Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 09:29
Métamorphose d'un crabe de Sylvie Dazy

Ce livre est en totale phase avec l’actualité qui met souvent en cause les prisons, véritables usines à terroristes. Sylvie Dazy formule un avis sur cette question en regardant les choses de l’intérieur d’une grande prison. Un véritable choc !

 

 

  Métamorphose d’un crabe

Sylvie Dazy

 

 

Ni roman, ni témoignage, ce texte est l’histoire d’un gars qui incarne la vie d’un crabe, d’un maton, d’un gardien de prison, perdant progressivement la petite vie confortable de fonctionnaire qu’il s’est construite à l’ombre des murs de la Santé et l’idéal ethnographique qu’il pensait pouvoir concrétiser au contact des détenus.

 

Christo, né à Bapaume, à l’ombre du Centre de Détention, titulaire d’une « inutile licence d’anglais », décide de passer le concours de l’administration pénitentiaire car elle semble bien nourrir son homme et que les gardiens de prison de la ville paraissent plutôt heureux quand ils boivent un coup dans les bistrots du centre-ville. Admis au concours, il est affecté à la Santé où il trouve de nombreux « pays » qui l’adoptent vite mais il a du mal à se fondre dans la masse, il est plus intellectuel que les autres, il cherche à comprendre les détenus et leur milieu, il se voudrait l’ethnologue de la Centrale. Aussi, les autres s’éloignent-ils progressivement. Son supérieur lui propose alors de passer le concours de brigadier, qu’il réussit, et devient, en un temps record, un gradé respecté des gardiens comme des détenus.

 

Absorbé par le prestige dont il est investi à l’ombre des murs de la Santé, il délaisse son épouse, qui l’abandonne, le mettant en difficulté vis-à-vis de ses collègues et surtout des détenus pour qui la perte de la femme est une tare, car en milieu carcéral, « …la femme qui part ne prête pas à rire. C’est l’angoisse de tous les prisonniers : un autre homme est entré dans l’arène, profite de votre faiblesse, et puis plus de linge propre, de visites, de mandats. » Christo se replie de plus en plus sur lui-même avec son indic comme meilleur ami. Et en prison, « Les alliances ici obéissent à des règles simples : du plus fort au plus fort. »

 

Sylvie Dazy a travaillé elle aussi à la Santé comme éducatrice chargée de la réinsertion des prisonniers, elle connait bien l’étendue de la tâche et tous les pièges qu’elle comporte. Elle cherche à décrire, à travers la destinée de ce crabe, la micro société qui se crée à l’ombre des murs des prisons, notamment de celle de la Santé. A contre-courant des nombreux auteurs, qui dénoncent les difficiles conditions de détention, elle évoque la situation intenable du personnel qui travaille au sein de la prison, la ligne ténue qui sépare le détenu du gardien, la violence qui affecte aussi bien l’un que l’autre, les pressions, le chantage subis des deux côtés des barreaux, l’enfermement qui,  parfois, afflige davantage le crabe que le prisonniers. « Toute une grammaire des corps s’apprend à la va-vite, des postures sans dérogation possible font de nous, plus que l’uniforme ou le droguet, un surveillant ou un détenu. »

 

Outre les détenus et leurs gardiens, il y a beaucoup de monde en prison, beaucoup de gens et de choses circulent.  « On vit mal en prison, il y a trop de gens en prison, trop de gens non recensés. Tout le monde s’en fout. On vaque. » Et tout le monde est à la merci d’un dérapage. Ainsi, l’auteure dénonce-t-elle tous les dysfonctionnements du monde carcéral qui transforment des jeunes gens déterminés et idéalistes en maris taciturnes et indifférents... ça sonne tellement juste qu’on a l’impression que l’auteure aurait elle-même partagé un bout d’intimité avec l’un de ces jeunes gens victime de la métamorphose carcérale.

« La taule, c’est la mort des sens. »

 

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Métamorphose d'un crabe de Sylvie Dazy
Partager cet article
Repost0
2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 09:53
Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson

Sombre année 2014 pour le randonneur et écrivain Sylvain Tesson qui perd sa mère en mai et tombe d'un mur à Chamonix en août, chute de huit mètres qui lui brise les côtes, les vertèbres et le crâne et dont il sort quelques mois plus tard avec une paralysie faciale, la colonne cloutée de vis et des douleurs intenses dans le dos. Les médecins lui recommandent de se "rééduquer". Pour le marcheur inlassable, qui a parcouru une partie de la planète, cela signifie ni plus, ni moins : ficher le camp et reprendre la route ou plutôt les chemins noirs dans une campagne de silence, de sorbiers et de chouettes effraies. Lui qui connaît Samarkand, les forêts de Sibérie, l'Himalaya, les steppes russes et a pu mesurer l'immensité du monde, ce voyage de rééducation physique et morale se fera en France pour la simple raison que sur son lit de douleur, il s'était promis : "Si je m'en sors, je traverse la France à pied par les routes buissonnières, les chemins cachés, bordés de haies" - là où il existe encore une France secrète, ombreuse et protégée du vacarme des grandes agglomérations. 

 

Son départ se fera au col de Tende vers le Mercantour, puis il traversera le Verdon, le Comtat-Venaissin, l'Aubrac, le Cantal, le Limousin, la Creuse, l'Indre, la Champagne mancelle, la Mayenne pour gagner le Cotentin et achever son périple dans les genêts et les cardères du cap de la Hague dans "une aube fouettée de mouettes". Voici donc un voyage, né d'une chute, qui a permis à Sylvain Tesson de solder ses comptes et d'oublier ses infortunes. Une France traversée pour y trouver remède et oubli et dont le circuit lui réapprend à goûter les odeurs, les aubes, le ruissellement des bois, les hautes prairies et lui enseigne qu'un jardin est en mesure de fonder un système de pensée et qu'un insecte est une clef digne de la plus noble joaillerie pour ouvrir les mystères du vivant. Durant ce parcours, il dormira souvent au pied d'un arbre, dans une combe moussue à la belle étoile ou dans un petit hôtel de village peuplé de vendangeurs. "Ainsi d'une connaissance parcellaire accède-t-on à l'universel" - souligne l'écrivain-randonneur. "Je sommais les chemins noirs de me distiller encore un peu de leur ambroisie". Grâce à eux, le marcheur retrouve non seulement le souffle mais l'inspiration, "la substance des choses, la musique du silence, l'odeur du tanin, le charme de la vie rurale, la musique des objets, la promesse des soirées piquées de lampions". "Ce dont j'étais le témoin" - écrit-il - "dans l'odeur doucereuse des filets aurifères, c'était la cousinage entre les princes de la vie et les paysans de la terre, cette fraternité d'enluminure pas encore fracturée par la lutte sociale. Un rêve romantique en somme".

 

Sylvain Tesson n'a pas prié Dieu de l'aider - il est agnostique - mais il l'a demandé aux sentes qui se perdent afin de nous permettre de nous retrouver : "Il était difficile de faire de soi-même un monastère mais une fois soulevée la trappe de la crypte intérieure, le séjour était fort vivable." Il y a, certes, des milliers de manières de fuir le monde : "Port-Royal était la façon la plus noble ; le monastère cistercien, la plus aisée ; le cabinet d'étude, la plus modeste ; l'atelier d'artiste, la plus civilisée ; le refuge de montagne, la plus hédoniste ; la grotte d'ermite, la plus doloriste ; la bergerie dans les alpages, la plus romantique ; la cabane dans les bois, la plus juvénile ; le fortin colonial, la plus classe".

 

Selon l'écrivain, toute longue marche a ses airs de salut. On se met en route, on avance en cherchant des perspectives dans les ronces ou, mieux encore...en soi. "On trouve un abri pour la nuit, on se rembourse en rêves des tristesses du jour". On élit domicile dans la forêt, on s'endort bercé par les chevêches ou le bruissement des feuillées," on repart le matin électrisé par la folie des hautes herbes, on croise des chevaux. On rencontre des paysans muets".  Avec ce livre, Sylvain Tesson, marcheur philosophe, nous donne la meilleure médecine pour nombre de nos maux et nous met en garde contre le danger le plus inquiétant qui soit : la modernisation effrénée qui met en péril nos paysages et nos âmes.  
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Sur les chemins noirs de Sylvain Tesson
Partager cet article
Repost0
30 janvier 2017 1 30 /01 /janvier /2017 09:16
Un ours qui danse de Vincent Jolit

J’ai aimé ce roman, même si je suis entré dedans plutôt timidement, j’ai aimé la passion que l’auteur insuffle à ses héros, l’empathie qu’il partage avec le lecteur, le message d’espoir inoxydable qu’il comporte.

 

 

                              Un ours qui danse

Vincent Jolit (1978 - ….)

 

 

Un roman, trois histoires, trois destinées, trois ruptures, trois vies que l’auteur raconte en parallèle, chapitre après chapitre, trois récits qui n’ont rien en commun si ce n’est la danse. Fiodor, enfant de la balle, est né au cirque Ciniselli de Saint-Pétersbourg à l’aube du XXe siècle, d’un père bourru dresseur de chevaux qui compte bien voir son fils lui succéder un jour. Malheureusement, le gamin ne pense qu’à la danse qu’il a découverte à travers le pathétique spectacle offert par un montreur d’ours et son plantigrade pataud. Il y a également Franz, jeune bavarois, fils d’une richissime famille d’industriels ayant soutenu le régime nazi pour préserver son immense fortune et qui cherche à fuir ce monde nauséeux et enfin Françoise, la boiteuse, rapatriée d’Algérie à Toulon avec sa famille, au début des années soixante, veuve depuis peu d’un mari falot et peu aimant.

Trois personnages qui ne se sont jamais rencontrés, qui sont nés à des époques différentes dans des pays différents et qui ont un rapport très personnel à la danse. Fiodor a découvert la passion, Franz veut fuir une famille qui lui fait honte et Françoise cherche à oublier son handicap. Et pourtant ces trois personnages ont un problème en commun, ils doivent vivre une rupture : Fiodor doit rompre avec le cirque et un avenir assuré pour suivre sa passion, Franz ne veut pas faire partie d’une famille marquée par la honte et l’infamie et Françoise doit changer de vie si elle veut s’assumer malgré sa claudication.

Dans un texte dense, d’une grande empathie, l’auteur emmène le lecteur dans l’introspection de la vie de ces trois individus. Il nous plonge au plus profond de leur cœur, de leur âme, de leurs sentiments, de leurs dégoûts, de leurs faiblesses, de leurs forces. Il connait très bien le monde de la danse, suffisamment pour en faire le moteur de ce qui peut être la renaissance de ces trois êtres en souffrance. Fiodor pourrait exploser dans son art,  « Pour lui la danse c’est la vie… Sur scène, lors des répétitions, il retrouve le plaisir, la spontanéité, l’ivresse, une nébuleuse de sensations derrière lesquelles il court depuis sa danse de l’ours. » Franz pourrait oublier le poids que sa famille a placé sur ses épaules.  « Il voudrait danser pour se comprendre, danser pour parler de soi et dire des choses sur soi. Des choses qu’il ne sait pas ? Il n’y a pas d’ailleurs, d’autres raisons. » Et Françoise serait en mesure d’ « essayer d’être heureuse comme je le suis (elle l’est) ce soir. Danser encore » pour envisager une douce retraite.

Et pourtant ce livre, qui est certainement une ode à la danse, un moyen de réalisation personnelle, une thérapie pour le corps et l’esprit, une raison de vivre, se révèle d’abord et surtout  une leçon de vie. Tout est possible à celui qui ira sans retenue au bout de sa passion, quelle qu’elle soit, dans le souci de réaliser ses rêves et de trouver sa voie. Et voilà comment, avec trois histoires très distinctes, l’auteur réussit à construire un véritable roman.


Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Un ours qui danse de Vincent Jolit
Partager cet article
Repost0
25 janvier 2017 3 25 /01 /janvier /2017 09:21
Le mystère de la Joconde en partie dévoilé

 

Etudiant le tableau de la Joconde, Pascal Cotte, ingénieur français et fondateur de la société Lumiere Technology, a découvert un portrait caché derrière celui de Mona Lisa. Cinq siècles après sa conception, la Joconde de Léonard de Vinci, tableau le plus célèbre du monde, n’en finit pas de fasciner. Nombreux sont ceux à avoir tenté d’en déceler les secrets. Or, Pascal Cotte semble en passe d'élucider le mystère ou, du moins, une partie essentielle. Sa découverte a donné lieu à une émission passionnante sur Arte samedi 21 janvier 2017, dirigée par Andrew Graham-Dixon, où le spécialiste explique avoir identifié le portrait d’une autre femme caché sous le sourire énigmatique de la Joconde. Une analyse multispectrale est à l’origine de cette découverte.  L’incroyable conclusion découle de six années de recherche. Durant tout ce temps, Pascal Cotte a étudié le tableau dans ses moindres détails en utilisant une technique connue sous le nom de Layer Amplificator Method (LAM), littéralement "méthode des couches augmentées". La technique consiste à projeter sur l’œuvre d’intenses faisceaux de lumière dans 13 différentes longueurs d'onde, afin de mesurer les quantités de lumière renvoyées. Les mesures, effectuées à l’aide d’un posemètre, ont révélé les couches pigmentaires utilisées par Léonard de Vinci. "Nous pouvons maintenant analyser exactement ce qui se passe à l'intérieur des couches de la peinture et nous pouvons les peler comme un oignon » - explique Pascal Cotte. « Nous pouvons reconstruire ainsi toute la chronologie de la création du tableau"- ajoute-t-il. En effet, les résultats indiquent la présence de quatre phases différentes ou images sous la surface de la Joconde. Parmi celles-ci, la troisième image est le portrait d’une femme qui n’est pas la Mona Lisa du Louvre. D'apparence plus jeune, cette dernière présente des traits plus fins, un regard dans le vide et n’affiche aucun sourire. "Je me suis trouvé face à un portrait totalement différent de la Mona Lisa d'aujourd'hui. Ce n'est pas la même femme"- poursuit-il. Selon lui, il pourrait s'agir de la véritable Lisa Gherardini, la jeune femme  qui aurait servi de modèle à Vinci. Une hypothèse qui remet en question l'identité de Mona Lisa. « Ces résultats font exploser en éclats de nombreux mythes et changent notre vision du chef-d’œuvre » - souligne  l’ingénieur qui avoue ne pas être capable de déterminer à quel intervalle de temps les deux œuvres ont été peintes. Pour d’autres spécialistes, en revanche, ces conclusions sont à tempérer. Certains ont d’ores et déjà émis de vives critiques à l’encontre des travaux de Pascal Cotte, dont les résultats n’ont  pas encore été soumis à une évaluation par ses pairs, processus standard permettant de vérifier leur véracité. De même l'interprétation qu'en fait le spécialiste ne fait pas l’unanimité. "Une apparence différente n’induit pas forcément l’hypothèse qu’il s’agit de deux personnes différentes" - suggère Claus-Christian Carbon, chercheur allemand et auteur d’une étude stéréoscopique du tableau. "Je suis assez sceptique, parce que l'hypothèse la plus simple est toujours la meilleure, je pense, c'est juste que le portrait a changé un peu". Divers chercheurs ont également appuyé la théorie selon laquelle les deux portraits retraceraient en réalité l’évolution de Mona Lisa. Il est courant qu’un artiste peigne une seconde version et réalise des modifications jusqu’à ce qu'il puisse atteindre le résultat final voulu  par le commanditaire du tableau. Il est vrai que Léonard commençait toujours par une esquisse et qu’il ne cessait de gommer certains éléments pour passer d’une étape à une autre. Ainsi élaborait-il ses tableaux couche par couche.

 

Ces révélations remettent néanmoins tout en question. Il y a 500 ans, un homme a peint une femme et a mis dans cette œuvre tout son génie. Or, à l’époque, on sait que Vinci était davantage passionné par ses recherches d'ingénieur que par l’exécution de commandes de portraits officiels, ceux des personnalités en vue à Florence, comme on le lui réclamait. Alors pour quelles raisons aurait-il accepté de faire celui de la fille d’un artisan, mariée à un marchand, Francesco del Jocondo, un homme peu affable de surcroît. Est-ce parce que le père de Lisa demeurait dans une maison juste en face de celle du père de Léonard, notaire à Florence ? Peut-être, cet artisan, ami de son père, avait-il rendu des services à la famille et Léonard a-t-il voulu faire plaisir à sa fille ?  Toujours est-il que Lisa n’était pas une grande dame. Et est-ce vraiment la version découverte par Pascal Cotte qui est la vraie Lisa, alors que celle du Louvre en serait une autre ? En effet, la première esquisse représente une femme plus jeune, moins mystérieuse, qui ne sourit pas et pose comme le ferait n’importe quelle jeune femme, irradiant moins de mystère et plus de naturel. Autre fait curieux, ce tableau n’a jamais été entre les mains du couple, Léonard de Vinci l’ayant toujours conservé par-devers lui, pour le reprendre ensuite et exécuter la Joconde que nous connaissons. Alors, pourrait-il y avoir plusieurs Joconde ? Car il existe également  la Mona Lisa de Isleworth, œuvre de jeunesse de Vinci représentant une femme plus jeune également et dont les experts ont reconnu qu’elle était de la main du grand peintre. Ce portait-là était-il la version définitive qui fut remise au mari de Lisa ?  On sait aussi que Raphaël a dessiné une esquisse d’après la Joconde qu’il avait vue dans l’atelier de Léonard et qui avait dû le frapper pour qu’il en reproduise le visage et, ce visage-là, est curieusement celui qui apparaît comme la première version, celle découverte par l’ingénieur Pascal Cotte sous l’officielle Joconde du Louvre. Mais qui est alors la Joconde que nous connaissons et que Léonard a eu soin d’emporter avec lui en France lorsqu’il a été invité à s’y installer par François Ier ?

 

Pascal Cotte suppose que Léonard a réalisé sur ce même support, qui avait servi à la première esquisse du portrait de la jeune Lisa, l’épouse de Francesco, une œuvre plus mâture commandée par son protecteur italien Julien de Médicis et qui représenterait une femme mythique, un amour inoublié du prince auquel Vinci a souhaité conserver la pose délicate de la jeune Lisa, avec ses mains posées l’une sur l’autre et cette interrogation dans le regard. Cette œuvre frappe d’autant plus qu’elle est l’incarnation du savoir, tout ce que Vinci avait découvert, au fil des années, sur la nature humaine et sur l’univers. Ainsi, postérieure à l’œuvre initiale, elle représente l’aboutissement et la conclusion d’une quête permanente, celle d’un génie qui n’a cessé de questionner l’être et le monde.

 

Pour consulter les articles de la rubrique CULTURE, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL


 

La Joconde d'Isleworth

La Joconde d'Isleworth

Le portrait trouvé sous la Joconde du Louvre, peut-être Lisa del Jocondo née Gherardini.

Le portrait trouvé sous la Joconde du Louvre, peut-être Lisa del Jocondo née Gherardini.

Partager cet article
Repost0
23 janvier 2017 1 23 /01 /janvier /2017 09:47
Copies de Thierry Radière

Thierry Radière est un grand écrivain qui n’a pas encore rencontré la notoriété, je ne suis pas convaincu que ce soit son plus grand souci, il a contracté l’amour de la littérature, il y a bien longtemps, et il a rencontré l’amour de sa vie, il y a beaucoup moins longtemps, alors…

 

 

                                                              Copies

Thierry Radière (1963 - ….)

 

 

Il aimait Françoise et la littérature comme Jennifer aimait Mozart et les Beatles, mais le drame qui entachait sa love story  n’était pas aussi tragique que celui de la jeune femme du film, il consistait simplement en une pile de copies, une véritable falaise entre lui et le monde qu’il devait corriger dans le cadre du bac de français. Evidemment, comme tout bon professeur de lettres, il nous explique que les élèves d’aujourd’hui n’ont rien compris à cette matière, qu’ils se désintéressent totalement de la langue, de l’écrit et par conséquent de la littérature. Et pourtant le sujet proposé était particulièrement alléchant, il nous  le propose en introduction à cet ouvrage : quatre textes, écrits chacun par un grand maître des lettres : Chateaubriand, de Nerval, Mallarmé, Julien Green, soumis à la sagacité des candidats.

« Je sens déjà dans les copies que je lis, le silence du vertige, la paraphrase de l’indicible, le contresens de l’incompréhension, le faux-sens de la sous-interprétation, et le non-sens du néant total s’enchaîner les uns aux autres dans la plus naturelle des compositions ».

 

Le narrateur est rompu à ce genre d’exercice depuis de nombreuses sessions mais cette année tout est nouveau pour lui, il est amoureux et le monde s’est transformé, rien n’est plus comme avant, sauf les copies qui sont toujours aussi insipides, mais il les lit différemment, il a même l’impression de les évaluer autrement.

 

Ce texte emmène le lecteur dans la vie du narrateur avec une grande empathie, on partage le mélange de sentiments qui l’habite : son amour pour Françoise, son amour pour les lettres, notamment pour les extraits proposés à l’examen, son agacement à l’endroit des candidats, une certaine forme de désabusement envers son métier et une pointe d’animosité à l’endroit de ses élèves qui ne font aucun effort pour essayer de comprendre les textes proposés pourtant tellement riches.

« Lire c’est apprendre à vivre. Lire c’est approcher d’un peu plus près les zones obscures de l’humanité, les coins inexplorés du vécu… »

 

J’ai lu ces textes, vite, trop vite, j’y ai vu surtout l’expression du temps qui coule inexorablement comme le sable entre les doigts, ce qui évidemment génère la nostalgie de ce qui fut et ne sera jamais plus. Le narrateur nous interroge sur ce qu’est la mémoire : « La mémoire n’est-elle qu’un miroir déformant d’une partie de nous-mêmes ensevelie par les années ? Son image trouble remontant à la surface du temps cache l’incertitude de l’avenir et l’angoisse du présent qui l’ont fait naître, cette représentation du passé ». Ne passant pas le bac de français, je ne voudrais pas répondre à cette question, je voudrais seulement dire que la mémoire, l’âge avançant, fait remonter à la surface un passé de moins en moins sûr et cache de moins en moins un avenir de plus en plus incertain. A vingt ans on n’a pas de passé et le présent c’est déjà l’avenir, à quarante ans le présent c’est déjà le passé et l’avenir se conjugue de plus en plus au présent, et à partir de soixante ans, le présent se dissout dans un passé de plus en plus flou alors que l’avenir devient de plus en plus certain, la fin se matérialisant chaque jour davantage.

 

Ce texte pourrait être le roman d’un professeur oubliant son aigreur professionnelle dans un amour un peu tardif, un essai sur le temps qui fuit, sur la mémoire et ce qu’elle représente, et aussi un cours de lettre sur la compréhension et l’interprétation des beaux textes. Chacun le lira selon ses inclinations, pour ma part, je n’ai pas essayé de dissocier ces différents  aspects, parce que la vie est ce mélange entre nécessité professionnelle, inclinaison artistique, appréhension philosophique de l’existence et surtout amour qui peut transcender tout ce qui précède.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Copies de Thierry Radière
Partager cet article
Repost0
16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 10:00
Adriana de Théodora Dimova

Après le bain de fraîcheur offert par Carine-Laure Desguin, je vous replonge un peu trop brutalement peut-être, dans un monde sans espoir, celui dans lequel vivait Adriana, dans la Bulgarie d’avant le communisme, pendant le communisme et après le communisme, un pays qu’il faut absolument fuir, selon elle, car il n’y a rien à en attendre, rien à en espérer.

 

 

                                         Adriana

Théodora Dimova – 1960 - ….)

 

 

Ecrit par une auteure née à Sofia dans les années soixante, cet ouvrage, à ma grande surprise, respire le romantisme qui a inondé la Mitteleuropa au XIXe siècle. Dans ce texte coulant comme un large fleuve paisible, Thédora Dimova déverse un lourd flot de mots organisés en phrases aussi longues, parfois deux ou trois pages, que les affluents de ce fleuve d’encre coulant sur la page en un texte d’un seul tenant ou presque. Ce texte, au romantisme slave exacerbé, raconte dans une grande envolée lyrique la vie d’Adriana, une femme qui a connu la Bulgarie avant le communisme, pendant le communisme, après le communisme, sans jamais trouver une bonne raison d’apprécier la vie dans ce pays maudit.

 

Adriana est une vieille femme de quatre-vingt-treize ans qui raconte son histoire à Ioura, une jeune et jolie fille qu’elle emploie juste pour l’écouter transmettre son histoire. La jeune fille, à son tour, rapporte cette histoire à son cousin protecteur. Le récit oscille sans cesse entre ce qu’Adriana dit à Ioura et ce que Ioura rapporte à son cousin au risque d’égarer le lecteur, mais l’auteure précise régulièrement : « raconte Adriana et rapporte Ioura ».

Donc, un beau soir, Ioura déboule un peu cavalièrement chez son cousin écrivain, un homme plus âgé qu’elle, afin de lui transmettre le récit qu’elle vient de recueillir auprès de la vieille Adriana avant que celle-ci ne décède, ayant été recrutée aux seules fins d'écouter l'historique de son existence agitée et peu glorieuse. La vieille dame se confie à la jeune fille comme pour se soulager d’un poids qui pèse sur sa conscience avant de quitter cette vie dont elle a abondamment profité sans jamais obtenir la satisfaction qu’elle souhaitait.

 

Les premières paroles de la vieille femme surprennent son auditrice, « ce que j’aime par-dessus tout, c’est d’être allongée nue sur la plage en été », Ioura rit mais reste coite et entend la suite du récit avec beaucoup d’émotion. Le rire rapproche les deux femmes. Adriana relate : sa famille riche avant la révolution, sa mère bigote et superstitieuse, son père travailleur acharné mais étouffé par sa femme, la révolution, la pauvreté, la fin du communisme, la fortune retrouvée dans l’injustice, la violence, la corruption … La vieille femme ne trouve aucune raison d’aimer ce pays et conseille aux jeunes de le fuir.

 

Mais ce n’est pas cela que la vieille femme cherche à transmettre, ce qu’elle veut dire c’est sa vie personnelle, le dégoût qu’elle éprouvait pour l’amour car, comme elle était riche et jolie, elle focalisait la concupiscence masculine sur sa personne, la vie de débauche qu’elle a menée pour ne pas s’attacher à un seul homme, la dépression dans laquelle elle a sombré, la déchéance dans laquelle elle s’est vautrée et comment un beau jour tout a basculé quand elle a rencontré l’Homme de sa vie, l’Homme d’un jour, L’Homme à cause de qui tout a basculé.

 

Dans ce récit, Théodora Dimova construit un personnage mythologique digne des grandes légendes  romantiques qui sont nées au cœur de l’Europe danubienne et qui ont inondée la littérature de la Mitteleuropa. Elle situe cette épopée dans les temps modernes, dans l’histoire contemporaine de la Bulgarie, une histoire qui la révolte et l’indigne. « Nulle part ailleurs il ne s’est produit cette chose abjecte qui s’est passée en Bulgarie, les faits dépassent l’imagination de tout Bulgare, il est même terrifiant de parler de ces choses-là, il est même terrifiant de se les représenter, le communisme était un sort meilleur pour la Bulgarie que la démocratie, la démocratie a été jetée en Bulgarie comme une victime expiatoire et elle a été immédiatement dévorée à belles dents, déchiquetée, mise à mort ». Adriana ne croit pas plus en son pays qu’en l’humanité. « Ioura, lorsque que je serai morte, il faudra que tu quittes ce territoire que certains, opiniâtrement et mus surtout par la nostalgie, continuent d’appeler Bulgarie. Tu n’as rien à faire à l’intérieur des frontières de ce territoire ». Et, quant à la richesse, « Mais la fortune que je te lègue ne te rendra pas heureuse…, ce n’est qu’un confort ou un inconfort qui ne rend jamais heureux… »

 

Adriana n’éprouve que répulsion pour les hommes obsédés par la richesse, plus attachés à l’avoir qu'à l’être : « L’homme aspire toujours à entendre la voix divine, Ioura, toujours même lorsqu’il ne s’en rend pas compte. La part la plus intime de son moi aspire uniquement à entendre la voix divine Ioura, ne l’oublie pas ». « Les relations n’ont pas lieu d’homme à homme, mais entre les hommes et Dieu. »

Et même si Adriana pense  que « Les mots humains sont extrêmement inadaptés à la plupart des choses », nous avons très bien compris qu’à travers cette légende mythologique, Théodora Dimova nous confie que les hommes, quel que soit le système, sont trop pervertis, trop obsédés par l’avoir et le pouvoir pour se soucier de l’être. Ioura veut que son cousin écrive cette épopée des temps modernes pour témoigner, et peut-être avertir, prévenir, inciter les hommes à mener une autre existence.

Denis  BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Adriana de Théodora Dimova
Partager cet article
Repost0
13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 08:59
L'hiver des poètes

Comment l'ont-ils chanté l'hiver et sa blancheur silencieuse, ses ramures défeuillées et sa bise maligne qui siffle dans les branches, nos chers poètes ? La blancheur cristalline, le givre qui immobilise les paysages, l'oiseau en peine de nourriture, ont-ils inspiré leurs plumes vagabondes ? Oui, je m'en suis assurée et voici quelques-unes de ces mélodies douces qui disent la plaine blanche, immobile et sans voix et requièrent si bien la leur...

 


NUIT DE NEIGE


La grande plaine est blanche, immobile et sans voix.
Pas un bruit, pas un son ; toute vie est éteinte.
Mais on entend parfois, comme une morne plainte,
Quelque chien sans abri qui hurle au coin d'un bois.

Plus de chansons dans l'air, sous nos pieds plus de chaumes.
L'hiver s'est abattu sur toute floraison ;
Des arbres dépouillés dressent à l'horizon
Leurs squelettes blanchis ainsi que des fantômes.

La lune est large et pâle et semble se hâter.
On dirait qu'elle a froid dans le grand ciel austère.
De son morne regard elle parcourt la terre,
Et, voyant tout désert, s'empresse à nous quitter.

Et froids tombent sur nous les rayons qu'elle darde,
Fantastiques lueurs qu'elle s'en va semant ;
Et la neige s'éclaire au loin, sinistrement,
Aux étranges reflets de la clarté blafarde.

Oh ! la terrible nuit pour les petits oiseaux !
Un vent glacé frissonne et court par les allées ;
Eux, n'ayant plus l'asile ombragé des berceaux,
Ne peuvent pas dormir sur leurs pattes gelées.

Dans les grands arbres nus que couvre le verglas
Ils sont là, tout tremblants, sans rien qui les protège ;
De leur oeil inquiet ils regardent la neige,
Attendant jusqu'au jour la nuit qui ne vient pas.


Guy de MAUPASSANT

 


Ah! comme la neige a neigé !
Ma vitre est un jardin de givre.
Ah ! comme la neige a neigé !
Ah ! la douleur que j'ai, que j'ai !

Tous les étangs gisent gelés.
Mon âme est noire : Où vis-je ? Où vais-je ?
Tous ses espoirs gisent gelés :
Je suis la nouvelle Norvège
D'où les blonds ciels s'en sont allés.

Pleurez, oiseaux de février,
Au sinistre frisson des choses.
Pleurez, oiseaux de février,
Pleurez mes pleurs, pleurez mes roses,
Aux branches du génévrier.


 Emile NELLIGAN
 


LA MORT DES OISEAUX
 

Le soir, au coin du feu, j'ai pensé bien des fois
A la mort d'un oiseau, quelque part, dans les bois.
Pendant les tristes jours de l'hiver monotone,
Les pauvres nids déserts, les nids qu'on abandonne,
Se balancent au vent sur le ciel gris de fer.
Oh ! comme les oiseaux doivent mourir l'hiver !
Pourtant, lorsque viendra le temps des violettes,
Nous ne trouverons pas leurs délicats squelettes
Dans le gazon d'avril où nous irons courir.
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?

 

François COPPEE

 


LES NEIGES d'ANTAN
 

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ni Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Écho parlant quand bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine
Mais où sont les neiges d'antan?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Abelard à Saint-Denis?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la reine
Qui commanda que Buridan
Fut jeté en un sac en Seine?
Mais où sont les neiges d'antan?

La reine Blanche comme lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietris, Alis,
Haremburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen;
Où sont-ils, où, Vierge souveraine?
Mais où sont les neiges d'antan?

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Qu'à ce refrain ne vous remaine:
Mais où sont les neiges d'antan?

 

François VILLON

 

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

L'hiver des poètes
L'hiver des poètes
Pensez à eux ...

Pensez à eux ...

Partager cet article
Repost0
11 janvier 2017 3 11 /01 /janvier /2017 17:11
Michel Deon ou l'invitation au voyage

Michel Déon, qui s'est éclipsé à l'âge de 97 ans le 28 décembre 2016 après une vie toute entière empreinte d'élégance et de ferveur, nous laisse heureusement une oeuvre où ce sont exprimés le portraitiste éloquent et le paysagiste précis et qu'il faut s'empresser de relire ou de découvrir tant elle est "un miroir du bonheur et un objet magique", affirmait son ami André Fraigneau. Michel Déon s'est plu à courtiser la beauté et à nomadiser, de préférence à travers l'Europe, parce qu'il y avait des repères culturels : en Grèce et ce seront "Les rendez-vous de Patmos", en Irlande où il habita et où il est mort et ce seront "Les poneys sauvages" réécrit 50 ans plus tard et "Un taxi mauve", mais également en Suisse, en Italie, au Portugal sans oublier les Etats-Unis et le Canada. Il avait écrit : " Je crois m'être beaucoup promené en flâneur sur cette terre et dans les livres d'écrivains que j'aimais." En effet, Michel Déon n'envisageait pas le voyage en touriste mais bien en promeneur. Il le voyait semblable aux pérégrinations d'un Ulysse, voire d'un Flaubert en Egypte ou d'un Chateaubriand en Grèce. Selon lui, l'aventure se vivait comme une suite de hasards qui font se croiser et se recouper les chemins. Quand il se fixa en Irlande, la question lui fut posée : pourquoi l'Irlande ? "Je n'en sais rien au juste" - avouait-il.  "Il faut bien vivre quelque part. Au fond, il s'agissait peut-être d'une envie, mûrie depuis longtemps, un obscur besoin de pluie, de vent, de prairies vertes, l'attrait que peuvent exercer une terre mouillée, de vastes paysages, la présence de l'Océan et le bruit sourd et continu de la houle se brisant sur les falaises de Moher. L'Europe s'achève ici, plus loin c'est l'aventure". 

 

Rappelons-nous aussi qu'il fût l'un de ces jeunes hussards qui entendait refaire le monde et réinventer la littérature. Leurs noms : Blondin, Laurent, Nimier et Déon. A eux quatre, ils ont usé de la plus grande liberté en lui ajoutant ... la grâce. J'ai eu cette chance de rencontrer Michel Déon sous la Coupole, où il siégeait, en décembre 1987. A l'énoncé de mon prix de poésie, qui me valait d'être là, il m'avait dit : "vous avez fait le bon choix". En effet, Michel Déon aimait la poésie et son oeuvre en est l'écho constant. En amoureux des mots, et parce qu'il entendait respirer à une certaine altitude, il n'a eu d'autre urgence que de faire preuve d'une constante exigence, remettant cent fois sur le métier son ouvrage, sans cesse le polissant et le repolissant, au point de réécrire un livre cinquante ans après sa première publication, sans oublier de parer l'ensemble d'une secrète mélancolie et d'une discrète ironie. Si bien que sa rêverie fut féconde : "Je ne suis pas un désespéré" - avouait-il "mais je suis un chimérique plein de sérénité".

 

Il est vrai aussi qu'il mît toujours entre lui et le réel une certaine distance et qu'il a coloré son romanesque d'un zeste de nostalgie. L'âge venant, il avait pris du recul et s'était volontiers consacré à dépeindre les crépuscules, les choses qui nous quittent, les lueurs vespérales. J'ai beaucoup aimé "La montée du soir" et "Les gens de la nuit", sans oublier "Les trompeuses espérances", où Michel Déon évoque non seulement le vieillissement des êtres mais la décadence irrémédiable d'une civilisation : la nôtre. Cela sans alourdir ses propos d'une quelconque rancoeur. Son humour le sauvait de la désillusion, si tant est qu'il en eût, et sa générosité naturelle le portait volontiers à écouter les autres, surtout les jeunes. Mais il n'avait rien d'un universitaire arrogant toujours bien disposé à jouer les censeurs. Déon était naturellement bienveillant, considérant que la vie l'avait été avec lui.

 

Oui,  il faut relire cet auteur qui aimait les grands espaces et la liberté de ton et de pensée, cet homme attentif et délicat qui a constamment trempé sa plume dans une encre indélébile. " J'ai eu la vie que je voulais, j'ai écrit les livres que je pouvais écrire, et le destin a été plutôt généreux avec moi, c'est déjà beaucoup, et j'ai reçu de la littérature plus que je ne lui ai donné." Ce mélancolique savait se méfier tout autant d'un scepticisme douteux que d'un brumeux désenchantement.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer   ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Michel Deon ou l'invitation au voyage
Partager cet article
Repost0
9 janvier 2017 1 09 /01 /janvier /2017 09:13
Les enfants du grand jardin de Carine-Laure Desguin

Je voudrais commencer cette nouvelle année avec ce texte très poétique, plein de fraîcheur enfantine afin d'oublier, l’espace de cette lecture, la noirceur de l’époque que nous vivons. Merci Carine-Laure pour cette parenthèse de lumière, de joie et d’insouciance.

 

 

                          Les enfants du Grand jardin

                             Carine-Laure Desguin (1963 - ….)

 

 

« D’accord on serait des … », tous les parents de plusieurs enfants ont entendu leurs charmants bambins formuler une hypothèse commençant par cette formule qui laisse une porte largement ouverte à leur imagination débordante. Si vous avez oublié votre imagination enfantine vous risquez de vous perdre dans les méandres de la magie de Carine-Laure car, elle aussi, elle a dû, en flânant dans un parc quelconque entendre des petites filles se lancer dans un grand délire que les adultes ne peuvent pas comprendre. Elle a confié au petit Vérone le soin de raconter l’histoire inventée dans le Grand Jardin, par deux fillettes, Nicole et Marianne, pour vivre le jeu qu’elles ont créé dans un monde qu’elles seules peuvent comprendre. Peut-être que Carine-Laure a aussi lu le fameux livre de Salman Rushdie, « Les enfants de minuit » et qu’elle a voulu à son tour essayer de percer le mystère de l'enchantement que les enfants sont capables de susciter pour échapper à la vie si mal construite des adultes.

 

Dans le parc du "Grand Jardin", Marianne et Nicole « grandes comme deux guirlandes du troisième jour ressuscité, cousues ensemble », imaginent un monde de guirlandes d’enfants, « les têtes à trous », qu’elles nomment par des noms de villes, de pays, certainement des noms qu’elles ont puisés dans la bouche des adultes. « On asperge aux Amériques, on rêve en Europe, on picore au milieu de l’Afrique. Pour l’Asie et l’Océanie, ça dépend des jours. Et puis, je ne comprends pas tout moi-même, alors… » Elles ont voulu les faire vivre à leur façon comme les parents semblent les faire vivre à la leur. C’est comme cela que j’ai lu ce livre car Carine-Laure s’est laissée emporter dans le monde imaginaire, magique, fantasmagorique concocté par ces deux gamines sans se soucier de ce qu’en tireront les pauvres lecteurs égarés dans ses lignes.  Et de toute façon, une fois édité, le livre appartient au lecteur qui en fait la lecture qu’il comprend ou ressent. Cette lecture m’a enchanté, elle m’a ramené dans un temps très lointain où je n’étais pas plus haut que ces deux fillettes, dans un temps où la réalité n’était que celle que nous voulions concevoir puisque celle des adultes nous échappait totalement et nous semblait bien difficile à appréhender.

 

En se glissant dans la peau du petit Vérone qui nous conte les histoires des deux fillettes, Carine-Laure a retrouvé sa fraîcheur enfantine, elle a redécouvert un langage, même si ce dernier est plus élaboré que celui dont elle usait alors lorsqu’elle n’était qu’une fillette candide. Un langage truffé de mots inventés, déformés, d’expressions très imagées mais aussi un langage rempli de jeux de mots, de calembours, d’aphorismes, de jeux d’assonance, de termes détournés de leur sens initial, des mots venus, eux, de son présent et non pas de son enfance. Un vrai bonheur de lecture pour ceux et celles qui aiment jouer avec les mots, leur faire dire ce qu’ils n’ont pas prévu de dire, leur narrer une autre histoire. « Moi, Vérone, le p’tit gars qui vous raconte du fantastique dans cette histoire, je suis haut de forme de pot de ne rien sans voiler, de tout vous tanguer. » Vérone raconte ce qu’il peut avec les mots que Carine-Laure lui prête. « Alors nous, on absorbe ces vérités-là. On ne sait que celles-là, ce sont celles qui coulent toutes humides de rires et de larmes de la bouche des deux fées. » Il ne sait peut-être pas, le petit Vérone, que son texte est formidablement poétique et qu’il est beau. « C’est du beau derrière les yeux, du baume sur le cœur, du rêve jamais entamé avant cette glorieuse journée de rois couronnés. »

 

Et dans le Grand Jardin, « Avec une voix isocèle de clairière cristalline et équilatérale de victoire. Nicole et Marianne chantent en gesticulant de leurs doigts de fée et secouent la démesure… » pour que le monde des enfants vivent toujours et qu’un jour, peut-être, il remplace le triste monde des adultes.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Les enfants du grand jardin de Carine-Laure Desguin
Partager cet article
Repost0
3 janvier 2017 2 03 /01 /janvier /2017 08:38
Bleu de travail de Thomas Vinau

Exercice de style

 

Un petit recueil de textes courts, souvent très courts dans lesquels Thomas Vinau, véritable alchimiste du vocabulaire, redonne ses lettres de noblesse à l’écriture redevenant sous sa plume un art à part entière.

 

 

Bleu de travail

   Thomas Vinau (1978 - ….)

 

 

« Chronique des manches retroussées du ciel et des matins qui passent. Textes de rien, de faim et de soif. Il y a chaque jour des gris à habiter et des couleurs à faire pousser. Il faut chaque jour plonger ses mains dans le cambouis… » « Le jour met son bleu de travail. Je mets le mien aussi. » Et pourtant, après avoir lu les quelques quatre-vingt textes constituant ce recueil, j’ai l’impression qu’il y a mal donne, que l’auteur cherche à égarer le lecteur, je ne l’imagine absolument pas en bleu de chauffe, je le vois plutôt déguisé en alchimiste, se démenant comme un diable derrière sa paillasse, précipitant des mots dans des éprouvettes et des cornues pour en tirer l’essence, le nectar, qu’il distillera ensuite.

 

Avec le produit de sa distillation solidifié en mots comme des briques de texte, Vinau  constitue des morceaux de phrases ou des phrases ultra courtes qu’il assemble pour rédiger des textes courts, souvent très courts, mais très forts, des textes pour dire le nécessaire, l’essentiel, juste ce qu’il faut pour faire vivre les petites choses invisibles mais nécessaire à notre vie, les choses qui paraissent inconséquentes, anodines, vénielles mais qui, finalement, donnent un sens à notre vie. On dirait que Vinau a lu les maîtres japonais, il écrit un peu comme eux : il pose précieusement ses mots/briques par petits groupes en vérifiant très attentivement leur assemblage et leur sonorité avant de les placer entre les deux points qui délimitent la phrase et de les relier à une autre phase pour produire un texte  soupesé, ciselé, clair, sonnant bien.

 

Avec Vinau, l’écriture redevient un art, il écrit tout d’abord pour proposer de beaux textes, des textes travaillés comme des sanguines, des fusains, des esquisses, des épures, des œuvres dépouillées mais expressives,…,  des textes sonnant  comme un fragment de musique, un « Stück Musik » de Schubert par exemple ou une petite pièce de Satie. Au-delà de la forme, ceux-ci ont une signification, ils évoquent le monde froid, austère, sans richesses ni fioritures, le monde des êtres faibles, des petites choses, des pauvres gens, le monde de ceux qui semblent ne pas compter et qui pourtant donnent beaucoup de sens à notre vie. Des textes à lire comme on mange une friandise, sans se poser de questions, juste en dégustant. « Les arbres se gonflent et se dégonflent. Ils expriment le vide froid. Les branches sont des bronches. Poitrine de lumière. Et le ciel qui ronfle. Et nos peines soufflées. Là. »

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Bleu de travail de Thomas Vinau
Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche