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15 septembre 2021 3 15 /09 /septembre /2021 08:37
La bibliothèque de Marcel Proust de Anka Muhlstein

 

Le remarquable ouvrage d’Anka Muhlstein «La bibliothèque de Marcel Proust» chez Odile Jacob est d’une lecture agréable et peut être recommandé à ceux qui souhaitent connaître Proust à travers ses lectures, car on sait que les écrivains sont aussi de grands lecteurs. C’est grâce à la lecture que l’enfant Proust découvrit sa vocation, de même que son attirance irrésistible pour la chose écrite. Il eut la chance d’avoir en sa mère et sa grand-mère maternelle deux initiatrices de tout premier ordre, l’une et l’autre férues de lecture considéraient comme absurde de ne pas proposer à un enfant des œuvres de réelle qualité, supposant à juste raison que «les grands souffles du génie» ont une influence aussi vivifiante sur l’esprit que le grand air et le vent du large sur le corps et qu’il serait regrettable d’en priver les apprentis lecteurs. Elles lui laissèrent par conséquent une grande liberté dans le choix des ouvrages et Proust eut d’instinct une attirance pour les écrivains qui avaient du style et étaient fidèles à leur réalité intérieure. Ainsi, inspiré par Racine et Saint-Simon, Proust affirmait-il que «chaque écrivain est obligé de faire sa langue comme chaque violoniste son son.» Très tôt, il s’est attaché à analyser la technique des auteurs qu’il lisait et à les imiter. Pour se purger de cette facilité qui risquait de lui jouer des tours,  il composait des pastiches, c’était sa façon de faire sortir de sa tête les tics et les rythmes d’un Balzac ou d’un Flaubert. Ce goût des pastiches lui fut tout particulièrement utile dès lors qu’il souhaita doter quelques-uns des personnages de "La Recherche" des manières propres aux fétichistes de la littérature qui n'hésitaient pas à s’exprimer comme certains écrivains célèbres. Il en est ainsi de Mr Legrandin dont la préciosité de langage doit beaucoup aux Goncourt et à Anatole France.

 

On sait aussi que les premiers enthousiasmes de l’enfant Proust ont été pour « Le capitaine Fracasse » de Théophile Gautier, «Le Chevalier d’Harmenthal» de Dumas et « Les mille et une Nuits » qui l’impressionnèrent tellement qu’il s’en souvint lorsqu’il écrivit dans «Le temps retrouvé» : «qu’il lui faudrait beaucoup de nuits, peut-être cent, peut-être mille…pour rédiger un livre aussi long que « Les mille et une Nuits » mais tout autre».  Un peu plus âgé, encouragé par sa grand-mère, il se plongea dans l’œuvre  de Balzac avant de s’enthousiasmer pour Baudelaire – son poète de prédilection – Leconte de Lisle dont il admirait la précision de langage et la richesse des références classiques, pour Tolstoï, Dickens et George Eliot. Enfin ce sera Racine et Saint-Simon qui encouragèrent son refus à se plier aux règles habituelles de la grammaire afin d’obtenir plus de force dans l’expression. Mais si Proust considère qu’un écrivain n’a pas à se soumettre aveuglément aux règles de grammaire, il entend respecter scrupuleusement le sens exact des mots, les mots communs devant être utilisés avec la plus grande précision. Toutefois, si le style le préoccupait, la mémoire, et plus particulièrement le phénomène de la mémoire involontaire et son rôle dans la création artistique, l’obsédait littéralement. Trois écrivains, qu’il appréciait, Chateaubriand, Nerval et Baudelaire y attachaient une semblable importance. Ces prédécesseurs lui donnèrent ainsi le sentiment qu’il était sur la bonne voie et qu’il devait s’y engager et en analyser les ressources immenses. Le passage de la madeleine n’est pas sans rappeler le chant de la grive dans les bois de Combourg dont usa le vicomte. Proust ne manqua pas de reconnaître sa dette envers son aîné : «N’est-ce pas à une sensation du genre de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires dOutre-Tombe ?» - écrira-t-il.

 

Chez Baudelaire, qu’il ne cessait de lire et relire, Proust admirait la juxtaposition de cruauté apparente et de tendresse invisible et l’originalité frappante, et même parfois choquante, de ses images. Et il s’indignait de l’aveuglement des critiques qui n’avaient pas décelé l’immense sensibilité du poète dans ses évocations précises et cruelles de la pauvreté, de la vieillesse, de la maladie et de la mort. «Peut-être cette subordination de la sensibilité à la vérité est-elle au fond une marque du génie, de la force de l’art supérieure à la pitié individuelle.» - écrira-t-il dans «Contre Sainte-Beuve». Enfin, on ne peut dissocier Proust de Ruskin, un auteur qu’il a traduit avec l’aide de sa mère et qui l’a ouvert à la beauté de l’art médiéval, tout en lui inspirant nombre des propos qu’il placera dans la bouche du peintre Elstir. Proust passera 9 ans dans l’obsession de Ruskin et finira par s’éloigner, car il lui fallait désormais – pour exister lui-même – se détacher du vieux maître, de façon «à renoncer à ce qu’on aime pour le recréer». Du moins le chroniqueur anglais avait-il eu le mérite d’ouvrir les yeux du jeune Marcel sur l'art en général.

 

A lire l’étude de madame Muhlstein, il semble qu’il n’y ait eu que la littérature allemande, malgré Goethe, qui le laissera indifférent. L’anglo-saxonne et la russe l’enthousiasmèrent. Il plaçait Tolstoï, «un dieu serein», très haut dans le panthéon de ses artistes, au-dessus de Balzac pour la raison qu’il jugeait «Anna Karénine» non comme une œuvre d’observation mais de construction intellectuelle. A propos des Russes, Proust analyse également l’œuvre de Dostoïevski, véritable cours de littérature qu’il inflige à Albertine. Il remarquait que l’écrivain ne divulguait jamais, au début d’une intrigue, la véritable nature de ses personnages. Proust fera de même, ce qui prouve que les auteurs russes ont eu de l’influence sur la conception de La Recherche. Il arrive aussi qu’un auteur serve de lien entre deux personnages proustiens. Ce sera le cas de Swann, le dandy élégant, membre du Jockey-club, et le grand-père provincial qu’unit un même amour pour Saint-Simon alors que tout, dans leurs personnalités et leur style de vie, les sépare. Même chose pour Charlus et la grand-mère qui partagent un égal enthousiasme pour Madame de Sévigné. Cette complicité littéraire permet une sorte de langage secret entre des personnes totalement opposées. Par ailleurs, Saint-Simon sera utilisé pour caricaturer les bizarreries de Charlus.

 

Cependant, de tous les écrivains qui ont nourri Proust, aucun n’est plus présent dans son roman, ne serait-ce que pour la compréhension du personnage du Narrateur, que Racine et, ce, au-travers de trois de ses tragédies : Phèdre, Esther et Athalie. Phèdre est même le leitmotiv qui accompagne le Narrateur – souligne Anka Muhlstein. La pièce est liée à son premier amour pour Gilberte, puis au second pour Albertine. Le Narrateur découvre dans " La Prisonnière" et " La Fugitive " que les vers du dramaturge, lus, relus et récités si souvent, sont l’expression de lois auxquelles il a été assujetti toute sa vie. Il est en train de vivre Phèdre. Phèdre n’est-il pas le symbole de l’amour-maladie ? – précise Anka Muhlstein. Et elle poursuit : «Cet amour maladif, qui ne peut pas apporter le bonheur, est annoncé et illustré par les malheurs sentimentaux de Swann et de Saint-Loup qui démontrent que l’on n’aime jamais autant que lorsque la personne aimée se refuse».

 

Quant aux Goncourt, Proust posera sur leur œuvre un regard chargé d’ironie. Bien que non cités dans "La Recherche", ils sont à l’origine d’anecdotes qui servent à l’enrichissement du caractère de quelques-uns des personnages. Leur influence sera donc plus négative que positive, car Proust en use comme repoussoir pour prêter certains traits ou travers à Mr Legrandin ou Mme Aubernon. C’est d’eux aussi que vient le ton si souvent vulgaire de Madame Verdurin. Pour les Goncourt, l’impression générale supplantait l’impression personnelle qui mène à la littérature. Ce que Proust dénonçait haut et fort. Pour lui, la source de l’art résidait non dans l’apparence mais dans la profondeur. La réalité se devait d’être recréée par l’imaginaire et ne pouvait en aucune façon se rencontrer dans la simple description. Manifestement les Goncourt avaient une conception de la littérature aux antipodes de celle de Proust. La bibliothèque proustienne a tenu, à l’évidence, un rôle central dans sa vie. Elle en a occupé également un, tout aussi capital dans son œuvre. Ce n’est pas sans raison que l’un des personnages, Bergotte, est un écrivain fictif mais ô combien présent. Il est en quelque sorte le double de l’auteur, la créature devenant créateur. Ce n’est plus le Narrateur qui s’insinue dans la tête de Bergotte mais Proust lui-même. La mort de l’écrivain dans le roman sera à peu de chose près celle de Marcel. Mais il ne faut pas oublier que Proust est présent dans les personnages de tante Léonie, de Charlus et de Swann, bien que Bergotte ait sur eux un appréciable privilège : sa survie est assurée par ses livres. Comme elle l’est, le sera pour Marcel Proust.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 08:35

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1305012048_musee-jacquemart-andre-paris.jpg        Musée Jacquemart-André

 

 

On sait que Proust vécut à Paris plus des trois-quart de sa vie et que l’on peut l’y évoquer en maints endroits, ce que le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec s’emploie à faire chaque printemps avec le souci d’y replacer quelque temps fort ou quelque vision émouvante d’une existence qui fut toute entière consacrée à l’art et à la littérature. Cette année, les références portaient sur trois points précis : la société de la Belle Epoque, le prix Goncourt et les impressionnistes auxquels Proust se rattache pour la simple raison qu’il fût un écrivain impressionniste, usant des mots comme un Monet ou un Pissaro de la couleur. A 10 heurs, ce jeudi 28 avril, nous étions une quarantaine à nous retrouver au musée Jacquemart-André qui, comme le musée Nissim de Camando, a été conçu et réalisé pour être la demeure familiale de riches bourgeois épris de culture. De 1869 à 1875, Edouard André, héritier d’une immense fortune, faisait construire, dans ce Paris que le baron Haussmann s’était chargé de transformer, un hôtel particulier dont la façade, inspirée du Petit Trianon, est toujours encadrée par deux pavillons et s’ouvre sur le boulevard Haussmann, où Proust résida de 1906 à 1919 dans l’appartement que lui louait sa tante, veuve de Louis Weil. Marié en 1881 avec Nélie Jacquemart, une artiste-peintre, Edouard André décida, en accord avec son épouse, de transformer leur résidence en un véritable musée, constituant méthodiquement une collection consacrée à la Renaissance italienne et aux primitifs du XVe siècle. A la mort d’Edouard en 1894, Nélie parachèvera cette collection avant de léguer l’ensemble à l’Institut de France. Cet hôtel illustre idéalement ce que devait être les salons, que de tels lieux abritaient, et dans lesquels le jeune Proust rêvait tant d’être reçu, parce qu’il était assuré alors d’y côtoyer des interlocuteurs cultivés, d’y entendre les meilleurs musiciens et d’y admirer les plus belles œuvres d’art que seules ces personnes riches et averties étaient en mesure d’acquérir. Ce magnifique hôtel dans lequel Proust ne pénétrera jamais, aurait pu tout aussi bien être celui des princesses Mathilde et de Polignac, des comtesses Greffulhe et Potocka, où l’opportunité vous était donnée d’écouter des quatuors de Fauré et de César Franck ou des poèmes de Montesquiou et d’Anna de Noailles qui s’appelait encore Brancovan.

 

 

Dans les pièces sublimement meublées et tendues de soieries, on croisait Charles Haas, les Heredia, les Daudet, les Goncourt, Colette, Madeleine Lemaire, les Straus, toute personne que le jeune Proust, au teint pâle et aux yeux anxieux, enchantait ou irritait par sa très grande politesse et l’attention excessive qu’il vouait à chacune. Il faut imaginer ces soirées et leur faste, alors que la petite musique de Vinteuil égrenait ses notes mystérieuses, que les calèches, tilburys, landaus stationnaient devant les porches et que les femmes rivalisaient de grâce et d’élégance dans un décor où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. D’autre part, il convient de replacer la capitale dans son environnement d’époque, quand les Jacquemart-André donnaient leurs somptueuses soirées et où le jeune Proust s’employait à mémoriser ces heures de l’avant Grande Guerre. Ce n’était pas une zone industrielle, avec ce que cela suppose d’agressif pour l’œil, qui entourait alors la ville, mais la campagne et ses paysages bucoliques tels que nous les admirons sur les toiles des peintres impressionnistes. Au bout des avenues ouvertes par le baron Haussmann, que voyait-on ? des visions pastorales, des champs saupoudrés de bleuets et de coquelicots, des haies buissonnières, des carrioles de laitiers et de maraîchers brinquebalant dans les sentes pour s’en aller livrer leurs produits frais ou encore chauds. Et qu’entendait-on, sinon le chant du coq, le pépiement des oiseaux, le bêlement des agneaux ! Oui imaginons cela, nous qui sommes désormais si loin de ces réalités séduisantes !                  

 

Nous quittons le musée, havre du bon goût et écrin précieux d’œuvres rares choisies par des mécènes éclairés, pour nous rendre chez Drouant, place Gaillon, le restaurant des jurés du Goncourt, après que le Café de Paris les ait réunis les onze premières années, prix dont Proust sera honoré le 10 décembre 1919 grâce à la reconnaissance de six hommes dont il a flatté l’estomac - écrira Noël Garnier dans «Le populaire». Quels sont ces six hommes qui, selon certains, furent si peu perspicaces pour attribuer cette récompense à un mondain décadent épris de duchesses : Léon Daudet, bien entendu, dont le lauréat était l’ami de longue date, après qu’il ait été le petit ami de Lucien pendant quelques mois, Rosny aîné rejoint bientôt par Rosny jeune, Henry Céard, Geoffroy et Elémir Bourges. La fatigue, qu’entraîneront les aléas d’une journée chargée en surprises et émotions, provoquera une crise d’asthme épouvantable à notre écrivain, dont le succès, à la suite de cette distinction, était encore loin d’être acquis. Les jeunes filles en fleurs, à l’évidence, s’adressaient à une élite et l’œuvre sera qualifiée d’infiniment embêtante par nombre de critiques, provoquant la réaction de Jacques Rivière, un converti de la première heure, dans la NRF en date du 1er janvier 1920, où ce dernier souligne vigoureusement la vision profondément originale du roman et le renouvellement de toutes les méthodes de l’analyse psychologique qu’inaugure une œuvre de cette portée. Proust, lui-même, considérait que son prix avait été passablement saboté par une presse plus sensible aux "Croix de bois" de Roland Dorgelès et aux souffrances des poilus, alors même que les canons venaient à peine de se taire, qu’aux intermittences du cœur des gens du Faubourg Saint-Germain. Si bien que le succès du Goncourt 1919 en souffrira et que la vente des Croix sera trois fois supérieure à celle des Jeunes Filles. C’est donc dans ce restaurant de renommée mondiale que nous déjeunerons fort gourmandement, tant les plats sont savoureux et les vins au diapason.

 

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                     chez Drouant

 

La dernière étape de notre périple parisien sur les traces de Marcel Proust sera le musée de l’Orangerie, l’un des temples de l’impressionnisme, mouvement pictural qui déclina la lumière selon divers octaves et dont la préoccupation principale était de s'opposer à la foi aveugle que l’on avait dans l’évidence des réalités concrètes, emboîtant le pas au philosophe Kierkegaard  qui déniait à l’impersonnel et à l’universel le pouvoir de représenter la vérité. Ce qui captivait les peintres de l’époque était les conditions de la vision et la façon dont les choses se transforment sous l’influence de l’énergie, principalement l’énergie de la lumière, modifiant continûment notre perception. On sait que Proust citait l’Olympia de Manet et Les falaises d’Etretat de Monet comme deux de ses huit toiles préférées. On sait également que Monet fut l’un des modèles d’Elstir, l’ami d’Albertine, "dont l’art était d’exprimer l’essence de l’impression qu’une chose produit, essence qui reste impénétrable pour nous tant que le génie ne nous l’a pas dévoilée" - écrira Marcel Proust. L’écrivain s’était rendu à l’exposition des Nymphéas organisée par Durand-Ruel en mai 1909, après qu'il a eu tout loisir d’admirer de nombreuses de ses toiles chez Madame Straus, le marquis de Réveillon, Charles Ephrussi et Edmond de Polignac qui possédait une toile de Monet que Proust appréciait tout spécialement : "Un champ de tulipes près de Haarlem".

 

Or, ces Nymphéas sont là devant nos yeux, images même de la beauté que Marcel, fin connaisseur, définissait subtilement : C’est une espèce de fondu, d’unité transparente où toutes les choses, perdant leur premier aspect des choses, sont venues se ranger les unes à côté des autres dans une espèce d’ordre, pénétrées de la même lumière, vues les unes dans les autres. Ainsi s’achevait une journée dédiée à l’Art dont on sait qu’il rapproche le cœur des hommes du cœur des choses, véritable parcours proustien où les étapes de sa vie terrestre restent comme en suspens, ainsi que le sont les étoiles à jamais disparues, mais dont l’éclat nous parvient encore.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1305013579_orangerie_cezanne__wince_.jpg      Les nymphéas de Claude Monet

 

CAILLEBOTTE,- Paris

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26 mai 2021 3 26 /05 /mai /2021 08:53
Les chambres de Proust reconstituées : celle de la rue Hamelin par le musée Carnavalet et  celle d'Illiers-Combray.
Les chambres de Proust reconstituées : celle de la rue Hamelin par le musée Carnavalet et  celle d'Illiers-Combray.

Les chambres de Proust reconstituées : celle de la rue Hamelin par le musée Carnavalet et celle d'Illiers-Combray.

Il y a dans la vie de Marcel Proust, dans l’œuvre de l’écrivain, beaucoup de chambres. D’abord celle de l’enfant à Combray qui ouvre « Un amour de Swann ». C’est la chambre où se trouve la lanterne magique, celle de l’évasion dans le monde imaginaire. Il y a aussi, dans cette chambre romanesque, l’attente du baiser de maman qui en fait le lieu de cristallisation d’un amour exclusif. Cette chambre d’enfance porte déjà en germe l’œuvre de sa vie et il est vrai que les chambres de Proust ont tenu un grand rôle puisqu’il s’y passe ce auquel  on s’attend le moins : la claustration volontaire d’un créateur dévoré par sa création. Oui, l’enfermement de l’écrivain pendant plus de 8 années, soit de 1914 à 1922, d’où il ne sortait que pour quelques réceptions ou dîners, est pareil à celui de Noé dans son arche comme Marcel Proust l’explique lui-même : «  Quand j’étais enfant, le sort d’aucun personnage de l’Histoire Sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester ainsi dans ‘l’arche’. Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »

Les Plaisirs et les Jours

 

 

En quelque sorte, Proust enclot la réalité pour lui redonner une vie transposée par l’imagination. Ses chambres du boulevard Haussmann et de la rue Hamelin, celles aussi du Grand-Hôtel de Cabourg où il passa une partie de l’été et le début de l'automne de 1908 à 1914 auront été ses lieux de création, ceux où, fermant les yeux aux réalités du monde, il les ouvrait sur les perspectives infinies de la création littéraire. Proust a fondé sur cette simple réflexion toute une part de sa philosophie. Celle-ci peut se résumer en quelques lignes mais elle donne à « La Recherche » une tonalité unique. Selon lui, le monde intérieur – qui peut être symbolisé par la chambre d’écriture et de claustration volontaire – est le seul qui existe vraiment pour la bonne raison qu’il confère aux êtres et aux choses leur réelle dimension. Oui, ce que nous observons au quotidien perd très vite de son intérêt et de son relief mais, que cet environnement vienne à nous manquer, la nostalgie nous envahit et nous commençons à fixer notre esprit sur les souvenirs qui se sont imprimés à notre insu et que notre mémoire involontaire, usant du procédé inverse, va nous restituer par la grâce d’une sensation. Les choses quittées prennent subitement une importance extraordinaire, puisqu’elles nous apprennent que le temps peut renaître à tout moment, mais hors du temps, ce que Proust nommera « un peu de temps à l’état pur ». Etrange et formidable paradoxe qui avise le lecteur qu’il n’y a, en définitive, pas d’autre permanence que celle du passé et du monde reconstitué par la mémoire. L’arche de Noé est devenue la cathédrale de Proust et, dès ce moment, le patriarche biblique et le romancier sont hors d’atteinte. Le premier a sauvé la création, le second le créé, tout en se sauvant eux-mêmes. La chambre est par conséquent l’arche dans laquelle Proust convoque les lieux et les paysages, les brassées d’aubépines et les pommiers en fleurs, les berges de la Vivonne et les clochers de Martainville, les illusions de l’amour et les intermittences du cœur, les jeunes filles et les courtisanes, les liftiers et les princesses, les artistes et les hobereaux, les vices et les vertus, les joies et les douleurs, pour cette traversée du temps qui voit se succéder un passé chargé d’avenir et un avenir embrumé de passé.

 

 

Si la vie est un négatif qu’il faut regarder à l’envers et à la lumière d’une lampe pour que ses contours se dessinent et que se révèle son sens, comme avec la lanterne magique, l’œuvre n’apparaît plus seulement comme la figure de ce que l’on a senti mais comme celle de ce que l’on a voulu, si bien que l’édification se fait et que le destin s’accomplit. Ainsi, par un acte de volonté intense, l’artiste meurt à la réalité des choses et devient un anachorète réfugié dans une chambre  tapissée de liège, arrière-monde ou arrière-pays qui n’est plus régi par les innombrables clichés de la vie affective, les ténèbres de la méconnaissance et des instincts, mais par la joie pure et sereine de l’art qui exorcise le cercle du temps. Selon Marcel Proust, la littérature est la seule vie digne d’être vécue, la seule en mesure de conserver ce qui fuit, d’atteindre à la vérité des êtres sous les mouvements changeants et le mensonge des apparences, et de faire remonter à la surface un équivalent spirituel. Cette construction littéraire, envisagée comme une mosaïque savante, frappe d’autant plus l’esprit que la diversité de ses dessins et la fraîcheur de ses coloris semblent contraindre le temps à faire le deuil de son pouvoir.*

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*Extraits de « Proust ou le miroir des eaux »

 

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Et chambre reconstituée au Grand-Hôtel de Cabourg

Et chambre reconstituée au Grand-Hôtel de Cabourg

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 07:55
Le chemin des aubépines

Je me souviens d'une journée de printemps où, me trouvant à Illiers-Combray, je marchais dans les chemins creux, qu'enfant, l'écrivain avait parcourus seul ou avec sa famille. Dans cet environnement miraculeusement épargné, où tout semble en place pour que le temps retrouvé vienne refermer la boucle parfaite du temps perdu, je découvrais intacts la mare de Montjouvain, les sources de la Vivonne, l'église de St Ayman, le Pré Catelan de l'oncle Amiot, la plaine bornée d'arbres, enceinte végétale qui propose aux moissons son ombre tutélaire. Sans oublier les fleurs qui abondent en cette saison : les lilas, les rhododendrons, les pivoines, les luxueux candélabres des marronniers, les pommiers et leurs boutons tendrement roses, les glycines qui s'épandent au-dessus des tonnelles et surtout les aubépines et leur parfum enivrant.

 

C'est un chemin semblable qui musarde au-dessus de chez moi à Trouville. Depuis le manoir des Finaly, où Proust séjourna à deux reprises, il borde le plateau en surplomb sur la mer. Le soir, il est agréable de l'emprunter quand la tiédeur vespérale exhale les parfums multiples et que les oiseaux, les merles, les grives musiciennes, les rouges-gorges célèbrent à leur façon la fin du jour. En évoquant l'écrivain qui, sans nul doute, s'y promena lorsqu'il  vint en 1891 et 1892 aux Frémonts chez son ami Jacques Baignières d'abord, chez les Finaly ensuite. Ce seront pour lui des moments inoubliables où, en leur compagnie, il se promenait dans la campagne ou bavardait sur les terrasses, tandis que la nuit posait sur le paysage sa beauté crépusculaire. Presque rien n'a changé depuis plus de cent ans, alors qu'à l'approche du soir les conversations deviennent plus sourdes, que les oiseaux de nuit émettent leurs cris monotones, que l'air se charge de l'odeur composite de la terre et des arbres. Aux longues traînées rouges qui marquent le ciel, on sait qu'il y a peu d'heures que le soleil s'est allongé sur cette imperceptible ligne d'horizon qui fonde les noces de la mer et du ciel. A gauche, le grand large, à droite, les champs quadrillés de pommiers. La Normandie a ce privilège que la campagne vient y vagabonder jusqu'à l'extrême bord des eaux. On se sent ainsi le familier d'un double paysage : les yeux perdus dans les lointains et proches, à la fois, de la commune ordonnance des choses. Proust m'accompagne depuis si longtemps que mon présent s'éclaire à son passé. Ses phrases rythment de leurs allégros et de leurs andantes les divers temps de ma vie. L'écrivain avait de l'éternité la vision la plus juste : celle que seul le superflu disparaît. De l'essentiel, il s'était fait le chantre. Il avait lancé si loin ses filets que, ce qu'il en avait retiré, était les vestiges de mondes enfouis, les débris de galaxies inconnues, les éclats de mémoires fossiles.

 

Personne n'a mieux évoqué cette nature printanière que le petit Marcel dans les pages consacrées à son enfance à Illiers et à ses séjours trouvillais, tandis que Jacques-Emile Blanche réalisait de lui un portrait au crayon qui sera suivi, l'année suivante, d'un portrait à l'huile dont le jeune homme était fier, car il y figurait dans la fraîcheur de ses vingt ans. Aussi  ne puis-je renoncer au plaisir de vous proposer une flânerie dans les sentiers bordés d'aubépiniers, comme un instant de beauté: 

 
" ... Il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m'appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où il s'étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l'odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière ; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le même chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu'un souffle défait !

 

... Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure d'une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l'approche d'un village, ils m'annonçaient l'immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d'un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge...

 

...Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelle dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l'autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d'une teinte plus pâle qui, en s'entrouvant, laissaient voir, comme au fond d'une coupe de marbre rose, de rouges sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs, l'essence particulière, irrésistible, de l'épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d'elle qu'une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose l'arbuste catholique et délicieux."

 

                                 Du côté de chez Swann ( Combray )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

 

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La vue depuis le chemin des Frémonts à Trouville-sue-Mer

La vue depuis le chemin des Frémonts à Trouville-sue-Mer

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28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 09:09
La comtesse de Boigne, jeune.

La comtesse de Boigne, jeune.

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La troisième et dernière femme de cette trilogie, celle qui a contribué à façonner le personnage de Madame de Villeparisis, l’amie de la grand-mère du narrateur rencontrée au Grand-Hôtel de Balbec, est bien différente d’une Laure Hayman ou d’une Louisa de Mornand. Madame de Boigne était de haute naissance et  Proust ne pouvait pas l’avoir fréquentée pour la bonne raison qu’au moment où il est né en 1871 elle était morte depuis cinq ans en 1866. La vie de cette femme est un véritable roman puisque petite fille elle était la familière des enfants royaux et particulièrement aimée du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, qu’elle fît partie des émigrés au moment de la Révolution, fût l’amie intime de Madame Récamier et l’une des plus jolies femmes de son temps. N’oublions pas qu’elle fût une belle intelligence, proche de madame de Staël et de Chateaubriand,  passât de nombreux étés à Trouville où elle avait sa demeure, tint salon, fit un très riche mariage, n’eut pas d’enfant et vécut longuement auprès d’un homme d’influence le baron Pasquier qui fut tour à tour député, Garde des Sceaux, ministre des Affaires Etrangères, président de la Chambre et Chancelier de France. Mais qui est-elle dans La Recherche cette respectable marquise de Villeparisis qu’elle inspira, sinon une femme qui, comme elle, est née dans une maison glorieuse, entrée par le mariage dans une autre qui ne l’était pas moins, vécut la fin de son existence auprès d’un homme respectable, avait une façon exquise et sensible de parler du passé et, ayant connu ce qu’il y avait de mieux, était totalement dénuée de snobisme. Est-elle vraiment proche de la comtesse de Boigne qui sut si bien rendre compte de son époque dans ses Mémoires et si bien inscrire sa vie dans le prolongement de sa lignée ? C’est ce que nous allons chercher à savoir !

 

 

Proust admirait les mémorialistes. On sait l’intérêt qu’il porta à Saint-Simon et lui-même, sans avoir peut-être lu l’intégralité des Mémoires de la comtesse, rédigea un article dans le Figaro où, selon la biographe de Mme de Boigne, Françoise Wagener, il se révèle un piètre historien. Il est certain que l’écrivain a vu en la Marquise de Villeparisis un personnage beaucoup plus frivole, une sorte de douairière surannée plus typiquement Belle Epoque qu’Ancien Régime, ce qui ne concorde pas avec le caractère de Mme de Boigne qui était tout sauf frivole. Pour avoir traversé les drames de la Révolution et de la Terreur, connu à la suite de la défaite de Waterloo et des Cent-Jours l’occupation de Paris par les armées coalisées du Tsar, du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche, assisté à la Restauration puis à la chute de la maison Bourbon, fréquenté Talleyrand, le duc de Richelieu, été l’amie de la reine Marie-Amélie, l’épouse de Louis-Philippe, cette royaliste libérale avait l’œil trop exercé pour céder à une quelconque coquetterie de pensée. Si elle était sensible aux civilités de l’ancienne France (après le retour de Louis XVIII ) étant elle-même le pur produit de la sociabilité raffinée de son milieu, elle résistera sans peine aux pressions des Ultras, car le fétichisme royaliste n’était pas son fait. Née sous l’Ancien Régime, elle avait accepté que celui-ci disparut. Ce qui la requérait était de ne jamais aliéner son sens critique et son indépendance de jugement.

 

 

Si Marcel Proust voit sa Mme de Villeparisis supérieure au reste de sa famille par son intelligence, son style et son esprit de conversation, il ne lui confère nullement les vertus de la comtesse et énonce pour cela quelques raisons : bien née mais peu recherchée par les femmes à la mode qui la considéraient comme une langue de vipère ou un chameau, il la confine dans un rôle de vieille dame un peu aigrie en proie à une indiscutable déchéance mondaine. Et il est vrai que la comtesse de Boigne a souffert un long moment d’une réputation de méchanceté non justifiée pour la raison que ses Mémoires furent publiées 41 ans après sa mort, en 1907, par son ami Charles Nicoullaud et que le regard qu’elle posait sur ce XIXe siècle finissant était sans concession, si bien que cette publication, alors que de nombreux acteurs vivaient encore, ou du moins leurs enfants, ne fut pas toujours bien reçue. Elle fut entre autre violemment attaquée par le vicomte Reiset, très attaché au souvenir de la duchesse de Berry que la comtesse malmène passablement, et, par conséquent, mal comprise, d’autant que ces mémoires émanaient d’une femme qui n’enjolivait pas les choses comme il est arrivé à Chateaubriand de le faire, une femme qui affichait dans ses propos une grande liberté de ton et aimait trop la raison pour la trahir jamais. Sa lucidité tranche avec certaines des humeurs de Saint-Simon, dont on connaît les préférences et les aversions, des fantaisies et indiscrétions de la duchesse d’Abrantès ou du lyrisme subjectif de François-René de Chateaubriand.

 

 

Mais on retrouve un peu de la comtesse de Boigne dans la sensibilité et la vie personnelle de Mme de Villeparisis qui se toquait de connaître tel individu sans titre pour les seuls mérites de son talent et de son intelligence. Par ailleurs, Proust parle de son amitié avec la reine Marie-Amélie, ce qui est vrai, au point que ses hôtes étaient subjugués par une galerie imposante de tableaux de l’aristocratie ; il conserve également à ses côtés l’affectueuse présence du  Chancelier Pasquier devenu l’ambassadeur de Norpois dans la Recherche et reconnaît son intelligence supérieure à la plupart de celle de ses visiteurs. Voici ce qu’il écrit d’elle dans « Du côté de Guermantes » : «  Certes je n’eus au bout de quelques instants aucune peine à comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s’était trouvée, à Balbec, si bien informée, et mieux que nous-mêmes, des moindres détails du voyage que mon père faisait alors en Espagne avec M. de Norpois. Mais il n’était pas possible malgré cela de s’arrêter à l’idée que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec l’Ambassadeur pût être cause du déclassement de la marquise dans un monde où les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins respectables que celui-ci, lequel d’ailleurs n’était probablement plus depuis longtemps pour la marquise autre chose qu’un vieil ami. Mme de Villeparisis avait-elle eu jadis d’autres aventures ? Etant alors d’un caractère plus passionné que maintenant, dans une vieillesse apaisée et pieuse qui devait pourtant un peu de sa couleur à ces années ardentes et consumées, n’avait-elle pas su, en province où elle avait vécu longtemps, éviter certains scandales, inconnus des nouvelles générations, lesquelles en constataient seulement l’effet dans la composition mêlée et défectueuse d’un salon fait, sans cela, pour être un des plus purs de tout médiocre alliage ? Cette « mauvaise langue » que son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-là, fait des ennemis ? l’avait-elle poussée à profiter de certains succès auprès des hommes pour exercer des vengeances contre les femmes ?  Tout cela était possible ; et ce n’est pas la façon exquise, sensible – nuançant si délicatement non seulement les expressions mais les intonations – avec laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonté, qui pouvait infirmer cette supposition ; car ceux qui non seulement parlent bien de certaines vertus, mais même en ressentent le charme et les comprennent à merveille sont souvent issus, mais ne font pas eux-mêmes partie, de la génération muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se reflète en eux, mais ne s’y continue pas. A la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action. Et qu’il y eût ou non dans la vie de Mme de Villeparisis de ces scandales qu’eût effacés l’éclat de son nom , c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine. »
 

 

 

Le narrateur-psychanaliste tente ici de comprendre la mécanique qui régit la vie de la marquise. Cet effort de compréhension crée le personnage dont il déduira une loi commune à tous les hommes, ce qui est l’un des buts du roman. L’artiste Proust se dépeint probablement aussi quand il souligne que la Vertu n’est pas accessible à ceux qui la pratiquent, mais bien aux artistes qui en ont l’intelligence. Selon lui, ce sont les artistes qui ouvrent le monde à la transcendance et permettent une forme de rédemption. Mais pourquoi fallait-il un personnage construit de cette manière dans la structure de la Recherche, personnage qui réduit substantiellement les qualités de celle qui l’a suggéré ? Est-ce pour l’opposer à la grand-mère du héros qui est par excellence l’incarnation de la vertu suprême : la bonté ? Ce n’est pas impossible, l’écrivain usant volontiers de cette technique à la Flaubert de créer des personnages par paire, l’un étant la face lumineuse et l’autre la face d’ombre. Du moins ces deux femmes – Mme de Villeparisis et la grand-mère - ont-elles quelque chose en commun, la vieillesse, parenté qui veut que, déjà, « leur vie soit adossée à la mort ».
 

 

 

Par ailleurs, ce texte, et tous les autres de la Recherche, nous rassure sur le fait que l’écrivain reste dans son rôle, puisque les êtres, qu’il a connus ou dont il s’inspire, ne sont plus tout à fait les mêmes dès lors qu’ils entrent dans sa fiction. Rappelons-nous qu’Odette ne dispose pas des dons, du goût très sûr, de la délicatesse de cœur d’une Laure Hayman, que Rachel n’a pas l’insouciance, la féminine intuition et l’absence de talent d’une Louisa de Mornand, enfin que la marquise de Villeparisis ne jouit pas de l’indépendance d’esprit, de l’attachement aux valeurs profondes, de l’ouverture sur le monde et du souci constant de toujours accorder la priorité à la raison d’une comtesse de Boigne. Et il est bien qu’il en soit ainsi, que l’écrivain n’ait consenti à la réalité que ce qui n’allait pas à l’encontre de la fiction et que l’œuvre d’art affirme ainsi sa différence en recomposant un réel à l’aune de l’imaginaire. En quelque sorte en créant un univers ni éloigné de l’histoire, ni indifférent à la légende.

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

 

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La comtesse de Boigne à la fin de sa vie.

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Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?
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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 09:25

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Il n’est nullement dans mon intention de tenter de convaincre que les personnages de la Recherche ne sont autres que ceux que l’auteur a croisés dans sa vie quotidienne, ce serait une grossière erreur. Chacun sait le travail de ré-invention qui est celui de tout romancier, surtout lorsque, comme Marcel Proust, il ne cesse d’affirmer dans son œuvre et ses propos que la littérature est plus que la vie et qu’il faut, par conséquent, transposer ou mieux refonder le réel pour le transformer en un langage et une vision romanesque du monde, mais il n'en reste pas moins vrai que les personnages croisés dans son existence n'ont pas été sans l'inspirer. Mais de quelle façon ?

 

Dans sa dédicace à Jacques de Lacretelle, l’écrivain s’en défend : «  Il n’y a pas de clés pour les personnages de ce livre, ce serait la déchéance des livres de devenir, si spontanément qu’ils aient été conçus, des romans à clés après coup. » D’autre part, dans une lettre à Antoine Bibesco, il précise : «  Je crois que ce n’est guère qu’aux souvenirs involontaires que l’artiste devrait demander la matière première de son œuvre. D’abord, précisément, parce qu’ils sont involontaires, qu’ils se forment d’eux-mêmes, attirés par la ressemblance d’une minute identique. Ils ont seuls une griffe d’authenticité. »

 

Des souvenirs involontaires, chacun en voit surgir une multitude en soi et Proust n’a rien fait d’autre que de puiser en eux son inspiration et s’il a recréé ses personnages, s’il a utilisé plusieurs personnalités de son entourage pour en composer une seule afin de satisfaire son imagination, il n’en reste pas moins que le marquis d’Albufera se fâchera avec lui après la lecture de  « Du côté de Guermantes », que la comtesse de Chevigné brûlera ses lettres en se reconnaissant dans le portrait de la duchesse et que Montesquiou qui, heureusement,  ne lira pas  « Sodome et Gomorrhe », ne sera jamais dupe,  mais peut-être secrètement flatté d’avoir tant inspiré le petit Marcel. Au sujet de Laure de Chevigné, dont le nez d’aigle et le regard vif et hautain étaient bien ceux de la duchesse, Proust lui écrira, après qu’elle lui ait fait part de son mécontentement : «  qu’être méconnu à vingt ans de distance par une même personne, sous des formes aussi incompréhensibles, est un des seuls chagrins que puisse ressentir à la fin de sa vie un homme qui a renoncé à tout ». Mais il avouait volontiers à sa chère Céleste, qu’il avait pris une poule coriace pour un oiseau de paradis.

Comment se refuser à admettre et à souligner que le support d’une œuvre, quelle qu’elle soit, réside d’abord et toujours dans le contact personnel et privilégié que l’auteur établit avec la réalité, l'intérêt qu'il consacre aux êtres qui l’entoure, l’intimité qui se crée entre le monde et lui, enfin la complicité qui finit par tisser des liens étroits avec les profondeurs mystérieuses de la nature humaine. 

« Si la vie m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes ( cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux ) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le temps. » - écrit-il à la fin du «  Temps retrouvé ».

 

Soulignons également qu’aucune œuvre littéraire ne trouve davantage son origine dans le regard que celle de Proust, ce regard que, dès sa jeunesse, il pose avec curiosité et convoitise sur le milieu aristocratique, dont  l’intérêt principal est de lui offrir un terrain privilégié d’observation, celui d’un univers élégant et cultivé en train de sombrer sous les coups de boutoir d’une société en pleine mutation. La carrière mondaine de Proust débute dans le salon de Geneviève Halévy, fille du musicien Fromental Halévy, veuve de Georges Bizet et épouse du banquier Emile Straus. Edmond de Goncourt soulignait la mobilité fiévreuse de ses doux yeux de velours noir et ses poses maladives, alors que Marcel s’enchantera de son esprit et lui écrira en lui dédicaçant un exemplaire de « Le côté de Guermantes » :  « Tout ce qui dedans est spirituel est de vous ». On sait que l’esprit Meilhac et Halévy, dont les Guermantes et Swann sont pourvus, correspond à celui de Geneviève. Toute sa vie Proust feindra d’être amoureux, après l’avoir été passagèrement de son fils Jacques, parce qu’il aimait en elle ce que l'on peut aimer chez une femme lorsque l’on préfère les hommes : le charme, l’élégance, l’affection et peut-être davantage encore l’allure maternelle. (Geneviève avait 22 ans de plus que lui, soit l’âge de sa mère).

 

Mais la première femme de cette trilogie, qui jouera dans la vie du jeune Proust un rôle important, est Laure Hayman, la femme en rose, courtisane célèbre née en 1851 dans une hacienda de la Cordillère des Andes. Très belle, cette fille d’un ingénieur anglais, descendante du célèbre peintre Francis Hayman – maître de Gainsborough –  allait être aimée du duc d’Orléans, du roi de Grèce, inspirer des peintres et des écrivains, dont Paul Bourget qui en fera le modèle de sa Gladys Harvey, et être immortalisée par Marcel Proust. C’est en quelque sorte comme à une œuvre d’art que le jeune homme va lui vouer une étrange passion, similitude avec l’amour que Swann éprouvera pour Odette. Laure Hayman, de son côté, en fera son petit saxe psychologique – Laure collectionnait les Saxes – ce qui amusera beaucoup les camarades du lycée Condorcet du jeune Marcel qui se glissaient à l’oreille que Laure avait remplacé le grand-oncle par le petit neveu et que leur vingt ans de différence faisaient d’eux «  la comtesse et son chérubin ». Pourquoi le petit neveu ? Simplement parce que le grand-oncle de Marcel, Louis Weil, frère de Nathé son grand-père, avait été l’amant et le protecteur de Laure et qu’Adrien, le père de l’écrivain, entretint également avec elle une certaine intimité, se plaisant à citer Laure chaque fois qu’il voulait donner un exemple, non seulement de la beauté et de l’élégance, mais de l’intelligence, du goût, de la finesse, du tact et du cœur. A-t-il suggéré à Laure d’initier son fils à l’amour afin de le délivrer de ses tendances déjà prononcées pour l’homosexualité qui inquiétaient son père, ce n’est pas impossible ! Certains pensent que Proust a connu avec elle une brève liaison, découvrant les arcanes du plaisir féminin, qu’il sût si bien décrire. Le mystère n’en demeure pas moins, Proust s’étant toujours défendu d’avoir eu des relations autres que platoniques avec les femmes. Ce que l’écrivain aime chez celles qu’il a vénérées comme Laure Hayman, Laure de Chevigné, Madame Greffulhe ou Geneviève Straus, est une image, une sorte de mythe sur lequel on peut improviser comme on le ferait sur une portée musicale ; c’est le miroir de l’âme où l’improbable qu’il suppose permet les interprétations les plus diverses et que Proust se plaira à traduire non en actes mais en mots.

 

Par ailleurs, les infidélités d’Adrien Proust, le père, inspireront celles du docteur Cottard dans l’œuvre du fils et la passion qu’il ressentira pour Laure, platonique ou non, se concrétisera sur le plan littéraire, puisque le portrait qu’il trace d’elle est déjà l’esquisse d’Odette ; il n’y manque ni la comparaison avec Botticelli, ni la beauté baudelairienne (on sait que Laure Hayman avait du sang créole), ni ses toilettes qui savaient mettre en valeur sa taille et son teint. Il aimait à lui envoyer des chrysanthèmes - de fleurs fières et tristes comme vous – lui écrivait-il, qui deviendront, avec les cattleyas, les fleurs préférées d’Odette.

 

Voici une lettre qu’il lui écrit vers 1892, il a 21 ans :

 

«  Chère Amie, Chères délices

Voici quinze chrysanthèmes, douze pour vos douze quand ils seront fanés, trois pour compléter les douze vôtres ; j’espère que les tiges seront excessivement longues comme je l’ai recommandé. Et que ces fleurs fières et tristes comme vous, fières d’être belles, tristes que tout soit si bête – vous plairont. Je vous remercie encore (et si ce n’était samedi mon examen, j’aurais été vous le dire) de votre gentille pensée pour moi. Cela m’aurait tant amusé d’aller à cette fête XVIII siècle, de voir ces jeunes gens que vous dites spirituels et charmants, unis dans l’amour de vous. Comme je les comprends ! Qu’une femme simplement désirable, simple objet de convoitise ne puisse que diviser ses adorateurs, les exaspérer les uns contre les autres, c’est bien naturel. Mais quand une femme comme une œuvre d’art nous révèle ce qu’il y a de plus raffiné dans le charme, de plus subtil dans la grâce, de plus divin dans la beauté, de plus voluptueux dans l’intelligence, une commune admiration pour elle réunit, fraternise. On est coreligionnaire en Laure Hayman. Et comme cette divinité est très particulière, que son charme n’est pas accessible à tout le monde, qu’il faut pour le saisir des goûts assez raffinés, comme une initiation du sentiment et de l’esprit, il est bien juste qu’on s’aime entre fidèles, qu’on se comprenne entre initiés. Aussi votre étagère de Saxes (presque un autel), me paraît-elle une des choses les plus charmantes qu’on puisse voir, - et qui ont dû le plus rarement exister depuis Cléopâtre et Aspasie. Aussi je propose d’appeler ce siècle-ci, le siècle de Laure Hayman, dynastie régnante : celle des Saxe. – Me pardonnerez-vous toutes ces folies et me permettrez-vous après mon examen d’aller vous porter mes tendres respects.

  

En voici une autre qui date de 1903, onze ans plus tard, le ton a changé, ce n’est plus celui d’un jeune homme énamouré mais d’un fils qui enterre son père :

 

«  Quand cette chose que vous n’auriez pu voir est arrivée – Papa qui était parti si bien le matin, rapporté sur un brancard à la maison – une des premières personnes à qui j’ai pensé dès que j’ai pu penser à quelqu’un d’autre qu’à Papa, et qu’à maman, ç’a été vous. Papa vous aimait tant. Et j’ai su depuis par mon frère que vous aviez envoyé des fleurs admirables, je vous remercie de tout mon cœur d’avoir été si gentille toujours pour Papa et de l’avoir été encore depuis, et je suis sûr que vous garderez son souvenir. Lui vous citait toujours chaque fois qu’il voulait citer un exemple non pas seulement d’élégance de jeunesse et de beauté, mais aussi d’intelligence, de goût, de bonté, de tact, de finesse, de cœur. Vous savez que vous étiez devenue un sujet de conversation de famille. Autrefois avant que je tombe malade, et aussi qu’on nous ait brouillés, chaque fois que Papa vous avait vue et avait su par vous quelque petite chose de moi, il prenait de grandes précautions si visibles, pour que je ne sache pas qui le lui avait dit.  «  On t’a vu » … « Il parait… » Et je devinais tout de suite que ce jour-là vous étiez venue le voir. Depuis quelques années, ce n’était plus possible, mais il ne parlait pas moins de vous. Et ayant voulu mettre le comble à un éloge enthousiaste qu’il me faisait des charmes de cœur, d’esprit et de beauté d’une femme, il ajoutait dernièrement : «  En moins bien elle me rappelait presque Laure ». Ma mauvaise santé, que je ne cesse de bénir en cela, avait eu ce résultat depuis quelques années de me faire vivre beaucoup plus avec lui, puisque je ne sortais plus jamais. Dans cette vie de tous les instants, j’avais dû atténuer – et il y a des moments où j’ai l’illusion rétrospective de me dire : supprimer – des traits de caractère ou d’esprit qui pouvaient ne pas lui plaire. De sorte que je crois qu’il était assez satisfait de moi, et c’était une intimité qui ne s’est pas interrompue un seul jour, et dont je sens surtout la douceur maintenant que la vie en ses moindres choses m’est maintenant si amère et odieuse. D’autres ont une ambition quelconque qui les console. Moi je n’en ai pas, je ne vivais que cette vie de famille et elle est à jamais désolée. Je vous remercie de tout mon cœur, Madame, ma chère Amie, ma chère Laure, d’avoir deviné cela et d’avoir, vous si bonne pour tous les malheureux, eu la pensée de m’écrire ces lignes si compatissantes et si bonnes.

Je vous embrasse très tristement.

 

La dernière lettre date de 1922, trente ans après la première. Laure vient de lire «  Le côté de Guermantes », publié en 1921,  et s’étant reconnue en la personne d’Odette Swann, a adressé à son auteur une missive furibonde où elle traite l’ancien petit saxe de monstre. Contrairement à Geneviève Straus, qui ne pouvait douter de lui avoir inspiré un peu, voire même beaucoup de l’esprit de la duchesse de Guermantes et des réflexions d’elle que l’écrivain avait placées dans la bouche de Mme Verdurin, Laure est outrée de ce qu’elle croit découvrir d’elle dans Odette, cette autre femme en rose. A ce courrier, Proust répondra une ultime lettre pleine de chagrin :

 

« Après un accident qui m’est arrivé la semaine dernière (par un médicament dont j’ignorais qu’il fallait le diluer, que j’ai pris pur et qui m’a causé des douleurs à perdre connaissance), j’espérais souffrir paisiblement et ne pas écrire une seule lettre. Mais puisque des personnes, dont vous ne dites pas le nom, ont été assez méchantes pour réinventer cette fable, et vous (chose qui, de vous, me stupéfie) assez dénuée d’esprit critique pour y ajouter foi, je suis forcé de vous répondre pour protester une fois de plus, sans plus de succès, mais par sentiment de l’honneur. Odette de Crécy, non seulement n’est pas vous, mais est exactement le contraire de vous. Il me semble qu’à chaque mot qu’elle dit, cela se devine avec une force d’évidence. Il est même curieux qu’aucun détail de vous ne soit venu s’insérer au milieu du portrait différent. Il n’y a peut-être pas un autre de mes personnages les plus inventés de toute pièce, où quelque souvenir de telle autre personne qui n’a aucun rapport pour le reste, ne soit venu ajouter sa petite touche de vérité et de poésie. Par exemple ( c’est je crois dans les Jeunes Filles en fleurs ) j’ai mis dans le salon d’Odette toutes les fleurs très particulières qu’une dame « du côté de Guermantes » comme vous dites, a toujours dans son salon. Elle a reconnu ces fleurs, m’a écrit pour me remercier et n’a pas cru une seconde qu’elle fût pour cela Odette. Vous me dites à ce propos que votre « cage » ressemble à celle d’Odette. J’en suis bien surpris. Vous aviez un goût d’une sûreté, d’une hardiesse, si j’avais le nom d’un meuble, d’une étoffe à demander je m’adressais volontiers à vous, plutôt qu’à n’importe quel artiste. Or, avec beaucoup de maladresse peut-être, mais enfin de mon mieux, j’ai au contraire cherché à montrer qu’Odette n’avait pas plus de goût en ameublement qu’en autre chose, qu’elle était toujours ( sauf pour la toilette ) en retard d’une mode, d’une génération. Je ne saurais décrire l’appartement de l’Avenue du Trocadéro, ni l’Hôtel de la rue Lapérouse, mais je me souviens d’eux comme du contraire de la maison d’Odette. Y eût-il des détails communs aux deux, cela ne prouverait pas plus que j’ai pensé à vous en faisant Odette que dix lignes, ressemblant à Mr Doasan enclavée dans la vie et le caractère d’un de mes personnages auquel plusieurs volumes sont consacrés ne signifient que j’aie voulu « peindre » Mr Doasan.

J’ai signalé dans un article des Œuvres libres la bêtise des gens du monde qui croient qu’on fait entrer ainsi une personne dans un livre. J’ajoute qu’ils choisissent généralement la personne qui est exactement le contraire du personnage. J’ai cessé depuis longtemps de dire que Madame G. «  n’était pas » la duchesse de Guermantes, en était le contraire. Je ne persuaderai aucune oie. C’est à cet oiseau que vous vous comparez, vous m’aviez plutôt laissé le souvenir d’une hirondelle pour la légèreté (je veux dire rapidité), d’un oiseau de paradis pour la beauté, d’un ramier pour l’amitié fidèle, d’une mouette ou d’un aigle pour la bravoure, d’un pigeon voyageur pour le sûr instinct.

Hélas, est-ce que je vous surfaisais ? Vous me lisez, et vous vous trouvez une ressemblance avec Odette ! C’est à désespérer d’écrire des livres. Je n’ai pas les miens très présents à l’esprit. Je peux cependant vous dire que « Dans du côté de chez Swann » quand Odette se promène en voiture aux Acacias, j’ai pensé à certaines robes, mouvements etc. d’une femme qu’on appelait Clomenil et qui était bien jolie, mais là encore, dans ses vêtements traînants, sa marche lente devant le Tir aux Pigeons, tout le contraire de votre genre d’élégance. D’ailleurs, sauf à cet instant, je n’ai pas pensé à Clomenil une seule fois en parlant d’Odette. Dans le prochain volume, Odette aura épousé un « noble », sa fille deviendra proche parente des Guermantes avec un grand titre. Les femmes du monde ne se font aucune idée de ce qu’est la création littéraire, sauf celles qui sont remarquables. Mais dans mon souvenir vous étiez justement remarquable. Votre lettre m’a bien déçu. Je suis à bout de forces pour continuer, et en disant adieu à la cruelle épistolière qui ne m’écrit que pour me faire de la peine, je mets mes respects et mon tendre souvenir aux pieds de celle qui m’a jadis mieux jugé.

 

Par chance, comme je le soulignais au début de l'article, Robert de Montesquiou ne lira jamais « Sodome et Gomorrhe » publié après sa mort, survenue un an avant celle de Proust, le 11 décembre 1921, car comment aurait-il réagi ? Déjà Proust avait dû prendre bien des précautions pour l’assurer qu’il n’y avait rien de lui dans le personnage de Charlus - or il est probable que l’aristocrate ne l’a pas cru un instant - puisqu’il avait décelé lors des premières publications que Saint-Loup avait beaucoup de Louis d’Albufera et plus encore du duc Armand de Guiche. Quant à Laure Hayman, elle ne savait pas, dans sa colère, qu’elle était entrée en même temps que dans la galaxie proustienne dans l’éternité littéraire. La fin de sa vie sera endeuillée par la mort de son fils. Alors dans sa solitude douloureuse, celle qui avait connu les plus grands succès dans les milieux les plus fermés, deviendra sculpteur et on remarquera dans son salon des statues pleines de charme et d’expression dues à ce don nouveau qu’elle tenait peut-être de son ancêtre Francis Hayman.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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19 mars 2021 5 19 /03 /mars /2021 09:55
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens

Marcel Proust n’a jamais foulé le sol de l’Angleterre, pas plus qu’il ne parlait l’anglais. L’écrivain s’est même opposé de son vivant à la traduction de son œuvre qui, selon lui, en aurait été déformée. Homme de toutes les contradictions, Marcel Proust s’est pourtant lancé dans une entreprise surprenante : la traduction depuis l’anglais des écrits esthétiques de John Ruskin alors même qu’il maîtrisait mal la langue. En cela il fut aidé par sa mère et quelques amis. Par ailleurs, la préface que Proust consacre à « La Bible d’Amiens »  éclaire non seulement la pensée de Ruskin, mais aussi sa propre pensée et sa conception de l’art. Au fil de la lecture s’esquisse les préoccupations de Proust sur l’esthétique et la place qu’il donnera à l’art dans ses ouvrages. John Ruskin se mue en révélateur de la pensée proustienne et son influence marque incontestablement « La Recherche du temps perdu ». Voyons comment.

 

Tout d’abord cette influence ne se fera qu’à travers les œuvres de John Ruskin puisque Proust ne le rencontrera jamais. Celui-ci naît à Londres en 1819 et mourra à Brantwood en 1900 d’un père négociant en alcools et d’une mère sans profession. Il est fils unique et quittera très vite le foyer familial pour voyager. Il est fasciné par la beauté des Alpes, l’architecture gothique, Venise et, en esprit éclectique, s’intéresse à des choses très diverses : les oiseaux, les plantes, l’art de Turner, l’économie sociale, l’éducation des ouvriers, les pré-raphaéliques … Critique d’art et soucieux de sociabilité, il va beaucoup écrire et cherchera toujours à rendre l’art accessible aux plus humbles. En effet, il condamnait  les tâches qui ôtaient à l’homme son libre arbitre. Il s’intéressera même à la pollution industrielle en précurseur, et à la nécessaire prudence qui doit guider toute opération de restauration des bâtiments patrimoniaux. Proust, quant à lui, ne manquera pas de souligner combien la « restauration » de la mémoire involontaire  peut elle aussi engendrer des risques en trahissant ou en modifiant le réel ou encore en l’aménageant autrement.


Ruskin visitera Amiens à maintes reprises, en 1844, 1849, 1854, 1856, 1868 et 1880. Sa première visite le déçoit. On pourrait  comparer sa déception à celle de Swann vis-à-vis d’Odette qui n’est pas son genre de femme. Il est vrai qu’Amiens, au premier abord, n’est pas le genre de cathédrale qu’aime John Ruskin, il la trouve un peu mièvre, cédant trop au … joli. Mais en 1854  son avis  est plus enthousiaste et il reconnait que cet ouvrage, célébré dans toute l’Europe, mérite sa réputation. Il rédigera « La Bible d’Amiens » de 1880 à 1882. En réalité, il souhaitait écrire une histoire de la chrétienté à l’usage des garçons et filles qui avaient été tenus sur les fonts baptismaux. Malheureusement, il ne parviendra à rédiger qu’un seul volume, alors qu’il envisageait de parler également de Vérone, de Pise, de Rome, de Chartres, de Rouen. « Travaillez quand vous avez encore la lumière », précepte de l’Evangile selon Saint Jean qui figure dans la préface que Proust a consacré à « Sésame et les lys ». Comme Ruskin, Marcel Proust redoutera de ne pas pouvoir achever son œuvre.

 

La cathédrale.

La cathédrale.

Ruskin raconte dans « La Bible d’Amiens » les origines de la cathédrale, l’installation des Francs à Amiens et l’évangélisation de la ville, Chilpéric, le père de Clovis, puis Clovis, bien que celui-ci n’ait pas été baptisé à Amiens, cheminement des transgressions que s’autorisera l’auteur. Et puisque la cathédrale a été conçue et bâtie par les descendants des Francs, Ruskin évoque plus longuement, dans le chapitre II, l’histoire de ce peuple et son arrivée en France en provenance de l’Allemagne.  Dans la troisième partie de l’ouvrage, il évoque la propagation des écritures saintes, le rôle que tient saint Jérôme, premier traducteur de la Bible qui donne son nom à ce chapitre III.

 

Le IVe chapitre est sans doute le plus beau parce qu’il parle vraiment de la cathédrale. Ruskin y détaille certains aspects du monument, principalement les sculptures des porches. Puis il évoque les stalles du XVIe siècle, ce qu’il faut voir en priorité : «  sous la main du sculpteur, le bois semble s’être modelé comme de l’argile, s’être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante… » Curieusement, il n’apprécie guère la Vierge dorée à laquelle il trouve de la joliesse et un gai sourire de soubrette, madone nourrice raphaélique, peintre qu’il n’aime guère car il considère qu’il a représenté la Vierge de façon trop humaine, pas assez divine. La madone de la façade ouest lui plaît davantage, madone franque, normande, madone reine, calme, pleine de puissance. Pour Ruskin, la cathédrale est comme l’envers d’une étoffe qui nous aide à comprendre les fils qui produisent le dessin tissé ou brodé du dessus. A ce sujet, et on ne peut manquer de le relever, l’œuvre de Proust sera envisagée comme une cathédrale et également comme une robe : « car épinglant de ci delà un feuillet supplémentaire, je bâtirai mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. » - écrira Marcel Proust. Le livre de Ruskin reste toutefois assez confus avec des phrases alambiquées, souligne  Jérôme Bastianelli car celui-ci est atteint, à l’époque où il le rédige, de « fièvres cérébrales » susceptibles d’altérer son jugement. Alors pour quelle raison, Proust choisit-il de traduire cet ouvrage, alors qu’il maîtrise mal l’anglais et y consacre-t-il tant d’années de sa vie, soit de 1889 à 1906 ? Certainement pour plusieurs. Tout d’abord le prestige dont jouit John Ruskin, son immense culture, et parce qu’à cette époque il est bien vu d’être traducteur. Baudelaire, Mallarmé, Robert d’Humières le seront. Il y a également une mode en vogue, celle des cathédrales : Monet les peint, Huysmans les évoque, Debussy s’en inspire. Proust tente aussi d’effacer le côté un peu décadent de son unique ouvrage « Les plaisirs et les jours » que certains critiques ont comparé à « une serre chaude ».  Et puis la cathédrale d’Amiens parle de la France, ce qui plaît à Proust. Par ailleurs, le choix d’un sujet chrétien rassurera les salons aristocratiques et mondains qu’il fréquente assidûment en pleine affaire Dreyfus et au moment où se discute le projet de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

 

 

La vierge dorée et la madone franque.La vierge dorée et la madone franque.

La vierge dorée et la madone franque.

Les stalles d'Amiens.

Les stalles d'Amiens.

Néanmoins, malgré son souci d’excellence, Proust commet bien des erreurs de traduction assez drôles et inattendues. Mais qu’importe ! Comme Ruskin, il considère que l’essentiel est de donner à penser aux lecteurs, de solliciter leur imagination, de les inciter à mettre leurs pas dans ceux de l’auteur et de partir à la découverte de ce magnifique monument. En quelque sorte de servir l’art qui est la part la plus haute de l’homme. Ruskin lui insuffle le goût de l’architecture et Proust ne manquera pas de concevoir son œuvre comme un monument que l’on bâtit pierre à pierre ou mot à mot. Cette traduction lui conférera un matériau littéraire indéniable. S’il juge que Ruskin a parfois cédé à l’idolâtrie, ce qui signifie qu’il a apprécié certaines choses pour des raisons qui leur sont étrangères et qu’il a placé en elles des valeurs qu’elles n’expriment pas, lui-même n’échappera pas à cette idolâtrie en souhaitant que figure, à la porte de la cathédrale d’Amiens, Ruskin en personne comme le cinquième prophète, suscitant la moquerie inévitable de quelques lecteurs. Par la suite, il partira sur les traces de Ruskin à Venise en mai 1900 avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger, puis seul en octobre de la même année, voyages que l’on retrouvera réinterprétés et magnifiés dans La Recherche. Ce qui confirme que Ruskin fut bien pour Marcel Proust un initiateur. L'écrivain Jérôme Bastanelli nous éclaire sur ce sujet dans un dictionnaire passionnant "Proust et Ruskin" publié par les Classiques Garnier.

 

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JOHN RUSKIN OU LE CULTE DE LA BEAUTE
 

 

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Jérôme Bastianelli est critique musical  pour le magazine Diapason.

Il est l'auteur de quatre essais biographiques :

Jérôme Bastianelli a également collaboré à la rédaction des ouvrages suivants :

 

 

Détails des stalles d'Amiens.
Détails des stalles d'Amiens.

Détails des stalles d'Amiens.

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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 10:16
Marcel Proust, lecteur

Difficile d’imaginer qu’un grand écrivain n’ait pas été d’abord un grand lecteur. Il en fut ainsi pour l’enfant Proust qui découvrit, grâce à la lecture, sa vocation, de même que son attirance irrésistible pour la chose écrite. Il eut la chance d’avoir en sa mère et sa grand-mère maternelle deux initiatrices de tout premier ordre, l’une et l’autre férues de lecture considéraient comme absurde de ne pas proposer à un enfant des œuvres de réelle qualité. Elles lui laissèrent par conséquent une totale liberté dans le choix des ouvrages et Proust eut d’instinct une attirance pour les écrivains qui avaient du style et étaient fidèles à leur réalité intérieure. Le petit Marcel fut un lecteur attentif et passionné, d’une curiosité insatiable, d’une réceptivité peu commune et il a d’ailleurs décrit dans son texte sur la lecture les moments inoubliables que celle-ci lui aura permis de vivre. "Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré"

 

Proust fut un enfant qu’il fallait sans cesse consoler. Sa mère s’y est employée avec ferveur et entre eux se tissera un lien privilégié que la lecture ne fera que renforcer et que l’écrivain raconte dans « Un amour de Swann », choisissant curieusement  « François le Champi » de George Sand, qui n’est probablement pas le meilleur ouvrage cet auteur, mais a l’avantage de nous dévoiler le sentiment excessif, quasi incestueux, que Marcel éprouvait pour sa mère, puisque le récit de Sand raconte l’amour d’un petit garçon pour la femme d’un meunier qui l’a adopté et qu’il épousera plus tard, étant donné qu’il n’y a pas entre eux de lien de parenté. Il y a là l’ambiguïté qu’aime à susciter Proust et que l’on retrouvera plus tard dans La Recherche lors de la scène à la piscine Deligny, où sa mère en maillot de bain lui apparaîtra alors comme une déesse désirable, hantise probable du désir oedipien et culpabilité permanente qu’il entretint avec un certain masochisme. Dans « Le Temps Retrouvé », il apercevra un exemplaire de « François le Champi » dans la bibliothèque du duc de Guermantes et la vue de l’ouvrage sera comme la madeleine ou le pavé inégal de la cour des Guermantes, un rappel émouvant et un instant vécu à l’état pur, grâce au phénomène de la mémoire involontaire.

 

 Il n’en reste pas moins étrange que George Sand soit le seul auteur que Proust cite dans « La Recherche » à propos de ses lectures enfantines, alors qu’il en avait de nombreuses dans la réalité. Ainsi il se passionnera pour « Le capitaine Fracasse » de Théophile Gautier, une histoire de cape et d’épée comme les aiment en général les garçons  et il le dira dans « Jean Santeuil » : «  Un auteur que l’on aime devient une sorte d’oracle que nous aimons à consulter » - ainsi la littérature a-t-elle eu dans sa vie et dans son œuvre un attrait considérable, illustré, entre autre, par le personnage de Bergotte, mais il sut, néanmoins, à propos de la lecture en limiter l’importance. Adolescent, Alexandre Dumas sera également l’un de ses auteurs de prédilection, enfin la lecture des « Mille et une nuits », qu’il lût dans une traduction de Galland, l’impressionnera à un point tel qu’il lui réservera une place importante dans « La Recherche », tout en veillant à bien signifier sa différence.

 

Proust fut, par ailleurs un oiseau de nuit. On sait l’importance qu’il accorde à ce royaume de la transposition et du rêve où l’on envisage le monde autrement en consacrant davantage de place à l’imagination. Très tôt aussi, il se plaira à parodier les auteurs qu’il aimait. Il avait un don pour l’imitation vocale mais également pour le pastiche littéraire. D’ailleurs, il s’en méfiera par la suite et, passé le temps des pastiches qu’il publiera dans le Figaro, il trouvera sa voix car, disait-il, « chaque écrivain est obligé de faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de faire son son ». Il s’est d’ailleurs toujours attaché à analyser le style et la technique des écrivains mais, prudent, fera en sorte de n’en extraire que ce qui pouvait le servir – chaque écrivain ayant ses sources – et Dieu sait que Proust eut les siennes avant de devenir source à son tour pour ses successeurs nombreux à venir s’y désaltérer - et n’en usera qu’avec intelligence et en donnant une vie comme revisitée, réinventée, aux techniques diverses de ses prédécesseurs. Il connaissait trop le danger d’annihiler ses propres facultés créatives au contact de ses auteurs favoris, faute menaçante et grave qu’il dénoncera à plusieurs reprises : - «  la capacité de lecture profitable, si l’on peut ainsi dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains d’imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l’image d’un esprit dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de réalité, à la portion vivante qu’elle contient ». Et encore : «  Un esprit original sait subordonner la lecture à son activité personnelle ».

 

Etudiant en propédeutique, il se passionnera pour les traductions d’Homère par Leconte de Lisle qui fondent le mythe du premier écrivain. Il interprétera d’ailleurs la cécité d’Homère comme une cécité métaphysique, le regard se fermant au monde extérieur pour mieux s’ouvrir à l’essentiel : monde intérieur délivrant un message selon lequel le véritable artiste doit fermer ses yeux au monde pour entrer en résonance avec lui-même. Dans « Essais et Articles », on lit d’ailleurs ceci à propos d’Homère représenté dans une toile de Rembrandt, toile qui sert ainsi à illustrer la métaphore du regard visionnaire : Voilà  - ce regard qui a compris et doux, du Christ devant la femme adultère,  ce regard du poète qui se redit les vers avec tout leur sens, de l’Homère, ce  regard qui voit toutes les misères, du Christ des pèlerins d’Emmaüs et qui, Christ près des femmes adultères, Homère, Christ des Pèlerins d’Emmaüs, ont le corps étriqué, le geste détendu, dont tout le corps est attentif à leur pensée, et dont les yeux non pas droits et fiers, mais fixes, remplis d’une pensée que c’est notre pensée qui recueille et reconnaît dans leurs orbites respectueuses de ce qu’ils contiennent, et tendus à ne pas la laisser échapper, et le dos voûté volontiers et l’air humble, comme si toute grande pensée, d’Homère ou du Christ, était plus grande qu’eux-mêmes, comme si penser grandement, profondément, c’était justement penser avec un tel respect qu’on ne laisse rien échapper de la pensée.

 

Un peu plus âgé, encouragé en cela par sa grand-mère, il se plonge dans l’œuvre  de Balzac qui ne lui plaît que modérément car son obsession pour la fortune l’agaçait, de même que certaines négligences de style, mais il admirait la puissance de son imagination et le trait de génie du retour de certains des personnages comme Vautrin et Eugène de Rastignac dans plusieurs de ses livres, ainsi que d’avoir parlé de l’homosexualité sans proférer de jugements moraux à cet égard. D’ailleurs les rapprochements entre Charlus et Vautrin sont très significatifs et prouvent l’influence que l’auteur de la « Comédie humaine » eut sur celui de « La Recherche du temps perdu ». Néanmoins, à son sujet, il avoue lors d’une visite à Bernard Fay : « Croyez-vous que ces interminables descriptions, placées au début de la plupart de ses romans, soient distrayantes ou faciles à lire Pourtant le lecteur averti discerne que là réside le nœud de l’intrigue, la solution de tous les problèmes qui seront posés au cours du récit ». Cela, avant de s’enthousiasmer pour Baudelaire, Leconte de Lisle, dont il appréciait la précision de langage et la richesse des références classiques, puis pour Tolstoï, Dickens et George Eliot. Enfin ce seront Racine et Saint-Simon qui l’encouragèrent à ne point se plier aux règles habituelles de la grammaire afin d’obtenir plus de force dans l’expression. Mais si Proust considère qu’un écrivain n’a pas à se soumettre aveuglément aux règles de grammaire, il entend respecter scrupuleusement le sens exact des mots, les mots communs devant être utilisés avec la plus grande précision. Toutefois, si le style le préoccupait, la mémoire, et plus particulièrement le phénomène de la mémoire involontaire et son rôle dans la création artistique, l’obsédait littéralement. Trois écrivains, qu’il appréciait, Chateaubriand, Nerval et Baudelaire y attachaient eux aussi une semblable importance. Ces prédécesseurs lui donnèrent ainsi le sentiment qu’il était sur la bonne voie et qu’il devait s’y engager et en analyser les ressources immenses. Le passage de la madeleine n’est pas sans rappeler le chant de la grive dans les bois de Combourg dont usa le vicomte. Proust ne manqua pas de reconnaître, à sa façon, sa dette envers son aîné : « N’est-ce pas à une sensation du genre de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe ? » - écrira-t-il avec une certaine mauvaise foi, car c’est le contraire qu’il aurait dû dire : «  N’est-ce pas à une sensation du genre du chant de la grive qu’est suspendue la plus belle partie de « A la Recherche du Temps perdu » ?

 

Par ailleurs, « Les Fleurs du mal », dont il souligne : « Ce livre sublime mais grimaçant, où la pitié ricane, où la débauche fait le signe de la croix, où le soin d’enseigner la plus profonde théologie est confié à Satan » - l’interpelle à coup sûr. Tout au long de sa vie et de ses écrits, Proust cite Baudelaire et le considère comme le plus grand poète du XIXe siècle. Selon lui, le poète jouit du verbe  « le plus puissant qui ait éclaté des lèvres humaines », un verbe cent fois plus fort  que celui de Victor Hugo et une poésie qui a le mérite de n’avoir d’autre but qu’elle-même. Il souligne que « ressentir toutes les douleurs mais être assez maître de soi pour ne pas se déplaire à les regarder » - éclaire la conception esthétique et morale du poète qui apparaît presque aussi hanté par le mal que Dostoïevski. Comme Proust, Baudelaire avait la nostalgie du paradis perdu de l’enfance et souffrait de son manque de détermination ; comme lui, il aimait passionnément sa mère et s’adonnait aux narcotiques. Ces écrivains étaient sa véritable parentèle. Il s’inscrivait déjà dans leur lignée prestigieuse.

 

Depuis sa plus tendre enfance, Marcel Proust a été sensible à la poésie et lui-même écrivit quelques poèmes qui ne sont pas mémorables, du moins la poésie aura-t-elle inspiré sa prose et, le lire à voix haute, est l’assurance qu’il fût à sa façon, et en prosateur, un grand poète. Oui, la poésie a agi à la manière d’une irradiation. Que ce soit Baudelaire, Vigny, Nerval, Sully Prudhomme, ces poètes lus avec passion et attention auront laissé leur empreinte dans sa sensibilité  et tissé des réseaux thématiques importants, ne serait-ce que dans les fondations et soubassements de son grand-œuvre : La RechercheNous savons, d’autre part, que le fait de trouver sa voix personnelle est survenu tardivement dans sa vie, d’où l’intérêt, la curiosité qu’il a accordé à écouter, entendre, disséquer celles des autres. Ainsi ses lectures ont-elles participé au dynamisme permanent de son évolution créatrice, sans qu’il ne cède jamais à la tentation de les imiter. Sa formidable culture littéraire est un des éléments constitutif de son génie, de cette structure interne qui lui a permis d’élever son œuvre à la hauteur de ses aspirations.  Aurait-il été l’écrivain qu’il fût s’il n’avait pas été un pareil lecteur ? Probablement pas ! C’est d’ailleurs grâce à ses lectures, nombreuses et attentives, qu’il a pu truffer de citations les dialogues de ses personnages et donner à chacun une voix particulière et étonnement personnelle. Ses amis prétendaient qu’il avait tout lu et rien oublié.

 

Parmi les grands textes qui l’ont forgé et ont fait de lui un héritier, il faut citer les incontournables : Racine, Madame de Sévigné, Ruskin, Edgar Poe et Dostoïevski. A Edgar Poe, par exemple, il empruntera ni plus, ni moins, sa méthode de composition, celle-ci étant capitale pour tout écrivain et elle le sera d’autant plus que celle de Poe est originale : commencer par la fin. Proust n’hésitera pas à suivre ce conseil après avoir lu Poe et écrira, dans une lettre à Mme Straus, cette phrase énigmatique à l’époque : « Je viens de commencer – et de finir – tout un long livre. » La suggestion d’Edgar Poe vient de rencontrer un émule. On voit qu’aucun acquis théorique n’est perdu pour Marcel et qu’il récolte son miel au fur et à mesure de ses lectures, sachant les sucs des fleurs qui lui sont les plus favorables. Et il poursuit : « Ce n’est qu’à la fin du livre, et une fois les leçons de la vie comprises, que ma pensée se dévoilera. » Ainsi obéit-il aux impératifs d’un plan secret, transposant une construction en un parcours de vie, la vie étant le symbole incarné d’une existence.  Que faisait d’autre Baudelaire en notant à son tour : « Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit les premières. », sinon de paraphraser Poe qui considérait toute œuvre comme une « totalité préconçue ». Chez Madame de Sévigné, ce que Proust admirera le plus, à la suite de sa grand-mère et de sa mère, sera l’élégance du style, et à ces deux êtres indissociables de sa vie réelle, il ajoutera le personnage fictif de Mme de Villeparisis qui aura, au sujet de l’épistolière, une longue discussion avec le baron de Charlus dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » ; ainsi Proust se plaît-il à nous plonger dans le Grand-Siècle avec ses formules et gestes de politesse inculqués comme un art.

 

Par ailleurs, le fait que John Ruskin, Stevenson, George Eliot ou Thomas Hardy soient peu mentionnés dans La Recherche ne signifie nullement qu’ils ont eu peu d’influence auprès du lecteur Proust. Comme Baudelaire, peu cité également, ils ont été entièrement intériorisés. Dans une lettre à Robert de Billy, Proust s’en explique : « C’est curieux que dans tous les genres les plus différents, de George Eliot à Hardy, de Stevenson à Emerson, il n’y a pas de littérature qui ait sur moi un pouvoir comparable à la littérature anglaise et américaine. L’Allemagne, l’Italie, bien souvent la France me laissent indifférent. Mais deux pages du « Moulin sur la Floss »  (d’Eliot) me font pleurer. » Et dans cette lettre, Proust ne fait même pas allusion à  Ruskin, pas plus que dans son œuvre d’ailleurs, alors que son influence fut, à maints égards, déterminante. Voilà un auteur qu’il a traduit avec l’aide de sa mère et qui l’a ouvert à la beauté de l’art médiéval, tout en lui inspirant nombre des propos qu’il placera dans la bouche du peintre Elstir. Proust passera neuf années dans l’obsession de Ruskin et finira par s’éloigner, car il lui fallait désormais – pour exister lui-même – se détacher du vieux maître, tuer le père, de façon « à renoncer à ce qu’on aime pour le recréer ». Du moins le chroniqueur anglais aura-il eu le mérite d’ouvrir les yeux du jeune Marcel sur l'art en général : peinture, architecture, littérature, mais également géologie, botanique, ornithologie, économie politique, il semble que presqu’aucun sujet n’ait échappé à la curiosité et à l’esprit d’analyse de Ruskin. Proust le découvrit grâce à Robert de la Sizeranne et à son étude « Ruskin et la religion de la beauté », dont le titre ne pouvait manquer de retenir son attention. Pour Ruskin, l’artiste était le lien entre la nature et l’homme et, son obligation, celle de ne dépeindre que ce qu’il voit, considération qui confortait Proust, celui-ci estimant ne pas avoir d’imagination. Sa passion naissante pour le philosophe anglais sera si totale qu’il abandonnera la rédaction un peu brouillonne de «Jean Santeuil» pour s’atteler à la traduction de «La bible d’Amiens». Cette traduction se fera avec l’aide de sa mère, qui maîtrisait parfaitement l’anglais, contrairement à son fils, et les rapprochera d’autant plus qu’Adrien Proust venait de mourir. Mais le traducteur de Ruskin cherchait déjà la forme d’une œuvre personnelle et celle-ci avait le mérite de lui révéler une structure dont il recueillait précieusement les éléments constitutifs pour se les appliquer à lui-même. Ainsi Ruskin et Poe auront-ils largement contribué à forger la technique de la construction de La Recherche. Ce qui n’est pas une mince influence !
 

Sa relation avec la littérature russe est différente. D’abord Tolstoï, « ce dieu serein » qu’il place très haut dans le panthéon de ses artistes, bien au-dessus de Balzac, pour la simple raison qu’il considérait sa conception romanesque proche de l’idéal littéraire. Il écrira dans « Contre Sainte-Beuve » :
« L’impression de puissance et de vie chez Tolstoï vient précisément de ce qui n’est pas observé, mais que chaque geste, chaque parole, chaque action n’étant que la signification d’une loi, on se sent mouvoir au sein d’une multitude de lois. »
Quant à Dostoïevski, c’est l’obsession du crime qui le fascinait : « Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. » Un jour, alors qu’un journaliste lui demandait quel était le plus beau roman du monde qu’il ait lu, Proust avait répondu : L’idiot de Dostoïevski. Il avouera même à Gaston Gallimard qu’il y a beaucoup de Dostoïevski dans la conception de « Du côté de Guermantes ». Dans « La Prisonnière », il s’en explique longuement à Albertine qui devait trouver cela bien ennuyeux :

 

Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un, Dostoïevsky ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s’appeler l’Histoire d’un Crime. C’est une obsession chez lui, ce n’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. – Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que comme tout le monde il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas la peine qu’il fût criminel. Je ne suis pas romancier ; il est possible que les créateurs soient tentés par certaines formes de vie qu’ils n’ont pas personnellement éprouvées. Si je viens avec vous à Versailles comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et juste en face de celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contentera pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants. Je reconnais tout de même que chez Dostoïevsky cette préoccupation de l’assassinat  a quelque chose d’extraordinaire et qui me le rend très étranger. Je suis déjà stupéfait quand j’entends Baudelaire dire :

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie…

C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère. Tandis que Dostoïevsky … Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. Mais c’est un grand créateur. D’abord, le monde qu’il peint a vraiment l’air d’avoir été créé pour lui. Tous ces bouffons qui reviennent sans cesse, tous les Lebedev, Karamazov, Ivolguine, Segrev, cet incroyable cortège, c’est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la ronde de Nuit de Rembrandt. Et peut-être pourtant n’est-elle fantastique que de la même manière, par l’éclairage et le costume, et est-elle au fond courante. En tout cas elle est à la fois pleine de vérités, profonde et unique, n’appartenant qu’à Dostoïevsky.
 

 

Proust s’insérait ainsi dans une lignée en digne héritier de la littérature, celle qui a façonné son art puisqu’il sut toujours s’abreuver aux sources les plus pures. Racine, en particulier, tient un rôle capital dans « La Recherche », car de tous les écrivains qui ont accompagné, nourri l’imaginaire proustien, aucun n’occupe la place dévolue à Racine, essentielle pour la compréhension du personnage du narrateur. Lors de ses études, Proust avait rédigé une composition française qui consistait à comparer Corneille et Racine et l’élève Proust, sans chercher à dissimuler un penchant évident pour l’auteur de Bérénice, « le poète de la rébellion farouche », soulignait honnêtement les évidentes qualités du « précurseur génial ». « Aimer passionnément Racine, ce sera simplement aimer la plus profonde, la plus tendre, la plus douloureuse, la plus sincère intuition de tant de vies charmantes et martyrisées, comme aimer passionnément Corneille, ce serait aimer dans toute son intègre beauté, dans sa fierté inaltérable, la plus haute réalisation d’un idéal héroïque » - écrira-t-il plus tard dans « Contre Sainte-Beuve ». Dans « La Recherche », il faut avouer que Corneille est passablement oublié au profit de Racine, présent et même omniprésent depuis l’enfance du narrateur à Combray. Il saura, comme le souligne finement Mme Muhlstein dans son ouvrage « La bibliothèque de Marcel Proust », fausser le sens de certaines tirades et créer une lecture homosexuelle d’un comique inégalable d’ « Athalie » ou d’ « Esther » et utiliser « Phèdre » afin d’illustrer les tragiques ravages provoqués par la jalousie et l’amour repoussé dans « La Fugitive », Phèdre étant pour Proust le symbole même de l’amour maladie.

 
Ainsi, dans l’ensemble de « La Recherche », les citations de Racine sont-elles nombreuses et diverses pour souligner les sentiments éternels ou particuliers éprouvés par les personnages. L’auteur ne cessera d’avoir recours aux vers d’ « Athalie » pour décrire la chute de Nissim Bernard, l’oncle de Bloch, qui se plaît à débaucher un commis du Grand Hôtel ou un garçon de ferme et use de sa majestueuse sévérité pour pointer du doigt les manœuvres de ce vieux vicieux vantard et sans scrupules. Cette symbiose entre deux écrivains de génie permet au plus moderne des deux d’oser utiliser le langage classique de l’aîné avec aisance et une indiscutable audace. Nous voyons que la lecture a non seulement contribué à élaborer la culture de l’enfant, puis de l’adolescent Proust, mais qu’elle l’a éveillé à des mondes divers dont celui très vaste des idées, a provoqué en lui des émotions nombreuses et l’a éclairé intellectuellement, tout en façonnant ses goûts. Le lecteur qu’il a été, si attentif, si curieux, si avide, si exigeant,  se retrouve dans l’écrivain qu’il sera tout aussi attentif et soucieux de s’insérer dans une filiation et de n’accepter l’héritage qu’en veillant à l’élargir,  l’approfondir, le renouveler. Si, dans un premier temps, il se consacre aux livres des autres comme ce sera le cas avec la traduction de « La Bible d’Amiens » de John Ruskin et ose des pastiches grâce à son talent d’imitateur, une fois ces étapes franchies, il lui faut se lancer et épouser la grande aventure qui est celle de l’écrivain vivant dans l’impatience, la jubilation, le doute, la douleur de la gestation, consacrant ses ultimes forces «  à la transcription d’un univers qui est à redessiner tout entier » - soulignera-t-il. Mais l’idée de lecteur ne le quittera jamais, conscient qu’il ne travaille que dans le but d’éveiller l’intelligence de milliers de lecteurs à venir, afin, qu’à leur tour, ils se penchent sur «  le grand miroir de l’esprit (qui) reflète une réalité nouvelle ».

 

Si lire, c’est partager, écrire, c’est se donner et, en se donnant, se multiplier, s’universaliser. Il est vrai que pour Proust, la vie est avant tout une recréation de l’intelligence, le vrai réel est celui que notre imagination recompose et transcende, tant il est vrai que l’essentiel – et là il rejoint Saint-Exupéry – est invisible pour les yeux et ne l’est que pour l’œil intérieur, c’est-à-dire le coeur. C’est la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares, c’est la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique (rappelons-nous La Prisonnière) et nous permet de passer outre aux contraintes de l’espace et du temps. Proust a eu le mérite de chercher le salut dans la contrainte. Si, dans un premier temps, il s’est immolé dans la douloureuse gestation de l’œuvre et si, en épuisant ce vécu, il s’est exercé à en vaincre la faiblesse, sa rédemption est avant tout envisagée dans une optique humaine. Proust ne demande pas à un dieu de lui prêter sa force, il s’honore de la trouver en soi. Il ne prie pas les anges et les saints de le délivrer du mal, il s’en délivre seul. Mais là où il diffère de Nietzsche et s’approche de Dostoïevski, c’est que, dans son élan, il entraîne le lecteur, son frère humain. Se sauver ? Sans doute, mais ensemble. Car c’est l’œuvre qui est immortelle, elle qui est sanctifiante et rédemptrice, elle qui se partage. Elle est le lieu de rencontre privilégié, comme l’est le chœur de la cathédrale que Proust s’est plu à édifier afin que l’auteur et le lecteur soient unis dans une semblable communion d’esprit. C’est bien là la seule forme de communion dont il avait rêvé lorsqu’il nous demandait de nous pencher sur nous-mêmes, de nous examiner avec probité afin de déceler en nous des traits communs à tous les hommes. En le lisant, nous devenons les lecteurs de nous-mêmes comme autrefois, en lisant les autres, Proust s’était déjà révélé son propre lecteur.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*« Proust ou la recherche de la rédemption » Armelle Barguillet Hauteloire  - Editions de Paris

 

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 09:21
Eloge des clochers selon Marcel Proust

 

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher,
Des guirlandes, de fenêtre à fenêtre,
Des chaînes d'or d'étoile à étoile,
Et je danse.
                      
( Rimbaud )

 

Oui, pourquoi ne pas faire l'éloge de nos clochers que les poètes et les écrivains n'ont cessé d'évoquer et de chanter. Non seulement ils font partie du paysage mais la vie des villages s'est organisée, depuis des siècles, autour des églises qu'ils coiffent élégamment et de leurs cloches qui ont sonné, au fil du temps, les simples heures et les grands événements. Ainsi le glas annonçait-il les guerres, les carillons, les pâques et les victoires. Jusqu'alors les étapes de l'existence, du baptême à l'enterrement, étaient liées aux offices religieux qui rassemblaient les communautés de quartier ou de village soudées dans la joie comme dans la peine. Or il est question aujourd'hui, faute de moyens financiers, sur 15000 églises rurales recensées d'en démolir 2800* que les mairies et les communes ne sont plus en mesure d'entretenir. Et ne dit-on pas, ici et là, qu'il vaudrait peut-être mieux construire à la place des salles des fêtes puisque, dorénavant, il n'y a plus suffisamment de prêtres et de paroissiens pour assurer leur permanence ? Ainsi envisage-t-on, prudemment certes, la progressive disparition de ces clochers qui ont contribué à forger le visage de la France. Et quelle sera-t-elle sans eux ? Quelle France subsistera après leur disparition ? Une France qui aura tourné le dos à son passé, à ses tailleurs de pierre, à ses modestes artisans, à ses pèlerins de Compostelle, alors que, sur l'ensemble des continents, des peuples, soucieux de préserver et de perpétuer leur patrimoine, reconstruisent ou rénovent leurs temples et leurs mosquées. Partout on sent cette vitalité qui anime et soude des populations entières autour d'un objectif exaltant et fédérateur : celui de maintenir envers et contre tout l'héritage des anciens. La France serait-elle la seule, de par le monde, à accepter de rompre avec près de 2000 ans d'histoire ? On n'ose y penser !

 

Que l'on soit croyant ou non, une civilisation a un sens, elle s'est fondée sur un patrimoine spirituel et moral autant que matériel et sur des actes autant que sur des engagements. Il se trouve que la nôtre, qui est celle de l'Europe, a été imprégnée jusqu'en ses fibres les plus intimes par le Christianisme, comme les Indes par l'Hindouisme et le Boudhisme, le Moyen-Orient par l'Islam. C'est ainsi. Et nous avons toutes les raisons d'en être fier, car la part de civilisation qui nous vient du christianisme nous a valu un art rayonnant. Cet art a élevé et enluminé nos cathédrales, inspiré nos peintres et nos sculpteurs, fait retentir nos grandes orgues, semé des calvaires au long de nos routes. L'abandon est toujours un signe de décadence : abandon de la foi, de l'espérance, de la permanence. Et que lègue-t-on en contrepartie, sinon du fatalisme, du détachement, de l'indifférence. Là où certains de nos jeunes mouraient pour une cause ou pour leur patrie, des adolescents, aujourd'hui, se suicident pour rien et c'est désespérant. 

 

En 1903, voici ce qu'un de nos plus grands auteurs, Marcel Proust, que l'on ne peut taxer de militantisme catholique, écrivait à l'un de ses amis**, propos qui me paraissent d'une actualité stupéfiante :

 

 "Mais je vous dirai qu'à Illiers, petite commune où mon père présidait avant hier la distribution des prix, depuis les lois Ferry on n'invite plus le curé à la distribution des prix. On habitue les élèves à considérer ceux qui les fréquentent comme des gens à ne pas voir et de ce côté-là tout autant que de l'autre, on travaille à faire deux France et moi qui me rappelle ce petit village tout penché vers la terre avare, et mère de l'avarice, où le seul élan vers le ciel, souvent pommelé de nuages mais souvent aussi d'un bleu divin et chaque soir transfiguré au couchant de la Beauce où le seul élan vers le ciel est encore  celui du joli clocher de l'église, moi qui me rappelle le curé qui m'a appris le latin et les noms des fleurs de son jardin, moi surtout qui connais la mentalité du beau-frère de mon père, adjoint anti-clérical de là-bas qui ne salue plus le curé depuis les " décrets" et lit L'intransigeant, il me semble que ce n'est pas bien que le vieux curé ne soit plus invité à la distribution des prix comme représentant dans le village quelque chose de plus difficile à définir que l'Office social symbolisé par le pharmacien, l'ingénieur des tabacs retiré et l'opticien, mais qui est tout de même assez respectable, ne fusse que pour l'intelligence du joli clocher, spiritualisé qui pointe vers le couchant et se fond dans ses nuées roses avec tant d'amour et qui tout de même à la première vue d'un étranger débarquant dans le village a meilleur air, plus de noblesse, plus de désintéressement, plus d'intelligence et ce que nous voulons, plus d'amour que les autres constructions si votées soient-elles par les lois les plus récentes".

 

 

Promenades avec Marcel Proust

Article paru dans Le Figaro du mardi 3 septembre 1912,sur 3 colonnes en première page.

 

 

 

 

L'EGLISE de VILLAGE

 


L’admirable auteur du vrai « Génie du Christianisme » - je veux dire Maurice Barrès – va sans doute trouver un redoublement d’écho pour son appel en faveur des églises de village : c’est, en effet, le moment où reprennent contact avec le leur beaucoup d’entre nous. Et à ceux même qui ne passeront pas leurs vacances dans les lieux où ils ont grandi, les réminiscences de la saison feront revivre le temps où ils allaient se reposer chaque année au pied de leur église.
 

 

On reconnaissait de bien loin le clocher de la nôtre, inscrivant à l’horizon sa figure inoubliable. Quand mon père, du train qui nous amenait de Paris, l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Préparez vos couvertures, nous allons bientôt arriver. » Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions autour de la petite ville, à un endroit où la route resserrée débouche sur un immense plateau, il nous montrait au loin la fine pointe de notre clocher qui dépassait seule, mais si mince, si rose, qu’il semblait rayé sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine.
 

 

Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui subsistait à côté de lui, on était frappé surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge.
 

 

De là elle n’était encore qu’une église isolée, résumant la ville, parlant d’elle et pour elle aux lointains, puis, quand on était plus près, dominant de sa haute mante sombre, en pleins champs, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos gris et laineux des maisons rassemblées.
 

 

Comme je la revois bien notre église ! Familière ; mitoyenne, dans la rue où était son porche principal, de la maison où habitait le pharmacien et de l’épicerie ; simple citoyenne de notre petite ville et qui, semblait-il, aurait pu avoir son numéro dans la rue, si les rues de ce simple chef-lieu de canton avaient eu des numéros, où le facteur aurait pu entrer quand il faisait sa distribution, après avoir quitté l’épicier et avant d’entrer chez le pharmacien, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation que mon esprit ne pouvait pas arriver à franchir. Le voisin avait beau avoir des fuchsias qui avaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir partout tête baissée et dont les fleurs n’avaient rien de plus pressé quand elles étaient assez grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre la sombre façade de l’église. Elles ne devenaient pas sacrées pour cela, et entre elles et la pierre noircie à laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.
 

 

Son vieux porche, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il conduisait), comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des grands abbés lettrés du monastère, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarissure qu’ici elles avaient dépassé d’un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées, contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues.
 

 

Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil ne se montrait pas, de sorte que fît-il gris dehors on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; je revois l’un rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut entre ciel et terre ; et un autre où une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble grésil ; comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le retable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Dans la sacristie, il y avait deux tapisseries de haute lisse, représentant le couronnement d’Esther, et à qui leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au-delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’élevait vivement sur l’atmosphère refoulée, et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible.
 

 

Toutes ces choses antiques achevaient de faire pour moi de l’église quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville ; un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions – la quatrième était celle du Temps, - déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée et de chapelle en chapelle, semblait vaincre, et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où elle sortait victorieuse ; dérobant le rude et farouche onzième siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche l’escalier du clocher, et même là dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se mettent en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; et élevant dans le ciel au-dessus de la place, son clocher qui avait contemplé Saint Louis et semblait le voir encore.
 

 

Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus des autres – avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages humains – le clocher lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant comme si les vieilles pierres qui les laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout à coup inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la pointe d’un clocheton comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un pêcheur à la crête des vagues.
 

 

Souvent, quand je passais devant le clocher au retour de la promenade, en regardant la douce tension, l’inclinaison fervente de ses pentes de pierres qui se rapprochaient en s’élevant comme des mains jointes qui prient, je m’unissais si bien à l’effusion de la flèche, que mon regard semblait s’élancer avec elle ; et en même temps je souriais amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut, lointaines comme un chant repris « en voix de tête » une octave au-dessus.

 

L’autre porche qui était de ce côté était complètement recouvert par le lierre, et il fallait pour reconnaître une église dans le bloc de verdure faire un effort qui ne me faisait d’ailleurs serrer que de plus près l’idée d’église (comme il arrive dans une version ou dans un thème où on approfondit d’autant mieux une pensée qu’on la dépouille des formes accoutumées), pour reconnaître que le cintre d’une touffe de lierre était celui d’un vitrail, ou qu’une saillie de verdure était due au relief d’un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait ; les feuilles déferlaient les unes contre les autres ; et, frissonnante, la façade végétale semblait embrasser avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.
 

 

C’était le clocher de notre église qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte d’ardoises ; mais quand le dimanche, encore couché, par une chaude matinée d’été, je les voyais flamboyer comme un soleil noir, je me disais : «  Déjà neuf heures ! Il faut se lever vite pour aller à la messe » ; et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, l’ombre qu’y faisait le store du magasin, la chaleur et la poussière du marché.
 

 

Quand après la messe, on entrait dire au suisse d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que de nos amis avaient profité du beau temps pour venir déjeuner, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade, il était au contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque chose d’ineffable.
 

 

Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits qui ont un autre caractère d’art.
 

 

Je n’oublierai jamais, dans une curieuse cité de Normandie, deux charmants hôtels du dix-huitième siècle qui me sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail.
 

 

Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan, fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles « épreuves » qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres, laquelle n’est autre que le dôme de Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter, ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects de notre clocher dans les rues derrière l’église. Qu’on l’eût vu à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; ou que, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vit obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution, c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût pu être caché dans la foule des humains sans que je le confonde malgré cela avec elle.
 

 

Et aujourd’hui encore, si dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon chemin » me montre au loin comme point de repère tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et lointaine, le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut à son étonnement m’apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là devant le clocher, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue… mais… c’est dans mon cœur…

 

 

Marcel Proust

 

* selon la direction du Nouvel Observatoire du patrimoine religieux -

** Lettre à Georges de Lauris en date du 29 juillet 1903 -

 

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Le clocher d'Illiers-Combray
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4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 09:57
Marcel Proust et l'Eau-mère

 

Pour le jeune Proust, les premières eaux contemplées sont celles du pays d’enfance, cette terre d’Illiers-Combray où il se rend chaque été avec ses parents et son frère dans la demeure familiale, une modeste maison de bourg où règnent la fameuse tante Léonie et la servante Françoise. Les eaux de la Vivonne ( en réalité le Loir ) et des étangs avoisinants se font tantôt chimériques, silencieuses, immobiles, lumineuses, tantôt maternelles et féminines. On sait combien l’écrivain était attaché à sa mère dont il attendait chaque soir le baiser. Ce rite, institué entre eux, s’il n’était pas accompli pour une raison ou une autre – la visite de M. Swann par exemple – plongeait le petit Marcel dans le désespoir.

 

On sait aussi que la mort de sa mère en 1905 créera la fracture décisive qui partagera son existence en deux parties presque antinomiques : celle de la vie mondaine et apparemment futile et oisive de sa jeunesse et celle de l’enfermement quasi monacal et ascétique auquel il se contraindra pour rédiger son œuvre. Il est vrai que toutes les formes d’amour reçoivent une composante de l’amour maternel et que l’unité imaginaire n’est envisageable que s’il y a fidélité à un souvenir. La rêverie initiale est d’abord cette image maternelle, cette eau nourricière que certains poètes ont comparée au lait comme le fit Saint-John-Perse dans « Eloges » : «  Or ces eaux calmes sont le lait et tout ce qui s’épanche aux solitudes molles du matin ». La valorisation de l’eau en fait un lait intarissable, le lait de la nature-mère qui marque celle-ci d’un caractère féminin, ce qui n’a pas échappé à l’enfant Proust.

 

Ce sont dans ces eaux printanières, ruisselantes ou tendrement assoupies, que parle le mieux la nature-enfant, qui n’a pas encore pris conscience que tout être est mortel. Ces eaux ne sont-elles pas comme les gardiennes des mirages ? A l’eau présente succède l’eau prochaine, si bien qu’elle s’approprie le temps qui, comme elle, semble ne pas connaître de fin. C’est la puissance et l’allégresse enfantine qui transforme l’eau vivante en eau de jouvence, chargée de rêves féconds, celui de la naissance de l’eau qui fait vivre et rénove. Elle devient ainsi une matière primordiale qui rassemble, ce que Paul Claudel illustre par cette phrase : « Ce que le cœur désire peut toujours se réduire à la figure de l’eau ». Nous voyons combien l’amour filial, principe actif de la projection des images, fait en sorte de les placer dans la perspective humaine la plus sécurisante : la perspective maternelle. L’enfant Proust, retenu dans ce royaume des eaux, ne voit pas seulement éclore à leur surface la beauté des fleurs aquatiques, mais trouve dans leur présence des accompagnatrices silencieuses, des eaux claires au doux murmure, une nature en train de se contempler. Ces eaux sont devenues son double. Elles renvoient le penseur à sa pensée, alors que le penseur retourne à l’eau ses propres chimères et, qu’en ces moments rares, il perçoit, dans cette intimité recueillie, le long plaidoyer des choses qui se sont tues.

 

Le reflet peut devenir, grâce à l’imagination, plus réel que le réel, plus vrai que lui, parce qu’il est pur, de cette pureté qui est lumière. En immobilisant l’image, l’étang crée un ciel en son sein, il capte l’immensité. L’onde, en sa fraîche limpidité, est un ciel renversé, un double miroir qui s’absorbe. Ce rêve donne à l’eau le sens de « la patrie la plus lointaine », de la patrie céleste. Ainsi, par ses reflets, elle double le monde, elle double les choses. Elle engage le rêveur dans une expérience onirique : une flaque contient à elle seule un univers, un instant de rêve s’apparente à l’éternité, l’ineffable s’apparaît. 

 

On a dit Proust entre deux siècles, je dirai plutôt – comme ce le fut pour Chateaubriand – entre deux mondes. Ces écrivains auront vu mourir chacun le leur, comme l’astronome voit s’éteindre les étoiles. Pour l’un ce sera le XIXe que la guerre de 14-18 va ensevelir dans les tranchées ; pour l’autre, l’Ancien Régime que la Révolution  se chargera de décapiter.  Pour tous deux, ce fut ici et ailleurs ; leurs vies, comme leurs œuvres, ont balancé entre ces pôles. En ce qui concerne Proust, il faut ajouter les deux côtés que furent celui de Swann et celui de Guermantes séparés par le cours de la Vivonne, et les deux milieux familiaux, celui se son père d’origine provinciale, et celui de sa mère issue d’une riche bourgeoisie juive et citadine. Le jeune Proust ne cessera de subir leurs séductions alternées, ce qui ne facilitera pas son épanouissement. Dans un mouvement affectif continuel, il en supportera difficilement le jeu de balancement, mais saura l’utiliser, lorsque après avoir volontairement quitté le monde, il s’isolera dans une chambre tapissée de liège pour le recréer autrement. Alors, ce qu’il avait accumulé dans la douleur, il le restituera dans la plénitude de son génie.

 

Au moment de la naissance de Marcel le 10 juillet 1871, les derniers soubresauts de la guerre et de la Commune agitaient encore Paris et il n’était pas rare que l’on conduisit l’enfant à Auteuil, où il était né d’ailleurs. Auteuil n’était alors qu’un gros bourg hors les murs de la capitale, où l’on goûtait encore aux bienfaits de la campagne et où l’on se promenait dans des allées bordées de jardins. Près de la maison de l’oncle Louis Weil, il y avait une source commercialisée pour ses vertus ferrugineuses, sous l’appellation de « Source Quicherat ». Cette source, jaillie des profondeurs après qu’elle y eût peut-être erré longtemps, fut, on peut le supposer, la musique qui berça ses premières rêveries, musique d’humanité disait Wordsworth, paroles rondes et fraîches qui ne sauraient tarir. Toujours est-il que la voix cristalline de l’eau ne va plus guère cesser de l’accompagner.

 

Les parents de Marcel habitaient depuis septembre 1870 dans un quartier aéré aux avenues larges et aux immeubles haussmanniens, rue Roy, non loin de l’église Saint Augustin ; mais soucieux qu’il bénéficie de l’air et du calme d’un environnement bucolique l’emmenaient, ainsi que son frère Robert né an mai 1873, à Pâques et aux vacances d’été à Illiers, où la sœur de M. Proust, mariée à Jules Amiot, tenait un magasin de drap. Le village s’unissait autour de son clocher. C’était plus paisible encore qu’à Auteuil avec, à l’entour, des clos, des vergers, des champs, le Loir et quelques autres ruisseaux glissant sous l’abondante chevelure des arbres. Et puis Illiers, ce n’était pas seulement la nature, les eaux murmurantes mais la chambre. La chambre, lieu clos par excellence, loin du monde, intime et enténébrée, où l’imagination pouvait sans fin développer ses thèmes, chambre noire où l’on projetait les images de la lanterne magique, qu’à volonté on ralentissait, et qui vous donnait ainsi l’illusion du temps remonté, mais surtout chambre où le rite sacré du baiser maternel s’accomplissait selon un cérémonial solennel et inchangé. Toute la vie du narrateur sera, en effet, gouvernée secrètement par le souvenir de cette attente passionnée et douloureuse de la présence maternelle venant lui administrer cette communion quasiment religieuse de la tendresse partagée. Plus tard, pour apaiser le manque causé par l’absence, Proust s’enfermera à nouveau dans une chambre pour y vivre une autre sorte de communion ; après celle de l’amour, celle de l’art. La disparition de l’être cher sera le passage obligé qui lui permettra d’aller de la gestation de l’œuvre vécue intimement avec elle, à son accomplissement réalisé loin d’elle et sans elle. Le narrateur annonce ici une quête entièrement déterminée par le moment enfui, perdu, et que seul l’art permet d’éterniser.

 

Proust fut un enfant qu’il fallait sans cesse consoler. Sa mère s’y emploiera avec ferveur, devinant chez ce fils aîné, hypersensible et nerveux, des dispositions rares mais excessives, qu’elle s’emploiera toujours à justifier. Entre eux se forge un lien privilégié, une union telle que la mère n’est pas seulement celle qui donne la vie, mais celle qui légitime l’œuvre. Ainsi sera-t-elle deux fois mère, comme Proust sera deux fois fils, dans la vie et dans cette « autre vie » qu’est l’œuvre d’art. Car fils, Proust l’est au-delà de ce que l’on peut imaginer. D’abord et avant tout fils de sa mère. Il ne peut se passer d’elle. Depuis sa prime enfance, ses terreurs nocturnes, ses angoisses, ses appréhensions le jettent avec fureur dans les bras de celle qui, de sa voix douce, est la seule qui sache le calmer, le bercer, l’endormir. La chambre est cette arche où ils voguent ensemble, étroitement embrassés dans ce monde fusionnel de l’amour passion. Bien qu’elle tente de résister aux exigences de son petit loup, Jeanne Weil ne parvient pas à mettre entre elle et son enfant la distance nécessaire afin de le préparer à sa vie d’adulte, qui sera de vivre sans elle. Elle mourra taraudée par l’inquiétude de le laisser seul. Elle ne peut envisager alors, qu’elle, partie, il s’enfermera à tout jamais dans l’arche pour retrouver le temps qui les unissait. Il n’est pas innocent que La Recherche s’ouvre sur des pages consacrées au sommeil et se termine dans le même décor, la chambre d’Illiers-Combray où, à la lumière déclinante du soir, pour apaiser ses craintes, sa mère lui lisait "François le Champi" et où le tintement de la petite sonnette lui apprenait que M. Swann venait d’arriver et que sa mère devrait le quitter pour vaquer à ses devoirs de maîtresse de maison. Ainsi l’œuvre tient-elle entre ces deux moments qui raccourcissent le temps et, du même coup, le distendent indéfiniment et où l’auteur affirme l’une de ses convictions : que l’acte créateur est le seul en mesure de nous arracher à l’ensommeillement de la vie pour faire de nous des êtres éveillés. Ainsi le livre se referme-t-il sur lui-même, volute de l’escargot ou de la petite madeleine, cercle romanesque qui clôt ce retour au point de départ, ce renversement du temps qui, grâce à la réminiscence causée par une impression miraculeuse, fait coïncider le présent et le passé, ce « quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux ». Et il est vrai que le roman se réfléchit en se racontant, que La Recherche n’est autre que la recherche en train de se faire, le roman en train de s’écrire. Après la chambre, ce sont la nuit et les terreurs nocturnes qui font leur apparition. La nuit est substance à l’égal de l’eau et, à travers les pages du roman, l’une se mêle à l’autre pour donner son ombre au lac ou au ruisseau. Aux eaux claires et printanières  fleuries de nénuphars, si familières à Mallarmé, à Goethe et à Pierre Louÿs, qui les peuplent volontiers de nymphes et de cygnes, Proust semble leur préférer les eaux dormantes, insondables et silencieuses, qui vous attirent vers des profondeurs énigmatiques. On y plonge pour s’y réfugier à l’abri des remous, pour vivre dans l’étreinte d’un élément matériel. L’eau devient une substance psychique qui dispense le calme, la douceur et agit ainsi qu’un puissant narcotique. Le rêve se forme selon le schème d’une eau capable d’abriter et d’engourdir en procurant bien-être et quiétude. A la suite de Novalis, Proust s’attache à l’eau qui berce. C’est l’arche, bien sûr, qui épouse le mouvement rythmé et sans heurt d’une onde pacifique, apaise et endort, comme si vous étiez blotti contre le sein maternel.  L’homme est gagné par la béatitude, parce qu’il est porté comme l’enfant l’est dans les bras maternels. Il vit par elle et avec elle cette rêverie bienheureuse. Pour nombre de poètes, et Proust en particulier, la nuit a le mérite de nous rendre la vue intérieure, de nous protéger de l’inévitable frustration engendrée par nos expériences concrètes et fatalement dérisoires. C’est lorsqu’il ferme les yeux sur la réalité que l’écrivain peut les ouvrir librement sur le monde de l’art, le seul capable de ne pas décevoir son attente. Ainsi la nuit peut porter – comme l’eau – maternellement. Voici donc deux thèmes proustiens qui se rejoignent dès les premières pages : l’eau et la nuit, car l’une et l’autre sont maternelles. Et comme la nuit est peut-être l’élément qui s’offre le mieux au mélange, elle pénètre les eaux qui deviennent lourdes et tragiques, chargées de menaces. Le rêveur s’enfonce alors dans une méditation grave ; la nuit n’est plus simplement celle qui voile, cache et absorbe, elle s’est métamorphosée en une eau ténébreuse. Mais l’enfant Proust n’est pas encore ce promeneur inquiet. A Illiers, il est un petit garçon sujet aux terreurs nocturnes, mais qui n’en reste pas moins joyeux et curieux de ce qui l’entoure. La nature offre un terrain inépuisable à ce quêteur de délices pour qu’il y fasse provisions de merveilles, pour qu’il emmagasine son miel. Et Dieu sait qu’il ne va pas s’en priver ; son œil est infaillible à déceler la moindre beauté susceptible de déclore ses yeux, de lui révéler un peu du sens caché des choses. Il ne se lasse pas de parcourir cette campagne aux lointains horizons, rythmée par les clochers de Martainville et de Vieuxvicq « qui seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi ». ( Du côté de chez Swann )

 

Bien que Proust ait été long à trouver la forme définitive de son roman, qu’il l’ait à maintes reprises remanié, enrichi d’innombrables ajouts, et qu’il soit mort avant d’en avoir terminé les corrections, surtout en ce qui concerne "Le Temps Retrouvé", enfin qu’il n’ait jamais connu les jeux d’épreuves des derniers volumes qui ne furent publiés qu’après sa disparition, il n’avait cessé depuis sa plus tendre enfance d’accumuler les matériaux qui lui permettraient, en échappant aux conventions narratives, d’envisager son œuvre comme l’architecte sa cathédrale, arche renversée pour qu’elle vous porte, en vouant ses efforts à sa structure secrète, initiant un rapport nouveau entre contenant et contenu, contrairement à ses prédécesseurs qui s’étaient contentés de développer et d’enjoliver un sujet selon une trame événementielle précise. Proust n’a pas choisi au hasard pour forme romanesque le cercle, synonyme de tout ce qui est circulaire et indéfiniment recommencé ; non, il l’a délibérément voulu pour signifier à ses lecteurs qu’il n’y a pas de fatalité, que l’on peut échapper à la lente érosion du devenir en inscrivant son existence dans la pérennité de l’art, puisque la réponse que le narrateur avait vainement attendue de la vie, il n’a pu la recevoir que de la littérature, ce qui, selon lui, prouve bien qu'elle est bien la seule « vraie vie », la vie enfin « découverte et éclaircie ». L’art ne consiste pas à reproduire la réalité mais à la déchiffrer « à travers les signes inconnus de notre livre intérieur » ; ce serait la réduire et l’appauvrir si on se limitait à écrire un livre de plus, au lieu de se consacrer à déchiffrer celui qui existe déjà en nous depuis toujours, si on ne tirait pas des lois générales de nos expériences particulières et si on ne tentait pas d’aller au plus près de tous les hommes.

 

(...)

 

C’est ainsi que ce monde de l’enfance où régnait sa mère, ce paradis composé par le jardin familier de la tante Léonie, les berges de la Vivonne, la forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente des collines, la chambre provinciale encore imprégnée de l’odeur des fruits de l’année qui quittaient le verger pour l’armoire, l’air saturé de la fine fleur du silence, la couleur du soleil sur la place, ce monde qu’il avait aimé, sorti brusquement tout entier d’une tasse de thé, mais comme chargé, embelli, dans une lumière de résurrection, donne-t-il à l’écrivain, qui s’apprête à lui rendre vie – car ce qui finit est contre nature -  le sentiment d’avoir vaincu le temps et de s’être approprié une part d’éternité. Désormais, la mort lui sera indifférente, même la mort de sa mère, puisque ce qu’il  a vécu près d’elle et avec elle, il ne l’a perdu que pour mieux le retrouver, ainsi que renaît à la surface de l’eau une image qu’un incident, faisant irruption dans le réel, a momentanément brouillée. Mieux que la beauté, mieux que l’amour, la création est seule apte à nous sauver, car elle est liée à ce qu’il y a en nous de plus individuel et d’unique.

 

Pour conforter sa thèse et l'amplifier, Proust démontre avec des arguments convaincants que la réalité ne se forme que dans la mémoire, que les choses ne sont vraies que dans le souvenir qui a su décanter et ne retenir que l'essentiel. De même qu'une usine d'épuration rend à l'eau sa pureté d'origine, sa vraie nature d'eau, après qu'elle l'ait débarrassée des corps étrangers qui la souillaient, de même la mémoire lave le souvenir des scories inutiles, de ce qui, dans le temps matériel, sous l'influence de nos passions et de nos illusions, avait pu le modifier, l'altérer, le corrompre. Il est d'ailleurs curieux de constater que l'invisible marque notre mémoire plus profondément que le visible, phénomène qui ne fut pas sans surpendre l'écrivain qui note, à ce propos, que ce sont les saveurs et les odeurs qui nous restituent le plus authentiquement les contours précis d'un événement si éloigné dans le temps que nous le supposions à jamais englouti, et dont la réminiscence opère en nous un véritable séisme.

"Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.Du côté de chez Swann

 

Parce que chaque lieu a également quelque chose d’unique, aucun paysage ne pourra remplacer ceux de son enfance, de même qu’aucune femme ne lui donnera la paix sans trouble que lui apportait, le soir, le baiser maternel. Cet enfermement auquel il va se contraindre pour que l’éphémère de la vie devienne l’éternité de l’art, pour que «le grain meure afin de porter de beaux fruits», cette mort au monde des apparences et des mensonges à laquelle il va consentir ne sera rien de moins qu’une libération, une délivrance. Ce que la vie et l’usure du temps ont détruit, l'écriture va le reconstruire. Il ne sera jamais davantage l’enfant émerveillé que dans ce monde reconstitué, dans ce monde réfléchi comme l’est la nature dans l’eau tranquille. Nulle part les aubépines ne seront plus odorantes, la brioche plus dorée, plus rougissante comme une fraise la fleur de nénuphar, plus mélancolique l’effeuillement des roses, que dans ce temps revenu à lui comme la belle au bois dormant, s’étonnant que chaque chose soit à sa place et cependant intemporelle. Le travail, auquel il n’avait pas su se résoudre jusqu’alors, pris dans l’engrenage d’une vie facile, cédant aux sollicitations du monde, de l’amour et du plaisir, il comprend qu’il faut s’y atteler, tout sacrifier à cette quête du salut par l’art et faire jaillir de la pénombre ce qu’il avait pressenti, de façon à le transmuer en un équivalent spirituel, comme l’alchimiste change le plomb en or.

« Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres ». ( Le Temps Retrouvé )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits de mon essai :  Proust et le miroir des eaux )

 

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