selon que le couchant était rouge ou gris".  (  La longue route )

 

En 1968, un suprême défi excite les marins : le tour du monde à la voile en solitaire et sans escale. Plusieurs navigateurs s'apprêtent à tenter l'aventure imaginée par un hebdomadaire britannique. Bien qu'il ait exprimé son désaccord sur cette initiative qui, selon lui, ôte toute pureté à ce qui devrait être avant tout une quête d'absolu, le français Bernard Moitessier ( 1925 - 1994 ) s'engage. Né en Indochine, où il a vécu les vingt-six premières années de sa vie, cet amoureux de la mer a appris à naviguer avec les pêcheurs du golfe de Siam et reste imprégné de sagesse orientale. La révolte du Viêt-minh lui a infligé une blessure jamais cicatrisée : les compagnons de jeu de son enfance sont devenus des ennemis. Parti en solitaire sur une jonque, Moitessier est arrivé en France en 1958 démoralisé par la perte de deux bateaux. Avec une rare énergie, il s'est construit un ketch en acier, simple et robuste, dans le but de réussir à réaliser en solitaire un premier tour du monde sans escale qui serait comme une revanche sur les déceptions qu'il vient de subir. Neuf navigateurs prennent avec lui le départ, mais cinq abandonnent très vite devant les difficultés qui incombent à un homme seul face aux éléments, si bien que Moitessier, plus rapide que les trois autres survivants, est en passe de l'emporter. Il a doublé trois caps et il ne lui reste plus qu'à remonter l'Atlantique pour aller recueillir, des mains des organisateurs, le prix de son exploit : un globe en or et cinq mille Livres Sterling. Surtout, il sera sacré le meilleur marin de son temps.

 


Mais alors qu'on l'attend pour un accueil triomphal, le vainqueur surgit le 18 mars 1969 dans la baie de Cape Town et, d'un coup de lance-pierres, projette sur le pont d'un cargo en patrouille ce message stupéfiant : " Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme". L'annonce de cette décision fait l'effet d'une bombe : ainsi le navigateur tourne le dos à l'argent, à la célébrité pour poursuivre seul une aventure pleine d'embûches...Mais pour cet homme-là, sa course dans les océans les plus dangereux du monde a pris une dimension philosophique. Dans l'intimité de la mer et du ciel, il a noué des liens avec la Création, comme il le dira lorsque, arrivé à Tahiti après un tour du monde et demi, il écrira son livre, véritable bible qui suscitera des vocations de coureurs et d'aventuriers des mers sur plusieurs générations : La longue route.

 


Son refus de revenir vers L'Europe et ses faux dieux est riche de signification. Il a compris, dans son périple en osmose avec les éléments, que le monde moderne détruit notre planète et piétine l'âme de l'homme. Notre fonction sur terre, estime-t-il, est de participer à la création permanente du monde, d'oeuvrer dans le gigantesque combat de l'intelligence contre l'imbécillité. Bénéficiant de son aura de marin hors du commun, Moitessier milite pour la désescalade nucléaire et préconise la plantation, dans les villes et villages, d'arbres fruitiers à la disposition de tous, symbole de partage et de générosité et doux rêve d'un idéaliste irréductible. Installé dorénavant dans un atoll des Tuamotu, il y vit avec sa famille en contact intime avec la nature, espérant, par son exemple, encourager les Pomotus à mieux gérer les ressources de leurs îles. Il conseille l'enseignement des caractères chinois, moyen de communication universel. Malgré l'incompréhension, les échecs, la difficulté à vaincre l'apathie et la routine, il ne se décourage nullement et gagne le surnom que lui donnent les Polynésiens "Tamata ", ce qui signifie " essayer". Ce sera le titre du livre qu'il publiera peu de temps avant sa mort survenue le 16 juin 1994 "Tamata et l'Alliane", message de fraternité où, enfin en paix avec lui-même, il délivre cet ultime enseignement : " On ne se trompe jamais en pardonnant".

 


"Le beau voyage est presque au bout du long ruban d'écume. Et moi, je suis presque au bout de moi-même. Et Joshua aussi. Là-bas dans le Sud, c'était l'automne, puis l'hiver déjà. Huit coups de vent depuis Bonne-Espérance, en trois mois. Et deux chavirages dans l'océan Indien, avant l'Australie. Deux encore dans le Pacifique, après la nouvelle-Zélande. ( ... ) Les haubans sont fatigués dans l'ensemble, Joshua est fatigué lui aussi. Moi, je ne sais pas si je suis fatigué ou pas, ça dépend comment on regarde les choses. Et il faudra que je fasse ses yeux à mon bateau, quand nous serons arrivés ensemble dans l'Ile paisible de l'Alizé, là où on a le temps de faire les choses qui comptent. Et je ne risque plus d'aller trop loin, ni pas assez. Car le rêve est allé d'abord jusqu'au bout du rêve...ensuite il a dépassé le rêve".  ( La longue route )

 

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Joshua, le voilier de Moitessier

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18 juin 2021 5 18 /06 /juin /2021 09:20
La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée

Avec ce dernier roman, Edmée de Xhavée ouvre un vaste panorama en proposant à ses lecteurs une saga familiale sur cinq générations et, plus précisément, sur les femmes qu’elle évoque avec une saveur toute personnelle. Dès le début, elle frappe fort notre imaginaire, nous immisçant dans le monde des Ojibwés dont Guillaume Goguet, dit Bellefontaine, épouse l’une des très jeunes filles après avoir quitté sa Bretagne natale et ses terres confisquées à la Révolution, afin de vivre sans contrainte tel un coureur des bois. « J’étais membre de la tribu des Ojibwés, née au sud du lac Supérieur. Ma mère et sa sœur avaient été enlevées aux Abénaquis … Et Guillaume Goguet m’a échangée contre du café et du sucre. Peut-être un ou deux fusils. » Voilà ce que précise la première femme du roman qui fonde la dynastie des quatre suivantes, chérit chacune des saisons et connait toutes les choses que les femmes doivent connaître. Cette Belette, tel est son nom, donnera naissance à plusieurs garçons et à Enimie qui sort de la cabane de trappeurs de ses parents pour tracer son destin avec un indéniable panache, abandonnant la vie rurale pour celle de la ville, après avoir été éduquée dans un pensionnat où l’on apprend les bonnes manières. « Lors des retours à la cabane, je commençais à saisir ce qui séparait – et finalement isolait – les miens des autres. Le Goguet, Odon, Lô et ma mère Belette …  ils étaient dans leur élément, oui, parfaitement rodés à la vie des bois, et je n’avais jamais manqué de rien, sauf … du monde. » A la mère nourricière succède ainsi une femme qui forge son avenir avec audace, épouse Calum, qui préfère les hommes mais l’aime tendrement, et attendra quelques années pour attraper «le désir» lors d’une soirée avec le prince Albretcht.
 

 

Après Enimie vient Mackie, la princesse, qui vit un amour fou avec Urbain, et sera la mère de Mariette et de Jules-Nicolas. Ils élèvent des chevaux dans leur ranch, mais Urbain s'accorde de nombreuses libertés financières et trois hommes en colère vont débouler un jour pour assumer leur vengeance, alors qu'il est absent, tuer Wang Shu la servante, Ole Sundquist, l'autre employé, et Chun Hua, avant d'arracher un oeil à Mammackie. "Quand papa revint - écrira Mariette - je me ruai contre lui et m'ancrai à ses jambes, alors il chercha à se libérer aussi doucement qu'il le pouvait mais je sentis ses mains trembler." Défigurée, Mammackie fera face, tandis que l'homme de sa vie sera rattrapé et tué par ses créanciers. La vie est difficile désormais et par une "journée de velours" un nouveau drame se profile. "C'est ainsi que j'ai vu la poussière s'élevant de la route de terre rougeâtre, une poussière qui courait vers nous à vive allure comme un dust devil trapu et décidé." Mariette a compris ce qui s'annonçait, a saisi son arc et lorsque la voiture folle passe près d'elle, vise et lâche sa première flèche. Il en faudra deux autres pour abattre l'homme. Mammackie, qui a assisté à la scène, dira simplement "On n'en parlera jamais, c'est entendu ?" Dans le coffre de cette voiture folle, qu'ils iront immerger dans un lac, Mammackie et ses enfants découvrent un malheureux chien de 7 ou 8 mois qu'ils adopteront et qui remplacera la louve Cheète qui avait été abattue lors du précédent drame. Désormais, la guerre se profile et Jules-Nickie s'en va rejoindre l'armée, se bat au Monte Cassino, devient sourd et, par la suite, renoue avec des cousins qui vont lui proposer de venir les rejoindre en Belgique pour travailler avec eux, ce qu'il fera, et incitera sa soeur à en faire autant. "L'engouement pour la vieille Europe qu'on venait de sauver et l'amour pour la vraie qualité indémodable vinrent au secours de Jules-Nickie, qui enfin vit progresser cette nouvelle aventure, et surtout ... y mit le dévouement que l'on ne met que dans un objectif qui paie en satisfactions d'excellence." 

 


Dans ce beau roman, la poésie des paysages est également constante, évoquant ces vies successives avec d’autant plus de véracité que l’auteure a vécu en Amérique plusieurs années, nous donnant à voir des terres âpres, emplies d’un profond silence, où galopent les chevaux et l’imagination du lecteur. Ainsi ces femmes ont-elles forgé leurs caractères aux exigences d’une réalité dont les temps forts sont ruraux pour la plupart et accordés à la respiration constante de la nature et des êtres qui y résident. Plus tard, Mariette, étant venue poursuivre son existence en Belgique, y perpétue sa descendance qui vogue au gré des événements et ne cesse de forger encore et toujours sa puissante originalité. L’ouvrage nous conduit alors à Trieste où  Louisiane, la petite fille de mammy Ayette, aime Vladimiro, un être instable qui la quittera parce que l’existence est ainsi faite, les artistes (il est sculpteur) sont souvent sujets à des passions folles et éphémères. « Tu es comme Mammackie » - constate Mammy Ayette. « Tu as laissé l’amour allumer un âtre en toi, et tu ne seras jamais sans feu. » Et il est vrai qu’aucune des femmes de ce roman ne l’est. Toutes ont affronté avec audace les divers orages de l’existence. A Liège en 1980, la fille de Louisiane et de son amoureux Vladimiro, baptisé Dracula, referme les pages  de la saga : « Maman me dit que j'ai peut-être brisé la malédiction des mauvais couples dans la famille, ou bien qu'il n'y en avait pas vraiment, ou encore que ce n'était finalement pas si mal que ça puisque la chaîne des enfants a continué, et que nous pouvons remonter de mère en mère jusqu'à une source lointaine, quelque part au Québec. » Nul doute, ces existences, riches et diverses, n'auront jamais connu la banalité et l'ennui. Il y a là, pour les décrire et nous les conter, un souffle, une puissance narrative qui porte haut des destins où s’allient, pour le meilleur et le pire, force et passion. Un roman que l'on quitte à regret parce qu'il sait nous envoûter par la richesse de ses descriptions et l'originalité de ses multiples personnages.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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19 mai 2021 3 19 /05 /mai /2021 07:23
Berthe Morisot, la femme en noir de Dominique Bona

 

Dominique Bona a vraiment été inspirée en écrivant la biographie de Berthe Morisot, cette femme exceptionnelle qui a été l’égale des plus grands peintres impressionnistes, leur sœur, leur compagne, et a laissé à sa mort, survenue à l’âge de 54 ans, une œuvre admirable qui est désormais présente dans les plus grands musées internationaux. Une vie qui sera sans faiblesse, une âme sans calcul, une artiste qui se montrera sans concession à l'égard d’elle-même et de son art.
 

Berthe Morisot (1841 - 1895) est d’abord une personne de caractère, une beauté sombre et fascinante, la dame en noir qui figure sur l’un des portraits qu’a fait d’elle son ami Edouard Manet, une femme qui a voué son existence à peindre « jusqu’au mouvement des choses inanimées », écrira à son sujet Arthur Baignières, l'un de ses admirateurs. En effet, il n’y a jamais pour Berthe de vision définitive, celle-ci évolue avec la lumière, ainsi peut-elle travailler des heures devant  un visage ou un coin de jardin. « Tandis que son pinceau se pose en traits vifs et doux, tandis qu’il effleure la toile, elle tire de cette exécution ses effets les plus forts » - précise Dominique Bona. Jamais satisfaite de ce qu’elle a fait, Berthe est une travailleuse infatigable, une femme en quête permanente de la perfection. Dure envers elle-même, elle est toute de verticalité et peut apparaître à certains distante et hautaine, alors qu’intérieurement elle n’est que sensibilité et tendresse. Mais son exigence l’aide à suivre sa voie avec un calme maîtrisé, une claire conscience de ce que la peinture signifie pour elle, un affranchissement, une liberté qu’elle s’octroie. Elle assume son style et mettra tous ses efforts, toute sa tension dans la recherche de cette vérité intérieure si difficile à saisir, mais qui seule l’intéresse. En quelque sorte, elle cherche en elle la source de sa lumière. Elle sera d’ailleurs la seule femme, dans l’aéropage des peintres qui l’entoure, avec lequel elle est unie par des liens profonds d’affection et d’estime : Manet dont elle épousera le frère Eugène, Monet,  Sisley, Pissarro, Puvis de Chavannes qui la courtisera, Degas dont elle redoute les jugements, Renoir l’ami consolateur, auxquels se joint le poète Stéphane Mallarmé qui sera le tuteur de sa fille Julie après sa mort. Ces artistes dissidents se baptiseront d’abord « Les intransigeants » avant de devenir « Les impressionnistes ». Berthe, bien que seule femme, suivra son chemin sans se laisser impressionner par eux mais par sa seule vision personnelle et, non seulement osera exposer ses tableaux, mais fera en sorte de les vendre.
 

Depuis longtemps sa rupture avec l’académisme est consommée. Une autre époque commence dans l’avant-garde, celle d’une oeuvre fluide et légère qui semble ne rien devoir à la matière. La peinture de Berthe est empreinte d’une atmosphère de rêverie qui met en échec la colère ou la rage, la haine et l’esprit de vengeance et offre à ceux qui la contemplent un moment de paix. Elle le dira elle-même : si elle peint, c’est pour tenter de fixer quelque chose de ce qui passe : un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, un visage, un champ de blé ployant sous le vent et, parfois, un souvenir plus spirituel. Elle prend goût également à l’aquarelle. C’est cette méthode qui l’incitera à éclaircir sa palette et affinera sa touche, lui enseignant les profondeurs de la légèreté. Berthe peint sans appuyer le pinceau, sans souligner, surtout sans cerner ses divers sujets, par touches qui se juxtaposent, se frôlent, s’enlacent et gardent cette apparence spontanée qui donne le sentiment que la toile est inachevée. « On lui a laissé un peu de blanc, un air de liberté » - souligne Dominique Bona. Berthe usera de l’huile de la même façon, avec cette fantaisie et cette hardiesse, se refusant progressivement aux contrastes trop voyants. Son monde sera purement féminin mais sans mièvrerie aucune. Ce qui lui plaît, ce qu’elle recherche, ce sont moins les plaisirs primaires, la bonne chère ou la chair que cette anorexique déteste, que la lumière qui se dégage des choses, le rayonnement, la séduction de la vie et par-dessus tout la jeunesse.

 

Plus cérébrale que sensuelle, mais évidemment sensible et hypersensible, Berthe Morisot souhaite dépasser la simple apparence des êtres et des choses, saisir et retenir ce qui la surprend et l’intrigue, ce qui l’émeut, ce qui la trouble, elle voudrait en trouver l’origine et en comprendre le sens. Sa longue main fine esquisse une réponse aux questions qu’elle se pose, tandis que sur les toiles vierges surgissent des jardins, des visages enfantins, des jeunes filles en fleurs, des perspectives de ciel et d’eau. Son pinceau est précis, profond, perspicace et léger, il la dirige vers le seul univers qui l’attire, celui des claires apparences qui abritent des secrets.

 

La vie de Berthe sera celle d’une femme de devoir et d’une artiste incomparable, attachée aux siens, à ses parents, à ses deux sœur dont Edma qui fut peintre elle aussi, à son mari Eugène épousé sans passion mais qui se montrera un compagnon gagné à sa cause et d’un dévouement inlassable, et à sa fille Julie, sa seule grande passions avec la peinture. Une vie où les amis ont leur place ; Berthe reçoit chaque jeudi dans son appartement parisien et, aux beaux jours, dans sa propriété du Mesnil. La vie bourgeoise et confortable, entourée de beaux esprits, est vouée à l’art que l’on vénère et auquel  on consacre le plus clair de son temps et de son énergie. Berthe reproche aux femmes d’être trop bavardes. Cette silencieuse apprécie la grâce des jeunes filles toute d’interrogation et celle des enfants qui posent sur le monde un regard curieux et émerveillé. Elle-même a gardé quelque chose de l’enfance ; elle saura se surprendre jusqu’à son dernier souffle, assumer son exigence et mourir lucide et questionnante comme une quêteuse d’absolu. Sa vie durant, Berthe Morisot refusera de se cantonner dans le gynécée ou les antichambres des ateliers, échappant à l’amateurisme qui est la plaie des peintres de salon. C’est toujours à sa vigilance qu’elle fera confiance. Le poète irlandais George Moore écrira après sa mort : « Ses toiles sont les seules toiles peintes par une femme qu’on ne pourrait détruire sans laisser un blanc, un hiatus dans l’histoire de l’art ».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Berthe Morisot

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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 08:38

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Ainsi étions-nous avant la connaissance,

A l’instant où l’univers se fit image en notre esprit.
La terre était neuve alors, elle brillait d’un feu ardent.
L’homme parlait à ses troupeaux,
La femme sur lui levait un regard de soeur.
En ces temps nos coeurs habitaient nos corps, immensément.
Me penchant à la fenêtre,
Je voyais comme à travers un voile notre jardin.
Comment accède-t-on à l’impénétrable ?
La folie a pris le pas sur la raison.
L’invisible a cessé de nous rêver.
J’écris pour ne pas me perdre.
Je note au fur et à mesure mes impressions.
Souvent la poésie me quitte, je m’égare
Parce qu’en route j’ai lâché le fil ténu de l’enfance.
Ah ! L’enfance ! Nous nous y réfugierons
Lorsque le monde aura achevé de vieillir.
Confiants, nous franchirons des frontières que nous croyions abolies.
La nature s’offrira à nous,
Ce sera l’aube, l’origine,
L’ère du rayonnement, peut-être.

 


On ne lit rien à la surface des mots
Mais feignons d’en deviner le sens.
Personne ne va au-devant de ceux qui s’éveillent,
A moins que l’enfant ne nous ait mis en sommeil pour la vie...
Léogane, une demeure à la pointe d’une île blanche,
Un lieu où descendre au fond de soi.
C’est un cérémonial dans lequel on entre,
Un itinéraire commencé avant l’aube.
L’enfant nous guide d’un pas de sourcier.
Une cloche tinte. Elle nous rappelle que le temps
Laisse en nous l’empreinte de ses dents voraces.
Le péril est au bout de cette longe qui nous tient attentifs.
N’allons pas au-delà du signe sur la pierre,
Du tatouage sur la rive abordée.
A nos épaules le temps pèse de tout son âge
Tandis qu’au loin se perçoit le murmure des orges et des blés.


 

Jadis, sur les plaines,

Il y avait des brumes,

Dans les hêtres pleureurs

Des battements furtifs.

La vie était à son zénith.

Au large, la mer essaimait ses lames grises.

Non, je ne te demanderai pas de te souvenir,

Seulement de me dépeindre le monde

Imprévisible qui t’habite.

L’immensité repose en toi.

Ton regard est plus insondable que l’univers.

Rien qui n’y soit pas depuis toujours.

Une lueur tempère les ténèbres,

Partout se respire une persistante odeur d’oyat.

 

 

Admettons que les choses

Ne fassent que semblant de recommencer.

Lorsque l’œuvre sera accomplie, la parole dite,

Qu’auras-tu à m’apporter de meilleur,

A me confier de nécessaire ?

Une fête s’installera dans son décor gaufré.

Les baraques de tir, les manèges,

Les vieilles mélodies, les clowns plus tristes

Que des soldats à la parade,

Cette joie monotone pour notre avril.

Peut-être me diras-tu : il se fait tard ?

J’aurai un petit rire. Il pleuvra.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( extraits de " PROFIL de la NUIT " )

 

 

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24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 10:42

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Pour nombre d'entre nous, Boris Pasternak n'est autre que l'auteur d'un roman " Le docteur Jivago " qui inspira au cinéaste David Lean  un film qui, pour plusieurs raisons, reste un grand moment de cinéma : tout d'abord parce qu'il brosse sur la révolution russe une fresque impressionnante, ensuite pour l'admirable interprétation des deux principaux acteurs Omar Sharif et Julie Chritie, enfin pour la beauté glacée des images qui nous rendent fidèlement l'atmosphère du roman. Même s'il est bien vu d'une certaine intelligentsia de moquer l'oeuvre de David Lean et  "le sirop flonflonnant de Maurice Jarre" - ce long métrage a pris rang parmi les oeuvres qui honorent le cinéma et que je revois, personnellement, avec un égal plaisir, simplement parce que les sentiments exprimés  sont justes et souvent poignants et que le réalisateur, sans éviter certaines facilités et simplifications, n'en a pas moins filmé les scènes d'une caméra élégante et sensible. Mais le principal mérite de ces superproductions est de nous donner l'envie d'en savoir davantage sur les romans et les écrivains qui les ont rédigés.


Qui est Boris Pasternak ? Un écrivain russe qui fut, comme la plupart des auteurs de son temps, muselé par le pouvoir bolchevique :

Leurs prophètes se transforment en vent
En cendres leurs poètes
Ils n'auront plus la lumière du jour

Plus d'eau et plus jamais d'été.



Boris était né à Moscou le 10 février 1890 dans une famille d'artistes aisés. Après des études classiques, il se passionna pour la musique, étudia la composition musicale qu'il délaissera au bout de six ans pour s'inscrire à la faculté d'histoire et de philologie. Il s'orientera ensuite vers la philosophie, passera un semestre à l'Université de Marbourg, voyagea en Suisse et en Italie et terminera ses études à Moscou. Bien que plus ou moins marqué par les mouvements littéraires en vogue, les écrits de Pasternak prouvent, en même temps que son effort pour s'intégrer à son époque, son refus d'accepter les normes imposées. Il préconise " une pensée nouvelle plutôt qu'un pur langage". C'est à sa formation musicale et philosophique qu'il devait en partie la facture originale de sa poésie, souvent déroutante et rebelle à la traduction. Mais la double emprise de la musique et de la philosophie n'expliquerait pas tout sans l'apport de sa foi, une foi absolue, totale, confiante, qui donne à l'ensemble de ses textes un ton rare, parfois inspiré.



C'est dans les années 30 que Pasternak découvre avec horreur la violence exercée sur les paysans pour les amener de force dans les kolkhoses, qu'il réalise les traitements infligés aux  artistes, dont la plupart se voient relégués sous les miradors ou proscrits et privés de leur nationalité. Cinq poètes majeurs meurent à la fleur de l'âge : Nicolas Goumilev, époux de la grande Anna Akmatova, est fusillé ; Alexandre Blok meurt d'une sorte de consomption : " Le poète meurt parce qu'il ne peut plus respirer. La vie a perdu son sens " - a-t-il écrit ; Serge Essenine met fin à ses jours comme le feront Maïakoski et Marina Tsvétaïeva. Une nuit polaire s'est abattue sur la pensée russe.

 


Pasternak résiste, mais ce qu'il a vu de ses propres yeux dans la région de l'Oural le remplit de désespoir. Malade, il se cantonne désormais dans sa datcha de Peredelkino, vivant, grâce à sa connaissance approfondie des langues étrangères, de la traduction de grands auteurs comme Rilke, Verlaine, Goethe et presque tout Shakespeare. En 1946, après sa rencontre avec Olga Ivinskaïa - avec laquelle, bien que marié, il vivra une intense passion - il commence à rédiger "Le docteur Jivago" qui raconte la vie d'une famille et la passion amoureuse d'un médecin durant les événements tragiques de la révolution russe et dont le but - disait-il -  est de rendre son peuple à son histoire et son âme à la société à laquelle elle appartient.

 

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En 1956, il adresse son manuscrit à 3 revues soviétiques, en même temps qu'il le fait passer en Italie, où l'éditeur communiste Feltrinelli accepte de le publier. Peu après, le scandale soulevé par la parution du chef-d'oeuvre éclate et il doit refuser le prix Nobel de littérature que lui ont attribué les jurés de Stockholm. Au succès triomphal du romancier dans le monde libre, Nikita Khrouchtchev et son équipe opposent une condamnation de l'oeuvre et l'expulsion de l'auteur de l'Union des Ecrivains. Traité de"mauvaise herbe littéraire", de "criminel", férocement persécuté par ses confrères complices du régime, l'écrivain malade, épié, surveillé, va vivre un calvaire jusqu'à sa mort survenue à la suite d'un cancer le 31 mai 1960. Docteur Jivago ne sera autorisé en URSS qu'en 1988. Boris aura été l'un des premiers à déceler la distance grandissante qui existait entre l'idéal révolutionnaire et la pratique communiste. Mais alors que ses proches seront arrêtés ou fusillés comme Boutcharine, il passe miraculeusement à travers les mailles du filet pendant presque 40 ans. En 1936, il sera visité par deux écrivains français dont la sensibilité était très pro-soviétique : Gide et Malraux. On avancera que Staline n'était pas insensible à la beauté de ses poèmes. 

 

                                                Quelle vilenie ai-je faite ?
                                               Suis-je un assassin - un malfaiteur ?
                                             J'ai seulement fait pleurer le monde entier
                                            Sur la beauté de ma terre.

 

Mais tel que me voilà, aux portes du tombeau,
Je crois qu'un jour viendra
Où les forces du mal et de la lâcheté
devront céder à la bonté...
                                                         

                                           ( Extrait de Samizdat - Janvier / Mars 1959 )


Pasternak a entretenu pendant plusieurs années une correspondance suivie et triangulaire avec Rainer Maria Rilke et Marina Tsvétaïeva, tous deux également poètes. Rainer vivait alors en Suisse et Marina était exilée en France. Elle reviendra en Russie en 1939 pour s'y suicider peu de temps après en 1941 épouvantée et meurtrie pas les horreurs du stalinisme. Cet échange épistolaire publié par Gallimard dans la collection "L'imaginaire" surprend par son intensité tragique. Alors que les deux poètes russes admiraient dans le grand poète autrichien l'incarnation de la vie spirituelle et de la poésie dans l'universel européen, Rilke, quant à lui, revivait à travers eux le souvenir qu'il avait conservé de ses voyages en Russie à la charnière du XIXe et du XXe siècle, fascination pour les richesses multiples et artistiques de ce pays immense qu'avait su entretenir son amie Lou Andréa-Salomé. Aujourd'hui l'oeuvre poétique et romanesque de Pasternak est traduite et lue dans le monde entier et  Docteur Jivago a pris place parmi les monuments de la littérature russe, donnant raison à cette phrase terrible de Meery Devergnas : " Au pays de la mort, la terre sera féconde".

 

Je suis comme un fauve dans un wagon,
Ailleurs, il y a les gens, l'espace, la clarté,
Et derrière moi, le bruit de la poursuite
Sans espoir de fuite.

  

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Olga Ivinskaïa qui inspira le personnage de Lara

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Boris Pasternak et Olga Ivinskaïa

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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 10:29
Histoire du juif errant de Jean d'Ormesson

À Venise, au pied de la Douane de mer, en face du palais des Doges et de San Giorgio Maggiore, deux jeunes gens, qui s'aiment, vont écouter, le soir, un personnage surprenant qui, comme la conteuse des mille et une nuits, évoquent des aventures extraordinaires. Ses récits vont les entraîner, à travers l'espace et le temps, dans un tourbillon et une succession d’événements présentés sous des éclairages imprévus et en des lieux et des époques qui ont marqué à jamais l’histoire des hommes. Ainsi se familiariseront-ils, de même que les lecteurs que nous sommes, avec des personnages comme Stendhal et Christophe Colomb, des Chinois et des Arabes, le procurateur de Judée et des guerriers vikings. En leur compagnie, nous suivrons le raid israélien sur Entebbe, nous découvrirons l'invention du zéro, les amours de Chateaubriand et de Natalie de Noailles, ce qui compose le quotidien des hommes et contribue à leurs grandeur et à leur misère. L'homme à l'imperméable raconte, avant de disparaître comme il est apparu, ses souvenirs qui se confondent avec la vie et se prétend condamné à l'immortalité pour avoir refusé, sur le chemin du Calvaire, un verre d'eau à Jésus titubant sous sa croix.

 

Reprenant le célèbre mythe du juif errant, Jean d’Ormesson réécrit l’histoire du monde à sa façon, mêlant la légende et la fable à la réalité, sans oublier de glisser un peu d’humour et de pittoresque dans le récit rocambolesque de ce vagabond qui tente de trouver un sens à son destin entre l’inexorable passage du temps et l’assourdissant silence des dieux. Tant que la terre tourne, les rêves se poursuivent pour ce juif errant qui se dit personne et qui est, en définitive, tout le monde, principalement celui qui marche et ne s’arrête jamais car il est interdit d’amour et de mort.

 

«  Mes enfants, dit Simon, il n’y a rien de plus beau que l’histoire des hommes. Pour la raison la plus simple : il n’y a rien d’autre. Les poissons dans la mer, c’est l’histoire des hommes ; les étoiles les plus lointaines et les galaxies qui s’enfuient à tire-d’aile, c’est encore l’histoire des hommes. Une matière sans la vie serait à peine une matière. Une vie sans la conscience serait à peine une vie. Les étoiles, les poissons, les pierres ne seraient rien, ou presque rien, s’il n’y avait pas l’homme pour les voir, et surtout pour en parler. Pour leur donner un sens. Et pour les empêcher d’être quelque chose comme un néant. Les étoiles, les pierres, les poissons dans la mer, les arbres dans les forêts entretiennent avec les hommes des liens obscurs et secrets. Ils sont des étapes, ou des écarts, sur leur chemin. Ils sont emportés dans la même aventure. Tout ce que nous pouvons nommer et décrire, et même l’ineffable dont nous nous risquons à parler, appartient à l’histoire. Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. Mais tout ce que nous disons et pensons, et jusqu’au reste dont nous disons que nous ne pouvons rien en dire, est au cœur de l’histoire des hommes. »

 

Jean d’Ormesson a rédigé là un livre éblouissant qui ne nous fait pas seulement voyager dans le temps mais dans l’histoire, un livre d’une grande érudition auquel nous pardonnerons quelques longueurs tant le style est vif, les images séduisantes, la plupart des personnages truculents et plein de panache. Nous sommes ici à Rome, à Thèbes, à Byzance, à Ravenne, dans l’Oural ou au fin fond de la Sibérie, au bord de la mer d’Aral, dans les défilés de l’Hidou Kouch, en Chine et chez les Améridiens, avec Alaric et Frédéric II, Néron et la comtesse Thamar, Démétrios et Poppée, Ponce Pilate et Marie de Magdala, Gengis Khân et François s’Assise, car notre conteur n’est autre qu’un homme mémoire, mémoire sans laquelle le temps et l’histoire n’existeraient pas.

 

«  J’ai le vertige du monde, dit Simon. Vous savez ce que je voudrais ? Je voudrais disparaître. Je voudrais tout effacer. Moi d’abord. Et le reste aussi. Mais rien de s’efface jamais. Tout s’accumule et se poursuit. La malédiction n’est pas de marcher. Elle n’est même pas de ne pas mourir. La malédiction, c’est que l’histoire ne s’arrête pas. La roue n’en finit pas de tourner et aucune force du monde, aucune révolution aucune passion, aucun dieu ne pourrait la freiner. Vous souvenez-vous de Sisyphe qui avait, lui aussi, apprivoisé la mort, qui l’avait enchaînée et qui avait été condamné jusqu’à la fin des temps à pousser un rocher vers le sommet d’une montagne d’où il ne cessait de retomber ? Jusqu’à la fin des temps…Je suis un autre Sisyphe.

 

(…) Il n’y a qu’une chose sous le soleil qui mette un terme pour un temps, à l’écoulement perpétuel : c’est l’amour. L’amour nous fait échapper à l’éternel enchaînement. A l’éternel progrès qui n’est qu’un éternel écroulement. Il nous pousse hors de nous-mêmes. Il brise le cercle infernal. Aimer, c’est oublier le monde, le temps qui passe, le malheur d’exister. C’est s’oublier soi-même au profit d’autre chose. C’est découvrir la vérité au-delà des apparences et choisir ce qui dure contre ce qui s’évanouit. En un sens, un Socrate, un Bouddha, le Christ n’ont rien enseigné d’autre. C’est pour m’être refusé à l’amour que je suis tombé dans l’histoire.

 

Quelle leçon tirer de ce remarquable ouvrage publié en 1993, sinon que l’histoire est ce que nous en faisons et que le souvenir est notre propre histoire, celle qui nous fait exister et durer, puisque nous sommes des êtres incarnés dans le temps et l’espace. L’espace me fait exister, dit Simon, le temps me tue.

 

« Voilà. Je ne crois pas à grand-chose, mais je crois à autre chose. Je crois à autre chose qu’à cette somme d’aventures auxquelles je n’en finis pas d’être mêlé dans ce monde que je vous raconte nuit après nuit dans la splendeur de Venise, image paradoxale et fragile de toute l’histoire des hommes. Oui, je crois à autre chose. J’ai rêvé d’écrire, sur le temps et au-delà du temps, une histoire d’éternité. Et ce qui en est le plus proche, c’est un visage de supplicié entr’aperçu un soir, sous le règne de Tibère, dans un faubourg de Jérusalem, au début du printemps.

 

Ainsi marche Ahasvérus ou Simon Fussgänger qui changera de nom tout au long du récit puisqu'il est condamné à errer pour avoir refusé un verre d'eau à Jésus lors de sa montée sur le mont Calvaire (Golgotha). Un texte épique d'où n'est pas exclu un certain étalage culturel mais qui propose au lecteur une réflexion sur l'histoire humaine absolument passionnante.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Jean d'Ormesson et les étrangetés du monde

 

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Histoire du juif errant de Jean d'Ormesson
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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