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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 09:46
Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern

Il semble que la littérature féminine ait actuellement le vent en poupe, ce qui nous vaut deux biographies sorties récemment en librairie et ayant trait à des femmes dont les oeuvres ont inspiré des films et ont été des succès retentissants autant sur papier que sur pellicule. Pour l'une, ce fut "Une ferme en Afrique", pour l'autre "Rebecca". En effet, Tatiana de Rosnay vient de publier un "Manderley for ever" qui retrace le parcours de vie et d'écriture de Daphné du Maurier et Dominique de Saint Pern un "Baronne Blixen", 1885 - 1962, l'écrivaine danoise bien connue que je viens d'achever et dont je vais vous entretenir avec l'enthousiasme qui fut le mien à sa lecture. D'autre part un film est en préparation sur la vie de Pearl Buck avec Juliette Binoche dans le rôle titre. 

 

Dominique de Saint Pern, journaliste et auteur de « L’extravagante Dorothy Parker » et de « Les amants du soleil noir », aime à l’évidence les personnalités en rupture de ban avec la société et il est vrai que Karen Blixen a mené une existence singulière, partagée entre l’Afrique où elle jouissait d’une liberté qui entendait se libérer de tous les codes, et le Danemark où elle devint, dans la seconde moitié de son existence, une femme de lettres reconnue et redoutée, manquant de peu le prix Nobel. Avec cette biographie romancée, Dominique de Saint Pern nous retrace un destin vécu à coups de sabre, constamment contrarié dans son tracé et subi dans un incontestable inconfort de santé, puisque peu de temps après son mariage avec le baron Bror Blixen, Karen devait hériter de la syphilis, mal qu’elle trainera sa vie durant et contre lequel elle luttera avec l’incroyable énergie qui la caractérisait. « Vous ne pensez pas que je vais me plaindre ! » - assurait-elle. Et elle ne se plaignit pas malgré les douleurs, les opérations, les traitements de cheval dont elle fut accablée au fil des années, sa maladie se rappelant à elle sans relâche et jusqu’à son dernier souffle.

 

Qui était Karen Blixen, cette aristocrate danoise qui semblait être née pour une vie  convenue dans un milieu privilégié et une suite de belles demeures et de mondanités, milieu figé dans les exquises manières du passé et les rites des riches oisifs, et ne cessera néanmoins, et contre toute attente, d’être une aventurière au propre et au figuré, menant deux existences assez distinctes l’une de l’autre : la première au cœur de l’Afrique auprès des Kikuyus et l’autre dans sa résidence maritime de Rungstedlund où elle devint, lors de cette seconde partie de sa vie, un écrivain démiurge, mondialement célébré et lu ?

 

En effet, la baronne et son époux, qui lui avait donné son titre en même temps que la syphilis, avaient acheté une ferme près de Nairobi, au Kenya, avec l’argent de la famille de Karen, les Westenholz, ces vieilles corneilles selon elle. Ils s’y installèrent dans un environnement grandiose afin d’y cultiver le café. L’aristocratie anglaise y avait déjà ses habitudes et une gentry élégante se recevait dans des domaines où le champagne et les vins fins coulaient à flot et où les hommes de plaisaient à afficher leurs conquêtes et leurs trophées de chasse.

 

Dès les premières pages, nous sommes à Mbogani, au pied du Ngong, là où sera enterré Denys Finch Hatton, l’homme des safaris, la meilleure gâchette d’Afrique ; oui, nous sommes dans cette ferme africaine dont «  l’élégante véranda court le long de la façade offerte au levant ». Car Dominique de Saint Pern débute son roman au moment du tournage de « Out of Africa » et auprès de Meryl Streep chargée d’interpréter le personnage de cette romancière et conteuse qui sut envoûter successivement les Kikuyus et ses lecteurs. Karen était une magicienne, assez proche de l’héroïne des « Mille et une Nuits », conteuse hors pair qui ensorcelait ses auditeurs et ne cessa jamais d’être complexe, frivole et extravagante. Elle fut également une chasseresse au cuir endurci par les épreuves, ne se dérobant jamais face à l’obstacle et osant même braver les lions. Karen, divorcée de Bror, ce mari insouciant et futile qui se plaisait davantage dans les pubs et le lit des femmes qu’à gérer sa plantation de café, aimait alors Denys Finch Hatton, cocktail explosif d’érudition raffinée et d’instinct sauvage parfaitement aiguisé, qui lui faisait écouter Mozart, Haendel et Stravinsky sur son gramophone et portait aux nues sa liberté de fouler les terres sauvages et de voler à bord de son biplan jaune citron où il improvisait des loopings qui paniquaient Karen au début de leur liaison. Denys, qui n’acceptait aucune attaches, quelles qu’elles soient, n’épousait pas, disparaissait plusieurs mois d’affilé et trouvera la mort à bord de son avion peu de temps avant que Karen, ruinée par sa plantation, ne regagne le Danemark, abandonnant ses chers Kikuyus et un pays qui l’avait marquée d’une empreinte indélébile. Cette première partie du livre est fascinante et évoquée dans un style lyrique qu'illustrent des descriptions d’une réelle poésie ; on y devine une Karen heureuse, amoureuse, dans un cadre qu’elle a agencé avec goût, autant celui des fleurs et des parterres à l’anglaise que celui d’un intérieur cosy et raffiné où les Kikuyus la servaient en gants blancs dans des services  et cristallerie précieux, tout droit venus de Londres ou de  Copenhague. Ce sera donc le départ déchirant, l’adieu à l’Afrique, l’adieu à chacun de ses domestiques, à ses squatters et au fidèle Farah, le train qui s’ébranle depuis Mombassa, l’arrivée à Rungstedlung, et son retour, comme elle le souligne elle-même, à la taille enfant.

 

Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.

Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.

La seconde partie est un peu moins exaltante, bien que Karen s’apprête à devenir un écrivain de première grandeur. En entrant en écriture à l’âge de 50 ans, elle se transforme en Isak Dinesen et ouvre une page nouvelle de sa vie derrière un masque. Elle n’est plus la même femme, en effet, mais la baronne qui se bâtit une tour d’ivoire contre la douleur des relations humaines. Avant d’être éditée, elle va devoir subir pas mal d’humiliations et deviendra, à la suite de ces nouveaux échecs, une lionne rugissante. Son premier ouvrage « Les sept contes gothiques », sept merveilles chantournées avec sensualité, vont très vite connaitre un succès fou Outre-Atlantique et lui valoir une cour d’adorateurs. Dans sa propriété de Rungstedlund, elle mène une vie simple au côté de sa mère exigeante et tyrannique et se sent à l’étroit. « Les contes d’hiver » sortent puis « Une ferme africaine » en 1937 qu’elle rédige dans un hôtel, à l’extrême nord du Jutland, afin d’évoquer dans la solitude ce chant du cygne du monde indigène. Le succès de ce nouveau livre, publié en Amérique comme les précédents, et dans les deux langues anglaise et danoise, sera foudroyant et bientôt suivi du même succès en Grande-Bretagne. Puis, sa mère meurt, la guerre se déclare et l’oblige à vivre en autarcie dans sa demeure, transformée en ferme, afin de subvenir aux restrictions. En 1943, une certaine Clara Svendsen se propose de devenir sa traductrice en langue française et sera auprès d’elle une compagne dévouée et soumise à ses innombrables caprices et exigences, comme tous ceux qui l’approcheront sous son masque d'Isak Dinesen.

 

A Rungstedlund, cela devient une foire aux vanités, chacun plus ou moins satisfait de son reflet dans le miroir que la baronne, manipulatrice en diable, leur tend avec malice ou bienveillance. Bientôt se présente un poète Thorkild Bjornvig, de trente ans son cadet, avec lequel elle aura une sorte de liaison spirituelle, instaurant un pacte qui fera de lui sa créature. Il vivra chez elle longtemps, quittant femme et enfant, pour subir, de la part de cette habile magicienne, un envoûtement accompli dans les règles de l’art. De plus en plus malade et dénutrie, elle pèse 31 kilos, Isak Dinesen se rend néanmoins à New-York en 1959, invitée d’honneur de l’Académie des arts et des lettres, où elle parlera pendant plusieurs heures, suscitant un engouement invraisemblable et une standing ovation avec ses récits sur l’Afrique, puis se faisant photographier auprès de Marilyn Monroe et de son mari Arthur Miller. Mais la fin approche. Isak Dinesen, doublée de Karen Blixen,  fait ses adieux à ce qu’elle a aimé, la nature, les oiseaux, les lumières d’automne. Elle a encore rédigé « Les derniers contes » face à ses arbres triplement centenaires et créé sa fondation dans sa demeure de Rungstedlund, reposant désormais dans le parc, où elle s'est si souvent promenée, auprès de son chien Pasop.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern
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Published by Armelle BARGUILLET - dans LITTERATURE
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commentaires

Tania 19/05/2015 15:39

Votre bel article confirme le bien que j'ai déjà lu de cette biographie. Dans un essai à propos de sa vie en Afrique, Karen Blixen écrit : "Pour moi, cette expérience fut une sorte de révélation, non seulement du monde, mais aussi de moi-même."

Loic 18/05/2015 18:30

J'espere que l'auteur n'a pas trop romance. C'est le danger de ce genre d'ouvrage auquel je prefere la biographie. Et surtout les oeuvres de la personne en question. Lisez "Une ferme en Afrique" et les contes et vous connaitrez les profondeurs de coeur et d'esprit de cette femme merveilleuse.

armelle 19/05/2015 20:10

En effet Tania, Karen Blixen considérait que l'Afrique avait été comme une seconde naissance.

Alain 17/05/2015 14:15

À l'époque où je changeais régulièrement des citations sur mon blog, il y en avait une que j'affectionnais particulièrement : "Certains voyageurs sont happés par leurs objectifs, comme le fer est attiré par l'aimant. D'autres sont poussés par une force invisible, comme la corde propulse la flèche." Isak Dinesen. Votre intéressant compte-rendu de lecture rend un bel hommage à cette femme hors du commun.

armelle 15/05/2015 20:14

Comme vous, je suis sous le charme de cette personnalité si riche et si complexe. L'entendre raconter devait être un enchantement. C'était un don extraordinaire servi par une voix belle, semble-t-il. Oui, elle avait une classe folle, pas vraiment belle, mieux que cela : exceptionnelle.

Sandrine L. 15/05/2015 14:38

"J'avais une ferme en Afrique", phrase culte!
Voici une biographie que je vais très vite me procurer; je me réjouis qu'un journaliste se soit attelé à la tâche d'une si riche personnalité.
Merci.
(Je note au passage que sa tombe est d'une rare élégance).

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