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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 09:10

 


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"Le sillage s'étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d'étoiles. L'eau court sur la carène et gronde ou chante ou bruisse, selon le vent, selon le ciel, selon que le couchant était rouge ou gris".  (  La longue route )

 

En 1968, un suprême défi excite les marins : le tour du monde à la voile en solitaire et sans escale. Plusieurs navigateurs s'apprêtent à tenter l'aventure imaginée par un hebdomadaire britannique. Bien qu'il ait exprimé son désaccord sur cette initiative qui, selon lui, ôte toute pureté à ce qui devrait être avant tout une quête d'absolu, le français Bernard Moitessier ( 1925 - 1994 ) s'engage. Né en Indochine, où il a vécu les vingt-six premières années de sa vie, cet amoureux de la mer a appris à naviguer avec les pêcheurs du golfe de Siam et reste imprégné de sagesse orientale. La révolte du Viêt-minh lui a infligé une blessure jamais cicatrisée : les compagnons de jeu de son enfance sont devenus des ennemis. Parti en solitaire sur une jonque, Moitessier est arrivé en France en 1958 démoralisé par la perte de deux bateaux. Avec une rare énergie, il s'est construit un ketch en acier, simple et robuste, dans le but de réussir à réaliser en solitaire un premier tour du monde sans escale qui serait comme une revanche sur les déceptions qu'il vient de subir. Neuf navigateurs prennent avec lui le départ, mais cinq abandonnent très vite devant les difficultés qui incombent à un homme seul face aux éléments, si bien que Moitessier, plus rapide que les trois autres survivants, est en passe de l'emporter. Il a doublé trois caps et il ne lui reste plus qu'à remonter l'Atlantique pour aller recueillir, des mains des organisateurs, le prix de son exploit : un globe en or et cinq mille Livres Sterling. Surtout, il sera sacré le meilleur marin de son temps.

 


Mais alors qu'on l'attend pour un accueil triomphal, le vainqueur surgit le 18 mars 1969 dans la baie de Cape Town et, d'un coup de lance-pierres, projette sur le pont d'un cargo en patrouille ce message stupéfiant : " Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme". L'annonce de cette décision fait l'effet d'une bombe : ainsi le navigateur tourne le dos à l'argent, à la célébrité pour poursuivre seul une aventure pleine d'embûches...Mais pour cet homme-là, sa course dans les océans les plus dangereux du monde a pris une dimension philosophique. Dans l'intimité de la mer et du ciel, il a noué des liens avec la Création, comme il le dira lorsque, arrivé à Tahiti après un tour du monde et demi, il écrira son livre, véritable bible qui suscitera des vocations de coureurs et d'aventuriers des mers sur plusieurs générations : La longue route.

 


Son refus de revenir vers L'Europe et ses faux dieux est riche de signification. Il a compris, dans son périple en osmose avec les éléments, que le monde moderne détruit notre planète et piétine l'âme de l'homme. Notre fonction sur terre, estime-t-il, est de participer à la création permanente du monde, d'oeuvrer dans le gigantesque combat de l'intelligence contre l'imbécillité. Bénéficiant de son aura de marin hors du commun, Moitessier milite pour la désescalade nucléaire et préconise la plantation, dans les villes et villages, d'arbres fruitiers à la disposition de tous, symbole de partage et de générosité et doux rêve d'un idéaliste irréductible. Installé dorénavant dans un atoll des Tuamotu, il y vit avec sa famille en contact intime avec la nature, espérant, par son exemple, encourager les Pomotus à mieux gérer les ressources de leurs îles. Il conseille l'enseignement des caractères chinois, moyen de communication universel. Malgré l'incompréhension, les échecs, la difficulté à vaincre l'apathie et la routine, il ne se décourage nullement et gagne le surnom que lui donnent les Polynésiens "Tamata ", ce qui signifie " essayer". Ce sera le titre du livre qu'il publiera peu de temps avant sa mort survenue le 16 juin 1994 "Tamata et l'Alliane", message de fraternité où, enfin en paix avec lui-même, il délivre cet ultime enseignement : " On ne se trompe jamais en pardonnant".

 


"Le beau voyage est presque au bout du long ruban d'écume. Et moi, je suis presque au bout de moi-même. Et Joshua aussi. Là-bas dans le Sud, c'était l'automne, puis l'hiver déjà. Huit coups de vent depuis Bonne-Espérance, en trois mois. Et deux chavirages dans l'océan Indien, avant l'Australie. Deux encore dans le Pacifique, après la nouvelle-Zélande. ( ... ) Les haubans sont fatigués dans l'ensemble, Joshua est fatigué lui aussi. Moi, je ne sais pas si je suis fatigué ou pas, ça dépend comment on regarde les choses. Et il faudra que je fasse ses yeux à mon bateau, quand nous serons arrivés ensemble dans l'Ile paisible de l'Alizé, là où on a le temps de faire les choses qui comptent. Et je ne risque plus d'aller trop loin, ni pas assez. Car le rêve est allé d'abord jusqu'au bout du rêve...ensuite il a dépassé le rêve".  ( La longue route )

 

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Joshua, le voilier de Moitessier

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18 juin 2021 5 18 /06 /juin /2021 09:20
La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée

Avec ce dernier roman, Edmée de Xhavée ouvre un vaste panorama en proposant à ses lecteurs une saga familiale sur cinq générations et, plus précisément, sur les femmes qu’elle évoque avec une saveur toute personnelle. Dès le début, elle frappe fort notre imaginaire, nous immisçant dans le monde des Ojibwés dont Guillaume Goguet, dit Bellefontaine, épouse l’une des très jeunes filles après avoir quitté sa Bretagne natale et ses terres confisquées à la Révolution, afin de vivre sans contrainte tel un coureur des bois. « J’étais membre de la tribu des Ojibwés, née au sud du lac Supérieur. Ma mère et sa sœur avaient été enlevées aux Abénaquis … Et Guillaume Goguet m’a échangée contre du café et du sucre. Peut-être un ou deux fusils. » Voilà ce que précise la première femme du roman qui fonde la dynastie des quatre suivantes, chérit chacune des saisons et connait toutes les choses que les femmes doivent connaître. Cette Belette, tel est son nom, donnera naissance à plusieurs garçons et à Enimie qui sort de la cabane de trappeurs de ses parents pour tracer son destin avec un indéniable panache, abandonnant la vie rurale pour celle de la ville, après avoir été éduquée dans un pensionnat où l’on apprend les bonnes manières. « Lors des retours à la cabane, je commençais à saisir ce qui séparait – et finalement isolait – les miens des autres. Le Goguet, Odon, Lô et ma mère Belette …  ils étaient dans leur élément, oui, parfaitement rodés à la vie des bois, et je n’avais jamais manqué de rien, sauf … du monde. » A la mère nourricière succède ainsi une femme qui forge son avenir avec audace, épouse Calum, qui préfère les hommes mais l’aime tendrement, et attendra quelques années pour attraper «le désir» lors d’une soirée avec le prince Albretcht.
 

 

Après Enimie vient Mackie, la princesse, qui vit un amour fou avec Urbain, et sera la mère de Mariette et de Jules-Nicolas. Ils élèvent des chevaux dans leur ranch, mais Urbain s'accorde de nombreuses libertés financières et trois hommes en colère vont débouler un jour pour assumer leur vengeance, alors qu'il est absent, tuer Wang Shu la servante, Ole Sundquist, l'autre employé, et Chun Hua, avant d'arracher un oeil à Mammackie. "Quand papa revint - écrira Mariette - je me ruai contre lui et m'ancrai à ses jambes, alors il chercha à se libérer aussi doucement qu'il le pouvait mais je sentis ses mains trembler." Défigurée, Mammackie fera face, tandis que l'homme de sa vie sera rattrapé et tué par ses créanciers. La vie est difficile désormais et par une "journée de velours" un nouveau drame se profile. "C'est ainsi que j'ai vu la poussière s'élevant de la route de terre rougeâtre, une poussière qui courait vers nous à vive allure comme un dust devil trapu et décidé." Mariette a compris ce qui s'annonçait, a saisi son arc et lorsque la voiture folle passe près d'elle, vise et lâche sa première flèche. Il en faudra deux autres pour abattre l'homme. Mammackie, qui a assisté à la scène, dira simplement "On n'en parlera jamais, c'est entendu ?" Dans le coffre de cette voiture folle, qu'ils iront immerger dans un lac, Mammackie et ses enfants découvrent un malheureux chien de 7 ou 8 mois qu'ils adopteront et qui remplacera la louve Cheète qui avait été abattue lors du précédent drame. Désormais, la guerre se profile et Jules-Nickie s'en va rejoindre l'armée, se bat au Monte Cassino, devient sourd et, par la suite, renoue avec des cousins qui vont lui proposer de venir les rejoindre en Belgique pour travailler avec eux, ce qu'il fera, et incitera sa soeur à en faire autant. "L'engouement pour la vieille Europe qu'on venait de sauver et l'amour pour la vraie qualité indémodable vinrent au secours de Jules-Nickie, qui enfin vit progresser cette nouvelle aventure, et surtout ... y mit le dévouement que l'on ne met que dans un objectif qui paie en satisfactions d'excellence." 

 


Dans ce beau roman, la poésie des paysages est également constante, évoquant ces vies successives avec d’autant plus de véracité que l’auteure a vécu en Amérique plusieurs années, nous donnant à voir des terres âpres, emplies d’un profond silence, où galopent les chevaux et l’imagination du lecteur. Ainsi ces femmes ont-elles forgé leurs caractères aux exigences d’une réalité dont les temps forts sont ruraux pour la plupart et accordés à la respiration constante de la nature et des êtres qui y résident. Plus tard, Mariette, étant venue poursuivre son existence en Belgique, y perpétue sa descendance qui vogue au gré des événements et ne cesse de forger encore et toujours sa puissante originalité. L’ouvrage nous conduit alors à Trieste où  Louisiane, la petite fille de mammy Ayette, aime Vladimiro, un être instable qui la quittera parce que l’existence est ainsi faite, les artistes (il est sculpteur) sont souvent sujets à des passions folles et éphémères. « Tu es comme Mammackie » - constate Mammy Ayette. « Tu as laissé l’amour allumer un âtre en toi, et tu ne seras jamais sans feu. » Et il est vrai qu’aucune des femmes de ce roman ne l’est. Toutes ont affronté avec audace les divers orages de l’existence. A Liège en 1980, la fille de Louisiane et de son amoureux Vladimiro, baptisé Dracula, referme les pages  de la saga : « Maman me dit que j'ai peut-être brisé la malédiction des mauvais couples dans la famille, ou bien qu'il n'y en avait pas vraiment, ou encore que ce n'était finalement pas si mal que ça puisque la chaîne des enfants a continué, et que nous pouvons remonter de mère en mère jusqu'à une source lointaine, quelque part au Québec. » Nul doute, ces existences, riches et diverses, n'auront jamais connu la banalité et l'ennui. Il y a là, pour les décrire et nous les conter, un souffle, une puissance narrative qui porte haut des destins où s’allient, pour le meilleur et le pire, force et passion. Un roman que l'on quitte à regret parce qu'il sait nous envoûter par la richesse de ses descriptions et l'originalité de ses multiples personnages.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée
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19 mai 2021 3 19 /05 /mai /2021 07:23
Berthe Morisot, la femme en noir de Dominique Bona

 

Dominique Bona a vraiment été inspirée en écrivant la biographie de Berthe Morisot, cette femme exceptionnelle qui a été l’égale des plus grands peintres impressionnistes, leur sœur, leur compagne, et a laissé à sa mort, survenue à l’âge de 54 ans, une œuvre admirable qui est désormais présente dans les plus grands musées internationaux. Une vie qui sera sans faiblesse, une âme sans calcul, une artiste qui se montrera sans concession à l'égard d’elle-même et de son art.
 

Berthe Morisot (1841 - 1895) est d’abord une personne de caractère, une beauté sombre et fascinante, la dame en noir qui figure sur l’un des portraits qu’a fait d’elle son ami Edouard Manet, une femme qui a voué son existence à peindre « jusqu’au mouvement des choses inanimées », écrira à son sujet Arthur Baignières, l'un de ses admirateurs. En effet, il n’y a jamais pour Berthe de vision définitive, celle-ci évolue avec la lumière, ainsi peut-elle travailler des heures devant  un visage ou un coin de jardin. « Tandis que son pinceau se pose en traits vifs et doux, tandis qu’il effleure la toile, elle tire de cette exécution ses effets les plus forts » - précise Dominique Bona. Jamais satisfaite de ce qu’elle a fait, Berthe est une travailleuse infatigable, une femme en quête permanente de la perfection. Dure envers elle-même, elle est toute de verticalité et peut apparaître à certains distante et hautaine, alors qu’intérieurement elle n’est que sensibilité et tendresse. Mais son exigence l’aide à suivre sa voie avec un calme maîtrisé, une claire conscience de ce que la peinture signifie pour elle, un affranchissement, une liberté qu’elle s’octroie. Elle assume son style et mettra tous ses efforts, toute sa tension dans la recherche de cette vérité intérieure si difficile à saisir, mais qui seule l’intéresse. En quelque sorte, elle cherche en elle la source de sa lumière. Elle sera d’ailleurs la seule femme, dans l’aéropage des peintres qui l’entoure, avec lequel elle est unie par des liens profonds d’affection et d’estime : Manet dont elle épousera le frère Eugène, Monet,  Sisley, Pissarro, Puvis de Chavannes qui la courtisera, Degas dont elle redoute les jugements, Renoir l’ami consolateur, auxquels se joint le poète Stéphane Mallarmé qui sera le tuteur de sa fille Julie après sa mort. Ces artistes dissidents se baptiseront d’abord « Les intransigeants » avant de devenir « Les impressionnistes ». Berthe, bien que seule femme, suivra son chemin sans se laisser impressionner par eux mais par sa seule vision personnelle et, non seulement osera exposer ses tableaux, mais fera en sorte de les vendre.
 

Depuis longtemps sa rupture avec l’académisme est consommée. Une autre époque commence dans l’avant-garde, celle d’une oeuvre fluide et légère qui semble ne rien devoir à la matière. La peinture de Berthe est empreinte d’une atmosphère de rêverie qui met en échec la colère ou la rage, la haine et l’esprit de vengeance et offre à ceux qui la contemplent un moment de paix. Elle le dira elle-même : si elle peint, c’est pour tenter de fixer quelque chose de ce qui passe : un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, un visage, un champ de blé ployant sous le vent et, parfois, un souvenir plus spirituel. Elle prend goût également à l’aquarelle. C’est cette méthode qui l’incitera à éclaircir sa palette et affinera sa touche, lui enseignant les profondeurs de la légèreté. Berthe peint sans appuyer le pinceau, sans souligner, surtout sans cerner ses divers sujets, par touches qui se juxtaposent, se frôlent, s’enlacent et gardent cette apparence spontanée qui donne le sentiment que la toile est inachevée. « On lui a laissé un peu de blanc, un air de liberté » - souligne Dominique Bona. Berthe usera de l’huile de la même façon, avec cette fantaisie et cette hardiesse, se refusant progressivement aux contrastes trop voyants. Son monde sera purement féminin mais sans mièvrerie aucune. Ce qui lui plaît, ce qu’elle recherche, ce sont moins les plaisirs primaires, la bonne chère ou la chair que cette anorexique déteste, que la lumière qui se dégage des choses, le rayonnement, la séduction de la vie et par-dessus tout la jeunesse.

 

Plus cérébrale que sensuelle, mais évidemment sensible et hypersensible, Berthe Morisot souhaite dépasser la simple apparence des êtres et des choses, saisir et retenir ce qui la surprend et l’intrigue, ce qui l’émeut, ce qui la trouble, elle voudrait en trouver l’origine et en comprendre le sens. Sa longue main fine esquisse une réponse aux questions qu’elle se pose, tandis que sur les toiles vierges surgissent des jardins, des visages enfantins, des jeunes filles en fleurs, des perspectives de ciel et d’eau. Son pinceau est précis, profond, perspicace et léger, il la dirige vers le seul univers qui l’attire, celui des claires apparences qui abritent des secrets.

 

La vie de Berthe sera celle d’une femme de devoir et d’une artiste incomparable, attachée aux siens, à ses parents, à ses deux sœur dont Edma qui fut peintre elle aussi, à son mari Eugène épousé sans passion mais qui se montrera un compagnon gagné à sa cause et d’un dévouement inlassable, et à sa fille Julie, sa seule grande passions avec la peinture. Une vie où les amis ont leur place ; Berthe reçoit chaque jeudi dans son appartement parisien et, aux beaux jours, dans sa propriété du Mesnil. La vie bourgeoise et confortable, entourée de beaux esprits, est vouée à l’art que l’on vénère et auquel  on consacre le plus clair de son temps et de son énergie. Berthe reproche aux femmes d’être trop bavardes. Cette silencieuse apprécie la grâce des jeunes filles toute d’interrogation et celle des enfants qui posent sur le monde un regard curieux et émerveillé. Elle-même a gardé quelque chose de l’enfance ; elle saura se surprendre jusqu’à son dernier souffle, assumer son exigence et mourir lucide et questionnante comme une quêteuse d’absolu. Sa vie durant, Berthe Morisot refusera de se cantonner dans le gynécée ou les antichambres des ateliers, échappant à l’amateurisme qui est la plaie des peintres de salon. C’est toujours à sa vigilance qu’elle fera confiance. Le poète irlandais George Moore écrira après sa mort : « Ses toiles sont les seules toiles peintes par une femme qu’on ne pourrait détruire sans laisser un blanc, un hiatus dans l’histoire de l’art ».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Berthe Morisot

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Berthe Morisot, la femme en noir de Dominique Bona
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31 mars 2021 3 31 /03 /mars /2021 08:38

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Ainsi étions-nous avant la connaissance,

A l’instant où l’univers se fit image en notre esprit.
La terre était neuve alors, elle brillait d’un feu ardent.
L’homme parlait à ses troupeaux,
La femme sur lui levait un regard de soeur.
En ces temps nos coeurs habitaient nos corps, immensément.
Me penchant à la fenêtre,
Je voyais comme à travers un voile notre jardin.
Comment accède-t-on à l’impénétrable ?
La folie a pris le pas sur la raison.
L’invisible a cessé de nous rêver.
J’écris pour ne pas me perdre.
Je note au fur et à mesure mes impressions.
Souvent la poésie me quitte, je m’égare
Parce qu’en route j’ai lâché le fil ténu de l’enfance.
Ah ! L’enfance ! Nous nous y réfugierons
Lorsque le monde aura achevé de vieillir.
Confiants, nous franchirons des frontières que nous croyions abolies.
La nature s’offrira à nous,
Ce sera l’aube, l’origine,
L’ère du rayonnement, peut-être.

 


On ne lit rien à la surface des mots
Mais feignons d’en deviner le sens.
Personne ne va au-devant de ceux qui s’éveillent,
A moins que l’enfant ne nous ait mis en sommeil pour la vie...
Léogane, une demeure à la pointe d’une île blanche,
Un lieu où descendre au fond de soi.
C’est un cérémonial dans lequel on entre,
Un itinéraire commencé avant l’aube.
L’enfant nous guide d’un pas de sourcier.
Une cloche tinte. Elle nous rappelle que le temps
Laisse en nous l’empreinte de ses dents voraces.
Le péril est au bout de cette longe qui nous tient attentifs.
N’allons pas au-delà du signe sur la pierre,
Du tatouage sur la rive abordée.
A nos épaules le temps pèse de tout son âge
Tandis qu’au loin se perçoit le murmure des orges et des blés.


 

Jadis, sur les plaines,

Il y avait des brumes,

Dans les hêtres pleureurs

Des battements furtifs.

La vie était à son zénith.

Au large, la mer essaimait ses lames grises.

Non, je ne te demanderai pas de te souvenir,

Seulement de me dépeindre le monde

Imprévisible qui t’habite.

L’immensité repose en toi.

Ton regard est plus insondable que l’univers.

Rien qui n’y soit pas depuis toujours.

Une lueur tempère les ténèbres,

Partout se respire une persistante odeur d’oyat.

 

 

Admettons que les choses

Ne fassent que semblant de recommencer.

Lorsque l’œuvre sera accomplie, la parole dite,

Qu’auras-tu à m’apporter de meilleur,

A me confier de nécessaire ?

Une fête s’installera dans son décor gaufré.

Les baraques de tir, les manèges,

Les vieilles mélodies, les clowns plus tristes

Que des soldats à la parade,

Cette joie monotone pour notre avril.

Peut-être me diras-tu : il se fait tard ?

J’aurai un petit rire. Il pleuvra.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( extraits de " PROFIL de la NUIT " )

 

 

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24 mars 2021 3 24 /03 /mars /2021 10:42

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Pour nombre d'entre nous, Boris Pasternak n'est autre que l'auteur d'un roman " Le docteur Jivago " qui inspira au cinéaste David Lean  un film qui, pour plusieurs raisons, reste un grand moment de cinéma : tout d'abord parce qu'il brosse sur la révolution russe une fresque impressionnante, ensuite pour l'admirable interprétation des deux principaux acteurs Omar Sharif et Julie Chritie, enfin pour la beauté glacée des images qui nous rendent fidèlement l'atmosphère du roman. Même s'il est bien vu d'une certaine intelligentsia de moquer l'oeuvre de David Lean et  "le sirop flonflonnant de Maurice Jarre" - ce long métrage a pris rang parmi les oeuvres qui honorent le cinéma et que je revois, personnellement, avec un égal plaisir, simplement parce que les sentiments exprimés  sont justes et souvent poignants et que le réalisateur, sans éviter certaines facilités et simplifications, n'en a pas moins filmé les scènes d'une caméra élégante et sensible. Mais le principal mérite de ces superproductions est de nous donner l'envie d'en savoir davantage sur les romans et les écrivains qui les ont rédigés.


Qui est Boris Pasternak ? Un écrivain russe qui fut, comme la plupart des auteurs de son temps, muselé par le pouvoir bolchevique :

Leurs prophètes se transforment en vent
En cendres leurs poètes
Ils n'auront plus la lumière du jour

Plus d'eau et plus jamais d'été.



Boris était né à Moscou le 10 février 1890 dans une famille d'artistes aisés. Après des études classiques, il se passionna pour la musique, étudia la composition musicale qu'il délaissera au bout de six ans pour s'inscrire à la faculté d'histoire et de philologie. Il s'orientera ensuite vers la philosophie, passera un semestre à l'Université de Marbourg, voyagea en Suisse et en Italie et terminera ses études à Moscou. Bien que plus ou moins marqué par les mouvements littéraires en vogue, les écrits de Pasternak prouvent, en même temps que son effort pour s'intégrer à son époque, son refus d'accepter les normes imposées. Il préconise " une pensée nouvelle plutôt qu'un pur langage". C'est à sa formation musicale et philosophique qu'il devait en partie la facture originale de sa poésie, souvent déroutante et rebelle à la traduction. Mais la double emprise de la musique et de la philosophie n'expliquerait pas tout sans l'apport de sa foi, une foi absolue, totale, confiante, qui donne à l'ensemble de ses textes un ton rare, parfois inspiré.



C'est dans les années 30 que Pasternak découvre avec horreur la violence exercée sur les paysans pour les amener de force dans les kolkhoses, qu'il réalise les traitements infligés aux  artistes, dont la plupart se voient relégués sous les miradors ou proscrits et privés de leur nationalité. Cinq poètes majeurs meurent à la fleur de l'âge : Nicolas Goumilev, époux de la grande Anna Akmatova, est fusillé ; Alexandre Blok meurt d'une sorte de consomption : " Le poète meurt parce qu'il ne peut plus respirer. La vie a perdu son sens " - a-t-il écrit ; Serge Essenine met fin à ses jours comme le feront Maïakoski et Marina Tsvétaïeva. Une nuit polaire s'est abattue sur la pensée russe.

 


Pasternak résiste, mais ce qu'il a vu de ses propres yeux dans la région de l'Oural le remplit de désespoir. Malade, il se cantonne désormais dans sa datcha de Peredelkino, vivant, grâce à sa connaissance approfondie des langues étrangères, de la traduction de grands auteurs comme Rilke, Verlaine, Goethe et presque tout Shakespeare. En 1946, après sa rencontre avec Olga Ivinskaïa - avec laquelle, bien que marié, il vivra une intense passion - il commence à rédiger "Le docteur Jivago" qui raconte la vie d'une famille et la passion amoureuse d'un médecin durant les événements tragiques de la révolution russe et dont le but - disait-il -  est de rendre son peuple à son histoire et son âme à la société à laquelle elle appartient.

 

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En 1956, il adresse son manuscrit à 3 revues soviétiques, en même temps qu'il le fait passer en Italie, où l'éditeur communiste Feltrinelli accepte de le publier. Peu après, le scandale soulevé par la parution du chef-d'oeuvre éclate et il doit refuser le prix Nobel de littérature que lui ont attribué les jurés de Stockholm. Au succès triomphal du romancier dans le monde libre, Nikita Khrouchtchev et son équipe opposent une condamnation de l'oeuvre et l'expulsion de l'auteur de l'Union des Ecrivains. Traité de"mauvaise herbe littéraire", de "criminel", férocement persécuté par ses confrères complices du régime, l'écrivain malade, épié, surveillé, va vivre un calvaire jusqu'à sa mort survenue à la suite d'un cancer le 31 mai 1960. Docteur Jivago ne sera autorisé en URSS qu'en 1988. Boris aura été l'un des premiers à déceler la distance grandissante qui existait entre l'idéal révolutionnaire et la pratique communiste. Mais alors que ses proches seront arrêtés ou fusillés comme Boutcharine, il passe miraculeusement à travers les mailles du filet pendant presque 40 ans. En 1936, il sera visité par deux écrivains français dont la sensibilité était très pro-soviétique : Gide et Malraux. On avancera que Staline n'était pas insensible à la beauté de ses poèmes. 

 

                                                Quelle vilenie ai-je faite ?
                                               Suis-je un assassin - un malfaiteur ?
                                             J'ai seulement fait pleurer le monde entier
                                            Sur la beauté de ma terre.

 

Mais tel que me voilà, aux portes du tombeau,
Je crois qu'un jour viendra
Où les forces du mal et de la lâcheté
devront céder à la bonté...
                                                         

                                           ( Extrait de Samizdat - Janvier / Mars 1959 )


Pasternak a entretenu pendant plusieurs années une correspondance suivie et triangulaire avec Rainer Maria Rilke et Marina Tsvétaïeva, tous deux également poètes. Rainer vivait alors en Suisse et Marina était exilée en France. Elle reviendra en Russie en 1939 pour s'y suicider peu de temps après en 1941 épouvantée et meurtrie pas les horreurs du stalinisme. Cet échange épistolaire publié par Gallimard dans la collection "L'imaginaire" surprend par son intensité tragique. Alors que les deux poètes russes admiraient dans le grand poète autrichien l'incarnation de la vie spirituelle et de la poésie dans l'universel européen, Rilke, quant à lui, revivait à travers eux le souvenir qu'il avait conservé de ses voyages en Russie à la charnière du XIXe et du XXe siècle, fascination pour les richesses multiples et artistiques de ce pays immense qu'avait su entretenir son amie Lou Andréa-Salomé. Aujourd'hui l'oeuvre poétique et romanesque de Pasternak est traduite et lue dans le monde entier et  Docteur Jivago a pris place parmi les monuments de la littérature russe, donnant raison à cette phrase terrible de Meery Devergnas : " Au pays de la mort, la terre sera féconde".

 

Je suis comme un fauve dans un wagon,
Ailleurs, il y a les gens, l'espace, la clarté,
Et derrière moi, le bruit de la poursuite
Sans espoir de fuite.

  

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Olga Ivinskaïa qui inspira le personnage de Lara

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Boris Pasternak et Olga Ivinskaïa

Boris Pasternak et Olga Ivinskaïa

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11 mars 2021 4 11 /03 /mars /2021 10:29
Histoire du juif errant de Jean d'Ormesson

À Venise, au pied de la Douane de mer, en face du palais des Doges et de San Giorgio Maggiore, deux jeunes gens, qui s'aiment, vont écouter, le soir, un personnage surprenant qui, comme la conteuse des mille et une nuits, évoquent des aventures extraordinaires. Ses récits vont les entraîner, à travers l'espace et le temps, dans un tourbillon et une succession d’événements présentés sous des éclairages imprévus et en des lieux et des époques qui ont marqué à jamais l’histoire des hommes. Ainsi se familiariseront-ils, de même que les lecteurs que nous sommes, avec des personnages comme Stendhal et Christophe Colomb, des Chinois et des Arabes, le procurateur de Judée et des guerriers vikings. En leur compagnie, nous suivrons le raid israélien sur Entebbe, nous découvrirons l'invention du zéro, les amours de Chateaubriand et de Natalie de Noailles, ce qui compose le quotidien des hommes et contribue à leurs grandeur et à leur misère. L'homme à l'imperméable raconte, avant de disparaître comme il est apparu, ses souvenirs qui se confondent avec la vie et se prétend condamné à l'immortalité pour avoir refusé, sur le chemin du Calvaire, un verre d'eau à Jésus titubant sous sa croix.

 

Reprenant le célèbre mythe du juif errant, Jean d’Ormesson réécrit l’histoire du monde à sa façon, mêlant la légende et la fable à la réalité, sans oublier de glisser un peu d’humour et de pittoresque dans le récit rocambolesque de ce vagabond qui tente de trouver un sens à son destin entre l’inexorable passage du temps et l’assourdissant silence des dieux. Tant que la terre tourne, les rêves se poursuivent pour ce juif errant qui se dit personne et qui est, en définitive, tout le monde, principalement celui qui marche et ne s’arrête jamais car il est interdit d’amour et de mort.

 

«  Mes enfants, dit Simon, il n’y a rien de plus beau que l’histoire des hommes. Pour la raison la plus simple : il n’y a rien d’autre. Les poissons dans la mer, c’est l’histoire des hommes ; les étoiles les plus lointaines et les galaxies qui s’enfuient à tire-d’aile, c’est encore l’histoire des hommes. Une matière sans la vie serait à peine une matière. Une vie sans la conscience serait à peine une vie. Les étoiles, les poissons, les pierres ne seraient rien, ou presque rien, s’il n’y avait pas l’homme pour les voir, et surtout pour en parler. Pour leur donner un sens. Et pour les empêcher d’être quelque chose comme un néant. Les étoiles, les pierres, les poissons dans la mer, les arbres dans les forêts entretiennent avec les hommes des liens obscurs et secrets. Ils sont des étapes, ou des écarts, sur leur chemin. Ils sont emportés dans la même aventure. Tout ce que nous pouvons nommer et décrire, et même l’ineffable dont nous nous risquons à parler, appartient à l’histoire. Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. Mais tout ce que nous disons et pensons, et jusqu’au reste dont nous disons que nous ne pouvons rien en dire, est au cœur de l’histoire des hommes. »

 

Jean d’Ormesson a rédigé là un livre éblouissant qui ne nous fait pas seulement voyager dans le temps mais dans l’histoire, un livre d’une grande érudition auquel nous pardonnerons quelques longueurs tant le style est vif, les images séduisantes, la plupart des personnages truculents et plein de panache. Nous sommes ici à Rome, à Thèbes, à Byzance, à Ravenne, dans l’Oural ou au fin fond de la Sibérie, au bord de la mer d’Aral, dans les défilés de l’Hidou Kouch, en Chine et chez les Améridiens, avec Alaric et Frédéric II, Néron et la comtesse Thamar, Démétrios et Poppée, Ponce Pilate et Marie de Magdala, Gengis Khân et François s’Assise, car notre conteur n’est autre qu’un homme mémoire, mémoire sans laquelle le temps et l’histoire n’existeraient pas.

 

«  J’ai le vertige du monde, dit Simon. Vous savez ce que je voudrais ? Je voudrais disparaître. Je voudrais tout effacer. Moi d’abord. Et le reste aussi. Mais rien de s’efface jamais. Tout s’accumule et se poursuit. La malédiction n’est pas de marcher. Elle n’est même pas de ne pas mourir. La malédiction, c’est que l’histoire ne s’arrête pas. La roue n’en finit pas de tourner et aucune force du monde, aucune révolution aucune passion, aucun dieu ne pourrait la freiner. Vous souvenez-vous de Sisyphe qui avait, lui aussi, apprivoisé la mort, qui l’avait enchaînée et qui avait été condamné jusqu’à la fin des temps à pousser un rocher vers le sommet d’une montagne d’où il ne cessait de retomber ? Jusqu’à la fin des temps…Je suis un autre Sisyphe.

 

(…) Il n’y a qu’une chose sous le soleil qui mette un terme pour un temps, à l’écoulement perpétuel : c’est l’amour. L’amour nous fait échapper à l’éternel enchaînement. A l’éternel progrès qui n’est qu’un éternel écroulement. Il nous pousse hors de nous-mêmes. Il brise le cercle infernal. Aimer, c’est oublier le monde, le temps qui passe, le malheur d’exister. C’est s’oublier soi-même au profit d’autre chose. C’est découvrir la vérité au-delà des apparences et choisir ce qui dure contre ce qui s’évanouit. En un sens, un Socrate, un Bouddha, le Christ n’ont rien enseigné d’autre. C’est pour m’être refusé à l’amour que je suis tombé dans l’histoire.

 

Quelle leçon tirer de ce remarquable ouvrage publié en 1993, sinon que l’histoire est ce que nous en faisons et que le souvenir est notre propre histoire, celle qui nous fait exister et durer, puisque nous sommes des êtres incarnés dans le temps et l’espace. L’espace me fait exister, dit Simon, le temps me tue.

 

« Voilà. Je ne crois pas à grand-chose, mais je crois à autre chose. Je crois à autre chose qu’à cette somme d’aventures auxquelles je n’en finis pas d’être mêlé dans ce monde que je vous raconte nuit après nuit dans la splendeur de Venise, image paradoxale et fragile de toute l’histoire des hommes. Oui, je crois à autre chose. J’ai rêvé d’écrire, sur le temps et au-delà du temps, une histoire d’éternité. Et ce qui en est le plus proche, c’est un visage de supplicié entr’aperçu un soir, sous le règne de Tibère, dans un faubourg de Jérusalem, au début du printemps.

 

Ainsi marche Ahasvérus ou Simon Fussgänger qui changera de nom tout au long du récit puisqu'il est condamné à errer pour avoir refusé un verre d'eau à Jésus lors de sa montée sur le mont Calvaire (Golgotha). Un texte épique d'où n'est pas exclu un certain étalage culturel mais qui propose au lecteur une réflexion sur l'histoire humaine absolument passionnante.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 09:25
Briser en nous la mer gelée d'Erik Orsenna

Erik Orsenna a bâti son roman comme une carte du Tendre et, en amoureux transi, comme un parcours du combattant qui le mènera jusqu’au Grand Nord, au pays des aurores boréales. Je comprends que certains lecteurs aient trouvé qu’il y avait d’inutiles longueurs dans cet ouvrage de presque 500 pages – et je partage ce sentiment – mais probablement sous le charme de cet intarissable conteur, je lui ai emboîté le pas et me suis retrouvée en sa compagnie sur des terres qu’il m’a fait découvrir en une suite d’images subliminales glacées à plaisir. Le titre l’explique.

 

Erik Orsenna se plait à se dire, que dis-je  à s’écrire, car il s’écrit à lui-même en quelque sorte dans ce long texte – il s’analyse et prend une indéniable jouissance à se mettre le cœur en charpie. Mais c’est ainsi, les écrivains ne se lassent jamais de se disséquer et de se raconter à eux-mêmes le pourquoi du comment. En effet, l’académicien a la plume évocatrice et transfiguratrice. Avec lui, la douleur semble belle et un désert de glace un palais des mille et une nuits. Vous avez compris, j’ai  aimé ce roman pour sa tendresse, ses divagations, ses parenthèses souvent superflues, son inquiétude mais, plus encore, pour cette part si grande d’un subconscient flamboyant. A-t-il rêvée cet amour, l’a-t-il vécu, bien entendu le lecteur ne doute pas un instant qu’il y a une grande part de vrai dans ce qu’il nous conte et que tous ces sentiments, mis en orbite et en pages, ont un goût de vérité. Mais ce récit va tellement plus profond qu’un fait divers, la plume sait si bien user de l’imaginaire, la sensibilité vibre si fort comme une percussion, que le récit d’un homme inconsolable qui part au bout du monde, au pays des chercheurs d’or et des glaces éternelles, pour tenter de redonner forme à sa vie, n’a pas manqué de me toucher.

 

D’un restaurant huppé, où tout commence, il nous propose un certain voyage dans la solitude, la dérision, le remords, nous comprenons, grâce à lui, pour quelle raison les glaces ne parviendront jamais à geler un cœur épris. En quelque sorte, un ouvrage d’initiation. L’amour peut être redoutable mais il réserve aussi bien des surprises. Orsenna, qui se plait à bouger, a trouvé là le meilleur moyen de quitter les horizons trop étriqués de nos villes. Cet homme apprécie de partir, en quelque sorte … de s’éloigner et  c’est là où le bât blesse. Il s’éloigne trop vite de ce qui l’enchante, sans doute par crainte de ne plus être enchanté.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


 

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Briser en nous la mer gelée d'Erik Orsenna
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30 janvier 2021 6 30 /01 /janvier /2021 09:20
Marceline Desbordes-Valmore ou le renoncement

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Après une enfance heureuse, Marceline Desbordes-Valmore, née le 20 juin 1786, perd sa mère à 15 ans de la fièvre jaune en Guadeloupe, où mère et fille s'étaient réfugiées auprès d'un cousin pour des raisons mal connues, mais probablement liées à des difficultés conjugales. Si bien que la petite fille rentrera seule en France huit mois plus tard et, pendant la traversée, subira une violente tempête, se faisant attacher à l'un des mâts pour admirer la mer en furie, si bien que l'on conçoit sans peine que la succession de ces épreuves aient d'ores et déjà aguerri son caractère et enfiévré son imagination. Rentrée à Douai chez son père, elle s'engage au théâtre local, puis à celui de Rouen et bientôt, le succès aidant, elle joue à Paris et sur diverses scènes. Mais l'écriture, et particulièrement la poésie, ne cesse de la solliciter et son premier roman, pour une bonne part autobiographique, "L'atelier du peintre" prouve qu'elle est attentive à la création artistique quelle qu'elle soit. Mais, en ce temps-là, la difficulté d'être femme et de s'affirmer, même dans le domaine des arts, est immense et, d'entrée de jeu, elle est considérée comme un auteur mineur juste bon à mettre en valeur le talent des autres et, à propos de cet ouvrage, celui de son oncle le peintre Constant Desbordes.

 

Néanmoins, Marceline refuse d'abandonner, elle veut inscrire son nom parmi les lauréats de l'Ecole française. A l'époque où elle rédige ses premiers poèmes, la société cultivée s'emballe pour des romans comme "Paul et Virginie" de Bernardin de Saint-Pierre ou "Atala" et "René" de Chateaubriand, si bien que tout être qui a de l'ardeur et du sentiment risque d'être entendu, pour peu que sa plume soit à l'égal de son coeur. Chez Marceline, l'ardeur va soudainement s'épanouir avec bonheur lorsqu'elle rencontre l'amour en la personne d'Henri de Latouche, amateur de poésie, sensible à la nouvelle école romantique, à qui l'on doit l'édition des oeuvres d'André Chénier, mais cette passion, médiocrement partagée, sera davantage pour elle l'apprentissage de la souffrance amoureuse.

 

Elle avait fui de mon âme offensée ;

Bien loin de moi je crus l'avoir chassée :

Toute tremblante, un jour, elle arriva,

Sa douce image, et dans mon coeur rentra :

Point n'eus le temps de me mettre en colère ;

Point ne savait ce qu'elle voulait faire ;

Un peu trop tard mon coeur le devina.

 

Sans prévenir, elle dit : " Me voilà !

Ce coeur m'attend. Par l'Amour, que j'implore,

Comme autrefois j'y viens régner encore."

Au nom d'amour ma raison se troubla :

Je voulus fuir, et tout mon coeur trembla.

Je bégayai des plaintes perfides ;

Pour me toucher il prit un air timide ;

Puis à mes pieds en pleurant, il tomba.

J'oubliai tout dès que l'Amour pleura.

 

De cet amour qui " lui avait tout pris jusqu'au bonheur d'attendre ", Marceline émergea, délivrée de ses rêves illusoires. Avec son nouveau compagnon, Lanchantin, dit Valmore, comédien sans grand talent qui l'épousera, elle connaîtra les dures nécessités de la vie d'un acteur pauvre et les épreuves d'une existence précaire que vint assombrir encore la perte d'une enfant toute jeune. La poésie sera le refuge d'une sensibilité à fleur de peau dans des oeuvres où transparaît la volonté de s'inscrire en faux contre le malheur, ce lot commun à l'humanité et où l'on surprend les sanglots de la femme douloureuse habitée d'une indéfectible espérance.

 

L'orage de tes jours a passé sur ma vie ;

J'ai plié sous ton sort, j'ai pleuré de tes pleurs ;

Où ton âme a monté mon âme l'a suivie ;

Pour aider tes chagrins j'en ai fait mes douleurs.

...
 

Moi, je ne suis pas morte : allons ! moi, j'aime encore ;

J'écarte devant toi les ombres du chemin :

Comme un pâle reflet descendu de l'aurore,

Moi, j'éclaire tes yeux ; moi, j'échauffe ta main.
 

...


Comme un ange accablé qui n'étend plus ses ailes,

Enferme ses rayons dans sa blanche beauté,

Cache ton auréole aux vives étincelles :

Moi je suis l'humble lampe émue à ton côté.

 

Ou encore :

 

N'écris pas. Je suis triste, et je voudrais m'éteindre.
Les beaux étés sans toi, c'est la nuit sans flambeau.
J'ai refermé mes bras qui ne peuvent t'atteindre,
Et frapper à mon coeur, c'est frapper au tombeau.
N'écris pas !

N'écris pas. N'apprenons qu'à mourir à nous-mêmes.
Ne demande qu'à Dieu... qu'à toi, si je t'aimais !
Au fond de ton absence écouter que tu m'aimes,
C'est entendre le ciel sans y monter jamais.
N'écris pas !

N'écris pas. Je te crains ; j'ai peur de ma mémoire ;
Elle a gardé ta voix qui m'appelle souvent.
Ne montre pas l'eau vive à qui ne peut la boire.
Une chère écriture est un portrait vivant.
N'écris pas !

N'écris pas ces doux mots que je n'ose plus lire :
Il semble que ta voix les répand sur mon coeur ;
Que je les vois brûler à travers ton sourire ;
Il semble qu'un baiser les empreint sur mon coeur.
N'écris pas !

 

Quelle est-elle, en définitive, la poésie de Marceline Desbordes-Valmore durant les années 1830 - 1850, sinon le sentiment et la parole du malheur qui ne cessent de frapper, également la foi religieuse qui se veut consolatrice. Renonçant à chercher l'exceptionnel et le sublime, Marceline privilégie le mouvement d'adhésion, la simplicité émouvante, le chant des larmes et la profération mélancolique, s'approchant d'un Virgile et de ses pastorales. Aussi naïfs qu'apparaissent ses vers, l'aisance du rythme - une rapidité d'eau qui court - assure à jamais la fraîcheur du partage et l'art du songe. Ce sont sans doute "Les roses de Saadi " qui ont le mieux établi sa célébrité au sein de la littérature française: 

 

J'ai voulu ce matin te rapporter des roses ;

Mais j'en avais tant pris dans mes ceintures closes

Que les noeuds trop serrés n'ont pu les contenir.

Les noeuds ont éclaté. Les roses envolées

Dans le vent, à la mer s'en sont toutes allées.

Elles ont suivi l'eau pour ne plus revenir.

La vague en a paru rouge et comme enflammée.

Ce soir, ma robe encor en est toute embaumée...

Respires-en sur moi l'odorant souvenir.

 

D'autre part, la vie de Marceline sera marquée par la quête du père. Si elle fut le poète de l'adhésion à une terre et à un lieu, il n'en reste pas moins que la figure paternelle sera une constante source d'inspiration. C'est cette présence - ou cette absence - qui l'encourage à "frayer la terre sous l'étoile ". Père biologique mais aussi Père surnaturel vers lequel elle élève sa poétique, Père qui insuffle " le pur amour ", initie son aspiration à la lumière, habite une pensée qui, non loin de "la tendresse réelle" console, glorifie et transcende. Elle meurt le 2" juillet 1859. à l'âge de 73 ans.

 

J'irai, j'irai porter ma couronne effeuillée

Au jardin de mon père où revit toute fleur ;

J'y répandrai longtemps mon âme agenouillée :

Mon père a des secrets pour vaincre ma douleur.

 

J'irai, j'irai lui dire, au moins avec mes larmes :

"Regardez, j'ai souffert..." il me regardera,

Et sous mes jours changés, sous mes pâleurs sans charmes,

Parce qu'il est mon père il me reconnaîtra. 

 ...

 O clémence ! ô douceur ! ô saint refuge ! ô père !

Votre enfant qui pleurait vous l'avez entendu !

Je vous obtiens déjà puisque je vous espère

Et que vous possédez tout ce que j'ai perdu.

 

Vous ne rejetez pas la fleur qui n'est plus belle,

Ce crime de la terre au ciel est pardonné.

Vous ne maudirez pas votre enfant infidèle,

Non d'avoir rien vendu, mais d'avoir tout donné.

 

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Marceline Desbordes-Valmore ou le renoncement
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13 janvier 2021 3 13 /01 /janvier /2021 09:16
Les coeurs inquiets de Lucie Paye

Pour un premier roman, Lucie Paye a choisi un thème original, celui de deux êtres qui s’interrogent sur une cause essentielle : l’absence. L’absence d’un être aimé pour elle, l’absence d'inspiration pour lui, l'un et l'autre remettant en cause le sens même de  leur  vie. A travers leurs monologues, le lecteur plonge dans la douleur laissée par l'amour sacrifié de la femme et l’inquiétude suscitée par l'œuvre inaccomplie de l'homme, double réflexion qui n’en compose qu’une seule : celle de leur complexité et de leur exigence intérieure.

 

Cette méditation sur un sujet difficile est conduite de main de maître par l'auteure qui évite les pièges avec superbe, entre autres ceux de brouiller les pistes et de noyer le lecteur dans une énigme compliquée, cela grâce au fil sensible qu’elle tisse au long des pages et qui éclaire avec délicatesse la lente évolution de chacun des protagonistes à maîtriser sa vérité intérieure qui est  un amour sacrifié pour l’une et une œuvre en gestation pour l’autre.

 

Si bien que rien ne sera perdu de ces quêtes secrètes, de ces parcours dont le phrasé dénoue peu à peu le mystère et sublime la réalisation finale de l’œuvre du peintre. Car, qu’est-ce qui soudain est apparu sur sa toile lors d’une interrogation qui paraissait sans suite ? Voici la force de ce livre et son dénouement dont chaque lecteur découvrira avec émotion et intérêt la richesse poétique :

 

« Cette composition lui est venue spontanément. Il n’a pas réfléchi. Elle s’est présentée à lui d’un coup. C’est un format plus petit. La femme y est de dos, face à un miroir. L’une de ses mains est posée contre, comme au carreau d’une fenêtre. Le pinceau trouve son chemin. Le reflet de la femme dans la glace naît peu à peu. Son visage émerge comme tiré d’un long sommeil. Une statue repêchée au fond des océans. Les yeux sont sombres, les lèvres entrouvertes. Le pinceau force la matière. La peau s’épaissit et s’échauffe. Il sent et il écoute cette femme. Le chevalet n’existe plus, ni la toile, ni  le temps. Il est la voix et les caresses, la chair et les songes. Il est cette bouche qui prononce des mots oubliés. Une porte s’ouvre. Dans le reflet du miroir la femme le voit enfin, aimante et apaisée. »


Un roman qui ouvre à cette auteure de 45 ans  les portes de l’avenir littéraire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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L'auteure

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9 décembre 2020 3 09 /12 /décembre /2020 10:18
Qu'une étoile se lève ... ô mon Prince ! Prière

Qu’une étoile se lève au large de la mer
je te la dédierai,
qu’une lune pose sur l’horizon l’orbe rousse des songes
je l’entretiendrai de toi,
que, sous la cendre bleue, le feu couve
et les légendes se mettent à causer, ô mon prince !
Pareil au seigneur, étranger à son empire,
tu descends parmi les saules et les lentilles,
le cours du temps amoureux de la terre noire.
En quelle ère lointaine, inconnue de la mémoire,
es-tu né pour offrir à la postérité ce visage immuable ?
Semblable au potier, tu modèles ta pensée,
pareil à César, tu effaces les traces
des heures trop vite ensevelies sous la poussière.
Au passé, tu refuses cette épopée du deuil
qui tente parmi les ombres un ultime passage,
comme si la mer, amarrée à sa lande,
s’était engagée à la victoire. Mais non, il faut attendre !
Mon prince résolu n’a point encore armé de flotte pour la conquête,
il regarde les ténèbres se faner dans sa main,
rose funèbre, effeuillée, sans parfum.
Est-il trop tôt, est-il trop tard,
pour que la terre, oublieuse de sa genèse,
se libère des entrailles nocturnes qui la tiennent,
dépréciée et sans règne,
et que, dans un sursaut, elle renaisse enfin,
hors de l’espace et hors du temps,
toute d’espérance et délivrée, ô mon prince,
selon ta volonté et selon ta promesse,
prête à appareiller vers le Royaume
accessible seulement à l'esprit ?

 

 

J’entends des rumeurs :
des voix nous disent
que le temps a achevé son œuvre.
Ne craignons pas,
tout le fini s’efface. Ce n’est plus l’heure
du doute et de l’effroi.
Quels feux illuminent nos saisons,
quelle brume cache le provisoire à nos yeux ?
Et pourquoi nos paupières seraient-elles lasses,
alors que l’on surprend des rires et des chants,
que pas à pas nous avançons
dans l’ivresse sainte du pardon ?

 

Armelle Barguillet Hauteloire Extraits de « Profil de la Nuit – Le temps fragile »

 

 

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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

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   Goethe

 

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