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12 septembre 2015 6 12 /09 /septembre /2015 08:09

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L'amour hantait nos jours et les accomplissait
Et l'ardeur ne cessait d'environner nos coeurs
Ce fut un bel été, grisant plein de douceur,
Dans l'ivresse partagée de nos corps vivants.
 
 
Mais la lune, déjà, s'écaillait dans les branches
Et la nuit désolait nos trop vives attentes
Tant proche est le sommeil qui décolore les rêves
Et fatale la douleur de notre esseulement.
 
 
Jamais plus une chambre ne nous accueillera
Errance, tu es au loin la flamme qui se fait cendre,
Nulle aube ne verra le temps recomposer
Cette image tremblante et comme découronnée.
 
 
La lune, l'autre soir, était à la fenêtre
Aussi ronde, aussi pleine qu'en cet été normand
Où, tous deux enlacés, nous regardions le ciel
Décliner nos destins de funeste façon.
 
 
 
Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( Extraits de "Poèmes à l'absent" - PROFIL DE LA NUIT)

 

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5 septembre 2015 6 05 /09 /septembre /2015 08:50
Ma mère à la lumière des souvenirs

Lorsque j’étais enfant, l’autorité était exercée par ma mère. Dans le domaine de l’éducation et de la relation parentale, mon père s’en remettait à sa femme comme s’il souhaitait s’investir le moins possible dans ce rôle. Ne l’était-il pas tout entier dans celui d’époux ? Ma mère tenait ce privilège d’une main ferme et transigeait rarement lorsqu’elle avait pris une décision qui, souvent, était celle que je redoutais le plus. Parce que ma grand-mère s’était séparée assez tôt de son mari, ma mère considérait que l’autorité – qui lui avait manqué –devait s’appliquer pleinement à mon endroit. Fillette, puis adulte capricieuse, elle supportait mal ce défaut chez les autres et surtout chez sa fille, si bien que j’avais très vite cessé de me montrer exigeante tant j’avais besoin d’être appréciée de mes parents, leur estime étant ce qui me souciait le plus. Je les admirais si totalement que l’idée de leur déplaire m’était insupportable.

 

Ma mère était de taille moyenne, fine et élégante, avec un visage à l’ovale parfait, une abondante chevelure et un sourire empreint de charme. Autant elle pouvait me tétaniser par sa sévérité, autant elle savait me séduire dès qu’elle se montrait compréhensive et bienveillante à mon égard. Elle avait rencontré mon père lors d’une fête de famille à Nantes, celui-ci ayant été invité parce qu’il était le cousin à la mode de Bretagne du tout nouveau mari de ma tante, sœur aînée de ma mère. Les deux sœurs avaient toujours été très courtisées pour la simple raison qu’elles appartenaient à une famille en vue à Nantes et que, malgré le divorce de leurs parents, elles avaient un carnet d’adresses bien pourvu. Mon père était tombé sous le charme dès le premier regard et, ce, d’autant mieux, que l’on avait prié ma mère de chanter. Elève au conservatoire de Nantes, elle avait une voix délicieuse, fraîche et expressive qui avait achevé de le subjuguer. Mon père s’était immédiatement empressé auprès de ma grand-mère sachant qu’il était de bon aloi de gagner ses faveurs s’il voulait avoir quelque chance de figurer parmi les prétendants.

 

De famille modeste, mon père devait à l’obtention d’une bourse d’avoir poursuivi ses études et d’être diplômé de l’Ecole Supérieure de Commerce de Paris. Son diplôme sous le bras, il avait effectué son service militaire au Maroc et était entré ensuite dans un cabinet de courtiers en matières premières qui lui promettait un bel avenir. La vie lui souriait enfin après une enfance difficile auprès d’une mère veuve de guerre qui avait dû se mettre à travailler pour assurer leur quotidien.

 

Les jeunes gens s’étaient écrits, revus, et le sérieux de mon père, la ferveur de ses sentiments avaient su opérer et gagner les faveurs de la dulcinée, si bien qu’un an plus tard ils se mariaient. Tout allait donc pour le mieux dans le meilleur des mondes si des bruits de bottes ne commençaient à se faire entendre, si bien que la belle lune de miel, ainsi que les deux premières années à Paris dans l’appartement que ma mère se plaisait à aménager, allaient se conclure par l’exode pour l’une et le départ à Vitry-le-François pour l’autre, mobilisé dans les transmissions. Les dés étaient jetés et ma malheureuse grand-mère pouvait trembler en imaginant que ce nouveau conflit avec l’Allemagne risquait de lui enlever son fils unique comme elle lui avait enlevé en 14 son mari et son frère. 

 

Mon père ayant regagné ses foyers après l’armistice, mes parents traversèrent les années de guerre à Paris, subissant les privations qui étaient celles de tous les citadins qui n’avaient pas la chance d’avoir un jardin, une vache, une chèvre, des poules et quelques arbres fruitiers. Les pommes de terre, le rutabaga, les navets et autres courges composaient leur menu journalier et, l’hiver, le froid était certainement ce qui était le plus difficile à supporter avec un seul poêle à sciure dans la chambre familiale. Mais, peu importait, le foyer était clos sur leur amour et celui d’avoir vu naître leur premier (et seul) enfant. Lors des alertes, qui étaient nombreuses, nous descendions dans la cave avec les autres résidents de l’immeuble, moi emmitouflée dans une couverture et tremblante encore d’avoir été réveillée en sursaut par le hurlement sinistre de la sirène.

 

Soucieux de me voir rachitique pour cause de privations alimentaires, mes parents me conduisirent en 1945 dans le Limousin rejoindre ma grand-mère maternelle chez des cousins qui avaient un potager et un verger, quelques poules et une chèvre, et nous étions descendus à bicyclette, moi assise sur le vélo de mon père, et en camions quand ceux-ci acceptaient de nous faire faire une partie de la route. La campagne m’avait enchantée. Bien que la nourriture fut encore sommaire, j’avais gagné quelques kilos et des joues roses et pris goût à entendre chanter les oiseaux et s’épanouir les fleurs car nous étions au printemps. Paris libéré, mes parents étaient venus me chercher toujours à vélo avec quelques trajets en camions et nous avions fait le parcours inverse de la même façon. Cela m’amusait beaucoup, n'était-ce pas une aventure où nous croisions beaucoup de monde, des gens qui regagnaient leurs foyers, des soldats, des prisonniers ! La France se réanimait, la vie reprenait, au fil des mois, une existence presque normale malgré les tickets d’alimentation et les nombreuses villes sinistrées.

 

Pour mes parents, qui avaient peu goûté aux années folles, ce furent certainement les années durant lesquelles ils furent les plus heureux. Ma mère avait repris la musique avec sa fidèle accompagnatrice et donnait parfois un concert ; ils avaient acheté « Le Rondonneau » une propriété où nous passions une partie des vacances et m’avaient inscrite chez les dominicaines, à 400 mètres de notre domicile, où j’allais effectuer une scolarité corsetée dans une implacable discipline qui laissait peu de loisir aux vagabondages de quelque nature qu’ils soient.

 

Ma mère a toujours été de santé fragile et petite fille la peur de la perdre ne cessait de me hanter. Elle me laissait assez souvent seule avec mon père et ma grand-mère pour faire des cures à Plombières-les-Bains, ce qui provoquait chez moi des chagrins incontrôlables. Il m’arrivait de sangloter dans sa garde-robe en respirant son parfum et les repas, pris seule avec mon père, avaient tout de veillées funèbres. Avec le recul, je crois que ma mère a été la victime des médecins qui lui préconisaient des régimes contraignants et probablement peu adaptés à son cas puisque, dès qu’il s’agissait de projeter un voyage ou de vivre un événement qui la captivait, elle était d’une résistance à toute épreuve. Néanmoins, cet état égrotant a contraint mon père à une sorte de religiosité à son égard, tant il redoutait qu’une contrariété ou un désagrément ne suscite une réaction néfaste et contraire à sa santé. C’est cependant lui qui a eu les plus gros pépins dans ce domaine : une sévère hépatite et un infarctus dont il s’est sorti de façon quasi miraculeuse. Curieux, qu'ayant en horreur les médications, il ait laissé sa femme vivre sous leur emprise, mais il était de ceux qui avaient un grand souci de la liberté d'autrui, si bien que pour rien au monde il ne se serait opposé à la volonté de son épouse et à ses décisions personnelles.  C’est ainsi que ma mère a souvent été rejoindre une amie en Sicile, en Grèce, en Italie, alors que mon père, plus casanier, préférait rester reclus dans sa bibliothèque. Son évasion, il la trouvait dans les livres, ma mère dans les voyages. C’était également une conductrice hors pair. Elle adorait s’évader en automobile et nous avons fait ensemble quelques charmantes cavales en France et en Italie.

 

Auprès de mes parents, les soirées étaient toujours culturelles. Je me souviens des moments inoubliables passés tous les trois à écouter les premiers 33 tours de musique classique ou les émissions de radio consacrées à l’interview d’écrivains comme Mauriac, Giono, Léautaud, moments inoubliables s’il en est. En effet, l’un comme l’autre n’admettaient pas que l’on puisse perdre son temps. Il était hors de question de traîner dans son lit tard le matin. Ainsi le dimanche partions-nous visiter une exposition ou un monument, le samedi soir il y avait la messe et en semaine les devoirs, sans compter le samedi matin la couture et l’enseignement religieux au collège. Peu de place pour le farniente. Cette éducation vous donnait le goût de la rigueur et une exigence naturelle. Le plaisir, c’était plutôt le samedi soir, une boum ou une sortie au cinéma. Lors des soirées dansantes, mon père arrivait à minuit pile pour me chercher, Cendrillon ayant l’obligation de rentrer au bercail sans atermoyer. Et vous pouviez être sûr, qu’après le passage du commandeur, la soirée avait du plomb dans l'aile. Par la suite, je fus moins invitée…

 

Est-ce la raison pour laquelle je me suis mariée tôt ? Sans doute ! Je m’ennuyais un peu à la maison. Mes parents vivaient l’un pour l’autre, j’étais l’élément perturbateur et un peu encombrant avec l’âge. Les disques yé-yé de « Salut les copains » n’étaient guère à leur goût et je réalisais qu’ils comprenaient mal la jeunesse d’alors qui commençait à s’émanciper. Ainsi, ai-je quitté le foyer parental pour créer le mien. Mal m’en a pris, trop jeune, trop inexpérimentée, je divorçais 3 ans plus tard. Mes parents se sont montrés alors très compréhensifs. Ils m’ont accueilli chez eux avec ma petite fille, ce qui m’a permis de reprendre mes études et de travailler un peu avant de refaire ma vie. Chers parents !

 

Il est vrai qu’ils auront toujours été au centre de mon existence, de mon amour. Lorsque j’habitais Annecy, nous nous écrivions trois fois par semaine, ensuite nous avons toujours été extrêmement proches. Lorsqu’ils furent âgés, ils ont demandé à mon mari et à moi de venir les rejoindre à Trouville et, comme cela était possible, ce fut chose faite et j’ai été à leur côté lors de leurs dernières années de vie. Les accompagner me semblait tellement naturel. Maman est partie la première d’une crise cardiaque. Souffrant d’angine de poitrine, elle est morte un soir dans les bras de mon père alors qu’ils dînaient. Ils avaient fêté quelques mois plus tôt leurs soixante ans de mariage. Papa l’a suivie quinze mois plus tard. Il ne pouvait envisager la vie sans elle, le veuvage n’est pas taillé à mes mesures, me disait-il.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Et pour plusieurs d'entre eux, cliquer sur leurs titres  :

 

Mon père, retour sur le passé

Mon grand-père Charles Caillé ou l'art des jardins

Arthur, mon arrière grand-père - Une histoire simple

Le Rondonneau, retour à ma maison d'enfance

Les Pâques de mon enfance au Rondonneau

Les chiens de mon enfance

 

 

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Ma mère avec sa soeur aînée et lors de sa communion
Ma mère avec sa soeur aînée et lors de sa communion

Ma mère avec sa soeur aînée et lors de sa communion

La maison familiale à Nantes.

La maison familiale à Nantes.

Ma mère avec une de ses amies d'enfance et avec mon père à Trouville.
Ma mère avec une de ses amies d'enfance et avec mon père à Trouville.

Ma mère avec une de ses amies d'enfance et avec mon père à Trouville.

Me voici avec ma mère lors d'un mariage.

Me voici avec ma mère lors d'un mariage.

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2 septembre 2015 3 02 /09 /septembre /2015 08:23
Mozart à l'heure du requiem

                      

 

En juillet 1791, Mozart absorbé par les répétitions de La flûte enchantée, inquiet pour la santé de sa femme Constance, alors en villégiature à Baaden, reçoit la visite d'un inconnu à l'étrange allure, maigre, vêtu de gris, ne voulant pas dire qui il est et qui l'a envoyé. Ce mystérieux messager lui remet une lettre anonyme qui comporte trois questions : Mozart consentirait-il à écrire la musique d'une Messe de Requiem ? Quel délai demanderait-il pour achever le travail ? Et quel en serait le prix ? Mozart accepte cette proposition d'autant plus volontiers qu'il se sent tout disposé à contribuer au renouvellement d'un art religieux qui semble vouloir revenir aux anciennes formes liturgiques. Seul point de litige possible : il se refuse à donner un délai pour l'achèvement de l'oeuvre. Le messager revient peu après porter un premier versement d'argent. Il renouvelle sa demande que le secret demeurât absolu quant à la personnalité de celui qui a fait la commande et qu'il serait vain de rechercher, car on ne pourrait, de toutes façons, le découvrir - assure-t-il. La raison est simple : l'auteur de la demande souhaite se faire passer pour l'auteur dudit Requiem. A l'époque, de hauts personnages, férus de musique et connaisseurs, ne dédaignaient pas de laisser croire qu'ils avaient en outre du talent, mais les musiciens étaient rarement dupes. D'ailleurs, lorsque le Requiem fut interprété pour la première fois en 1792, chacun savait ce qui était de la main du maître et ce qui avait été complété, après sa mort, par son jeune élève François Xavier Süssmayer.

 

 

La partition originale de Mozart et les morceaux écrits par Süssmayer sont bien remis à la personne qui en a fait la commande. On prétend même que l'écriture de l'élève était si ressemblante à celle du maître que tous croyaient avoir sous les yeux la partition d'un seul auteur. Ce fut la veuve qui finit par remettre les choses en ordre et stoppa une controverse qui allait en s'envenimant et n'aboutissait qu'à une confusion de plus en plus inextricable. La publication devenant imminente, l'inconnu se décida à dévoiler son identité. Il s'agissait du comte François Walsegg zu Stuppach. Ce dernier avait perdu sa femme en février 1791 et, par l'intermédiaire de son intendant Leutgeb, avait passé la commande de ce Requiem, afin de célébrer la mémoire de la défunte.

 

 

En possession du manuscrit, le comte n'hésita pas un instant à le parapher de son nom et à apposer le titre suivant : Requiem composto del comte Walsegg. Il fit ensuite copier l'oeuvre en parties séparées et la dirigea en personne lors d'un concert qui eut lieu en son château le 14 décembre 1793. Ce subterfuge fut de courte durée et relève de l'anecdote amusante. Mais,  à propos de la part qui revient à Mozart et celle qu'il faut attribuer à Süssmayer, Gottfried Weber, le plus ardent adversaire de Mozart, auteur de fulgurants articles pour contester l'authenticité du Requiem, au point de provoquer l'intervention de l'abbé Stadler - le plus vénérable des amis de Mozart, - Weber admet que ce qui est authentique dans la Messe des Morts du maître " ce sont précisément les morceaux composés avec des bribes et des incipit de Mozart par Süssmayer ". Aussi entre les dires de la veuve qui affirmait que Mozart avait eu le temps d'achever pratiquement tout son Requiem et le rapport du jeune élève qui tendait à s'attribuer un rôle prépondérant dans l'accomplissement de ce travail, il y avait une juste mesure à respecter. Il est dangereux de côtoyer le génie de trop près et de parachever son travail. Une oreille avertie fait assez vite la part des choses. Il n'est pas douteux que Mozart a bien composé son Requiem, qui fut terminé selon ses indications, tant son extrême profondeur est là pour prouver, si besoin était, qu'en le rédigeant, il a eu le pressentiment de sa fin.

 

 

Nous sommes sans aucun doute en présence de l'une des plus émouvantes confidences qu'un artiste ait jamais pu faire. Elle nous dévoile jusqu'au plus intime de son être, de sa croyance au surnaturel, de ses tendances innées au mysticisme. On ne peut écouter ce chant mêlé d'espoir et de désespoir sans être totalement bouleversé par cette tendre supplication devant l'inéluctable, cette foi inébranlable dans la miséricorde divine, cette humilité face à la Toute Puissance de Dieu. Mozart, dans ce Requiem, n'est autre qu'un enfant qui sanglote et supplie, saisi par le sentiment de cette Majesté infinie qui inspire tout ensemble la crainte et la reconnaissance. Mozart était de taille à charger sa musique d'une réelle puissance cosmique pour nous donner la notion de la fin du monde. Il avait déjà mis en oeuvre ces moyens, qui traduisent le destin de l'homme confronté à l'au-delà, dans le dernier acte de Don Juan. L'Opéra baigne dans cette même tonalité en ré mineur, dans une semblable harmonie sourde et contenue qui procure au drame humain une consonance funèbre.

 


C'est, par conséquent, avec une extrême dignité que s'ouvre cette oeuvre posthume, qui n'est autre qu'une prière de caractère universel. Il en résulte une impression de douleur, de souffrance déchirante qui est celle éprouvée depuis des millénaires par l'humanité aux prises avec la mort. Mais Mozart y ajoute le concours orchestral des violons qui fait songer à des sanglots difficilement étouffés. Puis, quand l'heure du jugement approche où chacun doit rendre compte de son existence de pécheur, on entend la foule crier son imploration avec une sorte d'exaltation. Mozart suggère l'idée d'un vent irrésistible, d'un tourbillon qui balaie l'univers. Tout tremble de fièvre et d'impatience, la tempête survient, les voix se haussent afin de dominer le tumulte et exprimer l'angoisse qui sévit dans les coeurs sur un ton assez proche de celui de la Passion selon St Mathieu de J.S. Bach.

 

 

Avec le sublime lacrimosa débute la prière la plus poignante jamais exprimée. Aucune faiblesse de composition dans cette lumineuse montée chromatique qui est peut-être l'une des plus grandioses de toute la musique. Parvenu à ce degré de perfection, Mozart cesse d'écrire, simplement parce qu'il va cesser de vivre. Il a laissé le soin d'achever l'ouvrage à son élève le plus proche. Mais avec, ou malgré cela, Mozart reste présent dans le Requiem et tout entier devant nous, au point que sa prière nous apparaît aussi innocente que certaines de ses compositions enfantines. C'est probablement le miracle de sa musique : cette fraîcheur, cette douce résignation mozartienne qui nous permet d'atteindre des cimes apaisées, d'approcher une lumière surnaturelle. Il est vrai que peu de compositeurs ont traité avec autant d'émotion, de souffle, de grandeur, la liturgie des fins dernières de l'homme. Mozart est mort obscurément à Vienne le 5 décembre 1791, d'une mort que nous ne sommes pas parvenus encore à élucider. Nul autre artiste, parmi les plus grands, n'aura vécu une telle vie : sous sa médiocrité, sa misère se cache le signe d'une prédestination unique. Ame toute emplie d'amour et de compassion pour les hommes, de saine grandeur morale malgré les faiblesse habituelles de la nature, de simple et candide bonté de coeur, de pure sérénité qui, en se répandant sur notre monde ravagé, y jette en permanence une lueur consolatrice.


Ce Requiem est donc la dernière page de musique qu'il ait rédigée. Jamais son écriture n'a été plus ferme et plus précise. Elle marque, avec ses croches et ses silences," les pas d'un géant ressuscité d'entre les morts, gravissant la pente qui mène à l'ultime sommet, comme surchargé du fardeau de nos douleurs"? *

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

* Georges de Saint-Foix
 

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Mozart à l'heure du requiem
Mozart à l'heure du requiem
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26 août 2015 3 26 /08 /août /2015 09:19
Photos Erwann Barguillet
Photos Erwann Barguillet

Photos Erwann Barguillet

gazelle de Grant

gazelle de Grant

La grande famille des antilopes est l'une des plus diversifiée d'Afrique de l'Est, au Kenya comme en Tanzanie. Il y en a de toutes sortes : des légères, des audacieuses, des rustiques, des timorées, des inquiètes, des sveltes et des trapues. Les antilopes des plaines par exemple, comme les gazelles de Grant ou de Thomson, ont une robe fauve et un ventre blanc, des cornes en forme de lyre.

gazelles de Thomson et de Grantgazelles de Thomson et de Grant
gazelles de Thomson et de Grant

gazelles de Thomson et de Grant

dik-dik

dik-dik

 

Plus grande, l'antilope des roseaux se singularise par des cornes courbées vers l'avant comme des crochets. Dans la savane rameuse se plaisent les koudous qui portent de superbes cornes en spirales et des rayures sur le corps. On remarque aussi le généruk ou antilope-girafe au cou démesuré et au corps gracile. Citons également le bongo au pelage acajou barré de blanc et marqué au poitrail d'un large V de teinte plus claire et le dik-dik aux grandes oreilles.

antilope des roseauxantilope des roseaux

antilope des roseaux

koudou et gazelle de Thomson koudou et gazelle de Thomson

koudou et gazelle de Thomson

J'ai gardé pour la fin l'oryx, antilope fine et élégante, maquillée de blanc et de brun, avec une tête couronnée de cornes annelées. Lui aussi aime les broussailles, mais supporte les quasi déserts, car il a besoin de peu d'eau pour subsister. C'est un animal courageux qui n'hésite pas à se battre s'il est attaqué, combat qu'il perd souvent mais qu'il a néanmoins livré. Ainsi est-il arrivé à une mère oryx de s'attaquer à une portée de lionceaux pour obliger une lionne à lâcher son petit qu'elle tenait déjà dans sa gueule. Pour eux la vie est courte, le danger constant, il s'agit seulement de survivre dans un pays encombré de pièges et dangers. C'est pour cette raison que les animaux ont dû braver un environnement hostile et que le petit oryx, qui se tient debout dès sa naissance, est en mesure de suivre le troupeau d'adultes peu de jours après sa naissance. Comparées à un lionceau, que la lionne met des mois à éduquer, les gazelles, en général, font figure de surdouées ; habiles, souples et téméraires, filant comme le vent, adultes dès l'âge d'un an, elles sont prêtes à en découdre avec la terre entière et ne craignent nullement, en certains circonstances, à affronter les félins avec leurs cornes effilées et, parfois, certes rarement, à emporter la victoire et à sauver leur peau. Mâles et femelles usent d'une stratégie intelligente en fuyant en zigzag de manière à désarçonner leur poursuivant.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Arrêt sur images : au coeur du monde sauvage

 

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oryx

oryx

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16 août 2015 7 16 /08 /août /2015 09:05
Heures exquises

Il y a des moments de la vie qui sont inscrits dans notre mémoire sans qu’ils aient pour autant été exceptionnels, des moments comme en suspens par leur grâce et leur harmonie et que nous nous plaisons à évoquer parce qu’ils nous apaisent, nous réconfortent, nous assurent que la vie est belle lorsqu’elle est ainsi simple et tranquille. L’hiver, ces moments se passent souvent devant un feu de cheminée à griller des châtaignes, à écouter un conteur ami, à partager une soirée crêpes ; l’été, dans un jardin, à l’ombre d’une charmille, par une journée douce et ensoleillée enivrée de parfums végétaux, auprès de l’oiseau qui chante, des insectes qui bourdonnent, dans l’éclat d’une lumière filtrée par les feuilles ; oui, des moments semblables à des récréations parce qu’ils savent dénouer les tensions, apaiser, encourager, se présenter pareils à des parenthèses dans l’accélération du temps.
 

 

C’était hier, ce sera demain, qu’importe, ces moments sont nos havres de paix que l’on se plaît à évoquer, à marquer d’une pierre blanche comme des instantanés de bonheur où n’intervient aucun intérêt général ou particulier. Etre là, ensemble, dans une aura de convivialité où l’écheveau des mots se démêle, où les regards confluent, où les gestes s’allient miraculeusement, des moments que nous avons tous connus pour leur transparence, leur rayonnement, leur sérénité. Nous pourrions les nommer nos « heures exquises » parce que lumineuses, paisibles, mélodieuses parmi les bruits trop souvent heurtés et inutilement accélérés de nos existences quotidiennes. Le poète écrivait « Ô temps, suspends ton vol ! ». Et c’est bien de cela qu’il s’agit, de cette heure, de ces heures comme enchâssées, hors d’atteinte, dans nos mémoires et nos cœurs !

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

 

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Heures exquises
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12 août 2015 3 12 /08 /août /2015 07:22
Jardins de papier d'Evelyne Bloch-Dano

Lorsqu’un auteur m’invite à le suivre dans un univers de jardins, de senteurs, de richesses bocagères, miroir qui reflète le tableau le plus ouvragé, le plus naturel, le plus bucolique qui soit, je lui emboîte bien volontiers le pas. Comment résister au charme envoûtant de jardins aussi divers que ceux proposés par Evelyne Bloch-Dano qui nous convie non seulement à les visiter dans leur multiplicité, mais à partager avec quelques écrivains leurs jardins imaginaires, jardins de papier qu’elle nous aide à déchiffrer dans leur beauté cachée, incitant le lecteur à flâner un moment dans ces « cloîtres de papier ».

 

Oui, grâce à elle et à sa plume fleurie, nous lisons tout en respirant l’odeur d’une terre mouillée, en écoutant le bourdonnement d’une abeille ou le battement d’ailes d’un pigeon, et nous nous promenons voluptueusement dans ce livre comme dans un parc, celui où notre enfance se recueille encore. Du jardin des origines, à l’aube de l’humanité, lorsque la terre était un vaste univers minéral et végétal baigné d’eau océane, aux jardins bibliques que nous évoquent les textes sacrés, enfin à ceux d’Homère et de Nausicaa, nous allons parcourir des lieux en son aimable compagnie, contemplant successivement les jardins médiévaux où le potager était encore inséparable de la maison, ceux de la Renaissance qui illustrent une philosophie de l’existence et un art de vivre, pour s’arrêter longuement dans les jardins à la Française, plantés de jasmins rosés et d’orangers, de Versailles, Vaux-le-Vicomte, Chantilly, comble de la civilisation avec leurs parterres de broderies florales, leurs miroirs d’eau et leurs perspectives allongées à l’infini. Oui, un parcours illustré de descriptions enchanteresses où l’imagination vacille comme débordée par tant de majesté. Et nous n’avons pas tout vu : les jardins à l’anglaise m’apparaissent comme un point d’orgue, étant de tous les jardins du monde ceux que je préfère, grâce à leur désordre harmonieux, à l’alliance de leurs couleurs, aux sous-bois empreints de rêverie.

 

Mais les jardins de roman n’en ont pas moins leur séduction, lorsque Jean-Jacques Rousseau nous y emmène en apôtre des sources et des bois, complice du ravissement provoqué par la sensualité végétale, les berceaux enjolivés de bosquets et buissons, les baies sauvages et les guirlandes odorantes de liserons et de chèvrefeuilles. On musarde aussi volontiers à Nohant auprès de George Sand, au cœur de cette bohême qu’elle entendait conserver  « afin que corps et esprit ne soient pas séparés », puis nous cuillerons la fleur sans parfum du « Lys dans la vallée », simplement belle et délicate, précieuse et intouchable, avant de nous égayer dans quelques jardins provinciaux fleuris de parterres et ombrés de tilleuls et d’acacias. Nous apprécierons ensuite les jardins réanimés par Marcel Proust, isolé dans son arche de liège, dont la plume sait nous enivrer de l’odeur sucrée des aubépines du jardin de l'enfance qui serpente encore aujourd’hui à Illiers-Combray, avant de passer un moment avec  André Gide dont « La porte étroite » s’ouvre sur l’herbier de la Roque-Baignard, enfin ce sera auprès de Colette que nous nous reposerons en ses mille et un jardins gavés de senteurs botaniques, dont celui de « La treille muscate », des roses et volubilis pieusement arrosés par Sido, lieu privilégié à l’éclosion de la vie que l’auteur des « Vrilles de la vigne » savait si bien nous décrire avec des mots évocateurs empreints de saveurs multiples.

 

Pour mettre fin à ce pèlerinage, nous serons auprès de Christian Bobin dans un clos peuplé d’oiseaux qui ignorent l’existence du mal, un abri tranquille que l’auteur du « Très-bas » s’emploie à chanter en soulignant l’attrait des petites choses et des joies simples, ce réel infinitésimal qui seul protège du désastre. Alors louange soit faite au brin d’herbe et à la charmille et  à ce voyage ensorcelant dans des jardins de rêve et des rêves de papier.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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jardin à la française

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jardin à l'anglaise

jardin à l'anglaise

à Nohant auprès de George Sand

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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 09:33
Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn et Alfred Agostinelli

 

En cette fin d’été 1894, Marcel Proust se trouve à Trouville à l’hôtel des Roches-Noires avec sa mère. Et ce que le jeune homme désire le plus, ce ne sont ni les jeunes filles rencontrées sur la plage, ni la tempête espérée sur la mer, mais la visite d’un certain jeune homme dont il a fait la connaissance peu de mois auparavant chez le peintre Madeleine Lemaire. Ce jeune homme est un musicien d’origine vénézuélienne et catholique par sa mère, allemande et juive par son père et se nomme Reynaldo Hahn. Après leur première entrevue, l’occasion leur est donnée de se retrouver au château de Réveillon, toujours chez Madeleine Lemaire qui a présenté Proust à Montesquiou un an plus tôt, demeure aux longues galeries de marbre, aux boiseries peintes en camaïeu et ornée, en permanence, d’abondants bouquets, où leur amitié s’approfondit. Il est vrai que Reynaldo Hahn possède les qualités susceptibles d’envoûter Marcel : c’est un beau ténébreux aux yeux de velours, à la voix d’or qui, malgré son jeune âge – il a dix-huit ans – est un compositeur talentueux. Or on sait que Marcel, formé en cela par sa mère, excellente pianiste, est sensible à la musique. Dans le parc silencieux et fleuri, ils se promènent, se découvrent, s’apprécient et ce, d’autant plus, que le musicien sait parler de littérature et que l’écrivain en puissance sait parler de musique, tandis que la maîtresse des lieux se met en frais pour rendre leur séjour idyllique. On comprend qu’entre ces jeunes gens, l’amitié ait été immédiate : le goût de l’art les unit, celui de la rêverie aussi. Le soir, dans le grand salon, Reynaldo joue du Massenet, du Saint-Saens et les premières mesures de l’opéra-comique auquel il travaille, tandis que Proust médite. Il se consacre alors à la rédaction des « Plaisirs et des Jours » et va dédier à Reynaldo la nouvelle qui ouvre le recueil : « La mort de Baldassare Silvande », composée cet été-là  à Trouville.

 

Le paysage, dans lequel se déroule l’histoire, est celui qu’il aime par-dessus tout, la mer mauve surprise à travers les pommiers, et les sujets qu’il développe, ceux déjà récurrents du baiser maternel, de la ressouvenance que cause le son lointain des cloches du village et le sentiment de culpabilité éprouvé par le héros qui n’a pas été en mesure de satisfaire les aspirations de ses parents, parce qu’il a préféré les plaisirs de la vie mondaine et les tentations d’une sexualité répréhensible aux exigences d’une vocation littéraire. Le châtiment et la mort font retentir leur funèbre carillon, thèmes parmi ceux fondateurs de l’œuvre liés l’un et l’autre à l’inversion. Après les remords de l’enfant incapable de combler les espérances maternelles, voici l’adulte en proie aux affres d’une culpabilité inconsolable. Et que fait Marcel en cette fin d’été 1894 ? Il appelle à son secours Reynaldo : « Comme maman partira bientôt, vous pourrez venir après son départ pour me consoler. » Etrange paradoxe qui l’incite à supplier celui pour lequel il éprouve une passion coupable à venir relayer à son chevet cette mère que, par de tels actes, il se reproche de  profaner.

 

Dans l’immédiat Hahn ne répond pas à l’invitation pour des raisons qui nous sont inconnues, si bien que Marcel regagne Paris sans plus tarder. Les deux amis vont très vite se revoir, tant le désir de conquête est toujours présent et la chair peut-être tyrannique, encore que chez Proust la passion morale ait toujours eu le dessus sur la passion physique. L’influence du musicien n’en est pas moins positive : Marcel semble vouloir travailler davantage, stimulé par ce jeune homme brillant et ambitieux qui lui inspirera « La critique de l’espérance à la lumière de l’amour », rédigée d’un jet et jamais relue, où il avoue que « le présent contient une imperfection incurable », réflexion qui reviendra comme un leitmotiv et ne cessera de s’amplifier dans « La Recherche ». Cette vision mélancolique de l’amour, il est vrai que Marcel la partage avec Reynaldo ; pour eux, seul le souvenir demeure, l’indulgent et puissant souvenir. D’ailleurs, leur amour ne sera qu’une étoile filante, alors que leur amitié demeurera et ne s’éteindra qu’avec la disparition de Marcel.

 

Mais pour l’heure, ils sont de nouveau réunis et se plaisent tellement qu’ils projettent de partir en Bretagne écouter le chant de la mer et du vent. La mer, la musique, l’être aimé, tout concourt à faire de cette évasion un inoubliable voyage. Non seulement un voyage au long des côtes mais en mer, pour quelques heures, jusqu’à Belle-Ile où Sarah Bernhardt possède une maison. On ne sait s’ils furent reçus par l’actrice, mais leur correspondance mentionne les divers inconvénients causés par l’inconfort des hôtels bretons, eux habitués à être les hôtes de demeures fastueuses. Cependant la splendeur des paysages, l’odeur âcre du goémon, les couchers de soleil inouïs, la mer rosée couverte de voiles blanches les enchantent. C’est durant ce périple que Marcel commence à écrire « Jean Santeuil » où Hahn est Henri de Réveillon, mais également Françoise, avec laquelle Jean va partager un amour marqué par l’inconstance et la tyrannie, à l’image d’une mer tempétueuse qui ensorcelle et affole. En 1895, Marcel écrit à Reynaldo : « Ne devrions-nous pas, pour nous exercer aux tempêtes futures rester huit ou quinze jours sans nous voir ? » Un rendez-vous manqué inspirera à l’auteur de « La Recherche » le rendez-vous manqué de Swann et d’Odette à la Maison Dorée.

 

C’est à la pointe de Penmarch que Proust situe la tempête que Jean Santeuil contemple attaché au matelot qui lui sert de guide afin de ne pas être emporté par le vent, tempête qui n’apparaîtra plus qu’à l’état de rêve dans « Les jeunes filles en fleurs ». A son retour, il compose « Vent de mer à la campagne ». « La campagne n’est supportable que si l’on peut apercevoir,  fut-ce en rêve ou par un phénomène de mémoire ou de correspondance baudelairienne, la mer entre les arbres. » - écrit-il. Ils se rendent également à Concarneau, à la Pointe du Raz, font des balades en mer avec des pêcheurs, communient intensément avec la nature, si bien que des années plus tard, encore habité par ces souvenirs, Proust conseillera à l’un de ses correspondants : « Avec une tempête là, vous serez fou de joie. Et vous verrez des plages douces et meurtries attachées à des rochers comme des Andromèdes. » Cette vision n’est-elle pas teintée de la mélancolie d’alors, lorsque les deux amants sont tenus de se quitter ? Leur séjour les a mis au contact d’une mer plus tragique, d’une Bretagne maritime que Proust ne reverra jamais ; ils ont laissé leurs regards s’abreuver de lumière, leur sensibilité s’animer à la contemplation de la beauté, mais la beauté n’est-elle pas d’abord dans l’œil de l’artiste ?

 

Nous sommes en plein cœur de l’eau violente, face à un adversaire qu’il faut séduire. C’est la rêverie d’une puissance jamais satisfaite qui contraint et n’apaise pas. Cette mer « dans tous ses états » à laquelle Proust songe depuis son adolescence, il l’approche, la contemple en présence de l’ami incomparable mais élément rebelle qui ne dégage pas moins « l’odeur soufrée de l’ouragan » comme le  soulignait d’Annunzio. S’annonce, dès lors, ce que sera tout ensemble une lutte contre la nature et un combat contre l’esprit. L’initiation n’est point joyeuse, elle est captivante et hostile. « La mer est une ennemie qui cherche à vaincre » - écrit Lafourcade, comme l’est pour Marcel la passion homosexuelle, cet amour-maladie qui afflige la mère et se révèle être l’expérience la plus mélancolique, malgré les voluptés partagées. La prison d’Albertine se devine déjà. Il y a, selon Proust, séparation entre l’intelligence, qui se veut une morale à servir, et les forces obscures de la chair et de l’inconscient. « La jalousie est née bien avant l’intelligence » - souligne-t-il dans « Contre Sainte-Beuve », « aussi ne la connaît-elle pas, et l’intelligence ne peut rien lui dire pour la consoler. L’esprit est désarmé devant la jalousie comme devant la maladie et la mort. »

 

Les lieux, qu’ils parcourent, portent les stigmates d’une force ténébreuse conforme à ce que leur avait décrit Alexandre Harrison, artiste américain, ami de Monet et de Rodin, qui s’était fixé en Bretagne pour y travailler à des marines qui commençaient à connaître le succès. « Vous ne pouvez pas ne pas aller à la Pointe du Raz. Vous savez ce que c’est, historiquement et géographiquement littéralement la Finisterre, la falaise géante de granit autour de laquelle la mer est toujours sauvage, dominant la baie des Trépassés, en face de l’île de Sein. Ce sont des lieux funèbres et d’une malédiction illustre qu’il faut connaître. »

 

Par ailleurs, la mer est une voix si elle n’est pas une parole. Peut-être la Parole Perdue qu’évoquent les traditions anciennes, la vibration inaugurale qui rassemble dans ses plis l’essence fondamentale de toute chose ? On pourrait alors considérer les océans dans une vision mythique comme le reposoir de la parole perdue ou, mieux, le témoignage magistral du silence de Dieu. Il n’est pas irréaliste de supposer que de telles hypothèses aient affleuré l’esprit de nos voyageurs, en souci de tous les déchiffrements et interprétions du mystère des origines. Dès 1896, leur passion s’est néanmoins épuisée. Reynaldo ne sera jamais l’homme objet, victime des exigences insatiables d’un Marcel tourmenté et tourmenteur. Non ! L’art en a fait l’un de ses dieux qu’aucun mortel ne peut réduire. Proust le comprendra et jettera dorénavant son dévolu sur des êtres plus modestes, des secrétaires ou des chauffeurs comme le seront un Albert Nahmias et un Agostinelli, ce qui ne l’empêchera pas d’éprouver des sentiments très forts pour des proches tels Lucien Daudet ou Robert de Flers. A l’égard de Reynaldo, lui qui quitte pour ne pas être quitté, saura procéder au transfert de la passion à l’amitié avec son élégance habituelle : « Mon cher petit, vous auriez bien tort de croire que mon silence est celui qui prépare à l’oubli. C’est celui qui comme une cendre fidèle couvre la tendresse intacte et ardente. Mon affection pour vous demeure ainsi et je vois que c’est une étoile fixe en la voyant à la même place quand tant de feux ont passé. » L’amitié exemplaire qui suivra n’est pas sans rappeler ce qu’il advient dans « Sodome et Gomorrhe » à Mademoiselle Vinteuil et à son amie qui, après s’être abandonnées à un trouble et fumeux embrasement, connurent la flamme d’une amitié haute et pure.

 

Hahn aura eu, entre autres mérites, celui d’introduire Proust dans plusieurs salons, dont ceux des Daudet, de la princesse de Polignac et de Mme Stern, et d’affiner sa connaissance de la musique. Dans « Les plaisirs et les jours », qui se présentent comme une suite de portraits -  aidé par Reynaldo, il composera ceux de Chopin, de Gluck, de Mozart et de Schumann – et d’un ensemble de nouvelles ; l’une d’elle, intitulée « La confession d’une jeune fille », ne reprend-elle pas le thème de l’amour interdit, accompli sous le regard accablé de la mère qui en meurt de chagrin, sujet dont on sait qu’il sera traité par étapes successives dans « La Recherche » et mènera le lecteur de l’enfance pure et épargnée que la mémoire involontaire ne cesse de faire revenir à la surface comme si ce pan de vie appartenait toujours au présent, jusqu’à la souillure que cause à la mère offensée la relation coupable ; enfin, pour que le cercle puisse se clore, au retour à l’innocence originelle grâce à l’acte héroïque capable d’assurer le salut, soit par la mort au champ d’honneur d’un Robert de Saint-Loup, soit par le sacrifice du narrateur usant sa vie à accomplir l’oeuvre rédemptrice ? A ce propos, on peut se demander, comme nous l’avons fait à propos d’Elstir, quels sont les musiciens qui servirent de modèles pour le personnage de Vinteuil ? Il semble que la réponse soit difficile à établir. A l’évidence, celui-ci n’est ni Fauré, ni Hahn, ni Saint-Saens, tous bien introduits dans les salons de l’époque et célèbres de leur vivant. Il est plus probable que l’écrivain ait voulu focaliser sur Vinteuil le sort déchirant du grand artiste méconnu comme le furent Van Gogh, Verlaine, voire même Baudelaire, unissant dans le même homme l’obscur professeur de piano et le créateur génial, ce qui réfutait en même temps les théories émises par Sainte-Beuve sur le sujet. De même que nous ne savons pas davantage de quel prélude, de quelle ballade la petite phrase a bien pu être tirée ! Dans une lettre à Antoine Bibesco, Proust dit s’être servi d’une ballade de Fauré ; on sait également que le quatuor Poulet, en 1916, s’était rendu à son domicile pour interpréter le quatuor de Fauré qu’il utilisera pour le septuor de Vinteuil ; mais le quatuor de César Franck était parmi ses œuvres fétiches, ainsi que « Le carnaval de Vienne » de Schumann qui a pu lui aussi servir de modèle. D’autre part, dans « Jean Santeuil », le roman abandonné faute de fondations, il évoque une sonate de Saint-Saens : «  Il avait reconnu cette phrase de la sonate de Saint-Saens qui presque chaque soir au temps de leur bonheur il lui demandait et qu’elle jouait sans fin, dix fois, vingt fois de suite. » Le violon tressaillant et désolé a su garder son mystère, et chaque lecteur écoutant du Fauré, du César Franck, du Saint-Saens, peut se pénétrer de ce que l’auteur du « Temps Retrouvé » nous dit au sujet de la musique : « qu’elle est cette âme paisible, désenchantée, mystérieuse et souriante » qui survit à nos maux et semble supérieure à eux.

 

Alfred Agostinelli

Alfred Agostinelli

Rien de comparable entre ce qui l’a uni à un musicien comme Reynaldo Hahn et les sentiments qu’il va éprouver durant les années 1912-1914 pour Alfred Agostinelli. Du temps de Reynaldo, il était jeune, inexpérimenté, ardent, sa mère vivait encore, les jeunes gens étaient du même milieu, partageaient les mêmes goûts, fréquentaient les mêmes salons. Lorsqu’il rencontre Agostinelli, il a 41 ans, sa mère est morte depuis sept ans et il s’apprête à publier chez Grasset « Du côté de chez Swann » qui recevra de la part des critiques un accueil mitigé, voire même hostile et ironique. Elie-Joseph Bois sera l’un des rares à prendre une position favorable dans la page littéraire du « Temps » en date du 13 novembre 1913 : « Je ne sais quel sera demain le suffrage de l’opinion publique, si elle sacrera chef-d’œuvre, comme je l’ai entendu dire, ce premier volume d’ « A la recherche du temps perdu », qui, tel qu’il est, forme d’ailleurs un tout se suffisant à lui-même, et qui porte le titre particulier « Du côté de chez Swann » ; mais je ne risque guère de prédire qu’il ne laissera indifférent aucun de ceux qui l’auront lu. »


C’est donc, à la veille de la Grande-Guerre, un homme bien avancé dans une œuvre conçue avec la rigueur d’un architecte qui, lors de l’été 1913 à Cabourg, s’engage dans une liaison qui va, tout à la fois, le ruiner, le plonger dans une détresse morale profonde et lui inspirer l’un des personnage clé de « La Recherche ». Il a fait la connaissance d’Alfred dans la station balnéaire durant l’été 1907 et revu brièvement l'année suivante en 1908. Ce garçon d’une vingtaine d’années était alors l’un des mécaniciens de la compagnie des taxis Unic – administrée par Jacques Bizet – que Proust prenait pour chauffeur, en alternance avec Odilon Albaret, pour ses randonnées à travers la campagne normande. Or Alfred en 1913 a perdu son travail et s’adresse à lui dans l’espoir qu’il puisse l’employer comme chauffeur attitré. Chose impossible, étant donné qu’Albaret donne pleine satisfaction à l’écrivain qui propose en remplacement le poste de secrétaire. Il pousse même la gentillesse jusqu’à accepter sous son toit la compagne d’Alfred, Anna, et se met en dix pour procurer à celle-ci un emploi d’ouvreuse dans un théâtre parisien.

 

Alfred Agostinelli était né à Monaco dans une famille très modeste et n’avait rien en commun avec Proust. Gros garçon aux traits épais, au visage maussade, il avait le goût des machines roulantes ou volantes, mais il était surtout un être de fuite, ce qui allait bientôt le parer, aux yeux d’un Proust aveuglé de passion, du prestige d’un chevalier des temps modernes, ou mieux d’un moine guerrier. Comme Albertine – qu’il va contribuer à faire naître – il est cette eau vive que rien, ni personne ne peuvent canaliser. On comprend mieux le pouvoir que cet homme instable exercera, lorsque l’on relit ce passage de « La prisonnière » :

 

« Entre vos mains, ces êtres-là sont des êtres de fuite. Pour comprendre les émotions qu’ils donnent et que d’autres êtres, même  plus beaux, ne donnent pas, il faut calculer qu’ils ne sont non pas immobiles, mais en mouvement, et ajouter à leur personne un signe correspondant à ce qu’en physique est le signe qui signifie la vitesse. (…)  Mais enfin, ce sont surtout de tels êtres qui inspirent l’amour. Le plus souvent l’amour n’a pour objet un corps que si une émotion, la peur de le perdre, l’incertitude de le retrouver se fondent en lui. Or ce genre d’anxiété a une grande affinité pour les corps. Il leur ajoute une qualité qui passe la beauté même, ce qui est une des raisons pour quoi l’on voit des hommes, indifférents aux femmes les plus belles, en aimer passionnément certaines qui nous semblent laides. A ces êtres, à ces êtres de fuite, leur nature, notre inquiétude attachent des ailes. Et même auprès de nous, leur regard semble nous dire qu’ils vont s’envoler. La preuve de cette beauté surpassant la beauté, qu’ajoutent les ailes, est que bien souvent pour nous un même être est successivement sans aile et ailé. Que nous craignions de le perdre, nous oublions tous les autres. »

 

Voilà réunis en une même personne Icare, l’homme oiseau, et Albertine, l’eau vive. C’est aussi le début d’une période difficile où Proust sera victime d’accès de dépression, ce qu’il laisse percer dans sa correspondance par des phrases telles que : « Je suis en ce moment découragé par des chagrins »  (Lettre à Mme de Noailles – février 1913) ou « de grands chagrins que j’ai eus cette année et que j’ai encore. » (Lettre à Jean Cocteau – juin 1913)

 

C’est au cours de cet été 1913, le sixième qu’il passe à Cabourg, que Proust, sans prévenir ses autres domestiques, ni même la direction du Grand Hôtel – ce qui n’est pas dans ses habitudes – quitte brusquement la station pour revenir à Paris en compagnie d’Agostinelli. Que s’est-il passé ? Si l’on cherche à éclairer la réalité à la lueur de la fiction, on découvre dans « La Prisonnière » des éléments susceptibles d’élucider cette énigme. Dans le roman, le narrateur ne rentre-t-il pas en hâte à Paris avec Albertine, parce que celle-ci vient de lui avouer qu’elle a eu des relations avec Melle Vinteuil, dont on se rappelle les mœurs saphiques ?

 

« Certes, j’avais fui Balbec pour être certain qu’elle ne pourrait plus voir telle ou telle personne avec laquelle j’avais tellement peur qu’elle ne fit le mal en riant… » Et de même qu’il s’appliquera à cacher à son entourage la présence à ses côtés de son secrétaire très particulier : « pour éviter toute gaffe dangereuse » – écrit-il à un correspondant, - « je préférerais que vous ne disiez en général à personne que j’ai Agostinelli comme secrétaire », ne retrouve-t-on pas une situation identique dans le roman, où le narrateur dissimule à ses amis qu’Albertine ne demeure plus auprès de lui : « …car je cachais qu’elle habitât la maison, et même que je la visse jamais chez moi, tant j’avais peur qu’un de mes amis s’amourachât d’elle. » Il n’est pas douteux qu’une inquiétude et une jalousie pareilles à celles que Proust sut si bien décrire dans « La Prisonnière », et que la vie dissipée d’Alfred ne pouvait manquer de lui inspirer, affectaient à ce moment-là son humeur et sa santé. Les correspondances entre la vie de l’auteur et son œuvre sont alors si étroites que « La Fugitive » dut être profondément remaniée après la disparition d’Agostinelli.

 

Il y a mieux encore : un document précieux, découvert bien après la mort de l’écrivain parmi un lot de lettres, et édité en même temps qu’elles par Philip Kolb sous le titre « Lettres retrouvées » - n’est autre qu’une missive de dix pages adressée par Proust à Agostinelli le 30 mai 1914, jour même où celui-ci disparaissait en mer au large d’Antibes, à bord de son avion. Cette lettre avait été retournée à son envoyeur pour cause de décès. Et que nous apprend-t-elle ? Que Proust avait acheté à son chauffeur, soudain entiché d’aviation, et après qu’il lui eût payé des cours de pilotage d’abord à Buc, à l’école d’aviation Blériot, ensuite à Monte-Carlo – à la suite de son départ précipité et sans raison apparente du boulevard Haussmann le 1er décembre 1913 avec Anna – un aéroplane qui lui avait coûté la modique somme de 23 000F, ce, dans l’espoir insensé que celui-ci reviendrait au bercail. Il se proposait même de faire graver sur la carlingue, le sonnet du cygne de Mallarmé, poésie qu’appréciait particulièrement Alfred :

 

« Un cygne d’autrefois se souvient que c’est lui

Magnifique, mais sans espoir qui le délivre

Pour n’avoir pas chanté la région où vivre.

Toujours il secouera cette triste agonie

Par l’espace infligée à l’oiseau qui le nie

Mais non l’horreur du sol où son plumage est pris.

Fantôme qu’à ce lieu son pur éclat assigne

Il s’immobilise au songe muet du mépris

Que vêt parmi l’exil inutile, le cygne. »

 

A cet achat de l’aéroplane s’ajoutaient les sommes qu’il n’avait cessé de lui accorder et la voiture (peut-être une Rolls comme dans le roman), dont il avait également fait l’acquisition dans le but de l’offrir à son ancien chauffeur : « …surtout pour en finir avec cette question de l’aéroplane, je vous prie instamment de croire que mes récits à cet égard ne contiennent aucune intention, si cachée soit-elle, de reproche. Ce serait idiot. J’aurais assez de justes reproches à vous faire, et vous savez que je ne les tais pas. Mais vraiment il faudrait être trop bête pour vous rendre responsable (j’entends moralement) de l’inutilité d’un achat que vous ne saviez pas ! »

 

Cette lettre faisait suite à celle que lui avait envoyée Agostinelli qui, soudain, pris de tardifs scrupules, manifestait le désir de renoncer à ces cadeaux. Cette missive sera reprise dans « La Fugitive », à la différence que l’aéroplane est devenu un yacht : « Et pour la terre, j’aurais voulu que vous eussiez votre automobile à vous, rien qu’à vous, dans laquelle vous sortiriez, voyageriez à votre fantaisie. Le yacht était déjà presque prêt, il s’appelle, selon votre désir exprimé à Balbec, Le Cygne. Et, me rappelant que vous préfériez à toutes les autres les voitures Rolls, j’en avais commandé une. Or, maintenant que nous ne nous verrons plus jamais, comme je n’espère pas vous faire accepter le bateau ni la voiture devenus inutiles, pour moi ils ne pourraient servir à rien. J’avais donc pensé – comme je les avais commandés à un intermédiaire mais en donnant votre nom – que vous pourriez peut-être en les décommandant, vous, m’éviter ce yacht et cette voiture inutiles. Mais pour cela et pour bien d’autres choses il aurait fallu causer. Or je trouve que tant que je serai susceptible de vous ré-aimer, ce qui ne durera plus longtemps, il serait fou pour un bateau à voiles et une Rolls-Royce, de nous voir et de jouer le bonheur de votre vie, puisque vous estimez qu’il est de vivre loin de moi. Non je préfère garder la Rolls et même le yacht. Et comme je ne me servirai pas d’eux et qu’ils ont la chance de rester toujours, l’un au port, ancré, désarmé, l’autre à l’écurie, je ferai graver sur le…du yacht (mon Dieu, je n’ose pas mettre un nom de pièce inexact et commettre une hérésie qui vous choquerait) ces vers de Mallarmé que vous aimez… »

 

Ainsi sommes-nous encore et toujours en présence de la mer. C’est la vision du yacht cinglant vers le large, c’est la réalité d’Albert Agostinelli qui sombre comme le cygne blessé et se noie, prisonnier de son aéroplane, créature faite pour mourir dans l’eau comme une étrange Ophélie, oiseau s’enfonçant dans  les profondeurs les plus grandes de l’eau sépulture. Le songe de l’eau ramènera désormais l’image de l’homme préféré qui parait unir en sa personne l’air et l’eau, ainsi que se mêlent les symboles de la naissance et de la mort. L’ultime voyage s’achève, de même que l’ultime amour de Proust ; toute une part nocturne de l’âme humaine prend signification dans cette mort qui, commencée dans un envol, s’achève dans un naufrage. Cependant l’eau est la matière de la mort belle. Elle seule, souligne Bachelard, « peut dormir en gardant sa beauté. »

 

« Croyez que de mon côté je n’oublierai pas cette promenade deux fois crépusculaire (puisque la nuit venait et que nous allions nous quitter) et qu’elle ne s’effacera de mon esprit qu’avec la nuit complète. » Cette dernière lettre d’Alfred rédigée quelques heures avant sa disparition, Proust n’a pu renoncer à la retranscrire sans en omettre une virgule dans « La Fugitive ». Ainsi la mer favorise-t-elle la vision du drame humain dans toute son ampleur et ses mystérieuses communications. C’est, écrit encore Gaston Bachelard, « la symphonie inexprimable de l’eau violente, l’impérieux tumulte du flot hostile. »

 

« Et puis ces sentiments particuliers, toujours quelque chose en nous s’efforce de les amener à plus de vérité, c’est-à-dire de les faire se rejoindre à un sentiment plus général, commun à toute l’humanité avec lequel les individus et les peines qu’ils nous causent nous sont seulement une occasion de communier : ce qui mêlait quelque plaisir à ma peine, c’est que je la savais une petite partie de l’universel amour. » Sodome et Gomorrhe

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE (Extraits de « Proust et le miroir des eaux » - Editions de Paris)

 

 

Pour prendre connaissance des chapitres précédents, cliquer sur leurs titres :


 

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

Marcel Proust et les eaux crépusculaires

 

Proust et les eaux troubles

 

Proust et les eaux familiales

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust et les eaux marines

 

Marcel Proust et l'Eau-mère

 

 

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Agostinelli et Albaret, les deux chauffeurs habituels de Marcel.

Agostinelli et Albaret, les deux chauffeurs habituels de Marcel.

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29 juillet 2015 3 29 /07 /juillet /2015 09:12
On l'appelle TERRE

Terre,
Il était écrit dans le livre sacré
A la page où se lèvent les aurores
Que tu serais pour le promeneur attardé
Un havre de repos et de paix, un lieu privilégié
Un  jardin où les fleurs, par grappes, s’épandent
Où agenouillés dans l’intensité de nos prières
Nous accordons nos cœurs à nos pensées.
Laissez-nous marcher dans la sueur de nos souliers,
Dix millénaires n’ont pas rendu l’homme plus sage.

 

Terre,
Tu es la mesure  immesurable,
Le sablier géant aux pieds de la plus haute investiture,
Tu es et n’es plus tant de fois désavouée
Que poids qui roule
Dans le voile bleu des nuits sans lune.

 

Terre,
Trop de fois tu as gémi sous la contrainte
L’homme a trop de fois jeté sur toi sa semence
Trop de fois creusé le sillon
Où l’âge aspire le temps
En un souffle éperdu.

 

Terre
Que ravinent fleuves et affluents
Cluses profondes et rides altières à ton front
Tu fermentes les germes de tes phantasmes
Et tes marnes te font l’haleine mauvaise.
Tu as l’âge de tes fièvres et de tes cancers.

 

Homme, ô homme
sauve-toi de ton humanité.
Ce vêtement étroit te rend le coeur amer.
La terre te fut donnée
Comme un poste avancé aux confins des déserts,
Au centre le plus au centre du cosmos ramassé
Sur cette seule pierre.
Ton esprit sur les flots se devait de souffler
Et les villes naissaient comme autant de sanctuaires.
Des prières savantes aux lèvres pharisiennes
Se brodaient d'adjectifs et de superlatifs.
Les pauvres se taisaient.


 

Midi sonne à l’horloge
La terre et l’océan
Suspendent un instant
Leur duel millénaire.
Les prophètes sont morts
Les dieux sont profanés
Le monde a trop de fois
Sombré dans le péché
O destin, ô douleur,
Vous voilà écoutant la parole sacrée !
Le champ reçoit la sueur et l’homme son salaire
La moisson est ailleurs.
La terre ne fut jamais
Pour ton humanité
Homme investi d’une haute destinée
Qu’une escale précaire entre deux infinis.

 

Peuple, il n'est plus de larmes
Pour pouvoir te pleurer
Il n'est plus de révolte
Pour vouloir te venger.
Les semailles formeront
De grandes gerbes d'or
Les épis moissonnés feront vide le champ
Et le grand chant du monde
Ne sera pas chanté...
Car le monde fait silence.
Poète, lève-toi
Il est temps de parler
Rends ta voix plus tonnante
Que l'airain, plus sonnante
Dis-leur la vérité.

 

La mesure du temps
Une fois mesurée
Arrête le pendulier.
La roue tourne au moulin
Regarde-la tourner
La roue qui moud le grain.

 

 

Armelle Barguillet Hauteloire - Extraits de « Incandescence » Ed. Saint-Germain-Des-Prés (1983)

 

 

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24 juillet 2015 5 24 /07 /juillet /2015 08:43
Photos exclusives de Erwann BARGUILLET prises en Tanzanie
Photos exclusives de Erwann BARGUILLET prises en Tanzanie

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C'était l'heure où les bêtes venaient boire à l'étang de Yangali, débouchant des sentiers dispersés parmi les épineux. Le ciel, sous l'effet d'une éruption, laissait fondre sur le paysage une coulée fluorescente, allumant des incendies dans les ramures et découpant, en un dessin ombré, la silhouette des reliefs. Une colonie d'éléphants avait choisi ce moment pour s'avancer en fil indienne, d'un pas lent, une femelle âgée ouvrant la marche en agitant sa trompe et en battant des oreilles, et les jeunes jamais très loin de leurs mères. Parfois, ils sont une quarantaine à entrer dans l'eau, à s'asperger dans un brouhaha incroyable qui n'effraie nullement les oiseaux. De quoi se nourrissent-ils ? De pas moins de deux à trois quintaux d'herbes, de feuillages, d'écorces et de racines. En permanence, ils défrichent la savane qui n'a nul besoin de jardinier pour la paysager.

 

Arrêt sur Images- Au coeur du monde sauvage
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Puis, arrivent en désordre les buffles, les zèbres, les gnous, les rhinocéros avec leur double corne et leurs quatre tonnes de chair et d'os et les nonchalantes girafes qui se plaisent à traîner autour des points d'eau et à grignoter, avec une indifférence incommensurable, épines et feuilles d'acacias de leur langue qui sort de leur bouche comme un long serpent bleu. Les lions viennent plus tard, après leur nuit de chasse et la grasse matinée qu'ils s'accordent, suivie d'une tout aussi longue sieste aux heures les plus chaudes. Ils préfèrent les crépuscules quand, au bord des étangs, sont terminés les embouteillages. A ce moment, il n'y a plus de mobile dans la savane, prête à s'enténébrer, que les singes, les hyènes et les chacals, tandis que se perçoivent, dans l'obscurité, des frémissements, des grondements, des craquements qui composent une rumeur continue et inquiétante.

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Aucune mère ne l'est davantage que la lionne, aucune plus subtile dans sa manière de transmettre l'art de la chasse, la précision dans l'attaque, la bravoure dans le combat, la majesté dans l'attitude, l'autorité dans le comportement. Aucune plus courageuse pour protéger sa portée, plus vaillante face à l'adversité, mieux disposée à lutter jusqu'à la mort si l'un des siens est menacé. Montherlant a écrit à ce propose : "La lionne si le lion est tué attaque, tandis que le lion si la lionne est tuée s'enfuit." Tout est dit de ce qui sépare le mâle de la femelle.

Plus beau qu'elle avec sa crinière abondante, ses muscles puissants, ses dents et ses griffes redoutables, son rugissement que l'on entend jusqu'à sept kilomètres à la ronde, il ne se révèle pas moins paresseux, comptant sur les femelles du groupe pour assurer l'affût, l'approche, la poursuite, parfois la mise à mort, n'entrant le plus souvent en action que pour se prélever, avec une autorité impérieuse, sa part du lion. C'est un jouisseur imbu de ses privilèges et quelque peu flambeur. Gros dormeur et grand bâilleur devant l'Eternel, on le considère comme l'icône de la force et du courage, l'effigie de la puissance, alors qu'il serait plus juste de le prendre pour exemple de l'oisiveté...

Elle, effacée, plus petite, est cependant plus résistante, plus généreuse et active, chasseresse remarquable qui revient auprès des siens pour partager les agapes, prête à bondir, à foncer sur l'obstacle si nécessaire, jamais en repos, consciente jusqu'à l'anxiété de ses responsabilités. Merveilleux spectacle que ces joutes pleines de grâce auxquelles les mères se livrent avec leurs lionceaux, étonnantes scènes studieuses où la lionne apprend à sa portée à choisir sa proie, à la guetter, à affiner sa technique d'approche. Elle n'hésitera pas, d'un mouvement vif, à saisir le cou de son petit avec sa gueule, afin qu'il recommence, avec davantage de précision, le geste qui fera de lui un chasseur accompli. Les femelles ne se démobilisent  jamais et leur méthode d'enseignement paraît exemplaire. Les lionceaux rechignent mais finissent par obéir à ces mères exigeantes, jamais lasses de les éduquer.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   ( extraits de mon récit :  "Les signes pourpres" )

 

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22 juillet 2015 3 22 /07 /juillet /2015 09:21
LES COULEURS DE L'ENFANCE OU LE BEL ETE

 

Naguère, j’aimais à te voir venir parmi les haies de lauriers et de symphorines. Tu ressemblais à un pèlerin.

Les senteurs printanières se ramassaient sous les branches, on s’enivrait d’un chant de tourterelle, d’un baiser.

La vie avait les mêmes couleurs que l’enfance. Lentement elle nous envahissait. Nous passions des heures à deviner ce que le monde oubliait de nous montrer, des heures à surprendre l’irréalité.

Le soir s’allongeait contre la hanche d’une colline. Des murmures nous laissaient croire qu’autour de nous dansaient quelques anges candides. Paix à ceux qui entendent. Nos paroles se mêlaient au soliloque des blés.

 

Si les souvenirs m’assaillent,
Je ne m’en détourne pas. Je les prends
Afin que dans mon cœur ils flambent,
Ils y fassent un bel été.
Ton visage ne cesse pas de se recomposer.
L’onde y inscrit un sourire, y ébauche un pli.
Ainsi es-tu, présent ô combien ! Pacifié.
Si différent d’autrefois.
Je me rappelle que tu marchais
Avec cette retenue que, parfois,
Ont les femmes, les gens qui,
A leurs sépulcres, conduisent leurs défunts.
Mais, dans cet aujourd’hui,
Plein de sel et d’embrun, quelle douceur ombre
Ton visage, quel amour libère enfin ses secrets ?

 

 

Il faut que tu le saches : je marche dans ce pays depuis toujours. J’en fais le tour maintes fois. La nature y sort de sa dormance végétale comme d’une extase prolongée. De ses pores, on sent la vie sourdre, des frissons de sève passer sous l’écorce des bouleaux poudrés d’un blanc lunaire ou sous la livrée rousse des cyprès chauves.

C’est là que poussent les caroubiers, les marronniers rouges, que la mésange nonnette, le sansonnet et le rossignol des murailles, les sittelles et les troglodytes abritent leurs amours.

C’est là que les champs s’émaillent de coquelicots et de chrysanthèmes des près, que les talus se fleurissent de stellaires et de centaurées.

Dans l’étang roselier, les lueurs s’épanouissent comme des jaunets d’eau.

 

 

Alors qu’à la fourche d’un arbre mort
Un oiseau aiguise son cri,
Que dans un ciel marbré de gris
Une lueur ancienne se profile.
Demain, peut-être,
Des paroles donneront sens
A ce qui s’achève…

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE  ( Extraits de « Profil de la NUIT » 

 

 

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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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