Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
16 octobre 2018 2 16 /10 /octobre /2018 08:02
Idaho d'Emily Ruskovich

J’attendais un roman plein de vent, soulevant des nuages de poussière dans les grands espaces de l’Ouest américain ou du blizzard déferlant sur les montagnes de l’Idaho, et j’ai rencontré une magnifique auteure écrivant avec une grande maitrise un texte très profond, plongeant au cœur des âmes et des cœurs des personnages qu’elle met en scène. De superbes pages de littérature.

 

 

Idaho

Emily Ruskovich

 

 

Le titre de ce livre m’a immédiatement accroché, pour moi, il évoquait les grands espaces américains qui servent souvent de cadre aux aventures écrites par ceux qu’on appelle les écrivains de l’Ecole du Montana, ou de l’Ecole de Missoula, des aventures traversées par le souffle épique de la plaine ou par le vent glacial des hautes montagnes inhospitalières. Je me voyais encore avec Richard Hugo, dans la seule fiction qu’il a écrite, traversant cette région en compagnie d’Al Barnes « La Tendresse » pour dénouer en Oregon une intrigue particulièrement embrouillée découverte dans le Montana.

 

Mais ma lecture m’a conduit sur une toute autre piste, je n’ai croisé ni Richard Hugo, ni Dorothy M Johnson, les deux principaux créateurs de cette école littéraire, j’ai plutôt eu l’impression de lire un livre d’un autre Johnson, Bryan Stanley, BS pour les inconditionnels, dans son fameux livre non relié « Les Malchanceux » qu’on peut lire sans s’inquiéter de l’ordre dans lequel les feuillets sont classés. Emily Ruskovich a, elle, choisit l’ordre dans lequel les chapitres sont proposés au lecteur, mais elle s’est totalement affranchie de la chronologie et même du déroulement de l’intrigue qu’elle développe dans ce livre. L’histoire qu’elle raconte ressemble plutôt à un support pour un exercice de haute voltige littéraire.

 

Effectivement, pour moi, cet ouvrage est avant tout un exercice littéraire, on sent bien la patte de l’universitaire rompue à la rédaction, le texte souvent remis sur le clavier de l’atelier d’écriture. Je croyais avaler la poussière tourbillonnant dans le souffle de la plaine, me protéger vainement du blizzard descendant des montagnes enneigées, je n’ai pu que déguster ce texte prodigieux, se libérant d’un maximum de contraintes pour ne garder que l’introspection des âmes, des cœurs et des tripes des personnages. Emily Ruskovich met en scène une histoire macabre, terriblement macabre, qu’elle utilise pour faire vivre les protagonistes de ce fait divers tragique dans leur passé, dans leur présent et même dans leur futur. Le fait divers en lui-même, son déroulement, l’élucidation de sa partie restée sombre ne l’intéressent  pas particulièrement, ce qu’elle veut c’est comprendre comment les acteurs de ce drame sont arrivés à cette situation et comment, ensuite, ils ont vécu ce qu’ils ont fait ou subi.

 

Par une chaude journée d’août 1995, sur le Mount Iris au nord de l’Idaho, Wade et son épouse Jenny chargent du bois sur leur pick up en prévision de l’hiver toujours glacial sur la montagne où ils vivent dans une maison perdue dans les bois avec leurs filles June et May. June joue un peu plus loin, May s’est réfugiée dans le pick up pour éviter les piqûres des taons quand Jenny fatiguée vient se reposer un instant dans le véhicule. Tout semble calme, trop peut-être, seule la chanson que May fredonne, une chanson qu’elle a apprise avec Ann la professeure de chant qui enseigne la musique à Wade et le chant à June, emplit de son la cabine du véhicule quand soudain Jenny abat la hachette qu’elle avait encore en main sur le crâne de la fillette. Geste abominable, Wade panique, June a disparu, Jenny est pétrifiée. La police arrive après, un bon moment après, et ne peut pas comprendre, mais Jenny s’accuse de tout et ne veut aucun pardon de qui que ce soit.

 

A partir de là, Emily autopsie les survivants en ajoutant Ann, la professeure de chant et de musique qui épouse Wade ensuite, l’accompagnant sur son chemin de douleur et dans sa maladie dégénérescente. Dans un texte que certains trouveront peut-être un peu long et un peu lent, Emily décortique chaque brindille de vie, cherche les objets les plus menus et les plus anodins, capte les regards, sonde les humeurs, écoute le vent, les oiseaux, les feuilles qui frissonnent, les moindres bruits qui troublent le calme des montagnes pour tenter de comprendre ce qui s’est passé, pourquoi ceci est advenu, ce qui va se passer et comment elle et les autres personnages de cette tragédie vont se projeter dans l’avenir qu’elle prévoit jusqu’en 2025. Tout est pour elle source d’information, même ses rêves et ses impressions, elle croit retrouver June, elle fait revivre May, elle projette Jenny dans sa vie après la détention, elle comprend l’avenir de Wade en étudiant la vie de son père. Ce texte est magnifique même s’il est un peu long, c’est surtout la façon dont l’auteure raconte son histoire qui est enthousiasmante, d’autant plus qu’elle la met en musique sur le piano qu’elle utilisait pour enseigner son art. C’est une tragédie, un opéra, un opéra dans un décor majestueux, fantastique, effrayant, La fiancée du Far West revisitée par une grande auteure.

 

Emily lie son texte au destin de Jenny derrière les barreaux de sa prison et dans la réclusion qu’elle s’est infligée refusant tout pardon et toute compassion. Elle est un peu le personnage symbolique de ce récit, c’est elle qui incarne le mieux ces personnages d’une extrême sensibilité, écharpés, à vif, ces êtres qui contrastent tellement avec les descendants des pionniers restés rudes, frustes, durs au mal, sans pitié, pionniers devenus les « rednecks », citoyens qui aujourd’hui pèsent lourd dans les choix des Américains. Les enfants des cow-boys des films de notre jeunesse sont peut-être impitoyables mais ils peuvent aussi avoir des cœurs et des âmes hypersensibles. Et si je n’ai pas senti le souffle des grands espaces parcourir les plaines et les montagnes de l’Idaho, j’ai découvert à la lecture de ce roman une grande auteure douée du double talent de la virtuosité de l’écriture et d’une capacité à comprendre les femmes et les hommes qu’elle fait vivre dans ses histoires.
 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR  A LA PAGE D'ACCUEIL
 

 

L'auteure

L'auteure

Partager cet article
Repost0
13 octobre 2018 6 13 /10 /octobre /2018 08:35
Le goût des lendemains

 

Hier, comme aujourd'hui, nous naviguons au gré des flots sur une mer houleuse, au milieu d'innombrables écueils. Mais les citoyens que nous sommes en ont vu d'autres. Et ils sont toujours arrivés à se sortir des mauvais pas de l'histoire si, malheureusement, ils n'ont pas toujours su en tirer les leçons qui s'imposaient. Car l'histoire est un éternel recommencement, les épreuves d'hier aidant rarement à se prémunir des erreurs de demain. Si bien que les hommes, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, s'adaptent. A tout : aux  pandémies, aux conditions météorologiques, aux menaces de guerre, aux krachs financiers, aux famines, au terrorisme, aux révolutions. Ils enterrent leurs morts, relèvent leurs ruines, comblent leurs déficits et repartent. Le courage, certes, les abandonne rarement. Besogneux, résistants, fatalistes, ils avancent contre vents et marées. Ce qui leur manque le plus est probablement la sagesse et le discernement, ces deux vertus qui permettent de voir mieux et plus loin. Car, ils ont toujours eu le tort d'avancer le nez sur le guidon. C'est le Général de Gaulle qui disait : "Visez les hauteurs, il n'y a pas d'encombrement".

 

 

Il faut admettre aussi que nos leaders ont rarement été des éclaireurs. A l'exception d'un Churchill qui avait eu le courage de promettre aux Anglais, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, " du sang, du labeur, de la sueur et des larmes", les autres ont largement contribué à nous endormir et à taire les dangers, afin de mieux assurer leur propre survie. Mais à force de jouer avec le feu et de faire l'autruche, à force de n'aspirer qu'au gain immédiat et à la seule satisfaction matérielle, le dieu profit se retourne contre nous. Oui, le veau d'or au pied d'argile, que depuis la nuit des temps l'homme a toujours été enclin à vénérer pour la bonne raison qu'il est sensé satisfaire ses désirs immédiats, s'effondre sur lui-même. Mais, en tombant, il ne manque jamais d'écraser quelques innocentes victimes.

 

 

Il est à remarquer également que depuis quelques décennies, les valeurs sûres sont en berne. A l'instar  de l'ange qui fait la bête, " le meilleur des mondes" s'avère le pire des mondes. Dans leur ouvrage précis et tonitruant - en référence au livre d'Aldous Huxley - "Résistance au meilleur des mondes", Eric Letty et Guillaume de Prémare soulignent un curieux paradoxe : l'utopie progressiste fait des ravages dans notre univers à mesure qu'elle signe son échec : 

"Nous vivons une époque paradoxale, tandis que la révolution technologique ouvre à l'homme des horizons de progrès qu'il ressent comme illimités, nous assistons à la fin de l'idéologie du progrès, qui veut que le monde avance continûment du bien vers le mieux. Démentie par les faits, cette forme de matérialisme historique est un échec. L'homme occidental a cru qu'il était inscrit dans l'histoire que chaque génération vivrait mieux que la précédente ; il a cru que la civilisation du loisir et de la consommation ouvrait une ère nouvelle d'accomplissement de soi, d'épanouissement individuel, en un mot de bonheur. Or, les promesses de la modernité ne sont pas tenues, ni celle du progrès matériel continu, ni celle du bonheur croissant."

 

 

Et les auteurs d'énumérer quelques-uns des stigmates du progrès en cours : effacement des nations et des corps intermédiaires dans la perspective d'une gouvernance mondiale, ébranlement des fondations de la famille, négation de l'identité des individus, production artificielle de l'être humain, transhumanisme, contrôle mondial des naissances et eugénisme. Il en résulte bien que le citoyen du meilleur des mondes est avant tout un consommateur atomisé en voie de robotisation. Pour traverser une crise, quelle qu'elle soit, la priorité serait de revenir à la vérité, au courage et à l'action. Le temps n'est plus aux discours lénifiants, aux mensonges et aux dissimulations qui ont sapé la confiance des peuples. L'honneur de la politique n'est-il pas d'apporter la preuve qu'il y a encore des moyens d'agir et la force des Nations de s'unir pour mieux résister ?  Le ferons-nous ou continuerons-nous à danser sur des volcans ? Probablement ! Et c'est ce qui fait qu'en permanence nous naviguons entre illusion et désenchantement. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Pour consulter les articles de la rubrique LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE, cliquer   ICI
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Partager cet article
Repost0
8 octobre 2018 1 08 /10 /octobre /2018 08:38
By the rivers of Babylon de Kei Miller

Un livre comme un fruit mûr plein d’odeur, de saveur et de couleur mais aussi plein de tendresse et d’amour pour raconter l’histoire d’un groupe de rastafarien martyrisé par les blancs dans un quartier de Kingston en Jamaïque. Un texte écrit dans une délicieuse langue à la fois sucrée et acidulée, une merveille d'écriture.

 

 

By the rivers of Babylon

Kei Miller (1978 - ….)

 

 

Ma Taffy est aveugle, elle a été agressée dans son lit par des rats, mais, installée sur sa terrasse dans le haut du quartier, elle sait tout de la vie de celui-ci, elle prévoit même ce qui va arriver. Elle entend, elle sent, elle ressent tout ce qui agite ce quartier-misère, et en ce jour de 1982, elle est inquiète, elle sent des odeurs annonciatrices de malheur, elle ressent des tensions, quelque chose ne tourne pas rond, l’autoclapse (« Désastre imminent ; calamité, le plus grand trouble qui soit ») pourrait s’abattre sur le quartier et causer de gros dégâts. « L’action de ce roman se situe dans la vallée imaginaire d’Augustowm, communauté qui entretient une étrange ressemblance avec un lieu bien réel August Town, Jamaïque, avec lequel elle partage aussi une histoire parallèle ». Dans un incipit, l’auteur à la gentillesse d’informer le lecteur que cette histoire se déroule dans un quartier misérable de Kingston, capitale de la Jamaïque.

 

En ce jour de 1982, Ma Taffy a senti l’odeur du malheur, elle a entendu les pleurs d’un enfant qui pourrait être le fils de sa nièce, un peu son petit-fils car dans ce quartier la famille ne connait pas le concept de famille biologique, la famille c’est ceux qui vivent sous le même toit, partagent la même misère et les mêmes révoltes en s’aimant d’un vrai amour familial. Il n’y a pas souvent de père, ils ne savent même pas toujours qu’ils ont procréé. Et en ce jour qui s’annonce de misère, Ma Taffy accueille l’enfant qui rentre de l’école en lui caressant les cheveux mais, même si elle n’est pas franchement surprise, elle constate que l’enfant a perdu ses dreadlocks (ses nattes de cheveux), l’instituteur qui ne supporte pas les rastafariens les lui a coupées. Pour un rastafari c’est un très grand malheur, un affront insupportable qu’il faudra laver et Ma Taffy craint la réaction de la mère de l’enfant et du quartier en général.

 

Alors, elle essaie de calmer l’enfant en lui racontant l’histoire de ce quartier, les événements et les anecdotes qui ont marqué sa création : le suicide de Marcus Garvey qui s’est pendu après que les Babylons (les blancs et surtout les policiers) lui ont coupé ses dreadlocks à lui aussi. Elle raconte aussi l’histoire du prêcheur volant, le révérend Bedward, qui a promis de s’envoler vers le ciel mais qui s’est cassé la jambe en tombant de son arbre tremplin. Mais, « A l’époque, il y avait à Augustown plein d’histoires différentes : celles de la Bible et celles d’Anansè l’Araignée ; celles des livres et celles de bouches-cancans ; celles des lues lumière-la-bougie et celles racontées lueur-la-lune. Mais la division était toujours nette entre les histoires écrites et celles qui étaient racontées. » Et Ma Taffy veut rapporter à l’enfant, l’histoire transmise de bouche à oreille, la tradition orale, pas celle qu’on apprend à l’école, celle qui raconte que le révérend est monté au ciel. Elle veut lui transmette la légende du quartier, la parole fondatrice, avant de mourir car elle sait qu’elle mourra bientôt, et « Pour sûr, chaque fois que quelqu’un meurt, y a un bout d’histoire qui s’en va avec lui, morte aussi…. Enfin, sauf ... »

 

Pour une fois, j’ose le superlatif : ce livre est magnifique, il a la couleur, la saveur, l’odeur d’un fruit bien mûr, il respire la musique, la poésie, la sensualité, il inspire l’amour, la tendresse, l’humilité et la compassion. Même si cette histoire est tragique et révoltante car c’est histoire de ce quartier, c’est l’histoire du racisme à l’endroit des noirs et surtout des rastafariens, êtres pourtant si doux, c’est la haine qui habite encore aujourd’hui les habitants de Babylon qui considèrent les habitants de la petite vallée d’Augustown comme des sous humains. Elle ne sent pas bon la petite vallée, elle n’est pas très propre, ses habitants non plus, mais ils ont plein de tendresse et de générosité. Eux, ils ne frappent jamais… Pour raconter cette histoire tragique, l’auteur donne la parole à plusieurs narrateurs qui tous ou presque utilisent, en plus de la langue du pays, un jargon composé de néologismes expressifs, de beaucoup de mots composés très imagés pour désigner des choses bien précises et même des périphrases entières sous forme de substantifs afin de dénommer une action très spécifique : « racontée lueur-la lune » ou « lues lumière-la-bougie », pour bien montrer la différence entre la tradition orale et l’apprentissage par la lecture. Tout un langage vernaculaire qui donne une couleur chatoyante à ce texte où, une fois de plus, on suppose que la misère est moins pénible au soleil.

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE d'ACCUEIL

 

L'auteur.

L'auteur.

Partager cet article
Repost0
4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 09:13
Marcel Proust du côté de Cabourg de Dominique Bussillet

Voilà un ouvrage délicieux qui peut ouvrir à des lecteurs, impressionnés à l’idée de se lancer dans le grand œuvre de Marcel Proust ( plus de 3000 pages, pas moins de 1 300 000 mots), une voie d’accès que Dominique Bussillet nous propose comme une promenade au côté d’un écrivain qui se cherche lui-même et nous convie à l’accompagner dans un parcours de vie dont l’essentiel se situe dans les impressions indicibles et les réminiscences de l’enfance. Ainsi … du côté de … est-il une destination énigmatique avec toutes les bifurcations que l’auteur ne va pas tarder à créer et dont le mérite est une oeuvre éminemment littéraire et un cheminement où la mémoire involontaire nous ouvre des perspectives quasi illimitées qui président à la construction des aspirations les plus hautes.  Travail de forçat - écrit Dominique Bussillet - qui va l’enchaîner à son lit jusqu’à sa mort, lui apportant en échange la plus formidable entreprise de libération de soi jamais tentée, car elle a cela de remarquable que, au contraire d’une psychanalyse, elle est révélée à tous par le biais de l’écriture et de la publication, laissant à chacun le choix de son interprétation, de son appréciation ou de son indignation. »

 

Il est vrai que Proust n’impose rien, il invite simplement le lecteur à le suivre pour se mieux comprendre et se mieux accepter, éclairer ses propres zones d’ombre, en quelque sorte s’aimer davantage. Lui-même n’a jamais cessé de faire face à l’angoisse, à cette angoisse qui nous menace, nous interpelle : oui, qui sommes-nous ? Proust ne mettra pas moins de 3000 pages pour tenter de l’apprendre et nous offrir, par la même occasion, une lampe ou plutôt un phare qui a charge d’éclairer notre monde intérieur hérissé de récifs. Ce que Freud nommait en allemand « das unheimliche » et qui signifie « l’inquiétante étrangeté ». C’est ce que chacun de nous est tenté de refouler ou de faire semblant d’oublier et que Proust nous incite à déchiffrer et à apprivoiser de façon à mieux saisir le mystère de la personne.

 

Si Dominique Bussillet nous donne quelques-unes des clés qui ouvre les premières pages de cette œuvre immense, elle nous parle également de Proust à Cabourg, lieu où de 1907 à 1914 il a pris ses quartiers d’été au grand-Hôtel, parcouru la région et initié une partie de son œuvre où se respire une atmosphère pleine de poésie, de saveurs et d’odeurs, villégiature autant observée que rêvée avec délectation. Désormais, durant ces huit étés vécus dans un bien-être estival au cœur de la Normandie, va-t-il réfléchir à l’élaboration de son œuvre où « le temps est distendu, étiré à l’infini, sur le rythme de la paresse et des loisirs » - précise madame Bussillet. Cabourg joue ainsi, dans l’existence proustienne, le rôle de la ville irréelle et idéale, l’endroit de nulle part, un peu comme un paradis envisagé, une enfance réécrite par l’imagination. C’est ainsi qu’il crée  Balbec « comme dans ce jeu ou les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables. » - souligne Marcel Proust dans La Recherche.  

Le Grand-Hôtel et la Promenade des Anglais de Cabourg à la fin du XIXe siècle.
Le Grand-Hôtel et la Promenade des Anglais de Cabourg à la fin du XIXe siècle.

Le Grand-Hôtel et la Promenade des Anglais de Cabourg à la fin du XIXe siècle.

Odilon Albaret et Alfred Agostinelli seront ses chauffeurs qui, à bord de leurs taxis de la Compagnie Unic dirigée par le fils de Madame Straus, Jacques Bizet, lui permettent de visiter Caen, Bayeux, Falaise, Lisieux, les abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille, Dives-sur-Mer, Trouville, autant de lieux qui lui inspirent des descriptions enthousiastes et où il rend compte de l'agrément procuré par ce moyen de transport personnalisé : "Non, l'automobile ne nous menait pas ainsi féeriquement dans une ville que nous voyions d'abord dans l'ensemble que résume son nom, et avec les illusions du spectateur dans la salle. Il nous faisait entrer dans la coulisse des rues, s'arrêtait à demander un renseignement à un habitant. Mais comme compensation d'une progression si familière, on a les tâtonnements mêmes du chauffeur incertain de sa route et revenant sur ses pas, les chassés-croisés de la perspective faisant jouer un château aux "quatre coins" avec une colline, une église et la mer, pendant qu'on se rapproche de lui, bien qu'il se blottisse vainement sous sa feuillée séculaire" - écrit-il dans la Recherche. Soulignons que l'Académie française avait décidé, à l'apparition de l'automobile, que le mot serait masculin, ce qu'il est resté jusqu'en 1914. Dominique Bussillet nous rappelle également les grands moments de Cabourg-les-Bains à la fin du XIXe siècle et au début du XXe qui fut le Cabourg de Marcel, du premier Casino en bois, des représentations théâtrales, du kiosque, de la promenade des Anglais, aujourd'hui "Promenade Marcel Proust", des maisons d'alors qui privilégiaient la munificence extérieure au confort intérieur, le rallye-paper à bicyclette du 13 août 1911, la fête enfantine des Fleurs du 8 août 1912, enfin cette ambiance élégante qui faisait de la Côte fleurie un paradis de détente et de loisirs.

 

Le kiosque à musique et le perron du Grand-Hôtel au temps de Proust.
Le kiosque à musique et le perron du Grand-Hôtel au temps de Proust.

Le kiosque à musique et le perron du Grand-Hôtel au temps de Proust.

Il est néanmoins un domaine où Marcel Proust, en ce qui concerne les progrès  de son époque, se montre circonspect, c'est celui de la médecine. On sait qu'à ce sujet, il n'a pas manqué de régler quelques comptes envers son père et son frère, tous deux médecins, ce que François-Bernard Michel nous rappelle dans son excellent ouvrage "Le professeur Marcel Proust" paru l'an dernier chez Gallimard. En effet, Proust fait preuve d'un humour caustique à travers le personnage de Cottard dont la plupart des pronostics tombent à côté de leur cible. Pour Marcel, les innovations importantes se révèlent plus passionnantes et justifiées dans les visions fugitives qui sont celles dévoilées par les phénomènes de la mémoire involontaire, soit dans le domaine de l'inconscient qu'à la même époque Freud découvre à Vienne en Autriche. Son dernier séjour à Cabourg se fera durant l'été 1914 en présence de Céleste Albaret entrée à son service depuis le départ de son mari pour le Front. Elle restera auprès de lui jusqu'à sa mort, devenant au fil des années une confidente et une amie, une mère de substitution en quelque sorte. Bien entendu, en cet été-là, Cabourg traverse des heures d'angoisse comme le pays tout entier. C'est la nostalgie qui envahit soudainement la plage et la jolie station balnéaire. Le Grand-Hôtel est bientôt réquisitionné pour recevoir des soldats mais Marcel obtient la faveur de rester au dernier étage qu'il ne quittera qu'à la fin du mois de septembre pour ne plus jamais revenir, la suite de la guerre, l'élaboration de son oeuvre et sa santé, qui ne cessera plus de se dégrader, ne lui permettront plus. Ce dernier voyage de retour sera particulièrement éprouvant car les médicaments ont été laissés au fond d'une valise, valise placée dans le wagon à bagages et Marcel est pris alors d'une terrible crise de suffocation qui fait craindre pour sa vie. Jusqu'à ce que Céleste parvienne à récupérer les précieuses pilules et que le voyage se termine à peu près normalement. Dans "A l'ombre des jeunes filles en fleurs", le narrateur fait une description emplie de mélancolie de ce que fut la fin de la saison à Balbec : " Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies quittèrent Balbec, non toutes ensemble, comme les hirondelles, mais dans la même semaine. Albertine s'en alla la première, brusquement, sans qu'aucune de ses amies eût pu comprendre, ni alors, ni plus tard, pourquoi elle était rentrée tout à coup à Paris, où ni travaux, ni distractions ne la rappelaient."

 

Quant à Proust, qui ne reverra jamais plus ni la Normandie, ni Cabourg, le Balbec de son imagination, il consacrera désormais ses journées, et surtout ses nuits, à user de sa sève intérieure pour nourrir son inspiration, cela jusqu'à sa mort survenue le 18 novembre 1922, si bien que les paysages visités et réanimés par ses mots ont-ils créé le pays magique et immortel du temps perdu et retrouvé.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Petit livre que l'on peut mettre dans sa poche lors des itinéraires normands qui nous entrainent sur les traces de Proust, il est joliment illustré de nombreux documents de la collection personnelle de Madame Busillet. Edition : Les cahiers du temps (2002) Réédité en 2017


Pour consulter la liste des articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Le Grand-Hôtel vu de la ville et la gare de Dives.
Le Grand-Hôtel vu de la ville et la gare de Dives.

Le Grand-Hôtel vu de la ville et la gare de Dives.

La plage et la salle-à-manger du Grand-Hôtel au temps de Proust.
La plage et la salle-à-manger du Grand-Hôtel au temps de Proust.

La plage et la salle-à-manger du Grand-Hôtel au temps de Proust.

Partager cet article
Repost0
1 octobre 2018 1 01 /10 /octobre /2018 08:19
La toile du paradis de Maha Harada

En 2000, à Kurashiki au Japon, Orie Hayakawa est surveillante au musée d’art Ohara mais personne ne sait que c’est une grande spécialiste de la peinture moderne et notamment du Douanier Rousseau. Elle est revenue au pays quand elle était enceinte de la jolie adolescente eurasienne qui partage désormais sa vie. Un jour, son patron la convoque car le Directeur du MoMA exige sa présence lors de la négociation pour le prêt éventuel d’une célèbre toile du Douanier Rousseau à l’occasion d’une exposition organisée par le musée d’art Ohara. Cette invitation la trouble, elle lui rappelle son séjour à Bâle en 1983.

 

En 1983, Tim Brown est assistant au MoMA à New-York auprès du conservateur Tom Brown. Pendant les vacances de ce dernier, il reçoit une invitation impérative du célèbre et mystérieux collectionneur bâlois Konrad Beyler lui enjoignant de rejoindre Bâle pour expertiser une toile inconnue du Douanier Rousseau. Tim pense que cette invitation s’adresse à Tom mais décide tout de même de se rendre à Bâle où il rencontre une autre experte, la Japonaise Orie Hayakawa, alors domiciliée à Paris. Le célèbre collectionneur propose un jeu un peu pervers aux deux experts, il leur demande d’expertiser une toile d’Henri Rousseau à partir de la lecture d’un vieux livre qu’il possède. Celui qui fournira l’expertise la plus convaincante pourra disposer de ce tableau jusqu’alors inconnu et presque en tous points semblable à celui qui est accroché aux cimaises du MoMA : « Le rêve ». Les deux invités acceptent ce jeu étrange, mais bientôt des éléments parasites gravitent autour de cette expertise, le monde de l’art est en ébullition, les sommes en jeu sont colossales.

 

L’agitation gagne les musées, le MoMA, le MET, la National Gallery de Washington, la Tate Gallery, les marchands d’art, Sotheby’s, Christie’s, d’autres grands musées d’art moderne, le Louvre, le Musée Ohara, le Kunstmuseum Basel, … qui sont eux aussi attentifs à cette grande manœuvre. Les deux experts se retrouvent au centre de pressions de plus en plus oppressantes qui s’ajoutent à leurs convictions, à leur passion, à leurs désirs et à leurs intérêts personnels. Maha Harada évolue avec une aisance impressionnante au milieu de ces cabales et intrigues mais surtout dans l’histoire et l’interprétation des tableaux de Rousseau et de Picasso qu’elle semble connaître tout aussi bien que les experts qu’elle a convoqués dans son roman.

 

C’est le roman d’une grande experte en matière d’art moderne, d’une spécialiste du célèbre douanier, d’une auteure talentueuse qui conduit son histoire sans jamais laisser l’intensité baisser et en ne sombrant jamais dans une tortueuse intrigue pseudo policière. L’histoire est fondée sur la passion : la passion que le peintre eut pour son modèle, la passion que les experts éprouvent pour ce peintre, la passion dévorante que le collectionneur Beyler a toujours pour cette toile, et d’autres passions qui se dévoilent ou naissent au fur et à mesure que l’expertise avance.

 

Pour que son histoire reste limpide, que la vie de Rousseau ne se mêle pas à celle de ses admirateurs, l’auteure utilise trois polices différentes pour rédiger son récit : une utilisée par le narrateur écrivant à la troisième personne, une autre employée pour rapporter à la première personne les propos du héros, le plus souvent Tim Brown, et la troisième utilisée pour reproduire le livre remis aux experts, il raconte les dernières années de la vie de Rousseau. Et le tout donne un roman très émouvant sous-tendu par une culture artistique impressionnante et une passion débordante pour ce peintre si particulier. Les amateurs de peinture moderne ne lâcheront pas ce livre avant de l’avoir achevé, Maha Harada ne les laissera pas en paix avant qu’ils aient bien compris tout ce que Rousseau signifie pour la peinture contemporaine en commençant par Picasso. Et surtout pas avant qu’ils l’appellent par son vrai nom : Henri Rousseau et non pas par sa fonction le Douanier Rousseau car il était peintre bien avant d’être douanier, petit employé à l’octroi de Paris.
 

Denis BILLAMBOZ


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL
 

L'auteure

L'auteure

Partager cet article
Repost0
25 septembre 2018 2 25 /09 /septembre /2018 08:23
Le Rondonneau dans les années 1950

Le Rondonneau dans les années 1950

Le Rondonneau aujourd'hui

Le Rondonneau aujourd'hui

Il y a de cela 70 ans, mes parents firent l'acquisition de ce que l'on nomme toujours "Le château de Rondonneau" et qui n'est qu'une simple gentilhommière. J'avais alors 9 ans et mon enthousiasme, à la vue de ce décor boisé, avait, parait-il, joué un rôle dans leur décision de devenir les propriétaires de cette jolie demeure et de son parc où serpentait la rivière des Mauves. Mon grand-père maternel venait de mourir et ma mère souhaitait investir son héritage dans une résidence secondaire qui permettrait à notre famille de s'évader de Paris le plus souvent possible, Meung-sur-Loire n'étant jamais qu'à 149 km de la capitale. Tout me plaisait au Rondonneau : son cadre romantique et la campagne qui lui servait de toile de fond, l'enveloppant dans un univers champêtre où se voyaient encore quelques semeurs dont la beauté du geste m'émerveillait. D'ailleurs tout m'émerveillait dans cet environnement où je gagnais une liberté nouvelle, celle de vagabonder au gré de ma fantaisie, de découvrir la nature dans sa diversité, celle des végétaux bien sûr, mais également le gibier très abondant, les oiseaux si nombreux, les insectes innombrables, même les araignées que j'apercevais terrifiée certains soirs sur le mur de ma chambre. Oubliés les tenues citadines et l'uniforme qui sera le mien quelques années plus tard chez les dominicaines et bienvenue à la salopette, au vieux pull et aux sandales plus propices à affronter les chemins que les vernis parisiens dont s'était moquée, le premier soir, la dame de la ferme chez qui j'étais allée chercher le lait : "En voilà d'une petite parisienne !"  Si je voulais me faire adopter par mes nouveaux voisins, il fallait me couler dans le moule de cette paysannerie si authentique, de ces gens accueillants dans la mesure où vous-même vous pliiez à quelques règles élémentaires. Dès le début de notre installation, je fus frappée par les réalités de la terre auxquelles ils étaient quotidiennement contraints. Je me plaisais à entendre passer les charrettes, puis les tracteurs qui, tôt le matin, se rendaient sur les lieux pour les innombrables travaux des champs. Oui, tout me surprenait de cette vie agreste où les temps consacrés à l'agriculture fractionnaient leur existence de façon immuable. Moi-même je me sentais devenir autre, plus sensible aux bruits, aux odeurs et à cette horlogerie secrète qui sont ceux du sol, du ciel et des vents. 


"Lorsque l'on venait de la plaine, il y avait pour accéder à la propriété deux voies possibles : l'officielle qui, par un large portail, ouvrait sur la fraîcheur de cette oasis et découvrait, au coeur d'un paysage dépouillé, un parc où mollement s'étiraient les deux bras d'une rivière ; et l'autre, officieuse et secrète, qu'il fallait deviner car on en distinguait mal le passage constitué par une petite porte en bois dissimulée partiellement au regard par une végétation exubérante. Aussi cette entrée avait-elle quelque chose de mystérieux et d'interdit qui avait toujours séduit Anne-Clémence et qu'elle empruntait depuis son plus jeune âge avec l'impression, que n'émoussait pas le temps, de pénétrer par effraction dans un royaume particulier, un domaine clos sur lui-même, arche de verdure ancrée sur l'épaule épaisse de la terre. (...) La porte franchie, le parc lui révélait un autre monde. Elle approchait un mystère plus dense où le silence se peuple de bruits confus, de froissements d'ailes, de roucoulades de pigeons et avançait dans des allées qui l'invitaient à suivre les méandres d'un parcours capricieux, ponctué par les ponts qui enjambaient la rivière encombrée par les tiges flexueuses des roseaux."

(Extraits de mon roman  "Le jardin d'incertitude")

 

Le parc dans les années 1950
Le parc dans les années 1950

Le parc dans les années 1950

Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.
Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.

Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.

C'est au Rondonneau, lors de mes fréquentes rêveries dans l'une des petites îles que la rivière des Mauves compose dans le parc, que j'ai pris goût à écrire et que naquit ma vocation pour la poésie. Il est vrai que le cadre se prêtait aux évasions imaginaires ; n'y avait-il pas autour de moi un décor harmonieux, empli d'une solitude propice à la méditation où je ne cessais d'être requise par la profondeur du silence et l'empreinte puissante que la nature imprimait en moi ! 

 

"Pour ce faire, Anne-Clémence se consacrait chaque jour à de longues promenades à travers champs et bois, ainsi qu'autrefois elle le faisait lorsque sa jeune imagination s'efforçait de devancer les nuages, de les précéder en leurs voyages vers des pays où l'on n'arrive jamais et d'où l'on ne revient pas. Ce sont ces souffles venus d'ailleurs qui soulevaient en elle des flux et reflux de mémoire, revivifiaient une circulation d'idées comme si, s'immisçant dans son esprit, ils contribuaient à y faire courir un langage, y structurer une phrase, y forger une pensée."



( Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")

 

Saint-Exupéry a écrit : "On est d'une enfance comme on est d'un pays" et il est vrai que le Rondonneau et ses environs ont été une terre initiatrice, celle où je me suis construite, où j'ai fait la lente expérience de la vie, la découverte des impressions les plus fondamentales. Les enfants d'alors avaient de l'imagination que la nature environnante ne cessait de solliciter, les invitant à varier leurs jeux ou mieux à les inventer, à créer des personnages, source imaginaire de communication. Les parties de croquet ou de cache-cache, les jeux de société, ainsi que les spectacles que nous montions ensemble, comblaient nos journées, éveillaient nos esprits, nous incitaient à observer le monde des hommes et la divine nature et à tirer les enseignements bénéfiques à notre apprentissage. Aujourd'hui, je perçois  encore le chant de la rivière des Mauves, son bruit furtif sur les pierres. 

 


"Si le temps était clément, les enfants sautaient dans l'une des barques et, sans bruit, la dirigeaient dans les méandres de la rivière. Quand ils passaient sous un pont, d'un même élan ils s'aplatissaient. Ensuite, ils se laissaient glisser dans le sens du courant. Il n'y avait plus alors d'égal et de murmurant que le ruisseau donnant sa note mélodieuse, écoulant ses eaux pesantes veillées  par les saules et les peupliers. Alentour, s'appesantissait un silence crispé que troublaient le vol d'un oiseau, la fuite d'un rat d'eau ouvrant l'onde paisible d'un claquement bref. Désormais, les enfants abordaient un monde marécageux, empli de glissements sourds, univers croupissant où s'accumulaient feuilles mortes et débris végétaux. Couchés dans la barque, ils s'abandonnaient à ce lent voyage, fermant les yeux pour mieux capter le plus infime écho, sentant s'exhaler de partout la doucereuse odeur des vases."

(Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")

 

La cabane dans les années 50. Elle se serait peu à peu écroulée sous le poids des ans et  n'existe plus.

La cabane dans les années 50. Elle se serait peu à peu écroulée sous le poids des ans et n'existe plus.

Avec ma cousine sur l'une des deux barques.

Avec ma cousine sur l'une des deux barques.

Les Mauves aujourd'hui.

Les Mauves aujourd'hui.

Lors de l'emménagement, qui avait succédé à  l'achat du Rondonneau, ma mère avait souhaité, avant toute autre chose, à disposer d'un piano dans le salon afin de pouvoir travailler son chant durant les vacances, d'autant qu'elle ne risquait pas de gêner les voisins comme à Paris. Et elle s'était empressée de faire la connaissance des musiciens de la région dont une certaine Marguerite Boucher qui tenait l'orgue de la collégiale Saint Liphard de Meung-sur-Loire et s'était révélée être une musicienne accomplie. Une plaque a d'ailleurs été apposée sur le mur d'enceinte de sa maison qui rappelle le rôle éminent qu'elle a tenu pour remettre en état l'orgue et éveiller la sensibilité musicale de la ville. Si bien que le Rondonneau allait devenir le rendez-vous privilégié de ses amis musiciens. Il n'était pas rare que l'on sorte le piano sur la terrasse pour des concerts improvisés les soirs d'été, lorsque la lumière déclinait et posait mollement  ses dernières lueurs sur la canopée.

 


" Lorsque le pianiste avait plaqué son dernier accord, quelque chose s'était arrêté, suspendu en un point d'orgue. Il y avait eu ce moment d'attente où la frontière si mince qui sépare les deux mondes se laisse entrevoir. Tandis que le pianiste s'éloignait sous les applaudissements, Marie-Liesse faisait son entrée dans l'aire lumineuse avec son accompagnatrice et prenait place à côté du piano, s'y appuyant gracieusement. Le silence posait sur l'assistance sa troublante interrogation. On ne distinguait dans le ciel aucune étoile tant la lumière les concrétisait en une seule qui avait les traits et la blondeur de Marie-Liesse. Avant même quelle ne commence, Anne-Clémence se souvenait d'une réflexion de son père : " Je n'ai jamais entendu un timbre de voix qui ait autant de charme." Et c'était vrai. Cette voix était fraîche, tendre, argentine. Une voix de jeune fille qui n'était pas d'une tessiture très ample, mais souple et flexible et incroyablement caressante. La soprano avait débuté par "L'horizon chimérique" de Fauré, enchaîné avec "La tristesse " de Duparc, poursuivi par "Le bonheur est chose légère" de Saint-Saens. Elle ne se contentait pas de chanter, elle parait d'une lumière indéfinissable, d'une coloration fine et subtile les paroles qu'elle prononçait. Ses expressions la révélaient sous un jour nouveau, plus sensible, si bien que la regarder était un spectacle aussi ravissant que de l'entendre. Anne-Clémence aimait cette facette-là de sa mère, cette Marie-Liesse émouvante, tendue vers quelque chose d'inaccessible. Elle l'aimait d'être ainsi offerte aux regards mais toute entière absorbée à servir avec application l'oeuvre qu'elle interprétait, plus lointaine d'être si proche et fatalement ennoblie par son art. Pour terminer, après "Tandis que tout dort", elle avait choisi "Le jardin clos" de Fauré et, en l'écoutant, Anne-Clémence avait senti se refermer sur elle les portes de son royaume, elle s'était perçue à jamais sa prisonnière. Ce jardin clos n'était-ce pas celui de son enfance, de sa mémoire, celui qu'il lui faudrait sans cesse cultiver pour le restituer un jour dans sa poésie et sa  quintessence, sans omettre ce qu'elle aurait vu afin de témoigner du réel, mais sans renoncer à dévoiler ce qu'elle aurait pressenti, de manière à pallier à l'affrontement du stable et de l'incertain ?

 

(Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")

Plus tard, lorsque je suis partie habiter Annecy, mes parents ont vendu cette propriété et le portail s'est refermé sur quinze années exceptionnelles où ce lieu a été l'épicentre familial, le havre où nous aimions nous retrouver en famille ou entre amis. Puis le temps a passé. Il y eût les années à Louveciennes avec les enfants qui grandissaient, puis celles que nous vivons mon mari et moi depuis 1991 à Trouville, face à la mer, site choisi qui nous a apporté son lot de bonheur, d'accomplissements, de peines aussi. Mais le Rondonneau est resté pour toujours dans ma mémoire auréolé d'une poésie prégnante, d'un  charme indéfinissable. Revenant sur ces terres en pèlerinage pour y retrouver mes souvenirs du passé et mes amis d'autrefois, jamais revus depuis plusieurs décennies, ces derniers se sont débrouillés pour que je puisse revisiter mon ancienne demeure au bout de la plaine qui prend, à la belle saison, le ton chaud des blés. Le portail s'est entrouvert sur le parc solitaire et silencieux, jardin enclos dans sa douce mélancolie, son décor champêtre et son exubérance végétale. La façade de la maison, désormais laurée de lierre au point qu'il enguirlande les fenêtres, a conservé son élégance et domine toujours la terrasse et la pelouse qui s'inclinent en pente douce vers la rivière. En sorte qu'il n'y aura jamais eu d'adieu, seulement un "au revoir".

Le hangar à bateaux, toujours là en 2018.

Le hangar à bateaux, toujours là en 2018.

"Sous le hangar, la barque est toujours amarrée et l'excursion permise pour les plus audacieux que les Mauves lisses et brillantes chargées d'un épais silence et que les terres nocturnes n'effraient pas. Ils reprennent le voyage interrompu là où la roue du moulin des Touanes interdit le passage. De nouveau, la remontée lente avec le seul objectif de cette initiation, écoulement de l'onde par delà le temps et la mort, comme une mélodie troublante dont on perçoit à peine l'écho mais qui obsède parce qu'en chacun de nous l'incertitude persiste ... en son jardin clos."

(Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


Pour prendre connaissance des articles concernant mes souvenirs du Rondonneau, cliquer ci-dessous sur leurs titres :

 

Mon père aurait eu cent ans
Ma mère aurait eu cent ans

Mon grand-père Charles Caillé ou l'art des jardins

Arthur, mon arrière grand-père, une histoire simple

Le Rondonneau, retour à ma maison d'enfance
Renée ou l'enfance réenchantée

Les Pâques de mon enfance au Rondonneau

Les chiens de mon enfance

Chère tante Yvonne
Le cercle de famille
Chers disparus

 

 


Et pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI
 


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Avec mes amis au Rondonneau. Ils étaient nos voisins à l'époque. Toute une enfance partagée.

Avec mes amis au Rondonneau. Ils étaient nos voisins à l'époque. Toute une enfance partagée.

Partager cet article
Repost0
24 septembre 2018 1 24 /09 /septembre /2018 08:12
Tombe, tombe au fond de l'eau de Mia Couto

Au sud-est de l’Afrique de belles voix s’élèvent et viennent enrichir la littérature africaine. A leur tête j’installerais Mia Couto, auteur mozambicain lusophone, qui écrit des textes d’une grande poésie avec une langue novatrice qui s’inspire de l’oralité de son pays pour dire ce que notre langue ne permet pas de décrire avec toute la précision et l’émotion nécessaires.

 

 

Tombe, tombe au fond de l’eau

Mia Couto (1955 - ….)

 

 

 « Je ne suis heureux que par paresse. Le malheur, c’est trop de boulot ! » Sur un coin de la côte du Mozambique, Zeca, un ancien pêcheur meuble son temps en essayant de convaincre sa voisine de lui accorder ses faveurs. Le pêcheur cherche un peu d’amour pour adoucir les affres de sa vieillesse, l’âge n’éteint pas le désir et l’envie de séduire. Lui est noir, elle, Dona Luarmina, est mulâtresse, ces deux vieux n’ont connu que la solitude, lui en mer, elle dans un couvent, ils pourraient réunir leurs deux solitudes mais ils n’ont pas appris à vivre ensemble.

 

Chaque jour, dans une langue enrichie de termes vernaculaires, d’approximations langagières et d’inventions pures de l’auteur, ils racontent les événements insolites, drôles, émouvants ou même tragiques de leur vie, leur vision de leur vieillesse, la fin de leur vie, leur départ pour l’autre monde. A travers ces dialogues les deux vieux évoquent le temps qui passe trop vite, l’âge qui pèse de plus en plus sur leurs épaules, leur corps qui peine et souffre de plus en plus, la vieillesse qui arrive trop tôt. Heureusement, il leur reste le rêve, le rêve qui s’affranchit du temps, le rêve qui refonde la réalité et leur réserve un espace pour vivre en dehors du temps.

 

Mais, comment pourrait-il se rencontrer ? La culture et la tradition africaines s’opposent à une telle union, le Noir ne peut pas singer le Blanc, le Noir et le Blanc ne peuvent pas s’unir. La faute pèse déjà sur leur couple, l’ancêtre a trahi la tradition, la vengeance est inéluctable, seule la nature et les rites, qui la glorifient, dispensent le bonheur ou infligent les sanctions à ceux qui ont failli. La sanction sera infligée par le feu ou par l’eau, les deux bras vengeurs de la nature.

 

Ce texte très court est un magnifique récit poétique, une ode à la nature et à la culture africaine qui seules peuvent assurer le bonheur des peuples abandonnés dans leur coin perdu, un grand moment d’émotion et de tendresse à l’endroit de ces deux vieux qui n’ont connu que la solitude avant de se retrouver voisins et la confirmation que Mia Couto est un très grand écrivain qui mériterait bien une consécration internationale.
 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer    ICI


RETOUR A LA PAGE  D'ACCUEIL

 

L'auteur

L'auteur

Partager cet article
Repost0
17 septembre 2018 1 17 /09 /septembre /2018 08:33
Noir sur Blanc de Jun'ichirô Tanizaki

Tanizaki fait partie des grands écrivains nippons et, comme je ne l’avais encore jamais lu, j’ai été heureux de découvrir ce texte où il fait preuve d’une grande virtuosité littéraire, faisant voyager ses personnages entre le texte que son héros a rédigé et celui qu’il a fait écrire au héros mis en scène par son héros à lui.  C’est un bonheur de partager ce texte avec vous mais il faut être attentif pendant la lecture car le maître peut égarer ses lecteurs.

 

 

Noir sur blanc

Jun’ichirô Tanizaki (1886 – 1965)

 

 

Ce roman de Tanizaki, publié au Japon en 1928, n’avait jamais été traduit en France avant que les Editions Philippe Picquier éditent la présente version en ce début de mai. Ce roman raconte l’histoire d’un écrivain, certainement talentueux, mais très peu assidu à son travail, il préfère rechercher la compagnie des jolies femmes, notamment les courtisanes qui ne s’attachent pas à leurs clients et dépenser son argent sans compter en achetant des gadgets sans intérêt ou des objets dont il n’a nul besoin ou qu’il possède déjà en plusieurs exemplaires. Il a livré les derniers feuillets de son dernier roman quand, un matin au réveil, une pensée traverse son esprit, dans les dernières pages de son roman il a écrit le véritable nom de la victime, celui du gars dont il s’est inspiré pour décrire la personne assassinée et non pas le nom qu’il avait inventé pour la dénommer dans son histoire.

 

Le roman de Mizuno, l’auteur flemmard, c’est « l’histoire d’un homme obnubilé par la question de savoir s’il était possible de commettre un meurtre, … sans laisser aucune trace ». Pour cela, il faut sélectionner une victime avec laquelle le meurtrier n’aurait aucun lien, une victime choisie tout à fait au hasard et la tuer sans aucun mobile. Pour démontrer sa théorie, Mizuno se met en scène comme meurtrier et choisit comme victime une personne qu’il connait peu, un être sans relief, banal, un type qui « sent la vieille godasse ». Comme il a laissé son nom dans les ultimes pages du livre, la personne prise pour modèle pourrait se reconnaître et chercher à se venger. Pire, elle pourrait être assassinée dans les conditions décrites dans son roman et la police pourrait alors rapidement faire la relation entre elle, le roman et l'auteur.

 

Cet auteur comprend qu’il lui faut sans tarder construire un nouvel alibi au cas où il arriverait malheur à son modèle, ainsi décide-t-il de trouver une courtisane qu’il pourrait visiter certains jours, notamment celui où il a prévu d’assassiner sa victime. Il en rencontre une qui accepte cette relation épisodique. Se croyant à l’abri d’une accusation injuste, il s’adonne aux plaisirs de la chair avec sa belle dont il ne connait même pas le nom. Elle vient le chercher à la gare, loue une voiture avec chauffeur et se fait conduire dans un appartement situé dans un quartier perdu qu’il ne connait pas du tout et ne reconnaîtra jamais. Et le malheur finit par arriver, le modèle est assassiné le jour prévu dans le roman et l’écrivain doit produire un alibi crédible … Commence alors une histoire incroyable dans laquelle l’auteur se prend les pieds jusqu’à un dénouement que personne ne pouvait prévoir.

 

Cette histoire s’écrit aussi bien dans le roman de Mizuno que dans sa vie réelle, il pourrait-être le criminel qui aurait raconté son crime avant de passer à l’acte, comme la victime pourrait être le modèle choisi par l’auteur parce qu’il ressemble à celui décrit dans le roman. Tanizaki réussit le tour de force de mêler les personnages du roman de l’auteur qu’il a créé avec ceux de son propre roman. Les héros passent ainsi d’un texte à l’autre manipulés par des lecteurs peu scrupuleux. L’intrigue échappe aux héros tombant dans les mains de personnages qui ont lu le texte de Mizuno et pourraient en tirer certains profits. Dans ce texte, Tanizaki dévoile sa grande culture occidentale, il cite de nombreuses références littéraires, culturelles, artistiques et même sociales issues des mondes anglophone, germanophone et francophone. Son héroïne principale a même séjourné en Allemagne et elle utilise parfois la langue germanique pour s’adresser à son client. Cela change des anglicismes abscons qui encombrent désormais de très nombreux textes. Son écriture n’est plus à vanter, ses textes sont d’une grande finesse. Dans ce roman noir, son intrigue est construite avec beaucoup d’habilité, le suspense est haletant et le dénouement inattendu. La passion pour les femmes que possède son héros pourrait évoquer Kawabata mais la créature de Tanizaki n’a pas la délicatesse de ce grand auteur, c’est un envieux, égoïste, menteur et affabulateur. « Puisqu’il y a de si belles bêtes en ce monde, j’en veux une part » - déclare-t-il. Il pense aussi que ceux qui sont dans de mauvais travers le méritent bien par leur médiocrité, affichant ainsi un élitisme malsain. Tanizaki peint un homme qui pourrait être une caricature de certains Japonais imbus de leur personne, nationalistes et fanatiques.

 

Cette histoire nous évoque un Japon sortant déjà de sa gangue ancestrale, un Japon conquérant, souhaitant rivaliser avec les nations occidentales et s’inscrire dans le concert des grandes nations mondiales. Tanizaki met en scène un personnage brutal qui symbolise cette période d’expansion militaire que son pays conduit au moment où il rédige ce roman. Erotisme et nationalisme semblent être les deux caractéristiques principales de son texte, mais, ce que je retiendrai surtout, c'est la virtuosité de l’écrivain à  construire et développer son intrigue. Incontestablement, Tanizaki est un maître du roman.
 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL
 

Noir sur Blanc de Jun'ichirô Tanizaki
Partager cet article
Repost0
14 septembre 2018 5 14 /09 /septembre /2018 08:25
Marcel Proust et le labyrinthe

Le thème du labyrinthe a été maintes fois évoqué au sujet de l’œuvre de Marcel Proust que certains lecteurs considèrent comme un auteur chaotique et obscur, œuvre emplie de digressions dans laquelle il est parfois difficile de cheminer et dont la lecture est un véritable trajet initiatique, en quelque sorte une démarche labyrinthique. Ce qu’il ne faut pas dissocier d’une évidente quête de soi et quête de sens. Le thème du labyrinthe se retrouve dans toutes les civilisations et apparaît, dès le XIIe siècle, dans le Christianisme avec l’évocation de la Jérusalem céleste, voie proche du labyrinthe et de l’épreuve d’initiation. On voit d’ailleurs un labyrinthe dans la cathédrale d’Amiens et un également dans la cathédrale de Chartres. Certes le labyrinthe égare. On s’y sent enfermé. Il faut de l’opiniâtreté pour tenter d’en sortir. Et pour lire l’œuvre de Proust, il en faut aussi. Chaque phrase étant une unité de sens, perdre le début de l’une d’elles – et certaines sont très longues – équivaut à perdre le fil et prouve combien Marcel Proust a souvent  des phrases labyrinthiques. N’a-t-il pas l’art de nous faire voyager avec ses phrases qui n’en finissent pas et ses propositions juxtaposées ? De même que se mêlent dans ses pages le sacré et le profane. Voilà un écrivain qui ne redoute pas les accumulations graphiques et les phrases à rallonge. Un univers se déplace dans une seule page. Proust a également recours aux oxymores et tente de saisir toutes les dimensions du monde.

 

A travers les textes des sept romans qui composent « La Recherche », l’auteur use de séquences narratives qui se révèlent être des successions d’épisodes et développent ainsi les grands thèmes où l’on rencontre des passages satiriques, des considérations plus intimes, des descriptions, des dialogues, des réflexions philosophiques, psychologiques ou littéraires et de remarquables analyses des diverses couches sociales. Déjà l’écrivain devinait l’existence de l’inconscient qu’à Vienne Sigmund Freud, qu’il ne connaissait pas, percevait lui aussi et dont il établissait les bases. En définitive, quelle histoire nous conte « La Recherche » ?

 

Le premier trajet est celui de la découverte des salons aristocratiques et bourgeois et le décryptage des êtres humains passés littéralement au scanner. Mais l’illusion de l’approche se changera vite en désillusion. Les fêtes somptueuses laissent au narrateur l’impression du néant. Les gens du monde se montrent peu à peu décevants et illettrés, n’ayant qu’un vernis de surface. L’amour est, par ailleurs, une expérience redoutable. On le voit dans l’échec du narrateur avec Albertine qu’il croit aimer dans un premier temps, cet amour se révélant bientôt impossible et source de souffrance. Si bien, que se référant à Proust, on peut conclure que la jalousie et la détresse composent l’enfer du sexe.

 

Paris est une ville maudite à ses yeux, malgré ses innombrables beautés, nous pourrions ajouter pour ses fallacieuses tentations, au point que l’hôtel de Jupien, qui reçoit des homosexuels et des sadomasochistes, évoque à l’auteur Sodome et Gomorrhe. Il y a partout, autour de nous, le mal à voir et à combattre. D’autant plus que la vie est continûment traversée par la mort : celle de la grand-mère et de Bergotte, celle de Saint Loup à la guerre de 14/18 et la disparition d’Albertine lors d’un accident de cheval. L’auteur pointe du bout de sa plume l’apparition permanente du non-sens, cette difficulté à trouver un sens vrai à son existence, à la stabiliser dans une orientation précise et immuable. Depuis le début, il ne sait pas quelle est sa véritable vocation, si bien que « La Recherche » est la mise sur orbite d’une œuvre et d’une vocation tardive.

 

Quand rien n’a de sens, que faire ? – s’interroge Proust. Il y a le refuge de la peinture évoqué par Ver Meer et le personnage d’Elstir, celui de la littérature avec Bergotte et Dostoïevski, joie artistique que l’on ne peut connaître qu’en créant et qui est la voie royale, la seule qui donne sens, celle du salut, dont les réminiscences se révèlent être une grâce, l’apparition d’un temps prolongé à l’infini. En définitive, le labyrinthe conduit au centre de soi, c’est le parcours long et épuisant que nous devons emprunter pour tenter d’atteindre le sanctuaire caché et personnel qui donne existence à l'art et, pour Marcel Proust, à cette cathédrale de mots de son oeuvre, dominée par la haute flèche du « Temps retrouvé ».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter les articles de la rubrique  DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Le labyrinthe de la cathédrale d'Amiens

Le labyrinthe de la cathédrale d'Amiens

Labyrinthe végétal

Labyrinthe végétal

Partager cet article
Repost0
29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 09:12
Le retour aux sources ou l'art de s'émerveiller

Un peu lasse d'un été chargé, j’aspirais à un moment de détente, un temps de méditation où se retrouver soi-même,  savourer  le silence, ce qui nous manque le plus aujourd’hui. C’est ainsi, qu’en compagnie de mon mari, je suis partie me réfugier au plus profond de la campagne dans un coin de verdure ignoré par le bruit, en ce pays d’Auge collineux et bucolique qui prête à la Normandie ce caractère bocager tellement séduisant. Autour, ou proche de nous, un étang qui dort, des herbages entourés de haies vives, des pommeraies et des troupeaux paissant calmement sous un ciel parcouru de nuages nomades. Une terre paisible et attentive et des cieux voyageurs qui laissent dans l’atmosphère une brume bleutée. Voilà posé un décor de rêve, empreint de paix et de joie tranquille. Les rares bruits sont le bêlement des moutons, le mugissement des vaches et surtout le chant discret des oiseaux à cette saison où ils sont tentés de se taire. Ainsi, tout est-il propice à l’émerveillement. D’ailleurs, «S’émerveiller» est le seul livre que j’ai emporté avec moi, réflexions philosophiques où l’auteure Belinda Cannone nous propose une analyse fine et poétique de cette faculté que nous avons de saisir la beauté dans son expression la plus simple et la plus quotidienne. Belinda a rédigé cet ouvrage dans le pur présent, lors d’événements inattendus et intimes qui surviennent en nos vies comme des épiphanies. Il est vrai que la vie heureuse est celle vécue dans l’immédiateté, ce sont ces instants où un pigeon roucoule, où le paysage s’élabore dans son élégance spontanée, où les arbres déploient leurs bruissements mélodieux, que le bonheur s’invite à notre table et que nous sommes totalement solidaires de ce présent qui semble subitement s’immobiliser.

Le retour aux sources ou l'art de s'émerveiller

Alors, l’émotion devient naturelle. C’est une émotion tendre et enfantine, celle de l’oiseau qui picore à deux pas, de l’ombrage familier, du ciel qui s’empourpre à l’heure du soir et prête aux lointains une fulgurance wagnérienne, du vent qui se lève subitement et fait ondoyer la canopée ou ce parfum de pomme qui nous saisit et nous procure un avant-goût de tarte tatin. Qu’il est bon de se délester des soucis quotidiens, d’abandonner le courant de la vie ordinaire pour  mieux se rassembler en soi, revenir à l’essentiel et à ce qui compose nos aspirations les plus chères, faisant taire, pour un moment, l’agitation du monde. Un monde qui ne sait plus s’écouter, prendre recul et hauteur, se complaisant dans une permanence brouillonne. « Le risque de l’enténèbrement a frappé notre époque » - écrit Belinda Cannone qui sait si bien s’émerveiller de l’ordinaire des choses, des gestes les plus humbles, des actes les plus anodins, ceux qui édifient la matière du monde. Oui, il y a danger à aller progressivement vers la perte du désir vital, vers un refoulement de l’humain. Alors que le bonheur est si présent lorsque nous nous éloignons de l’actualité internationale et que nous le percevons proche du regard, de la main et du cœur comme un rappel de ce qui comble l’âme et rend la merveille possible !

 

J’aime ces heures qui s’écoulent lentement, qu’on laisse glisser en appréciant leur goût parfait, leur composition simple, leur enchantement subit. Vivre a alors un sens profond, une sorte de continuité dans l’élaboration de notre relation envers les autres, vers toute existence qui accompagne et cisèle une famille, une communauté, une nation, si tant est que cela soit possible ! Il est vrai que le possible n’est pas toujours du domaine du réel, tant ce réel a été malmené, tant notre quotidien a été maintes fois entaché et blessé. Au mieux, pouvons-nous remailler le présent, tenter de renouer les fils qui lâchent, refuser les actes qui portent atteinte à la plénitude de la vie humaine. Souhaiter simplement caresser de la paume l'agneau qui bêle, des yeux la fleur qui s'ouvre, le matin qui se lève, saluer le voisin, le passant, protéger le faible, respecter la nature.

 

L’émerveillement n’est pas l’éblouissement, il est plus secret, plus humble et peut s’éprouver à tout instant : la saveur d'un fruit, la surprise d'un paysage, d'un envol d'oiseau, d'un éclairage sur la campagne ou sur la mer. Pourquoi sommes-nous si fréquemment dans l’attente, l’agitation, le souci du lendemain ? Notre regard ne sait-il plus s’attarder, se reposer sur les choses dans notre souci permanent d’autre chose ? C’est de cela dont nous devons guérir. Réapprendre à goûter l’instant, à contempler une nature qui s'empresse à nous quérir et n’est-ce pas ce que je suis venue chercher au cœur d’un pays d’Auge pastoral où le temps prend son temps et nous réhabitue à voir et à aimer ? Je crois bien que oui …
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL
 

Le retour aux sources ou l'art de s'émerveiller
Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche