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12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 09:18

1201197379 profil a montmartre

 

 

Tiens-moi serrée contre toi
comme une enfant qui a mal et pleure ;
mon coeur est dans son enfance,
confiant et néanmoins seul.
Je me suis attardée
trop longtemps dans mon rêve,
l'heure est venue que je m'éveille,
que je me coule dans le flot
où chaque chose passe et meurt.


Plus rien ne sera pareil,
la terre s'ouvre comme une noix,
où vais-je ?
J'ai lâché la main qui secourt,
j'avance seule désormais.
Il faut tenir sa tête haute,
alors que l'amour s'éloigne,
qu'il reste insaisissable
à nos mains humaines.


Que je sois dans ta mémoire
le chant de la dernière heure.
La pénombre élève un barrage,
le soir conduit le deuil
des promesses sages, des fols espoirs.
Tiens-moi serrée contre toi
comme une enfant qui a mal et pleure.
Je me suis attardée
trop longtemps dans mon rêve,
l'heure est venue que je m'éveille,
que je me coule dans le flot
où chaque chose passe et meurt.

 


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE 


 

Extraits de     Profil de la Nuit - un itinéraire en poésie


 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer sur le lien ci-dessous :


 

LISTE DES ARTICLES ME CONCERNANT

 


 

1184097919 profil de la nuit

 

 


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21 février 2014 5 21 /02 /février /2014 09:48

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Haïti  possède des peintres et poètes de tout première grandeur. Si l’île est pauvre  sur le plan des richesses matérielles, elle est riche d’une culture qui a dessiné son visage, un visage unique dans la mer Caraïbe. Ainsi René Depestre est-il de ceux qui donnent chaque jour à leur terre ravagée de douleur ses lettres de noblesse. Son univers associe, à la manière antillaise, l’engagement et le lyrisme, la sensualité et la colère.

 

Les poèmes d’un érotisme heureux, presque extasié, qui composent la partie centrale de son recueil  « Odes au réel merveilleux féminin », sont encadrés par deux mouvements aux tonalités plus graves où se côtoient une réflexion sur l’Histoire et l’évocation d’un monde en constante mutation. Les poèmes consacrés au « chaos haïtien » et aux intempéries qui ont frappé le sud de la France, à l’éclipse du 11 août 1999 ou à la destruction des tours du World Trade Center enracinent cette réflexion dans le terreau de notre quotidienneté.


« Non-assistance à poètes en danger » peut être considérée comme le testament poétique de René Depestre. À l’heure des bilans, il ne se contente pas de rendre hommage aux écrivains qui ont jalonné son itinéraire poétique (Aimé Césaire, Léopold Sédar Senghor, Pablo Neruda) ; avec la verve qui est la sienne, il formule également ses «dernières volontés» et s’alarme du sort fait à la poésie dans un monde soumis à la rage consumériste.

 

Né à Jacmel, au sud-ouest d’Haïti, en 1926, son enfance est marquée par la mort de son père, de graves soucis matériels et l’émerveillement que lui inspirent la mer, la nature et le surréalisme mystique de la vie en Haïti. À dix-neuf ans, il publie « Étincelles », son premier recueil, qui lui vaut un succès immédiat et lui permet de rencontrer de grands intellectuels, parmi lesquels André Breton et Aimé Césaire. Il publie aussi plusieurs romans, obtient le prix Goncourt de la nouvelle en 1982, puis le prix Renaudot en 1988 pour « Hadriana de tous les rêves », ainsi que de nombreuses distinctions dans le domaine de la poésie, dont le prix Apollinaire pour son « Anthologie personnelle » parue aux Éditions Actes Sud en 1993. L’écrivain-poète vit aujourd’hui à Lézignan-Corbières, petit village de l’Aude, où il poursuit son oeuvre poétique auprès de sa seconde épouse, d’origine cubaine. A travers ses ouvrages, René Depestre apparait comme le chantre d’un merveilleux incarné, le témoin d’une enfance de coeur qui le réconcilie définitivement avec le monde et les hommes, et l’artisan éclairé d’un verbe incandescent qui ne se départit jamais de sa lucidité. Il use d’une langue foisonnante où il mêle mythes et souvenirs des Caraïbes, langue qu’il façonne à sa manière comme il le revendique dans « Libre éloge de la langue française » : « De temps à autre, il est bon et juste / de conduire à la rivière / la langue française / et de lui frotter le corps / avec les herbes parfumées / qui poussent bien en amont / de nos vertiges d’ancien nègre marron ».

 

Près de quarante ans nous séparent


loin de mes racines j’ai su


tous les malheurs qui t’attendaient


j’ai été malade de tous les fléaux


qui te guettaient dans l’ombre


ils étaient derrière ma porte avant


de porter la hache au bois de ta santé


Hazel et Flora ont dévasté mes jardins bien


avant leur folle équipée dans ton ciel.


Mon âme s’est ensablée longtemps avant ton port


tout un courant d’espoir s’est tu en moi des lunes


avant que ta rivière eût cessé de chanter


chaque jour un facteur invisible m’apporte


les mauvaises nouvelles de la goyave


de la mangue de l’oiseau-charpentier du café


et surtout de l’homme-néant de mon coin natal


le cheval le plus désolé de ma poésie s’appelle Jacmel.

 

…


Ce n’est pas encore l’aube dans la maison


La nostalgie est couchée à mes côtés.


Elle dort, elle reprend des forces,


ça fatigue beaucoup la compagnie


D’un nègre rebelle et romantique.


Elle a quinze ans, ou mille ans,


Ou elle vient seulement de naître


Et c’est son premier sommeil


Sous le même toit que mon coeur.

 

La peine des hommes – Extraits de  LA RAGE DE VIVRE



Mon avenir sur ton visage est dessiné comme des nervures sur une feuille,


Ta bouche quand tu ris est ciselée dans l’épaisseur d’une flamme,


La douceur luit dans tes yeux comme une goutte d’eau dans la fourrure d’une vivante zibeline,


La houle ensemence ton corps et telle une cloche ta frénésie à toute volée résonne à travers ton sang,


Comme tous les fleuves abandonnent leurs lits pour le fond de sable de ta beauté,


Comme des caravanes d’hirondelles regagnent tous les ans la clémence de ton méridien,


En toute saison je me cantonne dans l’invariable journée de ta chair,


Je suis sur cette terre pour être à l’infini brisé et reconstruit par la violence de tes flots,


Ton délice à chaque instant me recrée tel un coeur ses battements,


Ton amour découpe ma vie comme un grand feu de bois à l’horizon illimité des hommes.

 

( extraits de  MINERAI NOIR )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter l'article que j'ai consacré à l'île de Haïti, cliquer sur son titre :

 


Haïti, un destin singulier

 

 

Et pour prendre connaissance de la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 


Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

 

 

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31 janvier 2014 5 31 /01 /janvier /2014 09:30

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            Abbaye de Beauport

 


J'ai toujours pensé que partir c'était renaître un peu et chacun de mes voyages n'a fait que confirmer ma conviction qu'il n'y a rien de tel que de rompre les amarres pour se ressourcer, se restaurer intérieurement et s'ouvrir à de nouvelles perspectives. Ce lundi 2 juillet, mon mari et moi mettions le cap vers la Bretagne, très précisément sur Paimpol, où depuis que nous avions vu l'émission  "Les racines et des ailes" consacrée à la région, nous souhaitions la visiter au plus vite en nous fixant plusieurs jours dans un manoir/chambres d'hôtes non loin du port, à Kerbors. Ce lieu va se révéler des plus plaisants, d'une part parce que cette demeure du XVIIe siècle a été magnifiquement restaurée, d'autre part parce que les jardins, qui l'environnent, alternent harmonieusement pelouses, buissons de fleurs, arbres rares et pièce d'eau et sont en soi un pur enchantement. 

 

Une fois nos valises posées, dès le lendemain matin, nous partions à l'assaut de notre premier objectif : l'abbaye de Beauport sise en baie de Paimpol, face à l'archipel de Bréhat. Celle-ci est un témoignage étonnant de l'architecture religieuse en Bretagne. Son histoire remonte au XIIIe siècle où les chanoines de l'ordre de Prémonté vont modeler ce lieu jusqu'à la Révolution. Son nom de Beauport ou Bellus Portus dit bien son exceptionnelle dimension littorale. Elle fut ensuite un centre d'accueil des Pèlerins se rendant à Saint Jacques de Compostelle, puis un comptoir de commerce et d'économie maritime. Pendant trois siècles, les chanoines poursuivront les constructions et aménagements en duo avec les jardins de roses et d'agapanthes, les vergers de figuiers et de pommiers à cidre, ainsi que les prés salés et l'activité d'un port abrité. Construite sur une colline surplombant le magnifique paysage de la côte, le dénivelé fut habilement utilisé dans l'organisation des bâtiments ; le cloître, l'église et les pièces principales furent construites sur les hauteurs afin de bénéficier de la vue ; les pièces servantes, cellier et salles secondaires, érigées en-dessous, au niveau du jardin et des dépendances. De style gothique, l'abbaye est aujourd'hui en ruine mais des ruines d'une beauté intemporelle qui font corps avec son environnement, si bien que l'on imagine sans peine les volumes de jadis en visitant le cloître végétalisé ou l'église à ciel ouvert qui jouent l'un et l'autre avec la lumière et les somptueuses couleurs de la nature.

 

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 La borne km 0 pour Compostelle              La salle capitulaire

 

 

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 Le cloître dans son cadre bucolique

 

 

C'est en 1862, et suite aux démarches de Prosper Mérimée et à l'initiative du comte Ponïnski, que l'ensemble fut classé monument historique, après qu'il ait été longtemps propriété d'une famille qui n'avait plus les moyens de l'entretenir et ait subi les pillages et destructions qui faisaient suite à la Révolution. En 1992, le site a été acquis par le Conservatoire du littoral et d''importantes restaurations ont pu être effectuées en collaboration avec le Conseil général des Côtes d'Armor.

Un chemin mène au rivage qui offre au regard une série de criques, d'anses, de pointes, avec de superbes perspectives sur l'océan, côte du Goëlo qui invite à remonter les siècles jusqu'au temps d'Alain Barbe-Torte, qui guerroya contre les Normands en 917, ou à les descendre puisqu'en 39/45 elle abrita les aviateurs alliés acheminés clandestinement  d'ici vers la Grande-Bretagne. On décèle, depuis ce contre-bas, la puissance de l'abbaye qui avait juridiction sur treize paroisses et dont les bâtiments, disposés autour d'une cour intérieure, ont toujours grande allure, surtout vus de loin et dans son extraordinaire décor maritime.


 

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L'abbaye et son environnement maritime


 

A quelques kilomètres de là débute le sentier des Falaises, assez sportif car caillouteux, mais que les amoureux de la randonnée ne doivent pas manquer, car il serpente dans le silence de la lande parmi les fougères et les bruyères mauves en offrant des points de vue grandioses sur cette large échancrure côtière fermée au loin par le cap Fréhel avec, tout au long, des plates-formes parsemées d'écueils et découpées à souhait. Quant à Paimpol, la ville doit sa célébrité et sa réputation à son activité portuaire. Si, de nos jours, le vent de l'aventure ne gonfle plus les voiles des goélettes, ce chef-lieu de canton continue à jouer la carte maritime grâce à son bassin à flot et sa marina très fréquentée. Bien sûr, nous sommes loin des pécheurs d'Islande qui ont inspiré des écrivains comme Pierre Loti ou des compositeurs comme Théodore Botrel, dont le mérite a été d'ancrer dans la mémoire collective l'épopée des marins ferrant la morue à Terre-Neuve et aux abords de l'Islande. Une épopée, dont les chapelles, les sanctuaires présents partout, ont vocation à perpétrer. C'est pourquoi l'eau est si omniprésente dans la mythologie celtique. A toute époque, il semble que l'Armorique ait été vouée aux divinités de l'au-delà et aux âmes errantes, celles des marins disparus en mer. Les marais, les gorges où s'encaissent les rivières, les chaos de roches ne sont-ils pas, selon l'histoire et les légendes qui s'égarent sur la lande, les lieux fréquentés par ces âmes absentes ? Jamais, en pays breton, le souci de la destinée n'a laissé l'homme au repos. Il s'en inquiète constamment et cette inquiétude des heures dernières n'a point manqué de laisser son empreinte dans le moindre calvaire, le moindre enclos paroissial, la plus humble chapelle. Partout les éléments, la terre, la mer, le ciel forment avec l'ouvrage local de l'homme un territoire à part et, par conséquent, sacré.
 

 

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     Château de la Roche-Jagu

 

 

Notre dernière visite de la journée sera pour le manoir-forteresse de la Roche-Jagu situé dans l'une des boucles de la rivière du Trieux, dont les rives sont enveloppées de verdure. Il se dresse au sommet d'une falaise, austère et élégant, offrant une vue exceptionnelle sur la vallée et proposant aux visiteurs le charme de ses jardins. Il fut édifié au XVe siècle par Catherine de Troguindy à l'emplacement d'un ancien château-fort, ne conservant de l'ancien que la partie manoir, ce qui lui donne une allure plus légère malgré sa grande sobriété. La campagne alentour est superbe, lieu d'une intense agriculture avec, ici et là, les frondaisons d'un parc résidentiel et une végétation exubérante où que vous posiez le regard. Fourbus, nous sommes heureux au retour de retrouver notre chambre et table d'hôtes où le dîner, préparé avec les produits locaux, se révélera un régal.

 

 

 

Autre articles consacrés à la Bretagne :

 

Ile de Bréhat - la perle rose         

Houat ou la Bretagne insulaire         

Le cycle arthurien et la forêt de Brocéliande       

Le Golfe du Morbihan, terre de légende

 

 

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29 janvier 2014 3 29 /01 /janvier /2014 10:52

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Voilà une saga familiale passionnante qu’on lit d’une traite et qui a le mérite de ne pas se réduire à l’histoire d’une famille, mais de rendre compte d’une époque, ce que parvient à faire remarquablement Dominique Bona, académicienne depuis le 18 avril 2013 au fauteuil de Michel Mohrt, dont la documentation est toujours d’une grande  richesse.

 

Cette biographie des sœurs Lerolle, Christine et Yvonne, icônes de l’impressionnisme, aussi mythiques que les Danseuses de Degas, devenues pour leur malheur les épouses des frère Rouart, englobe le monde artistique d’un Paris de la Belle Epoque qui avait la chance d’être un véritable vivier de talents. Ces sœurs Lerolle apparaissent sur une célèbre toile d’Auguste Renoir, l’une vêtue de rouge,  délicieusement mutine avec son petit nez retroussé et sa bouche souriante, l’autre habillée de blanc, grave et appliquée – c’était une excellente pianiste – et ce portrait est le départ d’un récit qui nous mène au cœur d’une société bourgeoise certes, mais ô combien artiste et intelligente, où se côtoient des peintres comme Corot, Degas, Renoir, Lerolle père, Berthe Morisot, Maurice Denis, Odilon Redon, Jacques-Emile Blanche, des musiciens tels Ernest Chausson, Debussy, Ravel, des écrivains du nom de Mallarmé, Gide, Cocteau, Valéry, Claudel, Mauriac, Maritain, artistes et poètes ayant fait des alliances les uns avec les autres, ainsi Paul Rouart épousera-t-il Agathe Valéry, de même que Julie Manet, fille de Berthe Morisot et d’Eugène Manet, se mariera-t-elle avec Ernest Rouart, élève de Degas.

 

Nous découvrons également, dans ces pages, un Ernest Chausson, élève de César Franck, sensible et original, néanmoins assujetti aux règles et aux rigides principes de son maître qui opposait aux dons naturels d’élégance et de clarté du jeune Ernest, la rigueur sentimentale à la base de son esthétique propre. Chausson, compositeur inquiet et modeste, sera également un amoureux des peintres et rassemblera une importante collection d’estampes japonaises comme le fit Monet. Odilon Redon sera par ailleurs l’un des phares de sa collection. Henry Lerolle, qui considérait Chausson comme un frère, ne peindra plus après la mort brutale de son ami.

 

Grâce à Dominique Bona à laquelle nous devons un Romain Gary, un Stefan Zweig, un Berthe Morisot parmi ses ouvrages les plus connus, nous abordons un univers à jamais disparu mais dont la nostalgie vous envahit tant il est peuplé de caractères forts, de personnalités riches et contrastées, d’amitiés, voire d’amours, fidèles ou tragiques, de destins hors du commun. Les Lerolle sont des gens délicieux avec cette figure emblématique du père, Henry Lerolle, peintre officiel dont on peut encore admirer les fresques à la Sorbonne et à l’Hôtel de Ville de Paris. Son hôtel particulier de l’avenue Duquesne fut un haut lieu de la culture et un rendez-vous incontournable pour les génies de son temps. Lui et Henri Rouart, le beau-père de ses filles, furent l’un et l’autre de véritables mécènes et la vente de leurs collections des événements internationaux qui ont fait le bonheur des plus célèbres musées du monde. On doit à ces amateurs d’art d’avoir aimé et encouragé, dès leurs débuts difficiles, les impressionnistes, de les avoir inspirés, encouragés, entourés, épaulés. Proust évoquera avec admiration «  les Corot des frères Rouart » dans sa préface aux souvenirs de Jacques-Emile Blanche : ils font partie de ces nostalgies du temps perdu.

 

Dominique Bona n’oublie pas de souligner que  rarement pareils collectionneurs ont été à ce degré éloignés de l’esprit de spéculation. Henri Rouart a acheté ses œuvres uniquement par instinct et opiniâtreté, parce que l’art réjouissait son œil et apportait à sa vie austère ( il était veuf ) une saveur incomparable. Et l’auteure ajoute : «  Il aimait vivre dans le chatoiement des couleurs, au milieu de ces visions originales et diverses, choisies avec un soin amoureux, dans l’excitation de la découverte. » Cette collection composée avec amour – comme celle de Henry Lerolle -  qu’il montrait volontiers, ouvrant sa porte à ceux qui voulaient communier dans le même enchantement, était celle d’un amateur éclairé qui ne s’embarrassait pas plus de préjugés de mode que de considérations spéculatives. Il l’avait toute entière bâtie selon son cœur.

 

Ainsi les Lerolle et les Rouart sont-ils au centre de ce livre et forment-ils le noyau dur d’une époque artistique foisonnante. Aujourd’hui encore, l’Académie française compte un Rouart dans ses rangs : Jean-Marie. Lignées d’artistes qui n’ont cessé d’évoluer dans le cercle magique de l’art « mais dont la société heureuse et fortunée a basculé dans le passé ».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer  ICI

 

Et pour prendre connaissance d'autres biographies de Dominique Bona, cliquer sur leurs titres :
 

Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry         

Berthe Morisot, le femme en noir 

Romain Gary

 

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Dominique Bona en compagnie de Jean d'Ormesson le jour de sa réception à l'Académie.

Dominique Bona en compagnie de Jean d'Ormesson le jour de sa réception à l'Académie.

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22 janvier 2014 3 22 /01 /janvier /2014 08:41
Jules Supervielle ou l'enfance de l'univers

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Poète inclassable né à Montevidéo en 1884, Jules Supervielle a usé dans son œuvre poétique d’intonations discrètes et chuchotantes qui conviennent particulièrement au mystère inhérent à l’homme qu’il se plût à sonder. Ses parents, d’origine française, s’étaient éloignés du pays natal pour fonder la banque Supervieille de l’autre côté de l’Atlantique. Il les perdra très tôt. Lors d’un voyage, ils seront empoisonnés par une eau saumâtre et décéderont dès leur arrivée en France pour leurs habituelles vacances d’été. Le petit Jules n’a pas un an et sera recueilli par sa grand-mère d’abord, un oncle et une tante ensuite qui lui assureront une enfance heureuse et stable. Jules commença à composer ses premiers poèmes dès ses 15 ans et fera ses études au lycée Janson-de-Sailly, retournant  assez régulièrement en Amérique du  Sud, puis, son baccalauréat en poche, poursuivra des études de lettres et de droit en Sorbonne et commencera une thèse sur « le sentiment de la nature dans la poésie hyspano-américaine ».

 

Claude Roy écrira à son propos : «  Il lui fallait être orphelin très tôt et donc en quelque sorte délaissé ; il lui fallait l’émigration et le goût des espaces, la mer et la pampa ; il lui fallait un cœur fragile, malade, douloureusement et doucereusement intermittent ; il lui fallait le mystère éclatant et vivace de l’enfance près de soi et de la paternité nombreuse ; il lui fallait la vie de Jules Supervielle pour devenir Supervielle… »

 

Et, en effet, il fut un adulte souffreteux, un tant soit peu hypocondriaque, un mari attentionné auprès de son épouse uruguayenne, Pilar, avec laquelle il aura 6 enfants. N’ayant pas de souci d’argent grâce à la banco Supervieille, il mènera son existence à son gré entre la France et l’Amérique, collaborant aux revues françaises grâce aux amitiés qu’il saura tisser avec Gide et Valéry, Jacques Rivière, Paulhan, Arland, Etiemble et Michaux.

 

En 1900, il avait publié à compte d’auteur une première plaquette de vers dont le titre était « Brumes du passé » qui nous le montre en proie à un apprentissage difficile. Mais il trouvera vite sa voie et sa voix de poète, peut-être celle qui est parmi les plus chers aux lecteurs français, simplement parce qu’elle répond parfaitement à l’idée naturelle que nous avons de la poésie et parce qu’elle nous propose un monde traversé par l’idée de la mort mais infiniment vivant et luxuriant.

 

Où courent ces lièvres, ces belettes,

Il n’est pas de chasseur encore dans la contrée,

Et quelle peur les hante et les fait se hâter,

L’écureuil qui devient feuille et bois dans sa fuite,

La biche et le chevreuil soudain déconcertés ?

 

Sa santé chancelante lui fait connaître bientôt le prix de la vie et sa précarité et on peut dire que son œuvre est celle d’un vivant habité par la mort. S’il interroge les ténèbres, c’est probablement pour rendre plus proches encore les compagnons de sa vie :

 

Mémoire des poissons dans vos criques profondes,

Que puis-je faire ici de vos lents souvenirs,

Je ne sais rien de vous qu’un peu d’écume et d’ombre

Et qu’un jour, comme moi, il vous faudra mourir.

 

Dans ses yeux de poète, le monde restera toujours une merveille à découvrir, un jardin fabuleux ou un univers géographique avec sa faune et ses minéraux, ses végétations terrestres et marines, ses innombrables floraisons, ses fraîcheurs et ses houles qu’il immortalisera en des vers classiques ou semi-classiques, sous forme de messages secrets, confidentiels qui prennent le plus souvent une tournure où oscillent l’hésitation et le recueillement.

 

C’est avec le recueil « Gravitations » en 1925 que le grand Supervielle naît définitivement. Selon son ami Marcel Arland, il a choisi une voie plus étroite encore et plus rigoureuse, un mètre plus court et plus régulier où le moindre accord a sa valeur, le moindre mot sa précision. Messager des échanges entre réalité et spiritualité, entre matérialité et imaginaire, il unifie ainsi un monde multiple dans un souci constant d’abolir la distance et le temps et d’unifier les aspects fragmentaires de l’univers.

 

O nuit frappée de cécité,

O toi qui vas cherchant même à travers le jour,

Les hommes de tes vieilles mains trouées de miracles,

Voici les germes espacés, le pollen vaporeux des mondes,

Voici les germes au long cours qui ont mesuré tout le ciel

Et se posent sur l’herbe

Sans plus de bruit

Que le caprice dune Ombre qui lui traverse l’esprit.

 

Si les choses lui parlent, lui-même parle aux choses. Il s'attarde à les nommer, à les inviter à ce festival des mots où il les fait éclore dans leur plénitude et leur universalité. C’est sans doute ce qu’il y a de plus fragile en elles qui le retient et l’inspire. " Vous avez changé notre peur en enchantement, notre existence en surprise perpétuelle, notre mort en énigme parfumée " – lui écrira Alain Bosquet. On dira également que sa poésie a quelque chose de mozartien parce que comme le musicien il allie l’harmonie universelle en perçant le secret des correspondances et crée un paradis perdu proche de notre perception sensible.

 

Je suis dans la noirceur et j’entends ma puissance

Faire un bruit sourd, battant l’espace rapproché ;

Alentour un épais va-et-vient de distances

Me flaire, me redoute et demeure caché…

 

Ainsi abolit-il les distances entre le monde extérieur et l’intérieur, fait-il sourdre le merveilleux à hauteur d’homme et tente-t-il de rassembler et d’unifier ce qui est disparité et désharmonie.

 

C’est beau d’avoir élu

Domicile vivant

Et de loger le temps

Dans un cœur continu

Et d’avoir vu ses mains

Se poser sur le monde

Comme sur une pomme

Dans un petit jardin…

 

Cette familiarité pleine de tendresse avec les objets qui l’entourent, lui confère une simplicité de ton, une limpidité du phrasé qui expliquent la particulière attention que lui ont toujours accordé ses lecteurs. Rien d’hermétique chez Supervielle. Il s’exprime de façon claire et lumineuse et les ombres ne sont là que pour nous aider à mieux vivre et mourir. Charmeur d’oiseaux, de sources et de brises, il appartient à ces rares poètes qui ont su prendre place dans «  l’enfance de l’univers » et rendre témoignage des miracles permanents de la vie.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Jules Supervielle ou l'enfance de l'univers
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17 janvier 2014 5 17 /01 /janvier /2014 09:48

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Ce petit chien, Madame,

Me parait fort aimable,

Disait cette passante

A cette autre passante

Qu’elle croisait, par hasard,

Dans les rues bien rangées

De ce chic quartier.

 

Au bout d’une laisse trottinait

Un délicieux petit colley

Que l’on savait blasonné

Des plus flatteurs pedigrees,

Mais qui n’était, pour autant,

Nullement collet monté.

 

Hormis cela, la pauvre bête

Jugeait sa vie peu drôlette.

Et qu’advient-il quand on s’ennuie ?

De curieuses envies

D’aller goûter ailleurs

D’autres bonheurs.

C’est ainsi que le joli animal

Fut pris un jour d’une fringale

De liberté.

 

A sa décharge, il faut avouer

Que sa maîtresse l’embêtait.

Chaque matin, le brossage,

Le peignage qui vous tire les poils,

Et même l’eau de toilette

Qui sent trop la violette.

Et les mondanités

Dans les salons branchés,

Et tous ces défilés

Où des jurés curieux

Vous dévorent des yeux.

Un chien de race a, il est vrai,

Toujours sa place dans les palaces.

 

Donc, un jour, disais-je,

Il prit la poudre d’escampette

Et s’en alla, nez au vent,

Baguenauder à travers champs.

Quelle joie d’oublier

Qu’on a le poil en bataille

Et les pattes un peu sales !

Quel plaisir de se rouler

Dans la rosée,

De respirer à pleins poumons

Les senteurs de tant de fleurs !

 

L’apothéose survint

Quand il croisa en chemin

Une chienne, certes banale,

Mais sympathique en diable.

Ils firent un brin de causette,

Puis s’avouèrent, la mine guillerette,

Que s’offrait à eux la chance

D’assurer leur descendance.

 

Quand, un peu tard,

Notre jeune fêtard

S’en revint au bercail,

Quel ne fut pas son étonnement

De trouver sa maisonnée,

Chamboulée.

La police était sur les dents

Et le quartier également.

Tout le voisinage s’activait

A  le chercher.

Sa maîtresse, lorsqu’elle le vit,

Bénit le ciel d’avoir mis fin

A son chagrin.

 

Oh ! gémit-elle, voyez en quel état

Il nous revient !

Je crains même d’imaginer

De quelle façon il fut traité !

Car, selon elle, pas de doute,

Son chabichou avait été enlevé

Par une bande de filous.

 

Depuis ce jour,

Madame surveille

Toutes les issues du jardin.

En sa demeure, personne n’entre

Qu’il n’ait montré patte blanche.

Mesdames, aimez vos chiens,

Soignez-les bien,

Mais, afin d’assurer leur bonheur,

Souvenez-vous que vos goûts

Ne sont pas forcément les leurs.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( extraits de «  La ronde des fabliaux » )

 

Pour se procurer l’ouvrage, cliquer   ICI

 

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Le petit chien des salons mondains - fable -
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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 10:25

Louisa de Mornand

 

Une autre amie de Proust est la jeune actrice Louisa de Mornand qui commence sa carrière par des levers de rideau sur les Grands Boulevards et dont il brosse le portrait en vers :

 

« Louisa nous semble à tous une pure déesse

  Son corps n’en doutez pas doit tenir la promesse

  De ses deux yeux rêveurs, malicieux et doux. »

 

Mais, contrairement à Rachel qu’elle inspirera, ce n’est pas une ancienne prostituée et elle n’est pas juive. Proust a emprunté ce détail de la maison close à l’actrice Lantelme, maîtresse d’Alfred Edwards, fondateur et directeur du « Matin », qui l’en avait sortie et qui mourra tragiquement au cours d’une croisière sur le Rhin. Proust les avait rencontrés tous deux durant l’été 1907 au Grand-Hôtel de Cabourg où ils séjournaient. Par ailleurs, Louisa ne fera pas sur scène une carrière aussi brillante que Rachel dans La Recherche. Si Rachel éclipse la Berma, Louisa ne fera aucunement de l’ombre à Sarah Bernhardt ou à Réjane.

 

 

Née Louisa Montand en 1884, cette jeune femme avait dix-huit ans lors de ses débuts, un corps sculptural et un visage charmant. De 1903 à 1910, elle jouera des rôles secondaires à la Gaieté, aux Mathurins et au Vaudeville, puis sa carrière cessera d’un coup après 1910, malgré quelques apparitions au cinéma entre 1932 et 1935. Sa liaison très passionnée avec le marquis, puis le duc Louis d’Albufera, cesse en 1906, à la suite de laquelle ce dernier lui versera une pension plus modeste que celle de Saint Loup à Rachel. C’est l’occasion pour le narrateur de la Recherche de réfléchir sur l’amour entre deux personnes et de rejoindre sur bien des points ce que la psychanalyse en a dit ou en dira. Rachel identifiée à une idole par Saint-Loup dépassait la stature humaine et dominait de loin «  l’avenir qu’il avait dans l’armée, sa situation mondaine, sa famille » - précise l’auteur. Mais, comme pour Swann à l’égard d’Odette, comme pour le narrateur à l’intention d’Albertine, l’amour de Saint-Loup pour Rachel sera miné par la jalousie, par la méfiance dont ce dernier se laisse envahir, supposant que ses sentiments ne sont pas partagés :

 

«  Tout à coup, Saint-Loup apparut, accompagné de sa maîtresse, et alors, dans cette femme qui était pour lui tout l’amour, toutes les douceurs possibles de la vie, dont la personnalité, mystérieusement enfermée dans un corps comme dans un Tabernacle, était l’objet encore sur lequel travaillait sans cesse l’imagination de mon ami, qu’il sentait qu’il ne connaîtrait jamais, dont il se demandait perpétuellement  ce qu’elle était en elle-même, derrière le voile des regards et de la chair, dans cette femme je reconnus à l’instant « Rachel quand du Seigneur ». Et Proust ajoute un peu plus loin : «  Ce n’était pas « Rachel quand du Seigneur » qui me semblait peu de chose, c’était la puissance de l’imagination humaine, l’illusion sur laquelle reposaient les douleurs de l’amour que je trouvais grandes ».

 

 

A Céleste Albaret, Louisa confiera beaucoup plus tard que le marquis était très gentil et généreux mais pas très intelligent. Et Proust, auquel Céleste rapportera ce propos, rétorquera : « L’intelligence du duc est au niveau du talent de Mademoiselle de Mornand. » Cependant Proust aimait Albufera et les liens qu’il entretint avec l’actrice n’ont sans doute eu d’autre cause que de le rapprocher du jeune marquis, mais, hélas pour Proust, ce dernier n’était pas de ce bord !  D’ailleurs, lorsqu’en 1904, Albufera épouse une petite fille de Masséna, c’est Proust qui est chargé de consoler Louisa et de faire en sorte qu’elle patiente durant le voyage de noces. Marcel ne se cachera pas d’avoir beaucoup appris en observant le couple et s’inspirera des amours orageuses de l’aristocrate  et de la petite actrice de boulevard qu’il reproduira assez fidèlement dans celui formé par Saint-Loup et Rachel, au point qu’Albufera rompra avec lui lorsque à son tour il se découvrira dans le personnage. Par la suite, Louisa tombera dans les bras d’un roturier nommé Robert Gangnat qu’elle rendra très malheureux. L’apprenant de la bouche de Gaston Gallimard, l’écrivain noircira un peu le portrait de Rachel.

 

 

Mais nous devons à Louisa une reconnaissance particulière, celle d’avoir conservé les lettres que Proust lui avait envoyées. Avait-elle pressenti l’avenir encore lointain du petit Marcel ? Avait-elle été  charmée par le ton, la qualité de ces pages ? Il est rare, en effet, de garder par devers soi des missives qui n’émanent pas d’un fiancé, d’un mari, d’un amant. Il est vrai que c’est Marcel qui l’avait présentée à Henri Bataille, le premier dramaturge a lui avoir fait confiance et intronisée sur les planches parisiennes. Céleste Albaret, parlant de Louisa, dit qu’il dût y avoir entre Proust et elle une forme d’attachement. Elle se rappelait qu’un soir l’écrivain l’avait chargée d’aller d’urgence lui porter un pli. Céleste avait trouvé l’actrice à son domicile déjà tout habillée prête à sortir dans une robe fourreau en satin noir, encore jeune et belle. Quand elle lui avait dit qu’elle venait de la part de monsieur Proust, celle-ci avait sauté de joie. Le message n’était autre qu’une invitation à dîner pour le soir même. Alors Louisa avait tout décommandé pour s’y rendre. Bien des années après, alors que Céleste tenait un hôtel rue des Cannettes avec son mari Odilon, elle avait vu arriver une très vieille dame qui était restée longtemps prostrée sur un siège à lui parler de Marcel, et c’était elle. J’ai bien senti – notera Céleste - que le souvenir de Mr Proust ne l’avait pas quitté. Du moins Louisa de Mornand, même si elle s’est reconnue en Rachel, et c’est plus que probable, n’en a pas pris ombrage et conservera un souvenir ému de celui qui lui adressait quelques-unes des lettres suivantes :

 

«  Chère Amie,

Votre souvenir m’est précieux et je vous en remercie. Combien j’aimerais me promener avec vous dans ces rues de Blois qui doivent être pour votre beauté un cadre charmant. C’est un vieux cadre, un cadre Renaissance. Mais c’est aussi un cadre nouveau puisque je ne vous y ai jamais vue. Et dans les endroits nouveaux les personnes que nous aimons nous semblent en quelque sorte renouvelées. Voir vos beaux yeux refléter le ciel léger de Touraine, votre taille exquise se détacher sur le fond du vieux château, serait plus émouvant pour moi que de vous voir avec une toilette autre, ce serait vous voir avec une parure différente. Et j’aimerais essayer à côté des jolies broderies de telle robe bleue ou rose que vous portez si bien, l’effet des fines broderies de pierre que le vieux château porte aussi avec une grâce qui pour être un peu ancienne n’en est pas à mon gré moins seyante. Je vous écris tout cela avec une plume si mauvaise qu’elle ne peut écrire qu’à l’envers. Ma cervelle l’est un peu aussi. Ne vous étonnez pas si le résultat n’est pas brillant. Du reste, je ne sais dire aux femmes que je les admire et que je les aime, que quand je ne pense ni l’un ni l’autre. Et vous, vous savez que je vous admire beaucoup et que je vous aime beaucoup. Aussi je saurai toujours très mal vous le dire. Ne croyez pas que tout cela soit une manière indirecte, prétentieuse et maladroite de vous faire la cour. Bien que cela ne tirerait pas à conséquence, parce que vous m’auriez vite envoyé promener, j’aimerais mieux mourir que de lever les yeux sur la femme adorée d’un ami que son cœur noble et délicat me rend chaque jour plus cher. Au moins, peut-être un peu d’amitié et beaucoup d’admiration me reste-t-il permis… Vous en déciderez comme vous voudrez. En attendant ce verdict, risquant le tout pour le tout et avec une hardiesse qui est peut-être un effet de la grande distance qu’il y a entre la rue de Courcelles et la Chaussée St-Valentin, je vais faire (en demandant mentalement la permission à Albufera) une chose qui me ferait un plaisir fou si elle se réalisait un jour autrement qu’en lettre, ma chère Louisa, je vous embrasse tendrement. »

 

 

Et pour renforcer, si besoin est,  notre conviction que dans le couple formé par Albufera et Louisa, Louis était encore plus cher au cœur de l’écrivain, voici une autre lettre qui, comme la précédente, a été écrite au cours de l’année 1904 – 1905 :

 

«  Ma petite Louisa,

Je vous envoie pour l’année qui vient mes voeux les plus profonds d’une amitié que le temps qui passe et le temps qui vient ne cesse de rendre plus tendre et plus forte, plus triste aussi du souvenir du temps qui est passé et du temps qui ne reviendra plus. C’est si difficile à distance de savoir ce que désire la chère Louisa, que c’est seulement à mon retour quand je pourrai m’informer et chercher que je vous enverrai un de ces pauvres objets que vous daignez accueillir parce que vous savez y voir, avec votre imagination de poète, toute la tendresse de celui qui les choisit, l’humble dévouement de celui qui les place, et se place, à vos pieds.

Mais d’ici-là – tout de suite vous pourriez me rendre un grand service. Ce serait – par retour du courrier, Louisa, peut-on vous demander une chose pareille ! par dépêche serait encore mieux – de me dire quelque chose que vous croyez qui ferait plaisir à celui qui vous le savez est mon plus cher ami. Dites-le moi. Est-ce quelque chose pouvant servir à son auto. Et alors quoi ? – Est-ce une épingle de cravate ? Et alors quelle pierre ? Vite un mot, cela me fera si grand si grand plaisir. »

 

 

Le temps a passé. Cette lettre date des années de guerre 14/18. Louisa a rompu avec Louis d’Albufera malgré les efforts de Proust pour tenter de les rabibocher, vit désormais avec Robert Gangnat  et vient de perdre son frère :

 

«  Je ne peux vous exprimer que brièvement le grand chagrin que me cause votre lettre. Ce grand chagrin est trop naturel ; vous aimant comme je vous aime, je ne peux pas ne pas être cruellement atteint par l’idée que vous souffrez. Et vous savez dans ce cas-là on pense d’autant plus aux êtres qu’on aime, bien que cette pensée vous fasse mal, comme quand on est malade on fait justement les mouvements qui font souffrir et qu’on ne devrait pas faire. Si je vous écris d’une façon trop courte mon affection et ma peine, c’est que ce matin tandis que je faisais mes fumigations, comme probablement même mes poudres anti-asthmatiques doivent être moins bien fabriquées pendant la guerre, une pincée enflammée m’en a sauté aux yeux et m’a brûlé le coin de l’œil. Je n’ai pas vu de médecin et je pense que cela ne sera rien, mais cela continue de me faire assez mal et il a fallu la nouvelle du malheur que vous m’annoncez pour que je prenne la fatigue d’écrire. Cela ne m’étonne pas que Louis vous ait écrit une lettre délicieuse. Comme je le disais dernièrement à un certain nombre de dames qui ont été à peu près élevées avec lui et qui pourtant ne le connaissent peut-être pas aussi bien que moi, c’est le plus grand cœur que je connaisse et il n’y a pas de lettres que j’aime autant que les siennes. J’admire infiniment ce que vous faites pour la famille de votre pauvre frère. Et imaginez-vous (il me semble du reste que je l’avais dit à Louis) que sur une photographie que j’avais vue de lui, j’avais eu une grande curiosité de le connaître, j’ai toujours été curieux de ce que pouvait donner la transposition d’un visage ami, ou aimé, du sexe masculin dans le féminin, et vice-versa. C’est ainsi qu’il y a trois ans je désirais beaucoup voir le petit B…, frère d’une femme qui quand elle avait 15 ans a été le grand amour de ma jeunesse et pour qui j’ai voulu me tuer. Il y avait bien des années de cela. Malgré cela j’étais curieux de voir son jeune frère. Hélas, il est mort presque au début de la guerre. Je pourrais vous citer bien d’autres cas si vraiment mes yeux ne m’abandonnaient, entre autres d’un Monsieur de F…(que je n’ai du reste jamais vu) et qui est le fils d’une femme avec qui je jouais aux Champs-Elysées, bien qu’elle fut sensiblement plus âgée que moi. Au revoir ma chère Louisa, mon cœur ne se lasse pas de bavarder avec le vôtre. Rappelez-moi à Louis qui ne m’écrit plus et n’a pas répondu à mes dernières lettres, lesquelles d’ailleurs n’impliquaient aucune réponse. Mais j’aime rester en contact avec sa pensée.

Votre tout dévoué

 

Marcel Proust

 

 

Et voici la dernière lettre qu’il lui ait écrite après la mort de Robert Gangnat :

 

«  Votre lettre m’est un coup bien douloureux. Il faudra, avant de quitter cette vie ou plutôt une existence qui ressemble si peu à la vie, que j’aie vu mourir tout ce qui ressemble si peu à la vie, que j’aie vu mourir tout ce qui était bon, noble, généreux, capable d’aimer, digne de vivre. Et ceux qui restent, il faudra que je les voie, douloureux, blessés, en pleurs sur des tombes toujours nouvelles. Je suis de ceux si oubliés qu’on ne leur écrit plus que quand on est malheureux, ainsi je n’ose plus ouvrir une lettre, il me semble qu’il n’y a plus que des malheurs. O vous que j’ai tant aimée, Louisa, je vous plains de tout mon cœur car je sens ce que vous avez perdu. Vous pouvez pourtant être fière et bénir Dieu, car vous avez inspiré en Louis d’abord, et à Gangnat (bien que je ne puisse même dans l’émotion de cette mort faire tout de même de comparaison entre eux, d’ailleurs mon cœur est trop partial pour Louis) peut-être les deux dévouements les plus purs, les plus chevaleresques, les plus grands qu’une femme ait jamais inspirés. Je ne sais comment vous conduirez votre vie et si vos amis de demain seront dignes de ces deux êtres, mais je ne puis croire qu’il ne reste toujours, toujours en vous, une douceur d’avoir été à ce point aimée ! Si je n’étais si mal ces jours-ci, j’aurais voulu vous écrire plus longuement et mieux, et aussitôt que votre lettre a été portée à la maison. Mais je ne l’ai eue que douze heures après, ne laissant presque plus entrer mes domestiques dans ma chambre. Adieu, Chère amie préférée d’autrefois ! Vous savez que mon cœur, silencieusement et discrètement, a éprouvé pour vous ce qui ne s’oublie pas, ce que rien n’efface, et qui survit en une tendresse que j’agenouille tendrement, les mains dans les vôtres, aux pieds de votre chagrin.   VOTRE MARCEL

 

                                                           

Sans aucun doute possible, Proust a utilisé dans la Recherche des éléments pris sur le vif lors de sa longue et pénétrante observation des agissements de ce couple que  leurs milieux si antagonistes ne cessaient d’opposer, créant des situations et des dilemmes qui leur étaient difficiles de gérer, jusqu’au moment où Louisa s’éloigna définitivement de Louis qui en sera très malheureux. Rappelons-nous aussi comment l’écrivain dépeint la relation de Saint-Loup et de Rachel, que ce couple lui inspira dans un chapitre de  A l’ombre des jeunes filles en fleurs, et réalisons à quel point la réalité rejoint la fiction :

 

« Ayant un préjugé contre les gens qui le fréquentaient, (Saint-Loup) allait rarement dans le monde, et l’attitude méprisante ou hostile qu’il y prenait augmentait encore chez tous ses proches parents le chagrin de sa liaison avec une femme de théâtre, liaison qu’ils accusaient de lui être fatale et notamment d’avoir développé chez lui cet esprit de dénigrement, ce mauvais esprit, de l’avoir dévoyé, en attendant qu’il se déclassât complètement. Aussi, bien des hommes légers du faubourg Saint-Germain étaient-ils sans pitié quand ils parlaient de la maîtresse de Robert. Les grues font leur métier, disait-on, elles valent autant que d’autres ; mais celle-là, non ! Nous ne lui pardonnerons pas !  Certes, il n’était pas le premier qui eût un fil à la patte. Mais les autres s’amusaient en hommes du monde, continuaient à penser en hommes du monde sur la politique, sur tout.  Lui, sa famille le trouvait aigri. Elle ne se rendait pas compte que pour bien des jeunes gens du monde, lesquels sans cela resteraient incultes d’esprit, rudes dans leurs amitiés, sans douceur et sans goût, c’est bien souvent leur maîtresse qui est leur vrai maître, et les liaisons de ce genre, la seule école de morale où ils soient initiés à une culture supérieure, où ils apprennent le prix des connaissances désintéressées.  ( … ) D’autre part, une actrice, ou soi-disant telle, comme celle qui vivait avec lui - qu’elle fût intelligente ou non, en lui faisant trouver ennuyeuse la société des femmes du monde et considérer comme une corvée l’obligation d’aller dans une soirée, l’avait préservé du snobisme et guéri de la frivolité. (… ) Avec son instinct de femme et appréciant plus chez les hommes certaines qualités de sensibilité que son amant eût peut-être sans elle méconnues ou plaisantées, elle avait toujours vite fait de distinguer entre les autres celui des amis de Saint-Loup qui avait pour lui une affection vraie, et de le préférer. ( … ) Sa maîtresse avait ouvert son esprit à l’invisible, elle avait mis du sérieux dans sa vie, des délicatesses dans son cœur, mais tout cela échappait à la famille en larmes qui répétait : « Cette gueuse le tuera, et en attendant elle le déshonore ». Il est vrai qu’il avait fini de tirer d’elle tout le bien qu’elle pouvait lui faire ; et maintenant elle était cause seulement qu’il souffrait sans cesse, car elle l’avait pris en horreur et le torturait. »

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Pour consulter les chapitres précédents, cliquer sur les liens ci-dessous :

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 


Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?
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22 décembre 2013 7 22 /12 /décembre /2013 10:37

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Un matin d’été,

Réunis dans le même pré,

Il y avait un âne bien sage

Et un fringant petit cheval.

Ils avaient le même âge

Mais, à les surprendre ainsi,

On devinait que leurs destins

Ne seraient jamais semblables.

 

L’un était gris et docile,

L’autre vif et étincelant.

L’un d’humeur égale,

L’autre plus inconstant.

Le premier pensait :

Je voudrais un maître à servir

Et mon petit pré carré,

Un travail humble et facile

Et une bonne mesure de blé.

 

Le second rêvait de pompe et de gloire,

Et de ces vastes champs emplis

Du cri vibrant des victoires.

L’un trouva dans une ferme

Sa besogne quotidienne,

Tandis que l’autre eut tôt fait

De se faire remarquer.

Alors que l’âne portait la farine et le bois,

L’alezan mettait en émoi,

De bas en haut des tribunes,

Quelques rondelettes fortunes.

On misait sur sa foulée

Dollars, florins et guinées ;

On osait d’invraisemblables paris,

Tant grande était sa renommée.

C’est ainsi, parmi les clameurs,

Que le petit cheval traversa la vie,

Qu’il connut les honneurs

et les prix  prestigieux.

Rien ne lui sera refusé :

Ni le luxe, ni les trophées,

Ni les flirts délicieux

Sous les ombrages du grand pré.

 

Puis, l’âge venant,

On relégua l’alezan

Au bout du champ.

Plus de faste, plus d’argent,

Vieux cheval, il est temps

Que tu rentres dans le rang !

Finies les pompes de jadis

Et la vanité de paraître.

Voilà qu’hélas se profile

L’heure de la retraite !

 

Le lendemain, sous bonne escorte,

On le mena à l’abattoir.

Il y connut le même sort

Que ses frères du terroir.

Heureusement un palefrenier,

Se souvenant de son passé,

Avec égard l’enterra

Au fond du pré.

L’âne, qui se trouvait là,

A petits pas s’avança.

Devant la terre retournée,

Il laissa couler une larme.

Grâce à cette larme, sachez

Qu’une tendre fleur poussa.

Elle illumine, de son éclat,

La tombe du petit cheval.

 

Quant à l’âne, il mourut de vieillesse,

Très, très âgé, dit-on au village.

Lui, tout en broutant confiait

Que, quelques chardons suffisaient…

A  le combler. 

 

Armelle BARGUILLET  ( extraits de « La ronde des fabliaux )

 

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L'âne et le petit cheval - fable
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18 décembre 2013 3 18 /12 /décembre /2013 10:51

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Cher Père Noël,

 

Cette année, je te l’avoue, je ne pensais pas t’écrire. Je te sais accablé par tellement de travail, par des complications qui ne cessent de s’accumuler et de se multiplier dans le déroulement de ta distribution annuelle que, prenant conscience de ton grand âge et de tes charges, je me disais qu’il était inutile de les alourdir davantage. D’autre part, je crois que mes désirs ne sont guère réalisables, que ce que j’aimerais te demander est hors de tes possibilités, que tu as déjà suffisamment de mal à te mettre au goût du jour et à descendre distribuer aux enfants de France et de Navarre, d’Outre-Atlantique et d’Asie, les smartphones, tablettes, ipads, calculettes, portables, ces nouveautés numériques qui te changent des poupées, jouets en bois, déguisements divers qui plaisaient aux enfants de ma génération, pour te tracasser avec des souhaits fantasques.

 

Je crois que finalement, tu devrais pour une fois faire grève, mais oui Père Noël ! et annoncer à tous les enfants du monde qu’en ce  Noël 2013 tu te reposes ainsi que le fît Dieu le septième jour de sa création, que tu es un vieil homme un peu usé, que vraiment trop d’enfants ont des exigences au-dessus de tes moyens, que tu ne peux même plus te rendre dans certains pays en guerre où les bambins sont si malheureux, si bien que tu te retires momentanément jusqu’à ce que les hommes se décident à devenir plus sages, plus responsables, en quelque sorte plus humains.

 

Ainsi les terriens seraient-ils à égalité : pour ce Noël 2013, aucun enfant n’aurait de petit ou gros paquet dans son soulier. Qui sait si cela ne les inciterait pas - enfin ceux dont on ne voyait même plus les souliers tant il y avait de paquets - à apprendre à jouer avec le vent, les arbres, la neige, le voisin d’en face, l’inconnu de l’étage du dessous ou du dessus, à partager ses billes, ses maquettes, ses jeux de société et pourquoi pas à en inventer de nouveaux ! Grâce à toi, Père Noël, les gamins d’aujourd’hui redeviendraient les enfants de toujours, et moi je pourrais presque croire que mon  désir impossible d’un monde meilleur et moins divisé est tout simplement en train de se réaliser, cela par le seul fait de ton occasionnelle cessation volontaire de travail. Tu vois, ce n’est pas si compliqué. D’autant que tu as déjà sur la tête un bonnet rouge ! Non, Père Noël, ne te fâche pas, c'est une simple plaisanterie de gamine, celle que je suis encore puisque je crois si fort en toi.

 

Je t'embrasse tendrement sur les deux joues

 

Armelle

 

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Lettre au Père Noël 2017

Lettre au Père Noël 2016

Lettre au Père Noël 2013

Lettre au Père Noël 2012

 

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12 décembre 2013 4 12 /12 /décembre /2013 09:05

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               Le maire de Cabourg remettant le prix au lauréat Claude Arnaud 

 

Grand-Hôtel de Cabourg le 23 novembre 2013. Le décor est planté, Proust nous attend. Le hall, les salons, l’aquarium, nous sommes au début du XXe siècle, en cette Belle Epoque qui croyait encore à la beauté des choses et dont l’avenir semblait être une suite enivrante de fêtes et de plaisirs. Les membres du Cercle proustien sont réunis pour la Septième Madeleine d’or en ce lieu où furent rédigées quelques-unes des plus belles pages de La Recherche et d’où l’on croit deviner au loin, sur la digue, le groupe des jeunes filles en fleurs. Madame Bouillaguet  ouvre les réjouissances par une conférence sur « Marcel Proust en Normandie », nous rappelant que les lieux proustiens restent avant tout des lieux imaginaires, conférence suivie d’un apéritif et de la remise du prix à Claude Arnaud, auteur de « Proust contre Cocteau » qui s’est tour à tour illustré dans des essais, dont l’un fut couronné par le prix Fémina de l’essai, par des romans et même une pièce de théâtre écrite à quatre mains. Présenté par madame Bloch-Dano, présidente du jury, le récipiendaire a répondu en soulignant que chacun devait trouver sa voie dans l’écriture et que la fréquentation des grandes œuvres ne devait pas être l’objet d’une regrettable stérilisation. Un dîner réunissait ensuite l’ensemble des participants dans la salle à manger mythique où Proust dînait tard le soir, après que la plupart des résidents ont regagné les salons ou les salles du Casino, dîner où il se contentait d’une sole et d’une tasse de café, contemplant, par-delà les vitres de l’aquarium, les lumières déclinantes sur les sables et la mer. Madame Bouillaguet nous faisait remarquer combien il était étrange que l’on se souvienne presque davantage de Proust en Normandie que de Proust à Paris, alors qu’il a vécu la presque totalité de son existence dans la capitale et guère plus de deux années, si l’on totalise ses séjours successifs, dans cette belle province, mais il a su la rendre très présente dans ses écrits, principalement dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » et dans « Sodome et Gomorrhe ». La Normandie dispose donc d’une aura romanesque particulière, elle qui peut se vanter de compter, parmi les écrivains prestigieux, en proie aux charmes de ses décors bucoliques comme ce fut le cas pour Proust, Flaubert, Barbey d’Aurevilly, Maupassant, La Varende et Marguerite Duras.

 

Dans son ouvrage « Proust contre Cocteau », Claude Arnaud nous entretient d’un sujet très différent, puisqu’il a choisi pour thème un face-à-face entre deux écrivains dont j’avoue que le rapprochement ne m’était pas apparu si étroit. Qu’avaient-ils en commun ces mondains, nés à 20 ans d’écart, sinon d’avoir beaucoup fréquenté les salons, d’être nés coiffés sur le plan financier et d’avoir été sans doute trop chéris par leur mère ? Peu de chose en définitive ! Mais notre auteur ne s’arrête pas là. Un brin iconoclaste et cela avec une plume volontiers trempée dans le vitriol et des phrases qui font mouche, Claude Arnaud chahute volontiers nos deux écrivains et nous rappelle combien le parisianisme d’alors n’avait rien à envier en cruauté et en ragots à celui d’aujourd’hui. Certes Cocteau est resté plus longtemps que Proust l’otage de ce parisianisme, alors même que son aîné s’en était détaché, tout entier enseveli dans sa recherche et comme fossilisé par elle. Car Marcel Proust, après avoir trop longtemps divorcé de ses dons, s’était enfin rallié à son génie. C’est ce que ne sut pas faire Cocteau que ses dons suffisaient à griser. Et ce qui explique l’aigreur qu’il ressentit par la suite à l’égard d’un homme qui le surpassait littérairement et dont l’isolement n’était autre que le ralliement total à son génie. Si bien que je pense que l’ouvrage de Claude Arnaud est davantage un Cocteau contre Proust qu’un Proust contre Cocteau. Les deux hommes eurent souvent les mêmes amis ou les mêmes ennemis, mais l’un avait pris ses distances et savait à quoi s’en tenir au sujet de la fidélité des sentiments humains, l’autre s’en est offusqué et fit, selon moi, un mauvais procès à Proust avec des mots terribles et injustes. Claude Arnaud nous rappelle leurs rares concordances et leurs nombreuses divergences en une brillante démonstration mais ne cache nullement sa préférence pour Cocteau parce que - nous confie-t-il -  il lui fait une place dans  son oeuvre  et l’encourage à remplir les pointillés qu’il y a laissés. Alors que « devenir » Proust lui semblerait comme une forme d’abdication mortelle car il tue qui le lit, en se substituant à lui.

 

Heureusement, je crois que Proust n’a nullement stérilisé la littérature française, il suffit, pour s’en convaincre, de constater que la relève a été assurée, que certains se sont nourris de son exigence et de sa vision et qu’il a été une source désaltérante pour nombre de ses lecteurs. Alors que Proust sacrifiait tout à l’élaboration de son oeuvre, son confort, sa santé, son existence en quelque sorte, Cocteau a toujours su prendre le vent, se parant d’images précieuses et de féerie, funambule ou baladin selon les circonstances, s’essayant à tout avec frivolité : poésie, roman, art dramatique, peinture, cinéma, et cédant trop souvent aussi à une modernité maladroite. Il nous reste « La Voix humaine » qui est une merveille, comme l’est l’incomparable voix de Proust au long des 3000 pages de « La Recherche ».

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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