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12 septembre 2012 3 12 /09 /septembre /2012 07:54
aquarelle de John Singer Sargent

aquarelle de John Singer Sargent

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Le rêve de Venise fut longtemps l’un de ceux qui a hanté l’imagination du jeune Proust. Pour des raisons diverses qu’il est facile de comprendre, puisque cette ville est en elle-même une quintessence de l’art, que cela soit celui de l’architecture, de la sculpture, de la fresque, de la mosaïque, de la peinture, de la littérature, de la musique, cette ville est bien selon Jean d’Ormesson «  le rêve le plus réussi de toute l’histoire des hommes ». Ce rêve fut donc celui de Marcel comme de tant d’autres, artistes ou non, chacun aspirant à contempler cette accumulation de splendeurs qui invite à des sauts permanents dans le temps et n’est autre qu’un mirage qui a su tenir ses promesses. Ne disait-il pas lui-même : «  Quand je suis allé à Venise, cela me paraissait incroyable et si simple que mon rêve fût devenu mon adresse ».

 

«  Pendant  ce mois où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m’en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise, desquelles le désir qu’elles excitaient en moi gardait quelque chose d’aussi profondément individuel que si ç’avait été un amour, un amour pour une personne – je ne cessai pas de croire qu’elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d’entrer dans le paradis. Aussi, sans que je me souciasse de la contradiction qu’il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux – et d’autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu’ils connaissaient – c’est ce qui me rappelait la réalité de ces images qui enflammait le plus mon désir, parce que cela c’était comme une promesse qu’il serait contenté. ( … ) Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j’allais voir, que Venise était «  l’école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l’architecture domestique au moyen-âge », je me sentais heureux. Je l’étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce, était redevenu un temps d’hiver, voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l’eau, n’en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissés décourager, à arrondir et à ciseler, en leurs blocs congelés, l’irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait, mais ne parvenait pas à refréner la progressive poussée – je pensais que déjà le Ponte Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d’anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d’un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu’en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riches coloris avec elles. » ( Du côté de chez Swann )

 

Curieusement il y aura deux Venise pour Marcel Proust : celle qu’il a connue et visitée en compagnie de sa mère, de Reynaldo Hahn l’ami fidèle et de sa cousine Marie Nordlinger, artiste-peintre, en avril- mai 1900 et qu’il reverra seul la même année en octobre mais en faisant un large détour par Padoue afin d’y admirer les fresques de Giotto -  et la Venise transposée mais non magnifiée ou idéalisée de « La Recherche ». Oui, la Venise de la « Bible d’Amiens » et de Ruskin en quelque sorte, et celle de l’œuvre.

On le sait Venise est par excellence une tentation de l’écriture. C’est Dante fasciné par la vision infernale de l’Arsenal comme le sera Marcel à son tour ; Pétrarque séduit par les beautés de la cité villageoise et marine, de la ville des révélations et des mystères ; Commynes émerveillé par le Grand Canal et ses palais ; Montaigne saisi par le spectacle de la place Saint-Marc ; Joachim du Bellay qui évoque en un sonnet sarcastique les Epousailles de la mer ; Montesquieu qui déplore que cette ville ne vous engage pas à être aimable et vertueux ; Charles de Brosses qui trouve le Palais des Doges d’un style exécrable ; Goethe qui lui préfère Rome ; Shelley qui plonge avec délice dans la noire et magnifique poésie de la cité lagunaire ; Madame de Staël qui trouve Venise éblouissante ; George Sand qui y vit auprès de Musset des amours tumultueuses ; Théophile Gautier qui nous décrit la douceur de ses clairs de lune ; Taine qui se contente de l’admirer comme une femme fatale ; Stendhal qui pense un moment s’y installer ; Edmond et Jules de Goncourt qui lui consacreront des pages enthousiastes, alors que Henry James avec «  Les carnets d’Asper Jorn » et « Les ailes de la colombe » élève Venise au rang de mythe littéraire. De Marco Polo à Jean d’Ormesson, elle est longue la liste des écrivains qui ont parlé d’elle, fascinés par les mystères qu’ils y devinent, mais également troublés par ses faiblesses, ainsi Balzac qui voit la mort s’y profiler, Maurice Barrès et Zola qui parleront de son isolement au milieu des flots et en évoqueront la disparition dans une vision aussi mélancolique que tragique.  Et je ne saurais oublier Chateaubriand qui y vint en 1806, découvre une Venise meurtrie et à l’abandon et s’écrie : «  Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée ! »

 

Aussi Proust, qui rêve de Venise, ne fait-il rien d’autre que de se couler dans une longue lignée de célébrants pour lesquels la Sérénissime est une source d’inspiration inépuisable. On sait que son voyage à Venise fut envisagé après les pèlerinages ruskiniens qui lui avaient fait découvrir l’esthétique du philosophe anglais, sorte de médiateur entre l’art et l’homme et dont il se consacrait à traduire « La bible d’Amiens », ne serait-ce que parce qu’il partageait avec le britannique une égale exaltation pour le rôle capital et la nécessité sociale du poète et la même conscience douloureuse du temps. Accompagné de sa mère, il descendit non au Danieli mais à l’hôtel de l’Europe devenu depuis lors le siège de la Biennale, où une photo nous le montre assis dans un fauteuil d’osier sur le balcon de l’hôtel qui ouvrait sur le Grand Canal.

 

«  Quand à dix heures du matin on venait ouvrir mes volets, je voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l’Ange d’or du campanile de Saint-Marc. Rutilant d’un soleil qui le rendait presque impossible à fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais une demi-heure plus tard sur la Piazzetta, une promesse de joie plus certaine que celle qu’il put être jadis chargé d’annoncer aux hommes de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui, tant que j’étais couché, mais comme le monde n’est qu’un vaste cadran solaire ou seul un segment ensoleillé nous permet de voir l’heure qu’il est, dès le premier matin je pensai aux boutiques de Combray, sur la place de l’église, qui le dimanche étaient sur le point de fermer quand j’arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort sous le soleil déjà chaud. Mais, dès le second jour, ce que je vis en m’éveillant, ce pourquoi je me levai, ce furent les impressions de la première sortie à Venise, à Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray : comme à Combray le dimanche matin, on avait bien le plaisir de descendre dans une rue en fête, mais cette rue était toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d’une couleur si résistante que mes yeux fatigués pouvaient, pour se détendre et sans craindre qu’elle fléchît, y appuyer leurs regards. Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle ville aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grand’rue ; mais ce rôle de maison projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels la tête d’un dieu barbu avait pour résultat de rendre plus foncé par son reflet, non le brun du sol mais le bleu splendide de l’eau. Sur la piazza l’ombre qu’eussent développée à Combray la toile du magasin de nouveautés et l’enseigne du coiffeur, c’étaient les petites fleurs bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le relief d’une façade Renaissance, non pas que, quand le soleil tapait fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser, même au bord du canal, des stores. Mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et les rinceaux de fenêtres gothiques. J’en dirai autant de celle de notre hôtel, devant les balustres de laquelle ma mère m’attendait en regardant le canal avec une patience qu’elle n’eût peut-être pas montrée autrefois à Combray où, mettant en moi des espérances qui depuis n’avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me laisser voir combien elle m’aimait. Maintenant elle sentait bien que sa froideur apparente n’eût plus rien changé, et la tendresse qu’elle me prodiguait était comme ces aliments défendus qu’on ne refuse plus aux malades, quand il est assuré qu’ils ne peuvent plus guérir. Certes, les humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l’Oiseau, son asymétrie à cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu’une embrasse divisait et retenait écartés, tout cela existait aussi à cet hôtel de Venise, où j’entendais ces mots si particuliers et si éloquents qui nous font reconnaître de loin la demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure fut la nôtre ; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu, non comme il l’était à Combray et comme il l’est un peu partout aux choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l’ogive encore à demi arabe d’une façade qui est reproduite dans tous les musées de moulages et tous les livres d’art illustrés, comme un des chefs-d’œuvre de l’architecture domestique au moyen-âge ; de bien loin et quand j’avais à peine dépassé Saint-Georges-le-Majeur, j’apercevais cette ogive qui m’avait vu, et l’élan de ses arcs brisés ajoutait à son sourire de bienvenue la distinction d’un regard plus élevé et presque incompris. »  ( La Fugitive )

 

Dans cette Venise, délivrée depuis 1866 de l’occupation autrichienne et redevenue italienne à part entière et capitale de la Vénitie, où sa venue avait été à plusieurs reprises différée, il s’y rendait en 1900 avec des valises chargées d’une véritable bibliothèque ruskinienne pour y retrouver Reynaldo et sa cousine Marie, tous deux logés au Palais Fortuny Madrazo, Raymond Madrazo, fils et petit-fils de peintres à la cour d’Espagne, ayant épousé Mara Hahn, sœur du compositeur. Proust élabore alors une doctrine selon laquelle une œuvre doit être à la fois l’exposé d’une théorie et l’invention d’une fiction, de même qu’il considère que le monde n’est plus un bien à conquérir mais une apparence à élucider. La découverte de Ruskin grâce à  l’ouvrage de Robert de la Sizeranne «  Ruskin et la religion de la beauté », après celles d’Emerson et de Carlyle, l’incitait à s’interroger sur la conception des formes littéraires et esthétiques. Certes Le Temps perdu n’est encore qu’à l’état de projet, mais le voyage à Venise sera en quelque sorte le passage obligé de la maturation qui, progressivement, le conduira de « Jean Santeuil » dont il ne parvient pas à mener à bien la réalisation et dont il abandonne la rédaction après ce premier voyage à Venise, à « Du côté de chez Swann »  qui ouvrira La Recherche. C’est en analysant la pensée de Ruskin, comme il l’avait fait de celles d’Edgar Poe et de Baudelaire, que Proust affermit le lent cheminement de sa faculté créatrice et de sa vocation littéraire. L’idée d’une construction ne le quittait plus et, dans sa traduction de Ruskin, l’écrivain cherchait déjà la forme future de son œuvre, si bien qu’il appliquera bientôt, pour son propre compte, les principes sur l’art que lui a transmis le philosophe et sociologue anglais.

 

Oui, à Venise tout est en état de gestation. Ruskin est l’étincelle qui incite Proust à passer de l’expérience de critique à celle de narrateur. Par ailleurs, il ne manquera pas d’appliquer à la genèse d’un livre, la genèse des monuments architecturaux et concevra son œuvre romanesque à la manière d’une cathédrale médiévale élaborée de la base au sommet en sorte que sa composition soit dans votre tête avant d’être couchée sur le papier. Toute œuvre, quelle qu’elle soit, doit être le fruit d’une création volontaire et obéir rigoureusement à un ordre et une méthode. C’est bien la raison qui a voulu que le commencement et la fin de « La Recherche » soient envisagés et combinés ensemble. N’écrivait-il pas à Mme Straus dès 1909 : «  Je viens de commencer – et de finir – tout un long livre. »

 

Mais pour l’heure, les quatre voyageurs communient avec un égal enthousiasme au culte du passé, attentifs à surprendre le plus infime détail évoqué par Ruskin, examinant chaque façade, chaque colonnade, chaque fronton, inventoriant les chapiteaux, détaillant les statues, tandis que Mme Proust poursuit son travail de traductrice, que Reynaldo chante des mélodies italiennes et que Marie assiste Marcel dans son travail d’inventaire  - «  en cette heure d’orage et d’obscurité où les mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière et d’un or interne, terrestre et ancien ».

 

Les jeunes gens poussent le scrupule jusqu’à demander une échelle afin de distinguer un relief que, sans elle, ils ne pourraient voir. Leur visite scrupuleuse et attentive de la Sérénissime leur permet d’explorer les strates d’une ville qui a su changer tout en se polissant et dont les calli virent se croiser les êtres les plus étonnants : les Orientaux enturbannés et les Esclavons ( les slaves du sud qui combattaient pour la Sérénissime ), les bateleurs et les acrobates, les princes parés comme des gisants et les sénateurs aux robes écarlates. Proust est envoûté par les palais habités par les souvenirs, ces dédales et impasses qui ouvrent au loin sur la mer, le murmure sourd et monotone du flux venu gonfler les eaux exténuées des petits canaux. Aussi se plaît-il, après le souper, quand sa mère s’est retirée dans sa chambre, à sortir afin d’entrer en contact avec une Venise nocturne, plus secrète et presque inquiétante, qu’il découvre en suivant le lacis complexe des calli. Il y côtoie le petit peuple des artisans et des boutiquiers, des filles rieuses et des enfants encore attardés sur une aire de jeu, surprend la lune, pointée comme un phare sur les façades de marbre, faisant tour à tour saillir les sculptures et ferronneries d’une demeure ou luire le dôme lointain d’un baptistère.

 

«  Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, il semblait au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin creusé en plein cœur d’un quartier qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé les hautes maisons aux fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient la route. On sentait qu’entre les pauvres demeures que le petit canal venait de séparer, et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place n’avait été réservée. De sorte que le campanile de l’église ou les treilles des jardins surplombaient à pic le rio, comme dans une ville inondée ». 

 

Cet extrait puisé dans « La Fugitive » nous décrit une Venise qui n’est déjà plus la ville découverte par le jeune Proust et éclairée par un guide – en l’occurrence Ruskin – mais la Venise dont il se souvient bien des années plus tard, transposée par sa mémoire. Car nous ne connaissons du séjour vénitien que ce que Marie Nordlinger a bien voulu nous en dire, étant donné qu’aucune lettre de l’écrivain, ou quasiment aucune, ne nous est parvenue de ces deux séjours consécutifs dans la péninsule italienne.  Si Proust l’évoque dans l’édition définitive de « La Bible d’Amiens », ce n’est qu’en quelques lignes où il nous entretient de :

 

«  Ces jours bénis, quand avec les autres disciples du maître, nous allions en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux et abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir l’objet de ses descriptions et l’image de sa pensée. »

 

A l’heure de « La Fugitive », rappelons-nous que Ruskin n’est déjà plus qu’un personnage proustien assez pâlot dont on ne retrouve les théories que dans les propos du peintre Elstir et de l’écrivain Bergotte, Proust ne subissant plus son influence depuis longtemps, bien que celle-ci ait été capitale. N’avouait-il pas à Céleste Albaret, à la fin de son existence, qu’il gardait un souvenir ébloui de son séjour à Venise et considérait la ville et Ruskin comme deux des découvertes qui avaient le plus marqué son esprit, bien qu’il ne citera qu’une seule fois le nom de Ruskin dans La Recherche. Ne faut-il pas à un moment donné tuer le père pour exister pleinement, au figuré bien entendu. Car, désormais, Marcel a franchi le pas ; son rôle d’exégète et d’érudit ne lui suffisant pas, son génie a pris le relais afin de composer une œuvre à part entière : la sienne. Ainsi s’est-il éloigné du monde et de la vie pour les recréer différemment et puiser dans sa mémoire et son imaginaire les matériaux en mesure d’édifier sa propre cathédrale, non de pierre, mais de mots.

 

«  Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étendit devant moi un autre printemps, un printemps plus du tout feuillu mais subitement dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire : Venise ; un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets, travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique ; je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes ; contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan, une civilisations urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait la rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière. »    La Fugitive

 

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE    la suite en appuyant  ICI

 

Reynaldo Hahn en gondole

Reynaldo Hahn en gondole

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Published by Armelle BARGUILLET - dans DOSSIER MARCEL PROUST
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commentaires

Pascal 13/09/2012 13:24

Sûrement passionnant. Aussi je l'imprime pour le lire à la maison et principalement pour Agnès et ma belle-mère beaucoup plus cultivées que moi. merci Armelle.

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