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25 juin 2014 3 25 /06 /juin /2014 08:41
La duchesse de Berry, une redoutable amazone

 

Marie-Caroline de Bourbon, duchesse de Berry, était la fille de roi des Deux-Siciles et la petite nièce de Marie-Antoinette. A l’âge de 18 ans, elle avait épousé Charles de Bourbon, duc de Berry, fils aîné de Charles X, réputé pour être un excellent cavalier et un grand coureur de jupons. En 1820, ce mari, héritier du trône de France, était assassiné à Paris, au pied des marches de l’Opéra, alors qu’elle était enceinte. Cette femme, dont Mme de Boigne dit dans ses mémoires : «  Qu’elle est l’une des créatures les plus courageuses que Dieu ait formé » - avait en effet un tempérament fougueux et un esprit prompt à s’enflammer dès qu’il était question du trône des Bourbons qu’elle désirait récupérer pour son fils, le jeune duc de Bordeaux. Malheureusement pour la suite des événements, elle manquait de discernement et se fia davantage à son intuition qu’aux sages conseils de certains de ses proches. Néanmoins, cette petite femme vive et primesautière plut lorsqu’elle partit visiter la Vendée en 1828, afin de faire oublier à la population la regrettable indifférence de Louis XVIII, qui n’avait pas su, ou peut-être voulu, exprimer aux Vendéens la reconnaissance qu’il leur devait.

 

La jeune duchesse fut accueillie avec chaleur. Le 20 juin, elle se rendit à Saumur, le lendemain à Angers, le 22, après avoir traversé la Loire à Varades, elle se dirigea vers Nantes, suscitant sur son passage un tel élan se sympathie, qu’au Pin-en-Mauges l’un des fils de Cathelineau la reçut et qu’on posa la première pierre du sanctuaire du mont des Alouettes (chapelle commémorative des combats vendéens) en sa présence. Aussi conservera-t-elle de ce voyage une impression favorable, persuadée qu’en cas de danger, l’Ouest serait prêt à se remobiliser pour défendre la couronne. Quand en 1829, le gouvernement de Villèle tombe et que Charles X, mal inspiré, demande au duc de Polignac d’en former un nouveau, Chateaubriand s’empresse de démissionner de son ambassade de Rome pour rentrer au plus vite à Paris. Il connaissait trop Monsieur de Polignac, qu’il avait côtoyé aux affaires du temps qu’il était ministre, pour ne pas craindre qu’il ne mette très vite en péril les libertés acquises. Ce qu’il fît dès le 27 juillet en supprimant la liberté de la presse et la liberté d’élection, ce qui provoqua l’insurrection des 27-28 et 29 juillet, obligeant Charles X à abdiquer en faveur de son petit-fils le duc de Bordeaux. C’est alors que Chateaubriand usa de son influence afin de favoriser une régence du duc d’Orléans (futur Louis-Philippe) auprès du jeune duc, après que la proclamation de celui-ci comme roi sous le nom de Henri V eut été assurée, ce qui aurait eu le mérite de sceller une alliance entre le parti libéral et les royalistes légitimistes, appelés ultras.

 

A la chambre de Paris le 7 août 1830, lors d’un discours religieusement écouté mais non suivi d’effets, le vicomte de Chateaubriand déclarait ce qui suit : «  Ce n’est pas par un dévouement sentimental, ni par un attendrissement de nourrice transmis de maillot en maillot depuis le berceau de St Louis jusqu’à celui du jeune Henri, que je plaide une cause où tout se tournerait de nouveau contre moi, si elle triomphait. Je ne vise ni au roman, ni à la chevalerie, ni au martyre ; je ne crois pas au droit divin de la royauté, et je crois à la puissance des révolutions et des faits. Je n’invoque pas même la Charte, je prends mes idées plus haut ; je les tire de la sphère philosophique de l’époque où ma vie expire : je propose le duc de Bordeaux tout simplement comme une nécessité de meilleur aloi que celle dont on argumente. Je sais qu’en éloignant cet enfant, on veut établir le principe de la souveraineté du peuple : niaiserie de l’ancienne école, qui prouve que, sous le rapport de la politique, nos vieux démocrates n’ont pas fait plus de progrès que les vétérans de la royauté. Il n’y a de souveraineté absolue nulle part ; la liberté ne découle pas du droit politique, comme on le supposait au 18e siècle ; elle vient du droit naturel, ce qui fait qu’elle existe dans toutes les formes de gouvernement, et qu’une monarchie peut être libre et beaucoup plus libre qu’une république. »

 

Malheureusement le duc d’Orléans, qui avait eu au château de Neuilly un long entretien avec Chateaubriand et s’était même écrié, comme gagné par les arguments de son interlocuteur -  "Ah ! c’est là mon désir. Combien je serais satisfait d’être le tuteur et le soutien de cet enfant ! Je pense tout comme vous Monsieur de Chateaubriand : prendre le duc de Bordeaux serait certainement ce qu’il y aurait de mieux à faire. Je crains seulement que les événements ne soient plus forts que nous." - avait fait en sorte que ceux-ci le fussent. Le duc d’Orléans (Louis-Philippe) avait tellement envie de régner qu’il oublia les promesses faites aux Bourbons et que, cédant soi-disant à la pression du temps, prit le pouvoir presque sans en avoir l’air. Tout d’abord, pour se concilier les libéraux, il fit semblant de ne pas être roi. Tournant le dos au trône, il alla s’asseoir sur une chaise auprès de ses ministres lors de sa première cérémonie officielle. De même que, renonçant au drapeau blanc de la monarchie, il se rallia au drapeau tricolore de la République. Il pensait ainsi endormir les esprits, tout en gratifiant les légitimistes de quelques gages. Il s’était ainsi assis entre deux chaises et le paya dix-huit ans plus tard. C’est pour cette raison que l'on qualifia sa politique de « juste milieu ».

 

La jeune duchesse, quant à elle, n’avait oublié ni le drapeau blanc, ni le trône. En quittant le palais des Tuileries, elle ne cessait de répéter : quel malheur d’être une femme ! - bien que dans sa famille, ce soit plutôt les hommes qui aient eu tendance à baisser les bras. Elle, se refusant à la démission, n’allait plus avoir de cesse que de conspirer. Elle eut même l’audace d’envisager l’enlèvement de Louis-Philippe avec le soutien de trois-cent mille fidèles, action que l’on désigna comme «  la conspiration des Prouvaires » et qui valut, à quelques-uns des affiliés, des condamnations graves. Nullement découragée par cet échec, Marie-Caroline se mit en tête de gagner à sa cause un homme aussi illustre que le vicomte de Chateaubriand. Celui-ci ne lui ménagea pas ses conseils à la prudence et à la réflexion. « C’est avec la plus profonde reconnaissance que j’ai reçu le témoignage de confiance et d’estime dont vous avez bien voulu m’honorer ; il impose à ma fidélité le devoir de redoubler de zèle, en mettant toujours sous les yeux de votre Altesse Royale ce qui me paraîtra la vérité. (…) Quarante années de tempête ont brisé les plus fortes âmes ; l’apathie est grande ; l’égoïsme presque général ; on se ratatine pour se soustraire au danger, garder ce qu’on a, vivoter en paix. Après une révolution, il reste aussi des hommes gangrenés qui communiquent à tout leur souillure, comme après une bataille il reste des cadavres qui corrompent l’air. (…) Il est difficile, Madame, que vous connaissiez de loin ce que l’on appelle ici le « juste milieu » ; que Son Altesse Royale se figure une absence complète d’élévation d’âme, de noblesse de cœur, de dignité de caractère ; qu’elle se représente des gens gonflés de leur importance, ensorcelés de leurs emplois, affolés de leur argent, décidés à se faire tuer pour leurs pensions. (…) Votre altesse Royale peut tout défier, tout braver avec son âge. (…) Vivez votre jeunesse, Madame, et vous aurez les royaux haillons de cette pauvresse appelée Monarchie de Juillet. Dites à vos ennemis ce que votre aïeule la reine Blanche disait aux siens pendant la minorité de St Louis – "Point ne me chaut d’attendre". Les belles heures de la vie ont été données en compensation de vos malheurs et l’avenir vous rendra autant de félicités que le présent vous aura dérobé de jours. (…) Mais que la guerre ne brise ou ne brise pas la quasi-légitimité, je sais que vous ne mettrez jamais, Madame, votre espérance dans l’étranger ; vous aimeriez mieux qu’Henri V ne régnât jamais que de le voir paraître sous le patronage d’une coalition européenne. » - lui écrivait-il en mars 1832.

 

Hélas ! la jeune duchesse n’eut pas assez le souci de les méditer, pas plus qu’elle ne se souvint de l’exemple des Capétiens, ses ancêtres, qui avaient su ménager le temps et patiemment édifier le royaume de France, le broder à petits points comme les dentellières. Elle voulait le trône tout de suite afin d’y asseoir son fils et exercer la régence. Pour parvenir à ses fins, il lui fallait des appuis et de l’argent. Aussi quitta-t-elle l’Angleterre où la famille royale s’était réfugiée et se mit en route pour l’Europe. Elle traversa l’Allemagne du sud, se rendit à Gênes, puis à Turin, à Rome et à Naples. Le banquier Ouvrard, les rois de Sardaigne et de Hollande, le duc de Brunswick et des grands propriétaires terriens l’assurèrent de leur aide financière. A Nantes, son agent Guibourg ne recueillit pas moins d’un million de francs. Grisée par ce début prometteur, l’indomptable duchesse arrêta sa décision. Après avoir séjourné à Naples, elle monta à bord du Carlo-Alberto et six jours plus tard, le 30 avril 1832, débarqua aux environs de Marseille. Pendant le voyage, elle avait rédigé une proclamation qui, croyait-elle, serait en mesure d'exalter les cœurs :

«  Soldats, une funeste révolution a violemment séparé la France de la famille de ses rois ; cette révolution s’est faites sans vous ; elle s’est faite contre vous. La petite fille de Henri IV vient vous demander votre appui. (…) C’est à votre amour, à celui de tous les bons français, des français seuls, que Henri V veut devoir sa couronne. Française et mère, je vous confie l’avenir de la France et les droits de mon fils. »

 

Cette proclamation, malgré ses efforts, ne fut pas diffusée, si bien que quelques dizaine de personnes, tout au plus, en prirent connaissance et manifestèrent à Marseille. Le sud de la France n’ayant pas répondu à l’appel, ce fiasco aurait pu alerter la duchesse, l’inciter à la prudence, il n’en fut rien. Pour venir à bout de son énergie, il en fallait beaucoup plus. Puisque le sud ne vibrait pas pour Henri V, la Vendée catholique relèverait l’affront. Aussi avec trois compagnons en guise d’escorte, Marie-Caroline remonta-t-elle vers l’ouest. Nous sommes en mai 1833. Dans les premiers jours du mois, elle avait séjourné chez le marquis de Dampierre au château de  Plassac. C’est de là qu’elle fixa au 24 mai la date de la prise d’armes en rédigeant cette lettre :

«  D’après les rapports qui m’ont été adressés sur les provinces de l’ouest et du midi, mes intentions sont qu’on prenne les armes le 24 de ce mois. J’ai fait connaître mes intentions à cet égard et je les transmets aujourd’hui à mes provinces de l’ouest. »

Au même moment, elle lançait un appel aux populations :

« Vendéens, Bretons, vous tous habitants des fidèles provinces de l’ouest. Ayant paru dans le midi, je n’ai pas craint de traverser la France au milieu des dangers pour accomplir une promesse sacrée, celle de venir parmi mes braves amis partager leurs périls et leurs travaux. Je suis enfin parmi ce peuple de héros : ouvrez à la fortune de la France. Henri V vous appelle ; sa mère régente de France se voue à votre bonheur . Un jour, Henri V sera votre frère d’armes si l’ennemi menaçait nos fidèles pays. Répétons notre ancien et nouveau cri : Vive le roi ! »

 

Le 17 mai, en arrivant au château de la Reuille, à St Hilaire-de-Loulay, quelle ne fut pas sa surprise d’être reçue avec peu d’empressement par son hôte Monsieur de Nacquart : «  Nous sommes, Madame, très surpris, jamais il n’a été question de la venue de Son Altesse Royale. Des succès dans le midi devaient seuls l’encourager à venir. Sa présence ne pourra qu’attirer toutes les calamités sur notre malheureux pays. » Monsieur de Nacquart craignait que cette insurrection mal préparée, à un moment mal choisi, n’eût toutes les chances d’échouer. Marie-Caroline ne voulut pas l’entendre. Sûre de son fait et de son bon droit, c’est déguisée en homme et sous le nom de « Petit Pierre » qu’elle repart, entrant dans la clandestinité et l’errance qui la mèneront de châteaux en fermes afin d’échapper aux troupes que Louis-Philippe avait lancées à sa poursuite.

 

  

La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.
La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.

La duchesse encore jeune et l'avocat Berryer.

Aux Mesliers, manoir isolé au milieu des vignes, où elle passe quelques jours, on avait descellé quatre carreaux de grès sous le lit qu’elle occupait afin de lui permettre de fuir par une trappe improvisée en cas de danger. C’est là que va se décider le sort de l’insurrection, le destin de la duchesse, en même temps que celui des Bourbons. Elle couchait sur un lit de planches mal équarries avec pour décor deux chaises et une table de bois blanc. C’est pourtant dans ce décor austère qu’elle va recevoir Berryer, le brillant avocat de l’époque qui avait été délégué auprès d’elle par le comité royaliste de Paris. Ce dernier comptait parmi ses membres les plus éminents Hyde de Neuville, le duc de Fitz-James et Chateaubriand. Tous estimaient que le soulèvement de l’Ouest était voué à l’échec et risquait de nuire à la cause légitimiste. Ils préféraient une voie plus pacifique, celle de la tribune et de la presse. L’entretien avec Berryer dura la nuit entière. La duchesse épuisée ne lâchait pas prise sous le flot d’éloquence qui la priait de renoncer à son projet. « Ne m’avez-vous pas écrit vous-même à Massa » - lui dit-elle d’une voix douce mais où pointait l’ironie, « que si je ne me hâtais pas d’arriver en France, le soulèvement aurait lieu sans moi ? » Elle ne fit grâce à son interlocuteur d’aucun argument, lui rappela les erreurs de Charles X qui avait gagné l’île d’Yeu au lieu de rejoindre la Vendée et s’était refusé à combattre à Rambouillet quand il disposait encore des moyens de mâter la rébellion des parisiens. Quand Berryer la quitta au petit jour, la duchesse avait accepté sa proposition de s’éloigner de la Vendée mais sans s’engager de façon formelle. En route vers le château de la Grange, en compagnie de Charrette ( le fils de celui des combats de Vendée ), Berryer, ému par tant de courage, confia à celui-ci : «  Il y a dans la tête et le cœur de cette princesse de quoi faire vingt rois. »

 

Le lendemain, Marie-Caroline fit savoir qu’elle avait changé d’avis : elle ne renonçait pas. Cependant les difficultés s’étaient accumulées. Une lettre des chefs de l’Etat-Major de l’insurrection les lui énumérait sans complaisance, d’autant que la mauvaise disposition des esprits, depuis la tentative échouée dans le midi, ne les incitait pas à l’euphorie. C’est pourquoi, sans consulter la duchesse, le maréchal Bourmont décida-t-il de différer la prise d’armes, fixée au 24 mai, pour la porter au 4 juin. La malchance voulut que ce contre-ordre, qui ne parvint pas à temps en Bretagne, en Poitou et dans le Maine, eut pour conséquence de nombreuses arrestations et défections.

 

Le 27 mai, les événements prirent soudain une tournure dramatique. Ce jour-là, le général républicain Dermoncourt s’emparait de la correspondance de Madame et du plan des opérations. La traque se changeait en guérilla. C’est bien en vain que Chateaubriand lui adressait une ultime dépêche :

« Non seulement la guerre civile est une chose funeste et déplorable mais, de plus, elle est en ce moment impossible ; elle ferait couler inutilement le sang français, elle amènerait des prescriptions sans résultat, elle éloignerait de la cause royale tous ceux qui sembleraient disposé à s’en rapprocher. »

La duchesse savait aussi bien que lui que son combat n’était plus qu’un baroud d’honneur. Le 3 juin, le tocsin sonnait dans les villages de la Vendée pour la formation des armées, sans soulever, comme jadis, l’écluse de la grande marée. Désorientés par les ordres et les contre-ordres, les Vendéens ne jaillirent pas des entrailles de la terre, des breuils, des landes et des guérets, parce que le souvenir de la guerre perdue était encore trop vif. Bien que quelques centaines d'hommes aient répondu à l’appel des Charrette, des Goulaine, des la Roberie et de Louis de Cornulier, le nombre était insuffisant pour faire face victorieusement à l’adversaire. C’est au Chêne, près de Vieillevigne, que l’on vit pour une ultime fois dans les mains du comte d’Hanache, chef de la garde d’honneur de la princesse, qui venait d’être abattu, le drapeau fleurdelysé. C’en était fait des géants de la Vendée, d’Anjou et de Bretagne salués par Napoléon à son retour de l’île d’Elbe. Il ne restait plus à Charrette qu’à licencier sa troupe et à rejoindre Madame au château de la Brosse afin de lui faire quitter la Vendée au plus vite.

 

La duchesse venait de vivre trois semaines épuisantes sans se plaindre jamais. Fuyant la nuit dans un bocage hérissé de haies, de murets de pierre, traversé de mille chemins creux et de tourbières où les chevaux s’enfonçaient jusqu’au jarret, les roues de voitures jusqu’aux essieux, en ce printemps mauvais qui l’exposait à ses pluies diluviennes, elle était à bout de force. A Charrette, qui tentait de la convaincre de renoncer, elle répondait : « J’irai à Nantes. J’irai seule avec Eulalie de Kersabiec ».Cette solution, qui semblait folle au premier abord, révélait une habileté et un sens politique aigu de la part d’une femme de 35 ans. Nantes, peuplée de bourgeois cossus, avait nettement marqué son hostilité à l’égard des Bourbons. La duchesse pensait donc que sa présence, dans une ville aussi peu légitimisme, apparaîtrait improbable et ne serait pas soupçonnée. Quand la nuit fut venue, comme à l’habitude, la petite troupe se remit en marche et gagna le Tréjet à l’embouchure de l’Ognon, dans le lac de Grand-Lieu. C’était une nuit calme, embaumée par la lourde odeur des foins. Nous étions le 8 juin. On entendait à peine les pas des furtifs étouffés par la mousse. Au bout d’un moment, les compagnons des deux femmes les quittèrent et elles restèrent seules à dormir blotties sous les arbres. A l’aurore, elles repartirent, bientôt rejointes par deux paysannes. C’était jour du maigre à Nantes. Madame avait revêtu un cotillon de milaine, un devantiau, une coiffe de buran à bardes et un corbillon. L’instant critique fut le passage du Pont Pirmil. Madame s’avança. Un commis de l’octroi lui demanda si, dans son panier, elle n’avait pas quelque article de contrebande. Nenni ! répondit-elle, tout en riant. Et elle passa en compagnie d’Eulalie et des deux paysannes. Huit heures sonnaient à l’horloge du Bouffai, lorsque la fugitive traversa la place. Une foule s’était attroupée auprès d’une muraille, déchiffrant une affiche où était inscrit en épaisses lettres : état de siège. Plus bas, on lisait le signalement de la princesse, en même temps que la promesse d’une récompense à celui qui la livrerait. C’est ainsi qu’agissait Louis-Philippe à l’encontre de la mère de son neveu dont il venait d’usurper le trône. Il est vrai que son père avait fait mieux encore, en signant l’arrêt de mort de Louis XVI, son propre cousin.

Lorsque les deux femmes franchirent le seuil de la maison des Kersabiec, elles poussèrent un soupir de soulagement. C’est vrai qu’elles avaient eu peur. Marie-Caroline savait qu’elle avait été reconnue à deux reprises par un jeune capitaine et par une femme du peuple, mais ni l’un, ni l’autre ne l’avaient trahie, pas plus que ne le fit une centaine de fidèles qui l'avait soutenue, accompagnée, avec une noblesse de sentiment qui leur faisait dire : « Il faut croire que la trahison est un crime bien odieux pour qu’on le paie si cher ! » Parmi eux était un certain Charles Godard, l’arrière grand-oncle de ma belle-mère, dont la légende familiale veut qu’il servît de guide lors de la fameuse nuit du 3 juin où, accompagnée de Charrette, de la Roberie et de Rézé, la jeune duchesse quitta Moulin Etienne pour le château de la Brosse. Après avoir traversé sur un bachot la rivière de la Boulogne et en attendant que les guides s’assurent que la route était tranquille, Marie-Caroline s’était allongée sur la mousse et sommeillait un instant. La lune éclairait cette scène emplie de mélancolie, tandis que ses fidèles et amis la contemplaient d’un regard respectueux. Devinaient-ils que cet endormissement préfigurait le sommeil éternel des Bourbons ? Son courage et son ardeur avaient inspiré de l’admiration à ceux même qui l’avaient combattue. Ainsi Dermoncourt, qui avait subtilisé son courrier caché dans trois bouteilles à la Chaslière, n’hésita pas à rédiger cet hommage inattendu :

« C’était un admirable thème de pensées philosophiques pour ceux qui l’accompagnaient que le spectacle de cette femme qui, deux ans auparavant, avait aux Tuileries sa place de Reine-Mère, possédait Chambord et Bagatelle, sortait dans des voitures à six chevaux avec des escortes de gardes du corps brillants d’or et d’argent ; qui se rendait à des spectacles commandés pour elle, précédé de coureurs secouant des flambeaux ; qui remplissait la salle avec sa seule personne et qui, de retour au château, regagnait sa chambre, splendide, marchant sur de doubles tapis de Perse et de Turquie, de peur que le parquet ne brisât ses pieds d’enfant. Aujourd’hui cette même femme, couverte encore de la poudre des combats, entourée de dangers, proscrite, n’ayant pour escorte et pour courtisans qu’une jeune fille, allant chercher un asile qui se fermerait peut-être devant elle, vêtue des habits d’une femme du peuple, marchait nu-pieds sur le sable aigu et sur les cailloux tranchants de la route … »

La duchesse allait passer cinq longs mois recluse au N° 3 de la rue Haute du Château, mois qu’elle vécut d’autant plus difficilement que sa nature la portait à l’action et que le sort réservé à quelques-uns de ses meilleurs amis lui déchirait le cœur. C’est le 7 novembre à 18 heures, alors qu’elle se préparait à dîner, qu’une troupe de soldats envahit le rez-de-chaussée de la maison, précédée par les commissaires de police de Nantes et de Paris. Trahie par Simon Deutz, dont elle avait fait connaissance à Naples et qui lui avait été recommandé par le maréchal de Bourmont avec la bénédiction du pape, cet homme, né à Coblence, apparemment tout dévoué à sa cause, la livrait ainsi au ministre Thiers pour la rondelette somme de 500.000 frs en billets, que le secrétaire général du ministère de l’intérieur lui remettra au bout d’une pincette. Cela ne l’empêchera pas, quelques années après ce forfait, de mourir dans la misère. Sa descendance demandera à changer de nom.

Enfermée à la prison de Nantes, la duchesse allait être bientôt transférée dans la citadelle de Blaye, en Gironde, où elle passera les huit mois les plus douloureux de son existence. Son incarcération produisit en France une émotion considérable. Victor Hugo, en rédigeant quelques vers fameux, allait vouer à une immortalité honteuse l’homme qui l’avait trahie :

 

O honte ! Ce n’est pas seulement une femme

Sacrée alors pour tous, faible cœur mais grande âme,

C’est l’honneur, c’est la foi, la pitié, le serment,

Voilà ce que ce juif a vendu lâchement ;

Rien ne te disait donc dans l’âme, ô misérable !

Que la proscription est toujours vénérable !

Qu’on ne bat pas le sein qui vous donne son lait,

Qu’une fille de roi dont on fut le valet

Ne se met point en vente au fond d’un antre infâme,

Et que n’étant plus reine, elle était encore femme !
 

Balzac, pour sa part, ne cacha pas son admiration pour elle, tandis que Chateaubriand écrivit un pamphlet qui parut chez Le Normant le 29 décembre 1833 et qui commençait par ces mots : « Madame, votre fils est mon roi. » Cela allait valoir à l'écrivain un rocambolesque procès où il fut son propre avocat et cela, avec un tel talent, que les jurés s’empressèrent de le déclarer non coupable et que des jeunes gens, à la sortie du tribunal, le portèrent en triomphe en criant : Vive Chateaubriand. Des pétitions venant de toute la France demandèrent la libération de la duchesse et il y eut durant ce mois-là une recrudescence de duels qui opposaient partisans et adversaires. C’est dire la popularité dont jouissait l'infatigable duchesse. Quant à elle, elle n’apercevait plus de la France que les vues étriquées que lui offraient les fenêtres grillagées de son appartement. Son oncle Louis-Philippe, qui la craignait encore, lui avait fait interdire tout courrier et avait déployé autour de la citadelle une armée digne d’un siège. Cela n’empêchait pas Marie-Caroline de jouir d’un certain confort et d’être entourée d’une petite cour, tant étaient nombreuses les femmes de la noblesse qui souhaitaient partager sa captivité.

 

Lorsqu’an avril, Marie-Caroline est obligée de révéler sa grossesse, c’est le choc. Un coup très dur pour les royalistes, une épreuve épouvantable pour une femme de 35 ans, veuve depuis 13 ans, qui se doit d’avouer son mariage secret à Naples avec le comte Hector Lucchesi-Palli et reconnaître ainsi une mésalliance qui déconsidère la régente de France, la mère d’Henri V, devenue ainsi l’épouse d’un étranger. Néanmoins avec une dignité admirable, elle accouchera en public le 10 mai d’une petite fille nommée Anne-Rosalie qui ne vivra que quelques mois. Désormais Louis-Philippe, n’ayant plus rien à craindre d’une nièce qui, en perdant son prestige, ne risquait plus de jouer un rôle politique important, donne l’ordre d’organiser son départ pour la Sicile. C’est à bord de l’Agathe, voilier de 850 tonneaux, que Marie-Caroline quitta l’estuaire de la Gironde et cette terre de France qu’elle ne reverrait jamais et qui, déjà, s’éloignait dans une vapeur bleutée. Physiquement, elle avait beaucoup souffert. Pâle, amaigrie, chancelante, elle cédait à de longs moments de dépression. Il semblait qu’elle ait perdu cet équilibre et cette gaieté qui la caractérisaient. La presse du temps s’en émut. Ne parlons pas des journaux républicains qui n’hésitèrent pas à dénoncer la cruauté avec laquelle Louis-Philippe avait traité sa propre nièce. Un quotidien anglais y alla aussi de sa désapprobation. Dans les "Mémoires d’Outre-Tombe", Chateaubriand, de son style admirable, fustigea le roi-geôlier :

 

« Ce qu’il faut vouer à l’exécration, ce qui n’a pas d’exemple dans l’histoire, c’est la torture impudique infligée à une femme seule, privée de secours, accablée de toutes les forces d’un gouvernement conjuré contre elle, comme s’il s’agissait de vaincre une puissance formidable. Des parents livrant eux-mêmes leur fille à la risée des laquais, la tenant par les quatre membres afin qu’elle accouche en public, appelant les autorités du coin, les geôliers, les espions, les passants pour voir sortir l’enfant des entrailles de leur prisonnière… Et quelle prisonnière ? La petite fille d’Henri IV ! Et quelle mère ? La mère de l’orphelin banni dont on occupe le trône ! Trouverait-on dans les bagnes une famille assez mal née pour avoir la pensée de flétrir un de ses enfants d’une telle ignominie ? N’eût-il pas été plus noble de tuer Madame la duchesse de Berry que de lui faire subir la plus tyrannique humiliation ? Ce qu’il y a eu d’indulgence dans cette lâche affaire appartient au siècle, ce qu’il y a eu d’infâmant appartient au gouvernement. »

 

Par la suite, la princesse allait vivre un automne paisible auprès de son époux et avoir quatre autres enfants et une très nombreuse descendance. Malgré ses efforts, elle n’avait pu obtenir de reprendre auprès d’elle les princes de France, Louise et Henri, qu’elle avait eus du duc de Berry et qui vivaient à Hradschin en Bohême auprès de leur grand-père Charles X, élevés par la duchesse d’Angoulême, leur tante, la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette qui avait survécu à la Révolution. Marie-Caroline aurait aimé que Chateaubriand fût le précepteur de son fils. Elle l’avait rencontré plusieurs fois en Italie, lui-même avait été reçu par Charles X et la duchesse d’Angoulême, mais ce projet échoua. Formé par un éducateur d’une telle envergure, nul doute que le futur Henri V, celui qui fut appelé le comte de Chambord, eut été différent, mieux préparé pour assurer la pérennité du trône qu'il refusa, sans doute par faiblesse, et parce qu'il ne voulait servir la France que sous le drapeau blanc fleurdelysé et non tricolore. Ce fut peut-être un malheur que le lys ne puisse point refleurir. Mais la page était tournée, un véritable goût du malheur étreignait les derniers membres de la branche aînée des Bourbon qui s’enfonçaient inexorablement dans le tombeau. La duchesse mourra sereinement en Styrie en avril 1870, à l’âge de 71ans.

 

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La duchesse à la fin de sa vie.

La duchesse à la fin de sa vie.

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13 juin 2014 5 13 /06 /juin /2014 08:09

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Je dois dire que j'ai un peu hésité avant de me lancer dans cette aventure à compte d'éditeur, bien entendu, mais avec un éditeur international que je ne connaissais pas et qui officie en Allemagne. Je n'ai rien à lui reprocher car les choses se sont passées fort bien, les délais ont été respectés mais le prix de mon livre de près de 300 pages et abondamment illustré coûte très cher, trop cher à mon avis. Comme il s'adresse en particulier aux universités, je pense que celles-ci ont les moyens d'acquérir quelques exemplaires, mais pour le particulier...cela me semble dissuasif. Enfin l'entreprise d'édition fait ce qu'elle veut, je n'ai pas à m'immiscer dans sa politique de vente. Les 43 articles, qui composent l'ouvrage, ont été choisis dans INTERLIGNE et, plus précisément, dans la rubrique LITTERATURE. Cela peut être une bonne introduction à la lecture d'écrivains connus pour des étudiants qui bénéficieront ainsi d'une approche non négligeable. C'est d'ailleurs ce que je mentionne dans la quatrième de couverture en soulignant  :

 

 

"De grands noms apparaissent, d'autres plus discrets, moins connus mais non moins talentueux. C'est à une immersion dans les beaux textes que je vous convie. D'Alexandre Pouchkine à Julien Gracq, de Jules Supervieille à René-Guy Cadou, d'André Comte-Sponville à Jean-Marie Le Clézio, de Milan Kundera à Andreï Makine, de Virginia Woolf à Maria Vargas Llosa, de Colette à Sandor Marai, un horizon littéraire vous est proposé qui entrebâillera une fenêtre sur le vaste panorama de la culture universelle. "L'alliance des mots" s'adresse, par conséquent, à un public de tout âge : à des étudiants qui auront ainsi une entrée en matière pour leur réflexion future et aux lecteurs plus âgés qui évoqueront sans déplaisir leur réflexion passée."

 

 

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6 juin 2014 5 06 /06 /juin /2014 08:57

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Je ne connais personne qui puisse parcourir le cimetière de Colleville-sur-Mer sans être saisi d'une émotion irrépressible. L'alignement de ces milliers de croix blanches, sous lesquelles dorment des soldats dont la plupart avaient une vingtaine d'années et débarquaient ici, en ce 6 juin 1944, pour nous libérer de la tyrannie nazie, provoque un choc d'une force incroyable, car s'allie à la beauté admirable du site, à la simplicité de ces croix blanches, au silence de la mer proche, une puissance évocatrice d'une sobriété grandiose. Dans le dépouillement le plus absolu, le plus éloquent, tout est réuni pour exprimer l'immensité du sacrifice et rappeler de la façon la plus juste ce que fut cette page de notre histoire où, comme l'a si bien souligné le Président Obama lors de son discours en 2008, celle-ci avait rendez-vous avec la foi. Car il fallait de la foi à ces hommes pour quitter leur pays, venir se battre sur une terre étrangère et mettre au-dessus de leur simple quotidien les notions de sacrifice, d'honneur, d'abnégation. Aujourd'hui la plage d'Omaha la sanglante irradie d'une lumière opale entre les pins maritimes qui la séparent du cimetière. Des oiseaux s'y posent, des vétérans s'y recueillent, des promeneurs s'y attardent. Comment imaginer qu'il y a de cela 70 ans, elle était rouge de sang et encombrée d'innombrables cadavres et d'agonisants. C'est peut-être ce calme, cette lumière d'aquarelle qui touchent le plus, comme si les vies sacrifiées de ces jeunes combattants avaient permis d'engendrer cette douceur, ce parfum de miel qu'exhale la nature à cette saison. N'est-ce pas là le cadeau incommensurable qu'ils nous ont fait de nous offrir la grâce de vivre dans une paix apparente ? N'est-ce pas à la suite de ces événements que l'idée d'une Europe réconciliée a pris naissance, que des nations qui avaient un passé semblable, une même civilisation, ont enfin réalisé qu'il était préférable de s'unir afin de faire route ensemble pour le meilleur, plutôt que de céder à la division et, par voie de conséquence, au pire.

 

Prévu le 5 juin, le Débarquement fut repoussé à cause de conditions météorologiques mauvaises. Malgré ces incertitudes, Eisenhower décidait de profiter d’une courte accalmie météo le lendemain pour lancer l’opération. Le 5 juin au soir, à 20h15, fut diffusé la seconde partie de la fameuse strophe d’un poème de Verlaine : «  Les sanglots longs des violons de l’automne blessent mon cœur d’une langueur monotone. » La nuit sera longue pour tous ces soldats en attente. La gigantesque armada s’ébranle progressivement alors que des commandos s’envolent vers les sites stratégiques que sont les ponts sur l’Orne ou la batterie de Merville, que d’intenses bombardements pilonnent les batteries côtières et que les 82e et 101e divisions aéroportées US sont larguées dans les zones périlleuses situées entre Utah et Sainte-Mère-Eglise.

 

C’est à l’aube du 6 juin, vers 6h30, que s’engage l’assaut terrestre. Les troupes américaines débarquent sans trop de dommages à Utah grâce à une heureuse erreur de position qui les met hors de portée des batteries. Il en est autrement à Omaha, où elles doivent faire face aux tirs meurtriers des canons et des armes automatiques allemandes et que les vagues d’assaut sont coincées par la mer qui monte. Il faudra patienter jusqu’au début de l’après-midi, et cela au prix de lourdes pertes, pour que les survivants puissent sortir enfin de cet enfer. Non loin de là, les « Rangers » se sont emparés héroïquement de la redoutable pointe du Hoc qui ne recelait que des batteries fantômes, ouvrant les uns et les autres la voie aux troupes qui lentement s’achemineront jusqu’à Paris pour libérer la France au prix de combats longs et épuisants et du sacrifice de milliers de civils dont certaines des villes ne seront plus qu'un amas de décombres.

 

La Normandie n'a jamais oublié ce qu'elle devait aux alliés. Elle a pansé ses blessures, reconstruit ses villages, ses villes et ses routes, réappris le goût de vivre. Mais au fond d'elle-même, dans ce bocage si souriant, sur ces plages où il fait si bon marcher dans le repli de ses vagues qui, jadis, ont vu tant de noyés, elle continue à se vouloir une terre de mémoire, un lieu où l'histoire eut un jour rendez-vous avec l'héroïsme. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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La Normandie à l'heure du souvenir
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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 09:10
Le silence selon Emile Cioran

 

Emile Cioran, né en Roumanie en 1911, a quitté sa terre natale pour la France en 1939 après des études de philosophie à l'Université de Bucarest. Il obtient sa licence en 1932 après avoir complété une thèse sur Bergson. Son premier livre publié en France en 1949 sera le Précis de décomposition,  connaissance de soi et du monde par la voie du gouffre, à la manière d'un Michaux ou d'un Blanchot. Pour Cioran, la mission première d'un livre est de tout remettre en cause. Pour y parvenir, il privilégie l'aphorisme plutôt que les grands systèmes de pensée. Dans le monde où nous vivons " métro, boulot,dodo", la conscience se doit d'être provocante : à l'égal d'un Nietzsche et d'un Dostoïevski, sa conscience lui pèse comme une fatalité. Sa vie durant, Cioran sera écartelé entre la tentation de la foi et les rémanences du doute. Ecrire était pour lui une libération, même s'il déplorait que l'on écrivît trop et sans suffisamment de raisons. Car, à l'instar du russe Léon Chestov, il pensait qu'il faut situer le mal-être de l'homme au coeur de toute réflexion. Ce qui le préoccupait le plus était la quasi impossibilité de l'être... à être. C'est probablement ce qui nous rend son oeuvre si proche, si intime. Voilà un philosophe qui n'a pas craint de prendre en compte " les misères du moi " et de considérer comme urgents l'analyse et le traitement du désespoir.  "Le développement de la technique - disait-il lors d'un entretien avec Luis Jorge Jalfen - laisse croire que tout est possible et qu'à chaque fois de nouvelles choses sont possibles. C'est là que réside l'un des périls : la fabrication d'illusions, d'utopies de supériorité. Il s'agit de l'utopie des spécialistes, qui n'est rien de plus que la rêverie moderne de la domination du monde à partir d'éléments techniques". Le silence, la solitude lui furent toujours nécessaires. "La catastrophe, pour l'homme, vient du fait qu'il ne peut rester seul. Dans un lointain passé, les gens demeuraient beaucoup plus en contact avec eux-mêmes, pendant des jours et des mois, mais à présent ce n'est plus possible. C'est pour cela que l'on peut dire que la catastrophe s'est produite, ce qui veut dire que nous vivons catastrophiquement" - prophétisait il. Et il ajoutait : "La science est l'escamotage de la sagesse au nom de la connaissance du monde. Pourquoi cette frénésie de nouveauté ; de nouveauté dans le domaine de la pensée, de la poésie, en tout ? Toujours et encore la nouveauté. C'est ridicule. Je crois que l'idée la plus simple, la plus directe, mais la plus difficile, est celle de vivre avec ses propres contradictions".

 

Insomniaque comme Nietzsche, il sut transformer ses insomnies en un formidable moyen d'introspection.  Aussi écoutons-le se taire et nous instruire sur le silence, lui qui se reprochait d'avoir trop dit et trop écrit :

 

Trois heures de conversation, j'ai perdu trois heures de silence.
La douceur de vivre a disparu avec l'avènement du bruit. Le monde aurait dû finir il y a cinquante ans ; ou, beaucoup mieux, il y a cinquante siècles.
Silence presque total. Ah! Si tous ces gens persévéraient indéfiniment dans leur sommeil ! Ou si l'homme redevenait l'animal muet qu'il fut !
J'entends les cloches de Saint-Sulpice, je crois. Emotion soudaine. Irruption du passé dans une époque sinistre comme la nôtre. C'est tout de même un autre bruit que celui des voitures.
Rentrer en soi, y entendre ce silence aussi vieux que l'être, plus ancien même - le silence antérieur au temps.


On m'a raconté l'histoire d'une femme, sourde depuis trente ans, qui vient de recouvrer l'ouïe à la suite d'une opération et qui, atterée par le bruit, a demandé qu'on lui redonne sa surdité...
Veille de Pâques. Paris se vide. Ce silence si inhabituel comme en plein été. Que les gens avant l'ère industrielle devaient être heureux ! Main non. Ils ignoraient complètement leur bonheur, comme nous ignorons le nôtre. Il nous suffirait d'imaginer dans le détail l'an 2000 pour que nous ayons par contraste la sensation d'être encore au Paradis.


Si la plus grande satisfaction qu'on puisse atteindre dérive de l'entretien avec soi dans la solitude, la forme suprême de " réalisation " est la vie érémétique.


Si seulement on avait le courage de ne pas avoir d'opinions sur quoi que ce soit ! ou alors en émettre une devrait constituer un acte aussi important que prier. Se mettre en état d'oraison pour oser avoir une opinion !  C'est à cette seule condition que " la parole " pourrait acquérir quelque dignité ou reconquérir son ancien statut, si tant est qu'elle en eût un jamais dont elle pût être fière.
Pourquoi tout silence est-il sacré ? Parce que la parole est, sauf dans des moments exceptionnels, une profanation.


La seule chose qui élève l'homme au-dessus de l'animal est la parole ; et c'est elle aussi qui le met souvent au-dessous.


Je crois la parole récente, je me figure mal un dialogue qui remonte au-delà de dix mille ans. Je me figure encore plus mal qu'il puisse y en avoir un, je ne dis pas dans dix mille ans, dans mille ans seulement.
Je crois aux vertus du silence, je ne m'attribue quelque réalité que lorsque je me tais, et je parle, je parle, et nous parlons tous. Le vrai contact entre deux êtres, et entre les êtres en général, ne s'établit que par la présence muette, par non-communication apparente, comme l'est toute communion véritable, par l'échange mystérieux et sans parole qui ressemble à la prière intérieure.


J'ai combattu toutes mes passions et j'ai essayé de rester encore écrivain. Mais c'est là une chose quasi impossible, un écrivain n'étant tel que dans la mesure où il sauvegarde et cultive ses passions, où il les excite même et les exagère. On écrit avec ses impuretés, ses conflits non résolus, ses défauts, ses ressentiments, ses restes...adamiques. On n'est écrivain que parce que l'on n'a pas vaincu le vieil homme, que dis-je ? l'écrivain, c'est le triomphe du vieil homme, des vieilles tares de l'humanité ; c'est l'homme avant la Rédemption. (...) C'est l'humanité tarée dans son essence qui constitue la matière de toute son oeuvre. On ne crée qu'à partir de la Chute.


Tout ce que l'homme fait, il ne le fait que parce qu'il a cessé d'être ange.
Tout acte en tant qu'acte n'est possible que parce que nous avons rompu avec le Paradis.
Tout créateur s'insurge contre la tentation de l'angélisme.
Par tempérament je suis bavard, et tout ce que je puis avoir de bon, je le dois au silence.
Il est 1 heure du matin. Ce silence extraordinaire justifierait à lui seul l'adhésion à une forme quelconque d'espoir.

 


Le saint a raison de dire que le silence nous rapproche de Dieu. C'est quand tout se tait en nous que nous sommes à même de Le percevoir. Lui, c'est-à-dire quelqu'un ou quelque chose qui ne résiste pas à l'analyse mais qui remplit néanmoins notre silence.

 


Le silence va plus loins que la prière, puisqu'il n'est jamais plus profond que dans l'impossibilité de prier.
Tout silence dont on est conscient, qu'on cultive ou qu'on espère se ramène à une possibilité d'expérience mystique.

 

                                                                       CAHIERS 1957 - 1972

 

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19 mai 2014 1 19 /05 /mai /2014 08:06

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J’ai été très heureux de recevoir une réédition récente de ce magnifique texte de Sandor Màrai (1900-1989) qui emporte le lecteur au-delà des explications cartésiennes qui essaient de nous faire comprendre le pourquoi de l’ignoble conflit qui déchira le monde au milieu du XXe siècle. Les Editions Albin Michel ont eu une bien belle idée en rééditant ce grand classique de la littérature hongroise.  

En Hongrie, en 1942, dans un ministère, un conseiller quadragénaire, qui vient de rédiger un texte en mesure de changer la vie de millions de personnes, voit arriver une belle femme, Aino Laine, qui se dit Finlandaise (comme Eino Laino le grand poète ?) en tous points identique à celle dont il était follement amoureux cinq années auparavant et qu’il a malheureusement enterrée après qu’elle se soit suicidée. Il se souvient de ces moments d’amour et de douleur et se remémore la rencontre avec le père de la jeune femme qui accusait un grand scientifique d’avoir provoqué la mort de sa fille. Qui est cette jeune femme sosie de son amoureuse décédée ? Une morte-vivante venue lui rappeler son passé ? Une Mata Hari qui cherche à infiltrer les organes dirigeants de son pays ? Une simple coïncidence fortuite « Se peut-il que d’autres exemplaires de moi se promènent à travers le temps et l’espace » ? Un étrange jeu de double s’instaure alors entre les deux membres de ce couple finno-ougrien, deux membres d’une tribu éclatée depuis des millénaires, dans le huis clos d’une nuit qui va décider de l’avenir d'un peuple. Tout semble double, les êtres paraissent être créés par paires, seuls d’infimes nuances peuvent les distinguer, des nuances fondamentales, déterminantes, essentielles.
 

Ce texte est aussi une interrogation sur l’identité, qui est qui dans ce sibyllin jeu de double, et un questionnement sur le bonheur : « Le bonheur n’existe pas, mon garçon. Au fond de l’existence, il y a l’ennui et la faiblesse », soit un discours sur la destinée qui dirige et relie les êtres au-delà de leur volonté, « car il y a des couples, …, qu’une vague unique entraîne réellement l’un vers l’autre dans le cosmos et contraint à se rencontrer, ils ne peuvent échapper l’un à l’autre, même en fuyant, au Nord, à l’Ouest, fût-ce aux Indes ou même dans la mort… », enfin une réflexion sur le fonctionnement de la société : tout peut se répéter à l’infini, recommencer éternellement comme si le nombre des scénarii possibles était limité.
 

Cette lecture m’a laissé une curieuse impression, au cœur de la guerre, Sandor Màrai n’écrit pas sur les actes de bravoure, les faits militaires, la haine, l’horreur, la bassesse, la traîtrise, l’héroïsme, … non, il écrit sur l’aspect merveilleux de la vie que nous ne savons pas voir et sur la puissance des relations qui rapproche les êtres et peut transcender les forces du mal. « La femme lui avait dit que l’on ne pouvait pas juger d’un simple point de vue humain tout ce qui se produit ». Peut-être souhaite-t--il nous conduire au-delà des analyses rationnelles dans un questionnement dont il ne connaît pas forcément la réponse afin de chercher des explications à un comportement qui fut tellement inhumain. Une formidable capacité à prendre beaucoup de recul pour échapper aux explications trop évidentes, trop usitées et à envisager autre chose, d’autres comportements, d’autres aspects de la nature humaine. Des questions fondamentales profondes, dérangeantes, dans un livre magnifique, écrit dans un style raffiné, élégant, rappelant les grands textes de la littérature d’Europe centrale. Il faut remercier l’éditeur de redonner à la littérature hongroise, écrasée sous la chape du communisme, la place fondamentale qui est la sienne et saluer la traductrice qui a si bien su restituer l’ambiance et la sensibilité de cet ouvrage si représentatif de la culture qui prévalait encore dans « la Mitteleuropa » durant la première moitié du XXe siècle, sublimant le romantisme et colorant d'un charme désuet et d'une grande profondeur ce texte de Màrai.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Sandor Marai, une oeuvre crépusculaire

 


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L'écrivain hongrois

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15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 07:31

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« L’homme doit laisser des traces de son passage, non des preuves, car seules les traces font rêver. »  René CHAR

 

« On ne chante bien que dans son arbre généalogique. »  Max JACOB

 

« Tous les pays qui n’ont plus de légendes seront condamnés à mourir de froid. »

 

 

Patrice de la TOUR DU PIN

 

 

On ne naît au monde que lentement. Plus on vieillit et plus on s’aperçoit que l’on a été long à s’éveiller. Il faut beaucoup de temps pour devenir adulte, peu pour devenir vieux. Notre existence est en quelque sorte une longue histoire d’enfance. Soudain on se retourne et notre avenir s’éloigne. Aurions-nous tourné en rond ? Ce que l’on découvre sont des choses que, curieusement, on reconnaît, comme si nous les portions en nous depuis toujours. Nous ne traversons plus l’inconnu mais une de ces bonnes vieilles terres qui nous colle aux talons.

 

Sachons-le, nous venons du fond d’un âge, du fond d’une histoire dont les ondes poursuivent en nous leur incessant voyage. C’est pourquoi nous sommes les enfants d’une civilisation, d’un pays qui a une âme et un visage et s’ordonne autour d’un axe qui se nomme simplement : le cercle de famille. Si j’ouvre cette page, c’est seulement parce que chacune de ces familles a contribué à former un paysage et également un pays qui, sans elles, ne seraient pas ce qu’ils sont. Rien d’étrange à ce que nous posions des regards interrogateurs sur les maisons, les rues, les villes qui furent celles de nos ancêtres dont les noms se dispersent chaque jour davantage dans l’oubli. Pas surprenant non plus que nous scrutions les traits méconnus de leurs visages, à jamais souriants ou graves, qui composent les albums soigneusement légués de génération en génération dans l’espoir, sans doute insensé, qu’ils nous révéleront un peu de leur mystère. Sur ces clichés jaunis, dans ces expressions sérieuses ou naïves, n’est-ce pas une ressemblance que nous quêtons, quelque chose d’incontournable que l’objectif a fixé, tant il est vrai que sans passé il n’y a pas d’avenir, point d’arbres sans racines, pas d’homme sans mémoire.

 

Le tremblement des sourires, la gravité des expressions ne nous sont-ils pas étrangement proches ? Grâce à eux, nos vies ne sombrent plus dans le néant ainsi que des péninsules isolées. Elles deviennent des légendes profondes, des fleuves qui, de leur source à leur estuaire, laissent une trace sur l’atlas immatériel du temps. Nous ne sommes pas apparus ici ou là par hasard, non ! Notre existence prend un sens, s’inscrit dans une lignée, porte un message. Nous nous expliquons enfin à nous-même ce que nous sommes.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Le pays d'où l'on vient
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9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 09:58

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Si au cours de sa vie, Léonard de Vinci ne fit jamais que quelques rares toiles et portraits ( une douzaine d’achevés ), celles-ci et ceux-là comptent parmi les œuvres les plus marquantes de la Renaissance pour leur qualité et leur exceptionnelle modernité. " La dame à l’hermine", qui lui fut commandée par le duc Ludovic Sforza et représente la très belle Cecilia Gallerani, a été saluée d’emblée comme un chef-d’œuvre. Alors qu’il fallut attendre le XXe siècle pour que le tableau soit définitivement attribué à Léonard, le sonnet qu’il inspira en 1493 au poète de cour Bernardo Bellicioni ne laissait cependant aucun doute à ce sujet :

 

«  O nature, qui fustiges-tu ? Qui envies-tu ?

C’est Vinci, peintre d’une de tes toiles, Cecilia,

Si belle aujourd’hui, est celle

Dont les beaux yeux font pâlir le soleil.

Tout l’honneur t’en revient

Lors même que sa peinture la montre si belle

Comme si elle écoutait au lieu d’affabuler.

Songe donc que plus elle sera vivante et belle,

Plus grande sera ta gloire aux époques lointaines.

Ainsi, remercie Ludovic, ou plutôt

Le talent et la main de Léonard

Qui t’ont permis de prendre part à la postérité. »

 

 

Cette toile date de 1491, lorsque la jeune Cecilia, née en 1473 et mariée à l’âge de dix ans à Jean Stéphane Visconti, est la favorite de Ludovic Sforza qui la délaisse bientôt pour épouser Béatrice d’Este, l’éloignant de son palais alors qu’elle est enceinte et donnera naissance à un garçon le 3 mai 1491. Achevée avant cette date, le portrait se trouvait entre ses mains, le duc de Milan essayant ainsi, par ce présent, de se faire pardonner son abandon. Le tableau a toujours été considéré comme «  le premier portrait réellement moderne », sans doute par le mouvement sur le côté de la silhouette féminine se tournant de l’ombre vers la lumière et probablement vers un interlocuteur qu’elle semble écouter en posant sur lui un regard interrogateur. Par ailleurs, elle tient dans ses bras une hermine dont l’attitude semble reprendre le mouvement de la jeune femme et qu’elle caresse d’une main fine mais surdimensionnée, comme si cette main avait été peinte à part, d'où la surprise qu'elle provoque malgré l’élégance du geste. L’hermine est sûrement là à titre symbolique, soit comme une allégorie politique à l’intention de Ludovic Sforza qui avait été décoré d’une hermine par le roi de Naples. Ou bien la présence de l’animal se rapporte-t-elle à la légende populaire qui lui prête le pouvoir de protéger les femmes enceintes. Sur ce portrait, Cecilia est vêtue d’une robe en velours, en soie et taffetas que son amant, Ludovic, lui avait rapportée de Naples et son cou est entouré d’un collier de perles noires dont les reflets mettent en valeur la chair ivoire de la jeune femme, alors que l’aspect juvénile de son visage contraste avec le côté solennel de ses vêtements et la fermeté de sa pose.

 

Vinci a su saisir sur le vif, tout en lui conservant son mystère, l’expression d’un visage plein de nuances qui évoque une intériorité, celle d’une jeune femme cultivée qui avait appris très tôt le latin, composait des poèmes appréciés des intellectuels milanais et était reconnue comme une musicienne et une chanteuse de talent. « La peinture est le plus subtil de tous les arts » – écrivait Geromino Cardano en 1551. « Le peintre représente les ombres et les couleurs et les relie grâce à un don d’observation très précis. Le peintre est un philosophe et un scientifique, un architecte et un habile anatomiste. Cette habileté fut développée jadis jusqu’à la quasi perfection par le Florentin Léonard de Vinci. » Et c’est vrai que le sourire énigmatique des personnages du Vinci, ses savantes compositions, son travail sur la perspective, son fameux sfumato ont totalement bouleversé la vision de la peinture à la fin du Quattrocento. «  Aucun homme ne vint au monde qui en sût autant que lui, non seulement en peinture, en sculpture, en architecture, mais en philosophie » - proclamait François Ier qui l'invita à finir sa vie en France parce qu’il symbolisait selon lui le génie de la Renaissance en étant un artiste total et un penseur universel.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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18 avril 2014 5 18 /04 /avril /2014 08:27

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On l'appelait la panthère et sa vie est un véritable roman que Stéphanie des Horts a eu la bonne idée de consigner en un court et passionnant récit publié chez J.C. Lattès. Incroyable destin, en effet, que celui de Jeanne Toussaint, née le 13 janvier 1887 à Charleroi dans une modeste famille, d'une mère dentellière et d'un père marchand ambulant et qui, violée dès sa tendre enfance, comme sa soeur d'ailleurs, finira comme l'une des reines de Paris et surtout comme directrice de la Haute Joaillerie chez Cartier. Une existence tracée à coups de coeur, à coups de chance, à coups de talent surtout, par une femme d'une énergie indomptable qui s'enfuira de chez elle à 16 ans, deux ou trois années après sa soeur Charlotte, afin d'éviter les avances trop insistantes de son beau-père allemand, et, ce, au bras d'un sémillant hussard au charme ravageur : Pierre de Quinsonas. A défaut de l'épouser, il l'installera dans un hôtel particulier parisien et en fera une femme entretenue dans un luxe un peu tapageur qui n'est pas pour déplaire à la tout jeune Jeanne.

 

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La voilà désormais prise dans un tourbillon de plaisir en cette belle époque qui a tout pour séduire, Maxim's, Cartier, les Grands Boulevards, l'Opéra ; oui, Paris est une fête ininterrompue lorsque l'on a de l'argent, beaucoup d'argent. Jeanne est grisée mais ne perd pas la tête, d'autant que sa soeur va la lui remettre sur les épaules : " Nous sommes des cocottes, des femmes entretenues, le dernier monde, la vie à l'horizontale ", mais elles ont heureusement des atouts : la jeunesse, l'audace, la beauté, l'intelligence, alors ? Après avoir passé à son cou le somptueux collier en diamants offert par Pierre pour marquer leur rupture, Jeanne prend son existence en main et entre en relation avec des personnalités de son époque : Coco Chanel, Paul Helleu qui fera son portrait ( photo ci-dessus ), Cocteau, Boni de Castellane ; se fait habiller par les couturières en vogue, Chanel bien sûr et Madeleine Vionnet, dispose de son équipage et de sa domesticité, a des amants généreux qui sont prêts à dépenser des fortunes pour de belles femmes et jouit d'une personnalité forte, d'un goût très sûr et d'une originalité qui captive son entourage. Que demander de plus ? Elle est en mesure d'abattre ses atouts au moment propice.

En 1913, alors que l'on célèbre le "Sacre du Printemps", un ballet de Diaghilev sur une musique d'Igor Stravinski, le baron Hély d'Oissel lui avoue sa flamme et, à son tour, souhaite l'épouser. Son erreur sera de la présenter un soir chez Maxim's à Louis Cartier. Le destin de Jeanne est scellé, elle vient de croiser l'homme de sa vie. C'est alors que la guerre de 14 va mettre fin à cette Belle Epoque et à un XIX e siècle qui s'éternise. Pierre Hély d'Oissel est appelé sous les drapeaux et fait partie d'une escadrille d'élite qui combattra contre les Zeppelins allemands, tandis que dans la capitale, la valse des plaisirs se poursuit et comme Louis Cartier, pour des raisons de santé, a été réformé, il a tout loisir de conter fleurette à Jeanne et surtout de l'initier aux secrets de la joaillerie.

 

 

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Les bombardements s'intensifiant par la suite, les parisiens vont déserter Paris, aussi Jeanne se retrouve-t-elle seule : Pierre Hély d'Oissel est aux commandes de son avion, et elle est sans nouvelles, Pierre de Quinsonas est mort dans un accident et il n'y a plus que Louis auquel Jeanne ne résiste pas. Si Louis a dix mille idées par minute, Jeanne en a aussi beaucoup et leur complémentarité fera des merveilles. Complémentarité et complicité intellectuelle les unissent, si bien que le 13 rue de la Paix entre dans une nouvelle ère ; Louis est le patron, elle est l'inspiratrice et ce patron s'appuie complètement sur la sûreté de son jugement, si bien que la production et le succès vont croissants dès les lendemains de la guerre. Sacs à main, petits objets harmonieux, nécessaires de voyage, encriers, pendulettes, stylos, encriers, coupe-papier, Jeanne Toussaint est devenue la magicienne de la célèbre maison. Désormais, le couple voyage : Venise, Le Caire, Marrakech, San Sebastian, on les voit partout où il faut être vu et Louis pense au mariage. Mais la famille Cartier oppose un refus catégorique comme celles des Oissel et des Quinsonas. On n'épouse pas une ancienne cocotte, on ne peut pas être le joaillier des rois et se marier avec une marginale. Jeanne sera une fois de plus sacrifiée sur l'autel de l'honneur. Et Louis cèdera aux instances de sa famille en s'unissant à une descendante des princes palatins Jackie Almassy, une hongroise qui vit à Budapest et sera aussi peu épouse que possible.

Jeanne a 36 ans et se sent seule, d'autant que sa soeur Charlotte, qui a convolé avec Lord Whitcomb, lui présente son petit lord de 6 ans, Teddy, alors que le baron Hély d'Oissel fait sa ré-apparition et que Jeanne poursuit professionnellement sa collaboration chez les Cartier. La Maharadja de Patna, Barbara Hutton, Cécile Sorel, Daisy Fellowes, héritière de la dynastie Singer, Misia Sert, la duchesse de Windsor sont ses clientes. Pour elles, elle compose des oeuvres exceptionnelles : oiseaux de paradis, félins dont la mythique panthère, insectes, bêtes imaginaires à la fourrure mousseuse ou aux élytres délicats que Jeanne décline en de nombreux et fastueux bijoux. 

Les années folles seront dix années de grande euphorie. L'époque est audacieuse et les gens terriblement pressés de vivre après les heures sombres de la guerre. En février 1933, Louis Cartier, victime d'un accident cardiaque, s'installe à San Sebastian et abandonne les rênes du 13 rue de la Paix à celle qui est sa complice, la femme qu'il n'a cessé d'aimer, son alter ego et Jeanne se retrouve à la tête de la maison Cartier de Paris. Quelle ascension pour la fille de la dentellière de Bruxelles qui ne souhaite plus qu'une chose : la perfection absolue dans tout ce qu'elle envisage et entreprend. Elle vit dorénavant avec Pierre Hély d'Oissel, le fidèle d'entre les fidèles, qui vient d'être nommé président de Saint-Gobain. C'est alors que la Seconde Guerre mondiale se profile dans une Europe brisée en profondeur et gorgée d'illusions. Louis est atteint d'un cancer, l'armée allemande entre dans Paris, il est interdit de sortir la nuit. Onze membres de la maison Cartier sont arrêtés et emprisonnés mais Jeanne a le bon réflexe et fait transférer à Biarritz les pièces rares, ouvrant une boutique en zone libre avec 54 employés. Quant au Général de Gaulle, il a gagné Londres et s'installe dans la boutique Cartier de la capitale britannique, occupant le bureau que Jacques Cartier, le frère de Louis, a mis à sa disposition, tandis que Teddy Whitcomb, le neveu de Jeanne, est dépêché à ses côtés.

 

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L'oiseau en cage, puis l'oiseau libéré créés par Jeanne Toussaint

 

A Paris, Jeanne fait à sa manière de la résistance en plaçant dans les vitrines de la rue de la Paix un oiseau bleu, blanc, rouge derrière les barreaux de sa cage dorée, symbole d'une France occupée. La riposte ne tarde pas : elle est arrêtée par la Gestapo et passe plusieurs jours en cellule avant d'être sauvée par Coco Chanel qui, ayant des relations haut placées, intervient en sa faveur. C'est un jeune Heinrich, plein d'égard, qui est venu lui porter ses maigres repas et l'entoure d'intentions délicates, ce qui ne cesse d'étonner Jeanne. Elle saura plus tard, la guerre terminée, qu'il est le fils de son beau-père allemand et de sa mère, soit son demi-frère. Etonnant scénario concocté par le destin. 

Louis Cartier est mort en Amérique, Jeanne a fini par épouser Pierre Hély d'Oissel, la vie a repris son cours dès 1946 et de nouvelles clientes se pressent chez Cartier pour obtenir les plus belles créations du monde : Grace de Monaco, la princesse Radziwill, la baronne d'Erlanger, Maria Felix, si bien que la maison marche du feu de dieu avec ses sublimes broches où étincellent des scarabées, des coccinelles, des papillons, où se lovent des fauves, mais Jeanne vieillit. Elle a beaucoup oeuvré et a su imposer sa griffe à cette maison Cartier célébrissime. Il est temps de se retirer, d'autant que Pierre l'époux, Charlotte la soeur adorée se sont éteints l'un et l'autre. Son parcours fut unique, original. Jeanne a tout connu, la vanité des choses mais également la beauté qui naît très souvent de l'imagination et du patient travail de l'artiste et de l'artisan. La fille de la dentellière de Bruxelles a pleinement rempli son contrat...

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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11 avril 2014 5 11 /04 /avril /2014 09:45
Proust ou le regard d'un visionnaire

                         

Aucune œuvre ne trouve davantage son origine dans le regard que celle de Proust. C’est grâce à l’illusion de nos sens et de nos sentiments que nous enjolivons le quotidien – «  car ce que l’on sait n’est pas à soi » – écrit-il. C’est l’illusion qui est importante. «  Cette perpétuelle erreur qui est précisément la vie » - ajoute-t-il encore. Proust revient souvent sur cette constatation. «  Ne peut être beau que ce qui porte la marque de notre choix, de notre goût, de notre incertitude, de notre désir et de notre faiblesse. » Puis, Proust, usant d’une vue plus aiguë, devient bientôt visionnaire. Après avoir accommodé son regard à celui d’un Monet, il se laisse finalement gagner par une vision intérieure à la Rembrandt. Comme chez ce grand peintre, l’obscurité féconde une zone immense d’où jaillissent les images qui hantent l’esprit. Il affirme d’ailleurs dès les premières lignes de Du côté de chez Swann : «  Une obscurité douce et reposante pour mes yeux mais peut-être plus encore pour mon esprit. »

 

L’écrivain voit et décrit en poète et cherche à établir un réseau, un quadrillage, pour cerner et saisir la réalité qui n’en finit pas de se dérober. Son œuvre, dont on a souligné qu’elle était vide de Dieu et de préoccupations religieuses, n’est autre cependant qu’une quête mystique, un itinéraire spirituel. Au-delà de la recherche du temps perdu se perçoit bien autre chose, celle que la pensée, pour atteindre l’homme, doit s’incarner afin de donner substance et vie à son message. L’écrivain reprend à son compte le thème majeur de la tradition chrétienne. En effet, il avait le pressentiment de ce corps mystique dont parlent les évangiles, de cette commune union des esprits, de cette réalité morale et physique de l’univers spirituel. Il s’est approché du mystère en visionnaire et en analyste, persuadé de la religiosité des choses  ( religion vient du mot latin religare = relier ) qui sont signes et repères et du rôle, dévolu à l’art, de transmettre cette part essentielle qu’est le monde invisible, monde où ce que nous avons vécu dans la hâte, de façon anecdotique, atteint sa plénitude.

 

L’art se bâtit sur des impressions et percevoir, c’est également interpréter, édifier l’invisible grâce à l’intelligence et à la sensibilité. Notre pensée recrée le monde à chaque instant. Proust professait que    « le monde est soumis à des lois et qu’il existe un lien entre l’intelligence humaine et l’univers ». Cette intuition cosmique faisait de lui un précurseur. Que d’heures il lui avait fallu lier les unes aux autres dans la trame inconsistante du temps, par le miraculeux artifice du souvenir que, plongeant dans cette réserve insoupçonnée, il en ressuscitât non seulement la forme, devenue immatérielle d’êtres, d’objets, de scènes précises, reflets d’états d’âme et de pensées qui, ainsi, en se détachant de leurs amarres vivantes pour se confondre avec la nature universelle de l’esprit, de contenu devenait contenant. Cette communion des esprits est si étonnante que l’on peut en déduire qu’il existe quelque part dans l’espace ou dans le non-espace, hors des atteintes du temps, une sorte de nappe fluide ou gazeuse d’où l’esprit générateur propulse, ainsi que le ferait une turbine, des ondes que nous captons selon notre propre pouvoir d’engendrer l’abstrait et de nous situer dans cette zone franche où le temps et l’espace s’abolissent. De sorte que s’établit un courant permanent de l’esprit s’universalisant à travers les consciences et que notre individualité, bien que sauvegardée dans son essence, ne peut survivre que grâce à cette communion avec l’esprit collectif. Je parle de nappe gazeuse mais je pourrais aussi bien évoquer l’océan, brassant dans son gigantesque mouvement la vague la plus ancienne et la vague nouvelle, réservoir inépuisable où demeurent perpétuées l’immensité de la souffrance et de la grandeur humaine, la somme de nos errances et la totalité de nos gains.

 

Proust, touché par cet universalisme de la pensée, résumait ainsi sa propre métaphysique : « Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu’il change et se transforme. Seul le monde de l’art est absolu ». Et il ajoutait dans Le Temps retrouvé : « Moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes, sur laquelle les générations viendront faire gaiement, sans souci de ceux qui dorment en-dessous, leur déjeuner sur l’herbe ». L’art va constituer pour lui une forme de salut, de pré-éternité. Alors qu’il avait vécu son inversion, contrairement à Gide, comme un drame, l’ascèse qu’il s’imposa pour mener son œuvre à son terme constituera, à ses yeux, une sorte de rachat. Les artistes, les peintres, les poètes et les musiciens, si bien représentés dans La Recherche, jouent dans cette religion de l’art le rôle qui est celui des saints dans la vie chrétienne. Proust est allé jusqu’au renoncement de l’anachorète ; il a quitté peu à peu, sans regrets, les biens de la terre et il a appelé lui-même la fin de sa vie une adoration perpétuelle. Ce devait être le titre du Temps retrouvé. Si son œuvre, malgré ses perversions, porte une empreinte chrétienne, le paradis, ce temps retrouvé, glorifié dans ses mystères que sont les phénomènes de la mémoire involontaire,  n’en est pas moins – « la haute plaine où l’âme visible des choses obtenue à la suite de douloureuses idéalisations, ainsi que les lois psychologiques établies au prix de quelles souffrances, ces lois nommées par lui vérités s’offrent au regard de l’esprit enfin comblé » - écrit joliment André Maurois.

 

Si nous le considérons en tant que moraliste et philosophe, nous pouvons dire, en écho aux propos de Maurois, que Marcel Proust a donné un magnifique exemple de méthode et d’ascèse pour apprendre à l’homme le moyen d’échapper à l’incohérence vitale où il se disperse et tenter d’atteindre son unité créatrice. Dans la perspective d’une philosophie de l’esprit, la métaphysique proustienne se définit par son impuissance à sentir la continuité de l’être et l’effort qu’elle doit fournir pour retrouver cette stabilité dans une perspective du monde et de l’homme orientée vers le devenir. C’est la raison pour laquelle Proust, lorsqu’il s’ouvre sur l’absolu, et malgré la progression apparemment victorieuse qui le conduit du temps perdu au temps retrouvé, reste insatisfait. Chez ceux qui, comme lui, ont eu l’aspiration sans découvrir la voie, la foi sans avoir la croyance, ce qui reste est un sentiment tragique de l’existence. Ce sentiment-là marque de son sceau l’œuvre proustienne. « Je vois clairement les choses qui sont dans ma pensée jusqu’à l’horizon, mais celles-là seules qui sont de l’autre côté, je m’attache à les décrire » - nous confie-t-il. Il y a dans son œuvre la présence obsédante du sacré. Dieu n’est pas nommé mais il n’en est pas moins omniprésent et la moindre impression est bientôt élevée à une hauteur inaccoutumée. Des termes empruntés à l’âge d’or des cathédrales font resplendir sur ses écrits l’éclat de l’enluminure. De son texte Proust fait un ostensoir : par la littérature, il atteint l’extra-ordinaire, il transfigure le quotidien. De plus,  « fragile de corps et démesuré d’esprit », ne tolérant guère le poids matériel des choses, il est un homme exalté. Bénir et maudire lui est habituel. Une sorte de piété, ou plutôt de religiosité, donne à ses textes la gravité des formules saintes. Le baiser de sa mère le pacifie, il le reçoit comme un sacrement : « Elle avait penché vers moi sa figure aimante et me l’avait tendue comme une hostie pour une communion de paix où mes lèvres puiseraient sa présence réelle ».

 

Son âme transcende ses impressions, ses rapports avec le monde visible rehaussent ce qu’il éprouve. Dès son existence terrestre, il a vécu son paradis et son enfer. Ses amours sont des dévotions et il n’y a rien de petit qu’il n’ait mêlé intimement à ce qu’il y a de plus grand. Ainsi l’appartement de Swann est-il un sanctuaire, sa salle-à-manger obscure un temple asiatique, son portemanteau un chandelier à sept branches, le corps de la maîtresse de Saint-Loup est un tabernacle, les maîtres d’hôtel de Balbec, lorsqu’ils découpent les viandes, sont des sacrificateurs, la désignation du « temple de l’impudeur » élève le plaisir le plus sordide à la dignité d’un culte. La notion de mal apparaît constante et la transgression ne fait que rendre plus évidente ses frontières avec le bien. Or, il ne peut y avoir religion sans notion de péché et personne n’a eu, plus vivement que Proust, le sentiment de la souillure et de la faute. « Tandis que les crimes du Golo me faisaient examiner ma propre conscience avec plus de scrupules » - est une des premières phrases du Temps perdu. Et ce qu’il a été petit garçon, Proust l’est resté toute sa vie, appartenant à cette famille des poètes dont on sait qu’ils sont les derniers habitants de leur enfance.

 

La discipline, à laquelle sa grand-mère tenta de le soumettre, lui apprit très tôt le sens de la rigueur. Près d’elle, il était, selon son expression, sous la loi. Ame pleine de scrupules, il le fut et le resta et, bien qu’il cédât facilement aux tentations, il ne cessa d’aspirer à une pureté originelle, de tendre vers l’optimal, le supérieur. On peut être religieux et corrompu. Proust le fut. Il en résulte son immoralité, source d’élévation morale. Aux mauvais arbres, il fit porter de bons fruits. Inversement, au pire furent mêlées des parcelles du meilleur. Cela était conforme à sa nature, mais probablement prit-il un certain plaisir à aggraver cette propagation du bien et du mal. Il écrit à propos de son amour pour Albertine : « Que le désir physique a un merveilleux pouvoir de rendre des bases solides à la vie morale ». Si l’on se place, même sans l’approuver, dans l’optique de Proust – «  sans les vices, l’histoire des vertus serait pauvre, la médiocrité s’infiltrerait partout ». De ces demi-mesures, rien de grand ne jaillirait. L’un éclaire l’autre et le rend concevable. Le mal a, en quelque sorte, un pouvoir rédempteur, car il faut être pécheur pour être pardonné, il faut être tombé pour être relevé ; ces mystères de la foi et de la communion des saints sont présents chez Proust, l’agnostique, car ils participent de l’inexprimable.

 

Que Proust ait eu à cœur d’élever l’homme n’est pas douteux. Sa ferveur nous apprend à devenir fervent – « à prendre les choses au sérieux, à arracher les mauvaises herbes du scepticisme, de la légèreté et de l’indifférence ». Il y a chez lui de l’Orphée et du grand prêtre, remarque très justement André Maurois. Orphée, pour descendre au plus profond de soi en quête de ce déchiffrement des secrets enfouis, et du célébrant afin que les mythes restent vivants et nous conduisent, au-delà des classifications, vers les symboles essentiels. « Je ne pus retenir un douloureux sanglot quand, dans un geste d’offertoire mécaniquement accompli et qui me parut symboliser le sanglant sacrifice que j’allais avoir à faire de toute joie chaque matin jusqu’à la fin de ma vie, renouvellement solennellement célébré à chaque aurore de mon chagrin et du sang de ma plaie » - écrit-il dans La Recherche. Proust, pour mieux donner à la vie une résonnance métaphysique, sut judicieusement utiliser les formules sacramentelles, faisant de son œuvre une bible moderne où l’homme, surpris dans sa vérité la plus païenne, est également réhabilité dans sa grandeur suprême, parcourant, ainsi que Jacob, tous les degrés de l’échelle humaine et spirituelle.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE   ( extraits de mon ouvrage  « Proust ou la recherche de la rédemption » ( Figures libres – Editions de Paris )
 

 

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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 08:25

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Je vous mènerai par les chemins de nuit

Dans la nuit profonde

Aux senteurs de terre lourde, de fougères et de foin coupé.

Dans la plaine, morne étendue tranquille.

La terre a été retournée le matin même, masse noire, essence de vie,

Le labour a arraché le cri de la soif à ses entrailles.

 

Je vous mènerai jusqu’à ce point fixe,

Récif jeté dans le désert où semblable à la mer, je me brise.

Jusqu’à ce point où les horizons se juxtaposent,

Où les fenêtres craquent dans le vent, arrachant des cris.

Maisons, la mort suit la pente du vent.

Cette maison, je la connais,

Entre ses murs sommeille toute mon enfance

 Et grimacent les monstres grotesques de mes cauchemars.

 

Je vous mènerai par le chemin de nuit jusqu’à cette limite

Où les astres cessant de tourner en rond

S’immobilisent à jamais dans l’immensité.

Je ne connais rien de plus terrible que cet exode à travers les jours,

Que cette succession d’heures mortes qui s’égrènent en chapelets de mots,

De mots de hasard, de mots d’infortune.

Le désespoir est en cet exil au-dedans de soi.

 

(… )

 

Je vous mènerai jusqu’à ce point  aux confins des mondes.

Il n’y a pas d’obélisque sue la place publique,

Mais une fontaine d’eau vive jaillie des profondeurs.

Il n’y a pas de gosses jouant à la marelle

Sur les pavés inégaux luisant de pluie.

Il n’y a que de vieilles gens  usés jusque dans les paumes de leurs mains.

Leurs âmes sont comme leurs visages, toutes parcheminées.

Le silence règne. Il règne sur la voix, multiplicité accomplie.

La terre a retrouvé le visage unique,

Le visage du premier jour, le visage du dernier jour.

Il n’y a point de réverbère sur la place publique.

Ils étaient à l’image d’un autre monde.

L’immobilité concentre en elle sa clarté.

L’attente est intérieure. Elle a l’accent de la prière.

Il n’y a pas de musique sur la place publique.

La musique s’est fondue dans le grand accord des ténèbres.

Etait-ce hier que j’ai quitté ma maison ? Je crois vous avoir parlé d’elle.

 

Que tes pas marchent et marchent, silencieusement attachés à la terre,

Vaillante petite fille qui marche dans le jour d’aujourd’hui

Et qui joue seule sur la plage seule avec un cerf-volant.

La mer remonte ses lourdes et rythmiques vagues sur le sable lisse

Où des barques dorment penchées, comme des oiseaux morts, sur le côté.

 

Le temps a bien marqué mon visage intérieur.

Il est vieux de tous les souvenirs du monde,

Il a des sillons profonds comme ceux des terres labourées

Et le regard des statues, impassible et vénérable.

Voix lointaines qui ressemblaient à des voix de mères,

Cet appel remonte le cours des âges,

Il vient frapper la lande aride, hérissée d’herbes folles.

Demain est aussi loin de moi qu’hier.

Je suis ballottée par le temps, fragile barque.

Mains rudes qui bêchez le champ de vie sous un ciel de plomb, nuit pareille aux adieux,

Il y a sous chaque chaumière des hommes qui rompent le pain

Et boivent la liqueur de vin.

J’ai atteint le récif où se brise l’élan.

Je me mêlerai à la mer et serai le chant d’éternité.

Car j’ai saisi entre mes bras un monde qui a une consistance,

Une logique et une ordonnance. La souveraine insouciance n’est plus.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits de Profil de la Nuit )

 

Ce poème, que j'ai écrit à 20 ans, prouve que la maturité de la jeunesse des années 60/70 et son évidente inquiétude, n'ont rien à envier à celles d'aujourd'hui. La jeunesse n'est pas l'eldorado que les plus âgés imaginent trop souvent.

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

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