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17 août 2018 5 17 /08 /août /2018 09:13
Un été avec Homère de Sylvain Tesson

Selon moi, voici un livre que l'on garde volontiers à portée de main pour la simple raison que l’on relit L’Iliade et l’Odyssée éclairé par un témoin de notre temps qui nous remet en phase avec Homère. Pour mieux retrouver le poète et le philosophe, Sylvain Tesson n’a pas hésité à se rendre sur une île grecque afin de partager les mêmes paysages, les mêmes bruits, et surtout les mêmes silences, d’autant que les îles, ne communiquant pas, leur diversité impose à chacun de conserver sa singularité. Toute affaire cessante, il est parti rejoindre Homère, ce vieux compagnon d’aujourd’hui, dit-il, qui nous offre une conduite, nous propose une modernité éclectique et nous donne à lire un poème grandiose qui a su tout conter et tout revendiquer et permet aux humains du XXIe siècle de mieux comprendre comment ils sont devenus ce qu’ils sont.

 

Message d’Homère pour nos temps actuels : « La civilisation, c’est quand on a tout perdu ; la barbarie, c’est quand on a tout à gagner ». Se souvenir d’Homère à la lecture du journal du matin, nous rappelle Sylvain Tesson, voilà un sage conseil. Et souvenons-nous que tout assiégeant peut devenir un futur assiégé. Dans l’Iliade, nous apprenons beaucoup de choses, par exemple que l’homme est une créature frappée de malédiction. Ce n’est ni l’amour, ni la bonté qui mènent le monde mais la colère, soit l’hubris. En effet, ouvrir l’Iliade, c’est recevoir la gifle des tempêtes et des batailles et ces tempêtes et batailles n’ont cessé de tailler à vif dans l’histoire des hommes. Homère nous invite à  une réflexion sur notre condition où se dessine la trilogie victorieuse de l’Antiquité à nos jours : la ruse, la constance et la souveraineté.

 

Quant à l’Odyssée, il est le poème du retour : retour à soi et chez soi, livre d’autant plus utile à notre époque que nous sommes de moins en moins chez nous et de moins en moins … en nous. Or il ne s’agit pas de transgresser la mesure de ce monde, nous rappelle-t-il, soulignant qu’Ulysse n’est pas seulement l’homme de l’éternel retour mais celui du retour impérieux. Parce qu’aucun homme ne vient de nulle part. La révélation moderne n’avait pas encore consacré le règne de l’individualisme, dogme qui nous réduit à être des nomades, sans racines ni ascendance. On ne saurait se montrer fier de son  propre reflet si  on ne peut pas se prétendre de quelque part – souligne Sylvain Tesson à la suite du poète antique. 

 

« Il n’y a rien pour l’homme de plus doux

Que sa patrie et ses parents. » - disait Ulysse aux Phéniciens  (Odyssée, IX, 34-35)

 

Homère ne cesse d’exhumer les invariants de l’âme et de rappeler les hiérarchies profondes des structures du vivant. Aussi est-il pour nous un merveilleux miroir, le poète de la lucidité et le premier artiste à savoir que la pensée peut s’incarner. La malédiction de l’homme ne consiste-t-elle pas à ne jamais se contenter de ce qu’il est ! Selon Homère, c’est la conséquence du bouleversement de l’ordonnancement d’un jardin idéal. Parce que l’hubris se saisit des héros combattants et circule en fluide entre les hommes et qu’elle est dans leurs cœurs un feu qui ne s’éteint jamais. « Ce que veulent les hommes, ce n’est rien de moins que tout » - écrivait Simone Weil qui avait lu Homère, et il est vrai que nous ne cessons de mener une guerre de Troie contre la nature et contre nous-même ? Nous avons soumis la terre à notre bon vouloir, bientôt nous augmenterons l’homme prédisent les laborantins de la technoscience. Quel étrange phénomène ! - souligne Tesson, qui s’éclaire à la bougie homérique avec raison. N’assistons-nous pas, en ce début de XXIe siècle, au désir de créer une autre réalité au fur et à mesure que la réalité immédiate se dégrade autour de nous et n'envisageons-nous pas, froidement, une modification du réel inédite dans l’histoire de l’humanité ?

 

Avec Homère, nous sommes tout ensemble dans la sacralité d’un texte et dans la poésie pure. La beauté de ses images indique que tout aveugle qu’il fût, le poète n’en était pas moins un amoureux des collines, un jouisseur, un arpenteur du sol, un dormeur des nuits de grand vent. L’usage des comparaisons était pour lui  l’occasion de rappeler que le monde ne se réduit pas à une dalle de ciment où il serait inconvenant qu'une tête dépasse et où tout se vaudrait, en fonction du hideux principe de l’égalité. Ainsi, pour les animaux  comme pour les hommes, chacun tient-il sa place dans l’édifice, comme le firent Hector, Agamemnon, Hélène, Achille, Ulysse, Priam, Pénélope, Patrocle, le vieux porcher et le chien Argos, en ce temps de la restauration et de la douceur du renouement. Mon été avec Homère est le plus beau et le plus sage qui soit parce que le poète antique a pris date avec le monde, le nôtre, et que sa pensée ne cesse d’éclairer notre présent grâce à cette mise en perspective que Sylvain Tesson offre à notre discernement et à notre mémoire, en un tournoi artistique entre imagination et réalité. Magistral.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Un été avec Homère de Sylvain Tesson
Les ruines de l'ancienne ville de Troie.
Les ruines de l'ancienne ville de Troie.

Les ruines de l'ancienne ville de Troie.

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13 août 2018 1 13 /08 /août /2018 12:51
Marcel Proust, de la rédemption de l'homme à la résurrection du temps

 

D'emblée, posons-nous cette question : de quelle façon Proust concevait-il la littérature ? Selon lui, une oeuve ne prenait sens qu’au moment où elle s’affranchissait de l’ordre du temps et de la vie et se métamorphosait en une substance modifiée qui est celle de l’art. A l’art revient la mission de ré-imaginer la réalité, de la ré-inventer, de chercher à apercevoir « sous de la matière, sous de l’expérience, sous des mots quelque chose de différent » - écrivait-il, de manière à ce que cette réalité ne soit ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, ainsi que peut l’être un paysage reflété qui, soudain, n’est ni tout à fait réel, ni tout à fait vrai. Et comment entendait-il transformer cet insaisissable, ce fugitif, cet inconstant en une œuvre stable, en une pierre d’achoppement capable de fixer  tant soit peu l’image de soi-même ? Oui, comment souhaitait-il appréhender, à travers le hasard des sensations et les résurgences du passé, sa permanence ? Pour Proust, pas de tergiversation possible, sa permanence ne serait autre que celle de son œuvre. Il l’avait portée, elle le portait, il l’avait édifiée, elle l’édifiait. C’était l’arche dans laquelle il convoquait les lieux et les paysages, les brassées d’aubépines et les pommiers en fleurs, les berges de la Vivonne et les clochers de Martainville, les illusions de l’amour et les intermittences du cœur, les jeunes filles et les courtisanes, les princesses et les liftiers, les artistes et les hobereaux, les vices et les vertus, les joies et les douleurs, pour une traversée du temps qui verrait se succéder un passé chargé d’avenir et un avenir embrumé de passé.

 

Il  est certain que l’être humain ne peut se résumer à ses instincts, ses pulsions et ses humeurs, ce qui le condamnerait irrémédiablement à une existence fragmentaire dans tous les sens du terme. Selon Proust, l’homme est habité de songes, d’impressions, d’émotions qui se conservent intacts et que la mémoire peut réactualiser à volonté, aussi est-ce notre intuition et notre capacité de ressouvenance qui éclairent notre conscience et nous aident à défier le temps. Dès les premières lignes de « Jean Santeuil », les dés sont jetés : deux grands thèmes vont orienter son œuvre qui n’est alors qu’à l’état d’ébauche : l’art est supérieur à la vie et notre mémoire nous permet de devenir les maîtres du temps. Proust a fondé sur cette simple constatation une part de sa philosophie. Selon lui, les choses quittées prennent subitement une importance extraordinaire puisqu’elles nous apprennent que le temps peut renaître à tout moment mais hors du temps. Etrange et formidable paradoxe qui avise le lecteur qu’il n’y a, en définitive, d’autre permanence que celle du passé. Aussi rejoignons Proust par cette voie qui est en quelque sorte l’envers du réel et la seule, selon l’écrivain, à nous permettre d’atteindre l’essence des choses. Proust ne nous apprend-il pas que la pérennité du souvenir est notre éternité et qu’il n’y a rien d’éphémère que nous ne soyons en mesure de faire revivre, si bien que nous possédons, en dépit de nos insuffisances et de nos faiblesses, le pouvoir de rendre au passé la fraîcheur et la réalité du présent, de le faire réapparaître dans une plénitude plus parfaite et mieux accomplie, comme si les événements et les scènes de jadis revenaient à nous dans l’éclat d’un jour meilleur, comme si les chemins, que nous empruntons, convergeaient soudain afin de nous convaincre que la vérité ne parvient à maturité que longtemps après avoir été vécue, comme le font la plupart des fruits exotiques, longtemps après avoir été cueillis.

Je ne vous surprendrai pas en vous disant que La Recherche  est une lecture ni facile, ni innocente, et que nombreux sont ceux qui la délaissent dès le premier tome, parfois les premières pages, parce qu’ils ne voient en cette suite de romans et d’analyses qu’une fastidieuse introspection, une maniaque quête de soi. Ils vous diront que Balzac avait conduit une semblable démarche mais en élargissant le spectre à tous les milieux sociaux, que Saint Simon l’avait fait également mais en y incluant un fantastique témoignage historique. Mais Proust ? Le milieu étroit où il situe La Recherche, ce parisianisme mondain de la fin du XIXe et du début du XXe siècle méritait-il autant de pages, de patientes descriptions et un inventaire aussi scrupuleux des faiblesses humaines ? Il est vrai que les personnages sont désespérément banals, mais n’est-ce pas parce qu’ils le sont et que les plus menus soucis les agitent qu’ils nous semblent si vrais ? En définitive, rien ne va plus loin que ce subit ralentissement où Proust plonge son action, comme si, avec sa plume, il agissait à la façon d’un cinéaste qui projetterait son film à une vitesse inférieure à la normale, aménageant ainsi chaque scène, chaque geste, fractionnant le temps qui ne cesse de revenir sur lui-même, si bien que le lecteur, comme le spectateur, est happé par ce temps tellement décalé que, grâce à ce subterfuge, il est convié à vivre hors du temps ou plus exactement dans une autre sorte de temps : un temps re-créé.

 

Le temps s’écoule, on le subit,

Le temps s’arrête, on le contrôle,

Le temps recule, on le domine. »  - écrivait Proust dans "Sodome et Gomorrhe"

 

 Il est vrai que l’écrivain joue avec l’illusion en prestidigitateur : tout en usant des outils les plus tangibles, des faits les plus concrets, il a, grâce à la cadence qu’il adopte, modifié notre perception. Sa recherche, bien que privée d’action, est en définitive une épopée de l’âme. Nous sommes en transhumance dans des steppes de perplexité et de solitude, nous avons l’impression que pèse parfois un ciel d’apocalypse, nous surprenons le rire d’une jeune fille qui confine au désespoir et l’on se sent d’autant plus humain que l’humain semble s’y briser … On ne peut nier l’influence que Proust exerce sur son lecteur. Peu d’écrivains ont suscité un tel engouement pour la simple raison que sa phrase ne cesse d’éveiller en nous un surprenant écho, comme si l’auteur renvoyait à chacun de ses lecteurs, grâce à un jeu de miroir subtil, une image plus fine, plus pénétrante de lui-même. On rejoint là cette communion des esprits à laquelle il croyait et, qu’en avance sur son temps, il pensait scientifiquement possible. Il devinait que le néant contient toujours quelque chose. Aussi, je suppose que les découvertes de la mécanique quantique l’auraient passionné et conforté dans cette idée que la pensée a assez de force pour animer la matière et lui donner un sens. Rien d’étonnant que des créateurs tels que lui, dont l’esprit est si fécond, produisent bien après leur mort un réseau d’ondes pensantes qui nous prouvent que l’univers rêvé peut s’établir en une unité plus probante que la réalité perdue. C’est donc que La Recherche  sort victorieuse des ornières du temps. Elle ne s’y est pas enlisée à l’exemple d’autres romans encombrés d’un réalisme pesant. Rien ne pèse dans l’univers proustien. D’autant moins que ce qui compte pour l’écrivain, c’est que l’art libère les énergies, transgresse les frontières, éclaire les ténèbres et passe outre aux servitudes chronologiques.

 

Dès sa petite enfance, Marcel avait manifesté son goût d’écrire et il nous l’apprend dans « Du côté de chez Swann », où il insère une page descriptive qu’il rédigea vers sa douzième année et à laquelle il n’apportera que peu de modification. C’est aussi durant ses années les plus tendres qu’il sut d’instinct emmagasiner ses impressions comme autant de joyaux, en dresser l’inventaire, afin que, le moment venu, il soit en mesure d’en découvrir le sens caché, ainsi que l’invisible fil d’Ariane qui les liait ensemble.

 

«  C’est de ces promenades solitaires que je fis à l’automne du côté de Méséglise que date une des lois vraiment immuable de ma vie spirituelle. Tout d’un coup, tandis qu’une image passait sous mes yeux ou dans ma pensée, je  sentais à un plaisir particulier, à une sorte de profondeur, qu’il y avait quelque chose sous elle, une réalité profonde. Je ne savais quoi. Je gardais précieusement l’image dans ma pensée, je marchais avec précaution comme de peur de la faire envoler. Quelquefois, je me persuadais que ce n’était qu’à la maison, devant mon papier, que je pourrais l’ouvrir avec sécurité et trouver son contenu intellectuel. C’était un clocher que j’avais vu filer dans le lointain, une fleur sauvage, une tête de jeune fille. Je sentais que là-dessous, il y avait une impression, et je revenais à la maison, rapportant mon impression vivante, cachée sous cette image qui la signifiait, comme on rapporte sous l’herbe qui la garde fraîche une carpe qu’on a pêchée. » - écrit-il dans la première version de Swann – cahier 26)


 

Grâce à ces lignes, on comprend mieux que, dès l’adolescence, l’auteur ne se proposait pas seulement de faire renaître le passé par un quelconque souci de poésie ou par nostalgie en projetant sur lui comme une brume qui le transfigurerait, mais qu’il s’agit de tout autre chose, d’une démarche cohérente pour traiter, ce qui ne l’avait encore jamais été de cette façon, les interférences du temps et le travail de la mémoire involontaire sur notre être intérieur.

 

« De même ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité pareille à un miroir, de telle sorte que leur vie, si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. »

Et quelques pages plus loin, toujours dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs », il écrit :

 

« Peut-être n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser avec toute sa force d’anxiété. Et à ce problème l’artiste donne une solution non pas dans le plan de sa vie individuelle, mais de ce qui est pour lui sa vraie vie, une solution générale, littéraire. Comme les grands docteurs de l’Eglise commencèrent souvent, tout en étant bons, par connaître les péchés de tous les hommes, et en tirèrent leur sainteté personnelle, souvent les grands artistes, tout en étant mauvais, se servent de leurs vices pour arriver à concevoir la règle morale de tous. Ce sont les vices (ou seulement les faiblesses et les ridicules) du milieu où ils vivaient, les propos inconséquents, la vie frivole et choquante de leur fille, les trahisons de leur femme ou leurs propres fautes, que les écrivains ont le plus souvent flétris dans leurs diatribes sans changer pour cela le train de leur ménage ou le mauvais ton qui règne dans leur foyer. Mais ce contraste frappait moins autrefois qu’au temps de Bergotte, parce que d’une part, au fur et à mesure que se corrompait la société, les notions de moralité allaient s’épurant, et que d’autre part le public mis au courant plus qu’il n’avait encore fait jusque-là de la vie privée des écrivains… »

 

L’art allait constituer pour Marcel Proust une forme de salut. Sachant combien la souffrance aura, sur sa vocation d’écrivain, une influence profonde, posons-nous la question : la créativité est-elle fille de la douleur ? Au fil du temps, nombreux sont ceux à avoir affirmé: « Si vous voulez mon génie, prenez aussi mes névroses, mes fêlures, mon infortune.» Dans  La Recherche, Marcel Proust assure que tout ce que nous connaissons de grand nous vient des nerveux.

« Ce sont eux et non pas d’autres qui ont fondé les religions et composé les chefs-d’œuvre. Jamais le monde ne saura tout ce qu’il leur doit ni tout ce qu’eux ont souffert pour le lui donner. Nous goûtons les fines musiques, les beaux tableaux, mille délicatesses, mais nous ne savons pas ce qu’elles ont coûté, à ceux qui les inventèrent, d’insomnies, de pleurs, de rires spasmodiques, d’urticaires, d’asthmes, d’épilepsies, d’une angoisse de mourir qui est pire que tout cela

 

Et dans  « Le Temps Retrouvé », il écrit de nouveau ceci :

« Les années heureuses sont les années perdues, on attend une souffrance pour travailler. L’idée de la souffrance préalable s’associe à l’idée du travail, on a peur de chaque nouvelle œuvre en pensant aux douleurs qu’il faudra supporter d’abord pour  l’imaginer. Et comme on comprend que la souffrance est la meilleure chose que l’on puisse rencontrer dans la vie, on pense sans effroi, presque comme à une délivrance, à la mort. » 

Oui, la souffrance sera en quelque sorte l’ultime requête qui l’incite à pénétrer les régions les plus profondes du cœur où l’impression la plus infime est douleur mais douleur qui éclaire l’esprit, en fait l’œil de l’artiste, le regard de l’initié.

 

« Quant au bonheur, il n’a  presqu’une seule utilité, rendre le malheur possible. » - écrit-il et il poursuit : «  Il faut bien que dans le bonheur nous formions des liens bien doux et bien forts de confiance et d’attachement pour que leur rupture nous cause le déchirement si précieux qui s’appelle le malheur. »

 

Ici Proust répète Blaise Pascal et rejoint Baudelaire qui ne concevaient l’absolu que dans le sacrifice. Ainsi s’approche-t-il de la joie par la souffrance, comme il aborde le bien par le mal. Parce qu’elle n’est pas une fin mais un moyen, l’instrument privilégié de l’ascèse, la douleur permet l’accession au monde supérieur. Autant qu’une  influence chrétienne, on perçoit chez Proust une résonance platonicienne. Puis intervient l’amour. L’amour qu’a décrit l’écrivain, l’amour, qui torture et obsède, devient, de par la souffrance qu’il engendre, son propre purificateur. Capable de plonger l’homme dans les affres les plus noires et de l’inciter aux pires égarements, il a aussi le mérite d’agir comme la grâce en grandissant tout ce qu’il touche. Ce que le rêve d’un jaloux peut créer d’innombrables suppositions, déployer dans son imaginaire en un labyrinthe infernal, multiplie encore la souffrance. Si bien qu’aux tortures de  l’amour succède, comme une aggravation, l’effacement de l’amour, au point que dans « Albertine disparue » la tristesse devient, en quelque sorte, l’âme même de la tristesse.
 

« Peu de personnes comprennent le caractère purement subjectif du phénomène qu’est l’amour et la sorte de création que c’est d’une personne supplémentaire, distincte de celle qui porte le même nom dans le monde et dont la plupart des éléments sont tirés de nous-mêmes. Aussi y a-t-il peu de gens qui puissent trouver naturelles les proportions énormes que finit par prendre pour nous un être qui n’est pas le même que celui qu’ils voient. »

 -Un amour de Swann –

 

Ainsi montre-t-il combien l’amour, comme les autres sentiments, est une construction imaginaire, une illusion. Mais une illusion bienfaitrice qui enrichit, éclaire notre vie. En quelque sorte, l’amour est une transgression du cœur : « L’être aimé – dit Proust - est un être de conventionune poupée intérieure » et l’amour n’est autre, selon lui, qu’un « état mental ». La disparition de l’amour apparaît alors comme un affaiblissement de soi, aussi n’est-il pas surprenant que l’écrivain nie toute possibilité de bonheur dans l’amour. « Le bonheur ne peut jamais avoir lieu » - conclut-il dans « Les jeunes filles en fleurs » Et il souligne : 

 

« C’est notre nature qui crée elle-même nos amours, et presque toutes les femmes que nous aimons, et jusqu’à leurs fautes … On est toujours détaché des êtres qu’on aime, on sent que cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans l’avenir renaître, aurait même pu, dans le passé, naître pour une autre et non celle-là … L’image de notre amie, que nous croyons ancienne, authentique, a été en réalité refaite pour nous bien des fois … »

Nous comprenons mieux ce que Proust entend par les intermittences du cœur. En effet, nous ne sommes sûrs de rien, ni de personne, pas plus des autres que de nous-même. Ainsi qu’une solution chimique ne cesse de modifier le corps qui y est plongé, notre imagination modifie continûment les êtres qui nous entourent, les amoindrit ou les magnifie à la faveur de nos passions ou de nos habitudes, pire de notre indifférence. Et il est vrai que peu d’œuvres littéraires trouvent à ce point leur origine dans le regard intérieur et l’imaginaire que celle de Proust. N’est-ce pas grâce à l’illusion de nos sens et de nos sentiments que nous rehaussons le quotidien car «  ce que l’on sait, n’est pas à soi, c’est l’illusion qui est importante » - écrit-il. « Cette perpétuelle erreur qui est précisément la vie »  - poursuit-il. Proust revient souvent sur cette constatation. Il considère que « ne peut-être beau que ce qui porte la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir et de notre faiblesse ».
 

Puis Proust, usant d’une vue plus aiguë, devient visionnaire. Après avoir accommodé son regard à celui d’un Monet, il se laisse finalement envahir par la vision intérieure d’un Rembrandt. Comme chez Rembrandt, l’obscurité féconde une zone immense d’où jaillissent les images qui hantent l’esprit. Il affirme dès les premières lignes de « Du côté de chez Swann » : «  Une obscurité douce et reposante pour mes yeux mais peut-être plus encore pour mon esprit ». En effet, l’écrivain cherche à établir un réseau, un quadrillage afin de cerner la réalité qui n’en finit pas de se dérober. Son œuvre, dont on a souligné qu’elle était vide de Dieu et de préoccupations religieuses, n’est autre qu’une quête mystique ou mieux un itinéraire spirituel. Au-delà de la recherche du temps perdu se devine une autre perspective, celle que la pensée, pour atteindre l’homme, doit s’incarner afin de donner substance et vie à son message. Proust avait l’intuition d’une inéluctable union des esprits et de la réalité morale et physique de l’univers spirituel. Il s’est approché du mystère à la manière d’un enquêteur, d’un  analyste, persuadé de la religiosité des choses, (religion vient du mot latin : religare soit relier) qui sont des signes et des repères, et du rôle dévolu à l’art de transmettre cette part essentielle qu’est le monde invisible, monde, où ce que nous avons vécu dans la hâte, et de façon anecdotique, atteint sa plénitude. L’art se bâtit sur des impressions et percevoir c’est aussi interpréter, édifier l’invisible grâce à l’intelligence et à la sensibilité. Proust professait que « le monde est soumis à des lois et qu’il existe un lien entre l’intelligence humaine et l’univers. » Cette intuition cosmique faisait de lui un précurseur. Touché par cet universalisme de la pensée, il résumait ainsi sa propre métaphysique : « Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu’il change et se transforme.  Seul le monde de l’art est absolu. »

 

Alors qu’il avait vécu son inversion, contrairement à Gide, comme un drame, l’ascèse qu’il s’impose après la disparition de sa mère en 1915 dans le seul souci d’édifier son œuvre, constituera à ses yeux une sorte de rédemption, ou plus exactement le rachat moral et intellectuel du temps perdu en mondanités et en plaisirs immédiats. Les artistes, les peintres, les poètes et les musiciens jouent dans cette religion de l’art le rôle qui est celui des saints dans la vie chrétienne. Proust est allé jusqu’au renoncement de l’anachorète, il a quitté peu à peu les biens de la terre, ou du moins s’y est-il employé, et il a appelé lui-même la fin de sa vie une « adoration perpétuelle ». Ce devait être le titre du Temps Retrouvé, ce temps où il glorifie, dans ses mystères, les phénomènes de la mémoire involontaire. Si nous le considérons en tant que moraliste et philosophe, nous pouvons dire qu’il a donné un magnifique exemple de méthode et d’ascèse pour apprendre à l’homme le moyen d’échapper à l’incohérence vitale où il se disperse et pour tenter d’atteindre son unité créatrice. Dans la perspective d’une philosophie de l’esprit, la métaphysique proustienne se définit par son impuissance à sentir la continuité de l’être et à l’effort qu’elle doit fournir pour associer cette stabilité à une perspective du monde et de l’homme orientée vers le devenir. Jean Guitton souligne dans son ouvrage  Le travail intellectuel  : « Ce qui est extraordinaire dans l’œuvre de Proust, c’est le caractère si dénué d’intérêt de ce qu’il transfigurait : des souvenirs comme en ont tous les enfants sensibles, des propos de mondains désoeuvrés … Son ingéniosité a été de comprendre que, plus la matière serait banale, plus le talent apparaîtrait et qu’un écart si visible rendrait sensible au lecteur l’opération même de l’art, qu’il est si agréable de voir palpiter sous une œuvre, comme sa respiration. »

 

D’autre part, on ne peut manquer d’associer son désir de transfiguration à celui de Baudelaire qui écrivait : « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or. »

« Je vois clairement les choses qui sont dans ma pensée jusqu’à l’horizon, mais celles-là seules qui sont de l’autre côté, je m’attache à les décrire » - confie Proust. Des termes empruntés à l’âge d’or des cathédrales font resplendir sur ses écrits l’éclat de l’enluminure. De son texte Proust fait un ostensoir : par la littérature, il atteint l’extra-ordinaire et sublime le quotidien. De plus fragile de corps et démesuré d’esprit, ne tolérant guère le poids matériel des choses – souligne André Maurois dans « A la recherche de Marcel Proust », il est un homme exalté. Bénir et maudire lui sont habituel. Une sorte de piété donne à ses textes la gravité des formules saintes. Le baiser de sa mère le pacifie, il le reçoit comme un sacrement : «  Elle avait penché vers moi sa figure aimante et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle. »- écrit-il dans « Du côté de chez Swann ».

Son âme transcende ses impressions et ses rapports avec le monde invisible rehaussent ce qu’il éprouve. Dès son existence terrestre, il a vécu son paradis et son enfer. Ses amours sont des dévotions et il n’y a rien de petit qu’il n’ait mêlé intimement à ce qu’il y a de plus grand. Ainsi l’appartement de Swann est-il un sanctuaire, sa salle-à-manger un temple asiatique, son porte-manteau un chandelier à sept branches, le corps de la maîtresse de Saint-Loup un tabernacle, les maîtres d’hôtel de Balbec, lorsqu’ils découpent les viandes, des sacrificateurs et la désignation de temple de l’impudeur élève le plaisir le plus sordide à la dignité d’un culte. Chez lui, la notion du mal apparaît constante et la transgression ne fait que rendre plus évidente ses frontières avec le bien ; Proust n’a-t-il pas ressenti au plus haut point la notion de faute et de souillure ? « Tandis que les crimes du Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules » - est une des premières phrases du Temps perdu. Et ce qu’il a été petit garçon, Proust l’est resté toute sa vie, appartenant à cette famille de poètes dont on sait qu’ils sont les ultimes habitants de leur enfance. Par ailleurs, sur les mauvais arbres il a fait mûrir de bons fruits et, inversement, au pire furent mêlées des parcelles du meilleur. Cela était conforme à sa nature, mais probablement prit-il un certain plaisir à aggraver cette propagation du bien et du mal. Il écrit à propos de son amour pour Albertine : « Que le désir physique a un merveilleux pouvoir de rendre des bases solides à la vie morale. » Si on se place, même sans l’approuver, dans l’optique de Proust «  sans les vices, l’histoire des vertus serait pauvre, la médiocrité s’infiltrerait partout ». De ces demi-mesures, rien de grand ne jaillirait. L’un éclaire l’autre et le rend concevable. Le mal a, en quelque sorte, un pouvoir rédempteur, car il faut être tombé pour être relevé, il faut avoir commis une faute pour être pardonné. Que Proust ait eu à cœur d’élever l’homme n’est pas douteux. Sa ferveur nous apprend à le devenir : « à prendre les choses au sérieux, à arracher les mauvaises herbes du scepticisme, de la légèreté et de l’indifférence » - écrit-il dans Le Temps retrouvé. Il y a chez lui de l’Orphée et du grand prêtre : Orphée, pour descendre au plus profond de soi en quête du déchiffrement des secrets enfouis, et du célébrant afin que les mythes restent vivants et nous conduisent, au-delà des classifications, vers les symboles essentiels.


 

« Des impressions telles que celles que je cherchais à fixer ne pouvaient que s’évanouir au contact d’une jouissance directe qui a été impuissante à les faire naître. La seule manière de les goûter davantage, c’était de tâcher de les connaître plus complètement, là où elles se trouvaient, c’est-à-dire en moi-même, de les rendre claires jusque dans leurs profondeurs. (…) Et repensant à cette joie extra-temporelle causée, soit  par le bruit de la cuiller, soit par le goût de la madeleine, je me disais : « Etait-ce cela, ce bonheur proposé par la petite phrase de la sonate à Swann qui s’était trompé en l’assimilant au plaisir de l’amour et n’avait pas su la trouver dans la création artistique, ce bonheur que m’avait fait pressentir comme plus supra-terrestre encore que n’avait fait la petite phrase de la sonate, l’appel rouge et mystérieux de ce septuor que Swann n’avait pu connaître, étant mort comme tant d’autres avant que la vérité faite pour eux eût été révélée ? D’ailleurs, elle n’eût pu lui servir, car cette phrase pouvait bien symboliser un appel, mais non créer des forces et faire de Swann l’écrivain qu’il n’était pas. »

 

Toute rédemption, de quelque nature qu’elle soit, ne peut s’envisager que si elle parvient à triompher de l’implacable érosion du temps. On avait d’abord cru Marcel Proust occupé à décrire des femmes à la mode, à étudier à la loupe les sentiments les plus anodins, alors que l’élève de Darlu et de Bergson s’attachait à exprimer, dans un roman, une philosophie. Il a avoué dans une lettre à la princesse Bibesco « Que son rôle était analogue à celui d’Einstein » et il est vrai que le travail colossal de La Recherche s’apparente à celui d’un savant et a nécessité des qualités identiques aux siennes : le don d’observation, la volonté de découvrir des lois et la probité devant les faits, si bien que l’expérience de Proust n’est nullement celle d’un passé enseveli sous le présent, dont d’infimes morceaux se laisseraient entrevoir, mais celle d’un resurgissement de ce passé, en dépit du présent et à l’égal de lui.

 

« Comme il y a une géométrie dans l’espace, il y a une psychologie dans le temps, où les calculs d’une psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu’on n’y tiendrait pas compte du temps et d’une forme qu’il revêt : l’oubli » écrit-il dans « Albertine disparue».

Pour Marcel Proust, ce n’est que par la création que l’homme meurtri par la réalité, déstabilisé par les mouvements désordonnés de la vie, tente de sauver quelque chose du naufrage et de le fixer dans l’œuvre d’art. Dès lors, il faut cesser de vivre pour mieux exister … N’est-ce pas pour cette raison que Proust s’est enfermé dans une chambre tendue de liège et a placé, au sommet de l’échelle humaine, les poètes et les artistes, car leur combat est de chercher l’absolu hors du monde et du temps, et, grâce à l’art, seul en mesure de permettre cette gageure, d’en sortir vainqueur. A ce propos, il est intéressant de souligner que Baudelaire plaçait les hommes dans un ordre assez semblable : « Il n’y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat, l’homme qui chante, l’homme qui bénit, l’homme qui sacrifie et se sacrifie. Le reste est fait pour le fouet » - écrivait-il dans « Mon cœur mis à nu ».

 

Proche de Henri Bergson, qui avait épousé l’une de ses cousines mademoiselle Neuberger, il était inévitable que Proust se passionne pour le temps, ce temps sur lequel s’édifie notre vie et qui assure la survivance de l’artiste et du créateur. Mais si le temps bergsonien est continu et forme la trame de la vie personnelle, le temps proustien est discontinu et dessine continuellement le moi. Est-ce la raison pour laquelle Proust considérait qu’il ne faut pas écrire ses livres avant d’être en mesure de procéder à la synthèse de ses divers moi (s). Chez lui, la recherche du temps perdu est en quelque sorte la recherche du moi égaré ; le moi retrouvé étant pour chacun de nous la possibilité de sauver quelque chose de soi-même grâce à la création. Il semblerait que nous ayons affaire ici à un moi superficiel et ondoyant qui se disperse dans des futilités mondaines ! Or, il n’en est rien car, derrière cette apparence trompeuse, se cache un Proust tragique qui se cherche, soit dans l’intensité de la sensation esthétique, soit grâce aux révélations successives que suggère la mémoire involontaire.

« La durée, - dit Bergson - est chose réelle pour la conscience qui en conserve la trace, tandis que la durée où nous nous regardons agir et où il est inutile que nous nous regardions est une durée dont les éléments se dissocient et se juxtaposent. » Et il conclut : «  En dehors de nous, extériorité réciproque sans succession ; au-dedans, succession sans extériorité réciproque ».

 

Il est significatif que Proust, comme Bergson, ait insisté sur la difficulté qu’il y a à s’emparer d’une forme quelconque du temps, tel qu’il se manifeste dans l’art et le souvenir spontané, échappant ainsi à l’emprise de l’intelligence et de la raison. Il nous faut donc aller, par-delà les apparences et la temporalité, conquérir, comme le propose Bergson dans « L’évolution créatrice », la véritable durée et ce que l’auteur de La Recherche nomme « un peu de temps à l’état pur ».


« En somme, dans un cas comme dans l’autre, qu’il s’agît d’impression comme celle que m’avait donnée la vue des clochers de Martinville, ou de réminiscence comme celle de l’inégalité des deux marches ou le goût de la madeleine, il fallait tâcher d’interpréter les sensations comme les signes d’autant de lois et d’idées, en essayant de penser, c’est-à-dire de faire sortir de la pénombre ce que j’avais senti, de le convertir en un équivalent spirituel. »

Le Temps Retrouvé


Il semble que, pour le Bergson de « Matière et Mémoire » comme pour le Proust de « La Recherche », soit dévolu à l’art un rôle privilégié qui peut se définir d’un mot, celui de révélateur, et que le problème posé soit celui de l’élargissement de la perception. Révélation et également traduction de l’impression, telle est la vocation de l’homme qui a décidé de conformer sa vie à l’authenticité d’une vérité intérieure, si bien qu’il y a dans La Recherche, comme dans la philosophie bergsonienne, un mode d’emploi et une éthique pour s’en approcher.


 

« Je m’apercevais que pour exprimer ces impressions, pour écrire ce livre essentiel, le seul vrai livre, un grand écrivain n’a pas, dans le sens courant, à l’inventer puisqu’il existe déjà en chacun de nous, mais à le traduire. Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. » 

Le Temps Retrouvé


On sait aussi l’importance que Proust attachait à l’érosion du temps et les analyses qu’il a faites, notamment à propos de l’amour, des transformations que celui-ci inflige aux êtres et aux objets qui nous entourent. L’écrivain montre que l’individu, plongé dans le temps, se désagrège. Nous verrons successivement, dans le roman, Swann, Odette, Bloch, Saint-Loup, Gilberte, la duchesse de Guermantes, madame Verdurin passer devant des projecteurs qui, impudiquement, dévoileront leurs âges et leurs sentiments. Ne suffit-il pas de contempler la lumière du soleil, se déplaçant sur un paysage, pour se rendre compte que celui-ci ne cesse de changer comme si nous tournions autour. Et ce ne sont pas seulement les paysages qui se modifient selon les éclairages, mais l’âme de l’homme qui varie à la faveur des événements. Et que sera le roman de Proust pris dans sa totalité, sinon cela : un paysage immense dont la lumière tournante nous dévoile tour à tour des aspects multiples, sans cesse changeants, reliefs qui surgissent de l’ombre et s’aiguisent avant d’y replonger «  si bien que le déplacement sinueux, qui change constamment l’éclairage, n’est pas une caractéristique fortuite ou une négligence, c’est une méthode au sens le plus cartésien du terme, c’est-à-dire un ensemble de démarches raisonnées pour appréhender la réalité » - précise André Maurois.

 

Proust, réaliste et scientifique, constate et enregistre les métamorphoses et les destructions que le temps inflige aux êtres, tandis que le philosophe, qu’il est également, se refuse à accepter la mort lente de ses personnages qu’il a animés et aimés, parce qu’en des moments rares, l’intuition de lui-même l’a révélé comme « un être absolu ». Cette certitude, il est vrai, Proust ne l’a éprouvée qu’en de brefs instants où, soudain, une part du passé redevenait présente par le seul pouvoir de la mémoire et que les sentiments, qu’il croyait assoupis, voire annihilés, réapparaissaient au plus profond de lui en des flashs bouleversants. C’est ainsi que la saveur de la petite madeleine, que l’enfant Proust trempait autrefois dans la tasse de thé ou de tisane de sa tante Léonie, fait remonter à la surface de la conscience de l’homme adulte, non seulement des souvenirs mais également des vies mortes, ensevelies au plus secret du cœur. Grâce au souvenir involontaire, nous ne participons pas seulement à une renaissance ou re-création d’instants subitement  resurgis dans la mémoire, mais à la résurrection d’une part perdue de nous-même. « Le génie, »  - a écrit Charles Baudelaire – «  c’est l’enfance retrouvée à volonté. »

Ainsi Proust rend-il au temps sa plénitude et à l’homme son éternité intérieure, contrairement aux auteurs du Nouveau Roman qui, quelques décennies plus tard, confineront leurs personnages dans un réel fragmenté. Faisant fi de l’imagination qui a le pouvoir de contraindre ou de magnifier le temps à volonté, l’écrivain Proust, que l’on croyait occupé à décrire une époque, ses petitesses et ses grandeurs, ses vices et ses vertus, se consacrait à tout autre chose, tant il est vrai que la réalité n’existe pas en tant que telle, parce qu’elle se confond en permanence avec la vie intérieure et devient dès lors une réalité subjective. C’est aux fins de dissoudre le réel que l’auteur a  eu recours  à la métaphore, instrument idéal pour refonder la pensée sans risquer de la dénaturer. Chateaubriand écrivait déjà dans « La vie de Rancé » : «  Le cœur se brise à la séparation des songes, tant il y a peu de réalité dans l’homme ». Proust avait compris ce que d’autres avaient supposé avant lui que le temps épisodique, sporadique, est un temps perdu et que le temps retrouvé est celui que l’esprit recompose et réactualise grâce à sa force imaginante et à la seule puissance de la pensée créatrice.

 

« La grandeur de l’art véritable, au contraire de celui que M. de Norpois eût appelé un jeu de dilettante, c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître cette réalité loin de laquelle nous vivons, de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que nous lui substituons, cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans l'avoir connue, et qui est tout simplement notre vie. La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue, c’est la littérature ; cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste. Mais ils ne la voient pas, parce qu’ils ne cherchent pas à l’éclaircir. Et ainsi leur passé est encombré d’innombrables clichés qui restent inutiles parce que l’intelligence ne les a pas développés. Ressaisir notre vie, et aussi la vie des autres ; car le style pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique mais de vision. Il est la révélation, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel de chacun. Par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de mondes à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, que bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial.

(…) Ce travail qu’avaient fait notre amour-propre, notre passion, notre esprit d’imitation, notre intelligence abstraite, nos habitudes, c’est ce travail que l’art défera, c’est la marche en sens contraire, le retour aux profondeurs où ce qui a existé réellement gît inconnu de nous, qu’il nous fera suivre ».

LE TEMPS RETROUVE

 

Proust a souvent repris certaines métaphores utilisées par les poètes antiques. Enfin et surtout, sous les choses, l’écrivain décèle ce que Jung nomme les archétypes. Au-delà d’Oriane de Guermantes, n’y a-t-il pas Geneviève de Brabant, au-delà des Trois arbres, le vague souvenir des sortilèges anciens, de sorte que leurs branches semblent des bras qui se tendent en une mystérieuse supplication ? Il est vrai que l’écrivain use de l’image en virtuose et qu’il  ne s’est pas contenté de rédiger ses textes en musicien soucieux de l’harmonie des mots, mais qu’il les a conçus en peintre qui sait que, ce qui compte, ce n’est pas le modèle tel qu’il est, mais tel que le voit le regard de l’artiste. L’art permet à l’intemporel d’entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel. C’est pour cette raison que Marcel Proust s’est plu à évoquer le réel par le biais de l’œuvre d’art afin que, ce qu’elle a magnifié, vienne se réincarner à nouveau, cycle accompli des métamorphoses que Proust a su traiter avec une formidable maîtrise. Il est amusant aussi de relever les passages où une foule de Paris lui évoque les cortèges de Gozzoli, où le nez de M. de Palancy lui rappelle un portrait de Ghirlandajo et, ce qui semblait s’être absenté du réel pour exprimer un réel différent, s’y replonge afin de mieux traduire les correspondances de l’intemporel et du quotidien.


 

Proust se sentait également proche des impressionnistes qui, en tant que peintres, avaient tenté une expérience similaire, comme il l’était d’un Gabriel Fauré ou d’un César Franck qui, en musique, avaient su atteindre l’originalité native des sons. « La musique n’est-elle pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être la communication des âmes » - se plaisait-il à dire. Par ailleurs, il est intéressant de souligner, à propos de son œuvre, que Proust a poussé certains traits de ses personnages au-delà de la caricature, jusqu’aux limites d’eux-mêmes, c’est-à-dire jusqu’à une forme de monstruosité. C’est le cas de Charlus. Les monstres, il est vrai, nous découvrent d’étranges perspectives sur des abîmes insondables que nous ne pourrions soupçonner sans eux. « Seuls Shakespeare, avant lui, avait orchestré d’aussi magiques dissonances » - relève André Maurois. Ces allégories, ces images qui s’achèvent en bouffonnerie, ces jeux de lumière et de perspective, ces liens tissés entre les êtres et les choses évoquent l’atmosphère shakespearienne. « La Recherche se termine comme « La Tempête » de Shakespeare » - souligne encore André Maurois : «  Le jeu est fini, l’Enchanteur a livré son secret ; le voici qui remet dans leurs boîtes ses marionnettes et comme Prospero il pourrait dire : nous sommes faits de la même étoffe que les songes et notre petite vie est bouclée par le sommeil ». Les Guermantes et les Verdurin se sont évanouis, tandis que dans la mémoire du narrateur tinte encore, à la porte du jardin de l’enfance qu’il n’a point refermée, la petite cloche qui annonçait la visite de Swann et que ce passé, qui descendait si loin, est enfin retrouvé. Le temps, comme une sphère qui tournerait sur elle-même, est revenu à son point de départ. Tout part et tout revient, et derrière un objet captif, n’est-ce pas le temps que nous retenons prisonnier ? Il n’est pas innocent que Marcel Proust ait voulu donner le titre de « L’adoration perpétuelle » au Temps Retrouvé. Il est vrai qu’il a accompli sa tâche en état d’extase, extase, que les privations, qu’il s’imposait, rendait plus facile. Selon lui, la vie d’un artiste est consacrée à l’égale de celle d’un religieux. En effet, cette aspiration à l’abnégation de soi sous-tend une volonté d’offrande et de sacrifice offerte au culte de l’art. Oui, l’écrivain a en quelque sorte exercé un sacerdoce littéraire. D’autre part, l’idée si présente que l’artiste entre en éternité grâce aux nombreux lecteurs qui prolongeront sa vie, par l’intercession de son œuvre, suppose la communion des esprits dont je parlais plus haut. Il est vrai aussi que pour Proust, la vie est avant tout une re-création de l’intelligence et que la vraie réalité est celle que notre imagination recompose et transcende. N’est-ce pas la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares, n’est-ce pas la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique et nous permet de passer outre aux contraintes de l’espace et du temps ? En définitive, la découverte proustienne la plus considérable est celle d’une faculté supra-sensible en soi : le fait de constituer un « être extratemporel » et de pouvoir le penser. Par ailleurs, le sublime instant survenu en nous grâce au phénomène de la mémoire involontaire, permet de rendre « sensible une finalité tout à fait indépendante de la nature » - affirme l’écrivain. Il s’agit, en conséquence, d’une intuition neuve et souveraine de nous-même. Si bien que ce sont ces  minutes affranchies de l’ordre du temps qui  fondent  À la recherche du temps perdu. Ressenties à plusieurs reprises par Marcel Proust, ces révélations correspondent à des « fragments d’existence soustraits au temps », que l’écrivain évoque dans le Temps retrouvé et dont la cause initiale a été illustrée par les trois expériences vécues en l’hôtel de Guermantes : les pavés inégaux de la cour, puis dans le petit « salon-bibliothèque » le choc de la cuiller contre l’assiette, enfin la sensation suscitée par la serviette empesée. Chacun de ces instants devient alors le site temporel de ce que Jean-Yves Tadié  a nommé les « extases de mémoire », extases qui assignent un point final au "Temps Retrouvé" et fixent le lieu d'accomplissement de l'oeuvre où la précarité temporelle de l'homme est, en quelque sorte, en mesure de générer sa propre éternité.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Texte de la conférence que j'ai  donnée le 6 août 2018 à la mairie de Cabourg, dans le cadre des conférences d'été du Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec.

 

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Marcel Proust, de la rédemption de l'homme à la résurrection du temps
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11 août 2018 6 11 /08 /août /2018 08:39
Silencieux tumultes d'Edmée de Xhavée

Dans ce quatrième roman d'Edmée de Xhavée, le personnage principal n'est ni un homme, ni une femme, ni même un animal, mais une maison. Elle est l'épicentre de cette histoire de famille qui s'écoule de l'année 1928 à l'année 2009 et voit ainsi passer, entre ses murs, quatre générations avec leurs drames, leurs inquiétudes, leurs joies, leurs deuils et leurs naissances, leurs alliances et leurs ruptures. Au fil des pages, cette demeure dévoile ses charmes, joliment décrite par l'auteure qui se plaît à en détailler chaque pièce, la véranda enguirlandée de vigne, le jardin ombragé, l'azalée rose et les rhododendrons, mais également la décoration raffinée des salons et des chambres, l'élégance des meubles, les objets personnels, la vaisselle aux accents de vacances, les belles nappes ouvragées, la desserte à roulettes laquée rouge. Le mérite de ces objets est celui de se fondre dans un décor qui accompagne des vies successives, de surprendre, posés sur eux, tant de regards, de connaître d'innombrables secrets et de composer avec les lieux un ensemble inoubliable, une sorte de scène où les événements se déroulent dans l'intimité de leur présence.

 

Cette petite société, à l'abri des clôtures de son jardin, cette bourgeoisie de bon aloi, sachant sa mort annoncée, a su faire de ses usages son dernier pré-carré. Les mariages sont davantage des alliances que des coups de coeur, des placements que des emballements subits. Ici règne une hiérarchie implacable entre les gens de maison, soit les domestiques, et les maîtres des lieux, hommes et femmes qui se lient sans passion et se supportent sans acrimonie. L'essentiel reste caché, les drames - si drame il y a - doivent se circonscrire entre ces murs et ne point prendre la liberté d'en sortir.

 

D'ailleurs, il ne se passe pas grand chose dans leurs existences, surtout celles des femmes, emmurées en quelque sorte dans leur nid douillet, sinon les fêtes familiales : anniversaires, baptêmes, communions et mariages, si bien que le temps est rythmé par ces événements et l'intimité discrète dans laquelle s'immergent les générations toutes en provenance du même moule.

 

Edmée connaît bien le coeur féminin et en parle avec réalisme, trempant sa plume dans une encre qui sait débusquer les secrets et ne s'accorde aucune concession dès qu'il s'agit de narrer ceux trop bien enfouis et de brosser ainsi un tableau véridique d'un monde voué à la disparition. Si bien que cette maison se fait l'écho des voix qui se sont tues et des dernières scènes d'une famille qui repose à tout jamais dans le cimetière des illusions perdues.

 

"Cette belle maison est un temple des souvenirs, des souffrances, des espoirs, des secrets, des silencieux tumultes. Elle le sait. Les murs ont des yeux et des oreilles mais ne parlent pas, trop occupés à protéger leurs habitants.

Qui d'autre, le front appuyé contre une vitre ou dans les mains, a pleuré d'amour ou de haine dans ces pièces, ou a trahi ? Qui a donné ou repris son corps, son coeur, sa parole, sa confiance ?

Ces objets remisés et oubliés au grenier ont aussi leur mémoire, qu'ils ne rendront pas."  (Page 193)


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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L'auteure avec son précédent ouvrage.

L'auteure avec son précédent ouvrage.

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2 août 2018 4 02 /08 /août /2018 07:37
L'enfant qui de Jeanne Benameur

Voici un livre délicat, rédigé en une sorte d’apnée, comme si  les vies décrites, non enracinées, étaient celles d’êtres imaginaires dont l’auteure nous rappelle que leur mystère est comme une seconde présence et  leur étrangeté ce qui, en eux, est le plus intime, enfin que la seule liberté dont ils disposent est celle de tracer leur itinéraire dans la forêt obscure d’un inconscient qui les déborde. Oui, l’inconnu est sans doute leur seul possible. Le titre l’évoque d’ailleurs : « L’enfant qui … », celui-ci n’est-il pas au carrefour de toutes les routes, prisonnier de l’indéfini, à la lisière d’un ailleurs qui n’a pas encore livré ses secrets ?

« Reste immobile, n’aie pas peur du gouffre. Le temps va passer. Tu peux te balancer lentement, doucement. La lumière n’entrera dans la cuisine qu’en plein midi, jusque-là tu peux rester dans la clarté tamisée par les grands arbres, avec encore quelque chose de la nuit autour de toi, qui t’apaise. Je te vois, debout devant la fenêtre, le regard perdu, ou à la table, assis, devant ton petit bol bleu.

Tu es seul comme peut l’être quelqu’un dans un tableau.

Je voudrais poser ma main sur tes cheveux. Si je ferme les yeux, je peux  les sentir très doux, même si aucun peigne n’a raison de tes boucles emmêlées. La paume de ma main les effleure. Tu peux croire que c’est juste de l’air qui passe par les vitres mal jointes. »

 

Dans cet ouvrage, trois destins s’entrecroisent : celui d’une grand-mère qui s’est définitivement immergée dans son passé, celui un père veuf qui n’a pu se délivrer d’un désir qui encombre sa mémoire et celui d'un enfant, le fils de cet homme et le petit-fils de cette grand-mère, dont la mère a disparu et n’a eu que le temps de le guider à pas lents vers l’affranchissement et le périlleux voyage de la vie.
 

«  Aujourd’hui tu revois son visage quand elle s’était tournée vers toi. Le visage de ce jour-là. Lavé de tout, juste empreint de  son amour infini pour toi. Ce visage-là t’accompagnera toute ta vie. Garde-le en toi et oublie tout le reste. Tu le retrouveras dans le visage de chaque madone sur les tableaux. Garde-le. Toi tu sais que les mères qui ont ce visage-là sont celles qui ont su un jour retenir leur pas. Un enfant comprend tout. Le pas en arrière, c’était le pas de ta vie. Car tu l’aurais suivie. Et elle le savait. »

 

Le récit poétique de Jeanne Benameur reprend les mythes qui traitent autant du monde des morts que du monde des vivants et dispersent leurs itinéraires à travers notre propre forêt intérieure. Quant à l’écriture, elle est sobre et belle et comme suspendue au-dessus de l’incarnation du sens ainsi qu’est la vie et le risque permanent de s’y perdre. L’écrivaine ne cesse de convoquer les sensations enfouies et les émotions latentes pour composer ce chant qui a vocation à exprimer ce qui, en chacun de nous, est le plus  intime, employant à cette fin une langue dont elle dit elle-même qu’elle est la langue d’avant toutes les langues.

« Les mots sont inconnus. C’est une langue du dessous des choses. La langue du corps de la mère. Une langue qui a roulé sous les pas de tous ceux qui marchent sur les routes, dans leur sang, sous leur peau et sous les pierres. Cette langue-là est vieille et obscure. Tu l’entends. Elle dit le dedans et le dehors, la peau entre les deux. Fragile. Vivante. Elle œuvre. »

 

Malheureusement, Jeanne Benameur n’a pas su conclure son ouvrage. Tout à coup, la route bifurque et l’enchantement se dissout comme la brume si douce qui nous enveloppait. Ce qu’elle racontait, avec le velouté des mots, est remplacé soudain, dans les toutes dernières pages, par les conseils bienveillants d’une psychologue éclairée se substituant à la fée qui nous conduisait dans des chemins creux, encombrés de bruyères. Quel dommage ! Un tel conte envoûtant méritait une plus belle fin.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Jeanne Benameur

Jeanne Benameur

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20 juillet 2018 5 20 /07 /juillet /2018 07:54
Marcel Proust en 1918

En 1918, Proust a 47 ans, sa santé est toujours aussi mauvaise et il s’en plaint toujours autant dans ses lettres, au point qu’il a même envisagé, à la suite d’un début de paralysie faciale, de se faire trépaner, mais le docteur Babinski, neurologue, disciple de Charcot, l’en dissuade. Ses yeux, en particulier, le font souffrir, mais ajoute-t-il dans l’une de ses missives : «  ils savent toujours pleurer ». En dehors de ses soucis de santé, Proust, dans sa correspondance, parle de la guerre et de Paris qui subit les attaques fréquentes des zeppelins, des gothas et de la grosse bertha. Et, au sujet de la guerre, Marcel précise ses sentiments dans une lettre à la princesse Soutzo : « Elle est moins pour moi un objet qu’une substance interposée entre moi-même et les objets. Comme on aimait en Dieu, je vis dans la guerre. (…) Quant aux canons et aux gothas, je vous avouerai que je n’y ai jamais pensé une seconde ; j’ai peur de beaucoup de choses moins dangereuses – des souris par exemple – mais enfin n’ayant pas peur des bombardements et ignorant encore le chemin de la cave (ce que d’autres locataires ne me pardonnent pas),  il y aurait affectation de ma part à feindre de les redouter. » En revanche, on ne trouvera pas dans « Le temps retrouvé » de récits de bataille, ni l’histoire complète de la guerre. Les personnages du roman proustien subissent le déroulement des événements et la guerre sera par conséquent traitée à travers eux, jamais en tant qu’événement ou conception stratégique. En définitive, la guerre de 14/18 est pour l’écrivain un support littéraire et, derrière ses constants soubresauts, la recherche d’une pensée créatrice.

 

Le 30 janvier, les avions allemands bombardent Paris et Marcel évoquera ce raid très intense dans quelques lettres, dont celle-ci à Madame Straus : « C’était l’époque où il y avait continuellement des raids de gothas, l’air grésillait perpétuellement d’une vibration vigilante et sonore d’aéroplanes français. Mais parfois retentissait la sirène comme un appel déchirant de Walkure – seule musique allemande qu’on eût entendu pendant la guerre jusqu’à l’heure où les pompiers annonçaient que l’alerte était finie. » Ce soir-là, les bimoteurs allemands, chargés de 1 000kg d’explosifs, lâchèrent 256 bombes et il y eut 65 morts et 187 blessés, c’est dire l’imprudence de Marcel à se refuser à descendre dans la cave et à se promener dans la capitale la nuit, au point que Céleste découvre un matin de la poussière d’obus dans les rebords de son chapeau. « Eh, Monsieur, voyez toute cette ferraille que vous avez reçue ! Vous n’êtes donc pas revenu en voiture ? Vous n’avez pas eu peur ? – Non. Pourquoi Céleste ? Le spectacle était bien trop beau pour cela. »

 

Céleste, quant à elle, redoute les bombardements, tremble et passe beaucoup de temps à la cave, elle envisage même de partir se réfugier dans sa calme campagne et se désole que Proust ait refusé l’invitation de Madame Catusse de s’installer dans sa maison de Nice qu’elle ne compte pas occuper cette année-là. Mais Proust refuse, ne souhaitant nullement quitter Paris pour toutes sortes de raisons.

Marcel Proust en 1918
Marcel Proust en 1918

A cette époque, Proust dîne souvent au Ritz, qu’il préfère désormais au Crillon, (voir mon article "Proust et l'hôtel Ritz ", en cliquant ICI) parce qu’un jeune employé Henri Rochat, qu’il apprécie, lui confie des informations précieuses sur le comportement des clients, ce qui est une mine d’or pour lui. Il ne faut jamais oublier que l’écrivain sait qu’il a peu d’années à vivre et qu’il est tenaillé en permanence par le souci d’achever son œuvre. Chaque semaine, chaque mois compte pour la rédaction de l’ouvrage qui se structure, pour les corrections et également la publication qui, en 1918, en toute fin d’année, verra sortir « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » alors que les « Pastiches et mélanges » sont sous presse chez Gallimard et également sa préface « De David à Degas » de Jacques Blanche qui inaugure la série de ses introductions. Proust sait désormais comment se composera son œuvre. Elle comprendra cinq volumes, dont l’un est déjà en librairie, l’autre y sera bientôt et qu’il  s’inquiète de la publication de « Le côté de Guermantes » qui prend du retard en raison de l’absence de Gaston Gallimard.  Le plan de 1918 se termine par le tome V soit « Sodome et Gomorrhe II » et « Le Temps Retrouvé ». Mais ce plan sera modifié par la suite à cause du développement grandissant de « La prisonnière » et de « La fugitive ».

 

Le 14 juin, Marcel Proust apprend la mort du professeur Pozzi, assassiné la veille par l’un de ses malades qu’il avait soigné et même opéré pour une cause d’impuissance sexuelle. Le mal n’étant pas réparé, le patient s’était vengé en tuant d’un coup de pistolet le flamboyant médecin. Marcel se fait également beaucoup de souci pour son frère qui est au front en tant que chirurgien et a eu un accident de voiture en se rendant au chevet d’un blessé. On sait que Robert Proust s’est toujours comporté avec le plus grand courage. Il sera à l’origine de la création des ambulances du front. Quelques mois plus tard, le 5 octobre, apprenant celle de Roland Garros, brillant aviateur et non joueur de tennis, à bord de son fokker D.VII, il écrit à Jean Cocteau une lettre de condoléances tardive, sachant la sympathie profonde que celui-ci voue à cet enfant des îles (La Réunion) : « Ma consolation est de penser que vous aurez cette douceur, vous qui l’avez tant aimé, de l’avoir dans vos vers fixé pour toujours dans un ciel où il n’y a plus de chutes et où les noms humains demeurent comme ceux des étoiles. »

 

« Les plaisirs et les jours » s’étant mal vendu ( jeunes auteurs et moins jeunes ne vous désespérez pas si vos débuts sont difficiles), il propose à l’éditeur Calmann-Lévy de lui céder à un prix très bas les 1100 exemplaires qui encombrent son salon où s’amoncellent les meubles, objets et tapis de sa famille dans un bric-à-brac  incroyable et poussiéreux. Sur les 1600 publiés, seuls 500 avaient trouvé acquéreurs. Il soldera également ses vieux tapis à un marchand peu exigeant. Mais l’offensive allemande ne cesse point de l’inquiéter. L’ennemi n’est jamais qu’à soixante-quinze kilomètres de Paris. Il écrit à sa grande amie Madame Straus : « Je n’avais jamais senti à quel point j’aimais la France. Vous qui aimez tant les chemins de Trouville, vous comprendrez ce que peut être pour moi ce pays d’Amiens, ce pays de Reims, de Laon où je suis si souvent allé. Laon, c’était avec Emmanuel Bibesco. (…) Et il faut encore plus aimer les hommes que les choses, et je pleure et j’admire plus les soldats que les églises qui ne furent que la fixation d’un geste héroïque, aujourd’hui à chaque instant recommencé. »

 

Malgré les événements, il n’éprouve aucune haine  envers les Allemands et écrit le 11 novembre, toujours à Madame Straus : «  Nous avons trop pensé ensemble à la guerre pour que nous ne disions pas au soir de la victoire un tendre mot, joyeux à cause d’elle, mélancolique à cause de ceux que nous aimions et qui ne la verront pas. Et encore : «  Quel merveilleux allegro presto dans ce finale après les lenteurs infinies du début et de toute la suite. Quel dramaturge que le Destin, ou que l’homme qui a été son instrument ! »

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST dont "Marcel Proust en 1914" et "Marcel Proust en 1916", cliquer  ICI

 

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Zeppelin et grosse bertha.
Zeppelin et grosse bertha.

Zeppelin et grosse bertha.

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4 juillet 2018 3 04 /07 /juillet /2018 09:57
Simone Veil - Une femme pour l'éternité

La France a fait entrer Simone Veil au Panthéon en ce dimanche 1er juillet 2018 en compagnie de son époux Antoine dont il était inenvisageable qu'elle soit séparée dans la mort. Cette femme méritait ces honneurs qu'un discours un peu ampoulé du président Macron ont rendu ternes et ennuyeux un long moment. Mais la musique et l'hommage de la foule, le recueillement et l'émotion perceptibles lui ont redonné cette humanité que Simone Veil incarnait si bien, avec son regard bleu que voilait en permanence une insondable tristesse et que la beauté de son visage très classique rendait à la fois proche et majestueuse. 

 

Simone Veil avait une hauteur et une simplicité naturelles, elle était la femme dans l'expression la plus noble du terme. A 16 ans, alors qu'elle venait juste de passer son baccalauréat, elle et sa famille étaient arrêtés par la Gestapo et jetés dans des trains qui les conduiraient en Lituanie pour son père et son frère - qui n'en reviendront pas - et au camp d'Auschwitz-Birkenau pour sa mère, elle-même et sa soeur Madeleine. Simone et Madeleine rentreront de déportation alors que madame Jacob sera emportée par le typhus. Aussitôt regagné Paris, la jeune fille s'inscrit à Sciences-Po et à la Faculté de droit pour devenir avocate. C'est durant ses études qu'elle rencontre aux sports d'hiver un jeune homme qui se prépare à une carrière d'inspecteur des  finances et l'épouse en 1946. Ils formeront un couple qui affrontera le meilleur et le pire avec détermination et amour. En 1952, Simone perd sa soeur Madeleine et son jeune enfant, tous deux tués dans un accident de voiture, douleur d'autant plus cruelle pour la jeune femme que Madeleine était la seule personne avec laquelle elle avait partagé l'expérience de la déportation. Mais la vie continue et trois fils vont naître dont l'un Claude Nicolas, médecin, mourra en 2002 d'une crise cardiaque. Nouvelle épreuve auquel le couple fera face avec son courage habituel.

 

Désormais magistrate, Simone entre dans le gouvernement de Jacques Chirac sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing comme ministre de la santé chargée de défendre la loi pour l'avortement médicalisé devant un parlement composé de 95% d'hommes, loi qui allait permettre à de nombreuses femmes, en situation de détresse, d'avoir recours à ce qu'elles n'envisageaient alors que dans des cas extrêmes. D'ailleurs Simone Veil s'opposera toujours à la banalisation de l'avortement. Puis elle sera la première femme à présider le Parlement européen et la cinquième à entrer à l'Académie française le 18 mars 2010. Quel parcours pour celle qui avait été embarquée par la Gestapo dans les camps de la mort ... Oui, quelle revanche sur la vie et quelle leçon de dignité et de courage ! Simone Veil était cela et l'incarne désormais pour l'éternité : une femme debout.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Simone à la tribune de la Chambre des députés et avec son mari Antoine
Simone à la tribune de la Chambre des députés et avec son mari Antoine

Simone à la tribune de la Chambre des députés et avec son mari Antoine

Simone Veil - Une femme pour l'éternité
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14 juin 2018 4 14 /06 /juin /2018 11:56
Place Rouge - Eglise Saint-Basile-le-Bienheureux

Place Rouge - Eglise Saint-Basile-le-Bienheureux

Lorsque je suis allée en Russie en 2010, Moscou, la première ville que j'ai visitée, était pour moi entachée des visions guerrières et oppressives que le gouvernement de l'URSS avait laissées dans ma mémoire. Aussi, la vision de la place Rouge, où je me rendais tôt ce matin-là, suscita-t-elle un véritable choc émotif tant sa beauté et l'élégance de ses proportions me submergèrent. Rouge n'évoque ni le sang, ni le feu, mais signifie en vieux slavon : beau. La place Rouge est par conséquent la place Belle et, avec la place de la Concorde, sans nul doute la plus harmonieuse place du monde ... Si, à plusieurs reprises, son aspect fut modifié, elle n'a  jamais perdu sa splendeur, d'autant que la circulation y étant interdite, elle se livre toute entière aux piétons dans ses proportions imposantes et ses fortifications grandioses.

La place du Manège et le palais du Kremlin.
La place du Manège et le palais du Kremlin.

La place du Manège et le palais du Kremlin.

La fondation de Moscou se perd dans la nuit des temps. Selon la légende, le prince Oleg aurait fondé sur la rivière Smorodinka (c'est ainsi que l'on appelait la Moskowa) un petit bourg et les objets du IXe siècle, découverts lors des fouilles, semblent le confirmer. Selon une autre légende, les terres de la Moskowa auraient alors appartenu au boyard Koutchka que Youri Dolgorouki avait mis à mort et où il établissait, sans plus tarder, une ville dont le centre serait aujourd'hui occupé par l'enceinte du Kremlin. Bientôt cette ville, dont les faubourgs se constituaient peu à peu, allait devenir la capitale des tsars, la première ville marchande du pays et le réceptacle des vieilles traditions culturelles.

La galerie marchande du Goum qui se trouve sur la Place Rouge.

La galerie marchande du Goum qui se trouve sur la Place Rouge.

L'enceinte du Kremlin et, au loin, les clochers des cathédrales.

L'enceinte du Kremlin et, au loin, les clochers des cathédrales.

C'est dans la cathédrale de la Dormition, la plus importante du pays, que les tsars et les empereurs russes se faisaient sacrer. C'est à Moscou que Pierre Ier et Catherine II fêtaient leurs victoires. Et c'est Moscou qui, en se sacrifiant en 1812, porta le coup de grâce à la Grande Armée napoléonienne. La place Rouge et le Kremlin sont ainsi pétris d'histoire, coeur de la Russie et symbole de sa grandeur et de sa pérennité. Le Kremlin apparaît dès le XIVe siècle comme une forteresse puissante. Sur la place des Cathédrales et sur celle d'Ivan (le Terrible) les premières églises en pierres blanches furent remplacées par des cathédrales majestueuses. Cette période est liée aux noms de quelques architectes italiens venus en Russie sur l'invitation d'Ivan III qui contribueront ainsi au développement de ce centre spirituel, culturel et politique. Aristote Fioravanti construisit la cathédrale de la Dormition en partie décorée par le peintre d'icônes Dionissi. La place des Cathédrales est un des lieux les plus symboliques de Moscou et recèle tant d'oeuvres d'art et une telle succession de clochers d'or que les mots manquent pour décrire cet ensemble emblématique de l'art russe. Tout ici est empreint de grandeur mais également de spiritualité et mêle l'intimité la plus intérieure à la splendeur la plus extérieure.

Cathédrale de la Dormition et une forêt de bulbes d'or ...
Cathédrale de la Dormition et une forêt de bulbes d'or ...

Cathédrale de la Dormition et une forêt de bulbes d'or ...

Mais Moscou ne se limite pas à sa place Rouge et au Kremlin, elle possède de nombreux autres lieux remarquables comme le château Saint-Pierre, le couvent Novodievitchi qui est l'ensemble le plus beau de l'architecture religieuse de la ville. Situé sur la rive gauche de la Moskowa, il était le couvent des jeunes filles de la noblesse et possède la célèbre icône de la Vierge de Smolensk (XVIe siècle). Situé au bord d'un lac qui inspirera à Tchaïkovsky son "lac des cygnes".

Le couvent de Novodievitchi.
Le couvent de Novodievitchi.

Le couvent de Novodievitchi.

D'autre part, Moscou offre une autre singularité : son métro célèbre dans le monde pour  sa magnificence à laquelle les plus grands architectes du régime soviétique contribuèrent. Leur objectif n'était pas seulement de rendre le métro pratique aux usagers mais de le personnaliser, d'en faire un véritable palais souterrain décoré de plus de vingt variétés de marbre en provenance de l'Oural, de l'Altaï, de l'Asie centrale, du Caucase, de l'Ukraine, afin que chaque station soit solennelle et jubilante et décorée de statues et de reliefs dignes d'intérieurs de palais. Une façon de faire oublier au peuple sa grande pauvreté d'alors ... La première ligne fut ouverte le 15 mai 1935 et quelques-unes des principales stations appartiennent aux réalisations les plus intéressantes des années 1930-1950 et, de par leur valeur artistique, surprennent le quidam étranger.

Une vue du métro moscovite.

Une vue du métro moscovite.

Non loin de Moscou, de ses musées, de son théâtre Bolchoï, la Mecque de la danse, de  ses cathédrales, de ses innombrables monuments, se trouve la laure de la- Trinité-Saint-Serge, l'un des plus illustres monastères de Russie, un pays qui en compte beaucoup. La laure est un ensemble imposant placée sous l'autorité spirituelle de Serge de Radonège et érigée en 1422 en mémoire de ses mérites. C'est ici, devant le tombeau du saint, que les princes de Moscou scellaient leurs alliances et célébraient des Te Deum avant de partir en guerre ou après des opérations militaires. Ce monastère est entouré d'une épaisse muraille flanquée de 11 tours et la châsse de Saint Serge bénéficie d'une iconostase d'une extrême finesse d'exécution représentant le saint au pied de la Vierge. 

Entre 1930 et 1950, nombreux furent les édifices élevés à Moscou dans le plus pur style stalinien, le tout puissant tyran qui entendait marquer l'importance du régime. Finalement, ils ne choquent pas, car leur caractère original et vertical inscrit de nouvelles perspectives qui ne dénaturent pas les autres, si bien que l'ensemble de cette capitale bouillonnante d'activité et de vie conserve une unité où les styles se côtoient sans dissonance. Une grande réussite.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

Pour consulter les autres articles consacrés à la Russie, cliquer sur leurs titres :
 

La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg


Saint-Pétersbourg ou le songe de Pierre

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale

 

Pavlovsk ou le sourire d'une nuit d'été

 

La Russie, de la Volga à la Neva

 

Peterhof ou la maison de Pierre

 

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La laure de la Trinité-Saint-Serge.

La laure de la Trinité-Saint-Serge.

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10 juin 2018 7 10 /06 /juin /2018 08:33

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" Le sacré est ce qui donne vie et ce qui la ravit " ( Roger Caillois) 

  

L'Occident a-t-il évacué le sacré de ses préoccupations ? Certaines orientations pourraient nous le laisser craindre.  Il semblerait, en effet, que le  questionnement existentiel, qui incitait l'homme à s'interroger avec perplexité sur ses origines et sa finalité, ne soit plus d'actualité, puisque l'opinion en vogue tente d'accréditer avec force argumentation l'idée que l'univers est vide de toute pensée et que nous roulons vers le néant, nous condamnant, si nous n'y prenons garde, à n'être plus que des citoyens consommateurs qu'il serait aisé d'asservir comme une masse humaine aussi homogène que possible, astreinte à un prêt-à-penser égalitaire. Voilà ce qui risque de se produire, à plus ou moins brève échéance, si l'homme s'éloigne de ce qui, jusqu'alors, en avait fait une créature à part sur notre planète, pour la raison qu'elle peut, tout à la fois, se penser et penser l'univers, se tourner vers le passé aussi bien que se projeter dans l'avenir, et s'imaginer un destin qui outrepasse les frontières fixées par la matière. Un être qui unit chair et esprit.

 


Surprenant que de nos jours, certains jugent superflu l'enseignement de l'histoire qui, de tout temps, a répondu à la problématique d'une époque et d'un lieu donné ; d'autant que dans un monde qui tend à devenir unique et où les problèmes sont globaux, il est capital de se rappeler les parcours différenciés, ce qui singularise et distingue les nations et les peuples les uns des autres, dans le respect de ce qui, dissemblable de nous, nous reste néanmoins proche. N'oublions jamais que l'uniformisation peut devenir un totalitarisme, dont l'objectif serait de métisser les populations afin de les dissoudre et de les standardiser. Si la conquête de la liberté, sans laquelle l'homme ne peut être une personne, comporte des risques et doit être soumise au doute méthodique, elle ne peut pas être écartée davantage que le sacré de la conceptuelle humaine. Il semble impossible qu'un quelconque avenir - respectueux de l'être - s'envisage sans qu'y soient étroitement associées ces deux notions. N'est-ce pas grâce à l'esprit de liberté que l'on pourra susciter des comportements et des modes de participation basés sur le respect d'autrui et n'est-ce pas grâce à la contribution de chacun que l'on trouvera des solutions aux problèmes qui nous sont communs ? Si je comprends mon prochain en ce qui le distingue de moi et s'il me comprend de la même façon, nous pouvons dialoguer, collaborer, nous mettre d'accord sans perdre une identité à laquelle nous ne saurions renoncer, de façon à bâtir une maison planétaire habitable et supportable, en évitant les rivalités ethniques. Nous savons trop bien, désormais, que notre planète est une, elle est donc la maison commune de l'humanité que nous devons administrer, sans évacuer les valeurs qui ont fondé les grandes civilisations et sans refuser, à chaque peuple, de rester lui-même. Et ces valeurs reposent toutes sur les notions de liberté et de sacré. Sans sa relation au sacré, l'homme n'est qu'une enveloppe vide, sans l'exercice d'une liberté contrôlée, il serait rapidement la victime d'un système déshumanisé, bien incapable de gérer ce que l'on appelle communément le potentiel humain.

 


On a connu cela dans un passé encore proche. En effet, le communisme et le nazisme, qui ont dénaturé le XXe siècle, sont les deux seules idéologies qui se sont refusées, l'une et l'autre, à respecter la liberté individuelle et à se référer à une quelconque relation avec la transcendance. Et on sait où elles ont mené les hommes...

 


Or le mondialisme (qu'il ne faut pas confondre avec la mondialisation, échanges commerciaux légitimes entre les pays) risque d'être une idéologie de nature assez proche, que gouvernerait une synarchie technocratique imposée par la haute finance internationale. C'est un autre danger que nous ne devons pas écarter, aussi avons-nous le devoir de rester vigilants. Comment ? En puisant dans notre passé, notre mémoire, notre histoire, les valeurs qui ont servi d'assises aux civilisations et, à la nôtre en particulier, en nous refusant à dilapider un héritage qui nous a fait héritiers. Le refus du conservatisme est une hérésie, car, privée des structures du passé, la modernité n'est qu'une bulle artificielle, illusoire et éphémère. Et comment ne pas se rappeler que l'on ne dure qu'en se prolongeant, et que celui qui ne voit pas loin dans ce qui est passé ne verra pas loin dans ce qui est à venir, se jetant à corps perdu dans une fuite en avant sans motivation et sans but. Parions que le passé, dont nous disons tant de mal, sans le bien évaluer ou le bien connaître, est la seule lumière en mesure d'éclairer l'actualité...de demain.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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L'occident a-t-il évacué la notion de sacré ?
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4 juin 2018 1 04 /06 /juin /2018 07:36
La place d'Espagne à Séville

La place d'Espagne à Séville

Il y a longtemps que j’aspirais à retourner en Andalousie que je n’avais qu’entrevue, il y a une trentaine d’années, lors d’un séjour au club Méditerranée de Cadix. Mon mari et moi avions programmé alors une visite éclair à Séville par une chaleur caniculaire qui ne m’avait laissé que le triste sentiment d’un rêve inachevé. Il était temps que des villes comme Grenade, Cordoue et Séville s’immortalisent à jamais dans ma mémoire. C’est désormais chose faite avec l’avantage de les avoir visitées au moment où la végétation est dans son plus bel éclat avec ses bosquets de lauriers roses, rouges ou blancs, ses jacarandas aux fleurs pulpeuses d’un bleu violet et ses buissons ardents formés par les bougainvilliers. Car si l’architecture est tellement présente, le monde végétal n’est pas oublié. L’Andalousie est une terre de jardins, de parfums, d’essences rares et semble avoir été composée comme un lieu d’exception offrant à l’homme ce auquel il aspire le plus : la richesse agricole, la mer proche et les routes maritimes ouvertes sur l’océan Atlantique et la Méditerranée, un fleuve navigable le Guadalquivir, un climat idéalement tempéré et doucement rafraîchi par les vents et une situation géographique exceptionnelle.

 

Rien d’étonnant à ce que, très tôt, le sud de la Péninsule Ibérique ait été convoité par différentes civilisations. Déjà les navigateurs orientaux élaborèrent des plans de voyage et d’ambitieux projets coloniaux pour annexer ce pays de Cocagne, dont les Phéniciens, bientôt rejoints par les Carthaginois et les Romains. Almilcar, général carthaginois, débarquera à Cadix en 237 av. J.C. et ne mit pas moins de dix ans pour assurer sa suprématie. La péninsule fut ainsi le théâtre de luttes violentes où s’affrontèrent, à la suite des Carthaginois et des Romains, les Wisigoths puis les Arabes qui donnèrent au  pays le nom de al-Andalous, d’où celui d’Andalousie, conférant à cette terre conquise une splendeur civilisationnelle incomparable qui ne cesse de nous éblouir aujourd’hui. Durant les sept siècles de domination arabe apparurent de nombreuses inventions techniques, artistiques, scientifiques, botaniques et économiques et furent conçus quelques-uns des plus beaux fleurons de leur inspiration, ne serait-ce que l’Alcazar de Séville, la mosquée de Cordoue et l’Alhambra de Grenade. Par la suite, les rois catholiques ne seront pas en reste et poursuivront sur cette voie artistique et architecturale, imprimant leur marque grâce à leurs palais, leurs cathédrales, leurs places, leurs musées, si bien que l’Andalousie est peut-être le patchwork le plus saisissant de ce que l’homme peut imaginer de plus rare et de plus élaboré.

La Giralda de Séville

La Giralda de Séville

L'alcazar
L'alcazar

L'alcazar

Ce n’est pas sans raison que ces trois villes sont considérées comme le triangle d’or andalou et composent l’empreinte savante des civilisations musulmane, juive et chrétienne, illuminant la région de leurs trésors architecturaux. La richesse de la terre autour du Guadalquivir et l’eau qui descend en abondance des hauteurs de la Sierra Nevada ont permis à l’homme de construire des palais et des jardins d’une grande beauté et d’une parfaite harmonie. Pour les poètes arabes, l’Andalousie était « le pays à deux doigts du paradis ». Par chance, elle a conservé le goût de ses traditions : le flamenco bien sûr, les fêtes religieuses, les processions innombrables et l'élevage des taureaux et des chevaux, animaux virils et emblématiques de l’Andalousie. Les oiseaux sont également nombreux à nicher dans les marais, dans les déserts dignes du Far West ou le long des plages blanches inondées de soleil. Il n’est pas rare d’apercevoir des cigognes, des flamands roses au long des berges du fleuve et d’innombrables oiseaux de mer dans le golf de Cadix. En Andalousie, aucune ville ne ressemble à l’autre, tant chacune d’elles a son caractère et a veillé à le conserver. Entre les villes s’étendent des plaines couvertes de céréales, des champs de coton, des vignes, des oliveraies et d’amples reliefs qui posent leur ombre imposante sur les cultures.

 

La mosquée-cathédrale de Cordoue et une rue fleurie de la ville.
La mosquée-cathédrale de Cordoue et une rue fleurie de la ville.

La mosquée-cathédrale de Cordoue et une rue fleurie de la ville.

Au bord d’un méandre du Guadalquivir, Cordoue la rêveuse exprime le charme ensorcelant de l’Orient. Avec sa mosquée aux 850 colonnes, monument allégorique de l’architecture musulmane et chef-d’œuvre de l’histoire de l’art, elle est la plus belle cité médiévale d’Espagne, celle qui envoûte ; tandis que Séville, la joyeuse, est la cité phare de l’histoire espagnole où les cultures chrétienne et musulmane ont vécu une stimulante cohabitation. Quant à Grenade, la romantique, elle se résume à la splendeur des palais des princes Nasrides édifiés sur leur colline inspirée. Rien n’est plus beau, sans doute, que l’ensemble de ces palais et leurs jardins de myrrhe,  de roses et de jasmins où le temps ne cesse plus de s’éterniser. C’est dans le palais « Los Leones » que, de retour de Jérusalem, Chateaubriand avait rendez-vous avec son amour d’alors, la belle Nathalie de Noailles, probablement  parce que ce lieu résume ce que l’on peut imaginer de plus éloquent dans l’expression de la douceur de vivre. «  L’Alhambra semble être l’habitation des génies ; c’est un de ces édifices des Mille et une Nuits que l’on croit voir moins en réalité qu’en songe. On peut se faire une juste idée de ces plâtres moulés et découpés à jour, de cette architecture de dentelles, de ces bains, de ces fontaines, de ces jardins intérieurs où des orangers et des grenadiers sauvages se mêlent à des ruines légères. Rien n’égale la finesse et la variété des arabesques de l’Alhambra. Les murs chargés de ces ornements ressemblent à ces étoffes de l’Orient que brodent, dans l’ennui du harem, des femmes esclaves. Quelque chose de voluptueux, de religieux et de guerrier, fait le caractère de ce singulier édifice » - écrira-t-il.

Que puis-je ajouter à cette description d’un ensemble architectural hors du temps qui résume à lui seul ce que l’art et la poésie ont su associer dans une perfection inégalée et que le souvenir réactualise en une vision féerique.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

P.S. Je tiens à signaler une chose remarquable en Andalousie :  les publicités au long des routes et à l'entrée des villes ont été supprimées. Qu'attends la France pour en faire autant ! 

 

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Grenade
Grenade

Grenade

Retour d'Andalousie
 L'Alhambra

L'Alhambra

Retour d'Andalousie
Les jardins de Generalife à Grenade.

Les jardins de Generalife à Grenade.

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25 avril 2018 3 25 /04 /avril /2018 09:41
Véronique Desjonquères
Véronique Desjonquères

Véronique Desjonquères

François-Xavier de Boissoudy

François-Xavier de Boissoudy

« Seigneur montre-nous le Père » nous propose, dans sa nouvelle exposition, à la galerie Guillaume dans le VIIIe arrondissement de Paris du 6 avril au 2 juin, le peintre François-Xavier de Boissoudy, tandis qu’à la galerie Visual Art Centre de Hong-Kong du 9 au 13 mai, Véronique Desjonquères – dont je vous ai déjà parlé – expose ces dernières créations (avec la sculptrice Gaelle Schoebel) sur le thème du  Regard. Voici deux peintres dont j’apprécie le parcours et qui, l’un et l’autre, ont pour souci de proposer à notre contemplation une réalité augmentée par l’influx délicat du spirituel. Car, depuis quelques décennies, nous ne cessons de rétrécir dangereusement notre champ d'exploration, pris dans l’engrenage tout puissant du matérialisme et de l’immédiateté.

 

La paternité selon Boissoudy est avant tout une relation paradoxale qui veut que le père se retire progressivement pour mieux permettre au fils d’aller de l’avant et de se réaliser en tant qu’homme. Ainsi cette scène de « Sur les épaules », que Boissoudy a réalisée à plusieurs reprises, du fils émerveillé de voir, grâce à son père, le monde environnant sous un angle nouveau et à une meilleure altitude. Le souci principal du peintre étant d’élargir notre horizon.

"Sur les épaules " de François-Xavier de Boissoudy

"Sur les épaules " de François-Xavier de Boissoudy

Véronique Desjonquères, quant à elle, attache beaucoup d’importance au regard. Celui que l’on pose quotidiennement sur ce qui nous entoure peut-il être une source permanente d’étonnement et d’admiration ? Oui,  si nous chargeons ce regard d’amour et d’interrogation et si nous saisissons la vie au-delà de nos postulats et de nos préjugés. Ce souci est celui constant de cette artiste exigeante qui se consacre, depuis plusieurs années, à nous révéler la beauté de la Création et la noblesse de la Personne humaine. Elle entend capter la vie dans ce qu’elle a de plus simple, de plus quotidien, mais aussi de plus magnanime, de plus intime et de plus secret. De renouer avec le paysage intérieur.

 

Alors que François-Xavier  de Boissoudy a opté  pour un lavis d’encre largement étalé sur la surface, souvent enrichi d’un ocre puissant qui donne à ses toiles une vigueur tellurique, Véronique Desjonquères a choisi une pâte colorée qui capte le regard, anime la vie, surprend le mouvement, s’attarde sur l’expression de ses personnages qui ont vocation à nous captiver, visages non plus déconstruits ou dénaturés mais réhabilités dans leur authenticité. Je dirai que là où François-Xavier de Boissoudy rend témoignage, Véronique Desjonquères nous convie à entrer en dialogue.

 

Se refusant à la vision d’un monde qui se défait et à l’image d’un homme victime d’un désamour, ces deux artistes nous convient à partager une démarche tout aussi inspirée de l’extérieur que de l’intérieur. Le peintre se fait en quelque sorte le médiateur du visible et de l’invisible, le créateur d’un continent nouveau qu’il propose à notre sensibilité. Il nous dit qu’il y a mieux que l’amour de soi, mieux que le numérique et une existence vouée à l’éphémère, qu’il existe quelque part, pour chacun de nous, la possibilité d’une vie dédiée à la beauté et à la méditation. Soudain, à contempler leurs toiles, il semble que l’invisible s’incarne, que la grâce devient une visiteuse familière.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Et pour prendre connaissance du précédents article sur Véronique Desjonquères, cliquer sur son titre :
 

Véronique Desjonquères ou le visage retrouvé

 

Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères
Toiles de Véronique Desjonquères

Toiles de Véronique Desjonquères

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