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8 février 2016 1 08 /02 /février /2016 09:42
Le Livre du thé de Kakuzo Okakura
Le Livre du thé de Kakuzo Okakura

Le livre du thé, la voie du thé, a été écrit par Okakura en 1906. Nourri de la culture occidentale, cet érudit japonais voulait démontrer à travers le rituel de la cérémonie du thé  l’étendue de la spiritualité nippone et ainsi prouver que le Japon pouvait contribuer à la culture, à la pensée et à la sagesse de l’humanité entière.

 

 

Le livre du thé

Kakuzô Okakura (1862 – 1913)

 

 

Okakura est né en 1862, deux ans après l’ouverture de la baie de Tokyo aux étrangers, il a écrit « Le livre du thé » en 1906 quand le Japon connaissait ses premiers succès en s’appuyant, après deux siècles d’isolement, sur les méthodes militaires et industrielles occidentales. Selon l’auteur des préface et postface, Sen Soshitsu XV : « Il souhaitait se faire l’interprète de la civilisation nippone aux yeux de l’Occident … Il entendait remonter le vaste courant de culture asiatique qui prend sa source en Inde et cerner sa contribution potentielle à l’ensemble de la civilisation humaine ». Nourri de la langue anglaise qu’il avait acquise très tôt dans une famille de grands négociants, des classiques chinois et japonais, l'auteur rédigea son texte directement en anglais pour qu’il soit facilement accessible aux Américains, qu’il fréquentait assidûment, notamment lorsqu’il vécut à Boston.

 

 

Okakura a choisi le cha-no-yu, la cérémonie du thé, « la voie du thé » selon certaines traductions, comme symbole de la civilisation japonaise de manière à faire comprendre aux Occidentaux que les Orientaux avaient eux aussi des valeurs qui soutenaient aisément la comparaison avec les leurs. Okakura supportait mal la suffisance des Occidentaux, se refusant à comprendre l’Orient alors que le thé devenait une boisson appréciée de la Russie aux Amériques. Il voulait leur faire admettre que le « théisme » est une véritable mythologie asiatique, apparue en Inde, transplantée en Chine et enfin instaurée sous forme d’un rituel au Japon au XIIIe siècle, avant d’être définitivement codifiée au XVIème. La cérémonie du thé est en quelque sorte une forme de religion née du taoïsme, enrichie du bouddhisme et du confucianisme. « La vision d’Okakura s’enracine également dans les valeurs religieuses du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme ».

 

 

Refermé sur lui-même pendant deux siècles, le Japon a cultivé sa religion, sa philosophie, ses mœurs, sans jamais les confronter à celles d’autres peuples, les approfondissant jusqu’à en tirer la quintessence, jusqu’à en faire non pas une perfection qui est une finitude en soi, mais une aspiration perpétuelle vers la perfection à jamais inaccessible. Okakura explique comment ce rituel dépouillé à l’extrême conduit, à travers son raffinement suprême, sur la voie de la sagesse, au nirvana, si on observe les quatre principes fondamentaux : harmonie, respect, pureté et sérénité. « Le livre du thé » évoque le breuvage, la chambre du thé, la cérémonie, le maître, le rapport avec l’art, l’harmonie avec la nature, la religion, la philosophie, le chemin vers la perfection. « Le Livre du thé… nous rappelle que la beauté des fleurs est – à tout moins – aussi essentielle à l’existence humaine que les plus récentes inventions du confort moderne ».

 

« Voir, selon le cha-no-yu, c’est abandonner le verre déformant des coutumes et des jugements sociaux pour percevoir les choses telles qu’elles sont ». « Cela fait près d’un siècle qu’Okakura a rédigé son essai. Le message qu’il renferme n’a rien perdu de sa force, et son impact est sans doute plus grand encore aujourd’hui. Les êtres humains, nous avertit Okakura, doivent apprendre à vivre en harmonie, et à respecter sincèrement toutes les cultures ». Combien d’entre nous ont-ils entendu ce message ? Combien l’ont écouté ? Combien en ont appliqué les enseignements ? … Bien trop peu hélas !

 

Denis BILLAMBOZ

 

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5 février 2016 5 05 /02 /février /2016 09:05
corbeau, chouette et engoulevent
corbeau, chouette et engouleventcorbeau, chouette et engoulevent

corbeau, chouette et engoulevent

Dans le vaste domaine des légendes et croyances relatives aux oiseaux, l’une des plus anciennes est probablement la distinction faite entre oiseaux de bon et de mauvais augure. Les corbeaux, par exemple, ont toujours eu une mauvaise réputation en raison de leur cri guttural et de leur livrée sombre. Et puis, sur les champs de bataille, ne se repaissaient-ils pas des cadavres ? Cela suffit amplement à expliquer qu’ils étaient considérés comme néfastes et inquiétants. François Villon y faisait allusion dans sa « Ballade des pendus ». La chouette, elle aussi, était fort mal considérée en France au XIXe siècle et passait pour annoncer la mort. Il est vrai que dans les campagnes, on l’entendait souvent chuinter sur le toit des maisons où se trouvait un malade car, en général, la lumière, qui l’attirait, y restait en veille une bonne partie de la nuit. La légende du caractère funeste des rapaces nocturnes a été entretenue par les gens de lettres comme Boileau dans « Le Lutrin » :

 

Là, depuis trente hivers, un hibou retiré

Trouvait contre le jour un refuge assuré.

Des désastres fameux ce messager fidèle

Sait toujours des malheurs la première nouvelle.


L’engoulevent a joui à son tour d’une triste renommée car on croyait qu’il buvait le lait des chèvres lorsqu'il survolait les pâturages au crépuscule. On le nommait volontiers « crapaud volant » à cause de sa grosse tête et de son puissant gosier.

cigogne, hirondelle, pic vert et martin-pêcheurcigogne, hirondelle, pic vert et martin-pêcheur
cigogne, hirondelle, pic vert et martin-pêcheurcigogne, hirondelle, pic vert et martin-pêcheur

cigogne, hirondelle, pic vert et martin-pêcheur

A l’opposé, certains oiseaux ont été appréciés et considérés comme des porte-bonheur. C’est le cas de la cigogne qui était chargée d’apporter les bébés dans les familles. L’hirondelle de cheminée est aussi un oiseau que l’homme a toujours observé comme l’annonciateur des beaux jours, bien qu’elle soit sensée prédire le mauvais temps lorsqu’elle vole au ras du sol. Enfin, une légende, qui remonte à Aristote, fut colportée jusqu’au XIXe siècle, affirmant que l’hirondelle s’engourdissait pendant l’hiver et le passait au fond des marais, ce qui est totalement faux. En réalité, elle disparaît de nos régions durant la saison froide pour aller chauffer ses plumes sous des cieux plus cléments, en bon oiseau migrateur qu’elle est.

 

Un autre oiseau annonce volontiers la pluie, c’est le pic-vert. Quant au martin-pêcheur, il devint, sous l’inspiration d’Aristote et de Plutarque, un être extraordinaire doué du pouvoir de calmer les flots et d’attirer les poissons. D’autres légendes ont elles aussi la vie dure et survivent à notre époque où les progrès de la technique ne sont pas parvenus à faire totalement disparaître de nos existences le goût du merveilleux.

aigle royal, alouette et coqaigle royal, alouette et coq
aigle royal, alouette et coq

aigle royal, alouette et coq

Ainsi l’aigle royal serait le seul oiseau en mesure de fixer le soleil sans être ébloui, alors que le hibou et la chouette seraient aveuglés par la lumière du jour. Nous voyons que divers oiseaux ont servi de symbole ou d’emblème. L’aigle royal n’est-il pas l’expression de la puissance et de la gloire ? Les Anciens l’avaient dédié à Jupiter. Napoléon Ier le reprit à son compte pour en faire décorer les drapeaux de sa Grande Armée alors que Charlemagne et du Guesclin l’avaient adopté pour orner leurs armoiries. L’alouette des champs fut l’emblème des Gaulois et décora leurs casques, le coq est celui des Français, ce fameux coq gaulois fut choisi à la Révolution et figura sur notre drapeau de 1830 à 1870. Il symbolise le tempérament français où l’on décèle un mélange de hardiesse et de versatilité, de vigilance et de légèreté. La chouette fut jadis l’oiseau de la sagesse chez les Grecs qui en avaient gravé l’effigie sur leur monnaie, c’était également la compagne de la déesse Athéna (Minerve chez les Romains). La colombe, quant à elle, exprime la paix et la concorde depuis l’histoire biblique du déluge, tandis que le paon semble personnifier l’orgueil et que le cygne représente la grâce et l’élégance, immortalisé par le ballet « Le lac des cygnes » sur la musique de Tchaïkovsky.

 

La langue parlée et écrite contient elle aussi de nombreuses allusions aux oiseaux. En voici quelques-unes : bavard comme une pie – rouge comme un coq – bayer aux corneilles – léger comme une plume – gai comme un pinson – être le dindon de la farce. Le nom de certains d’entre eux est même passé dans le langage courant pour qualifier un trait de caractère particulier à un individu et que l’oiseau posséderait lui aussi : pensons à butor, à bécasse, à étourneau, à tête de linotte, à petit serin. Ajoutons encore l’expression « Le chant du cygne » qui relève davantage du domaine des légendes. Elle nous vient de l’Antiquité où l’on imaginait que le cygne chantait encore après sa mort et que sa voix était alors plus douce et  harmonieuse que jamais. Enfin, quelques expressions parlées sont devenues des proverbes ou des sentences issues de la sagesse populaire : « une hirondelle ne fait pas le printemps », « petit à petit l’oiseau fait son nid », « faute de grives, on mange des merles », « qui n’a mangé ni pluvier, ni vanneau ne sait ce que gibier vaut ». Oui, à n’en pas douter, l’oiseau a sa place dans la vie et l’imaginaire des hommes. Bientôt un article sur "Les oiseaux et la littérature".

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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L'oiseau dans la littérature

 

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colombe, paon et cygnecolombe, paon et cygne
colombe, paon et cygne

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1 février 2016 1 01 /02 /février /2016 09:05
L'envie de Iouri Olécha

Un livre que je cherchais depuis longtemps, aussi ai-je été heureux de trouver cette réédition et de pouvoir enfin lire cet auteur un peu vite oublié. Ma lecture a certes été un peu ardue, c’est, comme on le dit désormais, un texte exigeant mais riche qui réjouira ceux qui feront l’effort de le lire.

 

 

                                                                        L’envie

                                 Iouri Olécha (1899 – 1960)

 

 

Publié pour la première fois en 1927, « L’envie » est le premier roman rédigé par Iouri Olécha, premier roman qui reste son chef d’œuvre. Dans ce texte, l’auteur raconte la rencontre entre un apparatchik, Babitchev, un homme ayant un passé chargé, sûr de lui, suffisant, arrogant, qui s’est taillé une belle place dans l’administration grâce à la Révolution ; au parti, grâce à sa débrouillardise et à son absence de scrupule et, également, au jeune homme égaré qu’il a ramassé ivre sur la voie publique, éjecté d’un café par des convives peu hospitaliers. « Lui, André Petrovitch Babitchev, occupe le poste de directeur du trust de l’industrie alimentaire. C’est un charcutier en gros, un confiseur en gros, un cuisinier en gros. Et moi, Nicolas Kavalérov, je suis un bouffon ». « … il a industrialisé les cuisines ». Il acquiert une notoriété dans le parti en inventant un saucisson industriel grâce aux compétences de ses charcutiers. Entre eux se dresse le frère de Babitchev inventeur mythomane qui couve un jeune footballeur de talent.

 

Kavalérov, véritable parasite de Babitchev, l’inventeur du saucisson,  rejette ce parvenu suffisant, se pavanant devant les foules pour se faire valoir et gravir les échelons du pouvoir. Il lui écrit une lettre accusatrice dénonçant son inconséquence, son avidité, et ses ambitions peu louables. Olécha a compris très rapidement que la Révolution était gangrénée par des ambitieux incompétents, intéressés par le seul pouvoir et ce qu’il procure. En 1927, cette attitude était déjà empreinte de témérité, les grandes purges pointaient à l’horizon et elles le concernèrent de près ; certes, il échappa à l’accusation mais il subit des tracasseries qui troublèrent sa vie et surtout son œuvre qui eut à souffrir de différentes formes de censures.

 

Comment expliquer la fin d’une civilisation et l’apparition d’un homme nouveau ? Comment va se traduire cette transformation sociale ? Iouri Olécha, en 1927, se pose déjà cette question. Il a certainement constaté que la réalité révolutionnaire ne correspondait pas exactement aux théories énoncées a priori et à ce que le peuple attend réellement. Il s’interroge notamment sur la volonté de destruction de la notion de famille pour la remplacer par une organisation nouvelle de la société, par la substitution des relations sentimentales par des rapports plus raisonnés. « Mais qu’est-ce que cela signifie ? Qu’il faut détruire le sentiment humain de paternité ? Alors pourquoi m’aime-t-il, lui, l’homme nouveau ? »

 

Ce livre est aussi une méditation sur le temps et l’histoire. « La révolution a été quoi ?... Quoi exactement ? La cruauté même ! Et pourquoi est-elle devenue ainsi ? Elle était généreuse aussi, n’est-il pas vrai ? Elle était bonne, et dans tout le cercle du cadran, n’est-il pas vrai ? Il s’agit donc de ne pas s’affliger en petit, dans l’intervalle de deux divisions mais de considérer le cercle entier du cadran… Alors, on ne voit plus l’écart entre la cruauté et la grandeur d’âme, le temps seul compte. Le temps a déformé la perception de l’histoire et a transformé la grandeur d’âme de certains en véritable cruauté ». Olécha essaie de nous expliquer que les dérapages révolutionnaires sont en partie imputables à une vision  globale des problèmes qui a provoqué l’application de mesures trop générales, particulièrement préjudiciables à certains. L’individu n’est pas l’élément standard d’un peuple, mais un être différent de tous les autres et on peut le faire évoluer en inscrivant le changement dans son temps, dans son rythme. L’application radicale de grandes théories généralistes a pu être généreuse mais, hélas, dévastatrice.

 

Ce roman, qui est plus qu’un roman, est une plongée au cœur de la société ukrainienne du début du siècle dernier, à l’époque où le héros forge son avenir révolutionnaire dans les humiliations et les fantasmes. Les chimères occupent une grande place dans le texte, elles incarnent les idées fantasmagoriques et démagogiques qui ont fait dévier la Révolution de ses objectifs fondamentaux.

 

Littérairement, cette oeuvre m’a paru très moderne pour l’époque, écrite en bonne partie à la forme interrogative, Olécha questionne, interpelle le lecteur à longueur de pages, je n’ai jamais vu autant de points d’interrogation dans un texte. La construction est elle aussi moderne, il faut suivre attentivement les personnages pour ne pas confondre les deux frères antagonistes, les temps et les époques. Il semble que le livre essaie de reproduire la confusion régnant dans la société nouvelle qui tente de se constituer après la Révolution.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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29 janvier 2016 5 29 /01 /janvier /2016 08:28
De quel vocable use nos amis les animaux ?

 

Vous le savez, bien sûr et depuis longtemps, le coq chante, cocorico,

la poule caquette,

le chien aboie quand le cheval hennit

et que beugle le bœuf et meugle la vache,

l'hirondelle gazouille,

la colombe roucoule et le pinson ramage

Les moineaux piaillent,

le faisan et l'oie criaillent quand le dindon glousse

La grenouille coasse mais le corbeau croasse et la pie jacasse

Et le chat comme le tigre miaule,

l'éléphant barrit,

l'âne braie, mais le cerf rait

Le mouton bêle évidemment et bourdonne l'abeille

La biche brame quand le loup hurle.

Vous savez, bien sûr, tous ces cris-là, mais savez-vous

 

 

Que le canard nasille, les canards nasillardent !

Que le bouc ou la chèvre chevrote

Que le hibou hulule mais que la chouette, elle, chuinte

Que le paon braille,

que l'aigle trompète

 

Savez-vous

Que si la tourterelle roucoule,

le ramier caracoule et que la bécasse croule

que la perdrix cacabe,

que la cigogne craquette et que si le corbeau croasse,

la corneille corbine et que le lapin glapit quand le lièvre vagit.

Vous savez tout cela, bien ! Mais savez-vous

 

Que l'alouette grisole,

que le pivert picasse

Ou que le sanglier grommelle,

que le chameau blatère

Et que c'est à cause du chameau que l'on déblatère,

que la huppe pupule

Et encore …

 

que la souris, la petite souris grise chicote. Avouez  qu'il serait dommage d'ignorer que la souris chicote et plus dommage encore de ne pas savoir

que le geai, Que le geai cajole !

 

 

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De quel vocable use nos amis les animaux ?
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27 janvier 2016 3 27 /01 /janvier /2016 08:45
Sophie Troubetskaïa, duchesse de MornySophie Troubetskaïa, duchesse de Morny

Sophie Troubetskaïa, duchesse de Morny

Qui était la duchesse de Morny, cette épouse du duc si discrète que la Normandie a conservé peu de souvenirs d’elle. Cependant, il y a quelques raisons à s’attarder sur cette princesse d’origine russe, qui fut d’abord princesse Troubetskoï, puis duchesse de Morny avant de devenir duchesse de Sesto et dont la vie est surprenante à plus d’un égard, ne serait-ce que par son ascendance…n’est-elle pas la petite fille d’une danseuse de corde et d’un tsar de toutes les Russies ! Nous sommes à l’époque où le tsar Alexandre Ier occupe Paris avec ses troupes après la retraite qui a vu se débander les armées napoléoniennes. Le tsar se montre alors vis-à-vis des parisiens d’une rare convenance, ne pillant aucun musée et affichant, à l’intention du peuple français défait, un parfait savoir-vivre. L’armée d’occupation compte dans ses rangs les cosaques de la garde impériale, dont les officiers sont tous issus de l’aristocratie et parlent français, puisque notre langue est celle qu’emploie l’élite de Saint-Pétersbourg depuis que Pierre le Grand a visité Versailles et Paris sous la régence de Louis XV et que Catherine II s’est liée d’amitié avec plusieurs de nos philosophes. Parmi cette élite, il y a Piotr Klavdievitch Moussine-Pouchkine, fringant capitaine de 49 ans, cousin du poète et écrivain Alexandre Pouchkine qui se plaît à se distraire dans les théâtres du Bd du Temple, boulevard qui réunit une étonnante concentration de funambules, chanteurs, danseurs, mimes, acrobates, équilibristes, dont madame Saqui qui joue à elle seule sur la corde raide des mimodrames assez époustouflants, l’audacieuse jeune femme ne craignant nullement, pour assurer sa popularité, à mimer les batailles et les victoires napoléoniennes. Le capitaine des cosaques est subjugué, une idylle se noue et une petite fille naît le 20 janvier 1816. Bien entendu, Mme Saqui n’a nullement l’intention de changer en quoi que ce soit ses habitudes, si bien que l’officier dédommage la saltimbanque et embarque le nourrisson pour Saint-Pétersbourg, où sa famille se chargera d’élever et d’éduquer l’enfant. Celle-ci prend le nom d’Ekaterina Petrovna Moussine-Pouchkine et deviendra plus tard la mère de Sophie de Morny.

 

Mais avant d’être maman à son tour, Ekaterina reçoit une parfaite éducation, conforme au rang de son père dans la société russe, et sera admise à la célèbre institution Smolny, un internat pour jeunes filles de la noblesse fondé en 1764 par l’impératrice Catherine II. Si l’adolescente n’est pas une élève brillante, elle est d’une grande beauté et va bientôt tourner les têtes et devenir la demoiselle d’honneur de la tsarine Alexandra Feodorovna, épouse du tsar Nicolas Ier qui la remarque à son tour et en fait sa maîtresse. Bientôt la jeune femme est enceinte et il faut sans plus tarder lui trouver un époux. Ce sera Serge Troubetskoï, né en 1815 dans l’une des plus anciennes familles russes, dont le comportement violent et rebelle nuit grandement à sa carrière militaire. Le tsar saisit l’occasion de lui pardonner ses incartades à une seule condition : qu’il épouse Ekaterina et endosse la paternité du futur bébé. La vie commune du couple sera de courte durée. Ils ne s’entendent pas et se séparent six mois plus tard. Sophie vient au monde le 25 mars 1838, soit quelques semaines après cette union de circonstance, et sa mère ne tarde pas à l’emmener en France, avec l’autorisation du tsar Nicolas, qui la charge d’occuper le poste de secrétaire à l’ambassade de Russie à Paris où elle vivra des années mondaines et agréables, fréquentant l’aristocratie française, dont la princesse Mathilde, cousine germaine de Napoléon III, qui intervient auprès du tsar afin que Sophie reçoive à son tour l’éducation raffinée de l’institut Smolny de Saint-Pétersbourg, si bien qu’à 18 ans Sophie est choisie, comme l’avait été sa mère autrefois, pour être la demoiselle d’honneur de la nouvelle impératrice Maria Alexandrovna, l’épouse du tsar Alexandre II au Palais d’hiver.

Ekaterina et Serge Troubetskoï au moment de leur mariageEkaterina et Serge Troubetskoï au moment de leur mariage

Ekaterina et Serge Troubetskoï au moment de leur mariage

Blonde aux yeux noirs, Sophie n’est non seulement jolie mais elle se montre spirituelle et fait preuve de perspicacité et de répartie, ce qui la rend extrêmement attrayante. Ses 18 ans vont captiver un célibataire de 45 ans, Charles de Morny, frère adultérin de l’empereur des français, venu à Saint-Pétersbourg en août 1856 pour le sacre d’Alexandre II comme ambassadeur de l'empereur et du Corps Législatif et qui épousera Sophie dès le 7 janvier 1857, en l’église Ste Catherine de Saint-Pétersbourg. Si bien que le demi-frère de Napoléon III prend pour épouse la demi-sœur du tsar Alexandre II … Le 20 juin de la même année, le couple regagne la France et l’hôtel de Lassay qui devient leur résidence principale. La vie maritale durera un peu plus de huit ans et quatre enfants vont naître, deux filles et deux garçons, dont deux d’entre eux resteront sans postérité. Sophie ne sera pas toujours bien acceptée de la société française du Second Empire. Se mêlant fort peu de politique, la jeune femme sait néanmoins assumer les obligations qui lui incombent mais préfère de beaucoup son intimité, la lecture et nourrit pour les animaux de compagnie une passion excessive. Voyons comment la dépeignait l’un de ses contemporains, Frédéric Lolié : « Observatrice et spontanée, en même temps inattendue et fière, elle avait ses jugements, ses opinions, dont l’esprit et la forme ne manquaient pas d’originalité. »

 

Le couple était souvent l’invité des souverains Napoléon III et Eugénie, mais les deux femmes ne s’appréciaient guère, peut-être leur grande beauté en faisait-elle des rivales ? A Deauville, le premier séjour de Sophie de Morny aura lieu lors de l’été 1864 à la villa Sergevna dont la construction venait tout juste de s’achever. Ce fut ce même été qu’eurent lieu l’inauguration du Casino et la première réunion de courses à l’hippodrome. Sophie aura peu d’occasion de venir séjourner à Deauville puisque le duc décède le 10 mars 1865. Cette mort soudaine suscite la stupeur dans son entourage qui ne pouvait présager une fin si rapide. Suivant la coutume russe, Sophie coupe ses longues tresses et s’enferme dans son deuil. Elle retourne pour de courts séjours à Deauville lors des premières années de son veuvage et sera présente à la consécration de l’église St Augustin le 30 juillet 1865 dont la première pierre avait été posée par le duc un an plus tôt, puis, en mai 1866, elle sera à l’initiative des fresques du peintre Louis Bordier qui ornent la voûte de l’abside.

 

Le temps passe. Sophie réalise qu’elle est toujours jeune et belle et n’envisage pas de rester fidèle à un mari qui l’a si souvent trompée. Au cours de l’année 1866, elle a alors 28 ans, elle rencontre Don José Isidro Osorio y Silva-Bazan, chevalier de la Toison d’Or, marquis d’Alcanices, duc d’Albuquerque et de Sesto que l’on appelle plus familièrement Pépé Osorio, lors d’un bal chez la duchesse de Mouchy. Pépé est d’emblée séduit par cette ravissante blonde au teint clair et aux yeux sombres mais leur liaison ne sera révélée que l’année suivante, lors de l’Exposition Universelle où toutes les têtes couronnées d’Europe sont présentes à Paris.

Sophie, jeune femme, et avec le duc de Sesto, son second époux.Sophie, jeune femme, et avec le duc de Sesto, son second époux.

Sophie, jeune femme, et avec le duc de Sesto, son second époux.

 

 

Le mariage est célébré le 21 mars 1869 à Vitoria après que la reine Isabelle II d’Espagne ait donné sa royale autorisation. Cette souveraine est peu populaire et son règne se termine par la révolution de 1868 animée par le général Juan Prim, suivie de son abdication en 1870 et de la déchéance de la maison des Bourbon par le parlement espagnol. Après un gouvernement provisoire de 2 ans, une nouvelle monarchie est instaurée avec le court règne d’Amédée de Savoie (1871-1873), destitué à son tour par la Première République espagnole qui ne durera qu’une seule année (1873-1874). Le duc de Sesto devient alors le protecteur et le père adoptif du jeune infant Alfonso, fils d’Isabelle II, qu’il éduque et forme, afin qu’il puisse remonter sur le trône d’Espagne, ce qu’il fera quelques années plus tard sous le nom d’Alphonse XII.

 

La fin de la vie de Sophie sera assombrie par plusieurs drames familiaux. Le 13 mars 1881, son demi-frère le tsar Alexandre II, celui qui avait aboli le servage, est assassiné à Saint-Pétersbourg par un groupe terroriste. En juin 1883, sa fille aînée Marie-Eugénie Charlotte de Morny décède brutalement dans sa 26ème année, laissant un orphelin d’à peine 5 ans. Enfin, le 25 novembre 1885, c’est au tour du jeune roi Alphonse XII, que Sophie et son mari avaient aidé à recouvrer son trône, de mourir de la tuberculose. Début 1896, Sophie, qui fume beaucoup, ressent à son tour les premières douleurs du mal qui va l’emporter : probablement un cancer des poumons qui s’aggrave après son voyage à Moscou en 1896 pour le sacre du tsar Nicolas II, sacre qui sera endeuillé par une incroyable bousculade survenue sur le champ de manœuvre de Khodynska, où sont rassemblées quelques 500 000 personnes et qui provoquera la mort de 1300 d’entre elles. Ce drame aura un immense retentissement et sera interprété comme un présage lugubre au règne qui débute alors… Sophie rentre à Paris très fatiguée et son état se dégrade irrémédiablement. Le 9 août 1896, sa femme de chambre, qui lui apporte son petit déjeuner, la trouve inanimée dans son lit. Elle venait d’entrer dans sa 59ème année. Ses funérailles se dérouleront à Saint-Pierre de Chaillot devant un parterre de célébrités ; la reine Isabelle II d’Espagne, impotente, s’était fait représenter et l’impératrice Eugénie, interdite de séjour en France à l'époque, avait fait de même. Sophie repose désormais dans le caveau familial des Morny au Père-Lachaise. Les Madrilènes se souviennent d’une grande dame qui leur a apporté une coutume qui perdure aujourd’hui, le sapin de Noël, et les Deauvillais d'une charmante étoile filante.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Sources : Yves Aublet

 

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Qui était la duchesse de Morny ?
Qui était la duchesse de Morny ?
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25 janvier 2016 1 25 /01 /janvier /2016 09:21
Kokoro de Delphine Roux

A mon goût, un très joli texte clair, net, précis, épuré, fluide, moderne, dans lequel j’ai lu l’opposition entre deux conceptions du Japon : une vision très traditionnelle ancrée dans les us et coutumes ancestraux et une vision très moderniste d’un pays ouvert sur le monde, friand des nouvelles technologies et des mœurs occidentales.

 


                                                        KOKORO

                                            Delphine Roux (1974 - ….)

 

 

Delphine Roux n’est pas japonaise, elle est une bonne française, et pourtant, quand je suis entré dans son livre, j’ai vérifié le nom de l’auteure et sa biographie car j’avais réellement l’impression de lire un roman nippon, son texte me rappelait d’autres écrits d'écrivains venus eux, à coup sûr, du Japon. Voilà un magnifique texte tout de concision, de précision, dépouillé, épuré, construit en des chapitres très courts qui ne révèlent au lecteur que ce qui est absolument nécessaire pour comprendre la belle histoire qu’elle nous conte dans une subtile progression, même si on se doute de l’épilogue de ce récit  très moral.

 

Le narrateur, Koichi, et sa grande sœur Seki ont perdu leurs parents quand ils étaient encore enfants, ils ont été élevés par leur grand-mère qu’il a fallu placer dans une maison de retraite quand la vieillesse a altéré ses facultés. Seki et Koichi vivaient en parfaite harmonie jusqu’à ce que la grande sœur devienne « une jeune femme moderne, dans l’écho des titres des magazines, dans la maîtrise du visible. Elle dit que je devrais faire comme elle, me bouger. Que je serais certainement mieux dans mes baskets. Ses conseils amplifient mes silences. Mes baskets et moi, je crois, nous entendons joyeusement ».

 

Seki incarne le Japon moderne, conquérant, le dragon qui terrorise les industriels occidentaux, alors que Koichi représente le Japon traditionnel et immuable, celui qui reste impassible devant les événements les plus inquiétants. « J’ai tout gardé. Seki voulait tout jeter, J’ai tout gardé ». La grande sœur voulait brader le passé pour plonger plus vite encore dans un avenir où l’efficacité, la vitesse, la productivité, l’enrichissement ont valeur de vérités absolues. Koichi refuse cette vie trépidante et puérile et s’incruste dans son passé pour vivre avec sa grand-mère, « J’étais bien à vivre chez grand-mère. J’évoluais à son rythme, en douceur, dans la métrique de ses rituels ». Le frère et la sœur s’éloignent jusqu’à ce que la sœur succombe à la pression et sombre dans une dépression nerveuse. Alors le frère décide d’entrer en action.

 

Ce thème d’un Japon bipolaire déchiré entre un avenir ultra moderne, ouvert sur le monde, et la tradition ancestrale des anciens figée dans le passé est récurent dans la littérature nippone contemporaine, Delphine Roux connait certainement très bien cette littérature et elle s’y blottit avec bonheur. Elle use, dans son texte, de la même concision que celle qu’elle met dans la bouche de la grand-mère qui se réfugie dans le silence pour manifester son refus de finir sa vie dans un mouroir. « Quand j’entre dans sa chambre, elle m’accueille avec des lalala, des hoho. Ca veut dire bienvenue mon petit Koichi, je suis contente de te voir, tu m’as manqué ». Le lecteur devra lui aussi développer les mots de l’auteure pour déguster toute la saveur de ce texte.

Un vrai petit bijou de littérature française à la sauce japonaise.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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20 janvier 2016 3 20 /01 /janvier /2016 08:16
La société des abeilles - fable

Une abeille, d’avoir trop volé,
Loin de sa ruche, loin de son aire,
Perçut les bruits les plus divers,
Entre autres celui-ci
Qui lui tourneboula l’esprit.
Pensez qu’il lui revint aux oreilles
Que dans la société des humains,
On travaillait de moins en moins.
Ainsi, sur la planète Terre,
Quelques-uns s’arrogeaient le droit
De vivre sans rien faire ?
L’abeille en fut désappointée,
D’autant que dans sa société,
Les loisirs, en quelque sorte,
Etaient restés lettre morte.
Pas d’autre adage, Mesdames,
Que d’œuvrer davantage.
Quel fichu pays, se dit-elle,
Qui laisse coexister des régimes si contraires !
C’est l’humeur altérée,
Qu’elle alla, de son vol altier,
Prévenir sa voisine.
Pourquoi ce tapage, s’enquit celle-ci,
Et à quelle fin cette colère ?
A mon avis, cette affaire
Ne mérite pas de commentaire.
Croyez-en mon expérience,
Autant d’inconséquence ne mène qu’à l’échec.
Soyez rassérénée, ma chère,
Renchérit la demoiselle,
Les hommes n’ont-ils pas fait de l’abeille
Un emblème sans pareil ?

Fi de ces propos flatteurs !  - s’esclaffa sa consoeur,
Je ne saurais tolérer que mon travail, ici- bas,
Ne serve à engraisser qu’une bande d’ingrats.
Comme vous y allez !  - s’étonna la plus âgée.
Soyez plus accommodante,
D’être montrée en exemple
Devrait vous rendre tolérante.
Vous n’y songez pas ! - s’emportait la rebelle,
Qui s’enflammait de plus belle,
Comment accepter que des fainéants
Fassent leur miel tranquillement
A nos dépens ?
Si nous nous fâchions vraiment ?
Plus de miel, mes bons enfants !
La ruche, qui applique vos recettes,
S’accorde quelques jours de fête.
Ainsi pourrions-nous batifoler,
En butinant à leur santé
Fleurs d’aubépines et d’églantiers.

Pour clore cette altercation
Et dans le seul souci, en somme,
De ne déplaire à personne,
La prudente voisine proposa cette maxime :
Vous n’avez certes pas tort
Et pas raison davantage.
Car, en prenant le temps
De réfléchir posément,
Qui nous dit que les hommes
Tireront le meilleur avantage
D’une pareille leçon ?
Ce, d’autant que la rumeur propage,
Qu’ils font rarement bon usage
Des enseignements les plus sages.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits  de « La ronde des fabliaux » )

 

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18 janvier 2016 1 18 /01 /janvier /2016 09:00
Petits plats de résistance de Pascale Pujol

Ce texte totalement décalé n’est pas qu’un livre drôle et hilarant, la verve humoristique de l’auteur ne cache pas le regard sardonique et très critique que l’auteur porte sur notre administration. Une balade sur la Butte qui ne manque ni de sel ni de piment.

 

 

                                                   Petits plats de résistance

                                                      Pascale Pujol 

 

 

Un livre drôle et amusant qui raconte les tribulations picaresques et truculentes d’une bande de chômeurs chevronnés qui sévit sur les pentes de la plus célèbre butte parisienne, terrorisés par une employée cynique et zélée de l’agence "Pôle emploi" du quartier, bien décidée à les remettre au boulot ou à les radier des listes des allocataires. Champions de la débrouille et de l’embrouille, ces chômeurs inventent les pires  carambouilles pour améliorer leur quotidien ou simplement survivre, sans succomber aux manœuvres de leur tortionnaire, la belle Sandrine, l’employée exemplaire de "Pôle emploi".

 

La féroce fonctionnaire se laisse cependant attendrir par son plus fidèle chômeur, elle ne le radie pas, elle l’oblige à apprendre le métier de cuisinier, elle a une idée derrière la tête : elle n’envisage pas de torturer du chômeur toute sa vie, elle veut ouvrir un restaurant, elle est passionnée de cuisine, elle a besoin d’un chef. Cette faiblesse passagère va lui faire rencontrer le reste de la bande : un géant noir conseiller spécial des chômeurs égarés, un géant alsacien directeur d’un foyer d’hébergement en cours de cession, un Tamoul génie de la cuisine, une chroniqueuse en sexologie et quelques autres, ainsi constituent-ils son quotidien, auquel s'ajoute sa propre famille haute en couleur, son mari magouilleur, sa belle-mère dévergondée, sa fille surdouée et parfaitement amorale, son fils bellâtre efféminé, oui, à eux tous une micro société où la débrouillardise fait loi tout comme l’absence de scrupule tient lieu de morale.

 

Cette petite troupe développe sa petite affaire tout en s’érigeant en défenseur de la morale et des plus démunis face aux investisseurs peu scrupuleux et très avides d’acquisitions immobilières dans ces rues qui s’embourgeoisent les unes après les autres. Une façon de défendre l’identité de ce quartier populaire où le bourgeois s’encanaillait, en préservant des mœurs ancestrales et une certaine idée de la résistance aux dictats de l’administration.

 

Ce livre m’a amusé, j’ai bien ri, le style alerte, vif, enjoué de l’auteure valorise les images inventives et colorées, les raccourcis fulgurants, les formules lapidaires  qu’elle distribue à longueur de pages. Mais toute cette gouaille sert aussi à montrer l’émergence d’une nouvelle société, fille de la crise, une société qui a appris à se débrouiller sans tendre la main, en allant chercher ce dont elle a besoin là où il est. Dans ce texte, la société trop réglementée semble avoir enfanté une nouvelle forme d’être et d’avoir.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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13 janvier 2016 3 13 /01 /janvier /2016 08:29
Le peintre d'éventail de Hubert Haddad

 

 

Hubert Haddad, que j’ai connu à Trouville dans les années 1993 – 1994, est un de ces rares auteurs qui m’assurent que la littérature est toujours bien vivante, que la beauté du style, la splendeur des phrases peuvent jaillir et s’épandre comme des sources inaltérées et que des grands auteurs, discrets mais initiés à l’un des arts les plus difficiles qui soit, sont là encore pour nous émerveiller. C’est le cas de ce livre époustouflant de beauté, écrit d’une plume aérienne qui raconte une histoire dure comme la roche mais profonde comme le puits le plus profond dont chaque mot se dessine comme un haïku.

 

Matabei  Reien est un homme qui a fui Tokyo, après un accident de voiture où il a causé la mort d’une jeune fille. Il s’est alors retiré dans un endroit perdu entre  montagnes et océan Pacifique. Il est accueilli dans une pension de la vallée d’Atôra, tenue par une ancienne courtisane, Dame Hison, qui héberge des personnes souvent étranges  et un jardinier qui peint des éventails à ses heures perdues. Il se nomme  Osaki Tanako et devant la beauté de ses « éventails de papier et de soie aux trois couleurs d’encre », Matabei, subjugué, lui demande de devenir son disciple.

«  Chaque éventail ouvert était tout à la fois une page du secret et un coup de vent dans les bonheurs du jardin. »

 

 Lorsque meurt le maître, Reien hérite de son atelier, des éventails achevés  et des inachevés qu’il va s’appliquer de terminer en essayant  de poursuivre et de comprendre le travail de l’artiste.

«  Créer des paysages, poursuivit Matabei, c’est assimiler la loi d’asymétrie et le juste équilibre comme un art de vivre. Les chemins de rosée, les sentiers sous les arbres et les passes de gué avec tous ces riens échelonnés, cette pierre, l’eau vive d’une rigole, cette branche basse, voilà le parcours intérieur. (… ) L’imperfection ouvre à la perfection. »

 

Les éventails peints et montés d’Osaki proposaient chacun tel ou tel point de vue forcément incomplet du jardin qu’il avait créé autour de la pension de Dame Hison avec un soin minutieux et une connaissance de chaque plante, et qu’il reproduisait sur les éventails avec tel détail de composition ou aperçu d’ensemble, au gré des saisons.  Il devait s’agir pour le vieux sage d’une  « création simultanée et indissociable ». Les lavis et l’arrangement paysager allaient de pair, comme l’esprit va à l’esprit, les uns préservant les secrets de l’autre, en double moitié d’un rêve d’excellence dont il aurait été le concepteur initié.

« Les trois pinceaux de bambou, par exemple, nous en ferons usage des années encore en espérant savoir peindre un jour les jeux du vent dans la forêt de bambous… »

 

Un art qui attire bientôt un nouveau jeune : Xu Hi-han,  embauché à la pension comme… gratte-sauce par Dame Hison. Il se lie alors d’amitié avec Reien mais quittera bientôt  la pension pour l’université où il fera de brillantes études, parce que – dit-il à Matabei – « ici les femmes sont trop belles. »  La femme trop belle n’est autre que Enjo dont les deux  hommes sont  épris et que Matabei appelle sa « princesse de la lune ». Quelque temps plus tard, alors qu’Osaki est mort, le séisme de Kobe le 17 janvier 1995 met la région dans un état de grande difficulté et dépendance.

«  Au moment où il se rétablit sur sa longue canne après un début de vertige, la terre se mit à trembler. D’abord imperceptiblement, comme il arrive bien des fois, puis de manière ascendante. Le poisson monstrueux des légendes passait et repassait sous ses pieds en battant des flancs et de la queue. Sinistre, caverneux, un grondement monta de toutes parts. Associé aux secousses continues, aux à-coups qui ébranlaient la montagne, on eût dit l’effondrement d’une ville souterraine ou quelque avalanche cyclonique par tous les gouffres de la terre. »

 

Seize années plus tard, le 13 avril  2011, le Japon est de nouveau éprouvé par le tsunami qui détruira l’auberge et  les alentours, tuant les habitants de la pension que Matabei se chargera d’enterrer, à l’exception de la belle Enjo qu’il ne retrouve nulle part dans les décombres. «  A quelle fin les signes du monde coïncidaient-ils ? »

«  C’était d’identiques tourments chaque nuit. Et toujours, à l’heure du hibou, il allait errer dans la ténèbre hantée des forêts, titubant, pour échapper à cette folie. Les grands arbres frissonnants apaisaient un moment sa fièvre. »

 

Je laisse au lecteur le soin de découvrir la fin de ce récit, rédigé en une paisible ordonnance, riche en métaphores malgré la dureté des événements et écrit par touches successives, celles d’un poète qui assemble les mots avec une grâce évanescente et une transparence de cristal, séduit et enchante malgré la mélancolie de ce récit initiatique qui fait de la douleur une sorte de songe onirique, une étape vers la quintessence de toute chose ; de la mémoire, un tremplin pour sauver la pensée ; du dessin, « la ramure mouvante d’un saule » ; du texte,  « un chemin de rosée, un rêve de jardin » qui ne cesse de renaître grâce à la ferveur de la terre, aux pluies du ciel et à l'inaltérable imagination des hommes.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 


Hubert Haddad est un écrivain de langue française né en mars 1947, poète, romancier, historien d’art et essayiste français d'origine tunisienne.
Il a passé son enfance à Paris. Après des études de lettres, il publie dès vingt ans son premier recueil de poèmes. Il fonde ensuite "Le point d'être", revue littéraire, et par ce biais publie des inédits d'Antonin Artaud.
Depuis "Un rêve de glace", son premier roman, jusqu'aux interventions borgésiennes de l'"Univers", étonnant roman-dictionnaire, ou "Palestine", fiction hantée par le conflit du Proche Orient (Prix des cinq continents de la Francophonie 2008), Hubert Haddad nous implique magnifiquement dans son engagement intellectuel, de poète et d'écrivain.
Prix Renaudot Poche 2009 pour "Palestine".
Sous le pseudonyme de Hugo Horst, il anime depuis 1983 la collection de poésie "Double Hache" aux éditions Bernard Dumerchez. Il publie aussi des romans noirs, avec un personnage récurrent, l'inspecteur Luce Schlomo (Tango chinois).
Hubert Haddad fait partie du Groupe « Quando » et de la Nouvelle fiction.




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11 janvier 2016 1 11 /01 /janvier /2016 08:51
Figurante de Dominique Pascaud

Un petit roman bien écrit, empathique, qui m’a rappelé « L’échappée » de Valentine Goby. Les deux récits évoquent chacun le destin d’une soubrette qui veut échapper à sa condition de bonniche en profitant d’une rencontre particulière.

 

 

 

                                                      Figurante

                                Dominique Pascaud (1976 - ….)

 

 

Dans un hôtel minable d’une petite ville anonyme, elle fait les chambres, le ménage, la vaisselle, elle sert à table, elle est mal payée mais elle  est contente d’avoir un travail dans sa ville natale où elle habite avec son copain garagiste. Elle n’a pas d’ambition, elle veut seulement épouser son compagnon, avoir des enfants, ouvrir des chambres d’hôtes et mener une vie tranquille de mère de famille. Mais, un jour, un vieil homme loge à l’hôtel, il est aimable et agréable avec elle, elle voudrait qu’il soit son père car elle ne s’entend pas bien avec le sien ; ce dernier ne l’aime pas beaucoup et l’ignore quand elle le visite. Le vieil homme est un réalisateur de cinéma, il voudrait tourner son dernier film dans cette petite ville et il est convaincu qu’elle est son héroïne. Il a allumé une flamme dans son esprit, elle pourrait avoir une autre vie, devenir quelqu’un de connu, quelqu’un qu’on considère, qu’on respecte, elle qui n’a jamais été considérée par son père  et peu respectée par ses employeurs. Elle se met à rêver, en vain, la productrice à une autre candidate dans sa manche. Elle est blessée, elle se sent trahie et, quand son père décède, sans lui dire le nom de la mère qu’elle n’a pas connue, elle décide de changer de vie et de tenter l’aventure…

 

 

Ce texte dense, attachant, désignant et décrivant les plus petits gestes de l’héroïne et les plus menus objets constituant son environnement, emporte immédiatement le lecteur dans l’univers de cette gamine. Construit de phrases courtes, précises, il m’a immédiatement séduit et entraîné au cœur de cette histoire qui rappelle un roman de Valentine Goby, « L’échappée », non seulement par son sujet  et son côté intimiste mais aussi par son écriture.

 

 

Une histoire qui pourrait être banale, toutes les gamines ont rêvé d’être des stars, mais celle-ci ne sombre pas dans la tragédie pathétique ou dans la béate comédie scintillante de paillettes, elle reste à dimension humaine. C’est une belle leçon d’humilité et de sagesse – il faut savoir accepter son destin et bien vivre avec - en même temps qu’un bel exercice d’écriture.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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