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10 septembre 2016 6 10 /09 /septembre /2016 08:51
Journal d'une Verviétoise des Boulevards d'Edmée de Xhavée
Journal d'une Verviétoise des Boulevards d'Edmée de Xhavée

Les éditions Irezumi  ont eu l’intelligente initiative de créer une collection qui a pour ambition d’aborder, sous diverses formes, « Les expériences de vie ». L’ouvrage d’Edmée de Xhavée « Journal d’une Verviétoise des Boulevards », le troisième publié par cette maison a pour objet de nous conter, d’une plume alerte et précise, le vécu d’une grand-mère paternelle, la charmante Suzanne Houben, plus souvent appelée le petit Zon, née en 1893 et décédée en 1943 à l’âge de 50 ans. Une vie qui se déroule en grande partie dans le lieu familial de Verviers, en Belgique, en ces années agitées par deux terribles guerres. Ce travail lui a été inspiré par le journal que son aïeule s’était appliquée à rédiger de 1908 à 1943, journal où elle retrace avec simplicité une existence quotidienne tressée étroitement avec les grands événements de l’Histoire.

 

 

Cette évocation est un pur enchantement. Toute une époque surgit de ce canevas serré où la douce et primesautière jeune fille se fiance, se marie, s’installe momentanément en Uruguay avec son époux, devient mère d’un unique fils, le père d’Edmée, puis revient au pays natal pour y vivre la seconde guerre où son mari reprend du service comme officier et sera fait prisonnier par les Allemands, avant de la rejoindre très vite dans l’éternité. (1943 –1944)

 

 

Jeune fille attachante, femme verticale, Suzanne était de celles qui font face, savent composer avec la réalité et les épreuves, coudre à petits points une vie sage et probe, favoriser les amitiés fidèles, élever avec tendresse et fermeté son enfant, entretenir en usant de mille intentions les liens familiaux et apprécier tout ce qui relève de la culture, une culture favorisée par de nombreux voyages. En somme une vie lumineuse au cœur d’une bourgeoisie aimablement installée, sans faux pas, conduite avec grâce et droiture, texte que l’on partage avec d’autant plus de plaisir que l’on y contemple avec émotion un passé qui a la matité de ces photos anciennes à peine jaunies par le temps. Immersion dans ces existences qui nous ont devancés et ont contribué à nous faire ce que nous sommes, passé qui fortifie notre présent et coopère à sa pérennité en fixant, dans une actualité permanente, les grandes heures de jadis. A coup sûr, un beau livre.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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5 septembre 2016 1 05 /09 /septembre /2016 07:47
Il est minuit Monsieur K de Patrice Franceschi

Un huis clos à couper le souffle, une intrigue apocalyptique, un débat philosophique sur le mensonge et la vérité, une réflexion étonnante sur l’humanité, sa nature et son fonctionnement, un polar qui est beaucoup plus que ça.

 

 

 

Il est minuit Monsieur K

      Patrice Franceschi (1954 - ….)

 

 

Quand Monsieur O pousse la porte du bar de la Dernière Chance, on s’attend à voir entrer Humphrey Bogart tant le lieu évoque celui qui a servi de décor au film  « Casablanca », mais il ne s’agit que d’un bar perdu à l’autre bout du monde, à Fort-Dauphin au sud de Madagascar. Monsieur O vient dans ce bar avec la ferme intention de récupérer un dossier ultra-sensible, le plus sensible que la Centrale n’a jamais eu en sa possession, le dossier alpha qui contient des informations suffisantes pour mettre en danger l’avenir de l’humanité. Ce dossier a été dérobé par un agent de la Centrale, Monsieur K, qui est entré en cavale, Monsieur O le poursuit depuis vingt ans et peut enfin espérer récupérer le fameux dossier.

 

Un huis clos digne de celui qui rassemble Lino Ventura et Michel Serrault dans « Garde à vue », s’installe alors entre les deux hommes qui s’affrontent durant la nuit avec, pour enjeu, la récupération du dossier pour Monsieur O, sa peau pour Monsieur K. Les deux agents précisent les règles du duel, le vainqueur devra triompher par la qualité dialectique de ses arguments. Le voleur est acculé, son bar est cerné par des collègues de Monsieur O, il ne peut pas s’évader, son adversaire ne peut pas l’éliminer sans avoir récupéré le dossier, il serait trop dangereux de laisser un dossier aussi explosif dans la nature.

 

Monsieur O propose alors au dissident tout ce que le monde peut offrir : une fortune colossale, l’amour, le bonheur, le pouvoir le plus élevé … mais Monsieur K refuse de céder le dossier dont il ne veut absolument pas se séparer, jugeant que cela serait trop dangereux pour l’humanité. Les deux protagonistes engagent une joute oratoire au sujet du mensonge et de la vérité, l’un accusant l’autre d’être un fieffé menteur, l’autre lui rétorquant qu’il n’est qu’un naïf manipulé par le pouvoir supérieur. Monsieur K essaie de convaincre Monsieur O, il lui explique que si la vérité était brutalement révélée, le monde serait en danger. « C’est la vérité qui vous intéresse ? Mais que voulez-vous que je fasse de cette chose insaisissable, moi ? Le mensonge, au moins, est toujours maîtrisable. Il est précis, circonstancié, fabriqué, décorticable, mesurable ; chacun peut en faire ce qu’il veut… » Il souhaite lui faire admettre que le monde n’est que mensonges, apparences, habillage, que des masques cachent toujours la vérité. « La vérité et le mensonge, c’est une affaire autrement plus compliquée que celle du bien et du mal… »

 

 

Et quand Monsieur O, dans un final inattendu découvre le contenu du dossier, il comprend que l’humanité se bat depuis l’origine contre les mêmes démons qu’elle ne vaincra jamais. « Tout coule, tout naît pour mourir, tout disparaît… » Ce livre est un magnifique huis clos, un véritable essai sur la vérité et le mensonge mais aussi une profonde réflexion sur la nature intime de l’humanité, sur la  cupidité, l’envie, la trahison…  « Préférez les hommes qui se battent pour de l’argent, vous n’aurez jamais de mauvaises surprises. L’âpreté au gain et la cupidité sont d’une stabilité pour ainsi dire stupéfiante. Les idées, en revanche … comme instabilité… »

 

 

La révélation généralisée de la vérité ouvrirait la porte sur une autre forme de vie sur terre, mais l’humanité a choisi sa forme de vie et ne pourra jamais en changer. « … avez-vous songé à toutes ces possibilités de la vie dont nous ne faisons rien ? » Une question qui reste sans réponse, le néant semblant la seule destinée des hommes. « Etre nulle part est le lot de tout le monde. Seul le mensonge est partout. On pourrait bien appeler ça le néant… »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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31 août 2016 3 31 /08 /août /2016 07:58

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Née Elisabeth de Caraman-Chimay le 11 juillet 1860, mariée au richissime comte Henry Greffulhe, cette femme de grande beauté sera une inspiratrice dans toute l’expression du terme par sa grâce, son élégance, sa position sociale et son intelligence à savoir s’entourer des gens éminents de son époque. Elle méritait, de par son influence incontestable sur son temps, qu’un ouvrage  lui soit consacré et c’est chose faite grâce à la plume de Laure Hillerin qui publie chez Flammarion  « La comtesse Greffulhe », nous ouvrant les portes de la vie  intime, mondaine et culturelle de celle qui fut surnommée « l’archange aux yeux magnifiques ». Biographie qui a le mérite de faire défiler devant nos yeux, non seulement  le bottin mondain de la Belle Epoque, mais les personnalités les plus remarquables que cette reine du Faubourg Saint-Germain se plaisait à réunir rue d’Astorg. Parmi les invités, on croisait aussi bien Nicolas II et Edouard VII, Reynaldo Hahn ou l’abbé Mugnier que des savants et des hommes politiques comme Clémenceau, si bien qu’un diplomate avait affirmé qu’elle était « une reine conciliatrice entre l’ancienne noblesse et la IIIe République ». Elle soutiendra plus tard Léon Blum au point que le murmure courut qu’elle était à l’origine de la naissance de l’Entente cordiale.

 

 

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Malheureuse en ménage, son mari étant un grand amateur de courtisanes, Elisabeth Greffulhe saura se consoler en pratiquant les arts comme la peinture et la musique (le piano), non seulement en amateur mais avec un vrai souci de la perfection comme elle l’aura  envers tout ce qu’elle entreprenait. En octobre 1899, elle organise la première représentation parisienne de « Tristan et Isolde » de Richard Wagner, se lie d’amitié avec Liszt et Fauré et fonde la « Société des grandes auditions musicales », favorisant également la venue des Ballets Russes à Paris avec l’aide de la princesse Edmond de Polignac. Par ailleurs, grâce à son cousin Robert de Montesquiou, qui inspirera à Marcel Proust le personnage de Charlus, elle fréquente assidûment des écrivains et poètes, ainsi les Goncourt, Mallarmé, Heredia, Anatole France et fera même de l’abbé Mugnier son intime. Quant à son mari Henry Greffulhe, il apparaîtra sous les traits assez grossiers du duc de Guermantes dans La Recherche, un Jupiter tonnant que Cocteau considère comme monstrueux avec son épouse, épouse qui ne se gênait pas de dire : "Quelques amis que l'on voit de temps en temps tiennent plus de place que celui qui ronfle près de vous."

 

Amie de Marie Curie, Elisabeth Greffulhe s’intéresse à ses travaux et la soutient moralement et financièrement lors de la création, après la mort de son mari, de l’Institut du Radium qui deviendra plus tard l’Institut Pierre et Marie Curie. Elle fera aussi la connaissance d’Edouard Branly et  ne cessera de l'interroger sur les expériences en cours tant elle était consciente que la Science s’apprêtait à changer le monde. Nullement satisfaite de sa seule position sociale, de sa simple beauté et de sa considérable fortune, cette femme fut une fund raiser avant l’heure, souligne Laure Hillerin, levant des fonds pour organiser des spectacles, encourageant la recherche fondamentale, aidant et épaulant les artistes dont elle interprétait les œuvres musicales, accrochait les tableaux  dans ses salons et dévorait les livres. Ainsi a-t-elle mis à l’honneur Wagner, patronné Fauré, promu les travaux d’Edouard Branly, sans oublier que cette dreyfusarde philanthrope a rédigé de sa plume, vers les années 1904, un manuscrit intitulé «  Mon étude sur les droits à donner aux femmes ».

 

 

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Cette ouverture d’esprit, elle la devait à ses parents, à son père le prince de Caraman-Chimay, malheureux en argent mais issu d’une grande lignée de mécènes et de mélomanes et à sa mère, Marie de Montesquiou, musicienne et lettrée, qui saura éviter à sa fille le carcan rigide de l’éducation classique, d’une affligeante pauvreté intellectuelle qui était celle que l’on réservait alors aux jeune filles de bonne famille.

 

Sa correspondance, qui mériterait d’être publiée, nous révèle son esprit curieux, sa nature égocentrique certes mais pleine de charme, d’originalité et d’intuition. Elisabeth ne s’est pas contentée d’inspirer le plus grand écrivain du XXe siècle qui fera d’elle l’inoubliable comtesse de Guermantes, mais beaucoup d’autres auteurs ou peintres et fut probablement la femme la plus admirée et recherchée de la Belle Epoque. «  Tous ceux qui regardent la comtesse restent comme fascinés par ces yeux infinis, remplis de rayons et d’ombres, et d’un crépuscule qui chante, devant sa beauté parfaite, devant sa grâce absolue de divinité » - écrira un Marcel Proust pâmé devant cette inaccessible déité. Ils correspondront jusqu’en 1920, la comtesse se rapprochant de lui au fur et à mesure que, son miel engrangé, Proust s’éloignait d’elle, requis par le souci de l’immortaliser dans son œuvre et de lui ouvrir les portes d’une renommée intemporelle. Les cahiers de brouillon de l’écrivain démontrent que ses rêveries sur les familles Montesquiou et Caraman-Chimay, dont les origines remontent à l’époque médiévale, ont inspiré la découverte du nom magique de « Guermantes » d’où naîtra La Recherche. Si bien que l’ombre des Guermantes a finalement relégué dans l’obscurité cette femme qui avait géré son image comme une œuvre d’art, raison pour laquelle Laure Hillerin n’a pas impunément donné pour titre à son livre : La comtesse Greffulhe – L’ombre des Guermantes.

Elisabeth mourra à l’âge de 92 ans le 21 août 1952.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1899-comtesse-greffulhe-2.png

 

 

 

La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin
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29 août 2016 1 29 /08 /août /2016 07:16
Fausse route de Pierre Mérindol

De temps à autre, j’aime bien extraire des oubliettes de la littérature des auteurs dont on a totalement perdu la trace, on ne sait même plus s’ils sont encore en vie. Pierre Mérindol est, lui, décédé en 2013 et la réédition de son roman « routier » est l’occasion de rendre hommage à sa mémoire.

 

 

 

                                                        Fausse route

Pierre Mérindol (1926 – 2013)

 

 

« L’histoire de cette histoire commence au comptoir… », comment bouder un livre qui commence au comptoir, même s’il ne s’agit que de la préface, une préface goûteuse comme une assiette de charcuterie dégustée à l’heure du casse-croûte sur le zinc d’un bar, avec un pichet de brouilly ou de côte du Rhône. Un morceau d’anthologie qu’il ne faut surtout pas éluder. Cette histoire sent le cambouis, le gasoil, la goldo froide ou fumante selon les moments, le chou, le poireau ou un autre légume encore selon le chargement transbahuté à l’arrière et, les jours de bonne fortune, les relents des étreintes passagères. C’est un road movie des années cinquante, une histoire de routier qui s’ennuie à longueur de journée dans un camion poussif qui se traîne entre Marseille et Paris pour garnir le ventre affamé de la capitale.

 

 

Avec son pote Edouard, le narrateur, fait la route sillonnant la France selon l’axe nord-sud, où l’inverse, en faisant halte dans des auberges ou des hôtels dont les tenanciers sont, à la longue, devenus des amis. La nourriture, que  l’on sert, est riche et goûteuse, les vins ne sont pas frelatés, le gîte est bon et la patronne pas toujours farouche. La route est leur résidence, l’hôtel et l’auberge un lieu de passage indispensable  pour satisfaire les besoins élémentaires. Une vie simple, sans histoire, réglée par l’obligation de livrer à une heure bien précise la marchandise que l’on transporte, une vie qui laisse le temps de flâner le soir, le dimanche et les jours sans frets.

 

 

Et pourtant, un jour, Edouard arrête le camion pour prendre à bord une jeune femme seule sur le bord de la route. Il n’attend d’elle qu’une étreinte passagère mais la fille s’installe bientôt à bord pour faire la route avec les deux amis, s’incrustant de plus en plus dans l’existence d’Edouard au point que ce dernier finit par acheter un bar à la Moufte afin d’installer sa belle à demeure. Ainsi va la vie jusqu’à ce qu’un ancien pote d’Edouard débarque à Paris pour lui demander d’accueillir son fils venu suivre ses études à Paris. Le jeune homme donne un coup de main à la tenancière du bar pendant que le routier sillonne la France mais celui-ci n’est pas tranquille, il a flairé l’embrouille, le drame se noue…

 

 

Le préfacier, Philibert Humm, prévient : « Le roman justement, puisque c’est de lui qu’on cause, n’est pas un chef-d’œuvre inconnu. Autant vous le dire tout de suite. Et c’est précisément ce qui nous plaît ». Non, ce roman n’est peut-être pas le livre inoubliable qu’on imposera aux potaches de France et de Navarre, c’est une histoire simple, une banale tragédie domestique dont regorgent les journaux,  évoquant les gens simples qui se démenaient pour construire une vie décente après avoir traversé une guerre horrible. C’est aussi un portrait de la France de l’après-guerre avec ses bistrots, ses stations-service, ses hôtels de préfecture, ses routes sinueuses et ses lourds camions que nous guettions, sur le bord des routes, avec une grande curiosité. C’est la France de la reconstruction, l’aube des trente glorieuses, une bouffée de nostalgie qui évoque l’enfance de ceux de ma génération. C’est aussi la preuve qu’il ne faut pas laisser les auteurs, comme Mérindol, enterré à jamais dans le cimetière des écrivains oubliés. Rappelons-nous que cet auteur, avant de faire une longue carrière journalistique au Progrès de Lyon, a traîné sa misère du côté de Montparnasse avec Robert Giraud et Robert Doisneau avant que ce dernier devienne célèbre et laisse ses camarades de bohème orphelins.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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22 août 2016 1 22 /08 /août /2016 07:37
Le bateau-usine de Kobayashi Takiji

Arrêté puis torturé à mort après la publication de ce livre, Takiji est un excellent représentant de la littérature sociale. Ce roman servit longtemps de manuel d’enseignement à l’intention des nouvelles recrues du parti communiste dans de nombreux pays.  Malgré cette connotation politique très marquée ce roman a une réelle qualité littéraire qui provoqua sa renaissance au début du XXIe siècle.

 

 

 

Le bateau-usine

Kobayashi Takiji (1903 – 1933)

 

 

 

« C’est parti ! En route pour l’enfer ! » Dès la première phrase de ce roman, Takiji annonce la couleur, on sait immédiatement où va nous emmener le Hakkô-maru, navire-usine qui quitte le port de Hakodate, un port de l’île de Hokkaido, à la pêche aux crabes dans la Mer d’Okhotsk  en défiant les  Russes encore ennemis privilégiés du Japon après la guerre russo-japonaise. La vie à bord de ces bateaux est encore pire que dans les mines décrites par Zola. Ces bateaux ne sont pas considérés comme des navires et échappent donc aux lois régissant la vie à bord et tout autant à celles réglementant le travail dans les usines, c’est un véritable espace de non-droit où même le capitaine n’est pas maître à bord, il doit subir le pouvoir de l’intendant représentant de l’armateur et véritable patron à bord après l’empereur.  Le Hakkô-maru affronte des tempêtes et des grains que Takiji décrit aussi brillamment que Joseph Conrad quand il dépeint un Typhon en Mer de Chine ou que Francisco Coloane quand il nous entraîne Dans le sillage de la baleine dans les mer du sud. Les bateaux-usines japonais sont des rafiots déglingués, vieux navires hôpitaux ou transports de troupes mis au rebut après la guerre russo-japonaise et transformés, au moindre coût, en navires-usines pour le plus grand profit des capitalistes qui arment ces navires pour la  très lucrative pêche aux crabes sans aucune considération pour la vie des  nombreuses personnes employées à bord pour la conduite du navire, la pêche et la fabrication des conserves.

 

 

Ce livre écrit par Takiji en 1929, fut immédiatement interdit et son auteur recherché par la police dans le cadre de la lutte contre les mouvements de gauche fleurissant à cette époque au Japon. Takiji fut donc contraint de se réfugier dans la clandestinité pendant deux ans, il fut finalement arrêté par la police et mourut sous la torture en 1933. La publication, en 2008, dans la presse, d’un échange entre deux éminentes figures de la gauche japonaise, évoquant ce livre dans leur propos, provoqua un véritable raz de marée littéraire. Ce texte devint alors un classique de la littérature prolétarienne japonaise et  fut édité dans de nombreuses langues. Il reste aujourd’hui un ouvrage de référence pour étudier la lutte prolétarienne contre le capitalisme galopant.

 

 

Ce livre a une réelle dimension littéraire, il n’est pas abusif de comparer certains passages, certaines scènes concernant la vie en mer, notamment quand celle-ci est mauvaise, à des textes de Conrad ou de Coloane, mais il faut bien admettre que Takiji a écrit ce roman pour démontrer l’emprise du patronat capitaliste sur le sous-prolétariat constituant la main d’œuvre à bord de ces navires et la possibilité pour celui-ci de renverser les rôles en se soulevant, à l’unisson, contre les profiteurs qui l’exploitent. L’auteur a situé ce manifeste, ce manuel de révolte, sur un navire pour disposer d’un monde clos où les deux forces en présence peuvent  s’affronter sans intervention extérieure, même si un destroyer se mêle un peu de l’affaire. Ce livre servit donc très souvent de manuel de propagande pour le parti communiste auquel appartenait Takiji sans que cela retire quoi que ce soit à sa qualité littéraire.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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16 août 2016 2 16 /08 /août /2016 08:06
Animots de Jean Jacques Marimbert

Il y a longtemps que je ne vous ai pas proposé un peu de poésie et pourtant nous en avons bien besoin dans notre monde actuel violenté de toutes parts. J’ai choisi ce recueil de Jean Jacques Marimbert plein de douceur et de tendresse dispensées par ces animaux tout petits que nous ignorons trop régulièrement.

 

 

Animots

Jean Jacques Marimbert (1950 - ….)

 

 

Jean de la Fontaine les a mis en fables, Louis Pergaud les a utiliser pour écrire des nouvelles (De Goupil à Margot) qui lui valurent le Prix Goncourt, Birago Diop les a fait vivre dans ses Contes et lavanes… les animaux, du meilleur ami au pire ennemi de l’homme, ont souvent été un sujet d’inspiration pour les écrivains. Aujourd’hui, je referme un recueil de poésie de Jean-Jacques Marimbert qui héberge dans le creux de ses vers autant d’animaux que de poèmes figurant dans cet opus : cinquante animaux, présentés par ordre alphabétique, pour cinquante poèmes. Cinquante animaux déguisés en « animots » pour se nicher entre les pieds des vers :

 

Mots animés sans cesse

traquent sans jamais

l’atteindre la vie.

 

Cinquante poèmes comme cinquante histoires, cinquante petits drames affectant la vie des cinquante animaux mis en scène par l’auteur. Des histoires courtes qu’il faut lire, de préférence à haute voix, comme de la prose en vers pour goûter la musique et le rythme de ces poèmes. Des textes chauds, une musique douce, pour écrire un monde irénique, serein, paisible comme on l’imagine à l’origine.

 

Petit sar écrasé

de soleil colle à

la roche rouge

frangées d’éclats

moirés clapotis

huileux coques à

chevelures d’algues

anémones lascives

virgules argentées

d’alevins doucement

chahutés par l’eau.

 

Mais, l’auteur le sait et essaie de nous le faire comprendre, la vie paisible et douillette ne peut pas durer longtemps, le grain de sable survient inéluctablement et presque toujours rapidement et brutalement au détour des derniers vers.

 

Une belle salamandre

entre roches mouillées

danse dans le faisceau

tremblant de la torche

                                                         qu’un bras d’enfant

brandit cri de victoire

sur le ciel de charbon.

 

La poésie de ces vers ne donnerait pas toute sa mesure si l’auteur n’avait pas confié une partie de son espace à Etienne de Lodého pour y loger de nombreuses illustrations en noir et blanc, épures de l’image comme les poèmes sont épures du texte, ces gravures donnent une force supplémentaire à ces « animots » qui prennent ainsi véritablement corps dans ce recueil. De la belle ouvrage.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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10 août 2016 3 10 /08 /août /2016 08:43
La galerie des carrosses de Versailles

Le château de Versailles s’est enrichi récemment d’une exposition supplémentaire : celle des carrosse qui se tient dans la Grande Ecurie Royale, offrant aux yeux des visiteurs un ensemble somptueux de quelques-unes des merveilles sorties des mains des artisans de la Cour. C’est vers 1665, sous le règne de Louis XIV, qu’apparaissent les premières voitures modernes en France. La collection de Versailles, l’une des plus importantes d’Europe, ne se contente pas de nous dévoiler les voitures de voyage mais également celles de gala, richement décorées qui contribuèrent à la splendeur des grandes cérémonies de l’Histoire : baptême, mariage, sacre, funérailles. Certains de ces carrosses sont de véritables chefs-d'oeuvre. La plupart ont été malheureusement détruits à la Révolution comme tant d'autres oeuvres d'art, mais l’Empire et la Restauration ont eu à coeur de renouer avec les carrosses d'apparat, ceux présentés ici et remis en état par l'industrie des pneumatiques Michelin. En 1872, les carrosses céderont la place aux voitures hippomobiles de la Présidence, certes plus sobres mais moins élégantes.
 

 

Désormais sont réunis à la Grande Ecurie royale de Versailles quelques-uns des carrosses rénovés ou reconstruits pour accompagner les grandes heures de l’empire. Ils ont été utilisés le 2 avril 1810 pour le mariage de Napoléon  avec Marie-Louise d’Autriche. Ce jour-là, 40 berlines de grand luxe et plus de 240 chevaux descendront les Champs-Elysées jusqu’au jardin des Tuileries. Comme les rois avant lui, l’Empereur  manifeste son pouvoir et sa puissance par la grandeur et la beauté du cortège. Il veut surtout faire mieux que les précédents rois puisque, pour ce type d’événement, les Bourbons n’utilisaient que 30 carrosses.

 

 

Dix années plus tard,  il ne fallut  pas moins de douze jours de fête pour célébrer le baptême du duc de Bordeaux, seul et dernier héritier des Bourbons, dont la naissance inespérée le 29 septembre 1820 suivait de cinq mois l’assassinat de son père le duc de Berry au pied des marches de l'Opéra de Paris. Le baptême de celui qui refusera le trône de France au motif qu’il ne pouvait se rallier  au drapeau tricolore et passera à la postérité sous le nom de Comte de Chambord, est célébré en grande pompe : 27 carrosses forment le cortège, précédés et suivis de la garde royale à cheval. Au centre, la berline avec l’enfant, placé sur les genoux de sa gouvernante, aux côtés de sa sœur mademoiselle d’Artois. Le bébé représente l’avenir de la royauté, il est le petit- fils du comte d’Artois qui a succédé à ses frères Louis XVI et Louis XVIII et a accédé au trône sous le nom de Charles X. C’est la raison pour laquelle on a donné à son baptême un tel faste.

 

Le carrosse du sacre et du mariage impérial.
Le carrosse du sacre et du mariage impérial.Le carrosse du sacre et du mariage impérial.

Le carrosse du sacre et du mariage impérial.

C’est toutefois avec le sacre de Charles X que la pompe  atteint des sommets. Après la Révolution et l’Empire, le nouveau monarque veut renouer avec les splendeurs du Roi-Soleil lui-même. La cérémonie se déroule en 1825 dans la cathédrale de Reims et le carrosse, conçu pour l’occasion, est si extraordinaire qu’il fait le voyage à Reims protégé dans une housse de toile avec des roues spéciales et moins ouvragées pour le temps du transfert. L’inhabituelle richesse des ornements de bronze en faisait un véhicule très lourd (près de 4 tonnes). Il resservira une ultime fois en 1856 lors du baptême du fils de Napoléon III. Les signes royaux sont alors remplacés par les emblèmes impériaux.

 

 

L’exposition nous permet de voir également des chaises à porteurs, de magnifiques traîneaux aux formes fabuleuses, uniques témoins de l’Ancien Régime avec la petite berline de Louis-Joseph, le premier enfant de Louis XVI et de Marie-Antoinette mort en 1789, où l’enfant malade prenait place afin de se promener un peu dans le parc de Versailles. Ainsi que la berline du futur Louis XVII, le second fils de Louis XVI et de Marie-Antoinette  que tirait deux animaux, sans doute des poneys, et que le petit garçon, qui mourra au Temple dans des conditions affreuses, se plaisait à conduire. C’est  bien entendu en hiver que les traîneaux étaient utilisés, lorsque la neige faisait son apparition au cours d’hivers rigoureux. Et ils furent nombreux. Ainsi le roi et ses courtisans faisaient-ils des courses dans le parc de Versailles. Louis XV conduisait le sien à vive allure, si bien que les duchesses avaient peur de monter à ses côtés. Plus tard la reine Marie-Antoinette organisera de grandes promenades agrémentées de collations. D’ailleurs, Versailles était la seule cour d’Europe où les femmes pouvaient conduire elles-mêmes leurs traîneaux.

 

 

La fabrication d’un carrosse impliquait la participation d'un grand nombre d'artisans. Le carrossier était en charge de la réalisation complète de la voiture, mais il travaillait en association  avec un dessinateur en voitures, un menuisier, un charron, un sculpteur, un peintre, un doreur, un serrurier, un miroitier, un lanternier  et un bourrelier. Au total, 25 corps de métiers se succèdaient. Leur savoir-faire était tel que du XVIIe au XIXe siècle, la qualité et l’élégance de la carrosserie française seront célèbres dans toute l’Europe.

 

Détail des roues, chaise à porteurs et carrosse funéraire. Il a servi une ultime fois pour les obsèques du président Félix Faure.
Détail des roues, chaise à porteurs et carrosse funéraire. Il a servi une ultime fois pour les obsèques du président Félix Faure.
Détail des roues, chaise à porteurs et carrosse funéraire. Il a servi une ultime fois pour les obsèques du président Félix Faure.

Détail des roues, chaise à porteurs et carrosse funéraire. Il a servi une ultime fois pour les obsèques du président Félix Faure.

Quant au nombre des chevaux attelés, il est également un signe de pouvoir et de prestige. Le roi attèle toujours 8 chevaux, la reine n’en utilise que 6… Mais seuls les deux premiers, les plus proches de la voiture, tirent la charge. Les autres ne sont là que pour la magnificence. D’un règne à l’autre, le nombre de chevaux dans les écuries royales ne cessera de croître : de 382 en 1684, on passe à 700 en 1715 et à plus de 2 000 en 1787. Les Ecuries Royales abritent aussi l’Ecole des Pages, où de jeunes nobles, désignés par le roi, s’exercent avant de devenir officiers de cavalerie, le corps le plus prestigieux de l’armée. Pour y entrer, il faut avoir 15 ans, mesurer moins de cinq pieds deux pouces (1m68), être bien fait de sa personne et fournir la preuve de sa noblesse qui est vérifiée par le généalogiste de la Cour. Aujourd’hui les écuries existent toujours. Créée en 2003 par Bartabas, soucieux de transmission artistique, l’Académie équestre de Versailles est un corps de ballet unique au monde. L’enseignement original associe le travail de dressage de Haute Ecole et diverses disciplines telles que l’escrime, la danse, le chant ou le Kyudo (tir à l’arc japonais). Les écuyers acquièrent une véritable sensibilité artistique. Le spectacle de répertoire « La voie de l’écuyer », chorégraphié par Bartabas évolue et s’enrichit chaque année de l’expérience des écuyers. Ouvertes tout l’été, les portes de ce lieu atypique « La Grande Ecurie du roi » offre aux visiteurs l’occasion de découvrir le travail de cette école des pages contemporains et d’assister à un spectacle d’une suprême élégance.

 

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La Grande Ecurie Royale et la calèche du dauphin Louis  XVII.La Grande Ecurie Royale et la calèche du dauphin Louis  XVII.
La Grande Ecurie Royale et la calèche du dauphin Louis  XVII.

La Grande Ecurie Royale et la calèche du dauphin Louis XVII.

Deux modèles de traîneaux.
Deux modèles de traîneaux.

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8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 07:51
La pluie ébahie de Mia Couto

Si vous ne connaissez pas cet auteur précipitez-vous chez votre libraire, j’ai lu deux de ses publications, deux textes magnifiques. Mia Couto réinvente la littérature, sa prose n’est que poésie, son vocabulaire laisse une large place à l’invention et son texte résonne comme une symphonie métissée de jazz, de blues, de lieder et de toutes les musiques qui vous passeront par la tête pendant votre lecture.

 

 

                                                    La pluie ébahie

                                           Mia Couto (1955 - ….)

 

 

Ce magnifique texte de Mia Couto ne correspond à rien de connu et de codifié, c’est évidemment un peu un roman avec une histoire, des personnages et une chute, mais c’est aussi un conte, une fable, une parabole de l’Afrique d’aujourd’hui, c’est également une forme de manifeste contre le peu de respect des colons envers le pays et ses habitants et, pour moi, c’est de la poésie en prose, un travail sur l’écrit, sur les mots, sur le langage. Une merveille de texte rempli de mots inventés, tous plus goûteux les uns que les autres, à déguster sans modération : chantepleurant, pluviotis, s’irrupta, poissonnement du temps, pêchitude, …  Il faut impérativement saluer le travail que la traductrice a dû fournir pour rendre la version française aussi alléchante.

 

 

« A la courbe du fleuve » pour parodier VS Naipaul, dans un petit village indigène du Mozambique, il ne pleut plus depuis longtemps, l’eau ne tombe plus, elle reste en suspension entre ciel et terre, les gouttes ne sont pas assez lourdes pour se répandre sur le sol et l’abreuver comme il le faudrait. Malgré l’humidité ambiante, le fleuve a cessé de s'épandre, le grand-père s’assèche lui aussi. « Grand-père était en train de sécher. En lui j’assistai à la vie et à sa destinée : nous naissons eau, nous mourrons terre ». Chacun des membres de la famille réagit à sa façon et cherche une solution pour mettre un terme à cette sécheresse nébuleuse. L’enfant regarde, écoute, participe à sa façon au désarroi des adultes, il écoute le grand-père, figé sur son siège, qui raconte l’histoire familiale, la tradition, les secrets de famille, les forces occultes, le mauvais sort…, la tante qui se répand en prières et autres bondieuseries enseignées par les blancs, le père qui croit encore aux dieux de ses ancêtres, et la mère qui, seule, a compris que cette situation ne doit rien à un quelconque être supérieur, qu’il ne s’agit en fait que de la pollution provoquée par l’usine construite à proximité par  les blancs.

 

 

Avec ce texte court, magnifique, Mia Couto démontre, une fois de plus, qu’on peut évoquer énormément de choses sans profusion de mots, qu’il suffit de bien les choisir et éventuellement d’inventer ceux qui manquent en déformant ceux qui existent. Ainsi, avec la voix et les mots du poète, il dénonce l’agression des marchands contre l’Afrique, les atteintes à la nature, à l’environnement en général, les reliquats de racisme, le sort réservé aux femmes, l’obscurantisme religieux, la misère de l’Afrique, notamment de l’Afrique du sud-est. Cette Afrique que tous veulent quitter, ce n’est pas un hasard s’ils ont appelé leur village « Senaller ».

 

Mia Couto a incontestablement la stature d’un nobélisable, espérons que l’Académie suédoise aura le bon goût de lui en offrir le costume.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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2 août 2016 2 02 /08 /août /2016 07:26
Eugène Boudin - Trouville

Eugène Boudin - Trouville

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Le port idéal pour Boudin, ce fut longtemps Trouville. Ses dimensions moyennes n'excluaient pas la présence d'une infinité de motifs, ceux de la mer, des bateaux et de la plage. Et, comme à Honfleur, il y avait le marché aux poissons et l'étagement de la ville en arrière-plan, sans oublier la présence des laveuses faisant " la buée" au bord de la Touques à marée basse. Et sans compter le ciel qui, mêlé aux reflets de l'eau, doublait ses mirages. Les oeuvres de Boudin, qui nous sont devenues familières, n'allaient pas de soi à l'époque. Les conventions voulaient que la bourgeoisie et l'aristocratie soient représentées dans des portraits solennels et non prises sur le vif dans les attitudes de la vie quotidienne, les jeux des enfants, les femmes assises avec naturel, leurs visages protégés par des ombrelles, devisant en toute simplicité avec leurs voisines. Voici comment les frères Goncourt le relatent dans leur journal :

"C'était la plage de Trouville par un beau jour d'août vers six heures du soir. (...) Là, sous le rose tendre et doux des ombrelles voltigeant sur les visages, les poitrines, les épaules, étaient assises les baigneuses de Trouville. Le pinceau du peintre y avait fait éclater, comme avec des touches de joie, la gaieté de ces couleurs voyantes qu'harmonise la mer, la fantaisie et le caprice des élégances nouvelles de ces dernières années, cette mode prise à toutes les modes, qui semble mettre au bord de l'infini un air de bal masqué dans un coin de Longchamp. (...) Puis, sur des chaises groupées et serrées, de pourpre et de blanc, ces taches franches, brutales, criardes, qui jettent leur vie et leur fête dans l'aveuglante et  métallique clarté de ces paysages sur le bleu dur du ciel, sur le vert glauque et froid de la Manche. Au loin, un vieux cheval ramenait au galop une cabine à flot ; plus loin encore, au-delà de la dernière "nau", avec cette touche nette et piquante de ton que l'horizon de la mer donne aux promeneurs microscopiques qui la côtoyent, se détachait une folle cavalcade d'enfants sur des ânes."

 

Ainsi, Boudin nous offrait-il avec ses comparses d'alors, Monet et quelques autres, un panorama séduisant de l’art de ce XIXe siècle qui voyait le goût des bains de mer et des paysages bucoliques prendre naissance et s’exprimer sur des toiles et aquarelles que la lumière transfigurait. Témoin du développement des stations balnéaires, notamment de Trouville et Deauville, Boudin n'hésitait pas à prendre pour modèle la population mondaine qui se réunissait alors sur les plages. Il espérait séduire ainsi une clientèle fortunée. Son approche, d’abord descriptive, évolue au milieu des années 1860 pour devenir plus atmosphérique. Le ciel, les effets de la lumière sur le sable prennent une importance croissante. Après 1870, Boudin semble saisir la vision fugitive d’un instant. "Le roi des ciels" comme le nommait son aîné Corot travaillait d'abord sur la lumière  normande si particulière dans ses dégradés de gris, variant quotidiennement d'instant en instant. Boudin n'a cessé d'observer les courants, les couleurs et de surprendre les atmosphères, voire les vents. Ne sommes-nous pas  déjà dans le pré-impressionnisme qui s’attarde sur l’atmosphère des lieux, la présence des êtres et des choses saisie dans leur quotidien ? Bien qu’il ait abandonné assez tôt le portrait, Boudin ne délaissera jamais les représentations des figures dont il multiplie les études dessinées et peintes. Même lorsque les silhouettes se fondent dans l’immensité du paysage, elles témoignent de la place prépondérante qu’occupe l’homme dans l’œuvre de l’artiste.

 

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Au salon de 1859, Baudelaire, dont la mère possédait un pavillon près de l’hôpital de Honfleur, écrira :

« J’ai vu récemment chez Mr Boudin plusieurs centaines d’études au pastel, improvisées en face du ciel et de la mer. (…) Plus tard, sans aucun doute, il nous étalera dans des peintures achevées les prodigieuses magies de l’air et de l’eau. Ces études, si rapidement et si fidèlement croquées d’après ce qu’il y a de plus constant et de plus insaisissable dans sa force et dans sa couleur, d’après des vagues et des nuages, portent toujours écrites en marge la date, l’heure et le vent, ainsi par exemple, 8 octobre, midi, vent de Nord-Ouest. Si vous avez eu quelquefois le loisir de faire connaissance avec ces beautés météorologiques, vous pourriez vérifier par mémoire l’exactitude des observations de Mr Boudin. La légende cachée avec la main, vous devineriez la saison, l’heure et le vent. Je n’exagère rien. J’ai vu. A la fin, tous ces nuages aux formes fantastiques et lumineuses, ces ténèbres chaotiques, ces immensités vertes et roses suspendues et ajoutées les unes aux autres, ces fournaises beautés, ces firmaments de satin noir ou violet, fripé, roulé ou déchiré, ces horizons en deuil ou ruisselants de métal fondu, toutes ces profondeurs, toutes ces splendeurs me montèrent au cerveau comme une boisson capiteuse ou comme l’éloquence de l’opium. Chose assez curieuse, il ne m’arriva pas une seule fois devant ces magies liquides ou aériennes de me plaindre de l’absence de l’homme. »

 

Comment mieux décrire l’œuvre magique de Boudin toute en ciel et en liquidité, en lumière diffuse, en couleurs voilées comme si la fin du jour, les frémissements de l’automne posaient sur les paysages leur ardeur apaisée, leur troublante mélancolie, leur recueillement insistant. Non loin de là se trouvait l’auberge mythique Saint-Siméon  - devenue un 5 étoiles - qui a conservé le cachet d’antan, le charme de ces lieux où, du temps de la mère Toutain aubergiste accueillante, les peintres et les artistes aimaient à se réunir dans un décor mer/campagne qui devait être époustouflant de beauté. On imagine l’estuaire de la Seine d'alors avec ces vieux gréements, ces caravelles, voiles déployées, longeant les rives verdoyantes de la campagne normande. De nos jours, ce ne sont plus les peintres  en goguette qui hantent les lieux, mais les VIP de la politique et du spectacle. Ainsi en emporte le vent …

 

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Boudin, ce vagabond solitaire, a toujours aimé les espaces dégagés. Dans ce domaine, il reste inégalé. D’autres peintres ont travaillé également au bord de la Manche. Jongkind a cherché l’azur ou la lumière froide du matin ; Monet fut le peintre de l’eau, au moment où  l’élément liquide repousse peu à peu le ciel jusqu’à le réduire à un mince filet et le condamne à n’être plus qu’un reflet sur le bassin des nymphéas ; Pissaro préférera toujours la terre ; finalement ces peintres se replieront à l’intérieur des campagnes, dans les chemins creux et les lointains collineux, là où les nuages naviguent et où la lumière conserve une relative stabilité. Boudin ne changera pas, le ciel restera sa grande affaire et, si ce n’est sur le littoral, il quêtera sa présence au bord des fleuves, des rivières, des étangs, et le déclinera autrement en variant ses tonalités. Plus qu'à l'objet représenté, ce seront les reflets qu'il produit qui le captiveront, si bien qu'au bout de son pinceau il tentera de  retenir la fugacité de l'instant, conférant comme un goût d'inachevé à ses dernières toiles.

 

Depuis Trouville, où il posa tant de fois son chevalet, l'oeil de Boudin scrutait les taches de lumière qui papillotaient. Il pouvait donner ainsi libre cours à son plaisir de saisir l’insaisissable, le jeu des nuages, la marée repoussée aux confins des sables : «  De beaux et grands ciels tout tourmentés de nuages, chiffonnés de couleurs, profonds, entraînants. Rien dessous s’il n’y a rien. » - notait-il dans son journal. Les romantiques ayant épuisé le sujet des grands effets, Boudin négligera les éléments déchaînés, les convulsions de la nature, pour nous rendre grâce de la sérénité d’un jour ordinaire. Et les impressionnistes à leur tour emprunteront la voie qu’en précurseur il aura ouverte à leur inspiration.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Eugène Boudin, le magicien de la lumière
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1 août 2016 1 01 /08 /août /2016 08:07
Mon amour pour la vie en moi de Gérard Sendrey

Cette lecture, et la chronique que j’en ai tirée, m’ont permis d’entrer en relation avec Gérard Sendrey et de nouer avec lui un bout d’amitié qui ne demande qu’à se renforcer. Gérard est un maître dessinateur, j’ai eu l’occasion d’admirer quelques-uns des très nombreux dessins qu’il a réalisés, la postérité lui donnera certainement raison. C’est aussi un homme de grand esprit et il est presque nécessaire de lire les enseignements de la déjà longue vie qu’il vécue.

 

 

Mon amour pour la vie en moi

Gérard Sendrey (1928 - ….)

 

 

Je connaissais le crayon de Gérard Sendrey pour avoir apprécié les illustrations incluses dans le dernier recueil d’aphorismes de son éditeur, Jean-Louis Massot, « Sans envie de rien », mais j’ignorais qu’il avait aussi une plume et même une belle plume. Dans cet opuscule qui hésite entre témoignage personnel sur la vie qu’il a menée et essai sur la façon d’appréhender la vie pour en tirer profit, on pourrait voir une sorte de livre testament mais de testament fragmentaire car l’auteur aura encore l’occasion de préciser certains points de sa pensée dans des publications à venir. Il ne peut abandonner ses lecteurs alors qu’il vient seulement de comprendre la signification de ce qu’il chantait il y plus de cinquante ans.

« Je suis heureux d’exister et de déguster en des moments d’émotions profondes cet amour de la vie que je chantais, il y a plus de cinquante ans, grâce à Eddie Constantine, en prononçant des paroles dont je n’ai compris qu’à l’orée de ma quatre-vingt-huitième année la signification d’un passage capital de son contenu : «  J’ai fait mon paradis sur la terre, et la paix règne au fond de mon cœur, et vraiment, si c’était à refaire, je serais pour garder le bonheur… »

 

 

Enfant né au mauvais moment, un peu trop tard pour réjouir des parents qui le laissent orphelin trop vite, juste assez tôt pour pâtir des affres de la dernière guerre, enfant turbulent qui éprouve le besoin de se distinguer pour signifier son existence, enfant nourri de bondieuserie par la tante bigote chargée de son éducation, enfant complexé parce que ses parents ne se sont pas préoccupés assez tôt de son bénin problème sexuel, enfant qui entre dans sa vie d’homme avec ce qu’il a découvert pendant et après la guerre, notamment l’antisémitisme et la shoah qui l’ont profondément marqué. Adulte, il comprendra vite qu’il ne faut pas confondre certitude et croyance, la religion restera un élément essentiel de sa vie.  Il dit toujours qu’  « Il y a pour moi trois mots synonymes dans notre langue française pour désigner la même notion relevant de l’inconnu … ces trois mots significatifs de données indéfinissables sont pour moi Dieu, la vie, le mystère »

 

 

Devenu plus âgé, il attribue à sa part féminine, dont il avoue l’importance sans jamais avoir été tenté par des aventures homosexuelles, une meilleure compréhension des nombreuses femmes qui évoluèrent souvent platoniquement dans son entourage, et une meilleure appréhension de la vie qu’il a fini par trouver belle lorsqu’il a admis qu’il était nécessaire de s’aimer soi-même pour pouvoir réellement aimer les autres. Le titre de l’ouvrage devient alors un véritable credo, il faut aimer la vie, la vie qu’on a en soi afin de pouvoir aimer les autres et vivre pleinement son existence.

 

 

Au soir de la sienne, il aborde aussi le thème du libre arbitre, du déterminisme, de l’acquis et de l’inné, il ne croit pas au hasard, « Le hasard n’existe pas et la vie se charge d’organiser les différentes existences à sa façon », pas plus en l’humanité : « Une reconnaissance capitale des insuffisances de l’homme,… qui ne pourra jamais comprendre son propre fonctionnement corporel et intellectuel dans les diverses parties de son corps… ». Comme Pascal Mercier le démontre dans « Train de nuit pour Lisbonne », il croit lui aussi que nous possédons en nous une quantité de vies potentielles dont nous ne menons qu’une infime partie. Cependant, il pense que les lois qui régissent l’univers se chargent d’organiser l’existence de chacun alors que Mercier laisse cette mission au hasard le plus pur. Tous  deux ont la quasi certitude que nous développons les talents vers lesquels nous sommes orientés mais que nous pourrions en développer beaucoup d’autres et mener des existences très diverses.

 

 

Dieu, la religion, la bêtise humaine, le hasard, les forces supérieures inconnues, la perspicacité féminine … voilà les préoccupations qui ont conduit Gérard Sendrey à prendre modestement la plume car, comme nous l’a appris Queneau, on peut bien écrire sans être écrivain et sans vendre des montagnes de livres avec, pour objectif, de nous faire partager son credo en la vie qui coule dans nos veines et qu’il faut aimer  pour pouvoir aimer les autres.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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