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5 mai 2021 3 05 /05 /mai /2021 07:55
Le chemin des aubépines

Je me souviens d'une journée de printemps où, me trouvant à Illiers-Combray, je marchais dans les chemins creux, qu'enfant, l'écrivain avait parcourus seul ou avec sa famille. Dans cet environnement miraculeusement épargné, où tout semble en place pour que le temps retrouvé vienne refermer la boucle parfaite du temps perdu, je découvrais intacts la mare de Montjouvain, les sources de la Vivonne, l'église de St Ayman, le Pré Catelan de l'oncle Amiot, la plaine bornée d'arbres, enceinte végétale qui propose aux moissons son ombre tutélaire. Sans oublier les fleurs qui abondent en cette saison : les lilas, les rhododendrons, les pivoines, les luxueux candélabres des marronniers, les pommiers et leurs boutons tendrement roses, les glycines qui s'épandent au-dessus des tonnelles et surtout les aubépines et leur parfum enivrant.

 

C'est un chemin semblable qui musarde au-dessus de chez moi à Trouville. Depuis le manoir des Finaly, où Proust séjourna à deux reprises, il borde le plateau en surplomb sur la mer. Le soir, il est agréable de l'emprunter quand la tiédeur vespérale exhale les parfums multiples et que les oiseaux, les merles, les grives musiciennes, les rouges-gorges célèbrent à leur façon la fin du jour. En évoquant l'écrivain qui, sans nul doute, s'y promena lorsqu'il  vint en 1891 et 1892 aux Frémonts chez son ami Jacques Baignières d'abord, chez les Finaly ensuite. Ce seront pour lui des moments inoubliables où, en leur compagnie, il se promenait dans la campagne ou bavardait sur les terrasses, tandis que la nuit posait sur le paysage sa beauté crépusculaire. Presque rien n'a changé depuis plus de cent ans, alors qu'à l'approche du soir les conversations deviennent plus sourdes, que les oiseaux de nuit émettent leurs cris monotones, que l'air se charge de l'odeur composite de la terre et des arbres. Aux longues traînées rouges qui marquent le ciel, on sait qu'il y a peu d'heures que le soleil s'est allongé sur cette imperceptible ligne d'horizon qui fonde les noces de la mer et du ciel. A gauche, le grand large, à droite, les champs quadrillés de pommiers. La Normandie a ce privilège que la campagne vient y vagabonder jusqu'à l'extrême bord des eaux. On se sent ainsi le familier d'un double paysage : les yeux perdus dans les lointains et proches, à la fois, de la commune ordonnance des choses. Proust m'accompagne depuis si longtemps que mon présent s'éclaire à son passé. Ses phrases rythment de leurs allégros et de leurs andantes les divers temps de ma vie. L'écrivain avait de l'éternité la vision la plus juste : celle que seul le superflu disparaît. De l'essentiel, il s'était fait le chantre. Il avait lancé si loin ses filets que, ce qu'il en avait retiré, était les vestiges de mondes enfouis, les débris de galaxies inconnues, les éclats de mémoires fossiles.

 

Personne n'a mieux évoqué cette nature printanière que le petit Marcel dans les pages consacrées à son enfance à Illiers et à ses séjours trouvillais, tandis que Jacques-Emile Blanche réalisait de lui un portrait au crayon qui sera suivi, l'année suivante, d'un portrait à l'huile dont le jeune homme était fier, car il y figurait dans la fraîcheur de ses vingt ans. Aussi  ne puis-je renoncer au plaisir de vous proposer une flânerie dans les sentiers bordés d'aubépiniers, comme un instant de beauté: 

 
" ... Il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m'appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où il s'étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l'odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière ; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le même chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu'un souffle défait !

 

... Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure d'une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l'approche d'un village, ils m'annonçaient l'immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d'un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge...

 

...Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelle dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l'autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d'une teinte plus pâle qui, en s'entrouvant, laissaient voir, comme au fond d'une coupe de marbre rose, de rouges sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs, l'essence particulière, irrésistible, de l'épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d'elle qu'une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose l'arbuste catholique et délicieux."

 

                                 Du côté de chez Swann ( Combray )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

 

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La vue depuis le chemin des Frémonts à Trouville-sue-Mer

La vue depuis le chemin des Frémonts à Trouville-sue-Mer

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28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 09:09
La comtesse de Boigne, jeune.

La comtesse de Boigne, jeune.

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La troisième et dernière femme de cette trilogie, celle qui a contribué à façonner le personnage de Madame de Villeparisis, l’amie de la grand-mère du narrateur rencontrée au Grand-Hôtel de Balbec, est bien différente d’une Laure Hayman ou d’une Louisa de Mornand. Madame de Boigne était de haute naissance et  Proust ne pouvait pas l’avoir fréquentée pour la bonne raison qu’au moment où il est né en 1871 elle était morte depuis cinq ans en 1866. La vie de cette femme est un véritable roman puisque petite fille elle était la familière des enfants royaux et particulièrement aimée du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, qu’elle fît partie des émigrés au moment de la Révolution, fût l’amie intime de Madame Récamier et l’une des plus jolies femmes de son temps. N’oublions pas qu’elle fût une belle intelligence, proche de madame de Staël et de Chateaubriand,  passât de nombreux étés à Trouville où elle avait sa demeure, tint salon, fit un très riche mariage, n’eut pas d’enfant et vécut longuement auprès d’un homme d’influence le baron Pasquier qui fut tour à tour député, Garde des Sceaux, ministre des Affaires Etrangères, président de la Chambre et Chancelier de France. Mais qui est-elle dans La Recherche cette respectable marquise de Villeparisis qu’elle inspira, sinon une femme qui, comme elle, est née dans une maison glorieuse, entrée par le mariage dans une autre qui ne l’était pas moins, vécut la fin de son existence auprès d’un homme respectable, avait une façon exquise et sensible de parler du passé et, ayant connu ce qu’il y avait de mieux, était totalement dénuée de snobisme. Est-elle vraiment proche de la comtesse de Boigne qui sut si bien rendre compte de son époque dans ses Mémoires et si bien inscrire sa vie dans le prolongement de sa lignée ? C’est ce que nous allons chercher à savoir !

 

 

Proust admirait les mémorialistes. On sait l’intérêt qu’il porta à Saint-Simon et lui-même, sans avoir peut-être lu l’intégralité des Mémoires de la comtesse, rédigea un article dans le Figaro où, selon la biographe de Mme de Boigne, Françoise Wagener, il se révèle un piètre historien. Il est certain que l’écrivain a vu en la Marquise de Villeparisis un personnage beaucoup plus frivole, une sorte de douairière surannée plus typiquement Belle Epoque qu’Ancien Régime, ce qui ne concorde pas avec le caractère de Mme de Boigne qui était tout sauf frivole. Pour avoir traversé les drames de la Révolution et de la Terreur, connu à la suite de la défaite de Waterloo et des Cent-Jours l’occupation de Paris par les armées coalisées du Tsar, du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche, assisté à la Restauration puis à la chute de la maison Bourbon, fréquenté Talleyrand, le duc de Richelieu, été l’amie de la reine Marie-Amélie, l’épouse de Louis-Philippe, cette royaliste libérale avait l’œil trop exercé pour céder à une quelconque coquetterie de pensée. Si elle était sensible aux civilités de l’ancienne France (après le retour de Louis XVIII ) étant elle-même le pur produit de la sociabilité raffinée de son milieu, elle résistera sans peine aux pressions des Ultras, car le fétichisme royaliste n’était pas son fait. Née sous l’Ancien Régime, elle avait accepté que celui-ci disparut. Ce qui la requérait était de ne jamais aliéner son sens critique et son indépendance de jugement.

 

 

Si Marcel Proust voit sa Mme de Villeparisis supérieure au reste de sa famille par son intelligence, son style et son esprit de conversation, il ne lui confère nullement les vertus de la comtesse et énonce pour cela quelques raisons : bien née mais peu recherchée par les femmes à la mode qui la considéraient comme une langue de vipère ou un chameau, il la confine dans un rôle de vieille dame un peu aigrie en proie à une indiscutable déchéance mondaine. Et il est vrai que la comtesse de Boigne a souffert un long moment d’une réputation de méchanceté non justifiée pour la raison que ses Mémoires furent publiées 41 ans après sa mort, en 1907, par son ami Charles Nicoullaud et que le regard qu’elle posait sur ce XIXe siècle finissant était sans concession, si bien que cette publication, alors que de nombreux acteurs vivaient encore, ou du moins leurs enfants, ne fut pas toujours bien reçue. Elle fut entre autre violemment attaquée par le vicomte Reiset, très attaché au souvenir de la duchesse de Berry que la comtesse malmène passablement, et, par conséquent, mal comprise, d’autant que ces mémoires émanaient d’une femme qui n’enjolivait pas les choses comme il est arrivé à Chateaubriand de le faire, une femme qui affichait dans ses propos une grande liberté de ton et aimait trop la raison pour la trahir jamais. Sa lucidité tranche avec certaines des humeurs de Saint-Simon, dont on connaît les préférences et les aversions, des fantaisies et indiscrétions de la duchesse d’Abrantès ou du lyrisme subjectif de François-René de Chateaubriand.

 

 

Mais on retrouve un peu de la comtesse de Boigne dans la sensibilité et la vie personnelle de Mme de Villeparisis qui se toquait de connaître tel individu sans titre pour les seuls mérites de son talent et de son intelligence. Par ailleurs, Proust parle de son amitié avec la reine Marie-Amélie, ce qui est vrai, au point que ses hôtes étaient subjugués par une galerie imposante de tableaux de l’aristocratie ; il conserve également à ses côtés l’affectueuse présence du  Chancelier Pasquier devenu l’ambassadeur de Norpois dans la Recherche et reconnaît son intelligence supérieure à la plupart de celle de ses visiteurs. Voici ce qu’il écrit d’elle dans « Du côté de Guermantes » : «  Certes je n’eus au bout de quelques instants aucune peine à comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s’était trouvée, à Balbec, si bien informée, et mieux que nous-mêmes, des moindres détails du voyage que mon père faisait alors en Espagne avec M. de Norpois. Mais il n’était pas possible malgré cela de s’arrêter à l’idée que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec l’Ambassadeur pût être cause du déclassement de la marquise dans un monde où les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins respectables que celui-ci, lequel d’ailleurs n’était probablement plus depuis longtemps pour la marquise autre chose qu’un vieil ami. Mme de Villeparisis avait-elle eu jadis d’autres aventures ? Etant alors d’un caractère plus passionné que maintenant, dans une vieillesse apaisée et pieuse qui devait pourtant un peu de sa couleur à ces années ardentes et consumées, n’avait-elle pas su, en province où elle avait vécu longtemps, éviter certains scandales, inconnus des nouvelles générations, lesquelles en constataient seulement l’effet dans la composition mêlée et défectueuse d’un salon fait, sans cela, pour être un des plus purs de tout médiocre alliage ? Cette « mauvaise langue » que son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-là, fait des ennemis ? l’avait-elle poussée à profiter de certains succès auprès des hommes pour exercer des vengeances contre les femmes ?  Tout cela était possible ; et ce n’est pas la façon exquise, sensible – nuançant si délicatement non seulement les expressions mais les intonations – avec laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonté, qui pouvait infirmer cette supposition ; car ceux qui non seulement parlent bien de certaines vertus, mais même en ressentent le charme et les comprennent à merveille sont souvent issus, mais ne font pas eux-mêmes partie, de la génération muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se reflète en eux, mais ne s’y continue pas. A la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action. Et qu’il y eût ou non dans la vie de Mme de Villeparisis de ces scandales qu’eût effacés l’éclat de son nom , c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine. »
 

 

 

Le narrateur-psychanaliste tente ici de comprendre la mécanique qui régit la vie de la marquise. Cet effort de compréhension crée le personnage dont il déduira une loi commune à tous les hommes, ce qui est l’un des buts du roman. L’artiste Proust se dépeint probablement aussi quand il souligne que la Vertu n’est pas accessible à ceux qui la pratiquent, mais bien aux artistes qui en ont l’intelligence. Selon lui, ce sont les artistes qui ouvrent le monde à la transcendance et permettent une forme de rédemption. Mais pourquoi fallait-il un personnage construit de cette manière dans la structure de la Recherche, personnage qui réduit substantiellement les qualités de celle qui l’a suggéré ? Est-ce pour l’opposer à la grand-mère du héros qui est par excellence l’incarnation de la vertu suprême : la bonté ? Ce n’est pas impossible, l’écrivain usant volontiers de cette technique à la Flaubert de créer des personnages par paire, l’un étant la face lumineuse et l’autre la face d’ombre. Du moins ces deux femmes – Mme de Villeparisis et la grand-mère - ont-elles quelque chose en commun, la vieillesse, parenté qui veut que, déjà, « leur vie soit adossée à la mort ».
 

 

 

Par ailleurs, ce texte, et tous les autres de la Recherche, nous rassure sur le fait que l’écrivain reste dans son rôle, puisque les êtres, qu’il a connus ou dont il s’inspire, ne sont plus tout à fait les mêmes dès lors qu’ils entrent dans sa fiction. Rappelons-nous qu’Odette ne dispose pas des dons, du goût très sûr, de la délicatesse de cœur d’une Laure Hayman, que Rachel n’a pas l’insouciance, la féminine intuition et l’absence de talent d’une Louisa de Mornand, enfin que la marquise de Villeparisis ne jouit pas de l’indépendance d’esprit, de l’attachement aux valeurs profondes, de l’ouverture sur le monde et du souci constant de toujours accorder la priorité à la raison d’une comtesse de Boigne. Et il est bien qu’il en soit ainsi, que l’écrivain n’ait consenti à la réalité que ce qui n’allait pas à l’encontre de la fiction et que l’œuvre d’art affirme ainsi sa différence en recomposant un réel à l’aune de l’imaginaire. En quelque sorte en créant un univers ni éloigné de l’histoire, ni indifférent à la légende.

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

 

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La comtesse de Boigne à la fin de sa vie.

La comtesse de Boigne à la fin de sa vie.

Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?
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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 09:25

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Il n’est nullement dans mon intention de tenter de convaincre que les personnages de la Recherche ne sont autres que ceux que l’auteur a croisés dans sa vie quotidienne, ce serait une grossière erreur. Chacun sait le travail de ré-invention qui est celui de tout romancier, surtout lorsque, comme Marcel Proust, il ne cesse d’affirmer dans son œuvre et ses propos que la littérature est plus que la vie et qu’il faut, par conséquent, transposer ou mieux refonder le réel pour le transformer en un langage et une vision romanesque du monde, mais il n'en reste pas moins vrai que les personnages croisés dans son existence n'ont pas été sans l'inspirer. Mais de quelle façon ?

 

Dans sa dédicace à Jacques de Lacretelle, l’écrivain s’en défend : «  Il n’y a pas de clés pour les personnages de ce livre, ce serait la déchéance des livres de devenir, si spontanément qu’ils aient été conçus, des romans à clés après coup. » D’autre part, dans une lettre à Antoine Bibesco, il précise : «  Je crois que ce n’est guère qu’aux souvenirs involontaires que l’artiste devrait demander la matière première de son œuvre. D’abord, précisément, parce qu’ils sont involontaires, qu’ils se forment d’eux-mêmes, attirés par la ressemblance d’une minute identique. Ils ont seuls une griffe d’authenticité. »

 

Des souvenirs involontaires, chacun en voit surgir une multitude en soi et Proust n’a rien fait d’autre que de puiser en eux son inspiration et s’il a recréé ses personnages, s’il a utilisé plusieurs personnalités de son entourage pour en composer une seule afin de satisfaire son imagination, il n’en reste pas moins que le marquis d’Albufera se fâchera avec lui après la lecture de  « Du côté de Guermantes », que la comtesse de Chevigné brûlera ses lettres en se reconnaissant dans le portrait de la duchesse et que Montesquiou qui, heureusement,  ne lira pas  « Sodome et Gomorrhe », ne sera jamais dupe,  mais peut-être secrètement flatté d’avoir tant inspiré le petit Marcel. Au sujet de Laure de Chevigné, dont le nez d’aigle et le regard vif et hautain étaient bien ceux de la duchesse, Proust lui écrira, après qu’elle lui ait fait part de son mécontentement : «  qu’être méconnu à vingt ans de distance par une même personne, sous des formes aussi incompréhensibles, est un des seuls chagrins que puisse ressentir à la fin de sa vie un homme qui a renoncé à tout ». Mais il avouait volontiers à sa chère Céleste, qu’il avait pris une poule coriace pour un oiseau de paradis.

Comment se refuser à admettre et à souligner que le support d’une œuvre, quelle qu’elle soit, réside d’abord et toujours dans le contact personnel et privilégié que l’auteur établit avec la réalité, l'intérêt qu'il consacre aux êtres qui l’entoure, l’intimité qui se crée entre le monde et lui, enfin la complicité qui finit par tisser des liens étroits avec les profondeurs mystérieuses de la nature humaine. 

« Si la vie m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes ( cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux ) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le temps. » - écrit-il à la fin du «  Temps retrouvé ».

 

Soulignons également qu’aucune œuvre littéraire ne trouve davantage son origine dans le regard que celle de Proust, ce regard que, dès sa jeunesse, il pose avec curiosité et convoitise sur le milieu aristocratique, dont  l’intérêt principal est de lui offrir un terrain privilégié d’observation, celui d’un univers élégant et cultivé en train de sombrer sous les coups de boutoir d’une société en pleine mutation. La carrière mondaine de Proust débute dans le salon de Geneviève Halévy, fille du musicien Fromental Halévy, veuve de Georges Bizet et épouse du banquier Emile Straus. Edmond de Goncourt soulignait la mobilité fiévreuse de ses doux yeux de velours noir et ses poses maladives, alors que Marcel s’enchantera de son esprit et lui écrira en lui dédicaçant un exemplaire de « Le côté de Guermantes » :  « Tout ce qui dedans est spirituel est de vous ». On sait que l’esprit Meilhac et Halévy, dont les Guermantes et Swann sont pourvus, correspond à celui de Geneviève. Toute sa vie Proust feindra d’être amoureux, après l’avoir été passagèrement de son fils Jacques, parce qu’il aimait en elle ce que l'on peut aimer chez une femme lorsque l’on préfère les hommes : le charme, l’élégance, l’affection et peut-être davantage encore l’allure maternelle. (Geneviève avait 22 ans de plus que lui, soit l’âge de sa mère).

 

Mais la première femme de cette trilogie, qui jouera dans la vie du jeune Proust un rôle important, est Laure Hayman, la femme en rose, courtisane célèbre née en 1851 dans une hacienda de la Cordillère des Andes. Très belle, cette fille d’un ingénieur anglais, descendante du célèbre peintre Francis Hayman – maître de Gainsborough –  allait être aimée du duc d’Orléans, du roi de Grèce, inspirer des peintres et des écrivains, dont Paul Bourget qui en fera le modèle de sa Gladys Harvey, et être immortalisée par Marcel Proust. C’est en quelque sorte comme à une œuvre d’art que le jeune homme va lui vouer une étrange passion, similitude avec l’amour que Swann éprouvera pour Odette. Laure Hayman, de son côté, en fera son petit saxe psychologique – Laure collectionnait les Saxes – ce qui amusera beaucoup les camarades du lycée Condorcet du jeune Marcel qui se glissaient à l’oreille que Laure avait remplacé le grand-oncle par le petit neveu et que leur vingt ans de différence faisaient d’eux «  la comtesse et son chérubin ». Pourquoi le petit neveu ? Simplement parce que le grand-oncle de Marcel, Louis Weil, frère de Nathé son grand-père, avait été l’amant et le protecteur de Laure et qu’Adrien, le père de l’écrivain, entretint également avec elle une certaine intimité, se plaisant à citer Laure chaque fois qu’il voulait donner un exemple, non seulement de la beauté et de l’élégance, mais de l’intelligence, du goût, de la finesse, du tact et du cœur. A-t-il suggéré à Laure d’initier son fils à l’amour afin de le délivrer de ses tendances déjà prononcées pour l’homosexualité qui inquiétaient son père, ce n’est pas impossible ! Certains pensent que Proust a connu avec elle une brève liaison, découvrant les arcanes du plaisir féminin, qu’il sût si bien décrire. Le mystère n’en demeure pas moins, Proust s’étant toujours défendu d’avoir eu des relations autres que platoniques avec les femmes. Ce que l’écrivain aime chez celles qu’il a vénérées comme Laure Hayman, Laure de Chevigné, Madame Greffulhe ou Geneviève Straus, est une image, une sorte de mythe sur lequel on peut improviser comme on le ferait sur une portée musicale ; c’est le miroir de l’âme où l’improbable qu’il suppose permet les interprétations les plus diverses et que Proust se plaira à traduire non en actes mais en mots.

 

Par ailleurs, les infidélités d’Adrien Proust, le père, inspireront celles du docteur Cottard dans l’œuvre du fils et la passion qu’il ressentira pour Laure, platonique ou non, se concrétisera sur le plan littéraire, puisque le portrait qu’il trace d’elle est déjà l’esquisse d’Odette ; il n’y manque ni la comparaison avec Botticelli, ni la beauté baudelairienne (on sait que Laure Hayman avait du sang créole), ni ses toilettes qui savaient mettre en valeur sa taille et son teint. Il aimait à lui envoyer des chrysanthèmes - de fleurs fières et tristes comme vous – lui écrivait-il, qui deviendront, avec les cattleyas, les fleurs préférées d’Odette.

 

Voici une lettre qu’il lui écrit vers 1892, il a 21 ans :

 

«  Chère Amie, Chères délices

Voici quinze chrysanthèmes, douze pour vos douze quand ils seront fanés, trois pour compléter les douze vôtres ; j’espère que les tiges seront excessivement longues comme je l’ai recommandé. Et que ces fleurs fières et tristes comme vous, fières d’être belles, tristes que tout soit si bête – vous plairont. Je vous remercie encore (et si ce n’était samedi mon examen, j’aurais été vous le dire) de votre gentille pensée pour moi. Cela m’aurait tant amusé d’aller à cette fête XVIII siècle, de voir ces jeunes gens que vous dites spirituels et charmants, unis dans l’amour de vous. Comme je les comprends ! Qu’une femme simplement désirable, simple objet de convoitise ne puisse que diviser ses adorateurs, les exaspérer les uns contre les autres, c’est bien naturel. Mais quand une femme comme une œuvre d’art nous révèle ce qu’il y a de plus raffiné dans le charme, de plus subtil dans la grâce, de plus divin dans la beauté, de plus voluptueux dans l’intelligence, une commune admiration pour elle réunit, fraternise. On est coreligionnaire en Laure Hayman. Et comme cette divinité est très particulière, que son charme n’est pas accessible à tout le monde, qu’il faut pour le saisir des goûts assez raffinés, comme une initiation du sentiment et de l’esprit, il est bien juste qu’on s’aime entre fidèles, qu’on se comprenne entre initiés. Aussi votre étagère de Saxes (presque un autel), me paraît-elle une des choses les plus charmantes qu’on puisse voir, - et qui ont dû le plus rarement exister depuis Cléopâtre et Aspasie. Aussi je propose d’appeler ce siècle-ci, le siècle de Laure Hayman, dynastie régnante : celle des Saxe. – Me pardonnerez-vous toutes ces folies et me permettrez-vous après mon examen d’aller vous porter mes tendres respects.

  

En voici une autre qui date de 1903, onze ans plus tard, le ton a changé, ce n’est plus celui d’un jeune homme énamouré mais d’un fils qui enterre son père :

 

«  Quand cette chose que vous n’auriez pu voir est arrivée – Papa qui était parti si bien le matin, rapporté sur un brancard à la maison – une des premières personnes à qui j’ai pensé dès que j’ai pu penser à quelqu’un d’autre qu’à Papa, et qu’à maman, ç’a été vous. Papa vous aimait tant. Et j’ai su depuis par mon frère que vous aviez envoyé des fleurs admirables, je vous remercie de tout mon cœur d’avoir été si gentille toujours pour Papa et de l’avoir été encore depuis, et je suis sûr que vous garderez son souvenir. Lui vous citait toujours chaque fois qu’il voulait citer un exemple non pas seulement d’élégance de jeunesse et de beauté, mais aussi d’intelligence, de goût, de bonté, de tact, de finesse, de cœur. Vous savez que vous étiez devenue un sujet de conversation de famille. Autrefois avant que je tombe malade, et aussi qu’on nous ait brouillés, chaque fois que Papa vous avait vue et avait su par vous quelque petite chose de moi, il prenait de grandes précautions si visibles, pour que je ne sache pas qui le lui avait dit.  «  On t’a vu » … « Il parait… » Et je devinais tout de suite que ce jour-là vous étiez venue le voir. Depuis quelques années, ce n’était plus possible, mais il ne parlait pas moins de vous. Et ayant voulu mettre le comble à un éloge enthousiaste qu’il me faisait des charmes de cœur, d’esprit et de beauté d’une femme, il ajoutait dernièrement : «  En moins bien elle me rappelait presque Laure ». Ma mauvaise santé, que je ne cesse de bénir en cela, avait eu ce résultat depuis quelques années de me faire vivre beaucoup plus avec lui, puisque je ne sortais plus jamais. Dans cette vie de tous les instants, j’avais dû atténuer – et il y a des moments où j’ai l’illusion rétrospective de me dire : supprimer – des traits de caractère ou d’esprit qui pouvaient ne pas lui plaire. De sorte que je crois qu’il était assez satisfait de moi, et c’était une intimité qui ne s’est pas interrompue un seul jour, et dont je sens surtout la douceur maintenant que la vie en ses moindres choses m’est maintenant si amère et odieuse. D’autres ont une ambition quelconque qui les console. Moi je n’en ai pas, je ne vivais que cette vie de famille et elle est à jamais désolée. Je vous remercie de tout mon cœur, Madame, ma chère Amie, ma chère Laure, d’avoir deviné cela et d’avoir, vous si bonne pour tous les malheureux, eu la pensée de m’écrire ces lignes si compatissantes et si bonnes.

Je vous embrasse très tristement.

 

La dernière lettre date de 1922, trente ans après la première. Laure vient de lire «  Le côté de Guermantes », publié en 1921,  et s’étant reconnue en la personne d’Odette Swann, a adressé à son auteur une missive furibonde où elle traite l’ancien petit saxe de monstre. Contrairement à Geneviève Straus, qui ne pouvait douter de lui avoir inspiré un peu, voire même beaucoup de l’esprit de la duchesse de Guermantes et des réflexions d’elle que l’écrivain avait placées dans la bouche de Mme Verdurin, Laure est outrée de ce qu’elle croit découvrir d’elle dans Odette, cette autre femme en rose. A ce courrier, Proust répondra une ultime lettre pleine de chagrin :

 

« Après un accident qui m’est arrivé la semaine dernière (par un médicament dont j’ignorais qu’il fallait le diluer, que j’ai pris pur et qui m’a causé des douleurs à perdre connaissance), j’espérais souffrir paisiblement et ne pas écrire une seule lettre. Mais puisque des personnes, dont vous ne dites pas le nom, ont été assez méchantes pour réinventer cette fable, et vous (chose qui, de vous, me stupéfie) assez dénuée d’esprit critique pour y ajouter foi, je suis forcé de vous répondre pour protester une fois de plus, sans plus de succès, mais par sentiment de l’honneur. Odette de Crécy, non seulement n’est pas vous, mais est exactement le contraire de vous. Il me semble qu’à chaque mot qu’elle dit, cela se devine avec une force d’évidence. Il est même curieux qu’aucun détail de vous ne soit venu s’insérer au milieu du portrait différent. Il n’y a peut-être pas un autre de mes personnages les plus inventés de toute pièce, où quelque souvenir de telle autre personne qui n’a aucun rapport pour le reste, ne soit venu ajouter sa petite touche de vérité et de poésie. Par exemple ( c’est je crois dans les Jeunes Filles en fleurs ) j’ai mis dans le salon d’Odette toutes les fleurs très particulières qu’une dame « du côté de Guermantes » comme vous dites, a toujours dans son salon. Elle a reconnu ces fleurs, m’a écrit pour me remercier et n’a pas cru une seconde qu’elle fût pour cela Odette. Vous me dites à ce propos que votre « cage » ressemble à celle d’Odette. J’en suis bien surpris. Vous aviez un goût d’une sûreté, d’une hardiesse, si j’avais le nom d’un meuble, d’une étoffe à demander je m’adressais volontiers à vous, plutôt qu’à n’importe quel artiste. Or, avec beaucoup de maladresse peut-être, mais enfin de mon mieux, j’ai au contraire cherché à montrer qu’Odette n’avait pas plus de goût en ameublement qu’en autre chose, qu’elle était toujours ( sauf pour la toilette ) en retard d’une mode, d’une génération. Je ne saurais décrire l’appartement de l’Avenue du Trocadéro, ni l’Hôtel de la rue Lapérouse, mais je me souviens d’eux comme du contraire de la maison d’Odette. Y eût-il des détails communs aux deux, cela ne prouverait pas plus que j’ai pensé à vous en faisant Odette que dix lignes, ressemblant à Mr Doasan enclavée dans la vie et le caractère d’un de mes personnages auquel plusieurs volumes sont consacrés ne signifient que j’aie voulu « peindre » Mr Doasan.

J’ai signalé dans un article des Œuvres libres la bêtise des gens du monde qui croient qu’on fait entrer ainsi une personne dans un livre. J’ajoute qu’ils choisissent généralement la personne qui est exactement le contraire du personnage. J’ai cessé depuis longtemps de dire que Madame G. «  n’était pas » la duchesse de Guermantes, en était le contraire. Je ne persuaderai aucune oie. C’est à cet oiseau que vous vous comparez, vous m’aviez plutôt laissé le souvenir d’une hirondelle pour la légèreté (je veux dire rapidité), d’un oiseau de paradis pour la beauté, d’un ramier pour l’amitié fidèle, d’une mouette ou d’un aigle pour la bravoure, d’un pigeon voyageur pour le sûr instinct.

Hélas, est-ce que je vous surfaisais ? Vous me lisez, et vous vous trouvez une ressemblance avec Odette ! C’est à désespérer d’écrire des livres. Je n’ai pas les miens très présents à l’esprit. Je peux cependant vous dire que « Dans du côté de chez Swann » quand Odette se promène en voiture aux Acacias, j’ai pensé à certaines robes, mouvements etc. d’une femme qu’on appelait Clomenil et qui était bien jolie, mais là encore, dans ses vêtements traînants, sa marche lente devant le Tir aux Pigeons, tout le contraire de votre genre d’élégance. D’ailleurs, sauf à cet instant, je n’ai pas pensé à Clomenil une seule fois en parlant d’Odette. Dans le prochain volume, Odette aura épousé un « noble », sa fille deviendra proche parente des Guermantes avec un grand titre. Les femmes du monde ne se font aucune idée de ce qu’est la création littéraire, sauf celles qui sont remarquables. Mais dans mon souvenir vous étiez justement remarquable. Votre lettre m’a bien déçu. Je suis à bout de forces pour continuer, et en disant adieu à la cruelle épistolière qui ne m’écrit que pour me faire de la peine, je mets mes respects et mon tendre souvenir aux pieds de celle qui m’a jadis mieux jugé.

 

Par chance, comme je le soulignais au début de l'article, Robert de Montesquiou ne lira jamais « Sodome et Gomorrhe » publié après sa mort, survenue un an avant celle de Proust, le 11 décembre 1921, car comment aurait-il réagi ? Déjà Proust avait dû prendre bien des précautions pour l’assurer qu’il n’y avait rien de lui dans le personnage de Charlus - or il est probable que l’aristocrate ne l’a pas cru un instant - puisqu’il avait décelé lors des premières publications que Saint-Loup avait beaucoup de Louis d’Albufera et plus encore du duc Armand de Guiche. Quant à Laure Hayman, elle ne savait pas, dans sa colère, qu’elle était entrée en même temps que dans la galaxie proustienne dans l’éternité littéraire. La fin de sa vie sera endeuillée par la mort de son fils. Alors dans sa solitude douloureuse, celle qui avait connu les plus grands succès dans les milieux les plus fermés, deviendra sculpteur et on remarquera dans son salon des statues pleines de charme et d’expression dues à ce don nouveau qu’elle tenait peut-être de son ancêtre Francis Hayman.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?


Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

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Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?
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19 mars 2021 5 19 /03 /mars /2021 09:55
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens
Marcel Proust, Ruskin et la cathédrale d'Amiens

Marcel Proust n’a jamais foulé le sol de l’Angleterre, pas plus qu’il ne parlait l’anglais. L’écrivain s’est même opposé de son vivant à la traduction de son œuvre qui, selon lui, en aurait été déformée. Homme de toutes les contradictions, Marcel Proust s’est pourtant lancé dans une entreprise surprenante : la traduction depuis l’anglais des écrits esthétiques de John Ruskin alors même qu’il maîtrisait mal la langue. En cela il fut aidé par sa mère et quelques amis. Par ailleurs, la préface que Proust consacre à « La Bible d’Amiens »  éclaire non seulement la pensée de Ruskin, mais aussi sa propre pensée et sa conception de l’art. Au fil de la lecture s’esquisse les préoccupations de Proust sur l’esthétique et la place qu’il donnera à l’art dans ses ouvrages. John Ruskin se mue en révélateur de la pensée proustienne et son influence marque incontestablement « La Recherche du temps perdu ». Voyons comment.

 

Tout d’abord cette influence ne se fera qu’à travers les œuvres de John Ruskin puisque Proust ne le rencontrera jamais. Celui-ci naît à Londres en 1819 et mourra à Brantwood en 1900 d’un père négociant en alcools et d’une mère sans profession. Il est fils unique et quittera très vite le foyer familial pour voyager. Il est fasciné par la beauté des Alpes, l’architecture gothique, Venise et, en esprit éclectique, s’intéresse à des choses très diverses : les oiseaux, les plantes, l’art de Turner, l’économie sociale, l’éducation des ouvriers, les pré-raphaéliques … Critique d’art et soucieux de sociabilité, il va beaucoup écrire et cherchera toujours à rendre l’art accessible aux plus humbles. En effet, il condamnait  les tâches qui ôtaient à l’homme son libre arbitre. Il s’intéressera même à la pollution industrielle en précurseur, et à la nécessaire prudence qui doit guider toute opération de restauration des bâtiments patrimoniaux. Proust, quant à lui, ne manquera pas de souligner combien la « restauration » de la mémoire involontaire  peut elle aussi engendrer des risques en trahissant ou en modifiant le réel ou encore en l’aménageant autrement.


Ruskin visitera Amiens à maintes reprises, en 1844, 1849, 1854, 1856, 1868 et 1880. Sa première visite le déçoit. On pourrait  comparer sa déception à celle de Swann vis-à-vis d’Odette qui n’est pas son genre de femme. Il est vrai qu’Amiens, au premier abord, n’est pas le genre de cathédrale qu’aime John Ruskin, il la trouve un peu mièvre, cédant trop au … joli. Mais en 1854  son avis  est plus enthousiaste et il reconnait que cet ouvrage, célébré dans toute l’Europe, mérite sa réputation. Il rédigera « La Bible d’Amiens » de 1880 à 1882. En réalité, il souhaitait écrire une histoire de la chrétienté à l’usage des garçons et filles qui avaient été tenus sur les fonts baptismaux. Malheureusement, il ne parviendra à rédiger qu’un seul volume, alors qu’il envisageait de parler également de Vérone, de Pise, de Rome, de Chartres, de Rouen. « Travaillez quand vous avez encore la lumière », précepte de l’Evangile selon Saint Jean qui figure dans la préface que Proust a consacré à « Sésame et les lys ». Comme Ruskin, Marcel Proust redoutera de ne pas pouvoir achever son œuvre.

 

La cathédrale.

La cathédrale.

Ruskin raconte dans « La Bible d’Amiens » les origines de la cathédrale, l’installation des Francs à Amiens et l’évangélisation de la ville, Chilpéric, le père de Clovis, puis Clovis, bien que celui-ci n’ait pas été baptisé à Amiens, cheminement des transgressions que s’autorisera l’auteur. Et puisque la cathédrale a été conçue et bâtie par les descendants des Francs, Ruskin évoque plus longuement, dans le chapitre II, l’histoire de ce peuple et son arrivée en France en provenance de l’Allemagne.  Dans la troisième partie de l’ouvrage, il évoque la propagation des écritures saintes, le rôle que tient saint Jérôme, premier traducteur de la Bible qui donne son nom à ce chapitre III.

 

Le IVe chapitre est sans doute le plus beau parce qu’il parle vraiment de la cathédrale. Ruskin y détaille certains aspects du monument, principalement les sculptures des porches. Puis il évoque les stalles du XVIe siècle, ce qu’il faut voir en priorité : «  sous la main du sculpteur, le bois semble s’être modelé comme de l’argile, s’être plié comme de la soie, avoir poussé comme des branches vivantes, avoir jailli comme de la flamme vivante… » Curieusement, il n’apprécie guère la Vierge dorée à laquelle il trouve de la joliesse et un gai sourire de soubrette, madone nourrice raphaélique, peintre qu’il n’aime guère car il considère qu’il a représenté la Vierge de façon trop humaine, pas assez divine. La madone de la façade ouest lui plaît davantage, madone franque, normande, madone reine, calme, pleine de puissance. Pour Ruskin, la cathédrale est comme l’envers d’une étoffe qui nous aide à comprendre les fils qui produisent le dessin tissé ou brodé du dessus. A ce sujet, et on ne peut manquer de le relever, l’œuvre de Proust sera envisagée comme une cathédrale et également comme une robe : « car épinglant de ci delà un feuillet supplémentaire, je bâtirai mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. » - écrira Marcel Proust. Le livre de Ruskin reste toutefois assez confus avec des phrases alambiquées, souligne  Jérôme Bastianelli car celui-ci est atteint, à l’époque où il le rédige, de « fièvres cérébrales » susceptibles d’altérer son jugement. Alors pour quelle raison, Proust choisit-il de traduire cet ouvrage, alors qu’il maîtrise mal l’anglais et y consacre-t-il tant d’années de sa vie, soit de 1889 à 1906 ? Certainement pour plusieurs. Tout d’abord le prestige dont jouit John Ruskin, son immense culture, et parce qu’à cette époque il est bien vu d’être traducteur. Baudelaire, Mallarmé, Robert d’Humières le seront. Il y a également une mode en vogue, celle des cathédrales : Monet les peint, Huysmans les évoque, Debussy s’en inspire. Proust tente aussi d’effacer le côté un peu décadent de son unique ouvrage « Les plaisirs et les jours » que certains critiques ont comparé à « une serre chaude ».  Et puis la cathédrale d’Amiens parle de la France, ce qui plaît à Proust. Par ailleurs, le choix d’un sujet chrétien rassurera les salons aristocratiques et mondains qu’il fréquente assidûment en pleine affaire Dreyfus et au moment où se discute le projet de la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

 

 

La vierge dorée et la madone franque.La vierge dorée et la madone franque.

La vierge dorée et la madone franque.

Les stalles d'Amiens.

Les stalles d'Amiens.

Néanmoins, malgré son souci d’excellence, Proust commet bien des erreurs de traduction assez drôles et inattendues. Mais qu’importe ! Comme Ruskin, il considère que l’essentiel est de donner à penser aux lecteurs, de solliciter leur imagination, de les inciter à mettre leurs pas dans ceux de l’auteur et de partir à la découverte de ce magnifique monument. En quelque sorte de servir l’art qui est la part la plus haute de l’homme. Ruskin lui insuffle le goût de l’architecture et Proust ne manquera pas de concevoir son œuvre comme un monument que l’on bâtit pierre à pierre ou mot à mot. Cette traduction lui conférera un matériau littéraire indéniable. S’il juge que Ruskin a parfois cédé à l’idolâtrie, ce qui signifie qu’il a apprécié certaines choses pour des raisons qui leur sont étrangères et qu’il a placé en elles des valeurs qu’elles n’expriment pas, lui-même n’échappera pas à cette idolâtrie en souhaitant que figure, à la porte de la cathédrale d’Amiens, Ruskin en personne comme le cinquième prophète, suscitant la moquerie inévitable de quelques lecteurs. Par la suite, il partira sur les traces de Ruskin à Venise en mai 1900 avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger, puis seul en octobre de la même année, voyages que l’on retrouvera réinterprétés et magnifiés dans La Recherche. Ce qui confirme que Ruskin fut bien pour Marcel Proust un initiateur. L'écrivain Jérôme Bastanelli nous éclaire sur ce sujet dans un dictionnaire passionnant "Proust et Ruskin" publié par les Classiques Garnier.

 

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JOHN RUSKIN OU LE CULTE DE LA BEAUTE
 

 

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Jérôme Bastianelli est critique musical  pour le magazine Diapason.

Il est l'auteur de quatre essais biographiques :

Jérôme Bastianelli a également collaboré à la rédaction des ouvrages suivants :

 

 

Détails des stalles d'Amiens.
Détails des stalles d'Amiens.

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3 mars 2021 3 03 /03 /mars /2021 10:16
Marcel Proust, lecteur

Difficile d’imaginer qu’un grand écrivain n’ait pas été d’abord un grand lecteur. Il en fut ainsi pour l’enfant Proust qui découvrit, grâce à la lecture, sa vocation, de même que son attirance irrésistible pour la chose écrite. Il eut la chance d’avoir en sa mère et sa grand-mère maternelle deux initiatrices de tout premier ordre, l’une et l’autre férues de lecture considéraient comme absurde de ne pas proposer à un enfant des œuvres de réelle qualité. Elles lui laissèrent par conséquent une totale liberté dans le choix des ouvrages et Proust eut d’instinct une attirance pour les écrivains qui avaient du style et étaient fidèles à leur réalité intérieure. Le petit Marcel fut un lecteur attentif et passionné, d’une curiosité insatiable, d’une réceptivité peu commune et il a d’ailleurs décrit dans son texte sur la lecture les moments inoubliables que celle-ci lui aura permis de vivre. "Il n'y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré"

 

Proust fut un enfant qu’il fallait sans cesse consoler. Sa mère s’y est employée avec ferveur et entre eux se tissera un lien privilégié que la lecture ne fera que renforcer et que l’écrivain raconte dans « Un amour de Swann », choisissant curieusement  « François le Champi » de George Sand, qui n’est probablement pas le meilleur ouvrage cet auteur, mais a l’avantage de nous dévoiler le sentiment excessif, quasi incestueux, que Marcel éprouvait pour sa mère, puisque le récit de Sand raconte l’amour d’un petit garçon pour la femme d’un meunier qui l’a adopté et qu’il épousera plus tard, étant donné qu’il n’y a pas entre eux de lien de parenté. Il y a là l’ambiguïté qu’aime à susciter Proust et que l’on retrouvera plus tard dans La Recherche lors de la scène à la piscine Deligny, où sa mère en maillot de bain lui apparaîtra alors comme une déesse désirable, hantise probable du désir oedipien et culpabilité permanente qu’il entretint avec un certain masochisme. Dans « Le Temps Retrouvé », il apercevra un exemplaire de « François le Champi » dans la bibliothèque du duc de Guermantes et la vue de l’ouvrage sera comme la madeleine ou le pavé inégal de la cour des Guermantes, un rappel émouvant et un instant vécu à l’état pur, grâce au phénomène de la mémoire involontaire.

 

 Il n’en reste pas moins étrange que George Sand soit le seul auteur que Proust cite dans « La Recherche » à propos de ses lectures enfantines, alors qu’il en avait de nombreuses dans la réalité. Ainsi il se passionnera pour « Le capitaine Fracasse » de Théophile Gautier, une histoire de cape et d’épée comme les aiment en général les garçons  et il le dira dans « Jean Santeuil » : «  Un auteur que l’on aime devient une sorte d’oracle que nous aimons à consulter » - ainsi la littérature a-t-elle eu dans sa vie et dans son œuvre un attrait considérable, illustré, entre autre, par le personnage de Bergotte, mais il sut, néanmoins, à propos de la lecture en limiter l’importance. Adolescent, Alexandre Dumas sera également l’un de ses auteurs de prédilection, enfin la lecture des « Mille et une nuits », qu’il lût dans une traduction de Galland, l’impressionnera à un point tel qu’il lui réservera une place importante dans « La Recherche », tout en veillant à bien signifier sa différence.

 

Proust fut, par ailleurs un oiseau de nuit. On sait l’importance qu’il accorde à ce royaume de la transposition et du rêve où l’on envisage le monde autrement en consacrant davantage de place à l’imagination. Très tôt aussi, il se plaira à parodier les auteurs qu’il aimait. Il avait un don pour l’imitation vocale mais également pour le pastiche littéraire. D’ailleurs, il s’en méfiera par la suite et, passé le temps des pastiches qu’il publiera dans le Figaro, il trouvera sa voix car, disait-il, « chaque écrivain est obligé de faire sa langue, comme chaque violoniste est obligé de faire son son ». Il s’est d’ailleurs toujours attaché à analyser le style et la technique des écrivains mais, prudent, fera en sorte de n’en extraire que ce qui pouvait le servir – chaque écrivain ayant ses sources – et Dieu sait que Proust eut les siennes avant de devenir source à son tour pour ses successeurs nombreux à venir s’y désaltérer - et n’en usera qu’avec intelligence et en donnant une vie comme revisitée, réinventée, aux techniques diverses de ses prédécesseurs. Il connaissait trop le danger d’annihiler ses propres facultés créatives au contact de ses auteurs favoris, faute menaçante et grave qu’il dénoncera à plusieurs reprises : - «  la capacité de lecture profitable, si l’on peut ainsi dire, est beaucoup plus grande chez les penseurs que chez les écrivains d’imagination. Schopenhauer, par exemple, nous offre l’image d’un esprit dont la vitalité porte légèrement la plus énorme lecture, chaque connaissance nouvelle étant immédiatement réduite à la part de réalité, à la portion vivante qu’elle contient ». Et encore : «  Un esprit original sait subordonner la lecture à son activité personnelle ».

 

Etudiant en propédeutique, il se passionnera pour les traductions d’Homère par Leconte de Lisle qui fondent le mythe du premier écrivain. Il interprétera d’ailleurs la cécité d’Homère comme une cécité métaphysique, le regard se fermant au monde extérieur pour mieux s’ouvrir à l’essentiel : monde intérieur délivrant un message selon lequel le véritable artiste doit fermer ses yeux au monde pour entrer en résonance avec lui-même. Dans « Essais et Articles », on lit d’ailleurs ceci à propos d’Homère représenté dans une toile de Rembrandt, toile qui sert ainsi à illustrer la métaphore du regard visionnaire : Voilà  - ce regard qui a compris et doux, du Christ devant la femme adultère,  ce regard du poète qui se redit les vers avec tout leur sens, de l’Homère, ce  regard qui voit toutes les misères, du Christ des pèlerins d’Emmaüs et qui, Christ près des femmes adultères, Homère, Christ des Pèlerins d’Emmaüs, ont le corps étriqué, le geste détendu, dont tout le corps est attentif à leur pensée, et dont les yeux non pas droits et fiers, mais fixes, remplis d’une pensée que c’est notre pensée qui recueille et reconnaît dans leurs orbites respectueuses de ce qu’ils contiennent, et tendus à ne pas la laisser échapper, et le dos voûté volontiers et l’air humble, comme si toute grande pensée, d’Homère ou du Christ, était plus grande qu’eux-mêmes, comme si penser grandement, profondément, c’était justement penser avec un tel respect qu’on ne laisse rien échapper de la pensée.

 

Un peu plus âgé, encouragé en cela par sa grand-mère, il se plonge dans l’œuvre  de Balzac qui ne lui plaît que modérément car son obsession pour la fortune l’agaçait, de même que certaines négligences de style, mais il admirait la puissance de son imagination et le trait de génie du retour de certains des personnages comme Vautrin et Eugène de Rastignac dans plusieurs de ses livres, ainsi que d’avoir parlé de l’homosexualité sans proférer de jugements moraux à cet égard. D’ailleurs les rapprochements entre Charlus et Vautrin sont très significatifs et prouvent l’influence que l’auteur de la « Comédie humaine » eut sur celui de « La Recherche du temps perdu ». Néanmoins, à son sujet, il avoue lors d’une visite à Bernard Fay : « Croyez-vous que ces interminables descriptions, placées au début de la plupart de ses romans, soient distrayantes ou faciles à lire Pourtant le lecteur averti discerne que là réside le nœud de l’intrigue, la solution de tous les problèmes qui seront posés au cours du récit ». Cela, avant de s’enthousiasmer pour Baudelaire, Leconte de Lisle, dont il appréciait la précision de langage et la richesse des références classiques, puis pour Tolstoï, Dickens et George Eliot. Enfin ce seront Racine et Saint-Simon qui l’encouragèrent à ne point se plier aux règles habituelles de la grammaire afin d’obtenir plus de force dans l’expression. Mais si Proust considère qu’un écrivain n’a pas à se soumettre aveuglément aux règles de grammaire, il entend respecter scrupuleusement le sens exact des mots, les mots communs devant être utilisés avec la plus grande précision. Toutefois, si le style le préoccupait, la mémoire, et plus particulièrement le phénomène de la mémoire involontaire et son rôle dans la création artistique, l’obsédait littéralement. Trois écrivains, qu’il appréciait, Chateaubriand, Nerval et Baudelaire y attachaient eux aussi une semblable importance. Ces prédécesseurs lui donnèrent ainsi le sentiment qu’il était sur la bonne voie et qu’il devait s’y engager et en analyser les ressources immenses. Le passage de la madeleine n’est pas sans rappeler le chant de la grive dans les bois de Combourg dont usa le vicomte. Proust ne manqua pas de reconnaître, à sa façon, sa dette envers son aîné : « N’est-ce pas à une sensation du genre de la madeleine qu’est suspendue la plus belle partie des Mémoires d’Outre-Tombe ? » - écrira-t-il avec une certaine mauvaise foi, car c’est le contraire qu’il aurait dû dire : «  N’est-ce pas à une sensation du genre du chant de la grive qu’est suspendue la plus belle partie de « A la Recherche du Temps perdu » ?

 

Par ailleurs, « Les Fleurs du mal », dont il souligne : « Ce livre sublime mais grimaçant, où la pitié ricane, où la débauche fait le signe de la croix, où le soin d’enseigner la plus profonde théologie est confié à Satan » - l’interpelle à coup sûr. Tout au long de sa vie et de ses écrits, Proust cite Baudelaire et le considère comme le plus grand poète du XIXe siècle. Selon lui, le poète jouit du verbe  « le plus puissant qui ait éclaté des lèvres humaines », un verbe cent fois plus fort  que celui de Victor Hugo et une poésie qui a le mérite de n’avoir d’autre but qu’elle-même. Il souligne que « ressentir toutes les douleurs mais être assez maître de soi pour ne pas se déplaire à les regarder » - éclaire la conception esthétique et morale du poète qui apparaît presque aussi hanté par le mal que Dostoïevski. Comme Proust, Baudelaire avait la nostalgie du paradis perdu de l’enfance et souffrait de son manque de détermination ; comme lui, il aimait passionnément sa mère et s’adonnait aux narcotiques. Ces écrivains étaient sa véritable parentèle. Il s’inscrivait déjà dans leur lignée prestigieuse.

 

Depuis sa plus tendre enfance, Marcel Proust a été sensible à la poésie et lui-même écrivit quelques poèmes qui ne sont pas mémorables, du moins la poésie aura-t-elle inspiré sa prose et, le lire à voix haute, est l’assurance qu’il fût à sa façon, et en prosateur, un grand poète. Oui, la poésie a agi à la manière d’une irradiation. Que ce soit Baudelaire, Vigny, Nerval, Sully Prudhomme, ces poètes lus avec passion et attention auront laissé leur empreinte dans sa sensibilité  et tissé des réseaux thématiques importants, ne serait-ce que dans les fondations et soubassements de son grand-œuvre : La RechercheNous savons, d’autre part, que le fait de trouver sa voix personnelle est survenu tardivement dans sa vie, d’où l’intérêt, la curiosité qu’il a accordé à écouter, entendre, disséquer celles des autres. Ainsi ses lectures ont-elles participé au dynamisme permanent de son évolution créatrice, sans qu’il ne cède jamais à la tentation de les imiter. Sa formidable culture littéraire est un des éléments constitutif de son génie, de cette structure interne qui lui a permis d’élever son œuvre à la hauteur de ses aspirations.  Aurait-il été l’écrivain qu’il fût s’il n’avait pas été un pareil lecteur ? Probablement pas ! C’est d’ailleurs grâce à ses lectures, nombreuses et attentives, qu’il a pu truffer de citations les dialogues de ses personnages et donner à chacun une voix particulière et étonnement personnelle. Ses amis prétendaient qu’il avait tout lu et rien oublié.

 

Parmi les grands textes qui l’ont forgé et ont fait de lui un héritier, il faut citer les incontournables : Racine, Madame de Sévigné, Ruskin, Edgar Poe et Dostoïevski. A Edgar Poe, par exemple, il empruntera ni plus, ni moins, sa méthode de composition, celle-ci étant capitale pour tout écrivain et elle le sera d’autant plus que celle de Poe est originale : commencer par la fin. Proust n’hésitera pas à suivre ce conseil après avoir lu Poe et écrira, dans une lettre à Mme Straus, cette phrase énigmatique à l’époque : « Je viens de commencer – et de finir – tout un long livre. » La suggestion d’Edgar Poe vient de rencontrer un émule. On voit qu’aucun acquis théorique n’est perdu pour Marcel et qu’il récolte son miel au fur et à mesure de ses lectures, sachant les sucs des fleurs qui lui sont les plus favorables. Et il poursuit : « Ce n’est qu’à la fin du livre, et une fois les leçons de la vie comprises, que ma pensée se dévoilera. » Ainsi obéit-il aux impératifs d’un plan secret, transposant une construction en un parcours de vie, la vie étant le symbole incarné d’une existence.  Que faisait d’autre Baudelaire en notant à son tour : « Un bon auteur a déjà sa dernière ligne en vue quand il écrit les premières. », sinon de paraphraser Poe qui considérait toute œuvre comme une « totalité préconçue ». Chez Madame de Sévigné, ce que Proust admirera le plus, à la suite de sa grand-mère et de sa mère, sera l’élégance du style, et à ces deux êtres indissociables de sa vie réelle, il ajoutera le personnage fictif de Mme de Villeparisis qui aura, au sujet de l’épistolière, une longue discussion avec le baron de Charlus dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » ; ainsi Proust se plaît-il à nous plonger dans le Grand-Siècle avec ses formules et gestes de politesse inculqués comme un art.

 

Par ailleurs, le fait que John Ruskin, Stevenson, George Eliot ou Thomas Hardy soient peu mentionnés dans La Recherche ne signifie nullement qu’ils ont eu peu d’influence auprès du lecteur Proust. Comme Baudelaire, peu cité également, ils ont été entièrement intériorisés. Dans une lettre à Robert de Billy, Proust s’en explique : « C’est curieux que dans tous les genres les plus différents, de George Eliot à Hardy, de Stevenson à Emerson, il n’y a pas de littérature qui ait sur moi un pouvoir comparable à la littérature anglaise et américaine. L’Allemagne, l’Italie, bien souvent la France me laissent indifférent. Mais deux pages du « Moulin sur la Floss »  (d’Eliot) me font pleurer. » Et dans cette lettre, Proust ne fait même pas allusion à  Ruskin, pas plus que dans son œuvre d’ailleurs, alors que son influence fut, à maints égards, déterminante. Voilà un auteur qu’il a traduit avec l’aide de sa mère et qui l’a ouvert à la beauté de l’art médiéval, tout en lui inspirant nombre des propos qu’il placera dans la bouche du peintre Elstir. Proust passera neuf années dans l’obsession de Ruskin et finira par s’éloigner, car il lui fallait désormais – pour exister lui-même – se détacher du vieux maître, tuer le père, de façon « à renoncer à ce qu’on aime pour le recréer ». Du moins le chroniqueur anglais aura-il eu le mérite d’ouvrir les yeux du jeune Marcel sur l'art en général : peinture, architecture, littérature, mais également géologie, botanique, ornithologie, économie politique, il semble que presqu’aucun sujet n’ait échappé à la curiosité et à l’esprit d’analyse de Ruskin. Proust le découvrit grâce à Robert de la Sizeranne et à son étude « Ruskin et la religion de la beauté », dont le titre ne pouvait manquer de retenir son attention. Pour Ruskin, l’artiste était le lien entre la nature et l’homme et, son obligation, celle de ne dépeindre que ce qu’il voit, considération qui confortait Proust, celui-ci estimant ne pas avoir d’imagination. Sa passion naissante pour le philosophe anglais sera si totale qu’il abandonnera la rédaction un peu brouillonne de «Jean Santeuil» pour s’atteler à la traduction de «La bible d’Amiens». Cette traduction se fera avec l’aide de sa mère, qui maîtrisait parfaitement l’anglais, contrairement à son fils, et les rapprochera d’autant plus qu’Adrien Proust venait de mourir. Mais le traducteur de Ruskin cherchait déjà la forme d’une œuvre personnelle et celle-ci avait le mérite de lui révéler une structure dont il recueillait précieusement les éléments constitutifs pour se les appliquer à lui-même. Ainsi Ruskin et Poe auront-ils largement contribué à forger la technique de la construction de La Recherche. Ce qui n’est pas une mince influence !
 

Sa relation avec la littérature russe est différente. D’abord Tolstoï, « ce dieu serein » qu’il place très haut dans le panthéon de ses artistes, bien au-dessus de Balzac, pour la simple raison qu’il considérait sa conception romanesque proche de l’idéal littéraire. Il écrira dans « Contre Sainte-Beuve » :
« L’impression de puissance et de vie chez Tolstoï vient précisément de ce qui n’est pas observé, mais que chaque geste, chaque parole, chaque action n’étant que la signification d’une loi, on se sent mouvoir au sein d’une multitude de lois. »
Quant à Dostoïevski, c’est l’obsession du crime qui le fascinait : « Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. » Un jour, alors qu’un journaliste lui demandait quel était le plus beau roman du monde qu’il ait lu, Proust avait répondu : L’idiot de Dostoïevski. Il avouera même à Gaston Gallimard qu’il y a beaucoup de Dostoïevski dans la conception de « Du côté de Guermantes ». Dans « La Prisonnière », il s’en explique longuement à Albertine qui devait trouver cela bien ennuyeux :

 

Mais est-ce qu’il a jamais assassiné quelqu’un, Dostoïevsky ? Les romans que je connais de lui pourraient tous s’appeler l’Histoire d’un Crime. C’est une obsession chez lui, ce n’est pas naturel qu’il parle toujours de ça. – Je ne crois pas, ma petite Albertine, je connais mal sa vie. Il est certain que comme tout le monde il a connu le péché, sous une forme ou sous une autre, et probablement sous une forme que les lois interdisent. En ce sens-là il devait être un peu criminel, comme ses héros, qui ne le sont d’ailleurs pas tout à fait, qu’on condamne avec des circonstances atténuantes. Et ce n’était même peut-être pas la peine qu’il fût criminel. Je ne suis pas romancier ; il est possible que les créateurs soient tentés par certaines formes de vie qu’ils n’ont pas personnellement éprouvées. Si je viens avec vous à Versailles comme nous avons convenu, je vous montrerai le portrait de l’honnête homme par excellence, du meilleur des maris, Choderlos de Laclos, qui a écrit le plus effroyablement pervers des livres, et juste en face de celui de Mme de Genlis qui écrivit des contes moraux et ne se contentera pas de tromper la duchesse d’Orléans, mais la supplicia en détournant d’elle ses enfants. Je reconnais tout de même que chez Dostoïevsky cette préoccupation de l’assassinat  a quelque chose d’extraordinaire et qui me le rend très étranger. Je suis déjà stupéfait quand j’entends Baudelaire dire :

Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie…

C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.

Mais je peux au moins croire que Baudelaire n’est pas sincère. Tandis que Dostoïevsky … Tout cela me semble aussi loin de moi que possible, à moins que j’aie en moi des parties que j’ignore, car on ne se réalise que successivement. Mais c’est un grand créateur. D’abord, le monde qu’il peint a vraiment l’air d’avoir été créé pour lui. Tous ces bouffons qui reviennent sans cesse, tous les Lebedev, Karamazov, Ivolguine, Segrev, cet incroyable cortège, c’est une humanité plus fantastique que celle qui peuple la ronde de Nuit de Rembrandt. Et peut-être pourtant n’est-elle fantastique que de la même manière, par l’éclairage et le costume, et est-elle au fond courante. En tout cas elle est à la fois pleine de vérités, profonde et unique, n’appartenant qu’à Dostoïevsky.
 

 

Proust s’insérait ainsi dans une lignée en digne héritier de la littérature, celle qui a façonné son art puisqu’il sut toujours s’abreuver aux sources les plus pures. Racine, en particulier, tient un rôle capital dans « La Recherche », car de tous les écrivains qui ont accompagné, nourri l’imaginaire proustien, aucun n’occupe la place dévolue à Racine, essentielle pour la compréhension du personnage du narrateur. Lors de ses études, Proust avait rédigé une composition française qui consistait à comparer Corneille et Racine et l’élève Proust, sans chercher à dissimuler un penchant évident pour l’auteur de Bérénice, « le poète de la rébellion farouche », soulignait honnêtement les évidentes qualités du « précurseur génial ». « Aimer passionnément Racine, ce sera simplement aimer la plus profonde, la plus tendre, la plus douloureuse, la plus sincère intuition de tant de vies charmantes et martyrisées, comme aimer passionnément Corneille, ce serait aimer dans toute son intègre beauté, dans sa fierté inaltérable, la plus haute réalisation d’un idéal héroïque » - écrira-t-il plus tard dans « Contre Sainte-Beuve ». Dans « La Recherche », il faut avouer que Corneille est passablement oublié au profit de Racine, présent et même omniprésent depuis l’enfance du narrateur à Combray. Il saura, comme le souligne finement Mme Muhlstein dans son ouvrage « La bibliothèque de Marcel Proust », fausser le sens de certaines tirades et créer une lecture homosexuelle d’un comique inégalable d’ « Athalie » ou d’ « Esther » et utiliser « Phèdre » afin d’illustrer les tragiques ravages provoqués par la jalousie et l’amour repoussé dans « La Fugitive », Phèdre étant pour Proust le symbole même de l’amour maladie.

 
Ainsi, dans l’ensemble de « La Recherche », les citations de Racine sont-elles nombreuses et diverses pour souligner les sentiments éternels ou particuliers éprouvés par les personnages. L’auteur ne cessera d’avoir recours aux vers d’ « Athalie » pour décrire la chute de Nissim Bernard, l’oncle de Bloch, qui se plaît à débaucher un commis du Grand Hôtel ou un garçon de ferme et use de sa majestueuse sévérité pour pointer du doigt les manœuvres de ce vieux vicieux vantard et sans scrupules. Cette symbiose entre deux écrivains de génie permet au plus moderne des deux d’oser utiliser le langage classique de l’aîné avec aisance et une indiscutable audace. Nous voyons que la lecture a non seulement contribué à élaborer la culture de l’enfant, puis de l’adolescent Proust, mais qu’elle l’a éveillé à des mondes divers dont celui très vaste des idées, a provoqué en lui des émotions nombreuses et l’a éclairé intellectuellement, tout en façonnant ses goûts. Le lecteur qu’il a été, si attentif, si curieux, si avide, si exigeant,  se retrouve dans l’écrivain qu’il sera tout aussi attentif et soucieux de s’insérer dans une filiation et de n’accepter l’héritage qu’en veillant à l’élargir,  l’approfondir, le renouveler. Si, dans un premier temps, il se consacre aux livres des autres comme ce sera le cas avec la traduction de « La Bible d’Amiens » de John Ruskin et ose des pastiches grâce à son talent d’imitateur, une fois ces étapes franchies, il lui faut se lancer et épouser la grande aventure qui est celle de l’écrivain vivant dans l’impatience, la jubilation, le doute, la douleur de la gestation, consacrant ses ultimes forces «  à la transcription d’un univers qui est à redessiner tout entier » - soulignera-t-il. Mais l’idée de lecteur ne le quittera jamais, conscient qu’il ne travaille que dans le but d’éveiller l’intelligence de milliers de lecteurs à venir, afin, qu’à leur tour, ils se penchent sur «  le grand miroir de l’esprit (qui) reflète une réalité nouvelle ».

 

Si lire, c’est partager, écrire, c’est se donner et, en se donnant, se multiplier, s’universaliser. Il est vrai que pour Proust, la vie est avant tout une recréation de l’intelligence, le vrai réel est celui que notre imagination recompose et transcende, tant il est vrai que l’essentiel – et là il rejoint Saint-Exupéry – est invisible pour les yeux et ne l’est que pour l’œil intérieur, c’est-à-dire le coeur. C’est la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares, c’est la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique (rappelons-nous La Prisonnière) et nous permet de passer outre aux contraintes de l’espace et du temps. Proust a eu le mérite de chercher le salut dans la contrainte. Si, dans un premier temps, il s’est immolé dans la douloureuse gestation de l’œuvre et si, en épuisant ce vécu, il s’est exercé à en vaincre la faiblesse, sa rédemption est avant tout envisagée dans une optique humaine. Proust ne demande pas à un dieu de lui prêter sa force, il s’honore de la trouver en soi. Il ne prie pas les anges et les saints de le délivrer du mal, il s’en délivre seul. Mais là où il diffère de Nietzsche et s’approche de Dostoïevski, c’est que, dans son élan, il entraîne le lecteur, son frère humain. Se sauver ? Sans doute, mais ensemble. Car c’est l’œuvre qui est immortelle, elle qui est sanctifiante et rédemptrice, elle qui se partage. Elle est le lieu de rencontre privilégié, comme l’est le chœur de la cathédrale que Proust s’est plu à édifier afin que l’auteur et le lecteur soient unis dans une semblable communion d’esprit. C’est bien là la seule forme de communion dont il avait rêvé lorsqu’il nous demandait de nous pencher sur nous-mêmes, de nous examiner avec probité afin de déceler en nous des traits communs à tous les hommes. En le lisant, nous devenons les lecteurs de nous-mêmes comme autrefois, en lisant les autres, Proust s’était déjà révélé son propre lecteur.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*« Proust ou la recherche de la rédemption » Armelle Barguillet Hauteloire  - Editions de Paris

 

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22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 09:21
Eloge des clochers selon Marcel Proust

 

J'ai tendu des cordes de clocher à clocher,
Des guirlandes, de fenêtre à fenêtre,
Des chaînes d'or d'étoile à étoile,
Et je danse.
                      
( Rimbaud )

 

Oui, pourquoi ne pas faire l'éloge de nos clochers que les poètes et les écrivains n'ont cessé d'évoquer et de chanter. Non seulement ils font partie du paysage mais la vie des villages s'est organisée, depuis des siècles, autour des églises qu'ils coiffent élégamment et de leurs cloches qui ont sonné, au fil du temps, les simples heures et les grands événements. Ainsi le glas annonçait-il les guerres, les carillons, les pâques et les victoires. Jusqu'alors les étapes de l'existence, du baptême à l'enterrement, étaient liées aux offices religieux qui rassemblaient les communautés de quartier ou de village soudées dans la joie comme dans la peine. Or il est question aujourd'hui, faute de moyens financiers, sur 15000 églises rurales recensées d'en démolir 2800* que les mairies et les communes ne sont plus en mesure d'entretenir. Et ne dit-on pas, ici et là, qu'il vaudrait peut-être mieux construire à la place des salles des fêtes puisque, dorénavant, il n'y a plus suffisamment de prêtres et de paroissiens pour assurer leur permanence ? Ainsi envisage-t-on, prudemment certes, la progressive disparition de ces clochers qui ont contribué à forger le visage de la France. Et quelle sera-t-elle sans eux ? Quelle France subsistera après leur disparition ? Une France qui aura tourné le dos à son passé, à ses tailleurs de pierre, à ses modestes artisans, à ses pèlerins de Compostelle, alors que, sur l'ensemble des continents, des peuples, soucieux de préserver et de perpétuer leur patrimoine, reconstruisent ou rénovent leurs temples et leurs mosquées. Partout on sent cette vitalité qui anime et soude des populations entières autour d'un objectif exaltant et fédérateur : celui de maintenir envers et contre tout l'héritage des anciens. La France serait-elle la seule, de par le monde, à accepter de rompre avec près de 2000 ans d'histoire ? On n'ose y penser !

 

Que l'on soit croyant ou non, une civilisation a un sens, elle s'est fondée sur un patrimoine spirituel et moral autant que matériel et sur des actes autant que sur des engagements. Il se trouve que la nôtre, qui est celle de l'Europe, a été imprégnée jusqu'en ses fibres les plus intimes par le Christianisme, comme les Indes par l'Hindouisme et le Boudhisme, le Moyen-Orient par l'Islam. C'est ainsi. Et nous avons toutes les raisons d'en être fier, car la part de civilisation qui nous vient du christianisme nous a valu un art rayonnant. Cet art a élevé et enluminé nos cathédrales, inspiré nos peintres et nos sculpteurs, fait retentir nos grandes orgues, semé des calvaires au long de nos routes. L'abandon est toujours un signe de décadence : abandon de la foi, de l'espérance, de la permanence. Et que lègue-t-on en contrepartie, sinon du fatalisme, du détachement, de l'indifférence. Là où certains de nos jeunes mouraient pour une cause ou pour leur patrie, des adolescents, aujourd'hui, se suicident pour rien et c'est désespérant. 

 

En 1903, voici ce qu'un de nos plus grands auteurs, Marcel Proust, que l'on ne peut taxer de militantisme catholique, écrivait à l'un de ses amis**, propos qui me paraissent d'une actualité stupéfiante :

 

 "Mais je vous dirai qu'à Illiers, petite commune où mon père présidait avant hier la distribution des prix, depuis les lois Ferry on n'invite plus le curé à la distribution des prix. On habitue les élèves à considérer ceux qui les fréquentent comme des gens à ne pas voir et de ce côté-là tout autant que de l'autre, on travaille à faire deux France et moi qui me rappelle ce petit village tout penché vers la terre avare, et mère de l'avarice, où le seul élan vers le ciel, souvent pommelé de nuages mais souvent aussi d'un bleu divin et chaque soir transfiguré au couchant de la Beauce où le seul élan vers le ciel est encore  celui du joli clocher de l'église, moi qui me rappelle le curé qui m'a appris le latin et les noms des fleurs de son jardin, moi surtout qui connais la mentalité du beau-frère de mon père, adjoint anti-clérical de là-bas qui ne salue plus le curé depuis les " décrets" et lit L'intransigeant, il me semble que ce n'est pas bien que le vieux curé ne soit plus invité à la distribution des prix comme représentant dans le village quelque chose de plus difficile à définir que l'Office social symbolisé par le pharmacien, l'ingénieur des tabacs retiré et l'opticien, mais qui est tout de même assez respectable, ne fusse que pour l'intelligence du joli clocher, spiritualisé qui pointe vers le couchant et se fond dans ses nuées roses avec tant d'amour et qui tout de même à la première vue d'un étranger débarquant dans le village a meilleur air, plus de noblesse, plus de désintéressement, plus d'intelligence et ce que nous voulons, plus d'amour que les autres constructions si votées soient-elles par les lois les plus récentes".

 

 

Promenades avec Marcel Proust

Article paru dans Le Figaro du mardi 3 septembre 1912,sur 3 colonnes en première page.

 

 

 

 

L'EGLISE de VILLAGE

 


L’admirable auteur du vrai « Génie du Christianisme » - je veux dire Maurice Barrès – va sans doute trouver un redoublement d’écho pour son appel en faveur des églises de village : c’est, en effet, le moment où reprennent contact avec le leur beaucoup d’entre nous. Et à ceux même qui ne passeront pas leurs vacances dans les lieux où ils ont grandi, les réminiscences de la saison feront revivre le temps où ils allaient se reposer chaque année au pied de leur église.
 

 

On reconnaissait de bien loin le clocher de la nôtre, inscrivant à l’horizon sa figure inoubliable. Quand mon père, du train qui nous amenait de Paris, l’apercevait qui filait tour à tour sur tous les sillons du ciel, faisant courir en tous sens son petit coq de fer, il nous disait : « Préparez vos couvertures, nous allons bientôt arriver. » Et dans une des plus grandes promenades que nous faisions autour de la petite ville, à un endroit où la route resserrée débouche sur un immense plateau, il nous montrait au loin la fine pointe de notre clocher qui dépassait seule, mais si mince, si rose, qu’il semblait rayé sur le ciel par un ongle qui aurait voulu donner à ce paysage, à ce tableau rien que de nature, cette petite marque d’art, cette unique indication humaine.
 

 

Quand on se rapprochait et qu’on pouvait apercevoir le reste de la tour carrée et à demi détruite qui subsistait à côté de lui, on était frappé surtout du ton rougeâtre et sombre des pierres ; et, par un matin brumeux d’automne, on aurait dit, s’élevant au-dessus du violet orageux des vignobles, une ruine de pourpre presque de la couleur de la vigne vierge.
 

 

De là elle n’était encore qu’une église isolée, résumant la ville, parlant d’elle et pour elle aux lointains, puis, quand on était plus près, dominant de sa haute mante sombre, en pleins champs, contre le vent, comme une pastoure ses brebis, les dos gris et laineux des maisons rassemblées.
 

 

Comme je la revois bien notre église ! Familière ; mitoyenne, dans la rue où était son porche principal, de la maison où habitait le pharmacien et de l’épicerie ; simple citoyenne de notre petite ville et qui, semblait-il, aurait pu avoir son numéro dans la rue, si les rues de ce simple chef-lieu de canton avaient eu des numéros, où le facteur aurait pu entrer quand il faisait sa distribution, après avoir quitté l’épicier et avant d’entrer chez le pharmacien, il y avait pourtant entre elle et tout ce qui n’était pas elle une démarcation que mon esprit ne pouvait pas arriver à franchir. Le voisin avait beau avoir des fuchsias qui avaient la mauvaise habitude de laisser leurs branches courir partout tête baissée et dont les fleurs n’avaient rien de plus pressé quand elles étaient assez grandes, que d’aller rafraîchir leurs joues violettes et congestionnées contre la sombre façade de l’église. Elles ne devenaient pas sacrées pour cela, et entre elles et la pierre noircie à laquelle elles s’appuyaient, si mes yeux ne percevaient pas d’intervalle, mon esprit réservait un abîme.
 

 

Son vieux porche, grêlé comme une écumoire, était dévié et profondément creusé aux angles (de même que le bénitier où il conduisait), comme si le doux effleurement des mantes des paysannes entrant à l’église et de leurs doigts timides prenant de l’eau bénite, pouvait, répété pendant des siècles, acquérir une force destructive, infléchir la pierre et l’entailler de sillons comme en trace la roue des carrioles dans la borne contre laquelle elle bute tous les jours. Ses pierres tombales, sous lesquelles la noble poussière des grands abbés lettrés du monastère, enterrés là, faisait au chœur comme un pavage spirituel, n’étaient plus elles-mêmes de la matière inerte et dure, car le temps les avait rendues douces et fait couler comme du miel hors des limites de leur propre équarissure qu’ici elles avaient dépassé d’un flot blond, entraînant à la dérive une majuscule gothique en fleurs, et en deçà desquelles, ailleurs, elles s’étaient résorbées, contractant encore l’elliptique inscription latine, introduisant un caprice de plus dans la disposition de ces caractères abrégés, rapprochant deux lettres d’un mot dont les autres avaient été démesurément distendues.
 

 

Ses vitraux ne chatoyaient jamais tant que les jours où le soleil ne se montrait pas, de sorte que fît-il gris dehors on était sûr qu’il ferait beau dans l’église ; je revois l’un rempli dans toute sa grandeur par un seul personnage pareil à un Roi de jeu de cartes, qui vivait là-haut entre ciel et terre ; et un autre où une montagne de neige rose, au pied de laquelle se livrait un combat, semblait avoir givré à même la verrière qu’elle boursouflait de son trouble grésil ; comme une vitre à laquelle il serait resté des flocons, mais des flocons éclairés par quelque aurore (par la même sans doute qui empourprait le retable de l’autel de tons si frais qu’ils semblaient plutôt posés là momentanément par une lueur prête à s’évanouir que par des couleurs attachées à jamais à la pierre) ; et tous étaient si anciens qu’on voyait çà et là leur vieillesse argentée étinceler de la poussière des siècles et montrer brillante et usée jusqu’à la corde la trame de leur douce tapisserie de verre. Dans la sacristie, il y avait deux tapisseries de haute lisse, représentant le couronnement d’Esther, et à qui leurs couleurs, en fondant, avaient ajouté une expression, un relief, un éclairage : un peu de rose flottait aux lèvres d’Esther au-delà du dessin de leur contour, le jaune de sa robe s’étalait si onctueusement, si grassement, qu’elle en prenait une sorte de consistance et s’élevait vivement sur l’atmosphère refoulée, et la verdure des arbres restée vive dans les parties basses du panneau de soie et de laine, mais ayant « passé » dans le haut, faisait se détacher en plus pâle, au-dessus des troncs foncés, les hautes branches jaunissantes, dorées et comme à demi effacées par la brusque et oblique illumination d’un soleil invisible.
 

 

Toutes ces choses antiques achevaient de faire pour moi de l’église quelque chose d’entièrement différent du reste de la ville ; un édifice occupant, si l’on peut dire, un espace à quatre dimensions – la quatrième était celle du Temps, - déployant à travers les siècles son vaisseau qui, de travée en travée et de chapelle en chapelle, semblait vaincre, et franchir non pas seulement quelques mètres, mais des époques successives d’où elle sortait victorieuse ; dérobant le rude et farouche onzième siècle dans l’épaisseur de ses murs, d’où il n’apparaissait avec ses lourds cintres bouchés et aveuglés de grossiers moellons que par la profonde entaille que creusait près du porche l’escalier du clocher, et même là dissimulé par les gracieuses arcades gothiques qui se pressaient coquettement devant lui comme de plus grandes sœurs, pour le cacher aux étrangers, se mettent en souriant devant un jeune frère rustre, grognon et mal vêtu ; et élevant dans le ciel au-dessus de la place, son clocher qui avait contemplé Saint Louis et semblait le voir encore.
 

 

Des fenêtres de sa tour, placées deux par deux les unes au-dessus des autres – avec cette juste et originale proportion dans les distances qui ne donne pas de la beauté et de la dignité qu’aux visages humains – le clocher lâchait, laissait tomber à intervalles réguliers des volées de corbeaux qui, pendant un moment, tournoyaient en criant comme si les vieilles pierres qui les laissaient s’ébattre sans paraître les voir, devenues tout à coup inhabitables et dégageant un principe d’agitation infinie, les avait frappés et repoussés. Puis, après avoir rayé en tous sens le velours violet de l’air du soir, brusquement calmés ils revenaient s’absorber dans la tour, de néfaste redevenue propice, quelques-uns posés çà et là, ne semblant pas bouger, mais happant peut-être quelque insecte, sur la pointe d’un clocheton comme une mouette arrêtée avec l’immobilité d’un pêcheur à la crête des vagues.
 

 

Souvent, quand je passais devant le clocher au retour de la promenade, en regardant la douce tension, l’inclinaison fervente de ses pentes de pierres qui se rapprochaient en s’élevant comme des mains jointes qui prient, je m’unissais si bien à l’effusion de la flèche, que mon regard semblait s’élancer avec elle ; et en même temps je souriais amicalement aux vieilles pierres usées dont le couchant n’éclairait plus que le faîte et qui, à partir du moment où elles entraient dans cette zone ensoleillée, adoucies par la lumière, paraissaient tout d’un coup montées bien plus haut, lointaines comme un chant repris « en voix de tête » une octave au-dessus.

 

L’autre porche qui était de ce côté était complètement recouvert par le lierre, et il fallait pour reconnaître une église dans le bloc de verdure faire un effort qui ne me faisait d’ailleurs serrer que de plus près l’idée d’église (comme il arrive dans une version ou dans un thème où on approfondit d’autant mieux une pensée qu’on la dépouille des formes accoutumées), pour reconnaître que le cintre d’une touffe de lierre était celui d’un vitrail, ou qu’une saillie de verdure était due au relief d’un chapiteau. Mais alors un peu de vent soufflait ; les feuilles déferlaient les unes contre les autres ; et, frissonnante, la façade végétale semblait embrasser avec elle les piliers onduleux, caressés et fuyants.
 

 

C’était le clocher de notre église qui donnait à toutes les occupations, à toutes les heures, à tous les points de vue de la ville, leur figure, leur couronnement, leur consécration. De ma chambre, je ne pouvais apercevoir que sa base qui avait été recouverte d’ardoises ; mais quand le dimanche, encore couché, par une chaude matinée d’été, je les voyais flamboyer comme un soleil noir, je me disais : «  Déjà neuf heures ! Il faut se lever vite pour aller à la messe » ; et je savais exactement la couleur qu’avait le soleil sur la place, l’ombre qu’y faisait le store du magasin, la chaleur et la poussière du marché.
 

 

Quand après la messe, on entrait dire au suisse d’apporter une brioche plus grosse que d’habitude parce que de nos amis avaient profité du beau temps pour venir déjeuner, on avait devant soi le clocher qui, doré et cuit lui-même comme une plus grande brioche bénie, avec des écailles et des égouttements gommeux de soleil, piquait sa pointe aiguë dans le ciel bleu. Et le soir, quand je rentrais de promenade, il était au contraire si doux, dans la journée finissante, qu’il avait l’air d’être posé et enfoncé comme un coussin de velours brun sur le ciel pâli qui avait cédé sous sa pression, s’était creusé légèrement pour lui faire sa place et refluait sur ses bords ; et les cris des oiseaux qui tournaient autour de lui semblaient accroître son silence, élancer encore sa flèche et lui donner quelque chose d’ineffable.
 

 

Même dans les courses qu’on avait à faire derrière l’église, là où on ne la voyait pas, tout semblait ordonné par rapport au clocher surgi ici ou là entre les maisons, peut-être plus émouvant encore quand il apparaissait ainsi sans l’église. Et certes, il y en a bien d’autres qui sont plus beaux vus de cette façon, et j’ai dans mon souvenir des vignettes de clochers dépassant les toits qui ont un autre caractère d’art.
 

 

Je n’oublierai jamais, dans une curieuse cité de Normandie, deux charmants hôtels du dix-huitième siècle qui me sont à beaucoup d’égards chers et vénérables et entre lesquels, quand on la regarde du beau jardin qui descend des perrons vers la rivière, la flèche gothique d’une église qu’ils cachent s’élance, ayant l’air de terminer, de surmonter leurs façades, mais d’une matière si différente, si précieuse, si annelée, si rose, si vernie, qu’on voit bien qu’elle n’en fait pas plus partie que de deux beaux galets unis, entre lesquels elle est prise sur la plage, la flèche purpurine et crénelée de quelque coquillage fuselé en tourelle et glacé d’émail.
 

 

Même à Paris, dans un des quartiers les plus laids de la ville, je sais une fenêtre où on voit après un premier, un second et même un troisième plan, fait des toits amoncelés de plusieurs rues, une cloche violette, parfois rougeâtre, parfois aussi, dans les plus nobles « épreuves » qu’en tire l’atmosphère, d’un noir décanté de cendres, laquelle n’est autre que le dôme de Saint-Augustin et qui donne à cette vue de Paris le caractère de certaines vues de Rome par Piranesi. Mais aucune de ces petites gravures, avec quelque goût que ma mémoire ait pu les exécuter, ne tient sous sa dépendance toute une partie profonde de ma vie, comme fait le souvenir de ces aspects de notre clocher dans les rues derrière l’église. Qu’on l’eût vu à cinq heures, quand on allait chercher les lettres à la poste, à quelques maisons de soi à gauche, surélevant brusquement d’une cime isolée la ligne de faîte des toits ; ou que, poussant plus loin, si on allait à la gare, on le vit obliquement, montrant de profil des arêtes et des surfaces nouvelles comme un solide surpris à un moment inconnu de sa révolution, c’était toujours à lui qu’il fallait revenir, toujours lui qui dominait tout, sommant les maisons d’un pinacle inattendu, levé devant moi comme le doigt de Dieu dont le corps eût pu être caché dans la foule des humains sans que je le confonde malgré cela avec elle.
 

 

Et aujourd’hui encore, si dans une grande ville de province ou dans un quartier de Paris que je connais mal, un passant qui m’a « mis dans mon chemin » me montre au loin comme point de repère tel beffroi d’hôpital, tel clocher de couvent levant la pointe de son bonnet ecclésiastique au coin d’une rue que je dois prendre, pour peu que ma mémoire puisse obscurément lui trouver quelque trait de ressemblance avec la figure chère et lointaine, le passant, s’il se retourne pour s’assurer que je ne m’égare pas, peut à son étonnement m’apercevoir qui, oublieux de la promenade entreprise ou de la course obligée, reste là devant le clocher, essayant de me souvenir, sentant au fond de moi des terres reconquises sur l’oubli qui s’assèchent et se rebâtissent ; et sans doute alors, plus anxieusement que tout à l’heure quand je lui demandais de me renseigner, je cherche encore mon chemin, je tourne une rue… mais… c’est dans mon cœur…

 

 

Marcel Proust

 

* selon la direction du Nouvel Observatoire du patrimoine religieux -

** Lettre à Georges de Lauris en date du 29 juillet 1903 -

 

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Le clocher d'Illiers-Combray
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4 décembre 2020 5 04 /12 /décembre /2020 09:57
Marcel Proust et l'Eau-mère

 

Pour le jeune Proust, les premières eaux contemplées sont celles du pays d’enfance, cette terre d’Illiers-Combray où il se rend chaque été avec ses parents et son frère dans la demeure familiale, une modeste maison de bourg où règnent la fameuse tante Léonie et la servante Françoise. Les eaux de la Vivonne ( en réalité le Loir ) et des étangs avoisinants se font tantôt chimériques, silencieuses, immobiles, lumineuses, tantôt maternelles et féminines. On sait combien l’écrivain était attaché à sa mère dont il attendait chaque soir le baiser. Ce rite, institué entre eux, s’il n’était pas accompli pour une raison ou une autre – la visite de M. Swann par exemple – plongeait le petit Marcel dans le désespoir.

 

On sait aussi que la mort de sa mère en 1905 créera la fracture décisive qui partagera son existence en deux parties presque antinomiques : celle de la vie mondaine et apparemment futile et oisive de sa jeunesse et celle de l’enfermement quasi monacal et ascétique auquel il se contraindra pour rédiger son œuvre. Il est vrai que toutes les formes d’amour reçoivent une composante de l’amour maternel et que l’unité imaginaire n’est envisageable que s’il y a fidélité à un souvenir. La rêverie initiale est d’abord cette image maternelle, cette eau nourricière que certains poètes ont comparée au lait comme le fit Saint-John-Perse dans « Eloges » : «  Or ces eaux calmes sont le lait et tout ce qui s’épanche aux solitudes molles du matin ». La valorisation de l’eau en fait un lait intarissable, le lait de la nature-mère qui marque celle-ci d’un caractère féminin, ce qui n’a pas échappé à l’enfant Proust.

 

Ce sont dans ces eaux printanières, ruisselantes ou tendrement assoupies, que parle le mieux la nature-enfant, qui n’a pas encore pris conscience que tout être est mortel. Ces eaux ne sont-elles pas comme les gardiennes des mirages ? A l’eau présente succède l’eau prochaine, si bien qu’elle s’approprie le temps qui, comme elle, semble ne pas connaître de fin. C’est la puissance et l’allégresse enfantine qui transforme l’eau vivante en eau de jouvence, chargée de rêves féconds, celui de la naissance de l’eau qui fait vivre et rénove. Elle devient ainsi une matière primordiale qui rassemble, ce que Paul Claudel illustre par cette phrase : « Ce que le cœur désire peut toujours se réduire à la figure de l’eau ». Nous voyons combien l’amour filial, principe actif de la projection des images, fait en sorte de les placer dans la perspective humaine la plus sécurisante : la perspective maternelle. L’enfant Proust, retenu dans ce royaume des eaux, ne voit pas seulement éclore à leur surface la beauté des fleurs aquatiques, mais trouve dans leur présence des accompagnatrices silencieuses, des eaux claires au doux murmure, une nature en train de se contempler. Ces eaux sont devenues son double. Elles renvoient le penseur à sa pensée, alors que le penseur retourne à l’eau ses propres chimères et, qu’en ces moments rares, il perçoit, dans cette intimité recueillie, le long plaidoyer des choses qui se sont tues.

 

Le reflet peut devenir, grâce à l’imagination, plus réel que le réel, plus vrai que lui, parce qu’il est pur, de cette pureté qui est lumière. En immobilisant l’image, l’étang crée un ciel en son sein, il capte l’immensité. L’onde, en sa fraîche limpidité, est un ciel renversé, un double miroir qui s’absorbe. Ce rêve donne à l’eau le sens de « la patrie la plus lointaine », de la patrie céleste. Ainsi, par ses reflets, elle double le monde, elle double les choses. Elle engage le rêveur dans une expérience onirique : une flaque contient à elle seule un univers, un instant de rêve s’apparente à l’éternité, l’ineffable s’apparaît. 

 

On a dit Proust entre deux siècles, je dirai plutôt – comme ce le fut pour Chateaubriand – entre deux mondes. Ces écrivains auront vu mourir chacun le leur, comme l’astronome voit s’éteindre les étoiles. Pour l’un ce sera le XIXe que la guerre de 14-18 va ensevelir dans les tranchées ; pour l’autre, l’Ancien Régime que la Révolution  se chargera de décapiter.  Pour tous deux, ce fut ici et ailleurs ; leurs vies, comme leurs œuvres, ont balancé entre ces pôles. En ce qui concerne Proust, il faut ajouter les deux côtés que furent celui de Swann et celui de Guermantes séparés par le cours de la Vivonne, et les deux milieux familiaux, celui se son père d’origine provinciale, et celui de sa mère issue d’une riche bourgeoisie juive et citadine. Le jeune Proust ne cessera de subir leurs séductions alternées, ce qui ne facilitera pas son épanouissement. Dans un mouvement affectif continuel, il en supportera difficilement le jeu de balancement, mais saura l’utiliser, lorsque après avoir volontairement quitté le monde, il s’isolera dans une chambre tapissée de liège pour le recréer autrement. Alors, ce qu’il avait accumulé dans la douleur, il le restituera dans la plénitude de son génie.

 

Au moment de la naissance de Marcel le 10 juillet 1871, les derniers soubresauts de la guerre et de la Commune agitaient encore Paris et il n’était pas rare que l’on conduisit l’enfant à Auteuil, où il était né d’ailleurs. Auteuil n’était alors qu’un gros bourg hors les murs de la capitale, où l’on goûtait encore aux bienfaits de la campagne et où l’on se promenait dans des allées bordées de jardins. Près de la maison de l’oncle Louis Weil, il y avait une source commercialisée pour ses vertus ferrugineuses, sous l’appellation de « Source Quicherat ». Cette source, jaillie des profondeurs après qu’elle y eût peut-être erré longtemps, fut, on peut le supposer, la musique qui berça ses premières rêveries, musique d’humanité disait Wordsworth, paroles rondes et fraîches qui ne sauraient tarir. Toujours est-il que la voix cristalline de l’eau ne va plus guère cesser de l’accompagner.

 

Les parents de Marcel habitaient depuis septembre 1870 dans un quartier aéré aux avenues larges et aux immeubles haussmanniens, rue Roy, non loin de l’église Saint Augustin ; mais soucieux qu’il bénéficie de l’air et du calme d’un environnement bucolique l’emmenaient, ainsi que son frère Robert né an mai 1873, à Pâques et aux vacances d’été à Illiers, où la sœur de M. Proust, mariée à Jules Amiot, tenait un magasin de drap. Le village s’unissait autour de son clocher. C’était plus paisible encore qu’à Auteuil avec, à l’entour, des clos, des vergers, des champs, le Loir et quelques autres ruisseaux glissant sous l’abondante chevelure des arbres. Et puis Illiers, ce n’était pas seulement la nature, les eaux murmurantes mais la chambre. La chambre, lieu clos par excellence, loin du monde, intime et enténébrée, où l’imagination pouvait sans fin développer ses thèmes, chambre noire où l’on projetait les images de la lanterne magique, qu’à volonté on ralentissait, et qui vous donnait ainsi l’illusion du temps remonté, mais surtout chambre où le rite sacré du baiser maternel s’accomplissait selon un cérémonial solennel et inchangé. Toute la vie du narrateur sera, en effet, gouvernée secrètement par le souvenir de cette attente passionnée et douloureuse de la présence maternelle venant lui administrer cette communion quasiment religieuse de la tendresse partagée. Plus tard, pour apaiser le manque causé par l’absence, Proust s’enfermera à nouveau dans une chambre pour y vivre une autre sorte de communion ; après celle de l’amour, celle de l’art. La disparition de l’être cher sera le passage obligé qui lui permettra d’aller de la gestation de l’œuvre vécue intimement avec elle, à son accomplissement réalisé loin d’elle et sans elle. Le narrateur annonce ici une quête entièrement déterminée par le moment enfui, perdu, et que seul l’art permet d’éterniser.

 

Proust fut un enfant qu’il fallait sans cesse consoler. Sa mère s’y emploiera avec ferveur, devinant chez ce fils aîné, hypersensible et nerveux, des dispositions rares mais excessives, qu’elle s’emploiera toujours à justifier. Entre eux se forge un lien privilégié, une union telle que la mère n’est pas seulement celle qui donne la vie, mais celle qui légitime l’œuvre. Ainsi sera-t-elle deux fois mère, comme Proust sera deux fois fils, dans la vie et dans cette « autre vie » qu’est l’œuvre d’art. Car fils, Proust l’est au-delà de ce que l’on peut imaginer. D’abord et avant tout fils de sa mère. Il ne peut se passer d’elle. Depuis sa prime enfance, ses terreurs nocturnes, ses angoisses, ses appréhensions le jettent avec fureur dans les bras de celle qui, de sa voix douce, est la seule qui sache le calmer, le bercer, l’endormir. La chambre est cette arche où ils voguent ensemble, étroitement embrassés dans ce monde fusionnel de l’amour passion. Bien qu’elle tente de résister aux exigences de son petit loup, Jeanne Weil ne parvient pas à mettre entre elle et son enfant la distance nécessaire afin de le préparer à sa vie d’adulte, qui sera de vivre sans elle. Elle mourra taraudée par l’inquiétude de le laisser seul. Elle ne peut envisager alors, qu’elle, partie, il s’enfermera à tout jamais dans l’arche pour retrouver le temps qui les unissait. Il n’est pas innocent que La Recherche s’ouvre sur des pages consacrées au sommeil et se termine dans le même décor, la chambre d’Illiers-Combray où, à la lumière déclinante du soir, pour apaiser ses craintes, sa mère lui lisait "François le Champi" et où le tintement de la petite sonnette lui apprenait que M. Swann venait d’arriver et que sa mère devrait le quitter pour vaquer à ses devoirs de maîtresse de maison. Ainsi l’œuvre tient-elle entre ces deux moments qui raccourcissent le temps et, du même coup, le distendent indéfiniment et où l’auteur affirme l’une de ses convictions : que l’acte créateur est le seul en mesure de nous arracher à l’ensommeillement de la vie pour faire de nous des êtres éveillés. Ainsi le livre se referme-t-il sur lui-même, volute de l’escargot ou de la petite madeleine, cercle romanesque qui clôt ce retour au point de départ, ce renversement du temps qui, grâce à la réminiscence causée par une impression miraculeuse, fait coïncider le présent et le passé, ce « quelque chose qui, commun à la fois au passé et au présent, est beaucoup plus essentiel qu’eux deux ». Et il est vrai que le roman se réfléchit en se racontant, que La Recherche n’est autre que la recherche en train de se faire, le roman en train de s’écrire. Après la chambre, ce sont la nuit et les terreurs nocturnes qui font leur apparition. La nuit est substance à l’égal de l’eau et, à travers les pages du roman, l’une se mêle à l’autre pour donner son ombre au lac ou au ruisseau. Aux eaux claires et printanières  fleuries de nénuphars, si familières à Mallarmé, à Goethe et à Pierre Louÿs, qui les peuplent volontiers de nymphes et de cygnes, Proust semble leur préférer les eaux dormantes, insondables et silencieuses, qui vous attirent vers des profondeurs énigmatiques. On y plonge pour s’y réfugier à l’abri des remous, pour vivre dans l’étreinte d’un élément matériel. L’eau devient une substance psychique qui dispense le calme, la douceur et agit ainsi qu’un puissant narcotique. Le rêve se forme selon le schème d’une eau capable d’abriter et d’engourdir en procurant bien-être et quiétude. A la suite de Novalis, Proust s’attache à l’eau qui berce. C’est l’arche, bien sûr, qui épouse le mouvement rythmé et sans heurt d’une onde pacifique, apaise et endort, comme si vous étiez blotti contre le sein maternel.  L’homme est gagné par la béatitude, parce qu’il est porté comme l’enfant l’est dans les bras maternels. Il vit par elle et avec elle cette rêverie bienheureuse. Pour nombre de poètes, et Proust en particulier, la nuit a le mérite de nous rendre la vue intérieure, de nous protéger de l’inévitable frustration engendrée par nos expériences concrètes et fatalement dérisoires. C’est lorsqu’il ferme les yeux sur la réalité que l’écrivain peut les ouvrir librement sur le monde de l’art, le seul capable de ne pas décevoir son attente. Ainsi la nuit peut porter – comme l’eau – maternellement. Voici donc deux thèmes proustiens qui se rejoignent dès les premières pages : l’eau et la nuit, car l’une et l’autre sont maternelles. Et comme la nuit est peut-être l’élément qui s’offre le mieux au mélange, elle pénètre les eaux qui deviennent lourdes et tragiques, chargées de menaces. Le rêveur s’enfonce alors dans une méditation grave ; la nuit n’est plus simplement celle qui voile, cache et absorbe, elle s’est métamorphosée en une eau ténébreuse. Mais l’enfant Proust n’est pas encore ce promeneur inquiet. A Illiers, il est un petit garçon sujet aux terreurs nocturnes, mais qui n’en reste pas moins joyeux et curieux de ce qui l’entoure. La nature offre un terrain inépuisable à ce quêteur de délices pour qu’il y fasse provisions de merveilles, pour qu’il emmagasine son miel. Et Dieu sait qu’il ne va pas s’en priver ; son œil est infaillible à déceler la moindre beauté susceptible de déclore ses yeux, de lui révéler un peu du sens caché des choses. Il ne se lasse pas de parcourir cette campagne aux lointains horizons, rythmée par les clochers de Martainville et de Vieuxvicq « qui seraient allés à jamais rejoindre tant d’arbres, de toits, de parfums, de sons, que j’avais distingués des autres à cause de ce plaisir obscur qu’ils m’avaient procuré et que je n’ai jamais approfondi ». ( Du côté de chez Swann )

 

Bien que Proust ait été long à trouver la forme définitive de son roman, qu’il l’ait à maintes reprises remanié, enrichi d’innombrables ajouts, et qu’il soit mort avant d’en avoir terminé les corrections, surtout en ce qui concerne "Le Temps Retrouvé", enfin qu’il n’ait jamais connu les jeux d’épreuves des derniers volumes qui ne furent publiés qu’après sa disparition, il n’avait cessé depuis sa plus tendre enfance d’accumuler les matériaux qui lui permettraient, en échappant aux conventions narratives, d’envisager son œuvre comme l’architecte sa cathédrale, arche renversée pour qu’elle vous porte, en vouant ses efforts à sa structure secrète, initiant un rapport nouveau entre contenant et contenu, contrairement à ses prédécesseurs qui s’étaient contentés de développer et d’enjoliver un sujet selon une trame événementielle précise. Proust n’a pas choisi au hasard pour forme romanesque le cercle, synonyme de tout ce qui est circulaire et indéfiniment recommencé ; non, il l’a délibérément voulu pour signifier à ses lecteurs qu’il n’y a pas de fatalité, que l’on peut échapper à la lente érosion du devenir en inscrivant son existence dans la pérennité de l’art, puisque la réponse que le narrateur avait vainement attendue de la vie, il n’a pu la recevoir que de la littérature, ce qui, selon lui, prouve bien qu'elle est bien la seule « vraie vie », la vie enfin « découverte et éclaircie ». L’art ne consiste pas à reproduire la réalité mais à la déchiffrer « à travers les signes inconnus de notre livre intérieur » ; ce serait la réduire et l’appauvrir si on se limitait à écrire un livre de plus, au lieu de se consacrer à déchiffrer celui qui existe déjà en nous depuis toujours, si on ne tirait pas des lois générales de nos expériences particulières et si on ne tentait pas d’aller au plus près de tous les hommes.

 

(...)

 

C’est ainsi que ce monde de l’enfance où régnait sa mère, ce paradis composé par le jardin familier de la tante Léonie, les berges de la Vivonne, la forêt triangulaire qui veloutait d’un vert sombre la pente des collines, la chambre provinciale encore imprégnée de l’odeur des fruits de l’année qui quittaient le verger pour l’armoire, l’air saturé de la fine fleur du silence, la couleur du soleil sur la place, ce monde qu’il avait aimé, sorti brusquement tout entier d’une tasse de thé, mais comme chargé, embelli, dans une lumière de résurrection, donne-t-il à l’écrivain, qui s’apprête à lui rendre vie – car ce qui finit est contre nature -  le sentiment d’avoir vaincu le temps et de s’être approprié une part d’éternité. Désormais, la mort lui sera indifférente, même la mort de sa mère, puisque ce qu’il  a vécu près d’elle et avec elle, il ne l’a perdu que pour mieux le retrouver, ainsi que renaît à la surface de l’eau une image qu’un incident, faisant irruption dans le réel, a momentanément brouillée. Mieux que la beauté, mieux que l’amour, la création est seule apte à nous sauver, car elle est liée à ce qu’il y a en nous de plus individuel et d’unique.

 

Pour conforter sa thèse et l'amplifier, Proust démontre avec des arguments convaincants que la réalité ne se forme que dans la mémoire, que les choses ne sont vraies que dans le souvenir qui a su décanter et ne retenir que l'essentiel. De même qu'une usine d'épuration rend à l'eau sa pureté d'origine, sa vraie nature d'eau, après qu'elle l'ait débarrassée des corps étrangers qui la souillaient, de même la mémoire lave le souvenir des scories inutiles, de ce qui, dans le temps matériel, sous l'influence de nos passions et de nos illusions, avait pu le modifier, l'altérer, le corrompre. Il est d'ailleurs curieux de constater que l'invisible marque notre mémoire plus profondément que le visible, phénomène qui ne fut pas sans surpendre l'écrivain qui note, à ce propos, que ce sont les saveurs et les odeurs qui nous restituent le plus authentiquement les contours précis d'un événement si éloigné dans le temps que nous le supposions à jamais englouti, et dont la réminiscence opère en nous un véritable séisme.

"Mais quand d'un passé ancien rien ne subsiste après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.Du côté de chez Swann

 

Parce que chaque lieu a également quelque chose d’unique, aucun paysage ne pourra remplacer ceux de son enfance, de même qu’aucune femme ne lui donnera la paix sans trouble que lui apportait, le soir, le baiser maternel. Cet enfermement auquel il va se contraindre pour que l’éphémère de la vie devienne l’éternité de l’art, pour que «le grain meure afin de porter de beaux fruits», cette mort au monde des apparences et des mensonges à laquelle il va consentir ne sera rien de moins qu’une libération, une délivrance. Ce que la vie et l’usure du temps ont détruit, l'écriture va le reconstruire. Il ne sera jamais davantage l’enfant émerveillé que dans ce monde reconstitué, dans ce monde réfléchi comme l’est la nature dans l’eau tranquille. Nulle part les aubépines ne seront plus odorantes, la brioche plus dorée, plus rougissante comme une fraise la fleur de nénuphar, plus mélancolique l’effeuillement des roses, que dans ce temps revenu à lui comme la belle au bois dormant, s’étonnant que chaque chose soit à sa place et cependant intemporelle. Le travail, auquel il n’avait pas su se résoudre jusqu’alors, pris dans l’engrenage d’une vie facile, cédant aux sollicitations du monde, de l’amour et du plaisir, il comprend qu’il faut s’y atteler, tout sacrifier à cette quête du salut par l’art et faire jaillir de la pénombre ce qu’il avait pressenti, de façon à le transmuer en un équivalent spirituel, comme l’alchimiste change le plomb en or.

« Ce que nous n’avons pas eu à déchiffrer, à éclaircir par notre effort personnel, ce qui était clair avant nous, n’est pas nous. Ne vient de nous-même que ce que nous tirons de l’obscurité qui est en nous et que ne connaissent pas les autres ». ( Le Temps Retrouvé )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits de mon essai :  Proust et le miroir des eaux )

 

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Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux marines

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Marcel Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

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Marcel Proust et l'Eau-mère
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20 novembre 2020 5 20 /11 /novembre /2020 10:53
Marcel Proust et les amitiés électives

Marcel Proust dans sa Recherche a su réunir magnifiquement tous les arts comme expression et finalité de l’être humain. Il n’a pas manqué d’y représenter des figures d’artistes et d’ériger en un personnage les qualités et talents d’artistes vivants que ce soit à travers Elstir le peintre, Vinteuil le musicien et Bergotte l’écrivain. Ainsi retrouve-t-on en eux un peu de Monet, de Sisley, de Helleu, de Satie, de Reynaldo Hahn, de Fauré, de César Frank ou encore d’Anatole France, ses contemporains. Par ailleurs, Proust a pris soin d’évoquer à maintes reprises dans la "Recherche" Racine, Baudelaire, Chateaubriand, Nerval, Saint Simon, se plaçant lui-même dans la succession d’un Balzac, d’un Barbey d’Aurevilly, d’un La Rochefoucauld, voire même d’un Buffon. Ceci dans une tension de la volonté rendue visible dans l’œuvre par la multiplicité des éléments qui la composent et reprenant le mythe de l’écrivain "total" puisque chaque œuvre a vocation à vous nourrir dans une évolution créatrice.

 

Tout au long de la Recherche se murmure en leitmotiv la petite phrase de Vinteuil et une relation s'établit spontanément entre la musique et le phrasé proustien qui ont en commun l’expression artistique la plus harmonieuse. C’est également l’écoute d’une oeuvre à travers le temps, sa mutation permanente qui suscite presque fatalement notre réflexion et notre mélancolie. Et n’est-ce pas la mémoire et son pouvoir de réactualisation qui crée ce phénomène d’une restitution d’un temps … à l’état pur comme l'entendait Marcel Proust ? Toute recherche artistique est une quête de communication. Rappelons-nous que pour l'écrivain tout peut devenir musical. Ainsi le souffle d’Albertine comparé au «pur chant des anges». Et encore, la corde de l’affûteur de couteaux, ces bruits habituels de la rue au sortir du sommeil que sont la trompette du rempailleur, le bruit du rideau de fer qu’on lève, la corne du tramway, ce sont en quelque sorte l’enchantement des vieux quartiers, la litanie des petits métiers. Evidentes ramifications avec la musique d’un Eric Satie.

Les notes de Wagner, les couleurs d’Elstir constituent l’essence qualitative des sentiments dans leur expression la plus aboutie. L’écrivain se charge en quelque sorte de procéder à l’osmose d’entités différentes afin d’établir des connexions entre ces univers. Seule, selon Proust, la relation avec l’art mène à une relation totale, plus absolue que la relation amoureuse trop souvent entravée et menacée par de multiples ruptures. On voit dans "La Recherche", le narrateur reconquérir progressivement sa liberté à la suite de la fuite d’Albertine.

 

 « Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, que bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.

(…)

Ce travail qu’avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d’imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art défera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu’il nous fera suivre ».

 Le temps retrouvé

 

Proust a souvent repris certaines métaphores utilisées par les poètes antiques. Enfin et surtout, sous les choses, l’écrivain décèle ce que Jung nomme les archétypes. Au-delà d’Oriane de Guermantes, n’y a-t-il pas Geneviève de Brabant, au-delà des Trois arbres, le vague souvenir des sortilèges anciens, de sorte que leurs branches semblent des bras qui se tendent en une mystérieuse supplication ? Il est vrai que l’écrivain use de l’image en virtuose et qu’il  ne s’est pas contenté de rédiger ses textes en musicien soucieux de l’harmonie des mots, mais qu’il les a conçus en peintre qui sait que, ce qui compte, ce n’est pas le modèle tel qu’il est, mais tel que le voit le regard de l’artiste. L’art permet à l’intemporel d’entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel. C’est pour cette raison que Marcel Proust s’est plu à évoquer le réel par le biais de l’œuvre d’art afin que, ce qu’elle a magnifié, vienne se réincarner à nouveau, cycle accompli des métamorphoses que Proust a su traiter avec une indéniable maîtrise. Il est amusant aussi de relever les passages où une foule de Paris lui évoque les cortèges de Gozzoli, où le nez de M. de Palancy lui rappelle un portrait de Ghirlandajo et, ce qui semblait s’être absenté du réel pour exprimer un réel différent, s’y replonge afin de mieux traduire les correspondances de l’intemporel et du quotidien.

 

Néanmoins, l’auteur de La Recherche tenait Ver Meer pour le plus grand des peintres : « Depuis que j’ai vu à La Haye « La vue de Delft », j’ai su  que j’avais vu  le plus beau tableau du monde » - écrivait-il à Vaudoyer. « Dans Du côté de chez Swann,  je n’ai pu m’empêcher de faire travailler Swann à une étude sur Ver Meer » – précise-t-il et il ajoute : « Je ne connais rien de Ver Meer. Cet artiste de dos, qui ne tient pas à être vu de la postérité et qui ne saura pas ce qu’elle pense de lui, est une idée poignante. »

 

Cette prédilection de Proust pour Ver Meer s’explique d’autant mieux que le peintre hollandais utilise les mêmes moyens que l’écrivain pour donner aux choses les plus courantes une importance sensible et un pouvoir tel qu’un petit bout de mur jaune ou une perle se chargent d’une condensation particulière : ainsi Proust fait-il jaillir d’une tasse de thé ou d’un bouquet d’aubépines, ou encore d’un simple pavé, des mondes abîmés dans l’oubli et remonter des profondeurs des pans de vie intacts. René Huyghe, qui a étudié leurs affinités, note : « Du réalisme Ver Meer et Proust s’éloignent par cette commune conviction que l’on peut remplacer l’imaginaire par la sensibilité. Ils ont tous deux une vision vraie, c’est-à-dire ressentie et non imaginée et pourtant distincte de la vision commune collective qui, pour la plupart, constitue le réalisme ». Proust se sentait également proche des impressionnistes qui, en tant que peintres, avaient tenté une expérience similaire, comme il l’était d’un Gabriel Fauré ou d’un César Franck qui, en musique, avaient su atteindre l’originalité native des sons. « La musique n’est-elle pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être la communication des âmes » - se plaisait-il à dire. Par ailleurs, il est intéressant de souligner, à propos de son œuvre, que Proust a poussé certains traits de ses personnages au-delà de la caricature, jusqu’aux limites d’eux-mêmes, c’est-à-dire jusqu’à une forme de monstruosité. C’est le cas de Charlus. Les monstres, il est vrai, nous découvrent d’étranges perspectives sur des abîmes insondables que nous ne pourrions soupçonner sans eux.  Ces allégories, ces images qui s’achèvent en bouffonnerie, ces jeux de lumière et de perspective, ces liens tissés entre les êtres et les choses évoquent une atmosphère quasi shakespearienne.  Les Guermantes et les Verdurin se sont évanouis, tandis que dans la mémoire du narrateur tinte encore, à la porte du jardin de l’enfance qu’il n’a point refermée, la petite cloche qui annonçait la visite de Swann et que ce passé, qui descendait si loin, est enfin retrouvé :

 

« Si la vie m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes (cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure - puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques vécues par eux si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le temps » - écrit-il à la fin du Temps Retrouvé.

 

Marcel Proust trouvera toujours dans la musique et la peinture une joie intense et des moments d’exception. Il dit être alors dans une situation « magique » et entrevoir un autre monde. Seule solution pour sortir de nos contingences matérielles et physiques. Et ces impressions, nous sommes en mesure de les rencontrer là où nous les attendons le moins, alors que la relation amoureuse nous circonscrit dans de constantes restrictions émotionnelles et affectives qui suscitent très vite, trop vite, l’ennui et la jalousie. Seul l’art nous permet d’atteindre le sublime et de nous élever au-dessus de nous-même. Pour l’écrivain, seul l’art est apte à nous faire entrevoir un monde extra-temporel. « La musique n’est-elle pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être la communication des âmes »  - affirmait-il. Proust, touché par cet universalisme de la pensée, résumait ainsi sa propre métaphysique : « Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu’il change et se transforme. Seul le monde de l’art est absolu. »

 

Le roman de Proust ajoute à une peinture d’une société qui s’apprête à disparaître une analyse nouvelle et plutôt pessimiste de l’amour ou, plus exactement, une lutte de l’esprit contre le temps, une difficulté à trouver dans l’existence un point d’ancrage, la nécessité de le chercher au-dedans de soi et surtout la possibilité de l’établir et de le stabiliser dans l’œuvre d’art. C’était, d'après lui, la seule façon de le  vaincre : le fixer à jamais dans l’éternité de l’œuvre. Le rôle dévolu à l’art réside, par conséquent, à transmettre cette part essentielle qu’est le monde invisible, monde où ce que nous avons vécu dans la hâte et l’urgence, de façon anecdotique, atteint sa plénitude et son véritable sens. L’intérêt de la lecture est de tenter de trouver dans une œuvre, chez un auteur, des perspectives nouvelles, de nous donner à voir ce qui se cache derrière un style, une vision, une atmosphère, une histoire. Avec Proust, les perspectives sont certes quasi infinies car il a écrit avec « La Recherche » une sorte d’évangile où il traite non seulement du monde mais de l’envers des choses,  ce qui est enfoui au plus profond du mystère de l’être. Ce n’est certes pas le monde tel qu’il est qui le sollicite, mais tel qu’il le recrée dans une réalité, la seule qui lui soit acceptable : la sienne. Avant Freud, du moins à la même époque que lui et sans qu’il le connaisse, Marcel Proust a eu l’intuition aiguë et étrangement prémonitoire de l’inconscient. D’autre part, juif agnostique, il rejoindra le religieux et la transcendance par le poétique, en quelque sorte une transcendance poétique, tant il est vrai qu’il n'aspire nullement à une quelconque reproduction de quoi que ce soit, mais à une équivalence, une équivalence qui fait de sa recherche une oeuvre absolue, une recréation du monde.

 

Alors que l’impressionnisme est fondamentalement existentiel, Proust se retranche de cet existentiel et soustrait au lieu d’ajouter afin d’atteindre l’essence des choses. En soustrayant, il vise une cible précise et s’y tient. Marcel Proust l’admettait volontiers : je ne sais pas regarder. Certes, il ne regardait pas vraiment ce qui était devant lui, il faisait davantage, il voyait, parce que voir, c'est  interpréter et édifier l'invisible au-delà du visible avec le secours de l'intelligence et de la sensibilité. Ainsi sa pensée avait-elle le pouvoir de recréer le monde à chaque instant grâce à son intuition cosmique. Incontestablement, le petit Marcel était un précurseur. N’est-ce pas l’un des pouvoirs de l’art de permettre à l’intemporel d’entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel, si bien que la vie est reçue comme sacrée et que les métaphores dont use l’écrivain sont-elles des transfigurations.

 

La musique, comme tous les arts d’ailleurs, lui était essentielle. Sa mère jouait joliment du piano et, adolescent, il assistait fréquemment à des concerts. Il faut reconnaître que son époque a vu en France une éclosion musicale d’une rare qualité avec des compositeurs comme Debussy, Saint-Saens, Massenet, Chausson, Satie, Ravel, César Franck et Fauré. De plus, Proust eut bientôt comme ami intime Reynaldo Hahn qui était pianiste, chanteur, compositeur, et sera un jour directeur de l’Opéra de Paris. Ce jeune prodige initia Marcel à la musique en véritable professionnel, aiguisant son goût et contribuant à former sa culture musicale. Selon lui,  la musique avait entre autre pouvoir celui de réveiller nos mémoires assoupies, d'ouvrir dans nos esprits une fenêtre sur l'inconnu. Parmi les morceaux que Proust affectionnait, il y a le « Cantique de Jean Racine » de Gabriel Fauré et le « quatuor en ut mineur opus 15 » qu’il fit jouer dans son appartement parisien parce que cette musique ne se contentait pas de l’inviter à une douce rêverie mais nourrissait son imagination. L’alliance du piano et du violon lui apparaissait comme la plus émouvante, celle qui plonge l’âme dans une forme de béatitude et éveille le cœur solitaire. César Franck fut également un musicien qu’il appréciait. Lorsqu’il découvre, lors d’un concert, le quatuor de César Franck, il invite le quatuor Poulet à venir l’interpréter Boulevard Haussmann. Il est probable  que César Franck et Fauré ont contribué à lui inspirer la fameuse petite phrase de Vinteuil qui se caractérise par une nostalgie poignante et une grande élévation spirituelle.

 
Pour Marcel, les mots devaient avoir cette même légèreté et le phrasé littéraire être à son tour  musical avec une succession de mouvements lents et suspendus. Il est certain que la musique de chambre était sa préférée bien qu’il ait été sensible à la musique wagnérienne, mais la française lui correspondait davantage, elle possédait cette fluidité qu’il s’efforçait lui-même d’employer dans son écriture. Proust a tenté avec succès de faire de « La Recherche » une œuvre qui englobe à la fois la face lumineuse et la face sombre de l’humain aux prises avec la réalité des choses. Les arts y tiennent une place d’autant plus essentielle qu’ils assurent, en quelque sorte, le salut de l’homme, qu’ils sont la voie royale qui mène à une élévation constante, une sorte de transgression spirituelle, et témoignent ainsi de la part intime du divin. Chaque artiste  ne se propose-t-il pas de recréer le monde selon sa subjectivité et l’impression n'appartient-elle pas à chacun de nous ? Si bien que l’impression balaye l’esprit d’observation puisque ce dernier est sans cesse abusé par le brouillard des identités et les illusions permanentes. D'autre part, la réalité n’est-elle pas constamment improbable ? Il ne s’agit pas seulement de se souvenir mais de saisir les choses dans une réalité orchestrée, à un moment précis du temps, tellement les choses autour de nous sont mutables. Un peintre a eu récemment cette jolie phrase : «  Peindre, c’est éliminer tout ce qui gêne la lumière. » Marcel Proust a agi de cette façon en se référant à sa lumière intérieure et aux variations perpétuelles occasionnées par le temps. Avec lui, nous sommes dans la concomitance des substances, un champ d’expérience qu’il scrute en tournant son regard vers l’intérieur, là où l’impression devient… empreinte. Y-a-t-il une cause, y-a-t-il une conséquence ? Voilà la question qu’il pose dans un roman qui est celui des paradoxes et qu’il rédige d’une écriture charnelle, foncièrement égocentrique, dans laquelle il infuse toute son âme. D’un style simple, merveilleusement fluide, d’une oralité poétique admirable, l’auteur joue de sa présence en étant toujours au plus près de ce qu’il écrit, sans jamais perdre de vue ce qui lui semble approcher  l'art absolu.

 

Il y eut également dans sa vie l’attrait pour la poésie et la présence d’une femme amie qui a beaucoup compté pour lui : Anna de Noailles. Marcel Proust a connu Anna dans les dernières années du XIXe siècle. L’écrivain avait remarqué la jeune poétesse à ses débuts alors que des extraits de ses poèmes étaient publiés dans les journaux avant leur édition en recueil. Par la suite, ils se rencontrèrent et s’apprécièrent, Proust ayant été invité chez les Brancovan à Amphion lors d’un de ses séjours auprès de sa mère à Evian, où elle faisait une cure. Les deux écrivains avaient en commun un état maladif, aussi leur relation sera-t-elle en partie développée dans leur correspondance et, dès 1931, leur dialogue épistolaire sera réuni par Robert Proust dans un volume qui faisait suite à celui déjà consacré à une correspondance générale chez Plon.

            

Descendante d’une famille de boyards roumains, son père était Grégoire Bibesco de Brancovan, expatrié, et sa mère une pianiste grecque Raluca Moussouros (connue en tant qu’artiste sous le nom de Rachel Musurus). Anna naîtra à Paris en 1876 et mourra également à Paris en 1933, à l’âge de 56 ans. La poésie, qu’elle commence à composer, s’attache à décrire un monde à la beauté tranquille, un pur ailleurs temporel. Elle créera plus tard le prix de la « Vie Heureuse » avec plusieurs de ses amies qui deviendra, en 1922, le prix Fémina. A l’âge de 19 ans, elle épouse le comte Mathieu de Noailles et côtoie la haute aristocratie française, tout en restant très fantasque. Elle fut la première femme commandeur de la Légion d’honneur, la première à être reçue à l’Académie royale de Belgique, Académie dans laquelle lui succéderont ses amis Colette et Jean Cocteau.

 

« Bien souvent, les moindres vers des Eblouissements me firent penser à des cyprès géants, à ces sophoras roses que l’art du jardinier japonais fait tenir, hauts de quelques centimètres, dans un godet de porcelaine de Hizen. » - lui écrit Marcel Proust dans l’une des missives de leur longue correspondance. Pour Marcel, Anna de Noailles eut le mérite immense d’être une fenêtre ouverte sur un monde dont il avait eu la révélation enfant mais qu’il ne pouvait plus voir, reclus désormais dans sa chambre, loin des réalités extérieures. Ainsi, grâce aux vers d’Anna, se réapproprie-t-il  ce concept d’enfance et une vision qui, désormais, se concentre dans sa seule pensée.  Il est probable, selon le professeur Luc Fraisse de l’Université de Strasbourg, que Marcel Proust ait découvert ou, du moins approfondi, sa théorie de la mémoire involontaire au contact de l’œuvre d’Anna, qui lui restituait ses impressions d’enfant dans le jardin du Pré Catelan de son oncle Jules Amiot à Illiers/Combray. Déjà dans Jean Santeuil, la vicomtesse de Réveillon empreinte certains de ses traits à la belle Anna qui, comme Proust, présentait dans son physique quelque chose d’oriental.

  

A la lecture de cette correspondance, on est surpris par les louanges excessives que Proust adresse à Anna et que certains critiques considèrent comme de la flagornerie. Aussi, dans un premier temps, ce dialogue littéraire les desservira-t-il dans la mesure où l’échange répondait mal à l’horizon d’attente de l’époque pour lequel la poésie d’Anna de Noailles, d’inspiration romantique, ne correspondait plus aux vers libres qui prenaient leur essor. Bien des raisons doivent néanmoins nous inviter à davantage de prudence, souligne le professeur Fraisse. Il semble, en effet, en y regardant de plus près que le romancier se soit montré sincère et que la poésie d’Anna sut le toucher. Tous deux se vouèrent réciproquement, et tout au long de leur vie, estime et admiration. L’intuition d’Anna lui permit de découvrir très tôt que Proust était un « rénovateur » du roman et elle fut la première à comparer ses longues phrases à des soies adorables (1905). En 1906, elle perçoit également que Marcel est un esprit organisateur. « Vous amplifiez le plus infime détail » - lui écrivait-elle. Pour Proust, les poèmes de la jeune femme étaient comme des miroirs où leurs deux sensibilités se contemplaient et se répondaient, Proust sachant faire «miroiter» les vers de la poétesse. Elle soulignait aussi que Proust avait des certitudes inébranlables et que son œuvre était construite comme un constant monologue intérieur. Entre eux, ce ne fut pas le babillage que quelques-uns se plaisaient à moquer, mais une véritable rencontre esthétique. Anna était aussi un écrivain de la mémoire involontaire. Sa poésie et ses romans sont peuplés de réminiscences, il y avait comme  un élixir de mémoire où ils se complaisaient ensemble.
 

Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,

La capucine, avec ses abeilles autour,

Regardez bien l’étang, les champs avant l’amour,

Car après l’on ne voit plus jamais rien du monde.

 

On comprend avec ces vers tirés des « Eblouissements », combien ce poème contient le principe latent de la composition de «Du côté de chez Swann». A travers le miroir qu’Anna tendait à Marcel, il devenait à son tour lecteur de lui-même. Si bien que les principaux fondements structurels de la Recherche doivent quelque chose à la poétesse et un nombre important d’épisodes du roman a pour embryon certains de ses thèmes favoris. Au début de La Recherche, il y a en effet les impressions qu’il a recueillies à Combray en tant qu’étape d’initiation au monde et à la nature et dont le symbolisme prend forme au contact de cette poésie si proche de sa sensibilité.

 

« Ce qui tombera de votre cerveau sera toujours précieux comme sera toujours fine l’odeur d’aubépine. Seulement cette sécurité n’était pas tranquillité parce que dans ces miracles certains que produisent suivant des lois instinctives, les esprits poétiques, il y a tout l’imprévu de la pensée et du sentiment, que c’est un secret chaque fois nouveau, une réalité individuelle qui n’apparaîtra pas une seconde fois à quoi ils nous initient, ce qui fait qu’une rose ressemble à une rose, mais qu’une poésie ne ressemble pas à une autre poésie. » - écrit Marcel à Anna.

 

Ainsi les vers d’Anna mettaient-ils en route une réflexion poétique sur le cheminement à entreprendre en soi à partir de ces évocations qui provoquaient entre eux une véritable interaction littéraire, insiste le professeur Luc Fraisse qui a consacré un long chapitre «Anna de Noailles ou la Recherche avant la Recherche » dans son passionnant ouvrage « La petite musique du style » (Classiques Garnier )

 

A maintes reprises, Marcel Proust n’a pas manqué de s’approprier le regard d’Anna, de contempler les choses transfigurées par la magie poétique et d’apprécier chez elle les fragilités des fleurs et des cœurs, la poétesse étant devenue, en quelque sorte, l’intermédiaire entre l’imaginaire et la réalité. A la suite de sa lecture des Eblouissements, il lui écrit à nouveau : « Mais l’identité des sentiments, où on se trouve quand on compose est une unité aussi. Et ainsi il y a dans ce volume tout un long poème qui ne se peut briser. Ou du moins dont les morceaux peuvent se briser, mais comme les « Adieux de Wotan », le prélude de  «Tristan», entendu autrefois à l’Orchestre Padeloup ou Colonne, ne pouvaient tout de même pas donner l’idée de l’œuvre  wagnérienne entière. (…) Disons que ce volume est pour une moitié  Tristan, pour l’autre  Parsifal. » - poursuit-il. Au regard de l’écrivain, Anna de Noailles était un phénomène d’hybridation et d’androgynie, soit le corps d’Iphigénie et le cœur de Virgile. « Vous êtes encore plus Siegfried qu’Yseult » - écrira Marcel en 1908, faisant de cette poétesse-amie une source d’inspiration.

 

 

 

Marcel Proust et les amitiés électives

Il y eut une autre femme écrivain dans la vie de Proust, bien qu’il soit plus difficile  de rapprocher Colette de Proust,  si ce n’est par la qualité de leur plume ; cependant ils s’admirèrent, s’aimèrent par ce qu’ils partageaient certaines  préférences électives et sélectives,  que tous deux furent très attachés à leur mère, qu’ils étaient contemporains et connurent la même actualité, enfin qu’ils eurent des thèmes semblables, ne serait-ce que l’amour, la jalousie, la guerre et surtout le goût des mots. Ils ne furent pas moins très différents. Colette avait le souci des choses et de la nature et elle appréciait infiniment la chair. Proust habita son corps dans la souffrance  (la maladie) et dans  son homosexualité difficile et complexe. Ce ne fut donc nullement un amoureux de la chair, contrairement à Colette qui l’a célébrée comme personne. L’a savourée et glorifiée.

 

Proust était né en 1871, Colette en 1873. Provinciale, celle-ci se plût à louer les simples charmes d’un environnement végétal, à jardiner auprès d’une mère qui avait la main verte et l’initia dès sa plus tendre enfance. Aussi Colette s’est-elle chargée d’évoquer les plantes, les parfums, la treille qui paraît sa maison, la délicatesse des pétales avec une incontestable volupté, alors que les descriptions de Proust peuvent paraître plus littéraires, moins réalistes. Le parfum des aubépines est d’une suavité évanescente qui n’est pas celle d’un sensuel mais d’un intellectuel qui tente de s’approprier une nature imaginaire. Proust vécut une grande partie de son existence enfermé, son monde était celui qu’il recréait continûment, d’autant que la nature était pleine de dangers pour l’asthmatique qu’il était, tandis que Colette avait la fibre paysanne avec son rude accent, ses mains qui communiaient en permanence avec la terre.

 

Proust fut aussi un homme de salon, alors que Colette l’était si peu et se moquait des snobs. Elle riait de la trop grande politesse de Proust, de son dandysme, elle qui ne cessa de narguer les bons usages et de jeter par-dessus bord  les conventions sociales. On sait qu’elle fût tour à tour vendeuse dans un magasin de produits de beauté, maquilleuse à ses heures, et surtout danseuse de cabaret, ce qui ne manquait pas de choquer la société d’alors. Il ne lui déplaisait pas d’afficher sa bisexualité avec provocation. Proust avait plus de réserve à ce sujet. On se rappelle qu’il vécut malaisément  son homosexualité parce qu’il savait blesser ses parents. Quand il présenta «Sodome et Gomorrhe» à Gaston Gallimard, il le fit après de longues explications qui ressemblaient à des excuses. Colette n’avait certes pas cette retenue.  Cela ne les empêcha pas de recevoir tous deux la Légion d’honneur en 1920 et de se congratuler à cette occasion.

 

C’est Louis de Robert, un proche de Marcel Proust qui, en 1912, amoureux de Colette, lui fit connaître son œuvre, ce dont elle le remercia bien qu’elle ne cédât  nullement à ses avances. Au point que Marcel tenta un moment d’être leur médiateur, sans succès. Colette disait qu’on ne se donne pas par pitié mais par inclination et elle n’en avait aucune pour Louis de Robert qui fit chou blanc. Par la suite, Proust adressa des extraits de «La Recherche» à Colette. Elle jugea aussitôt ces textes comme considérables, avouant que personne n’avait rédigé des pages semblables sur l’inversion. Elle sut très vite qu’il avait écrit ce qu’elle n’aurait jamais pu écrire et qu’il était un écrivain essentiel. A son tour, elle lui envoya ses ouvrages et Proust lui répondit ceci à la suite de la réception de « Mitsou ou comment l’esprit vient aux filles» en mai 1919. Ainsi un géant de la littérature s’adressait-il à l’une des grandes dames du siècle, ceci à l’aube d’un temps qui allait changer leur destin :

 

Madame,

J'ai un peu pleuré ce soir, pour la première fois depuis longtemps, et pourtant depuis quelque temps je suis accablé de chagrins, de souffrances et d'ennuis. Mais si j'ai pleuré, ce n'est pas de tout cela, c'est en lisant la lettre de Mitsou. Les deux lettres finales, c'est le chef-d'œuvre du livre (j'entends de « Mitsou » car je n'ai pas encore lu « En Camarades », j'ai de très mauvais yeux, je ne lis pas vite). Peut-être s'il fallait absolument pour vous montrer que je suis sincère dans mes éloges, vous dire que je ne me permettrais pas d'appeler une critique, appliquée à un Maître tel que vous, je trouverais que cette lettre de Mitsou si belle, est aussi un peu trop jolie, qu'il y a parmi tant de naturel admirable et profond, un rien de précieux. Certes quant au restaurant (au prodigieux restaurant - auquel je compare avec un peu d'humiliation mes inférieurs innombrables restaurants des Swann que vous ne connaissez pas encore et qui paraîtront peu à peu) (au restaurant qui me fait aussi penser avec un peu de mélancolie à ce dîner que nous devions faire ensemble et qui, comme rien dans ma vie depuis ce moment-là, et déjà longtemps auparavant -- ne s'est réalisé), le lieutenant bleu parle d'un joli vin qui sent le café et la violette, c'est tellement dans le caractère et le langage du lieutenant bleu. (À ce restaurant comme j'aime le sommelier, les dédains rêveurs etc...) Mais pour Mitsou il y a dans sa lettre des choses qui me sembleraient pas trop "jolies" si je n'avais trouvé dès le début (comme vous n'est-ce pas?) que Mitsou est beaucoup plus intelligente que le lieutenant bleu, qu'elle est admirable, que son mauvais goût momentané en matière d'ameublement n'a aucune importance (je voudrais que vous vissiez mes "bronzes", il est vrai que je les ai simplement conservés, non choisis), et que du reste ce progrès miraculeux de son style rapide comme la Grâce, répond exactement au titre: "Comment l'esprit  vient aux filles." (...)

Marcel Proust

 


Proust et Colette s’apprécièrent sur le plan de l’écriture et peut-être parce qu'ils se savaient différents des autres. Ensemble ils aimaient la belle langue, celle qui évoque et séduit. Selon eux, le mot était une chose vivante, colorée, une traduction picturale dira Colette. Cependant pour Colette, l’écriture n’était pas essentielle, contrairement à Proust. Elle aimait trop la vie pour s’immoler dans la littérature et faire d’elle le seul culte à célébrer. Elle entendait aussi célébrer la vie, n’était-elle pas une jouisseuse éperdue ! Entre écrire et vivre, elle opta pour la vie, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire beaucoup et fort bien jusqu’à sa mort. Dans son âge mûr, elle sera saisie à son tour par la permanence du souvenir, par le retour au pays d’enfance, celui des émerveillements. J’ai aimé ce qui se contemple, se vit, se respire, écrira-t-elle. Comme Proust, elle réhabilitera les émotions natives. Au final, l’un et l’autre, à travers l’écriture, auront eu le privilège de vivre plusieurs vies, de nous les offrir en partage, Colette donnant raison à Proust : écrire est une maladie qui n’est pas sans rémission.

 

Et, contrairement à lui, mort en 1922 qui ne pourra pas juger de la place qu’elle occupera dans les lettres françaises, cette dernière, qui ne mourra qu’en 1954, réalisera ce qu’elle avait déjà pressenti : que Marcel Proust était peut-être le plus grand écrivain du XXe siècle. Elle aimera alors à l'évoquer dans ses cahiers, à le décrire au Ritz lors de leur dernière rencontre en 1920, alors qu’il était déjà au bord du tombeau, et en tracera un portrait poignant à l’instant où la nuit se fait aurore. C’est peut-être le plus beau que l’on ait jamais tracé de lui :

 

«  Il était un jeune homme dans le même temps que j’étais une jeune femme et ce n’est pas dans ce temps-là que j’ai pu bien le connaître. Je rencontrais Marcel Proust chez Madame Arman de Caillavet, et je n’avais guère de goût pour sa très grande politesse, l’attention excessive qu’il vouait à ses interlocuteurs, surtout à ses interlocutrices, une attention qui marquait trop, entre elles et lui, la différence d’âges. C’est qu’il paraissait singulièrement jeune, plus jeune que tous les hommes, plus jeune que toutes les femmes. De grandes orbites bistrées et mélancoliques, un teint rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée.

Pendant de longues années, je cesse de le voir. On le dit déjà très malade. Et puis Louis de Robert, un jour, me donne « Du côté de chez Swann »… Quelle conquête ! Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux…Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on n’a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance. Que Louis de Robert sache aujourd’hui pourquoi il ne reçut pas de remerciement : je l’avais oublié, je n’écrivis qu’à Proust. Nous échangeâmes des lettres, mais je ne l’ai guère revu plus de deux fois pendant les dix dernières années de sa vie. La dernière fois, tout en lui annonçait, avec une sorte de hâte et d’ivresse, sa fin. Vers le milieu de la nuit, dans le hall du Ritz, désert à cette heure, il recevait quatre ou cinq amis. Une pelisse de loutre, ouverte, montrait son frac et son linge blanc, sa cravate de batiste à demi dénouée. Il ne cessait de parler avec effort, d’être gai. Il gardait sur sa tête – à cause du froid et s’en excusant – son chapeau haut-de-forme, posé en arrière, et la mèche de cheveux en éventail couvrait ses sourcils. Un uniforme de gala quotidien en somme, mais dérangé comme par un vent furieux qui, versant sur la nuque le chapeau, froissant le linge et les pans agités de la cravate, comblant d’une cendre noire les sillons de la joue, les cavités de l’orbite et la bouche haletante, eût pourchassé ce chancelant jeune homme, âgé de cinquante ans, jusque dans la mort. »


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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10 novembre 2020 2 10 /11 /novembre /2020 10:07
Marcel Proust, jeunesse et initiation

 

Né un an après le mariage de ses parents le 10 juillet 1871 sous le signe du Cancer, Marcel Proust tenait de sa mère, dont on sait qu’il sera très proche, son goût des arts, son amour des lettres et son respect des cultes. Aussi, tout enfant aimait-il à entrer  dans l’église d’Illiers, avec son frère Robert, pour déposer des gerbes de fleurs et, plus tard, les « Pèlerinages ruskiniens » l’inciteront  à visiter la plupart des églises normandes dont il fera des descriptions savantes et précises et qu’il défendra avec vigueur contre les mesures projetées en 1904 par le ministère Combes, car ces lieux lui apparaissaient comme le reliquaire de précieuses vérités. Il faut  donc relier ce qui sera plus tard le côté de chez Swann et le côté de Guermantes aux milieux sociaux si différents que furent pour l’écrivain le côté de chez Proust et le côté de chez Weil. Ces deux côtés hétérogènes ont nourri son imagination mais ne parvinrent à se rejoindre que dans l’œuvre d’art, dans ce temps retrouvé qui est une renaissance de la vie perdue.

Pour Marcel Proust, ce qui se passe dans la création artistique est autrement important et supérieur à ce qui arrive dans la vie courante. Ainsi le côté de chez Swann (qui dans la version première des brouillons est le côté de Méséglise) évoque-t-il son enfance rurale et familiale dans ses années de prime jeunesse où il se rendait à Illiers et où s'expriment les joies de la nature, les haies d'aubépines, les pommiers en fleurs, le Pont Vieux, l'eau de la Vivonne, les paysannes aux  joues rouges, le retour las et mouillé dans une harmonie de toute chose, alors que le côté de Guermantes symbolise la vie mondaine et parisienne de ses parents, les salons où il se plaira à être reçu, l’assise sociale, les joies un peu sèches de l’intelligence, les intrigues et, par voie de conséquence, la découverte du mal. On peut y deviner en sourdine une relation avec les deux versants des amours humaines : le penchant naturel vers les jeunes filles de Méséglise, souvent effrontées et vicieuses, et l’autre, le côté ambigu de chez les Guermantes où évoluent Charlus, Saint-Loup et quelques autres et dont la contamination est perceptible dans toute l’œuvre, layons qui s’entremêlent et, parfois, sont volontairement brouillés tant la fatalité qui conduit l’auteur d’un bord à l’autre ne cesse d’être pour lui un sujet de méditation douloureuse.

« C’est sur le côté de Méséglise que j’ai remarqué les rayons d’or du soleil couchant qui passaient entre moi et mon père et qu’il traversait avec sa canne, que j’ai remarqué l’ombre ronde que font les pommiers sur un champ ensoleillé, c’est du côté de Guermantes que j’ai vu dans  les bois où nous nous reposions le soleil tourner lentement autour des arbres et la lune blanche, comme une nuée passer en plein après-midi. C’est du côté de Méséglise que j’ai appris qu’il suffit pour faire naître notre amour dans notre cœur qu’une femme ait fixé son regard sur nous et que nous ayons senti qu’elle pouvait nous appartenir ; mais c’est sur le côté de Guermantes que j’ai appris qu’il suffit quelquefois pour faire naître notre amour qu’une femme ait détourné son regard de nous et que nous ayons senti qu’elle ne pourrait pas nous appartenir » - lit-on dans la version ancienne de La Recherche, celle des premiers Cahiers.

 

Ce qui attache le plus l’écrivain au côté de chez Weil est sans aucun doute l’amour qu’il voue à sa mère, son  besoin d’être  couvé par elle, mis à l’abri par le luxe et l’argent, mais au fond de lui-même, dans les vibrations les plus intimes de son être, c’est le côté de chez Proust, le parfum des aubépines, le jardin mouillé par la pluie de son oncle Amiot qui laisseront l’empreinte la plus vraie et la plus persistante, entre autre celle de la cloche qui tinte lorsque M. Swann venait rendre visite à ses parents et dont le bruit ferrugineux résonne encore après que la dernière phrase du Temps retrouvé ait été écrite.

Proust, il est vrai, attachait beaucoup d’importance à l’hérédité ; il nous peindra un certain Bloch lourdement marqué par son ascendance juive et la famille des Guermantes, dans ses innombrables ramifications, portera l’empreinte de l’atavisme, si bien que lorsque le conteur apprend à la fin d’« Albertine disparue » que son ami  Saint-Loup, comme son oncle le baron de Charlus, fait partie de Sodome, il écrit :

« C’est ainsi que le duc de Guermantes, qui n’avait aucunement ces goûts, avait la même manière nerveuse que Monsieur de Charlus de tourner son poignet, comme s’il crispait autour de celui-ci une manchette de dentelle, et aussi dans la voix des intonations pointues et affectées, toutes manières auxquelles chez Monsieur de Charlus on eut été tenté de donner une autre signification, auxquelles il en avait donné une autre lui-même, l’individu exprimant des particularités à l’aide de traits personnels et ataviques qui ne sont peut-être d’ailleurs que des particularités anciennes fixées dans le geste et dans la voix. »

 

Proust fit des études normales au lycée Condorcet où les lettres étaient à l’honneur. Sous les ombrages de la cour, les adolescents férus de style se retrouvaient pour discourir. Ils  avaient  noms : Robert de Flers, Fernand Gregh, Jacques Bizet, Robert Dreyfus qui restèrent, pour la plupart, des amis fidèles. Que lisaient-ils ? Les écrivains considérés alors comme modernes : Barrès, Anatole France, Maeterlinck. Marcel, initié en cela par sa mère et sa grand-mère, vouait également une prédilection aux classiques : Saint-Simon, Chateaubriand dont le style le fascinait, Vigny pour l’ampleur de ses vers, Madame de Sévigné, autre grande styliste, Musset pour la justesse de ses analyses, George Sand, La Bruyère et Flaubert. Par ailleurs, il était grand lecteur des "Mille et une Nuits" et, en traduction, de Dickens, George Eliot et Stevenson. Mais ces admirations ne l’aveuglaient pas. «  Moi, c’était autre chose que j’avais à écrire. (…) Ce serait un livre aussi long que les Mille et Une Nuits peut-être mais tout autre. Sans doute, quand on est amoureux d’une œuvre, on voudrait faire quelque chose de tout pareil, mais il faut sacrifier son amour du moment, ne pas penser au goût mais à une vérité qui ne nous demande pas nos préférences et vous défend d’y songer. »

Par la précocité de son esprit, il étonnait déjà ses camarades. Par contre, son humilité excessive les surprenait, de même que son insatiable besoin d’affection. L’un de leurs professeurs, Maxime Gaucher, ayant décelé le talent du jeune homme, acceptait de lire les écrits qu’il commençait de rédiger avec une acuité d’esprit et une sûreté de style qui laissaient présager, à un juge éclairé, l’écrivain qu’il deviendrait. Chez Proust, au point de départ, l’intelligence se fond avec la recherche des jouissances. Parlant de Proust enfant, Paul Desjardins lui applique l’expression de « quêteur de délices ». Hédoniste, il se jette avec avidité sur les plaisirs d’où qu’ils viennent et, plus particulièrement, sur les plaisirs intellectuels car il veut connaître toutes les formes de satisfaction de l’esprit, qu’elles soient raisonnées ou intuitives. En 1888, les cours du philosophe Darlu, « grand éveilleur d’esprit », inciteront Marcel à incorporer au roman un domaine jusqu’alors réservé aux philosophes. Il est significatif que ce maître, qu’il a beaucoup admiré, soit un dogmatique, c’est-à-dire quelqu’un qui croyait à la métaphysique et, par voie de conséquence, à la morale et  basait son enseignement sur une extrême rigueur de la pensée. Cette leçon ne fut pas perdue et l’élève Proust sut, dans son travail ultérieur, appliquer cette méthode. S’il lui arriva maintes fois de céder à la faiblesse et d’accepter, dans sa vie privée, maintes concessions, il ne consentit jamais, dès qu’il s’est agi de son œuvre, d’avancer une chose qu’il ne pensait pas. Il n’a jamais écrit que pour dire la vérité, la sienne. Incroyant vis-à-vis de ce qu’il y a de révélé dans la religion, il n’était pas pour autant un sceptique et La Recherche, dans sa quête de l’essentiel et parfois de l’obscur, est une œuvre de foi. Aussi, lorsqu’en 1914, il reçoit une lettre de Jacques Rivière, l’un des hommes qui l’avait le mieux compris, il s’écrie : « Enfin je trouve un lecteur qui devine que mon livre est un ouvrage dogmatique ! » Quant à la notion de bonheur, qu’il faut distinguer du plaisir et donc de l’hédonisme, il est chez l’auteur impossible à atteindre  aussi bien dans l’amitié que dans l’amour. S’il est parfois accessible, ce n’est que dans le laborieux travail du créateur : « Tout compte fait, il n’y a que l’inexprimable, que ce que l’on ne croyait pas réussir à faire entrer dans un livre qui y reste. C’est quelque chose de vague et d’obsédant comme le souvenir. C’est une atmosphère … Seulement ce n’est pas dans les mots, ce n’est pas exprimé, c’est tout entre les mots comme la brume d’un matin à Chantilly » - écrivait-il à une correspondante.

 

Le jeune Proust avait montré, dès son adolescence, un goût prononcé pour le monde qui allait jusqu’à la gourmandise, comme si le monde était une sorte de drogue qui nourrissait sa curiosité et son désir de côtoyer des gens brillants et souvent étonnants. Lui-même l’était à cette époque du cattleya à la boutonnière, lorsqu’il fréquentait les salons et, dans un premier temps, ceux qu’Abel Hermant nommait avec un brin d’irrévérence « les salons des banquières ». En effet, la carrière mondaine de Marcel débuta dans celui de Madame Halevy, épouse du banquier Straus et amie de sa mère, et de Madame Armand de Caillavet, maîtresse d’Anatole France, dont la fille devait épouser André Maurois, salons où ne venaient jamais, pour les raisons que l’on devine, les gens du faubourg Saint-Germain, désignés par l’auteur sous le nom des Guermantes : les Montesquiou, Chevigné, Greffulhe. Il fallut plusieurs années de patience et d’intrigue pour que Robert de Montesquiou accepte de présenter le petit Marcel à son amie la comtesse de Chevigné, puis à sa cousine la comtesse Greffulhe, née Caraman-Chimay. C’est dire qu’il y avait dans le monde un itinéraire à emprunter, des règles à respecter, beaucoup de concessions à faire, tout autant d’humiliations à subir, pour parvenir au sommet convoité et quasi mythique de cette société du noble faubourg.

 

Bien qu’il fût attiré par le monde, Proust, dès le début, était sans illusion et le regard, qu’il jeta sur lui, prouve qu’il ne fut pas dupe et détecta avec perspicacité les failles de ces personnages séduisants. Le monde était en quelque sorte pour lui ce qu’un laboratoire est pour le chimiste : il y faisait des expériences, il y recevait des révélations, il y vivait dans un état d’initiation permanent. Mais dans ce monde, où la plupart des êtres qu’il croisait se dévoilaient, lui s’avançait masqué. En apparence, les quatre ou cinq années qui suivirent son service militaire semblent avoir été des années perdues. Or Proust ne faisait rien de moins que d’engranger sa moisson, d’emplir sa mémoire d’impressions et d’images. Certes, son roman n’a pas manqué de contribuer à la notion d’un homme mondain, oisif, arriviste, dénué de volonté, ayant gaspillé ses années de jeunesse car, avec lui, rien n’est simple : s’il a été long à trouver la tonalité définitive de Sa Recherche, à en concevoir l’architecture, il n’a pas cessé, dès l’âge de vingt ans, où il rédigea de petits articles pour la revue Le Banquet, jouet littéraire que Madame Straus avait offert à son fils Jacques Bizet et à son neveu Daniel Halévy, de faire ses gammes et quelles gammes !

 

Ce seront ensuite « Les Plaisirs et les Jours », portraits, confidences, contes de tournure précieuse, où se décèle à la pertinence d’un détail, au détour d’une description, au phrasé  long et poétique, le Proust à venir. D’autant que se dégage une morale « que le monde nous éloigne de la vertu et du bonheur par la qualité défectueuse de ses aspirations. » Puis vinrent les milliers de pages d’une première version de  La Recherche  que l’éditeur Bernard de Fallois  retrouva dans une malle en 1952 et qu’avec une piété et une intelligences remarquables il publia sous les titres de « Jean Santeuil » et « Contre Sainte-Beuve », pages écrites dans l’urgence, selon l’humeur et l’inspiration, et qui ne furent jamais relues. On y découvre une version impressionniste d’un roman à l’état de gestation, d’où le génie jaillit des profondeurs comme une eau que l’on n’a pas encore pris le temps de canaliser. Ce sont enfin ses « Pastiches » et ses « Chroniques » dans Le Figaro, les traductions de Ruskin et  les « Pèlerinages ruskiniens ». Comme à Illiers, au temps de sa petite enfance, il avait fait provision d’images naturelles, à Paris il s’initiait à toutes les formes d’art, entre autre à la musique grâce à l’amitié de Reynaldo Hahn qui l’incita à découvrir des contemporains encore presque inconnus, tels que Fauré et César Franck. Sur une harmonieuse compréhension de caractère et une tendre complicité, Reynaldo et Marcel furent, le temps d’un séjour chez Madeleine Lemaire et d’un voyage en Bretagne, des compagnons inséparables. La force de cette relation leur permit ensuite de conserver l’un pour l’autre, une fois la fièvre retombée, une amitié indéfectible. Cet amour fut probablement pour Proust le plus sincère et le plus profond, peut-être celui qui lui laissa au cœur une blessure secrète. Quant au monde, il comptait pour lui, disait Lucien Daudet « à la manière dont les fleurs comptent pour un botaniste, pas à la manière dont elles comptent pour le monsieur qui achète le bouquet ». En cultivant Montesquiou, n’est-ce pas le baron de Charlus qu’il se préparait à faire éclore, ainsi qu’une plante rare ; en observant dans les salons les personnes qui l’entouraient, déjà il faisait croître une madame Verdurin, un monsieur Brichot, une Odette Swann, un Bloch.

Le désir d’écrire ne manquait pas de le tenailler, mais il s’y adonnait en amateur, sans s’obliger à la contrainte. Ses amis, que frappait la pénétration de son intelligence, se désolaient qu’il ne travaillât pas davantage. « Comment faites-vous monsieur Anatole France » - demandait le jeune Marcel, « pour savoir autant de choses ? »

« C’est simple, mon cher Marcel » - répliquait celui-ci - « à votre âge je n’étais pas joli comme vous, je ne plaisais guère, je n’allais pas dans le monde, je restais chez moi à lire, à lire sans relâche. »

Proust, quant à lui, ne se contentait pas de lire, il observait de façon clinique le monde qui  l’entourait. Il n’était pas fils de médecin pour rien - au point qu’il a restitué dans La Recherche des conversations entières avec une précision, une justesse de ton stupéfiantes. Il est vrai aussi que le romancier ne se départît jamais de son ironie et sut donner à chacun de ses personnages l’intonation qu’il convient. Il les a tant regardés vivre, il en a fait une analyse si subtile  que la composition littéraire qui, ensuite, leur conférera une dimension planétaire, est admirablement dosée. C’est la raison pour laquelle il confiait à une lectrice anglaise : « Vous avez été déçue de voir Swann devenir moins sympathique et même ridicule, je vous assure que cela m’a fait aussi beaucoup de peine de le transformer ainsi. Mais je ne suis pas libre d’aller contre la vérité et de violer les lois des caractères … L’art est un perpétuel sacrifice du sentiment à la vérité. » Cette exigence à restituer la vie prise sur le vif, telle qu’elle est et telle qu’elle agit sur le psychisme de chacun, nous prouve, si besoin était, qu’aucune faiblesse sentimentale n’a amoindri son jugement et que son discernement ne fut jamais pris à défaut.

 

Dans sa dédicace à Jacques de Lacretelle, il commence ainsi : « Il n’y a pas de clés pour les personnages de ce livre, pour l’église de Combray, ma mémoire m’a prêté comme modèle beaucoup d’églises. » Et c’est vrai ! Proust faisait ce que l’on appelle des amalgames. Il se refusait à peindre des portraits criants de vérité. Le romancier visait plus haut. Il s’en est d’ailleurs expliqué : « C’est la déchéance des livres, de devenir, si spontanément qu’ils aient été conçus, des romans à clés après coup. » Dans une lettre au prince Antoine Bibesco, il précise : « Je crois que ce n’est guère qu’aux souvenirs involontaires que l’artiste devrait demander la matière première de son œuvre. D’abord précisément parce qu’ils sont involontaires, qu’ils se forment d’eux-mêmes, attirés par la ressemblance d’une minute identique. Ils ont seuls une griffe d’authenticité. Puis ils nous rapportent les choses dans un dosage exact de mémoire et d’oubli. Et enfin, comme ils nous font goûter la même sensation dans une circonstance tout autre, ils la libèrent de toute contingence, ils nous donnent l’essence extratemporelle. »

Voilà une des meilleures analyses que Proust nous ait donnée de son œuvre. Et cela explique la combinaison qui l’autorisa à  fondre plusieurs personnages en un seul. Cette quête d’images et de souvenirs épars, qu’il recueillait dans les ténèbres de sa chambre, lui permit d’atteindre une réalité plus intime. Cette méthode sera reprise par de nombreux romanciers et nous verrons Mauriac substituer Malaga et ses pins à Combray et ses aubépines, si bien qu’il ne faut surtout pas croire que Proust ait rédigé ses mémoires ou écrit son autobiographie, si le narrateur lui ressemble comme un frère, les éléments imaginés ou arrangés suffisent à justifier qu’il a bien fait, avec La Recherche, œuvre de romancier. Déjà il nous prévenait dans les pages de Jean Santeuil : « Puis-je appeler ce livre un roman ? C’est moins peut-être et bien plus, l’essence même de ma vie recueillie sans y rien mêler, dans ces heures de déchirure, où elle découle. Ce livre n’a jamais été fait, il a été récolté. » Tant il apparaît que ce n’est pas seulement à une mémorisation quelconque que l’on se réfère mais à une recouvrance de l’émotion. Cette recouvrance ou ressouvenance  a une connotation plus sensible, me semble-t-il, plus proche de ce que voulait exprimer Proust, car on y vivifie le cœur davantage que l’esprit. Dans La Recherche, l'écrivain quitte le mode de l’improvisation qui faisait de Jean Santeuil une suite un peu brouillonne d’impressions et de sentiments, pour aller vers une construction élaborée, longuement méditée, minutieusement agencée dans un ordre synthétique, passant ainsi d’une quête anxieuse à une quête aboutie.

 

Quant au rêve de Venise, il  fut longtemps l’un de ceux qui a hanté l’imagination du jeune homme. Pour des raisons diverses, qu’il est facile de comprendre, puisque Venise est en elle-même une quintessence de l’art, que ce soit celui de l’architecture, de la sculpture, de la fresque, de la mosaïque, de la peinture, de la littérature, de la musique,  ville qui a fait dire à Jean d’Ormesson qu’elle est « le rêve le plus réussi de toute l’histoire des hommes ». Ce rêve fut celui de Marcel comme de tant d’autres, artistes ou non, chacun aspirant à contempler cette accumulation de splendeurs qui invite à des sauts permanents dans le temps et  se confond à un mirage qui aurait su tenir ses promesses. Marcel ne disait-il pas lui-même : « Quand je suis allé à Venise, cela me paraissait incroyable et si simple que mon rêve fût devenu mon adresse. » Ainsi Proust se coule-t-il  dans une longue lignée de célébrants pour lesquels La Sérénissime est une source d’inspiration inépuisable. On sait que son voyage à Venise en avril-mai 1900  fut envisagé après les pèlerinages ruskiniens qui lui avaient fait découvrir l’esthétique du philosophe anglais, sorte de médiateur entre l’art et l’homme et dont il se consacrait à traduire « La Bible d’Amiens », ne serait-ce que parce qu’il partageait avec le britannique une égale exaltation pour le rôle capital et la nécessité sociale du poète et la même conscience douloureuse du temps. Accompagné de sa mère, il descendit non au Danieli mais à l’hôtel de l’Europe devenu, depuis lors, le siège de la Biennale où une photo nous le montre dans un fauteuil d’osier sur le balcon de l’hôtel qui ouvrait sur le Grand Canal.

Ainsi, Ruskin fut-il le maître qui lui a appris à voir et, mieux encore, à décrire, celui qui l’a aidé à tracer sa voie. Il note d’ailleurs à ce sujet : « Il n’y a pas de meilleure manière d’arriver à prendre conscience de ce qu’on sent soi-même que d’essayer de recréer en soi ce qu’a senti un maître. Dans cet effort profond, c’est notre pensée que nous mettons avec la sienne, au jour. » Ruskin était né, comme Proust, dans une famille bourgeoise et avait reçu une éducation littéraire raffinée. Marcel avait été frappé, dès le début de son intimité avec son œuvre, par deux phrases sublimes que Ruskin avait écrites en les attribuant à Dieu, sous la forme de deux commandements essentiels : « Travaillez pendant que vous avez encore le lumière » et « Soyez miséricordieux pendant que vous avez encore la miséricorde ». Proust confiait à ses proches que ces phrases devraient être chaque jour devant notre esprit. Ruskin nous apparaît  comme son révélateur, son intercesseur, un peu à la façon dont Arthur Rimbaud le fut spirituellement pour Paul Claudel. Grâce à cet auteur anglais, il apprit à cerner la réalité de belles métaphores, à donner aux éléments esthétiques une place essentielle. Néanmoins, ni les traductions de Ruskin, ni les travaux qu’il avait fait jusqu’alors, ne constituaient une œuvre suffisante pour apaiser sa conscience inquiète de trahir, à la fois, ses dons d’écrivain et la confiance de sa mère en son talent. Déjà avec Jean Santeuil, œuvre inachevée écrite sous la dictée d’une sensibilité débridée, il avait préparé les fondations de cet ouvrage qui, espérait-il, s’élèverait tel une cathédrale dans le patrimoine littéraire de notre civilisation. La mort de son père en 1903, celle de sa mère en 1905 vont mettre un terme à une adolescence prolongée bien au-delà de l’âge habituel. Proust a alors trente-cinq ans. La mort de sa mère, si chèrement aimée, l’exile à jamais de la patrie enfantine. Le moment est donc venu de la recréer, de la réanimer. Pour ce faire, Proust possédait toutes les aptitudes, aussi bien  la rigueur scientifique de son père que l’intuition inventive de sa mère. D’autre part, il avait  acquis un style, s’était initié à toutes les formes de l’art, observé mieux que personne les gens qu’il côtoyait, enregistré une foule d’impressions que sa mémoire phénoménale lui permettait de restituer dans les moindres détails. « On a frappé à toutes les portes » – écrivait-il – « qui ne donnent sur rien et la seule par où l’on peut entrer et qu’on aurait cherchée en vain pendant cent ans, on y heurte sans le savoir et elle s’ouvre. »

 

Philippe Kolb date de janvier 1908 le début véritable de La Recherche, ce qui est une date symbolique, car il ne faut pas oublier que Proust avait déjà entrepris ce qui devait être son art poétique, une thèse qu’il se proposait d’opposer à Sainte-Beuve dont il ne partageait pas le sentiment que l’œuvre d’un artiste n’est jamais que la résonance de son être et, qu’en fouillant dans sa vie, on saisit mieux la substance de son art. Pour Proust, l’homme extérieur, dans son quotidien, est étranger ou du moins différent de celui qui, soudain, s’éveille à son génie et traduit dans une œuvre, ainsi qu’en une célébration capitale, ce que lui a révélé, en d’éblouissants éclairs, cette plongée au plus profond de lui-même. C’est la raison pour laquelle il dit qu’un poète ou un écrivain ont « un ciel en plus ». Ainsi, l’existence que mène chacun d’eux  avec ses vices et ses vertus ne peut être rapprochée de l’inspiration qui va les transformer, les mettre à l’écoute soudaine de l’essence des choses et en faire, sans qu’ils sachent comment, des sortes de voyants.

Les sept cahiers rédigés de 1907 à 1909 – leur narration se chevauche avec le début de La Recherche – sont en quelque sorte la passerelle qui permet à Proust d’embarquer dans ce grand roman dont la gestation fut si longue et incertaine. Ces cahiers abandonnés, recueillis eux aussi par Bernard de Fallois, seront publiés sous le titre de Contre Sainte-Beuve  afin de rester fidèle au canevas initial et un peu lâche de l’auteur. A la fin de 1906, Marcel quitte l’appartement de ses  parents où les souvenirs sont trop obsédants pour s’installer 102 boulevard Haussmann dans celui de son grand-oncle Weil. Sa chambre, qu’il fera tapisser de liège afin d’amortir les bruits extérieurs, close d’épais rideaux, va devenir sa cellule, celle où à l’âge de 36 ans il entre enfin en littérature. « L’art s’accomplit dans le silence » écrivait-il.

Si quelques amarres, surtout celles de l’amitié, relient encore l’arche au rivage, la vie de Proust n’est déjà plus que celle de son œuvre, de son imaginaire. Ainsi qu’il l’affirmait lui-même : « La vraie vie, la vie découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » C’est grâce à elle qu’il va tenter de transfigurer l’homme dans sa totalité, sans rien omettre de ses tares et de ses ridicules. Il n’y a pas de morale dans l’art, plaidait-il car l’art est plus que la vie, il est la vie revisitée par une autre forme de temps, le temps de la mémoire spontanée. En cela, il passait outre à la morale de Ruskin et faisait preuve d’une remarquable lucidité. Ce qui lui importait, c’était de dire l’homme dans son intégralité, si bien qu’en quelque sorte son réalisme a été plus grand que celui de Ruskin, curieux paradoxe ! Celui-ci l’avait initié à toute une part du monde qu’il ignorait, il l’avait éveillé à l’intelligence du Moyen-Âge qu’il connaissait peu, mais Ruskin devait être dépassé : « Oui, mon amour pour Ruskin dure.  Seulement quelquefois,  rien ne le refroidit comme de lire Ruskin » - disait-il. Proust venait de tuer le maître. Il allait commencer d’exister.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Marcel Proust à Venise

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30 octobre 2020 5 30 /10 /octobre /2020 09:24
Proust et Cabourg de Jean-Paul Henriet

Il faut avoir été maire de Cabourg durant deux mandats et y demeurer depuis de longues années pour évoquer cette station balnéaire normande avec autant de véracité et de précision. Aucun détail de cette charmante ville côtière n’échappe au regard perspicace de Jean-Paul Henriet. De même, il faut connaître la vie et l’œuvre de Marcel Proust pour en surprendre les éléments les plus infimes et parfois les plus inattendus et évoquer de façon aussi pénétrante les séjours successifs et prolongés que fit l’écrivain sur le littoral normand où la campagne et l’arrière-pays recèlent autant de merveilles naturelles que de chefs-d’œuvre humains. Le temps s’est chargé de sculpter les rives et d’édifier ici et là quelques-uns des plus beaux spécimens architecturaux français.

 

Il est probable que ceux qui se procureront ce bel ouvrage publié par Gallimard, l'éditeur de Proust, auront envie de faire leurs bagages et de venir goûter l’atmosphère très particulière et envoûtante du Grand-Hôtel, ne serait-ce que pour un apéritif ou un thé, où vous saisit le sentiment  que Marcel vient de  le quitter, que le passé a oublié de laisser place au présent, où les évocations d’hier sont proches des réalités d’aujourd’hui. Oui, presque tout est en place ; si peu de choses ont changé : la plage, la digue, les couchers de soleil, les ciels voilés, les phrasés de la mer, vous les avez déjà admirés, contemplés, écoutés dans les descriptions que Proust ne se lasse pas de faire dans la Recherche, prêtant à ses longues phrases le mouvement souple et ample des vagues. C’est d’ailleurs ce que l’écrivain aspirait à réaliser à l’intention de ses lecteurs : que ceux-ci  puissent entrer en intimité avec ce qu’il leur proposait de connaître et d’apprécier. Les séjours qu’il fit à Cabourg de 1908 à 1914, il les a magnifiés dans ses pages en caressant la réalité de façon qu’elle se garde d’être une fiction mais, davantage et en quelque sorte, une optique ou, mieux, une révélation partagée. La ville de Cabourg n’est certes pas inconnue des proustiens et comment le serait-elle puisqu’ils ont, avec Proust, longuement séjournés à Balbec ? Deux livres avaient déjà évoqué la station : celui de Christian Pechenard « Proust à Cabourg » que j’avais beaucoup aimé et celui, délicieux, de « Marcel Proust – du côté de Cabourg » de Dominique Bussillet. L’originalité de Jean-Paul Henriet est de nous offrir une galerie de photos inédites qu’en collectionneur avisé et passionné il a su acquérir au fil du temps, si bien  que l’on parcourt ce livre comme un album de famille avec des êtres qui prennent traits sous nos yeux, des villas, des lieux qui se concrétisent soudain et nous font entrer dans l’intimité de l’homme Proust.

 

Si bien, qu'à la suite de cette lecture, quels sont celles et ceux qui ne se plairaient à flâner dans les lieux que l’écrivain a parcourus, les sentes où il a respiré l’air vivifiant de la mer et des plantes océanes, à deviner, derrière l'éventail de leurs jardins, les maisons où il était reçu par ses amis, parce que devenir l’intime de Proust, c’est devenir celui d’une œuvre incomparable, l’une des plus belles de la littérature française. Par ailleurs, nous réalisons que Marcel Proust n’appartient pas à un temps, son temps, mais à tous les temps puisqu’il les descend et les remonte à volonté et nous propose d’agir de même.

 

Lui, le grand malade qui fut l’hôte de la réalité par la souffrance, n’est-ce pas le regard qu’il posait sur les êtres et les choses qui lui  a  procuré  la clé des vérités humaines et des mystères de la nature et du monde ? Le livre de Jean-Paul Henriet sera désormais présent dans votre bibliothèque, en bonne  place parmi ceux que vous aimez feuilleter à tout moment, afin de vous assurer que cette oeuvre s’ancre d’autant mieux dans le quotidien qu’elle le transpose et le prolonge.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Jean-Paul Henriet photographié devant le Grand-Hôtel.

Jean-Paul Henriet photographié devant le Grand-Hôtel.

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Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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