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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 08:25
Représentation du personnage de Charles Morel.

Représentation du personnage de Charles Morel.

Si le personnage de Charles Morel dans « La Recherche du temps perdu » n’est certes pas l’un des plus importants, s’il ne traverse pas l’ensemble de l’œuvre de sa présence comme le feront un Swann, un Charlus, une comtesse de Guermantes ou une madame Verdurin, il frappe par sa capacité à apparaître imbuvable, individu mesquin et désagréable comme il en est peu. Alors pourquoi un écrivain crée-t-il de tels personnages en mesure de susciter semblable antipathie ? Proust l’a voulu dans le sillage de Charlus comme un fléchage de l’homosexualité, un être qui va tomber très bas, être en mesure de céder à toutes les turpitudes mais se reprendra vers la fin. Ainsi voit-on le trio Charlus-Jupien-Morel donner naissance à une longue réflexion sur le monde de l’inversion, thème nouveau qui manquait dans le projet initial et que l’écrivain traite en prenant en compte les deux versants, le masculin et le féminin. Ainsi, dans les huit dernières années de son existence, l’œuvre va-t-elle doubler de volume et l’évolution du personnage d’Albertine, déjà présent dans « Les jeunes filles en fleurs », n’en sera pas la seule conséquence, l’autre est indiscutablement la guerre elle-même qui verra  Proust changer d’éditeur, passer de Grasset à Gallimard avec la perspective capitale du « Temps retrouvé ». C’est dans « Sodome et Gomorrhe » que l’on découvre Morel qui n’est cité que 514 fois dans toute l’œuvre, peu en comparaison des personnages principaux. Mais qu’importe, l’homme est là pour désigner le mal, entre autre celui de déserteur lors de la guerre de 14/18 et de dénonciateur par la même occasion.

 

Avec Proust, le thème de l’inversion passera par des variations nombreuses et complexes et la liaison entre le prince de Guermantes et Morel fera figure de parabole. Proust écrit à ce sujet : « Cette liaison entre Sodome et Gomorrhe que dans les dernières parties de mon ouvrage (…) j’ai confiée à une brute. » Et toujours à propos de Morel, il note dans ses Cahiers : « Il arrive parfois que ce ne sont pas des Morel qui sont sans pitié, mais des hommes honnêtes, justes, punissant le mal, indifférents aux souffrances qu’ils causent à celui qu’ils jugent manquant de probité ou d’honneur. »  Chez Proust, un même modèle donne généralement plusieurs personnages et un modèle dérive lui-même et la plupart du temps de plusieurs modèles. Celui de Morel fait la liaison entre Sodome et Gomorrhe parce qu’il y a en lui quelque chose de la femme entretenue et damnée, si chère à Baudelaire.

 

Parmi les inspirateurs de ce triste sire, on peut citer Raymond Pétain, un jeune altiste que lui présentera Gabriel Fauré en avril 1916. Proust souhaite lui demander de jouer à son domicile. Il convoquerait aussi un pianiste : «  C’est l’ennui de la chose – dira-t-il – car j’ai deux pianos aussi faux l’un que l’autre, et ayant la funeste habitude de dormir le jour, la pensée de faire venir un accordeur m’est assez peu agréable ». Raymond Pétain vivait effectivement des prestations qu’il proposait de faire dans les salons des riches amateurs de musique. L’autre personne est probablement Henri Rochat, serveur au Ritz que Proust prend un moment comme secrétaire. Malheureusement il se révélera d’une espèce particulière, celle des entretenus. A ce sujet, Marcel écrira à Madame Straus en novembre 1918 : «  Je suis embarqué dans des choses sentimentales sans issue, sans joie, et créatrices perpétuellement de fatigue, de souffrances, de dépenses absurdes. » Il se plaint aussi qu’à chacune de ses sorties, Henri fasse pour dix mille francs de dettes. C’est Horace Finaly qui le débarrassera de cet encombrant en lui trouvant un poste dans une succursale de sa banque à Buenos-Aires. Selon Reynaldo Hahn, le secrétaire était devenu menteur et méchant, ce qui confirme bien qu’il inspira le personnage de Morel. En partant, il aurait abandonné sa fiancée comme le fera Charles Morel avec la nièce de Jupien. Céleste Albaret, qui était au service de Proust depuis 1914, raconte que celui-ci, le soir du départ de Rochat, s’écrira à son intention : « Enfin, Céleste, nous voilà bien tranquilles ! » Ainsi  Rochat aura-t-il été le dernier … prisonnier.

Léon Delafosse
Léon Delafosse

Léon Delafosse

Grâce à l’argent, Marcel Proust exerce un pouvoir sur la réalité « qui est en somme une compensation à sa solitude »  - souligne Jérôme Picon. Henri Rochat sera également une source d’inspiration pour Albertine. Quant à la troisième personne, qui influencera le personnage de Charles Morel, il n’est autre que Léon Delafosse, compositeur et pianiste qui fut dans le domaine de la musique un enfant précoce. Il donnait son premier concert à l’âge de 6 ans. Il avait par ailleurs un visage ravissant, beaucoup de grâce et de charme. Proust le nommera « l’ange » et Robert de Montesquiou s’empressera de le prendre sous sa protection. Si bien que Marcel s’effacera lorsqu’il comprendra l’intérêt que Delafosse exerce sur Montesquiou. C’est d’ailleurs lui qui les avait présentés. En 1894, le pianiste a 20 ans et bénéficiera durant plusieurs années des largesses et de l’influence considérable de Montesquiou sur la vie culturelle et artistique de l’époque. Delafosse composera des mélodies sur quelques-uns de ses poèmes et aura ainsi un début de carrière fulgurant. Le 30 mai 1894, une soirée musicale est organisée par Robert de Montesquiou à Versailles que Marcel relatera dans les colonnes du Figaro. Ce soir-là, Delafosse joue une fantaisie de Chopin. Mais Montesquiou est un homme compliqué qui a besoin d’exercer sa toute-puissance sur autrui et exige de leur part une vraie dévotion. Aussi le retour de bâton sera-t-il brutal. Montesquiou va bientôt haïr le jeune Delafosse, probablement parce que l’artiste n’est pas assez docile. Et le jeune homme se retrouvera bientôt sans argent et sans contrat. C’est cette liaison tragique qui inspirera à Proust la relation entre Morel et Charlus. Ces sources permettront ainsi de créer le personnage qui s’esquisse peu à peu, d’abord flûtiste, puis violoniste.  Proust rassemble les personnes qu’il a connues pour envisager les personnages de son œuvre et leur donner ces existences où, à propos de Jupien et Morel, l’appétit pour le sexe et l’argent est central. Morel, archétype de l’homme entretenu avec des relations tarifiées, cherche par tous les moyens à s’extraire de sa position modeste. Ambitieux et sans scrupule, il n’en est pas moins un excellent musicien dont Charlus tombe amoureux mais qu’il décevra. La nièce de Vulpain détectera très vite les abysses de sa cruauté. Morel sera suspecté d’être l’inspirateur de l’homosexualité d’Albertine et parviendra également à séduire Saint-Loup. A un moment, Charlus sera tenté de le tuer tant l’être est exécrable. Mais, envoyé sur le front, Morel se montrera courageux et finira par devenir un personnage respecté. Sa nature est comme un papier sur lequel on a fait tant de plis qu’il est difficile de s’y retrouver. N’est-ce pas là toute la complexité de l’âme humaine et l’aspiration à un salut encore possible ?

 

Pour lire les études concernant les personnages de  LA RECHERCHE, cliquer sur leurs titres :

 

Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?


Qui se cache derrière madame de Villeparisis dans l'oeuvre de Marcel Proust ?

 

 

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Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.
Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.

Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 08:18

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                                                            Le ballon

 

 

1865 - 1925

 

D’origine suisse, Félix Vallotton est l'auteur d'une œuvre singulière qui reste aujourd’hui encore difficile à classer. Graveur, illustrateur, peintre, romancier prolifique, Vallotton s’est essayé à tous les arts avec talent et originalité. Il fut entre autre un formidable portraitiste mais, par ailleurs, un homme de contradiction, rebelle, sympathisant anarchiste et solide bourgeois, membre du mouvement nabi, solitaire impénitent et mélancolique. Marqué, dès l’enfance, par un fait  douloureux dont il fut sans doute accusé à tort,  la mort accidentelle d’un camarade de classe, il s’isola en lui-même et son abord fut toujours ombrageux et sarcastique. On s’en aperçoit dès le premier autoportrait qu’il réalise de lui à l’adolescence et où on le découvre muré et hostile, clos en lui-même comme si son attente ne pouvait être qu’intérieure. Il finira par se marier tardivement à une femme qui lui apportera une tendresse à laquelle il n’était pas habitué et sa fin de vie, vécue le plus souvent sur la côte normande, sera paisible et heureuse. «  Le ballon », est probablement son œuvre phare, significative d’une originalité qui l’éloigne de ses amis Bonnard et Vuillard par sa composition innovante, proche de la photographie.

 

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                              autoportraits adolescent puis adulte

 

 

Cette toile présente, en une vue plongeante, une enfant jouant au ballon dans un jardin public, tandis qu’au loin deux femmes devisent à l’ombre des arbres. L’œuvre a été inspirée d’une photo prise par le peintre en 1899 depuis  la maison de Thadée Natanson à Villeneuve-sur-Yonne, Thadée étant le cofondateur de la "Revue blanche" dont Vallotton fut l’illustrateur attitré de 1895 à 1902. La photographie participe en effet au processus créatif de Vallotton dans la mesure où il en exploite le langage spécifique, comme les cadrages audacieux et les contre-jours – explique Katia Poletti. L’enfant au chapeau est saisi dans un moment d’envol, à l’instant où, les bras tendus, il se lance derrière le ballon rouge qui lui a échappé et dont il tente de se saisir. Ce moment suspendu n’a pu être fixé que par un instantané photographique. Ainsi, en reproduisant ce mouvement, Vallotton a-t-il peint une allégorie du désir, de l’élan fébrile qui nous porte irrésistiblement vers ce qui nous échappe sans cesse.

 

Par ailleurs, la dualité des deux perspectives, celle de la lumière où évolue l’enfant et celle autre où les deux femmes se tiennent en retrait à l’arrière-plan selon une échelle réduite, exprime sans doute le mode d’existence différent qui existe entre le monde adulte et le monde de l’enfance, entre le peintre angoissé et la petite fille insouciante. Elle est accentuée  par le contraste de la lumière et de la couleur, l’une dans les blancs et ocres, l’autre dans les verts foncés. Le peintre, à l’aide des plans et des ombres, signifie que le monde des adultes est dangereux et agressif et que l’enfant s’empresse d’y échapper en s’éloignant de l’emprise dense et sombre de la nature qui projette sur le gravier ses formes menaçantes. Claude Arnaud, dans le catalogue de l’exposition, note que l’arc de cercle, qui divise la scène, évoque un globe terrestre avec une deuxième balle marron chargée de rappeler la lune ou le soleil et évoquant le tourbillon de la vie.

 

L’année 1899 marquera un tournant dans la carrière de l’artiste qui, de graveur, deviendra peintre. Malgré la dispersion du groupe des nabis, auquel il appartenait avec ses amis Vuillard et Bonnard, il organisera sa première exposition personnelle à la galerie Bernheim-Jeune, tandis qu’au salon d’automne 1905, il exposera sept de ses tableaux et fera la connaissance de Marquet avec lequel il partageait des concordances de mélancolie et le goût des grands aplats de couleurs.

 

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                                                Vallotton graveur

 

 

Travailleur opiniâtre et taciturne, Félix Vallotton a traité tous les genres avec des périodes dévolues tantôt aux paysages, tantôt aux portraits où il excelle, tantôt aux natures mortes ou aux nus, sans oublier ses impressionnantes compositions inspirées par la Première Guerre mondiale. A sa mort en 1925, ce peintre solitaire ne laissait pas moins de 1700 tableaux. Il semble qu’aujourd’hui on veuille réhabiliter un artiste trop longtemps incompris.

 

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40.jpg  felix-vallotton-la-plage-de-dieppe-18991.jpg

 

 

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7 août 2017 1 07 /08 /août /2017 09:05
Relations secrètes de LI Jingze

C’est un très gros travail qu’a effectué LI Jingze pour essayer de comprendre comment son pays, l’Empire du Milieu, comme il se prétend, n’a jamais pu comprendre et se faire comprendre des Européens et notamment des Anglais Un texte fondamental pour ceux qui s’intéressent aux relations de l’Europe et de la Chine.
 

 

                                Relations secrètes

Li Jingze (1964 - ….)

 

 

Passionné par l’approche de l’histoire proposée par Fernand Braudel, LI Jingze a entrepris ce vaste récit, entre essai et histoire, pour tenter de comprendre et de faire comprendre comment deux grands empires, pensant dominer le monde, n’ont jamais pu se comprendre eux-mêmes et ne se comprennent peut-être encore pas très bien. Il a remonté le temps jusqu’à la dynastie des Tang (618-907) puis celle des Song (960-1279) pour retrouver les légendes, les poésies, les chansons, les textes anciens qui pouvaient lui permettre de faire revivre  le petit peuple et ses avatars qui ont construit l’histoire de son pays. Et, ainsi, il a poursuivi son chemin dans le maquis des textes officiels, confronté à l’énorme problème de la traduction. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas si longtemps encore, il y avait plus de distance entre le chinois écrit et le chinois parlé qu’entre le chinois écrit et l’anglais.

 

A travers cet immense travail, extrêmement documenté, l’auteur n’est pas historien de formation mais il connait certainement mieux l’histoire de son pays que de nombreux universitaires qui enseignent cette matière, c’est avant tout un très grand érudit qui s’est consacré à saisir pourquoi son pays, que tous ses habitants considèrent comme le centre du monde, « l’Empire du Milieu », n’a jamais pu comprendre et se faire comprendre de l’autre puissance dominant le monde, l’Empire britannique. Jusqu’au XIXe  siècle, les Chinois et leur empereur en tête pensait qu’«  En Occident il n’y a en fait qu’un pays, c’est l’Angleterre. L’Amérique, la France, l’Allemagne, etc… ce sont d’autres façons de désigner l’Angleterre, pour tenter d’abuser encore la dynastie céleste. » Pour simplifier notre discours, nous dirons simplement que LI Jingze a essayé de connaître les raisons qui ont fait que  l’Occident et la Chine ne se sont jamais compris.

 

A l'origine, il faut admettre que ces deux parties du monde ne se sont connues qu’à travers les marchandises qu’elles échangeaient sans jamais se rencontrer. Les marchandises voyagent plus loin que les hommes. Les Croisés occidentaux ont ainsi découvert une foultitude de produis nouveaux dans les échelles du Moyen-Orient, des produits venus de Chine ou attribués aux Chinois, comme l’ambre gris, la rose ou le bois d’aigle… A travers ces produits inconnus, les Occidentaux ont fantasmé un pays sans le concevoir réellement, tout comme les Chinois ont fantasmé l’Occident quand ils ont reçu les premiers produits manufacturés, acheminés le long des voies de communication terrestres ou maritimes. La notion de Route de la Soie sera inventée plus tardivement. Marco Polo intéresse assez peu l’auteur qui s’étend beaucoup plus longuement sur les écrits et les aventures de Galeote Pereira, Guillaume de Rubroek, Matteo Ricci, pour terminer son périple historique avec Malraux qu’il conteste fermement, démontrant qu’il a beaucoup emprunté et qu’il n’a pas vécu ce qu’il laisse croire qu’il a vécu.

 

L’auteur s’étend notamment sur la perception du monde qu’ont les Chinois. Ceux-ci  ont connu au Moyen-Age leur période la plus faste avec les Tang et les Song notamment et ils se sont, à partir de cette époque, comme figés dans leur splendeur la croyant définitive et immuable, vivant dans le présent et ne voyant le changement que comme un nouveau présent à vivre. « Nous ne croyons qu’au monde actuel, c’est pourquoi éliminer l’ancien et faire bon accueil au nouveau est toujours un événement heureux. » Alors que les Occidentaux ont été dès les XIIe et XIIIe siècles bousculés et stimulés par de nombreuses innovations et  inventions les projetant toujours plus fort vers l’avant, vers l’avenir. Ainsi le formidable élan occidental a été parallèle à la sclérose de la société chinoise engoncée dans les fastes de son riche passé. Les Occidentaux n’ont jamais compris que la Chine était un empire très civilisé issu d’une immense richesse économique, intellectuelle et artistique et les Chinois n’ont vu dans les Occidentaux que des petits manufacturiers sans histoire ni tradition.  Un empereur chinois disait « Qu’ont les Occidentaux de si extraordinaire ?..., nous avons tout cela : ils construisent des bâtiments, réparent les pendules, peignent des tableaux et jouent du clavecin, ils nous fournissent tout ce que nous voulons ! » Il était convaincu d'être le gardien d’une tradition millénaire qui lui conférait le pouvoir sur le monde entier.

 

Ainsi, les Occidentaux n’ont vu dans les Chinois que des barbares non civilisés tout juste capables de torturer leurs femmes en leur bandant les pieds. Les Chinois, eux, n’appréciaient pas plus cette coutume dont ils avaient honte. « Les Chinois de l’époque éprouvaient une profonde aversion pour cette coutume antique et se sentaient humiliés par l’intérêt des Occidentaux pour cette pratique. » « Nous ne voulons pas que les Occidentaux voient cela et eux justement veulent voir cela. » Ce regard sur la coutume des pieds bandés montre bien le fossé qui sépare les deux civilisations et peut-être aussi le manque de volonté des deux parties pour combler ce fossé, chacun voulant que l’autre soit son inférieur. Les multiples incidents protocolaires relatés par l’auteur confortent, s’il était nécessaire, cette appréciation. Nul ne voulait s’abaisser devant l’autre, chacun supposant  n’avoir de comptes à rendre à personne. Même les guerres n’ont pas réglé ce problème de préséance.

 

Ce manque de volonté est renforcé par une grande difficulté de communication. La traduction d’une langue vers l’autre est un énorme problème. « Chaque fois qu’une langue rencontre une autre langue, c’est un piège d’une profondeur insondable, où s’agitent et bouillonnent les erreurs, les malentendus, les illusions et les tromperies les plus inconcevables. » L’auteur a recopié deux versions d’un même traité, l’une étant en Angleterre, l’autre en Chine, l’écart entre les deux textes est énorme et prouve  bien la difficulté que les deux peuples avaient de communiquer entre eux et aussi leur volonté insidieuse d’essayer de tromper l’autre à travers la version conservée du traité. Et pour conclure, LI Jingze renvoie les deux délégations dos à dos : « Ces humanistes naïfs qui étaient en même temps des colonialistes féroces…  eux-mêmes comme leurs interlocuteurs étaient persuadés que dans l’univers il n’y avait qu’un sens, que leur propre langue exprimait totalement. »

 

Ce livre est un puits de culture et de connaissance, il fait revivre la Chine d’avant l’An Mil jusqu’à l’époque que Malraux essaie de nous faire croire qu’il a connue. Non la Chine des grands empereurs et des grandes batailles, mais la Chine du petit peuple qui a construit et transmis les légendes, les poésies, la tradition, tout ce qui fait la vie quotidienne d’un peuple. Et Li Jingze, empreint de la sagesse millénaire de son peuple, conclut non sans un brin de malice pour éviter la polémique : « Nous adorons notre histoire et nos traditions, mais nous avons une conception absolument unique de  l’ « histoire » et des « traditions ». » A chacun son histoire, à chacun ses traditions et que nul ne  juge celles de l’autre avec ses propres critères.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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Relations secrètes de LI Jingze
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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 09:29
Proust et Flaubert
Proust et Flaubert

 

Marcel Proust (1871 – 1922) et Gustave Flaubert (1821 – 1880) ont la Normandie en partage et plusieurs autres points communs : tous deux sont fils de médecins, tous deux de santé délicate (l’épilepsie pour Flaubert, l’asthme pour Proust), tous deux consacreront leur vie à l’écriture et spécialement au style – il y aura même un souci phonique de la phrase chez Flaubert qui lisait ses textes à haute voix – enfin ils vivront l’un et l’autre en ermites, Proust dans sa chambre tapissée de liège à Paris, Flaubert retiré à Croisset. Par ailleurs, George Sand tiendra une place particulière dans leur existence : elle est l’auteur que la mère de Marcel lui lisait le soir lorsqu’il était enfant, tandis que Gustave Flaubert sera un intime de George avec laquelle il échangera une longue correspondance et visitera à Paris, comme à Nohant, à maintes reprises et qu'il considérera comme une soeur, une soeur de plume.

 

Pourquoi Proust se passionnera-t-il pour Flaubert, cet écrivain qui meurt en 1880 alors qu’il n’a que 9 ans ? Sans conteste pour la qualité de son style,  mais aussi pour la façon dont il envisageait la vie et l'irrésistible comique qui anime  « Bouvard et Pécuchet » cité dans « Les plaisirs et les jours ». Enfin pour sa thématique sur l’acquisition du savoir. Il y a également des rapprochements qui peuvent être faits entre Bouvard et Pécuchet et Reynaldo Hahn et Proust dont l’amitié n’allait pas de soi et où s’était développé un goût semblable pour la dérision. Au XIXe siècle, on ne pouvait faire l’impasse sur deux écrivains comme Balzac et Flaubert. Chez Flaubert, l’essentiel repose sur la vibration des sensations, également sur l’importance des choses. Leur apparition n’était pas sans modifier la vision des personnages, leur rapport à la réalité. Par le pastiche, Marcel Proust, à ses débuts, fait non seulement ses gammes mais tente de s’approcher de la technique romanesque de Flaubert et également de Balzac, avant d’acquérir la sienne propre, ce qui sera son souci permanent. Après avoir apprécié le talent de ces maîtres du roman, il entendra s’en détacher afin d’affirmer l’originalité du sien et d’aller toujours plus loin et différemment dans sa propre vision de la comédie humaine.

 

Avec Proust, rien n’est jamais laissé au hasard. Ainsi évalue-t-il la façon dont Flaubert sait terminer un ouvrage quel qu’il soit : roman ou conte ; mais, contrairement à lui, il attachera plus de prix au cœur et à la sensibilité qu’à l’intelligence. Est-ce pour cette raison qu’il placera « L’éducation sentimentale » parmi ses préférés ? On sait également que Proust n’hésitait pas à superposer ses emprunts, à s’inspirer des thèmes qu’il recueillait chez Flaubert et chez de nombreux autres écrivains comme le chant de la grive cher à Chateaubriand. Chez Flaubert, ce sera le motif de la vitre ou du vitrail, le vitrail étant un thème que l’on retrouve à de nombreuses reprises dans « La Recherche » et qui n’est pas sans revêtir une importance esthétique et religieuse et une inscription dans l’ordre de la légende.  (Ainsi le vitrail  de  Saint Julien l’Hospitalier à Rouen pour Flaubert et celui de l’église de Combray pour Marcel). Le vitrail suggère quelque chose d’important pour les deux écrivains. Selon Flaubert, il est ce qui sépare et isole ; selon Proust, il relève du rapport au monde. Rappelons-nous l’importance de la vitre du Grand-Hôtel de Balbec dans « La Recherche » dont la salle-à-manger est comparée à un aquarium. Il y a, certes,  une image assez semblable dans « Madame Bovary » lorsque celle-ci surprend, alors qu’elle se trouve à une réception dans un château normand, des paysans qui s’agglutinent  pour  voir ce qui se passe à l’intérieur de celui-ci. Approche identique chez les deux écrivains du décalage qui persiste entre les pauvres tenus à l’extérieur et comme hypnotisés par le luxe et les lumières qu’ils perçoivent dans ces lieux privilégiés.
 

 

Gustave Flaubert détient le privilège d’être considéré par  Marcel Proust comme le romancier modèle, bien qu’il ne sera pas celui qui inspirera à l’écrivain de « La Recherche » son incontournable Bergotte, plus proche au physique et au moral d’Anatole France, personnalité littéraire que Proust a connue et qui fut le préfacier de son ouvrage « Les plaisirs et les jours ». En premier lieu, Flaubert l’est pour la construction de son œuvre et le style, ainsi que pour sa vision du monde, subtile et réaliste. Mais Flaubert, contrairement à Proust, ignore l’usage de la métaphore que ce dernier emploiera de façon magistrale. Proust reconnaîtra également le talent d’un Maupassant qu’il croisa chez Madame Straus, probablement à Trouville au manoir de la Cour-Brûlée, enfant spirituel de Gustave Flaubert auquel Marcel reprochera de n’avoir pas su se détacher. Aussi placera-t-il « Boule de suif » comme un ouvrage à part où Maupassant aura su  momentanément affirmer son originalité. Cela ne l’empêchera nullement de le considérer comme un écrivain mineur. Néanmoins, tous deux sauront admirablement faire parler les gens simples et se plairont à donner de l’importance et de la visibilité aux noms de pays, à les situer sur une mappemonde purement littéraire et irrésistiblement savoureuse.
 

 

Si Flaubert n’apparaît au final que de façon anecdotique dans l’œuvre de Marcel Proust, ce dernier sachant adroitement mêler admiration et profanation, comme il le fera vis-à-vis de Ruskin et de quelques autres, il n’aurait pas été Proust sans ce travail sur l’écriture de ses prédécesseurs et sa longue méditation sur la transmission que chacun accorde à son suivant. Mais un grand écrivain se doit à un moment donné de couper les liens, en quelque sorte de rompre le amarres, afin de voguer en solitaire sur le vaste océan de la création littéraire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 07:49
Les lumières de Saint Augustin d'Isabelle Prêtre

Après « Onze leçons de philosophie pour réussir sa vie », la philosophe et écrivain Isabelle Prêtre, fille du grand chef d’orchestre récemment disparu, nous propose « Les lumières de saint Augustin » *, un ouvrage qui condense avec intelligence et clairvoyance l’œuvre de l’évêque d’Hippone, ce théologien prolixe, ce saint de feu, ce génie de la pensée qui se refusait à penser loin de la vie et à vivre loin de la pensée, car vivre et penser lui paraissaient similaires. Selon lui, foi et raison étaient les deux forces qui conduisent à la connaissance. « Crois pour comprendre et comprends pour croire » - écrivait-il. Alors que le monde actuel se plaît à séparer  la croyance de la connaissance, la foi de la raison, l’intuition de l’objectivité et s’étonne que la vérité ne puisse aisément se frayer un chemin et le pourrait-elle puisque la croyance est laissée aux croyants subjectifs et que la compréhension est attribuée d’office aux intellectuels. Or souligne Isabelle Prêtre, c’est l’union des deux qui élargit l’esprit et permet à l’homme d’avancer sur le chemin de la vérité.

 

N’imaginons pas que l’auteur des « Confessions » soit tombé tout enfant dans le bénitier. Nenni ! Cet élève studieux et brillant, qui lisait Homère, Virgile et Cicéron, aimait faire la fête, banqueter, courir le jupon et ne dédaignait pas non plus le luxe et les honneurs. Ainsi mènera-t-il à Carthage, où il faisait ses études en 370 de notre ère, une véritable dolce vita. C’est sans doute la mort de son jeune fils Adéodat qui va tout remettre en question. Bien que renoncer aux femmes lui était un problème et que renoncer à la gloire, qu’il se promettait d’atteindre, lui était un supplice, Augustin choisit la voie étroite, celle du pédagogue de Dieu, soulignant avec malice que l’arriviste est enfin arrivé.

« Tard je vous ai aimé, beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C’est ainsi que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j’étais au-dehors de moi ! Et c’est là que je vous cherchais, ô mon Dieu … Vous étiez avec moi, et je n’étais pas avec vous. » - écrit-il dans « Les confessions ».

 

L’illumination est venue  mais elle  fut l’aboutissement d’un long parcours, d’une longue recherche – insiste Isabelle Prêtre. Car, selon Augustin, nous avons tort de chercher des preuves à l’existence de Dieu. Il faut simplement regarder en soi ; n'est-ce pas là que Dieu se trouve et non ailleurs. « Tu étais au-dedans, moi au dehors de moi-même ; et c’est au-dehors que je te cherchais… Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec Toi » (Les Confessions)

 

Nous constatons que de nos jours l’homme vit surtout en-dehors de lui-même, tant l’intériorité n’est plus une valeur prônée. Les portables, le numérique, la musique assourdissante nous ont ôté le goût de la profondeur et de la hauteur. Alors n’aurions-nous pas intérêt à écouter la voix de l’évêque d’Hippone, telle que nous la restitue cet excellent ouvrage, et nous ré-approprier, ne serait-ce que quelques repères, tant il est vrai que la vérité ne peut être éprouvée qu’en soi-même et que nul ne doit séparer en nous l’inséparable.

 

Selon saint Augustin, il y a deux cités : la cité terrestre et la Cité céleste et cette Cité de Dieu est déjà à l’œuvre ici-bas. Il faut savoir, écrivait-il, que l’homme est social par nature, mais égoïste et anti-social par faiblesse. Aussi une lutte continuelle se livre-t-elle en lui. Si bien qu’Augustin ne parle pas de liberté ou de libre-arbitre mais de libération. L’épreuve est souvent libératrice. Il ne faut pas voir le mal dans toute souffrance mais, exerçant notre discernement, l’utiliser comme un passage, un chemin, une voie. Avec la conscience du temps qui passe, la philosophie se lie à la métaphysique, union heureuse de l’âme et de l’intellect. N'est-ce pas à tort que nous ne cessons de lutter contre le poids du temps et inventons des techniques savantes pour vivre à 200 à l’heure, de manière à faire le plus de choses possibles en un temps réduit. (Avions et TGV sont là pour nous y aider). Alors que le temps est l’étoffe de la vie. Il est notre vie, souligne Isabelle Prêtre, le lieu de l’évolution humaine et personnelle. Nous nous déployons à travers le temps. Oui, le temps est là pour nous créer, nous faire devenir ce que nous devions être. Certes Hegel a dit : « Le temps est esprit », mais Augustin l’avait proclamé avant lui. Dit, dévoilé, montré, soulignant bien entendu « le sens de l’âme » dans la marche du temps. Cette subjectivité qui rend l’existence passionnante comme une aventure.

 

A propos du bonheur, sujet que saint Augustin aborde également et auquel chacun de nous aspire, il écrit ceci : « Si quelqu’un a résolu d’être heureux, il doit acquérir pour lui-même ce qui subsiste toujours et ne peut être arraché par aucun violent revers de fortune. Ainsi donc qui à Dieu est heureux. » Ce bonheur est avant tout un état de sérénité, il est l’état d’un être, l’état d’un cœur. Et c’est le plus souvent d’en haut qu’il nous est donné. Le « trop » provoque indubitablement le malheur – qu’il soit dans l’abondance ou dans l’indigence. « Les intempérants dans la luxure, les orgueilleux dans leurs richesses ou leurs pouvoirs croient se procurer joie et puissance mais n’atteignent ni la plénitude, ni le bonheur, ni la paix. » Certes, le bonheur, Augustin ne le découvre qu’après un long et intense parcours. Car il a tout connu – précise Isabelle Prêtre : les plaisirs de ce monde, les philosophies diverses, les religions diverses, les succès, les honneurs, tout connu … Pour en arriver là ! A cette vérité que le bonheur vient de Dieu en même temps que la sérénité et qu'on ne le goûte que grâce aux vertus théologales la Foi, l’Espérance et la Charité. Comme Saint Paul, Augustin place en tête l’amour. « Mon poids, c’est mon amour » - résume-t-il. « Là où est ton cœur sera aussi ton trésor ».

 

Malheureusement, le théologien a commis des erreurs, il a attaché trop d’importance au baptême ( sans lequel point de salut ), à l’assimilation de l’Eglise au Christ, mais il était de son temps, à une époque où l’Eglise voulait dominer l’Etat, un temps où Dieu était considéré comme un juge terrible, si bien que l’intransigeance, la sévérité faisaient alors – et à tort – partie de la charité. Comme nombre de convertis, Augustin était dur envers lui-même et dur envers les autres. Il n’avait pas l’indulgence d’une Thérèse de Lisieux mais là encore l’époque n’était pas la même. Néanmoins, il s'en est repenti, il a rédigé des "Rétractations". " Comme il est évident qu'un génie peut parfois se reposer de son intelligence, comme il est évident que la fougue peut parfois conduire trop loin un homme, et lui faire aborder la frontière du mal, même malgré lui, comme il est évident que la lumière ici-bas n'existe jamais sans ombre, qu'en est-il pour saint Augustin, concernant le procès que certains lui font encore aujourd'hui ?" - écrit Isabelle Prêtre qui se veut objective à son égard. Et il faut savoir aussi que certains des écrits d'Augustin ont été falsifiés, souligne-t-elle. La crainte de se tromper aura été sa hantise du début à la fin. Il proclamait souvent que le bien qu'il faisait par ses paroles lui venait de Dieu et que la mal, toujours possible, ne venait que de lui. Beau témoignage de lucidité. L’homme est UN et Augustin a voulu être cet homme. Comment parvenir à cette unification ? Cette phrase conclut sans doute la pensée du théologien qui a connu comme nous la détresse, le doute, l’angoisse, la faiblesse, le désarroi : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en Toi, Seigneur. » Merci à Isabelle Prêtre de nous offrir une approche si précise et si intime d'une oeuvre considérable et d'en mettre en évidence l'essentiel.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

  • Isabelle Prêtre – Les lumières de Saint Augustin ou quand Augustin vient au secours de notre siècle  -  Editions Saint Augustin

 

 

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Onze leçons de philosophie pour réussir sa vie

 

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Les lumières de Saint Augustin d'Isabelle Prêtre
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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 08:16
Photo Marie-Hélène Benoît

Photo Marie-Hélène Benoît

Soleil au zénith. Après les averses et les brumes, le retour du beau temps et l'heure des vacances ont convaincu parents et enfants de descendre à la plage. Elle est là, déroulée sous leurs yeux, avec ses flaques de lumière, ses jeux d’ombre, son sable irradié de mille et un cristaux, ses coquillages échoués qui  forment comme un collier de nacre et invitent au farniente. Que le monde est beau, mes amis, que le monde est beau !

 

 

On a osé le maillot de bain malgré la pâleur de la peau, le seau et la pelle pour les premiers  châteaux de sable, on a avancé un pied timide et une cheville pour tâter de la température de l’eau, apporté  le goûter afin de rassasier les appétits de l’après-midi attisés par les heures au grand air. Les chiens s’ébattent eux aussi, courent à perdre haleine le long de la vague qui s’essouffle avec un petit bruit de bouche.

 

 

Tout est en place. Le décor du bel azur est planté. Rien ne manque, ni le parasol, ni la tente miniature contre l’éventuel vent coulis, ni la chaise pliante pour lire tout en dorant sur tranche. Il semble, en contemplant ce spectacle, que l’hiver, le printemps et leurs heures grincheuses se soient effacés, que l’été prend allègrement la relève comme si rien ne s’interposait … dans l’entre-temps. Celui-ci a la faculté de se remonter ou de se descendre, je parle du temps si malléable, au point d'être parfois imaginaire. C’était, voyons !-  il y a quelques jours, quelques mois, n’est-ce pas, l’hier grisailleux ou déprimant ? Aujourd’hui, l’oubli est de rigueur car il fait bon, il fait chaud, que les paysages ont retrouvé leurs belles couleurs festives, que les oiseaux s'accordent eux aussi une vraie fête de la musique et que le soleil se plaît à nous gratifier chaque soir d'un feu d'artifice étincelant. Ecoutez le duo du merle et de la grive musicienne, du loriot et du pinson. On croit à nouveau à la douceur des choses. S’effacent celles que l’on a enfin le loisir de reléguer au grenier de l’oubli. On se sent soudain plus vivant, on formule de nouveaux projets, les heures sont lisses, l'air léger, l'esprit disposé aux plus folles résolutions.

 

 

Tandis que que le paysage s'enfonce doucement dans la nuit, une nuit de pleine lune festive avec ses remous de vagues sur le sable, ses flaques d'eau couronnées de lumière, il faut partir, écouter le silence apaisé que les oiseaux de mer ne griffent plus de leurs longs cris, ramasser un dernier coquillage, les sacs, les maillots mouillés, les restes du pique-nique pris sur le sable et dont quelques mouettes rieuses viennent  encore picorer les miettes. Demain sera un autre jour que nous accueillerons le coeur ouvert et l'humeur paisible.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Retour à la plage
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Photos Yves Barguillet

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16 juin 2017 5 16 /06 /juin /2017 08:46
Kaysersberg,le plus beau village de France 2017

Au débouché de la vallée de la Weiss, dans la plaine d’Alsace, Kaysersberg est un délicieux village dont les ruines de son château du XIIe dominent le bourg. Sa position stratégique permettait d'avoir une vue circulaire sur un paysage fait de collines qui ondulent très loin jusqu'à l'horizon, couvertes de vignes et de bois. A l'abri des remparts, les belles maisons confèrent à cette gracieuse cité son caractère pittoresque. C'est ici que naquit le docteur Albert Schweitzer, fondateur de l'hôpital de Lambaréné au Gabon, prix Nobel de la Paix en 1954, musicien, philosophe et pasteur protestant, dont la vie a inspiré un beau film : "Il est minuit docteur Schweitzer".

 

La Weiss, qui traverse le village, ajoute un charme supplémentaire avec son pont fortifié et ses maisons typiques aux balcons fleuris qui se reflètent dans les eaux paisibles. A l'intérieur de l'église paroissiale de la Sainte-Croix, construite entre les XIIe et XIVe siècles, l'art roman a laissé de nombreux témoignages : sur la façade, un beau tympan de 1230/1235 représentant le couronnement de la Vierge ; à l'intérieur un riche mobilier et un retable sculpté, peint et doré de Hans Bongart daté de 1518. Au centre, la Crucifixion est entourée par des scènes de la passion du Christ traitées en bas-relief sous un décor de branchage et feuillage finement sculpté ou sur des panneaux mobiles. La prédelle représente le Christ et les Apôtres. L’ensemble est surmonté par trois statues en ronde-bosse peintes et dorées : sainte Hélène, saint Christophe portant l’Enfant Jésus sur ses épaules et sainte Marguerite.

 

Kaysersberg,le plus beau village de France 2017
Kaysersberg,le plus beau village de France 2017
Kaysersberg,le plus beau village de France 2017
Kaysersberg,le plus beau village de France 2017
Kaysersberg,le plus beau village de France 2017
Kaysersberg,le plus beau village de France 2017
Kaysersberg,le plus beau village de France 2017

Ce village séduit par son charme et son environnement bucolique et jouit d’une longue histoire, bien plus ancienne encore que le château qui domine son vignoble et ses constructions médiévales puisque « Caesaris Mons », le Mont de l’Empereur est cité dès l’époque romaine. Le village et le château sont acquis par l’empereur au XIIe siècle et l’ensemble fortifié devient ville libre et impériale et adhère au XIVe siècle à la Décapole. Le château, position stratégique importante sur la route venant de Lorraine par le Col du Bonhomme, fut construit par Frédéric II de Hohenstaufen et a conservé son élégant donjon du XIIe siècle, donjon  qui procure à cette vallée son air de puissance et de frondeuse indépendance. Un village à ne pas manquer sur la célèbre route des vins. ( Pour consulter l’article que j’ai consacré à la Route des Vins, cliquer  ICI )

 

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Kaysersberg,le plus beau village de France 2017
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7 juin 2017 3 07 /06 /juin /2017 08:21
Marcel Proust et Anna de Noailles

Marcel Proust a connu Anna de Noailles dans les dernières années du XIXe siècle. L’écrivain avait remarqué la jeune poétesse à ses débuts alors que des extraits de ses poèmes étaient publiés dans les journaux avant leur édition en recueil. Par la suite, ils se rencontrèrent et s’apprécièrent, Proust ayant été invité chez les Brancovan à Amphion lors d’un de ses séjours auprès de sa mère à Evian, où elle faisait une cure. Les deux écrivains avaient en commun un état maladif, aussi leur relation sera-t-elle en partie développée dans leur correspondance et, dès 1931, leur dialogue épistolaire sera réuni par Robert Proust dans un volume qui faisait suite à celui déjà consacré à une correspondance générale chez Plon.

 

 

Proust et Anna réunis à Amphion. Anna est au deuxième rang à droite et Marcel au dernier, troisième en partant de la gauche.

Proust et Anna réunis à Amphion. Anna est au deuxième rang à droite et Marcel au dernier, troisième en partant de la gauche.

 

Descendante d’une famille de boyards roumains, son père était Grégoire Bibesco de Brancovan, expatrié, et sa mère une pianiste grecque Raluca Moussouros (connue en tant qu’artiste sous le nom de Rachel Musurus), de 21 ans plus jeune que son époux. Anna naîtra à Paris en 1876 et mourra également à Paris en 1933, à l’âge de 56 ans. La poésie, qu’elle commence à composer, s’attache à décrire un monde à la beauté tranquille, un pur ailleurs temporel. Elle créera plus tard le prix de la « Vie Heureuse » avec plusieurs de ses amies qui deviendra, en 1922, le prix Fémina. A l’âge de 19 ans, elle épouse le comte Mathieu de Noailles et côtoie la haute aristocratie française, tout en restant très fantasque. Elle fut la première femme commandeur de la Légion d’honneur, la première à être reçue à l’Académie royale de Belgique, Académie dans laquelle lui succéderont ses amis Colette et Jean Cocteau.

 

« Bien souvent, les moindres vers des Eblouissements me firent penser à des cyprès géants, à ces sophoras roses que l’art du jardinier japonais fait tenir, hauts de quelques centimètres, dans un godet de porcelaine de Hizen. » - lui écrit Marcel Proust dans l’une des missives de leur longue correspondance. Pour Marcel, Anna de Noailles eut le mérite immense d’être une fenêtre ouverte sur un monde dont il avait eu la révélation enfant mais qu’il ne pouvait plus voir, reclus désormais dans sa chambre, loin des réalités extérieures. Ainsi, grâce aux vers d’Anna, se réapproprie-t-il  ce concept d’enfance et une vision qui, désormais, se concentre dans sa seule pensée.  Il est probable, selon le professeur Luc Fraisse de l’Université de Strasbourg, que Marcel Proust ait découvert, au du moins approfondi sa théorie de la mémoire involontaire au contact de l’œuvre d’Anna, qui lui restituait ses impressions d’enfant dans le jardin du Pré Catelan de son oncle Jules Amiot à Illiers/Combray. Déjà dans Jean Santeuil, la vicomtesse de Réveillon empreinte certains de ses traits à la belle Anna qui, comme Proust, présentait dans son physique quelque chose d’oriental.

 

 

 

 

A la lecture de cette correspondance, on est surpris par les louanges excessives que Proust adresse à Anna et que certains critiques ont considérées comme de la flagornerie, aussi, dans un premier temps, ce dialogue littéraire les desservira-t-il dans la mesure où l’échange répondait mal à l’horizon d’attente de l’époque pour lequel la poésie d’Anna de Noailles, d’inspiration romantique, ne correspondait plus aux vers libres qui prenaient leur essor. Bien des raisons doivent néanmoins nous inviter à davantage de prudence, souligne le professeur Fraisse. Il semble, en effet, en y regardant de plus près que le romancier se soit montré sincère et que la poésie d’Anna sut le toucher. Tous deux se vouèrent réciproquement, et tout au long de leur vie, estime et admiration. L’intuition d’Anna lui permit de découvrir très tôt que Proust était un « rénovateur » du roman et elle fut la première à comparer ses longues phrases à des soies adorables (1905). En 1906, elle perçoit également que Marcel est un esprit organisateur. « Vous amplifiez le plus infime détail » - lui écrivait-elle. Pour Proust, les poèmes de la jeune femme étaient comme des miroirs où leurs deux sensibilités se contemplaient et se répondaient, Proust sachant faire « miroiter » les vers de la poétesse. Elle soulignait aussi que Proust avait des certitudes inébranlables et que son œuvre était construite comme un constant monologue intérieur. Entre eux, ce ne fut pas le ramage que quelques-uns se plaisaient à moquer, mais une véritable rencontre esthétique. Anna était aussi un écrivain de la mémoire involontaire. Sa poésie et ses romans sont peuplés de réminiscences, il y avait comme un élixir de mémoire où ils se complaisaient ensemble.

 

 

Enfants, regardez bien toutes les plaines rondes,

La capucine, avec ses abeilles autour,

Regardez bien l’étang, les champs avant l’amour,

Car après l’on ne voit plus jamais rien du monde.

 

 

On comprend avec ces vers tirés des « Eblouissements », combien ce poème contient le principe latent de la composition de «Du côté de chez Swann». A travers le miroir qu’Anna tendait à Marcel, il devenait à son tour lecteur de lui-même. Si bien que les principaux fondements structurels de la Recherche doivent quelque chose à la poétesse et un nombre important d’épisodes du roman a pour embryon certains de ses thèmes favoris. Au début de La Recherche, il y a en effet les impressions qu’il a recueillies à Combray en tant qu’étape d’initiation au monde et à la nature et dont le symbolisme prend forme au contact de cette poésie si proche de sa sensibilité.

 

 

« Ce qui tombera de votre cerveau sera toujours précieux comme sera toujours fine l’odeur d’aubépine. Seulement cette sécurité n’était pas tranquillité parce que dans ces miracles certains que produisent suivant des lois instinctives, les esprits poétiques, il y a tout l’imprévu de la pensée et du sentiment, que c’est un secret chaque fois nouveau, une réalité individuelle qui n’apparaîtra pas une seconde fois à quoi ils nous initient, ce qui fait qu’une rose ressemble à une rose, mais qu’une poésie ne ressemble pas à une autre poésie. » - écrit Marcel à Anna.

 

 

Ainsi les vers d’Anna mettaient-ils en route une réflexion poétique sur le cheminement à entreprendre en soi à partir de ces évocations qui provoquaient entre eux une véritable interaction littéraire, insiste le professeur Luc Fraisse qui a consacré un long chapitre «Anna de Noailles ou la Recherche avant la Recherche » dans son passionnant ouvrage « La petite musique du style » (Classiques Garnier )

 

 

A maintes reprises, Marcel Proust n’a pas manqué de s’approprier le regard d’Anna, de contempler les choses transfigurées par la magie poétique et d’apprécier chez elle les fragilités des fleurs et des cœurs, la poétesse étant devenue, en quelque sorte, l’intermédiaire entre l’imaginaire et la réalité. A la suite de sa lecture des Eblouissements, il lui écrit à nouveau : « Mais l’identité des sentiments, où on se trouve quand on compose est une unité aussi. Et ainsi il y a dans ce volume tout un long poème qui ne se peut briser. Ou du moins dont les morceaux peuvent se briser, mais comme les « Adieux de Wotan », le prélude de  « Tristan », entendu autrefois à l’Orchestre Padeloup ou Colonne, ne pouvaient tout de même pas donner l’idée de l’œuvre  wagnérienne entière. (…) Disons que ce volume est pour une moitié Tristan, pour l’autre Parsifal. » - poursuit-il.

 

 

Au regard de Proust, Anna de Noailles est un phénomène d’hybridation et d’androgynie, soit le corps d’Iphigénie et le cœur de Virgile. « Vous êtes encore plus Siegfried qu’Yseult » - écrit Marcel en 1908. Autre hybridation sur laquelle Luc Fraisse ne manque pas de poser le doigt : celle du petit Marcel devenant le grand Proust, hybridation de la poésie et de la prose, du mensonge et de la vérité, de la faiblesse et de la force. « Ainsi l’auteur de la Recherche aura-t-il médité sur des poèmes qui lui semblaient atteindre les vérités de l’art par une autre voie que celles de la réflexion philosophique et de la construction à long terme qui seront, par la suite, résolument les siennes » - conclut l’auteur de « La petite musique du style », faisant d’Anna de Noailles une source d’inspiration  du grand écrivain du XXe siècle, ce qui n’est pas le plus mince de ses mérites.

 

 

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Marcel Proust et Anna de Noailles
Marcel Proust et Anna de Noailles
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26 mai 2017 5 26 /05 /mai /2017 09:15
Le rêve de Capri
Le rêve de Capri

Capri est, par excellence, l’île qui invite au rêve. Placée dans l’une des plus belles baies du monde, elle réunit les caractéristiques qui ne peuvent manquer de séduire le regard, une mer bleue turquoise, une série de collines ondoyantes, des falaises abruptes, des criques féeriques, des péninsules offrant des panoramas inoubliables, des roches gigantesques qui émergent de l’eau avec majesté, les tonalités de mille fleurs, des couchers de soleil somptueux, des villages pittoresques, des vestiges antiques ; oui, cette île a été choisie et aimée depuis que l’homme est apparu sur terre tant il est vrai que le climat, toujours doux et  sec, a favorisé une végétation basse et touffue à laquelle se sont mêlées, au cours des siècles, celles de la vigne, de l’olivier et des agrumes que l’homme s’est toujours plu à cultiver. Les bateaux, venant de Naples ou de Sorrente, accostent normalement à Marina Grande, troisième centre de l’île en nombre d’habitants après Capri et Anacapri. C’est là que se trouvent les quelques vestiges du Palais de l’empereur Auguste et les majestueuses ruines des Bains de Tibère, l’ensemble bordé de villas et de jardins odorants où il semble que le temps se soit arrêté, figé par l’harmonie prodigieuse du site ; maisons blanches, ciel bleu, lointains voilés par l’intensité éblouissante de la lumière diurne.

 

Les recherches menées sur les ruines antiques laissent penser que le complexe balnéaire, construit à l’époque d’Auguste et probablement modernisé et agrandi durant le règne de Tibère, son successeur, était composé d’importants ouvrages aux parois revêtues de marbres précieux. On imagine que l’île, encore peu peuplée, devait être alors un promontoire idéal, culminant à 589 m de hauteur, composé essentiellement de jardins et de vergers. Plus contemporains, les magnifiques jardins publics situés à pic sur la mer près de la Chartreuse de St Jacques furent réalisés à la fin du XIXe et au début du XXe par Auguste Krupp, un riche industriel allemand. La végétation luxuriante d’arbres et les plates-bandes fleuries et décorées de statues font de ce lieu l’un des plus enchanteurs qui soit. C’est Krupp, encore, qui voulut la construction du magnifique chemin qui grimpe et serpente sur plus d'un kilomètre et va des Jardins d’Auguste à la Marina Piccola en une suite de points de vue inoubliables sur l’île et la mer, la pointe de Tragara et les fameuses Roches des Faraglioni. Malaparte, l’écrivain italien, fut lui aussi, comme Rainer Maria Rilke en son temps, un amoureux de Capri et fit construire sur la Pointe Masullo une villa « qui lui ressemble » de par son architecture originale. La maison, élevée entre 1938 et 1949, se détache nettement des constructions typiques de l’île. Entourée d’une pinède, elle présente un corps de logis, sur deux niveaux, peint en rouge vif, allongé sur la mer et articulé autour de l’escalier scénographique qui conduit au solarium. C’est là que fut tourné « Le mépris » de Jean-Luc Godard avec Bardot et Piccoli, d’après le roman d’Alberto Moravia. 

La villa de Malaparte et la villa Saint-Michel
La villa de Malaparte et la villa Saint-Michel

La villa de Malaparte et la villa Saint-Michel

Villa Saint-Michel
Villa Saint-Michel

Villa Saint-Michel

La villa Joris, villa romaine la plus imposante de l’île, s’étend sur une superficie de 6000m2 et fut commandée par l’empereur Tibère, bien que certains vestiges plus anciens laissent supposer qu’Auguste avait déjà trouvé le site idéal. Les différentes pièces de la villa, qui occupait probablement 4 étages, étaient organisées autour d’un vaste espace destiné à recueillir les eaux de pluie. Les appartements réservés à l’empereur étaient séparés du reste de l’édifice, édifice conçu à pic sur la mer, ouvrant sur un panorama splendide dans la zone où la vue du Golfe de Naples est la plus spectaculaire.

 

Entouré d’oliviers et de vignes, Anacapri, seconde agglomération de l’île, est un paisible village parcouru de petites rues agréables qui s’enfoncent jusque dans le centre historique et invitent à en découvrir le charme accueillant, ainsi que le luxe de nombre de ses boutiques dont les griffes rappellent volontiers l’avenue Montaigne. Au XIXe siècle, et durant la première moitié du XXe, Anacapri accueillit beaucoup d’artistes et d’intellectuels attirés, comme la reine de Suède, par la poésie et la splendeur des lieux. Il y eut Axel Munthe, un médecin suédois philanthrope qui, fasciné par la beauté de Capri, y séjourna à de nombreuses reprises et fit élever la villa Saint-Michel. Il s’y entoura d’antiquités, vestiges découverts pour la plupart sur place, dont un buste de Tibère et un Hermès au repos, qui nous rappellent combien les empereurs romains aimèrent cette île.

 

A Capri, on entre dans une fête des sens qui est de tous les temps mais aussi hors du temps, puisqu’elle les résume tous. Les parfums vous étourdissent, les points de vue vous donnent une idée de ce que pourrait être le Paradis, les lumières distribuent les reliefs et leur confèrent une acuité rare, les yeux, les narines vous assurent déjà une incroyable ivresse. Seule la foule est un peu gênante. Ici, on aimerait la solitude qui incite naturellement à la contemplation. Mais en septembre, moment où nous y étions, cela est difficile. L’île atteint alors un paroxysme de splendeur avec ses couleurs intenses, son éclat puissant à l’heure méridienne. Et impossible de venir à Capri sans embarquer pour une promenade en mer afin de visiter les grottes de l’Arc et des Fougères et la fameuse grotte Verte pour sa couleur émeraude. Passé la Pointe de Vetereto, une petite ouverture donne accès à la Grotte Bleue traversée de lueurs cristallines. On poursuit la navigation le long de la côte nord toujours plus abrupte avec ses roches imposantes en à plomb et les ruines des Bains de Tibère, avant d’arriver de nouveau à Marina Grande. Au coucher du soleil, lent et grandiose, les paysages marins atteignent une fulgurance qui mêle, en une fusion magistrale, le ciel et l’eau. La journée s’achève. On entend sonner les cloches des églises, les boutiques reçoivent leurs derniers clients et les restaurants s’animent. Les tables avec leurs nappes blanches sont dressées sous les charmilles parmi la diversité de la végétation qui unie le myrte, les lentisques, les œillets, les euphorbes, les lauriers roses, les acanthes épineuses et le genévrier. C'est le rêve de Capri.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Place du village d'Anacapri et grotte Bleue
Place du village d'Anacapri et grotte Bleue

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Le rêve de Capri
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19 mai 2017 5 19 /05 /mai /2017 09:57
24 heures de la vie d'une femme de Stefan Zweig

 

C’est à la vitesse de la lumière que Stefan Zweig nous raconte les 24 heures de la vie d’une femme. On plonge dans l’histoire comme aspirés par la vivacité des phrases qui nous saisissent et nous emportent en une suite ininterrompue qui nous laisse essoufflés et abasourdis lors des ultimes mots et du dernier point. Mais sommes-nous dans un roman ou dans un film ? L’écrivain parvient à faire défiler dans notre imaginaire une telle suite d’images que l’on a vraiment l’impression d’entrer non seulement dans les décors extérieurs mais dans l’intimité des expressions, des gestes (le jeu de mains longuement décrit de l’un des personnage: « ces mains admirables, nerveuses et souples … ») et d’accéder pleinement aux divers sentiments éprouvés par les deux héros, Mme C. et l’autre, celui dont on ne saura jamais ni le prénom, ni le nom : « Je n’oublierai jamais la reconnaissance passionnée, d’abord humble, puis peu à peu s’illuminant, avec laquelle cet inconnu, cet homme perdu, m’écoutait ; je n’oublierai jamais la façon dont il buvait mes paroles lorsque je lui promis de l’aider ; et soudain il allongea ses deux mains au-dessus de la table pour saisir les miennes avec un geste pour moi inoubliable, comme d’adoration et de promesse sacrée. »

 

Qui sont-ils ? L’une observe, jolie femme d’une cinquantaine d’années, veuve qui a complètement renoncé à la vie et poursuit la sienne avec autant d’austérité que de sagesse et, l’autre, un jeune homme solitaire, qui joue. Tandis que cette femme guette et s’inquiète, le jeune homme met sa vie … en jeu dans les casinos. Curieusement l’action est réduite à sa plus simple expression, ce sont les sentiments, les sensations, ces choses intimes et secrètes qui occupent tout l’espace et nous font cavaler à leur suite dans des paysages intimes où l’émotion est omniprésente. Si bien que le récit de ces 24 heures, ce court moment dans une existence quelle qu’elle soit, prend une dimension considérable et ne nous lâche pas une seconde tant le texte est vif et ardent, au point qu’il est impossible de quitter ce livre avant de savoir où ces deux êtres nous mènent. Le roman idéal en quelque sorte, savamment conduit et orchestré. Un petit chef-d’œuvre de savoir-faire et de grâce littéraire. Un ouvrage que tout jeune auteur devrait lire avant de se jeter dans l’écriture de son premier roman car, ici, tout est formulé à la perfection : le déroulé et l’évolution du narratif, la qualité fluide du style, l’imagerie des scènes qui semblent composées par un maître photographe, enfin cette souplesse de l’action, ce questionnement qu’elle induit, cette justesse dans les propos, le choix précis du vocabulaire où chaque mot entraîne le suivant de façon inexorable. La phrase n’hésite jamais, elle s’emballe, se cabre, se courbe, s’enlace, elle est magnifique de précision, elle dit l’attente, le soupçon, l’inquiétude, le doute, la surprise ; elle coule de sa source à son estuaire en un flux agité et rapide comme le cœur qui déborde, se perd et se laisse submerger par une ultime vague.

 

Je ne vous dévoilerai certes rien de plus de cette histoire qui se situe sur la Riviéra durant les années 1900, dans les décors d’un grand hôtel et d’un casino. Un événement va s’y produire qui met le narrateur en présence d’une femme auquel cet événement rappelle un moment de sa propre existence, moment qui l’a marquée à jamais et dont elle éprouve le besoin de se délivrer auprès d’une oreille bienveillante, celle du narrateur bien entendu. N’en doutons pas, nous venons d’entrer dans l’arène  pour des joutes à fleurets mouchetés, d'une audace et d'une élégance pathétiques.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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