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19 mars 2019 2 19 /03 /mars /2019 09:01
Mes vies secrètes de Dominique Bona

Le dernier ouvrage de Dominique Bona est un véritable bonheur de lecture. On ne le lit pas, on le savoure tant le style est fluide et la promenade proposée un cheminement en bonne compagnie dans les allées de l’art et de la culture. Pour une fois, Dominique Bona se raconte mais elle se raconte à travers les personnalités ou plutôt ces « autres » qui ont inspiré, depuis une trentaine d’années, sa production littéraire. En s’accordant une liberté totale, celle de narrer ce qu’ils ont été pour elle, ce qu'ils lui ont apporté au long de ce pénétrant travail de biographe, et comment ils ont contribué à faire d’elle un écrivain à part entière et une académicienne.

 

Ne sont-ce pas ces ouvrages sensibles, documentés, qui ont forgé son talent, affiné sa perception des êtres, son intuition, son acuité à aller au plus profond et à s’immerger dans le secret de leur cœur ? Le choix de ces biographies nous révèle déjà une part de sa personnalité, de sa nature, de ses exigences, mais également son souci de céder aux penchants si naturels de ses sympathies. On n’écrit pas sur Romain Gary, Berthe Morisot, Clara Malraux, Maurois ou Colette sans raison, sans qu’il y ait souterrainement une communion secrète. De même qu’on ne se consacre pas à de pareilles évocations sans qu’un choix exigeant et une inclination particulière ne vous y ait invité. Puis, le choix fixé, encore a-t-il fallu que Dominique Bona s’immerge dans l’existence la plus intime de ses amis de l’ombre alors qu’elle n’a rencontré qu’un seul de ses personnages : Clara Malraux. Les autres étaient morts, certains depuis longtemps. Aussi, pour restituer ces vies disparues, des rencontres ont-elles été nécessaires avec des descendants, des témoins, des éditeurs, sans compter les tonnes de documents à dépoussiérer, à mettre en perspective et à décrypter comme des hiéroglyphes. Et, afin de s’imprégner de l’atmosphère environnementale, se rendre en pèlerinage dans le secret des maisons et des jardins et en percevoir les plus intimes vibrations...



L'art de l'introspection est un art difficile qu’il faut aborder avec autant de ferveur que d’objectivité, ce qui n’est pas simple, le concevoir avec un esprit d’analyse particulièrement aiguisé, ne point se disperser et rassembler sans figer. Ce travail, l’écrivain nous le raconte de façon alerte, avec finesse et subtilité, d’une plume enjouée et caressante, nous invitant à la rejoindre dans cette lente élaboration qui est tout ensemble la vie des autres et la sienne propre et, ce, dans le souci permanent de se trouver soi-même dans cette quête passionnée d’autrui. Le résultat est un enchantement. Au long des 17 chapitres, qui composent le livre, nous voyageons en sa compagnie, suivons son travail d’investigation pour mieux capter le sens de la vie, la marche du monde, la beauté des choses. Voici comment, grâce à l’écriture de ses biographies et de ses quelques romans, Dominique Bona a réussi à forger sa propre unité.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


Pour prendre connaissance des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer  ICI
 

Et pour consulter les précédents articles consacrés à Dominique Bona, cliquer sur leurs titres :

 

Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry         Deux soeurs

Berthe Morisot, le femme en noir         Romain Gary


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Mes vies secrètes de Dominique Bona
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18 mars 2019 1 18 /03 /mars /2019 09:18
La couleur de l'aube de Yanick Lahens

Haïti, cette île où le malheur et la misère semblent être les deux principales richesses, produit étonnement des auteurs de grand talent comme si le malheur et la misère étaient le meilleur terreau pour faire éclore de grands écrivains. Aujourd’hui, je voudrais évoquer une auteure, Yanick (avec un seul « n ») Lahens qui raconte dans ce livre une histoire bouleversante comme cette île damnée en a trop connues et en connaît encore beaucoup.


 

 

La couleur de l’aube

Yanick Lahens (1953 - ….)

 

 

Roman à deux voix où deux jeunes femmes partent à la recherche de leur frère, Fignolé, qui n’est pas rentré à la maison. Cette disparition les inquiète fort, car, à cette période, celle où le père sauveur (le Père Aristide sans doute) tant attendu a trahi la cause du peuple, la disparition signifie souvent la mort ou au moins la détention dans les geôles des tortionnaires. Chacune à sa façon, elles vont mener l’enquête pour tenter de retrouver la trace de leur petit frère qu’elles aiment tendrement. L’aînée, Angélique qui « passe pour être sage. Très sage même. Mère sacrifiée. Fille soumise. Sœur exemplaire. » est une infirmière dévouée et une paroissienne dévote qui  prie et fait les démarches nécessaires auprès des organismes officiels et les réseaux en mesure de lui apporter quelque information au sujet de cette disparition. Sa cadette, Joyeuse - qui porte bien son nom et « a une foi inébranlable dans son rouge à lèvres, ses seins et ses fesses » se faufile habilement dans les quartiers dangereux où son frère aurait  pu se réfugier.
 

 

Chacune, dans son style et à sa façon, va raconter ses recherches en évoquant la vie qu’elle a menée et mène encore dans cette île où tous les malheurs semblent se donner rendez-vous. Vie de misère, surtout pour les femmes qui ne peuvent qu’espérer séduire un blanc pour l’épouser et s'extraire du caniveau où elles sont enlisées. « Dans cette île tous les hommes sont de passage. Ceux qui restent plus longtemps le sont un peu moins que les autres, c’est tout. Dans cette île, il n’y a que des mères et des fils. » Elles soliloquent, narrant leurs frustrations, leurs dévergondages, les combines auxquelles elles doivent avoir recours pour survivre.
 

 

Un fois de plus la misère haïtienne a accouché d’un magnifique texte, seule la littérature semble pouvoir survivre sur cette île de malheur. Yanick Lahens, auteure talentueuse, livre un témoignage émouvant, révoltant, bouleversant sur la vie en Haïti où les tortionnaires ne sont éjectés que pour laisser la place à d’autres, pire encore. Après chaque révolution, le peuple est spolié de sa victoire, privé de la récompense qu’il gagné au prix d’un flot de sang versé et de moult douleurs endurées. Yanick Lahens insiste surtout sur la condition des femmes qui ne sont là que pour nourrir des mâles qui jouent à s’entretuer dans les conditions les plus atroces. Filles, mères, sœurs, d’assassinés, de torturés mais aussi d’assassins et de tortionnaires, elles ne connaissent que la souffrance et  les privations.

« Comment ne pas prier Dieu dans cette île où le Diable à la partie belle et doit se frotter les mains. Dans cette maison où, sans crier gare, jour après jour il a établi ses quartier ». « Je ne me souviens plus de la dernière fois où elle a ri à faire danser le soleil dans ses yeux ».

 

Denis BILLAMBOZ


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Yanick LAHENS

Yanick LAHENS

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14 mars 2019 4 14 /03 /mars /2019 10:50
Îles, j'ai rêvé à vous !

 

J’ai rêvé à vous, îles improbables,
songeuses filles aux épaules de moire,
qu’un dieu prodigue une nuit fit pleuvoir,
comme des gouttes de mercure
dans les vapeurs du soir.
Vous voilà dispersées sur les eaux,
alanguies et diaphanes,
drapées dans vos plissés de sable,
avec les cascades vertes de vos arbres
et vos phosphorescences de nacre.
Filles aux yeux d’eau, aux paupières d’écaille,
filles d’Eve aux pulpeuses moissons de mangues et de goyaves,
ô filles aux colliers d’ambre soyeuses comme des pétales,
oui, j’ai rêvé à vous.
Si lointaines vos rives, si lointain le souffle de vos palmes
et les flots rutilants qui se pressent à vos pieds,
nouant à vos chevilles des anneaux de corail.
J’ai rêvé, c’était un soir, et mon rêve glissait
et mon rêve m'emportait plus vibrant qu’une nave

dans ses voilures de vent.
Je ne suis  plus cet homme livré à ses contrastes,
qui s’affronte solitaire aux transes des courants,
et sent sur lui  ployer l’ampleur de ses gréements.
Je ne suis plus cet homme dérobé à ses larmes,
qui questionne l’invisible et ne livre passage
qu’à de vaines clartés, qu’à d’obscurs présages.



Mon cœur, rappelle-toi,
la beauté, la vigueur de tes jeunes saisons,
quand l’alouette chantait au-dessus des moissons,
que la source jaillissait dans un éclat de jaspe.
La maison se laurait de vignes et de lierre
et les roses trémières rosissaient son fronton.
Un enfant attendait au seuil de la porte.
Son regard s’étonnait
et la terre frissonnait comme l’âme de l’aimée
lorsqu’elle devine au loin le souffle de l’amant.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

(extraits du « Chant de Malabata » couronné par l’Académie française en 1987)

 

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Îles, j'ai rêvé à vous !
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11 mars 2019 1 11 /03 /mars /2019 09:11
Johnny Guitar de Roy Chanslor

Ceux de ma génération, du moins pour la plupart, ont vu au cinéma, dans les années cinquante et soixante, de nombreux westerns dont « Johnny Guitar », figure parmi les plus célèbres, un véritable mythe. Le roman, qui l’a inspiré, est beaucoup moins connu, il a sombré, avec son auteur, dans les oubliettes de la littérature. Aussi, par nostalgie de cette époque qui marque le début des Trente Glorieuses et la plus belle partie de ma jeunesse, je vous propose de le redécouvrir avant, peut-être, de re-visionner le film.

 

 

Johnny Guitare

Roy Chanslor (1899 – 1964)

 

 

Johnny Guitar, encore un western qui m’a échappé quand, dans ma jeunesse, j’étais un spectateur assidu de ce genre cinématographique, aussi quand j’ai aperçu le roman sur les rayonnages d’une vente de livres d’occasion, je me suis précipité pour l’acquérir. Et, même si l’éditeur dans un avant-propos signale que le scénariste a largement modifié le roman, je n’ai pas été déçu car ce texte comporte toutes les composantes d’un bon western urbain. On dirait que l’auteur, à travers son histoire, a voulu, même involontairement, fixer les codes du genre. Ainsi découvre-t-on dans l’ouvrage le décor habituel, la place du village, là où la diligence fait halte, avec ses cafés, ses commerces traditionnels, boucherie, blanchisserie notamment, un peu à l’écart le tripot avec ses jeux d’argent. Les personnages récurrents animent le paysage : les mauvais garçons qui font le coup de feu, assassinant sans scrupules aucuns, le shérif débordé, le convoyeur de fonds, le conducteur de la diligence et l’incontournable belle femme dont les charmes agitent les hormones des rustres gaillards qui rodent dans le secteur. Pour que la population soit complète, il faut aussi un candide, un étranger détonnant auprès de la gente locale, celui qui fera basculer le train-train de cette population sanguinaire habituée aux meurtres et aux attaques de diligence.

 

Le candide, Johnny Guitar débarque à Powderville (Wyoming et non Texas comme dans beaucoup de westerns) et réussit à se faire embaucher par la belle tenancière du tripot qui deviendra vite le lieu du drame, lorsqu'une milice locale viendra chercher le bandit qui aurait assassiné de braves citoyens après avoir attaqué la diligence. La scène est campée, elle servira dans de nombreux autres westerns et même à Goscinny et Morris pour leur célèbre « Lucky Luke ». Le chevalier blanc sauve la belle et laisse miliciens et bandits s’entre-tuer. Toutes les scènes d'un bon western sont réunies dans ce court roman : attaque de la diligence, assassinat par derrière, règlements de compte à coups de colts et de fusils, justice expéditive par une milice constituée sur place, lynchage, pendaison, cavalcade sous la mitraille et l’inévitable face à face l’arme à la main. Chanslor décrit un monde vivant en vase clos, réglant ses problèmes lui-même par la force plus que par la justice, par le colt davantage que par le code. Des mœurs qui ont laissé une empreinte indélébile dans la société américaine tellement attachée à ses armes à feu et à la peine de mort.

 

Si ce roman, publié en 1953, peut être considéré comme une sorte de codification du western, pour d’autres il est aussi une métaphore de l’Amérique du maccarthysme avec ses citoyens accusés sans preuves, cernés par une milice adepte d’une justice impitoyable et expéditive, comme l’étaient à cette époque de nombreux Américains poursuivis par les forces de police traquant ceux qui ne pensaient pas comme les faucons au pouvoir.


Denis BILLAMBOZ


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Roy Chanslor

Roy Chanslor

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4 mars 2019 1 04 /03 /mars /2019 08:13
La disparition de Josef Mengele de Olivier Guez

Hélas, mille fois hélas, sa triste réputation fait que tout le monde a entendu parler de Josef Mengele, le bourreau nazi et de sa probable cavale en Amérique du Sud. Avec ce livre Olivier Guez met un terme aux doutes, aux  légendes, aux  fantasmagories et aux mensonges proférés pour couvrir la fuite de ce sinistre individu. Il a enquêté dans les archives et sur le terrain,  vérifié, validé, recoupé  les informations pour écrire enfin la véritable destinée de celui qui fut l’un des plus cruels bourreaux de l’ère nazie, pour que l’on sache la vérité sur cette cavale et que l’on connaisse les complicités dont il a bénéficié.

 

 

La disparition de Josef Mengele

Olivier Guez (1974 - ….)

 

 

Olivier Guez a eu le courage et le talent de s’attaquer à l’un des redoutables mythes du XXe siècle, à nous narrer la fuite et la cavale du tristement célèbre docteur d’Auschwitz  Josef Mengele entretenues par une abondante littérature tant journalistique que livresque. Quand j’étais encore à la communale (1960 – 1961), l’instituteur me laissait lire une revue d’histoire et de géographie qui publiait déjà des articles sur les abominables expériences de cet ignoble bourreau et sa disparition mystérieuse en Amérique du sud vraisemblablement. De nombreux auteurs, dont notamment Simon Wiesenthal, ont contribué à fabriquer la légende qui est vite devenue mythologique tant le triste héros semblait filer avec une grande aisance entre les mailles des filets lancés sur sa personne. Et cette légende sordide a vécu de longues années après sa mort.

 

J’avais déjà lu de nombreux textes sur ce personnage avant de connaître celui de Guez et  je ne pensais pas découvrir beaucoup de choses nouvelles et, pourtant, la réalité qu’il révèle est un peu différente de ce que la légende a pu véhiculer. La légende du grand dignitaire nazi régnant sur une armée de sbires à sa botte, protégé par tous les pouvoir en exercice au sud de l’Amérique, prêt à repartir en guerre à la première opportunité, en prend un coup. Il faut cependant noter qu’Olivier Guez précise que son livre est un roman, qu’il a eu besoin de la fiction pour relier certains faits dûment avérés mais globalement son texte est fortement étayé, les dates et les lieux sont toujours précis et attestés. Rien ne semble contestable dans son propos. Ce livre est donc un document de première importance pour étudier la cavale de Mengele à partir de son arrivée en Argentine. « Ce 22 juin 1949, Helmut Gregor (premier pseudonyme utilisé par Mengele lors de sa cavale latino-américaine) a gagné le sanctuaire argentin », ce qu’il a vécu avant n’est pas décrit, seulement esquissé.

 

Il y eut d’abord les années roses avec Perón qui accueillait les nazis à bras ouverts en Argentine où ils se retrouvaient au sein d’entreprises, d’amicales, de confréries, de sociétés culturelles, de maisons d’édition… L’instabilité politique en incita beaucoup à prendre la direction du Paraguay où Stroessner régnait en maître et les protégeait tout en utilisant leurs compétences pour asseoir son pouvoir dictatorial. Puis, pour Mengele, la fatwa tomba vite, il devint rapidement le criminel nazi le plus recherché après Eichmann, la fuite devint alors plus compliquée, il fallait composer avec de nombreux complices pas toujours fiables, quitter les rangs de la belle société pour se fondre dans une populace de plus de plus miséreuse.

 

Ce qui surprend dans le texte de Guez est le rôle joué par la famille Mengele lors de la cavale de son héritier : certains l’ont protégé, l’entreprise l’a toujours payé, personne ne l’a dénoncé alors que tous savaient. Les complicités étaient nombreuses en Allemagne. Mais le fuyard a aussi bénéficié des aléas des intérêts géopolitiques et des préoccupations des Etats qui pouvaient le rechercher et du peu d’empressement de ceux qui ne voulaient pas se pencher sur des dossiers brûlants au risque d’ouvrir une boîte de Pandore trop nauséabonde.

 

Tout en restant à la lisière du récit, Olivier Guez maintient  l’attention du lecteur sans jamais sombrer dans la sordidité racoleuse, sans l’éluder pour autant. Son texte est très documenté, très crédible, certainement  proche de la réalité. Il n’hésite pas à détruire le mythe du héros machiavélique imprenable et à écorner la légende tressée par ses devanciers. Nous retiendrons que la diaspora nazie était puissante, qu’elle a bénéficié de nombreux soutiens, que ceux qui ont connu et commis les horreurs de cette guerre sont presque tous décédés mais la doctrine fondée sur la prédominance d’une race supérieure n’est pas morte et d’autres rêvent aujourd’hui encore de la remettre en pratique.


Denis BILLAMBOZ


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Le sinistre Josef Mengele.

Le sinistre Josef Mengele.

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25 février 2019 1 25 /02 /février /2019 11:01
Natchave d'Alain Guyard

Natchave, expression employée par les gens du voyage, Manouches et Roms, pour signifier prendre la route, aller voir ailleurs, est utilisée ici par Alain Guyard pour résumer l’idée philosophique qu’il expose dans le livre, une idée fondée sur la nécessité de rencontrer les autres pour confronter leur mode de vivre et de penser avec le sien et éviter ainsi toute sclérose. Un livre engagé qui séduira certains, laissera d’autres dans le doute mais personne dans l’indifférence.

 

 

Natchave

Alain Guyard (1966 - ….)

 

 

Au bout de quelques pages seulement, j’ai revu les images du DVD, La philosophie vagabonde, que Yohan Lafort a consacrée à Alain Guyard et à sa pratique de la philosophie ambulatoire. En effet, comme la médecine développe la chirurgie ambulatoire, Alain Guyard, lui, pratique la philosophie ambulatoire, portant la bonne parole là où on l’attend le moins mais là où elle apporte le plus. Ce DVD est une façon de mettre en images les pensées que le philosophe expose dans le présent ouvrage Dans cet opus, il explique sa démarche, la précise, la formalise, lui donne des racines, une généalogie et une famille… Natchave, prendre la route, mettre les adjas, aller voir ailleurs, pratiquer la philo vagabonde comme un manouche sans contraintes de lieu à rejoindre, de temps à respecter, de production à assurer.

 

Pour conduire sa démonstration l’auteur convoque Socrate, celui qu’on nous présente régulièrement comme un notable, « petit père bedonnant aux yeux d’écrevisse, au mariage malheureux et aux vêtements et hygiène douteuse, Socrate, qui … n’a quitté son trou que pour faire son service militaire, Socrate, le plus sage de tous les hommes …  Qu’aurait-il besoin de partir en voyage, cet homme-là ? » Tous semblent avoir oublié que Socrate a effectué un long séjour en Thrace à l’époque où cette région n’était pas peuplée de Béotiens mais de rustres, sans doute  moins cultivés que lui, et qui lui ont enseigné ce que l’école ne lui avait pas appris : la science des chamans.

 

A leur contact, il a compris que le savoir académique, les rites cultuels et la théogonie mythologique n’étaient pas seulement une nourriture pour érudits, cruciverbistes et sophistes en tous genres,  mais  une tentative de compréhension et de domestication des forces qui gouvernent le monde sans qu’on puisse les maîtriser. Une tentative d’organisation et de structuration de la société fondée sur le savoir transmis de génération en génération par ceux qui savent, les initiés, les chamans, ceux qui ont accepté de croire en l’inexplicable et de se l’approprier. Ce savoir qui ramène toujours à la caverne, pas à celle de Platon, mais  à celles  qui abritaient les premiers hommes déjà confrontés aux nécessités indispensables à leur survie.

 

Dans les tribulations de Socrate, Guyard retrouve l’errance des manouches qu’il a fréquentés lorsqu’il était plus jeune comme il le confesse : « Il m’a toujours fallu, à moi, l’appel de la route, le détour et l’errance, la dérive et le campement de fortune … La faute, sans doute, à mon enfance, passée au milieu des rabouins, bohémiens, romanichels et autres manouches. » Ainsi, convoque-t-il,  autour de la marmite de son raisonnement, les affamés de l’errance, ceux qui, depuis près d’un millénaire, arpentent les routes et les sentes, traînes la misère formant confréries, compagnies, bandes de pillards, armée déguenillée, plus souvent inorganisées que structurées, détroussant, rançonnant, saccageant, vagabonds désœuvrés, abandonnés par la guerre, rejetés par la peste ou le choléra, pourchassés par  les pouvoirs organisés, qui  ont cherché ce qui leur était nécessaire et ont découvert le savoir essentiel, celui qui permet de survivre. Le philosophe se présente comme quelqu'un qui part à la rencontre de ces vraies gens, gens qui luttent en permanence pour survivre afin de comprendre ce qui conditionne notre existence, notre vie pleine et totale, celle qui échappe aux contraintes imposées par d’autres.

 

Cette démarche nécessite de la disponibilité et exclut toute activité professionnelle. « Ainsi, par oisiveté, le vagabond s’applique le plus naturellement du monde à atteindre au détachement que convoitent les plus grands maîtres spirituels ». Mais il ne faut surtout pas confondre l’oisiveté avec la fainéantise, elle n’est que disponibilité pour « ne-pas-faire », pour échapper aux contraintes, pour penser à, pour vivre pleinement … Guyard a explicité cette pensée, la vérité est là-bas, au bout de route, ailleurs, il faut aller à sa recherche, prendre le temps de réfléchir, écouter les autres, surtout ceux qui rencontrent le plus de difficultés pour vivre tout simplement.  Et surtout faire la fête et ne pas croire celles et ceux qui veulent nous faire avaler leurs couleuvres et nous obliger à rejoindre leur rang en  consommant toujours davantage afin qu’ils s’enrichissent encore plus. « Il faudrait que nos lettrés et nos clercs se mettent à la ribauderie et s’acoquinent avec les gueux, les fainéants et les vauriens. Et qu’ils sachent user du pouvoir libérateur du rire ».

 

Chacun lira ce livre selon son vécu et ses penchants, mais nul ne restera indifférent à l’argumentation de Guyard et insensible à sa magnifique prose qui charrie comme un torrent en furie des mots lourds comme des rochers, des mots qui assènent ce qui voudrait être des vérités. La vastitude de son champ lexical laisse deviner l’immensité de sa culture qui lui permet de convoquer à sa démonstration Socrate et Antisthène, Dionysos et Bacchus, Villon et quelques bandits de grands chemins, des alchimistes, des hérétiques de tout poil, des penseurs orientaux qui ont tenté d’approcher  la sagesse sur la route (comme Kerouac peut-être ?). En refermant cet ouvrage, j’ai ressenti soudain comme une absence, Cendrars n’était pas là, peut-être trop occupé à jouer du surin entre manouches et roms, lui qui a tant arpenté les routes des villes et des campagnes et les chemins du savoir.


Denis BILLAMBOZ


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Le philosophe et auteur

Le philosophe et auteur

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20 février 2019 3 20 /02 /février /2019 10:11
La mort des Cathédrales - Texte de Marcel PROUST


Article du Figaro du mardi 16 août 1904

 

La Mort des Cathédrales

 

Une conséquence du projet Briand sur la Séparation des Eglises et de l'Etat

 

Supposez pour un instant que le catholicisme soit éteint depuis des siècles, que les traditions de son culte soient perdues. Seules, monuments devenus inintelligibles, mais restés admirables, d’une croyance oubliée, subsistent les cathédrales, muettes et désaffectées. Supposez ensuite qu’un jour, des savants, à l’aide de documents, arrivent à reconstituer les cérémonies qu’on y célébrait autrefois, pour lesquelles elles avaient été construites, qui étaient proprement leur signification et leur vie, et sans lesquelles elles n’étaient plus qu’une lettre morte ; et supposez qu’alors des artistes, séduits par le rêve de rendre momentanément la vie à ces grands vaisseaux qui s’étaient tus, veuillent en refaire pour une heure le théâtre du drame mystérieux qui s’y déroulait, au milieu des chants et des parfums, entreprennent, en un mot, pour la messe et les cathédrales, ce que les félibres ont réalisé pour le théâtre d’Orange et les tragédies antiques.

Est-il un gouvernement un peu soucieux du passé artistique de la France qui ne subventionnât largement une tentative aussi magnifique ? Pensez-vous que ce qu’il a fait pour des ruines romaines, il ne le ferait pas pour des monuments français, pour ces cathédrales qui sont probablement la plus haute mais indiscutablement la plus originale expression du génie de la France ? Car à notre littérature on peut préférer la littérature d’autres peuples, à notre musique leur musique, à notre peinture et à notre sculpture les leurs ; mais c’est en France que l’architecture gothique a créé ses premiers et ses plus parfaits chefs-d’œuvre. Les autres pays n’ont fait qu’imiter notre architecture religieuse, et sans l’égaler.

Ainsi donc (je reprends mon hypothèse), voici des savants qui ont su retrouver la signification perdue des cathédrales ; les sculptures et les vitraux reprennent leurs sens, une odeur mystérieuse flotte de nouveau dans le temple, un drame sacré s’y joue, la cathédrale se remet à chanter. Le gouvernement subventionne avec raison, avec plus de raison que les représentations du théâtre d’Orange, de l’Opéra-Comique et de l’Opéra, cette résurrection des cérémonies catholiques, d’un intérêt historique, social, plastique, musical dont rien que la beauté est au-dessus de ce qu’aucun artiste a jamais rêvé, et dont seul Wagner s’est approché, en l’imitant, dans Parsifal.

Des caravanes de snobs vont à la ville sainte (que ce soit Amiens, Chartres, Bourges, Laon, Reims, Rouen, Paris, la ville que vous voudrez, nous avons tant de sublimes cathédrales !), et une fois par an ils ressentent l’émotion qu’ils allaient autrefois chercher à Bayreuth et à Orange : goûter l’œuvre d’art dans le cadre même qui a été construit pour elle. Malheureusement, là comme à Orange, ils ne peuvent être que des curieux, des dilettanti ; quoi qu’ils fassent, en eux n’habite pas l’âme d’autrefois. Les artistes qui sont venus exécuter les chants, les artistes qui jouent le rôle des prêtres, peuvent être instruits, s’être pénétrés de l’esprit des textes ; le ministre de l’instruction publique ne leur ménagera ni les décorations ni les compliments. Mais, malgré tout, on ne peut s’empêcher de se dire : « Hélas ! combien ces fêtes devaient être plus belles au temps où c’étaient des prêtres qui célébraient les offices non pour donner aux lettrés une idée de ces cérémonies, mais parce qu’ils avaient en leur vertu la même foi que les artistes qui sculptèrent le jugement dernier au tympan du porche, ou peignirent la vie des saints aux vitraux de l’abside. Combien l’œuvre tout entière devait parler plus haut, plus juste, quand tout un peuple répondait à la voix du prêtre, se courbait à genoux quand tintait la sonnette de l’élévation, non pas comme dans ces représentations rétrospectives, en froids figurants stylés, mais parce qu’eux aussi, comme le prêtre, comme le sculpteur, croyaient. Mais, hélas ! ces choses sont aussi loin de nous que le pieux enthousiasme du peuple grec aux représentations du théâtre et nos « reconstitutions » ne peuvent en donner une idée ».

 

 

Voilà ce qu’on dirait si la religion catholique n’existait plus et si des savants étaient parvenus à retrouver ses rites, si des artistes avaient essayé de les ressusciter pour nous. Mais précisément elle existe encore et n’a pour ainsi dire pas changé depuis le grand siècle où les cathédrales furent construites. Nous n’avons pas besoin pour nous imaginer ce qu’était vivante et dans le plein exercice de ses fonctions sublimes, une cathédrale du treizième siècle, d’en faire comme du théâtre d’Orange, le cadre de reconstitutions, de rétrospectives exactes peut-être, mais glacées. Nous n’avons qu’à entrer à n’importe quelle heure du jour où se célèbre un office. La mimique, la psalmodie et le chant ne sont pas confiés ici à des artistes sans « conviction ». ce sont les ministres mêmes du culte qui officient, non dans une pensée d’esthétique, mais par foi, et d’autant plus esthétiquement. Les figurants ne pourraient être souhaités plus vivants et plus sincères, puisque c’est le peuple qui prend la peine de figurer pour nous, sans s’en douter. On peut dire que grâce à la persistance dans l’Eglise catholique des mêmes rites et, d’autre part, de la croyance catholique dans le cœur des Français, les cathédrales ne sont pas seulement les plus beaux monuments de notre art, mais les seuls qui vivent encore leur vie intégrale, qui soient restés en rapport avec le but pour lequel ils furent construits.

Or, la rupture du gouvernement français avec Rome semble rendre prochaine la mise en discussion et probable l’adoption d’un projet de M. Briand (NOTE : Je dis projet Briand pour simplifier, les dispositions qui effraient étant communes aux différents projets. Mais naturellement le projet Briand est beaucoup moins mauvais que les autres, étant l’œuvre d’un esprit sectaire, sans doute, mais, par certains côtés, tout à fait supérieur. M. Briand, s’il ne la connaît pas, devrait bien lire une conférence de M. Charles Gide sur la séparation, conférence que le Bulletin de l’action pour l’union moralea publiée. M. Gide n’envisage le problème qu’au point de vue économique. Mais ces quelques pages sont ce qui a été écrit de plus profond sur ce sujet) aux termes duquel, au bout de cinq ans, les églises pourront être, et seront souvent désaffectées ; le gouvernement non seulement ne subventionnera plus la célébration des cérémonies rituelles dans les églises, mais pourra les transformer en tout ce qui lui plaira : musée, salle de conférence ou casino. O vous, monsieur André Hallays, qui allez répétant que la vie se retire des œuvres d’art, dès qu’elles ne servent plus aux fins qui présidèrent à leur création, qu’un meuble qui devient un bibelot et un palais qui devient un musée se glacent, ne peuvent plus parler à notre cœur, et finissent par mourir, - j’espère que vous allez cesser pour un moment de dénoncer les restaurations plus ou moins maladroites qui menacent chaque jour les villes de France que vous avez prises sous votre garde, et que vous allez vous lever, donner de la voix, harceler, s’il le faut, M. Chaumié, mettre en cause, au besoin, M. de Monzie, rallier M. John Labusquière, réunir la Commission des monuments historiques. Votre zèle ingénieux fut souvent efficace, vous n’allez pas laisser mourir d’un seul coup toutes les églises de France.

Il n’y a pas aujourd’hui de socialiste ayant du goût qui ne déplore les mutilations que la Révolution a infligées à nos cathédrales, tant de statues, tant de vitraux brisés. Eh bien, il vaut mieux dévaster une église que de la désaffecter. Tant qu’on y célèbre la messe, si mutilée qu’elle soit, elle garde au moins un peu de vie. Du jour où elle est désaffectée elle est morte, et même si elle est protégée comme monument historique d’affectations scandaleuses, ce n’est plus qu’un musée. On peut dire aux églises ce que Jésus disait à ses disciples : « Excepté si l’on continue à manger la chair du fils de l’homme et à boire son sang, il n’y a plus de vie en vous » (Saint-Jean, VI, 55), ces paroles un peu mystérieuses mais si profondes du Sauveur devenant, dans cette acception nouvelle, un axiome d’esthétique et d’architecture. Quand le sacrifice de la chair et du sang du Christ, le sacrifice de la messe, ne sera plus célébré dans les églises, il n’y aura plus de vie en elles. La liturgie catholique ne fait qu’un avec l’architecture et la sculpture de nos cathédrales, car les unes comme l’autre dérivent d’un même symbolisme. On sait qu’il n’y a guère dans les cathédrales de sculpture, si secondaire qu’elle paraisse, qui n’ait sa valeur symbolique. Si, au porche occidental de la cathédrale d’Amiens, la statue du Christ s’élève sur un socle orné de roses, de lis et de vigne, c’est que le Christ a dit : « Je suis la rose de Saron. Je suis le lis de la vallée. Je suis la vigne véritable ».

Si sous ses pieds sont sculptés l’aspic et le basilic, le lion et le dragon, c’est à cause du verset du psaume : Inculcabis super aspidem et leonem. A sa gauche, est représenté, dans un petit bas-relief, un homme qui laisse tomber son épée à la vue d’un animal, tandis qu’à côté de lui un oiseau continue de chanter. C’est que « le poltron n’a pas le courage d’une grive » et que ce bas-relief a pour mission de symboliser, en effet, la lâcheté, comme opposée au courage, parce qu’il est placé sous la statue qui est toujours (du moins dans les premiers temps) à la gauche de la statue du Christ, la statue de saint Pierre, l’apôtre du courage.

Et ainsi des milliers de figures qui décorent la cathédrale.

Or les cérémonies du culte participent au même symbolisme. Dans un livre admirable auquel je voudrais avoir un jour l’occasion de rendre un entier hommage, M. Emile Male analyse ainsi, d’après le Rational des divins offices, de Guillaume Durand, la première partie de la fête du samedi saint.

« Dès le matin, on commence par éteindre dans l’église toutes les lampes, pour marquer que l’ancienne Loi, qui éclairait le monde, est désormais abrogée.

Puis le célébrant bénit le feu nouveau, figure de la Loi nouvelle. Il la fait jaillir du silex, pour rappeler que Jésus-Christ est, comme le dit saint Paul, la pierre angulaire du monde. Alors, l’évêque et le diacre se dirigent vers le chœur et s’arrêtent devant le cierge pascal.

Ce cierge, nous apprend Guillaume Durand, est un triple symbole. Eteint, il symbolise à la fois la colonne obscure qui guidait les Hébreux pendant le jour, l’ancienne Loi et le corps de Jésus-Christ. Allumé, il signifie la colonne de lumière qu’Israël voyait pendant la nuit, la Loi nouvelle et le corps glorieux de Jésus-Christ ressuscité. Le diacre fait allusion à ce triple symbolisme en récitant, devant le cierge, la formule de l’Exultet.

Mais il insiste surtout sur la ressemblance du cierge et du corps de Jésus-Christ. Il rappelle que la cire immaculée a été produite par l’abeille, à la fois chaste et féconde comme la Vierge qui a mis au monde le Sauveur. Pour rendre sensible aux yeux la similitude de la cire et du corps divin, il enfonce dans le cierge cinq grains d’encens qui rappellent à la fois les cinq plaies de Jésus-Christ et les parfums achetés par les Saintes Femmes pour l’embaumer. Enfin, il allume le cierge avec le feu nouveau, et, dans toute l’église, on rallume les lampes, pour représenter la diffusion de la nouvelle Loi dans le monde.

Mais ceci, dira-t-on, n’est qu’une fête exceptionnelle. Voici l’interprétation d’une cérémonie quotidienne, la messe, qui, vous allez le voir, n’est pas moins symbolique.

« Le chant grave et triste de l’Introït ouvre la cérémonie ; il affirme l’attente des patriarches et des prophètes. Le chœur des clercs est le chœur même des saints de l’ancienne Loi, qui soupirent après la venue du Messie, qu’ils ne doivent point voir. L’évêque entre alors et il apparaît comme la vivante image de Jésus-Christ. Son arrivée symbolise l’avènement du Sauveur attendu par les nations. Dans les grandes fêtes, on porte devant lui sept flambeaux pour rappeler que, suivant la parole du prophète, les sept dons du Saint-Esprit se reposent sur la tête du fils de Dieu. Il s’avance sous un dais triomphal dont les quatre porteurs peuvent se comparer aux quatre évangélistes. Deux acolytes marchent à sa droite et à sa gauche et figurent Moïse et Hélie, qui se montrèrent sur le Thabor aux côtés de Jésus-Christ. Ils nous enseignent que Jésus avait pour lui l’autorité de la Loi et l’autorité des prophètes.

L’évêque s’assied sur son trône et reste silencieux. Il ne semble prendre aucune part à la première partie de la cérémonie. Son attitude contient un enseignement : il nous rappelle par son silence que les premières années de la vie de Jésus-Christ s’écoulèrent dans l’obscurité et dans le recueillement. Le sous-diacre, cependant, s’est dirigé vers le pupitre, et, tourné vers la droite, il lit l’épître à haute voix. Nous entrevoyons ici le premier acte du drame de la Rédemption

La lecture de l’épître, c’est la prédication de saint Jean-Baptiste dans le désert. Il parle avant que le Sauveur ait commencé à faire entendre sa voix, mais il ne parle qu’aux juifs. Aussi le sous-diacre, image du Précurseur, se tourne-t-il vers le nord, qui est le côté de l’Ancienne Loi. Quand la lecture est terminée, il s’incline devant l’évêque, comme le précurseur s’humilia devant Jésus-Christ.

Le chant du Graduel qui suit la lecture de l’épître se rapporte encore à la mission de saint Jean-Baptiste ; il symbolise les exhortations à la pénitence qu’il adresse aux juifs, à la veille des temps nouveaux.

Enfin, le célébrant lit l’évangile. Moment solennel, car c’est ici que commence la vie active du Messie ; sa parole se fait entendre pour la première fois dans le monde. La lecture de l’évangile est la figure même de sa prédication.

Le Credo suit l’évangile comme la foi suit l’annonce de la vérité. Les douze articles du Credo se rapportent à la vocation des douze apôtres.

« Le costume même que le prêtre porte à l’autel », ajoute M. Mâle, les objets qui servent au culte sont autant de symboles. « La chasuble, qui se met par-dessus les autres vêtements, c’est la charité qui est supérieure à tous les préceptes de la loi et qui est elle-même la loi suprême. L’étole, que le prêtre se passe au cou, est le joug léger du Seigneur ; et comme il est écrit que tout chrétien doit chérir ce joug, le prêtre baise l’étole en la mettant et en l’enlevant. La mitre à deux pointes de l’évêque symbolise la science qu’il doit avoir de l’un et de l’autre Testament ; deux rubans y sont attachés pour rappeler que l’Ecriture doit être interprétée suivant la lettre et suivant l’esprit. La cloche est la voix des prédicateurs. La charpente à laquelle elle est suspendue est la figure de la croix. La corde, faite de trois fils tordus, signifie la triple intelligence de l’Ecriture, qui doit être interprétée dans le triple sens historique, allégorique et moral. Quand on prend la corde dans sa main pour ébranler la cloche, on exprime symboliquement cette vérité fondamentale que la connaissance des Ecritures doit aboutir à l’action. »

Ainsi, tout jusqu’au moindre geste du prêtre, jusqu’à l’étole qu’il revêt, est d’accord pour le symboliser avec le sentiment profond qui anime la cathédrale tout entière et qui, comme l’a très bien dit M. Male, ets le génie même du moyen-âge.

Jamais spectacle comparable, miroir aussi géant de la science, de l’âme et de l’histoire ne fut offert aux regards et à l’intelligence de l’homme. Le même symbolisme embrasse jusqu’à la musique qui se fait entendre alors dans l’immense vaisseau et de qui les sept tons grégoriens figurent les sept vertus théologales et les sept âges du monde. On peut dire qu’une représentation de Wagner à Bayreuth est peu de chose auprès de la célébration de la grand’messe dans la cathédrale de Chartres.

 

Sans doute ceux-là seuls qui ont étudié l’art religieux du moyen âge sont capables d’analyser complètement la beauté d’un tel spectacle. Et cela suffirait pour que l’Etat eût l’obligation de veiller à sa perpétuité. C’est ainsi que l’Etat subventionne les cours du Collège de France, qui ne s’adressent cependant qu’à un petit nombre de personnes et qui, à côté de cette résurrection intégrale qu’est une grand’messe dans une cathédrale paraissent de froides dissections. Et à côté de l’exécution de pareilles symphonies, les représentations de nos théâtres également subventionnés correspondent à des besoins littéraires bien mesquins. Mais empressons-nous d’ajouter que ceux-là qui peuvent lire à livre ouvert dans la symbolique du moyen âge ne sont pas les seuls pour qui la cathédrale vivante, c’est-à-dire la cathédrale sculptée, peinte, chantante, soit le plus grand des spectacles. C’est ainsi qu’on peut sentir la musique sans connaître l’harmonie. Je sais bien que Ruskin montrait quelles raisons spirituelles, expliquant la disposition des chapelles dans l’abside des cathédrales, a dit : « Jamais vous ne pourrez vous enchanter des formes de l’architecture si vous n’êtes pas en sympathie avec les pensées d’où elles sortirent. » Il n’en est pas moins vrai que nous connaissons tous le fait d’un ignorant, d’un simple rêveur, entrant dans une cathédrale, sans essayer de comprendre, se laissant aller à ses émotions, et éprouvant une impression plus confuse sans doute, mais peut-être aussi forte. Comme témoignage littéraire de cet état d’esprit, fort différent à coup sûr de celui du savant dont nous parlions tout à l’heure, se promenant dans la cathédrale comme dans une « forêt de symboles qui l’observent avec des regards familiers », mais qui permet de trouver pourtant dans la cathédrale, à l’heure des offices, une émotion vague mais puissante, je citerai la belle page de Renan appelée la Double Prière :

« Un des plus beaux spectacles religieux qu’on puisse encore contempler de nos jours (et qu’on ne pourra plus bientôt contempler, si la Chambre vote le projet Briand) est celui que présente à la tombée de la nuit l’antique cathédrale de Quimper. Quand l’ombre a rempli les bas-côtés, se déroule la prière du soir sur un rythme simple et touchant. La cathédrale n’est éclairée que par deux ou trois lampes. Dans la nef d’un côté sont les hommes, debout ; de l’autre, les femmes agenouillées forment comme une mer immobile de coiffes blanches. Les deux moitiés chantent alternativement et la phrase commencée par l’un des chœurs est achevée par l’autre. Ce qu’ils chantent est fort beau. Quand je l’entendis, il me sembla qu’avec quelques légères transformations on pourrait l’accommoder à tous les états de l’humanité. Cela surtout me fit rêver une prière qui, moyennant certaines variations, pût convenir également aux hommes et aux femmes ».

Entre cette vague rêverie qui n’est pas sans charme et les joies plus conscientes du « connaisseur » en art religieux, il y a bien des degrés. Rappelons pour mémoire le cas de Gustave Flaubert étudiant, mais pour l’interpréter dans un sentiment moderne, une des plus belles parties de la liturgie catholique :

« Le prêtre trempa son pouce dans l’huile sainte et commença les onctions sur ses yeux d’abord, sur ses narines friandes de brises tièdes et de senteurs amoureuses, sur ses mains qui s’étaient délectées aux contacts suaves…, sur ses pieds enfin, si rapides quand ils couraient à l’assouvissance de ses désirs, et qui maintenant ne marcheraient plus. »

C’est ainsi que devant cette réalisation artistique, la plus complète qui fut jamais puisque tous les arts y collaborèrent, du plus grand rêve auquel se soit jamais élevée l’humanité, on peut rêver de bien des manières, et la demeure est assez grande pour que nous y puissions tous trouver place. La cathédrale qui abrite tant de saints, de patriarches, de prophètes, d’apôtres, de rois, de confesseurs, de martyrs, que des générations entières se pressent jusqu’à l’entrée des porches, souvent suppliantes, angoissées, élevant l’édifice en tremblant sous le ciel comme un long gémissement, tandis que des anges se penchent en souriant du haut des galeries qui dans l’encens rose et bleu du soir et l’or éblouissant du matin apparaissent vraiment comme « les balcons du ciel », la cathédrale, dans son immensité, peut aussi bien donner asile au lettré qu’au croyant, au vague rêveur qu’à l’archéologue ; ce qui importe c’est qu’elle reste vivante et que du jour au lendemain la France ne soit pas transformée en une grève desséchée où de géants coquillages ciselés sembleraient comme échoués, vidés de la vie qui les habita, et n’apportant même plus à l’oreille qui se pencherait sur eux la vague rumeur d’autrefois, simples pièces de musée, musées glacés elles-mêmes. « Il n’est pas trop tard, écrivait il y a quelques années M. André Hallays, pour relever une idée saugrenue, qui paraît-il est née dans la cervelle de quelques Vézelayens. Ceux-ci voudraient qu’on désaffectât l’église de Vézelay. L’anticléricalisme inspire de grandes sottises. Désaffecter cette basilique, c’est vouloir lui retirer le peu d’âme qui lui reste. Lorsqu’on aura éteint la petite lampe qui brille au fond du chœur, Vézelay ne sera plus qu’une curiosité archéologique. On y respirera l’odeur sépulcrale des musées. «  C’est en continuant à remplir l’office auquel elles furent primitivement destinées que les choses, dussent-elles lentement mourir à la tâche, gardent leur beauté et leur vie. Croit-on que dans les musées de sculpture comparée, les moulages des célèbres stalles en bois sculpté de la cathédrale d’Amiens peuvent donner une idée des stalles elles-mêmes, dans leur vieillesse auguste et toujours exerçante ? Tandis qu’au musée un gardien nous empêche d’approcher de leurs moulages, les stalles inestimablement précieuses, si vieilles, si illustres et si belles continuent à exercer à Amiens leurs fonctions modestes de stalles, - dont elles s’acquittent depuis plusieurs siècles à la grande satisfaction des Amiénois, - comme ces artistes qui parvenus à la gloire, n’en continuent pas moins à garder un petit emploi ou à donner des leçons. Ces fonctions consistent, avant même d’instruire les âmes, à supporter les corps, et c’est à quoi, rabattues pendant chaque office et présentant leur envers, elles s’emploient modestement. Bien plus, les bois toujours frottés de ces stalles ont peu à peu revêtu ou plutôt laissé paraître cette sombre pourpre qui est comme leur cœur et que préfère à tout, jusqu’à ne plus pouvoir regarder les couleurs des tableaux qui semblent, après cela, bien grossières, l’œil qui s’en est une fois enchanté. C’est alors comme une sorte d’ivresse qu’on éprouve à goûter, dans l’ardeur toujours plus enflammée du bois ce qui est comme la sève, avec le temps, débordante de l’arbre. La naïveté des personnages ici sculptés prend de la matière dans laquelle ils vivent quelque chose comme de deux fois naturel. Et pour tous ces fruits, ces fleurs, ces feuilles, ces branches, ces végétations amiénoises que le sculpteur amiénois a sculptés dans du bois d’Amiens, les frottements divers y ont laissé paraître ces admirables oppositions de tons où la feuille se détache d’une autre couleur que la tige, faisant penser à ces nobles accents que M. Gallé a su tirer du cœur harmonieux des chênes.

 

Ce n’est pas seulement aux chanoines suivant l’office dans ces stalles dont les accoudoirs, les miséricordes et la rampe racontent l’Ancien et le Nouveau Testament , ce n’est pas seulement au peuple emplissant l’immense nef, que la cathédrale, si le projet de M. Briand était voté, se trouverait fermée, ne pourrait plus donner la messe et les prières. Nous disions tout à l’heure que presque toutes les images dans une cathédrale étaient symboliques. Quelques-unes ne le sont point. Ce sont les images peintes ou sculptées de ceux qui ayant contribué de leurs deniers à la décoration de la cathédrale voulurent y conserver à jamais une place pour pouvoir, des balustrades de la niche ou de l’enfoncement du vitrail, suivre silencieusement les offices, et participer sans bruit aux prières, in saecula saeculorum. On sait que les bœufs de Laon ayant chrétiennement monté jusque sur la colline où s’élève la cathédrale les matériaux qui servirent à la construire, l’architecte les en récompensa en dressant leurs statues au pied des tours, d’où vous pouvez les voir encore aujourd’hui, dans le bruit des cloches et la stagnation du soleil, lever leurs têtes cornues au-dessus de l’arche sainte et colossale jusqu’à l’horizon des plaines de France leur « songe intérieur ». Pour des bêtes, c’est tout ce qu’on pouvait faire : aux hommes on accordait mieux.

Ils entraient dans l’église, ils y prenaient leur place qu’ils gardaient après leur mort et d’où ils pouvaient continuer comme au temps de leur vie à suivre le divin sacrifice, soit que penchés hors de leur sépulture de marbre, ils tournent légèrement la tête du côté de l’évangile ou du côté de l’épître, pouvant apercevoir, comme à Brou, et sentir autour de leur nom l’enlacement étroit et infatigable des fleurs, emblématiques et d’initiales adorées, gardant parfois jusque dans le tombeau, comme à Dijon, les couleurs éclatantes de la vie ; soit qu’au fond du vitrail dans leurs manteaux de pourpre, d’outre-mer ou d’azur qui emprisonne le soleil, s’en enflamme, remplissant de couleur ses rayons transparents et brusquement les délivrent, multicolores, errant sans but parmi la nef qu’ils teignent, dans leur splendeur désorientée et paresseuse, leur palpable irréalité, ils restent les donateurs qui, à cause de cela même, avaient mérité la concession d’une prière à perpétuité. Et tous ils veulent que l’Esprit-Saint, au moment où il descendra de l’Eglise, reconnaisse bien les siens. Ce n’est pas seulement la reine et le prince qui portent leurs insignes, leur couronne ou leur collier de la Toison d’Or. Les changeurs se sont fait représenter vérifiant le titre des monnaies, les pelletiers vendant leurs fourrures (voir dans Male la reproduction de ces deux vitraux), les bouchers abattant des bœufs, les chevaliers portant leur blason, les sculpteurs taillant des chapiteaux. O vous tous, de vos vitraux de Chartres, de Tours, de Bourges, de Sens, d’Auxerre, de Troyes, de Clermont-Ferrand, de Toulouse, tonneliers, pelletiers, épiciers, pèlerins, laboureurs, armuriers, tisserands, tailleurs de pierre, bouchers, vanniers, cordonniers, changeurs, ô vous, grande démocratie silencieuse, fidèles obstinés à entendre l’office, non pas dématérialisés mais plus beaux qu’aux jours de votre vie, dans la gloire de ciel et de sang du précieux vitrage, - vous n’entendrez plus la messe que vous vous étiez assurée en donnant pour l’édification de l’église le plus clair de vos deniers. Les morts ne gouvernent plus les vivants, selon la parole profonde. Et les vivants oublieux cessent de remplir les vœux des morts.

 

Mais laissons les tonneliers de rubis, les vanniers de rose et d’argent, inscrire au fond du vitrail la « muette protestation » que M. Jaurès saurait nous rendre avec tant d’éloquence et que nous le supplions de faire parvenir jusqu’aux oreilles des députés, et, oubliant ce peuple innombrable et silencieux, ancêtres d’électeurs dont la Chambre ne se soucie guère, pour finir, résumons-nous.

Premièrement : la protection même des plus belles œuvres de l’architecture et de la sculpture qui mourront le jour où elles ne serviront plus au culte des besoins duquel elles sont nées, qui est leur fonction comme elles sont ses organes, qui est leur explication parce qu’il est leur âme, fait un devoir au gouvernement d’exiger que le culte soit perpétuellement célébré dans les cathédrales au lieu que le projet Briand l’autorise à faire des cathédrales, au bout de quelques années, tels musées ou salles de conférences (à supposer le mieux) qu’il lui plaira, et même, si le gouvernement ne prenait pas cette initiative, autorise le clergé s’il en trouve la location trop dispendieuse, (et par le fait qu’il ne sera plus subventionné, on peut dire de force) à n’y plus célébrer d’offices.

Deuxièmement : le maintien du plus grand ensemble artistique qui se puisse concevoir, historique et pourtant vivant, des millions pour la reconstitution duquel on ne reculera devant aucune dépense s’il n’existait plus, à savoir la messe dans les cathédrales, fait un devoir au gouvernement de subventionner l’Eglise catholique pour l’entretien d’un culte qui importe autrement à la conservation du plus noble art français (pour continuer à nous tenir uniquement à ce point de vue profane), que les conservatoires, théâtres de comédie ou de musique, entreprises de reconstitution des tragédies antiques au théâtre d’Orange, etc., etc., toutes sociétés ayant un but artistique contestable, conservant des œuvres dont beaucoup sont faibles (que reste-t-il devant le chœur de Beauvais ou les statues de Reims, du Jour, de l’Aventurièreou du Gendre de M. Poirier ?), tandis que l’œuvre qu’est la cathédrale du moyen âge avec ses milliers de figures peintes ou sculptées, ses chants, ses offices, est la plus noble de toutes celles à laquelle se soit à jamais haussé le génie de la France.

Et nous n’avons parlé dans cet article que des cathédrales pour donner à ces conséquences du projet Briand leur forme la plus frappante, la plus choquante pour l’esprit du lecteur. Mais on sait que la distinction entre les églises cathédrales et les autres est tout à fait artificielle, puisqu’il suffisait, à l’occasion d’une fête, d’y dresser la cathèdre d’un évêque, pour qu’une église devînt momentanément cathédrale. Ce que j’ai dit des cathédrales s’applique à toutes les belles églises de France et on sait qu’il y en a des milliers. En suivant une route française entre les champs de sainfoin et les clos de pommiers qui se rangent de chaque côté pour la laisser passer « si belle », c’est presque à chaque pas que vous apercevez un clocher qui s’élève contre l’horizon orageux ou clair, traversant, les jours de pluie ensoleillée, un arc-en-ciel qui, comme une mystique auréole reflétée sur le ciel prochain de l’intérieur même de l’église entr’ouverte, juxtapose sur le ciel ses couleurs riches et distinctes de vitrail ; c’est presque à chaque pas que vous apercevez un clocher s’élevant au-dessus des maisons qui regardent à terre, comme un idéal, s’élançant dans la voix des cloches, à laquelle se mêle, si vous approchez, le cri des oiseaux. Et bien souvent vous pouvez affirmer que l’église au-dessus de laquelle il s’élève ainsi contient de belles et graves pensées sculptées et peintes, et d’autres pensées qui n’ayant pas été appelées à une vie aussi distincte et sont restées plus vagues, à l’état de belles lignes d’architecture, mais aussi puissantes ainsi, quoique plus obscures, et capables d’entraîner notre imagination dans le jaillissement de leur essor ou de l’enfermer toute entière dans la courbe de leur chute. Là, des balustres charmants d’un balcon roman ou du seuil mystérieux d’un porche gothique entr’ouvert qui unit à l’obscurité illuminée de l’église le soleil dormant à l’ombre des grands arbres qui l’entourent, il faut que nous continuions à voir la procession sortir de l’ombre multicolore qui tombe des arbres de pierre de la nef et suivre, dans la campagne, entre les piliers trapus que surmontent des chapiteaux de fleurs et de fruits, ces chemins dont on peut dire, comme le Prophète disait du Seigneur : « Tous ses sentiers sont la paix ». Enfin nous n’avons invoqué en tout ceci qu’un intérêt artistique. Cela ne veut pas dire que le projet Briand n’en menace pas d’autres et qu’à ces autres nous soyons indifférent. Mais enfin c’est à ce point de vue que nous avons voulu nous placer. Le clergé aurait tort de repousser l’appui des artistes. Car à voir combien de députés, quand ils ont fini de voter des lois anticléricales, partent faire un tour aux cathédrales d’Angleterre, de France ou d’Italie, rapportent une vieille chasuble à leur femme pour en faire un manteau ou une portière, élaborent dans leur cabinet des projets de laïcisation devant la reproduction photographique d’une « Mise au tombeau », marchandent à un brocanteur le volet d’un retable, vont pour leur antichambre chercher jusqu’en province des fragments de stalles d’église qui y serviront de porte-parapluie et le Vendredi-Saint à la « Scala Cantorum », sinon même à l’église Saint-Gervais écoutent « religieusement », comme on dit, la messe du Pape Marcel, on peut penser que le jour où nous aurions persuadé tous les gens de goût de l’obligation que c’est pour le gouvernement de subventionner les cérémonies du culte, nous aurions trouvé comme alliés et soulevé contre le projet Briand nombre de députés, même anticléricaux.


MARCEL PROUST

 

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La mort des Cathédrales - Texte de Marcel PROUST
La mort des Cathédrales - Texte de Marcel PROUST
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18 février 2019 1 18 /02 /février /2019 08:12
Les petites épiceries de mon enfance de Lee Mekyeoung

Dans ce livre, Lee Mezkeyoung a recensé une centaine de petites épiceries coréennes en voie de disparition, elle a ainsi voulu immortaliser ces boutiques et leurs tenanciers pour que ce patrimoine survive au moins dans la mémoire populaire. C’est un véritable catalogue qu’elle a réalisé en dessinant chaque boutique à l’encre acrylique et en accompagnant chacun des dessins d’un commentaire. Un bijou de bibliothèque !

 

 

Les petites épiceries de mon enfance

Lee Mekyeoung

 

 

Ayant quelque peu délaissé la peinture, qu’elle a étudiée à l’université, pour élever ses enfants, Lee Mekyeoung éprouve le besoin de reprendre la plume – elle dessine à la plume et à l’encre acrylique – après avoir visité une épicerie lors de l’une des premières sorties qu’elle effectue avec son deuxième enfant. Le charme désuet de l'échoppe et la sérénité détachée de la vieille marchande la touchent au point qu’elle ressent le besoin de dessiner cette boutique pour en conserver le souvenir. « En retournant chez moi, j’ai attendu que mes enfants dorment pour me mettre à dessiner cette épicerie. Mon cœur bondissait de joie et je me sentais heureuse. C’est ainsi qu’a commencé mon histoire avec les gmeuong gagae ». Pendant vingt ans, Lee Mekyeoung parcourt la Corée à la recherche des dernières épiceries campagnardes afin de les immortaliser sous le trait de sa plume, de façon à  qu’elles subsistent au moins dans la mémoire populaire ainsi que ceux qui les avaient fait vivre : épiciers, souvent épicières, et clients. « Si seulement je pouvais dessiner toutes ces petites épiceries avant qu’elles disparaissent ! Si seulement elles pouvaient continuer à travers mes œuvres ! C’est là mon souhait le plus cher. »

 

L’auteure entend ainsi perpétuer, grâce à ses dessins, le charme et la beauté discrète de ces petites boutiques qui la touchent infiniment. « Si je me suis mise à dessiner des petites épiceries, c’est parce que j’étais attirée par la beauté discrète de ces vieilles boutiques à l’apparence délabrée et misérable. J’étais curieuse de ceux qui y vivaient avec persévérance depuis plus de quarante ans. » Elle voulait aussi perpétuer dans la mémoire de ses concitoyens l’ambiance qui habitait les lieux souvent si bruyants chez nous et toujours tellement calmes en Corée. C’est une époque, une civilisation qu’elle désire maintenir à travers le souvenir de ces lieux de rencontres où circulaient les informations et les potins populaires. C’était un peu le cœur du réseau social du village et de ses environs.

 

Lee élabore chacun de ses dessins à l’identique des modèles avec infiniment de minutie et de précision, employant des couleurs pastel proches de celles utilisées par les aquarellistes. Elle place toujours un arbre devant ou derrière la boutique, l’arbre qui servait d’ombrage aux clients lorsqu'ils s’attardaient pour discuter avant ou après avoir acheté les quelques marchandises nécessaires. Elle n’oublie pas la boîte aux lettres rouge qui est parfois  la seule tache de couleur vive dans le dessin. Elle propose ainsi près de cent dessins tous plus magnifiques les uns que les autres, dégageant paix, douceur et émotion. « L’ambiance mystérieuse créée par la rencontre entre l’ombre de la nuit et la lumière du magasin avait cette beauté triste qu’on ne peut voir que dans une épicerie en déclin. Cette beauté-là est l’essence de mes œuvres. »

 

Ces épiceries si charmantes évoquent un temps figé comme un instant de quiétude que rien ne trouble, pas même le vol d’un oiseau ou d’un insecte, un réel temps de paix. Et l’auteure d’expliquer : « Dans mes dessins, le temps est figé. Les fleurs de magnolia ne se fanent jamais et les petites épiceries semblent toujours prêtes à accueillir leurs clients. Dans mes dessins, le temps se souvient des gmeuong-gagae contemplant le monde sans bouger, de là où ils sont, des arbres qui les agrémentaient et des gens qui les fréquentaient ». Comme si le temps n’avait pas eu de prise sur l’époque où les boutiques prospéraient … On comprend mieux pourquoi, avant de devenir un dragon économique trépidant, la Corée du Sud fut, avec sa voisine du nord, « le Pays du matin calme » dont Lee Mekyeoung semble avoir tellement la nostalgie. Une telle paix et une telle sérénité se transmettaient des étalages des magasins aux mains des clients et en leur cœur et leur esprit.

 

Ce catalogue de dessins d’une extrême pureté, d’une grande finesse, d’une réelle beauté esthétique, est aussi une façon, pour la réalisatrice, de nous rappeler qu’il ne faut pas oublier les anciennes boutiques et leurs tenanciers qui véhiculaient des valeurs aujourd’hui dévorées par le crabe de la grande distribution. « Faisons attention aux choses qui nous entourent et qui nous sont familières. Peut-être leurs angles usés et arrondis par le temps cachent-ils une beauté que rien ne pourra remplacer ? En les observant attentivement on peut y percevoir les traces du temps et de la douceur de la vie ». Aussi est-ce un véritable cadeau que nous font l’auteure et son éditeur ! Un véritable livre d’art ! Une leçon de sagesse, d’attention et de respect !

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Les petites épiceries de mon enfance de Lee Mekyeoung
Les petites épiceries de mon enfance de Lee Mekyeoung
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13 février 2019 3 13 /02 /février /2019 10:04
Marcel Proust et l'art

 

Marcel Proust dans sa "Recherche" a su réunir magnifiquement tous les arts comme expression et finalité de l’être humain. Il n’a pas manqué d’y représenter des figures d’artistes et d’ériger en un personnage les qualités et talents d’artistes vivants que ce soit à travers Elstir le peintre, Vinteuil le musicien et Bergotte l’écrivain. Ainsi retrouve-t-on en eux un peu de Monet, de Sisley, de Helleu, de Satie, de Reynaldo Hahn, de Fauré, de César Frank ou encore d’Anatole France, ses contemporains. Par ailleurs, Proust a pris soin d’évoquer à maintes reprises dans la "Recherche" Racine, Baudelaire, Chateaubriand, Nerval, Saint Simon, se plaçant lui-même dans la succession d’un Balzac, d’un Barbey d’Aurevilly, d’un La Rochefoucauld, voire même d’un Buffon. Ceci dans une tension de la volonté rendue visible dans l’œuvre par la multiplicité des éléments qui la composent et reprenant le mythe de l’écrivain "total" puisque chaque œuvre a vocation à vous nourrir dans une évolution créatrice.

 

Tout au long de la "Recherche" se murmure en leitmotiv la petite phrase de Vinteuil et une relation s'établit spontanément entre la musique et le phrasé proustien qui ont en commun l’expression artistique la plus harmonieuse. C’est également l’écoute d’une oeuvre à travers le temps, sa mutation permanente qui suscite presque fatalement notre réflexion et notre mélancolie. Et n’est-ce pas la mémoire et son pouvoir de réactualisation qui crée ce phénomène d’une restitution d’un temps … à l’état pur comme l'entendait Marcel Proust ? Toute recherche artistique est une quête de communication. Rappelons-nous que pour l'écrivain tout peut devenir musical. Ainsi le souffle d’Albertine comparé au «pur chant des anges». Et encore, la corde de l’affûteur de couteaux, ces bruits habituels de la rue au sortir du sommeil que sont la trompette du rempailleur, le bruit du rideau de fer qu’on lève, la corne du tramway, en quelque sorte l’enchantement des vieux quartiers, la litanie des petits métiers. Evidentes ramifications avec la musique d’un Eric Satie.

 

Les notes de Wagner, les couleurs d’Elstir constituent l’essence qualitative des sentiments dans leur expression la plus aboutie. L’écrivain se charge en quelque sorte de procéder à l’osmose d’entités différentes afin d’établir des connexions entre ces univers. Seule, selon Proust, la relation avec l’art mène à une relation totale, plus absolue que la relation amoureuse trop souvent entravée et menacée par de multiples ruptures. On voit dans "La Recherche", le narrateur reconquérir progressivement sa liberté à la suite de la fuite d’Albertine.

 

Marcel Proust trouve toujours dans la musique une joie intense et des moments d’exception. Il dit être dans une situation «magique» et entrevoir un autre monde. Seule solution pour sortir de nos contingences matérielles et physiques. Impressions que nous sommes en mesure de rencontrer là où nous les attendons le moins, alors que la relationnel amoureux nous circonscrit dans de constantes restrictions émotionnelles et affectives qui suscitent très vite, trop vite, l’ennui et la jalousie. Seul l’art nous permet d’atteindre le sublime et de nous élever au-dessus de nous-même. Pour l’écrivain, l’art – et la musique en particulier – sont aptes à nous faire entrevoir un monde extra-temporel. « La musique n’est-elle pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être la communication des âmes »  - affirmait-il. Proust, touché par cet universalisme de la pensée, résumait ainsi sa propre métaphysique : « Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu’il change et se transforme. Seul le monde de l’art est absolu. »

 

Le roman de Proust ajoute, à une peinture d’une société qui s’apprête à disparaître, une analyse nouvelle de la lutte de l’esprit contre le temps, une difficulté à trouver dans l’existence un point d’ancrage, la nécessité de le chercher au-dedans de soi et surtout la possibilité de l’établir et de le stabiliser dans l’œuvre d’art. C’était, d'après lui, la seule façon de le  vaincre : le fixer à jamais dans l’éternité de l’œuvre. Le rôle dévolu à l’art réside, par conséquent, à transmettre cette part essentielle qu’est le monde invisible, monde où ce que nous avons vécu dans la hâte et l’urgence, de façon anecdotique, atteint sa plénitude et son véritable sens. L’intérêt de la lecture est de tenter de trouver dans une œuvre, chez un auteur, des perspectives nouvelles, de nous donner à voir ce qui se cache derrière un style, une vision, une atmosphère, une histoire. Avec Proust, les perspectives sont certes quasi infinies car il a écrit avec « La Recherche » une sorte d’évangile où il traite non seulement du monde mais de l’envers des choses,  ce qui est enfoui au plus profond du mystère de l’être. Ce n’est certes pas le monde tel qu’il est qui le sollicite, mais tel qu’il le recrée dans une réalité, la seule qui lui soit intéressante : la sienne. Avant Freud, du moins à la même époque que lui et sans qu’il le connaisse, Marcel Proust a eu l’intuition aiguë et étrangement prémonitoire de l’inconscient. D’autre part, juif agnostique, il rejoindra le religieux et la transcendance par le poétique, en quelque sorte une transcendance poétique, tant il est vrai qu’il n'aspire nullement à une quelconque reproduction de quoi que ce soit, mais à une équivalence, une équivalence qui fait de sa recherche une oeuvre absolue, une re-création du monde.

 

Alors que l’impressionnisme est fondamentalement existentiel, Proust se retranche de cet existentiel et soustrait au lieu d’ajouter afin d’atteindre l’essence des choses. En soustrayant, il vise une cible précise et s’y tient. Marcel Proust l’admettait volontiers : je ne sais pas regarder. Certes, il ne regardait pas vraiment ce qui était devant lui, il faisait davantage, il voyait, parce que voir, c'est  interpréter et édifier l'invisible au-delà du visible avec le secours de l'intelligence et de la sensibilité. Ainsi sa pensée avait-elle le pouvoir de recréer le monde à chaque instant grâce à son intuition cosmique. Incontestablement, le petit Marcel était un précurseur. N’est-ce pas l’un des pouvoirs de l’art de permettre à l’intemporel d’entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel, si bien que la vie est reçue comme sacrée et que les métaphores dont use l’écrivain sont-elles des transfigurations.

 

La musique, comme tous les arts d’ailleurs, lui était essentielle. Sa mère jouait joliment du piano et, adolescent, il assistait fréquemment à des concerts. Il faut reconnaître que son époque a vu en France une éclosion musicale d’une rare qualité avec des compositeurs comme Debussy, Saint-Saens, Massennet, Chausson, Satie, Ravel, César Franck et Fauré. De plus, Proust eut bientôt comme ami intime Reynaldo Hahn qui était pianiste, chanteur, compositeur et sera un jour directeur de l’Opéra de Paris. Ce jeune prodige initia Marcel à la musique en véritable professionnel, aiguisant son goût et contribuant à former sa culture musicale. Selon lui,  la musique avait entre autre pouvoir celui de réveiller nos mémoires assoupies, d'ouvrir dans nos esprits une fenêtre sur l'inconnu. Parmi les morceaux que Proust affectionnait, il y a le « Cantique de Jean Racine » de Gabriel Fauré et le « quatuor en ut mineur opus 15 » qu’il fit jouer dans son appartement parisien parce que cette musique ne se contentait pas de l’inviter à une douce rêverie mais nourrissait son imagination. L’alliance du piano et du violon lui apparaissait comme la plus émouvante, celle qui plonge l’âme dans une forme de béatitude et éveille le cœur solitaire. César Franck fut également un musicien qu’il appréciait. Lorsqu’il découvre, lors d’un concert, le quatuor de César Franck, il invite le quatuor Poulet à venir l’interpréter Boulevard Haussmann et l’écoute de façon quasi religieuse. Il est probable  que César Franck et Fauré ont contribué à lui inspirer la fameuse petite phrase de Vinteuil qui se caractérise par une nostalgie poignante et une grande élévation spirituelle.

 

Pour Marcel, les mots devaient avoir cette même légèreté et le phrasé littéraire être à son tour  musical avec une succession de mouvements lents et suspendus. Il est certain que la musique de chambre était sa préférée bien qu’il ait été sensible à la musique wagnérienne, mais la française lui correspondait davantage, elle possédait cette fluidité qu’il s’efforçait lui-même d’employer dans son écriture. Proust a tenté avec succès de faire de « La Recherche » une œuvre qui englobe à la fois la face lumineuse et la face sombre de l’humain aux prises avec la réalité des choses. Les arts y tiennent une place d’autant plus essentielle qu’ils assurent, en quelque sorte, le salut de l’homme, qu’ils sont la voie royale qui mène à une élévation constante, une sorte de transgression spirituelle, et témoignent ainsi de la part intime du divin. Chaque artiste ne se propose-t-il pas de recréer le monde selon sa subjectivité et l’impression n'appartient-elle pas à chacun de nous ? Si bien que l’impression balaye l’esprit d’observation puisque ce dernier est sans cesse abusé par le brouillard des identités et les illusions permanentes. D'autre part, la réalité n’est-elle pas constamment improbable ? Il ne s’agit pas seulement de se souvenir mais de saisir les choses dans une réalité orchestrée, à un moment précis du temps, tellement les choses autour de nous sont mutables. Un peintre a eu récemment cette jolie phrase : «  Peindre, c’est éliminer tout ce qui gêne la lumière. » Marcel Proust a agi de cette façon en se référant à sa lumière intérieure et aux variations perpétuelles occasionnées par le temps. Avec lui, nous sommes dans la concomitance des substances, un champ d’expérience qu’il scrute en tournant son regard vers l’intérieur, là où l’impression devient… empreinte. Y a-t-il une cause, y a-t-il une conséquence ? Voilà la question qu’il pose dans un roman qui est celui des paradoxes et qu’il rédige d’une écriture charnelle, foncièrement égocentrique, dans laquelle il infuse toute son âme. D’un style simple, merveilleusement fluide, d’une oralité poétique admirable, l’auteur joue de sa présence en étant toujours au plus près de ce qu’il écrit, sans jamais perdre de vue ce qui lui semble approcher  l'art absolu.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La célèbre vue de Delft de Vermeer.

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11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 09:40
Un été immobile de Claude Donnay

Jésus, parce qu’il est né la nuit de Noël, n’arrive pas à terminer le roman qu’il a promis, il cherche l’inspiration dans les dunes où il remarque une femme qui vient se baigner régulièrement malgré la fraîcheur de l’eau. Ils font connaissance mais bien vite cette femme disparait mystérieusement. Jésus se lance alors  à sa recherche et découvre les obstacles qui les séparent.

 

 

Un été immobile

Claude Donnay (1958 - ….)

 

 

Jésus - en réalité il s’appelle Noël - car, comme tous les Noël, il est né la nuit du Réveillon, mais sa mère l’a toujours appelé mon petit jésus, et ce Jésus - il l'est resté pour la famille et les amis - a promis un roman à son éditeur. Afin de l’écrire en toute quiétude, il s’est réfugié dans une chambre louée chez Mireille la libraire-pensionnaire d’Ambleteuse, petite ville de la Côte d’Opale.  Jésus-Noël n’a pas beaucoup d’inspiration, il se balade dans les dunes d’où, un beau matin, il aperçoit un bonnet blanc qui nage vigoureusement dans la mer fraîche du mois d’août. Chaque matin le rituel se renouvelle, si bien que Jésus s’installe dans les dunes pour admirer la nage puissante de la belle ondine au bonnet blanc. Celle-ci finit par remarquer la parka orange qui tache tous les matins la dune blonde et, un beau jour, décide de s’installer auprès du mystérieux voyeur.  Naît alors  une relation timide entre la trentenaire et son admirateur un peu plus âgé, une relation comme celle qui rapproche deux adolescents frileux, une relation pudique ou plutôt une relation qu’ils n’osent pas développer de crainte de faire renaître quelque chose qui les aurait fait souffrir dans le passé.

 

L’histoire baigne alors dans le doux romantisme qui rapproche timidement la nageuse et l’écrivain, mais bien vite ce roman d’amour vire au thriller. La belle a disparu sans laisser le moindre indice sauf cinq carnets intimes écrits par la mère d’Amelle, la belle nageuse, cinq carnets comme un chemin de croix que cette femme a du parcourir sous la férule brutale de son mari et de sa belle-famille. Jésus, avec sa logeuse, décide de partir à la recherche d’Amelle en suivant les indices qu’ils ont pu recueillir. Ainsi, il débarque quelques jours plus tard en Auvergne où Amelle est retenue par un pervers avec qui elle partage plus ou moins volontairement des parties fines, très chaudes. Le thriller conduit l’écrivain et sa logeuse au cœur du passé de la  nageuse, aux tréfonds d’une histoire sordide dont il voudrait l’extirper. Le roman d’amour romantique et tendre devient alors une histoire d’un érotisme brûlant les chairs des acteurs. Certains ne peuvent vivre sans les sensations extrêmes qu’ils cherchent à satisfaire.

 

Ce roman est aussi pour l’auteur l’occasion de régler quelques comptes avec l’aristocratie bourgeoise de Belgique Wallonie qui détruit beaucoup de vie dont celles d’Amelle et de sa mère, pour pouvoir toujours et encore pavaner la tête haute et  quelles que soient les circonstances. On naît dans cette caste, on ne l’intègre pas ! Mais ce récit montre que rien n’est jamais acquis, tout peut arriver : les miracles comme les pires tracas. L’amour ne se décrète pas, il embrase les cœurs et les corps sans prévenir et il faut pour qu’il vive, le laisser aller au bout de son chemin.

 

C’’est un livre d’amour à la fois d’une douce poésie et d’un érotisme brûlant que livre le poète Claude Donnay qui a laissé sa plume se souvenir des nombreux vers qu’elle a déjà écrits, préférant abandonner quelques pieds de plus à sa phrase plutôt que d’éluder une jolie tournure poétique. Livre d’amour romantique et érotique, sans aucune pornographie ni aucune description mal venue, satire sociale acidulée d’une touche de morale et une bonne ration de poésie qui se niche au creux des descriptions des paysages, des portraits et de certains  dialogues et réflexions. Un second roman qui en appelle d’autres…


Denis BILLAMBOZ

 

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