Eclatez frontières, élargis-toi terre
arrondis tes flancs comme une mère puissante
car tu portes ton propre enfantement
et tu es la porte et la vestale à cette porte
qui s’ouvre sur le flot ininterrompu de l’éternité.
Alors il se fera sur le monde, de par le monde, un étonnant silence
de celui que l’on appelle et qui vient, de ce silence où le fil à plomb
qui, entre les éléments, est tendu une fois pour toute n’a plus de poids
un silence si gravement éloquent que le silence de l’enfant est un rire
pour qui tout se mêle et se démêle, couleurs, voix, artifices
ô miracle des recouvrances, l’intransigeance s’étrangle de sa propre forfaiture
et l’indigence pleure les anciennes ingratitudes qui l’ont rendue orpheline.
Terre, il était écrit dans le livre sacré à la page où se lèvent les aurores
que tu serais pour le promeneur attardé un havre de repos et de paix
un lieu privilégié, un jardin, où les fleurs par grappes s’épandent
où agenouillés dans l’intensité de nos prières
nous accordons nos cœurs à nos pensées.
Lac plus calme qu’un iris, où ne passe rien d’autre que de très tranquille
laissez-moi marcher dans la sueur de mes souliers
dix millénaires n’ont pas rendu l’homme plus sage.
Au bord des mausolées, les guerres fratricides heurtent du front la mort.
Plus sombres que le deuil qu’elles n’osent plus porter
des femmes s’en vont pleurer leurs croyances bafouées.
Que les croix soient rompues et les mâts démâtés
au courant des marées les fûts sont entrainés
et les navires coulés retournent au fond des mers
se figer à jamais dans leur éternité.
Terre, tu es la mesure immesurable, la sablier géant
au pied de la plus haute investiture
tu es et n’es plus tant de fois désavouée
que poids qui roule dans le voile bleu des nuits sans lune.
Trop de fois tu as gémi sous la contrainte,
l’homme a trop de fois jeté sur toi sa semence
trop de fois creusé le sillon où l’âge aspire le temps en un souffle éperdu.
Jeunes horizons aux lignes fraîchement taillées
vous dessinez des obstacles imparfaits
sur la trace inépuisable de la perfection
vous contraignez les différences à s’allier
vous établissez sur toute surface irréprochable le reproche vivant.
Soyez des brises lames hautement dressés
au sommet des vagues et des nuages.
Temps mille fois plus mort que la mort mortelle
te voilà l’allié de sa perversité
moisissure sur l’auvent des vallées
le volcan a craché pas trois fois, dans la nuit, sa colère implacable.
Terre que ravinent fleuves et affluents, cluses profondes et rides altières à ton front
tu fermentes les germes de tes phantasmes
et tes marnes te font l’haleine mauvaise
tu as l’âge de tes fièvres et de tes cancers.
Le monde a tant de fois sombré dans le péché
O oreilles distraites, écoutez-moi parler.
L’onde a sa source revient, la loi à son contraire
que faisons-nous derrière nos murailles de pierre ?
Trompettes et cymbales, l’appel a retenti
il déchire l’écho et agrandit l’espace.
Un lent frissonnement a parcouru le ventre de la femme fatale.
Le plaisir a gémi sous la caresse obscène du César redoutable.
La lèpre se propage de villes en villages
le monde est si malade et sa face si terne
qu’aucun linge n’osera en recueillir l’image.
Temps où la lâcheté se caresse à mains nues
poussières sur la margelle du puits sans profondeur
hommes de tous lignages, levez vos faces saintes
le temps est revenu et l’aveu et l’outrage.
Au bord des mausolées, les guerres fratricides
heurtent la mort au front, au front des destinées.
Plus sombres que le deuil qu’elles n’osent plus porter
des femmes s’en vont pleurer leurs croyances bafouées.
Que les croix soient rompues et les mâts démâtés
au courant des marées les fûts sont entraînés
et les navires coulés retournent au fonds des mers
se figer à jamais dans leur éternité.
La ligne de partage entre les hémisphères
a rendu plus sommaire l’alliance des contraires
la faute est de douter de la souveraineté
de l’homme passager sur cette humble planète.
Midi sonne à l’horloge, la terre et l’océan
suspendent un instant leur duel millénaire.
Homme, ô homme, sauve-toi de ton humanité
ce vêtement étroit te rend le cœur amer
la terre te fut donnée comme un poste avancé
aux confins des déserts, au centre le plus au centre
du cosmos ramassé sur cette seule pierre.
Ton esprit sur les flots se devait de souffler
et les villes naissaient comme autant de sanctuaires.
Des prières savantes aux lèvres pharisiennes
se brodaient d’adjectifs et de superlatifs
les pauvres se taisaient.
L’agneau fut immolé un vendredi au soir
un homme et une femme veillaient à ses côtés
le monde faisait silence. Trois jours seulement
à la mort furent confiés, le grain à la terre s’en était retourné
Pâques sur Israël naissait à son salut
O heures enfin offertes à tous les héritages
à l’alliance renouvelée !
Les prophètes sont morts, les dieux sont profanés
le monde a trois de fois sombré dans le péché
O destin, O douleur, nous voilant écoutant la parole sacrée.
Le champ reçoit la sueur et l’homme son salaire, la moisson est ailleurs.
Peuple, il n’est plus de larmes pour pouvoir te pleurer
il n’est plus de révolte pour vouloir te venger
les semailles formeront de grandes gerbes d’or
les épis moissonnés feront vide le champ
et le grand chant du monde ne sera pas chanté …
car le monde fait silence. Poète, lève-toi
il est temps de parler, rends ta voix plus tonnante
que l’airain plus sonnante, dis-leur la vérité.
Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE (extraits de «Incandescence » Edition Saint- Germain- des- prés Collection Blanche 1983)
Ce qu'ils ont écrit :
"La poésie féminine se différencie-t-elle de la poésie masculine ? Dans la préface du beau recueil de Armelle Hauteloire "Incandescence", M.A. Costa de Beauregard essaie de répondre à cette question : "La femme, dit-il, a été plus souvent muse et l'homme poète. Mais elle est appelée aussi à être poète, porte-parole : grand mystère de la femme porteuse du Verbe, enceinte et mère du Verbe ... Son destin n'est pas de s'exprimer elle-même. Sa vocation est d'énoncer la Parole. Ceci est très frappant dans "Incandescence". L'écueil était de s'exprimer. Armelle Hauteloire a su y renoncer pour manifester une parole qui n'est pas la sienne mais celle de tous les humains. C'est la poésie."
Armelle Hauteloire nous dit qu'elle a tenté un pèlerinage aux sources de l'amour, transfiguration du désir en offrande. Son chant profond émeut, bouleverse. Dans les palpitations de son coeur, elle découvre les douleurs et les aspirations de tous les humains. En se dépassant, l'auteur a rencontré Dieu. Pour elle, il n'y a pas de doute, le problème des espoirs humains est lié à la foi. Elle le crie de toutes ses forces. Une telle certitude devrait ébranler les hommes et les femmes qui tâtonnent dans la nuit.
Maurice MONNOYER (Nord Eclair - 27 février 1984)
Remettre l'homme debout, voilà bien le propos d'Armelle Hauteloire. Son recueil "Incandescence" est celui d'une parole qui se déplace dans les zones d'ombre ou de gel de la destinée humaine et qui appelle une dimension où la beauté intemporelle, l'amour en ses sources vives, la transfiguration du désir en offrande font partie de l'humain voyage. Dans une belle langue sobre et imagée, le poète fait au long de ses pages pèlerinage vers le Verbe qui est le Seigneur Lui-même.
Luc NORIN ( Libre Belgique - 13 juin 1984 )
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