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11 avril 2015 6 11 /04 /avril /2015 09:34
Cathédrale d'Amiens

Cathédrale d'Amiens

Les deux côtés de Swann et de Guermantes ne sont pas sans incidence sur ceux représentés, au sein même de la famille, par le côté de chez Proust et le côté de chez Weil. La famille maternelle de Marcel, originaire d’Allemagne, s’installa d’abord en Alsace, jusqu’à ce qu’un certain Baruch Weil ouvrît en 1802 un magasin de porcelaine à Paris et une fabrique qui occupera jusqu’à quatre-vingt-quatre employés. Il eut parmi sa clientèle les duchesses de Berry et d’Angoulême et fut décoré de la Légion d’honneur par Charles X. Il mourut à quarante-huit ans, ayant beaucoup œuvré pour la reconnaissance des juifs au sein de la communauté française. Nathé, l’aîné des enfants de son second mariage, allait se destiner à la finance et devint agent de change. Autoritaire et irascible, il était l’opposé de sa femme Adèle, fine et discrète, vive d’intelligence, éprise de littérature, qui se plaisait à citer Mme de Sévigné et avait avec sa fille une complicité rare, les deux femmes vivant dans une osmose assez proche de celle que Jeanne connaîtra plus tard avec son petit loup.

 

De toute évidence, les Weil étaient une famille unie, où chacun se montrait soucieux de l’autre, où l’on avait des intentions délicates, du tact, et où l’on faisait preuve d’une grande ouverture d’esprit, raison pour laquelle cette famille bourgeoise « arrivée » ne verra aucun inconvénient à ce que leur fille épouse un homme de quinze ans son aîné, nullement de la même condition sociale qu’elle, puisque fils et petit-fils de commerçants beaucerons sans fortune, mais dont les capacités intellectuelles lui permirent de surmonter les obstacles – dont on imagine qu’ils furent nombreux – qui le menèrent de la modeste école communale d’Illiers au doctorat, puis à l’agrégation de médecine, avant d’avoir atteint ses trente-cinq ans.

 

Adrien Proust était le premier d’une longue lignée à avoir quitté son bourg natal pour gagner la capitale et y faire carrière. Il avait eu pour maître Potain, Charcot et Fauvel, passé sa thèse de doctorat sur le pneumothorax et son agrégation sur le ramollissement du cerveau. Cet homme offrait donc une parfaite sécurité d’emploi et toutes garanties capables de rassurer les parents sur l’avenir et la position sociale qu’il était en mesure de proposer à leur fille. Mariés en 1870, aux derniers jours de l’Empire, les Proust eurent pour témoin Adolphe Crémieux, ancien ministre et grand-oncle de la mariée. Il avait été convenu entre les époux que les enfants à naître seraient élevés dans la religion catholique du père, mais que la mère ne serait pas tenue de se convertir. Mme Proust, respectueuse des convictions de chacun, se gardera toujours d’intervenir et de peser, de quelque façon que ce soit, sur leurs décisions.

 

Marcel, né un an après le mariage, baptisé à l’église Saint-Louis d’Antin, eut toujours pour les édifices et les rites religieux, curiosité, admiration et respect, et une connaissance des Ecritures dont il sut utiliser les symboles avec opportunité. Plus tard, il fera sienne la France pieuse de Ruskin et publiera en 1904, au moment du projet de loi concernant la séparation de l’Eglise et de l’Etat, un article consacré à « La mort des cathédrales » qui le rangera d’emblée dans le parti clérical, alors qu’éclatait le scandale de l’expulsion des congrégations.

( voir un document en cliquant  ICI  : Sa lettre à Georges de Lauris du 29 juillet 1903

 

Ce n’est pas sans raison que Proust, lorsqu’il fut entré en littérature, fonda sa démarche sur la souffrance qui aide à pénétrer les profondeurs de l’âme et sur le sacrifice qui permet le dépassement de soi, toutes valeurs fondamentalement chrétiennes. N’écrivait-il pas à Lionel Hauser en septembre 1915 que «  la préoccupation religieuse n’était jamais absente un jour de sa vie… Si je n’ai pas la foi, je ne nie rien, je crois à la possibilité de tout. » Ultérieurement, alors qu’il travaillait à la traduction de « La Bible d’Amiens », il fit un article qui parut dans le Mercure de France, où il disait ceci : «  Je voudrais donner aux lecteurs du Mercure le désir et le moyen d’aller passer une journée à Amiens, en une sorte de pèlerinage ruskinien. Ce n’était pas la peine de commencer par leur demander d’aller à Florence ou à Venise, quand Ruskin a écrit sur Amiens tout un livre, qui n’est ni traduit en français, ni connu en France. Et d’autre part, il me semble que c’est ainsi que doit être célébré "le culte du héros", je veux dire en esprit et en vérité. Nous visitons le lieu où un grand homme est né et le lieu où il est mort ; mais les lieux qu’il admirait entre tous, dont c’est la beauté même que nous aimons dans ses livres, ne les habitait-il pas davantage ? Nous honorons d’un fétichisme qui n’est qu’illusion une tombe qui ne contient de Ruskin que ce qui n’était pas lui-même et nous n’irions pas nous agenouiller devant les pierres d’Amiens, où il venait chercher sa pensée ».

 

En 1888, Proust n’a pas encore dix-huit ans et, entre son père qui est l’exemple type de la réussite par le travail et l’intelligence et sa mère, une alliée inconditionnelle certes, mais exigeante et qui espère beaucoup de son fils aîné, l’adolescent cherche sa place : qui sera-t-il ? Depuis son plus jeune âge, il fait preuve d’une acuité d’esprit et d’une curiosité certaines et possède un atout que chacun se plaît à lui reconnaître : il sait causer. Chez les Proust, plus que l’ambition, c’est le souci de servir qui domine ; le père s’y emploie en mettant le poids de ses compétences à éradiquer la peste et le choléra jusqu’aux confins de l’Europe, de l’Egypte et de la Perse, en se rendant en personne sur les lieux où sévissent les épidémies, tandis que son épouse se consacre, avec son dévouement naturel, à épauler son mari dans sa carrière, recevant les personnalités en vue, organisant des réceptions et des soupers, ayant son jour, c’est-à-dire salon ouvert un après-midi par semaine pour les épouses des notables de la IIIe République, enfin en surveillant scrupuleusement l’éducation et les études de ses deux garçons. Aussi, dans une telle famille, est-il préférable de choisir très vite sa voie et de s’y tenir. Ce sera le cas de Robert qui, tout jeune, s’orientera dans la même direction que son père, vers la médecine. Hélas ! ce ne sera pas celui de Marcel qui se montre hésitant, indécis, instable, modelé par des impressions diverses, souvent contraires, comme pris entre deux versants, deux rives, deux rêves. A une amie de son âge, Antoinette Faure, fille du futur président de la République, qui lui demande dans un questionnaire devenu célèbre : Quelle est votre occupation préférée ?, il répond  la lecture, la rêverie, les vers, l’histoire, le théâtre. La famille habite alors un vaste appartement 9, boulevard Malesherbes et Marcel est externe au lycée Condorcet. Ses fréquentes absences et l’irrégularité de ses résultats lui font redoubler sa seconde, mais les choses s’arrangent dans les classes terminales où il devient un élève plus assidu, surtout quand il a en rhétorique le professeur de philosophie Alphonse Darlu qui lui apprend à se garder des vérités reconnues, découvre son jeune talent et l’encourage à écrire. Il devait cette année-là obtenir le 2e prix d’honneur en composition française, un accessit en langue latine, un autre en langue grecque et un prix en philosophie. Un de ses camarades de l’époque, bien des années plus tard devait le décrire ainsi : « Etre d’exception, enfant d’une précocité originale et vertigineuse, il charmait ses petits camarades souvent bien plus rudes et il étonnait un peu. »

 

Son baccalauréat passé et réussi, il prend la décision, du moins le proclame-t-il, de se consacrer à la littérature. Avec ses amis de collège, Daniel Halévy, Robert Dreyfus, Jacques Bizet, le fils que Mme Straus avait eu de son premier mariage avec le compositeur de Carmen, il publie des simulacres de journaux : la revue Verte, la revue Lilas, où il ne craint pas d’avouer un certain penchant pour l’indolence : « Quand je me suis mis quelquefois à considérer les diverses agitations des hommes, et les périls et les peines où ils s’exposent dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer dans une chambre. »

 

Retenons donc la leçon : avant de devenir un grand écrivain, il faut apprendre à perdre son temps, car n’est-ce pas le temps perdu qui donnera son sens, son axe, sa légitimité au temps retrouvé ? Et comment perdre son temps intelligemment, sinon en écoutant, en regardant, en mémorisant, c’est-à-dire en absorbant le monde comme l’éponge absorbe l’eau avant de la restituer, apparemment intacte, et néanmoins transformée ? Cette adolescence qui se prolonge, Proust la consacre à flâner et à se divertir. Il se rend au théâtre, à l’Opéra, au concert, dans les musées, écrit des lettres insensées à ses amis, débute quelque carrière avec ardeur à défaut de persévérance et part faire son service militaire avant l’appel, afin d’éviter les cinq ans réglementaires de l’époque. Revenu à Paris, il fréquente les salons en vue où sa conversation enjouée, pertinente et drôle, sa verve, sa déjà grande culture, ses imitations plaisent. Il est bientôt convié partout : chez Mme Straus, la mère de Jacques Bizet, qu’il courtise après que le fils ait éconduit ses avances en lui laissant entendre qu’il n’était pas de ce bord, chez Mme Armand de Caillavet, maîtresse d’Anatole France, chez Mme Aubernon de Nerville qui reçoit dans son manoir de Louveciennes au printemps et dans celui de Trouville en été, chez Madeleine Lemaire qui peint des roses et lui fera connaître le baroque Robert de Montesquiou, ce dernier ne dormant que dans un lit orné de têtes de dragon et jouit d’une réputation de poète précieux et décadent dont Proust s’inspirera pour son personnage de Charlus. Ce dernier lui sera d'autre part utile pour lui entrebâiller, puis lui ouvrir les portes de ces salons où l’on ne pénètre pas sans un passeport hautement vérifié : salons du noble faubourg tenus par des femmes telles que la princesse Mathilde, la comtesse de Chevigné, née Laure de Sade, et l’éblouissante comtesse Greffulhe, née Caraman-Chimay, à laquelle il prêtera l’élégance et la grâce presque indescriptible de sa princesse de Guermantes.

 

Les deux côtés sont donc présents dans la réalité comme dans la fiction. Ceux de Swann et de Guermantes étaient séparés par la Vivonne ; le faubourg Saint-Germain (rive gauche) où règnent la comtesse Greffulhe et le nouveau Paris haussmannien (rive droite) où il rencontre Mme Straus, Anatole France, Charles Haas, les Rothschild et où demeure sa famille, le sont par la Seine, si bien que le jeune Proust est toujours entre ces deux côtés, aux bords alternés de ces deux rives, en quête de lui-même, des autres, de sa vie réelle et de sa vie rêvée.

 

Cependant le remords le taraude toujours de ne pas travailler davantage, de ne pas se consacrer à un ouvrage précis, de remettre au lendemain la tâche qu’il aurait pu accomplir le jour même. Il souffre que son père désespère de son avenir, que sa mère, parfois, ait dans la voix et le regard un soupçon de reproche. Son œuvre se nourrira de cette peine qu’il a causée aux siens, elle le fera se fustiger à travers ses personnages avec une dureté impitoyable, elle l’incitera aussi à rédiger des pages d’une douceur et d’une tendresse bouleversantes, le conduira à être un visionnaire habité par une culpabilité que rien ne semble pouvoir apaiser ; sans nul doute, ce sentiment des fautes commises changera l’œuvre en une sorte d’exutoire, en fera non seulement la quête du temps retrouvé, mais celle des valeurs reconquises.

 

Chagrins, regrets, remords n’émoussent en rien sa redoutable ironie, ni n’altèrent l’acuité du regard qu’il pose sur la société et la comédie humaine qui s’y joue. En lecteur avisé, il n’a oublié aucune des leçons de ses maîtres et, s’il a presque tout lu, il a surtout longuement médité sur la vanité des choses. Ce temps perdu est celui que l’entomologiste consacre paisiblement à échantillonner les cas d’espèces, travail préparatoire qui demande des heures de recherche et d’observation mais, au bout du compte, quelle cueillette, quelle fabuleuse collection de spécimens rares que ce sensible, mais point sentimental, saura décrire le jour venu d’une plume acérée, mais rarement injuste ou mauvaise ! Cette société privilégiée illustre la société tout court, véritable système cosmique qui gravite sur des orbites plus ou moins distantes, mais n’en est pas moins affligé des mêmes maux.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( extraits de « Proust et le miroir des eaux » Ed. de Paris )
 

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer  ICI

 

 

Pour prendre connaissance des précédents chapitres, cliquer sur leurs titres :

 

Marcel Proust et l'Eau-mère

 

Proust et les eaux marines

 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche

 

Proust ou les eaux troubles

 

Proust et les eaux violentes

 

Proust et les eaux crépusculaires

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

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3 avril 2015 5 03 /04 /avril /2015 08:42
Les promesses de demain de Edmée de Xhavée

A n’en pas douter, Edmée de Xhavée a la plume d’une nouvelliste. Ce second ouvrage de nouvelles « Les promesses de demain » *, après « Lovebirds », est là pour le confirmer. Personnellement, j’ai pris goût à ces récits courts et concis où l’auteure nous brosse, d’un trait vif, des histoires où entrent tour à tour les parfums de l’été, le froid d’un vent coulis, les maisons au charme désuet, les amours brisés ou impossibles, les sourires et les larmes, en quelque sorte des lieux et des personnages saisis en un moment de vie, un instantané où tout est dit d’un bonheur, d’un malheur, d’une attente, d’un compromis, d’un irrémédiable naufrage.

 

 

Cet art est proche de celui de l’aquarelle pour le peintre. Il y faut une plume légère, des couleurs ni trop appuyées, ni trop criardes, un tracé fin et délié, des teintes qui s’estompent et surtout un non-dit qui est le savoir-faire suprême de l’éloquence feutrée. Ainsi, les récits prennent-ils la saveur de ce qui, en peu de mots, vous a convaincu de l’essentiel, est allé au but sans tergiverser. Ici, l’amour ou le non amour est le fil d’Ariane que l’on suit face à un horizon, un univers que l’écrivain, qui se tient à l’écart, vous dévoile depuis ce simple trou de serrure. C’est cela la nouvelle, une suite de tableaux intimistes, murmurés, sans fièvre inutile, sans détails superflus, qui cerne les actions au plus près, où, d’emblée, vous êtes de plein pied dans l’histoire, le drame, la séparation, une existence qui coule comme une larme, s’allume comme un feu, éclate comme un rire.

 

 

On y rencontre des gens de tous les jours, en lumière ou en ombre, en joie ou en peine, en colère ou en manque, l’amour s’y meurt ou s’y consume, s’y cogne ou s’y cache, et les mots, qui le relatent, sont sans emphase, simples et journaliers ; la mort rode également, fuite en avant de celui ou celle que l’attente a usé, la malchance rompu, l’injustice révolté. « Sa robe flotte sur la surface alors qu’elle s’avance, immaculée, et jeune, et immortelle, et amoureuse, et libérée au-devant de lui, lui qui incline vers elle son sourire ourlé et son regard qui l’avale toute entière. Elle lui tend la main et, confiante, le suit jusqu’où elle peut marcher, et puis se met à nager, pour s’abandonner à lui qui la saisit à bras-le-corps. Enfin ! dit-elle. » Ainsi finit une nouvelle particulièrement belle et poétique.

 

 

Et ces héroïnes, car elles sont plus nombreuses que les héros, ont noms : Henriette, Agnès, Nicole, Magali, Asie, Marguerite, mais également elle, lui, unis dans une poésie qui les enveloppe comme le suaire d’un amour sublimé. Il y a encore Thérèse-Adèle, la délicieuse tante Madeleine,  Léonie, Isotta, beaucoup de secrets de femme qui se tissent dans le silence, se voilent avec pudeur et fierté.

 

Au final, un bel ouvrage rédigé avec élégance par une écrivaine dont le sens du récit, cousu à petits points, est la panacée contre les duretés du temps et du monde, et dont la sensibilité, la connaissance des êtres, les subtilités du cœur jouent en elle comme en une caisse de résonnance dont elle nous fait partager l’écho.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*Editions Chloé des Lys

 

Pour prendre connaissance de ma critique sur un autre ouvrage de l'auteur, cliquer sur son titre :

LOVEBIRDS

 

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30 mars 2015 1 30 /03 /mars /2015 07:59
Un petit nuage de James JOYCE

Ceux qui comme moi, ont abandonné Joyce (1882-1941) définitivement, ou qui pense l’avoir abandonné définitivement, peuvent, comme moi, retrouver une bonne raison de renouer avec le maître irlandais en lisant ces quelques nouvelles très abordables et très littéraires. Une occasion de découvrir un autre Joyce et de prendre goût à ses nouvelles avant de repartir, pourquoi pas ? -  dans Ulysse ou Dedalus.                                       

 

Il y a bien longtemps déjà, je me suis perdu dans la prose de Joyce, définitivement croyais-je, en errant dans les méandres de  « Dedalus » mais une âme charitable, soucieuse de mon inculture, a décidé de me ramener vers le maître irlandais en me prêtant ce recueil de cinq nouvelles extraites de « Dublinois ». J’y ai trouvé un texte beaucoup plus clair que celui que je m’attendais à devoir lire, même si les phrases sont très construites, très élaborées, le style reste fluide et la prose plutôt facile à lire.

 

A travers ses nouvelles, l’auteur dépeint le Dublin du début du siècle dernier et ses habitants, en l’occurrence surtout des hommes souvent assez jeunes encore pour faire la cour à des femmes plutôt naïves. On rencontre dans les pages de Joyce des dandys,  joueurs insouciants, des jeunes garçons qui voudraient être des dandys mais qui n’ont pas forcément les moyens de leurs désirs, des jeunes  mariés pas aussi bien mariés qu’ils l’espéraient ou pas forcément mariés avec la nymphe qu’ils enviaient, et même un homme qui a refusé les avances d’une femme qui lui fit bien défaut quand il comprit qu’il finirait ses jours seul. Des gens qui croient encore que la vie va leur apporter les joies qu’ils espèrent en recevoir et qui fatalement doivent déchanter, la vie n’étant pas aussi généreuse qu’ils le croyaient.

 

James Joyce possède l’art de la nouvelle sur le bout de la plume, il m’a réconcilié avec ce genre que beaucoup ont galvaudé, au point que j’hésite souvent avant d’entrer dans un recueil, le genre sert bien son projet littéraire. Il utilise la nouvelle pour mettre en scène une situation qui lui permet de dépeindre un trait de caractère qui vient étoffer l’idée qu’il se fait des jeunes Dublinois, de l’humanité en général et plus largement de l’existence. Ses héros entrent dans la vie comme dans ses nouvelles, pleins de joie et d’espoir, insouciants, sereins, sûrs d’eux… mais à la toute fin de l’histoire, comme du texte, après un temps plus ou moins long, l’amertume sourd, le déboire s’installe et le héros comprend qu’il est passé à côté de ce qu’il espérait et qu’il est bien loin des certitudes qu’il avait nourries en s’engageant dans son entreprise sentimentale ou autre.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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19 mars 2015 4 19 /03 /mars /2015 11:04
Les derniers mondains de Camille Pascal

Voilà un livre plaisant, rédigé par l’ancienne plume de Nicolas Sarkozy, dans un style alerte et un brin nostalgique, qui nous explique pourquoi et comment le pays des "Guermantes" existe toujours, comment le snobisme se porte bien et a encore de beaux jours devant lui, pourquoi l’argent a simplement changé de poche et les personnages changés de look. Ce recueil de portraits n’est ni plus, ni moins, un clin d’œil à Marcel Proust et à Saint Simon et on comprend mieux encore que l’homme sera toujours l’homme et que ce faubourg Saint-Germain, que l’on croyait à jamais disparu, n’a fait qu’entrer dans la clandestinité ; le nouveau ayant traversé la Seine et usant de codes différents ; tous deux, ancien et moderne, prouvant, si nécessaire, que la dualité continue sa permanence à travers le temps. Oui, n’est-ce pas un même petit monde qui, cent après Charlus et la duchesse de Guermantes, fait et défait les modes, les réputations, les usages, lance les idées, les coteries, oui, un monde qui a été régénéré par l’actualité et s’emploie, comme le précédent, avec moins de mesure et de subtilité, à régir nos coutumes et nos mœurs. Ce n’est en somme qu’un changement de perspective, peut-être une simple illusion d’optique…

 

Car, face à ces hussards de la mondanité nouvelle, survit tant bien que mal une société qui s’efforce à sauvegarder son art de vivre à la française, société composée d’un mélange de bon goût et d’extravagance dans le trait d’esprit, le comportement et l’éloquence. Ainsi coexistent deux mondes parisiens : l’ancien, où ce qui importe est d’être bien né et bien éduqué, monde sociétal qui évolue dans des décors somptueux mais souvent défraîchis et marqués par le passage du temps et, l’autre, une jet set bruyante et flamboyante, familière du pouvoir et de l’imprécation où l’on voit, attablés, hommes et femmes politiques, journalistes et acteurs devisant de conserve. Bien sûr, la vie est ailleurs : dans notre ruralité aux prises avec les véritables réalités.

 

L'ancien monde compterait entre 50 et 100 personnes descendantes de l’aristocratie de cour et de grandes fortunes du XIXe siècle. C’est un milieu qui se protège de l’extérieur et dans lequel l’actualité n’entre qu’à pas feutrés. On s'y entretient du passé, de l’Histoire avec un grand H qui semble un éternel recommencement. Les membres de cette petite communauté s’emploient, autant que faire se peut, à maintenir des rites immémoriaux et, principalement, l’art de la conversation désormais en déshérence. C’est un exercice subtil qui requiert des siècles d’expérience et d’éducation. Dans une époque éprise d’égalitarisme, certains intègrent de grandes entreprises ou la fonction publique, aussi leur position sociale, appuyée sur leur carrière, rend-t-elle leur relation ambiguë avec leurs aînés. "Le grand monde" est devenu une société secrète. On y croise des académiciens, des ambassadeurs, convives reçus avec infiniment de bienveillance comme les émissaires du monde extérieur. L’étranger y est le bienvenu également, à condition qu’il respecte les codes où la bonne éducation est essentielle.  

 

Quoi qu’il en soit, ce monde, qui apparaît si passéiste de nos jours, a contribué au rayonnement de la France de façon indiscutable. Ces hommes et femmes ont protégé les artistes, suscité des œuvres, lancé des projets, couvert nos villes de monuments magnifiques, entretenu leurs demeures que, dorénavant, ils font visiter et qui sont des témoignages de notre histoire. Voilà une société qui survit dans l’ombre face à ces nouveaux mondains qui occupent les lieux, les pages de nos quotidiens, défient souvent avec outrance les bonnes manières et l’élégance. Changement de valeurs, modification des goûts et des canons esthétiques, c’est encore et toujours les anciens contre les modernes…

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 08:42
Frédérick Chopin, une vie vécue comme un impromptu

      
A quoi ressemble Chopin ? A sa musique - déclarait le compositeur Moschelès. Une musique née d'une inspiration nourrie de dualités, dont celle de ses origines panachées entre Pologne et France. Aristocrate de petite noblesse par sa mère et petit-fils de charron du côté de son père, émigré lorrain, Chopin porte en lui, et dans son oeuvre, cette double ascendance paysanne et noble. Son père, arrivé en Pologne en 1787, deviendra un patriote polonais si convaincu qu' il participera au soulèvement contre l'autorité russe. Professeur de langue et de littérature française, il tient à Varsovie une célèbre pension et consacre son existence à l'éducation de jeunes gens, sans jamais mettre en avant son identité française.


Le jeune Fryderyk, né en 1810, grandit au milieu de ces fils de hobereaux fortunés avec lesquels il lie des amitiés souvent exclusives. De cette atmosphère emplie d'insouciance et de gaieté, le jeune homme conservera une profonde nostalgie que l'on retrouve plus tard dans sa musique. C'est sa mère qui l'initie au piano, dont elle joue volontiers, tandis que, dissimulé dans un coin, son fils de trois ans, transporté, n'a plus qu'un désir : l'imiter et jouer à son tour. Ses progrès sont rapides et surprennent son entourage. Commence alors l'itinéraire d'un enfant surdoué, que sa passion éloignera progressivement du commun des mortels. De salon en salon, sous le regard d'un père qui ne veut pas en faire un instrument à sa gloire, le jeune Chopin éblouit. On ne l'appelle plus que le petit 'Mozart'. Il surprend jusqu'au grand-duc Constantin, frère du tsar Nicolas. Ainsi peut-on lire dans le journal de Varsovie : "Sur notre terre aussi naissent des génies. Même la tsarine Maria Fiodorovna vient lui rendre visite dans sa classe de lycée." 
 
Lors de ses séjours à la campagne, il s'émeut du folklore polonais et en interprète les thèmes au piano, élevant ainsi à l' universel ces inspirations populaires. L'un de ses élèves dira un jour que Chopin a mis la Pologne en musique. Mais bientôt il se rapproche des milieux  progressistes et se refuse à jouer devant la famille royale. Sa volonté d'être libre le contraint à l'exil, décision d'autant plus difficile à prendre pour une nature aussi sensible que la sienne et attachée au milieu familial. Mais Chopin est atteint du mal du siècle, mal d'une génération qui oscille entre langueur et révolte. Le 2 novembre 1830, il quitte la Pologne en pleine insurrection et c'est à Stuttgart, où il a fait étape, qu'il apprend  la chute de Varsovie, écrasée par l'armée russe. Plongé dans le désespoir,  il entend que son oeuvre soit désormais l'expression de cet indicible malheur. "Grâce à lui" - écrira Norwid - " les larmes du peuple polonais dispersées parmi les champs furent rassemblées dans le diadème de l'humanité ".


Lorsqu'il arrive à Paris en septembre 1831, il est persuadé de n'être là que de passage, tant il se sent apatride, mais la capitale française aura le mérite de l'accueillir avec chaleur. Liszt, Hiller, Mendelssohn, Osborne, Berlioz deviennent ses amis et son premier concert à la salle Pleyel est un triomphe. "Paris, c'est tout ce que l'on veut" - écrit-il à sa famille. "A Paris, on peut s'amuser, s'ennuyer, rire, pleurer, faire tout ce qu'il vous plaît ; nul ne vous jette un regard car il y a des milliers de personnes qui y font la même chose et chacune à sa manière".


Très vite, il est admis dans les cercles fermés du faubourg Saint-Germain, où son physique aristocratique et son élégance hautaine ont le goût de plaire. On l'invite partout, partout on le sollicite et on le traite en prince, prince de la musique s'entend. Pour vivre, il donne des leçons de piano fort coûteuses - car il faut tenir son rang - à des jeunes filles qui s'amourachent de lui. Et puis sa musique, ses improvisations brillantes, sa courtoisie font merveille sur cette intelligentsia dorée. Si bien que ce milieu sulfureux, où seul l'art est sacré, finit par le séduire. N'y croise-t-il pas des personnalités qui ont pour noms Delacroix, le marquis de Custine, George Sand, dont les carnets d'adresses ont l'avantage de vous ouvrir les portes les plus hermétiques ?  George Sand ne tarde pas à le prier de venir la rejoindre à Nohant, en compagnie de Liszt et de Marie d'Agoult qui ont chez elle leurs habitudes. Sentant qu'il risque fort de devenir la proie de celle qui scandalise les parents de ses élèves, il décline l'invitation, avant d'y céder, bien entendu...


Sand sera, du moins dans les premiers temps, une mère pour lui. Un mère certes captatrice, mais qui va le protéger, le soigner, le chérir, et lui permettre de travailler, car si il y a quelque chose que l'écrivain respecte, c'est bien la créativité. Elle sera donc une protectrice tyrannique et éclairée. Dans l'utopie de leur idylle, ils partent à Majorque, pensant que la douceur du climat sera bénéfique à la santé fragile du musicien. Hélas, l'hiver 1838 -39  sera particulièrement froid et la Chartreuse de Valldemosa  peu confortable. George est dépitée et Chopin croit un moment mourir en terre espagnole. Mais il compose néanmoins dans cet isolement oppressant quelques-unes de ses plus belles oeuvres : les 24 préludes. Pendant ce temps, Sand gratte du papier, comme elle le fait en permanence, ayant la plume aussi altière qu'expansive. Et elle confie à propos de son compagnon d'infortune : " Ce Chopin est un ange, sa bonté, sa tendresse et sa patience m'inquiètent quelquefois, je m'imagine que c'est une organisation trop fine, trop exquise et trop parfaite pour vivre longtemps ".
 

Rentrés en France,  leur vie reprend son cours normal. Sand reçoit et  rédige lettres, articles, romans, contes, tandis que Chopin passe des heures devant son clavier, corrigeant  les morceaux, qu'il improvise avec une surprenante facilité, mais qu'il ne cesse de reprendre, de retravailler, étant envers lui-même d'une exigence implacable. Ce travail, qu'il assume dans un état de constante inquiétude, l'épuise et Sand se lasse peu à peu de le sentir si peu disponible et de vivre à ses côtés un amour de plus en plus chaste. " Je dois travailler - lui dit-il - je dois tirer des mazurkas de ce coeur déchiré ".

 
" Une affection si élevée devait se briser, et non s'user dans des combats indignes d'elle " - confiera-t-elle. Mère, Sand veut bien l'être, nonne, certes pas. " Il y a sept ans que je vis comme une vierge avec lui " - se plaint-elle. La rupture s'avère inévitable et se fera en juillet 1847, après neuf années de vie commune. Sand, dotée d'une solide santé, s'en remettra, Chopin, non. A partir de ce moment, la sienne ne cessera plus de s'altérer. Il a loué un appartement à Paris et repris, pour vivre, ses leçons de piano. Un voyage en Angleterre en 1848, avec deux de ses élèves, achève de consumer le peu de force qu'il lui reste. Au retour, il s'alite et ne se relèvera plus. " Lui - se souvient Norwid - dans l'ombre du grand lit à rideaux, appuyé aux oreillers, enveloppé d'un châle, était beau comme il l'avait toujours été dans les plus simples attitudes de la vie. Il avait ce quelque chose d'achevé, de monumental, que l'aristocratie athénienne aurait pu entourer d'un culte à la meilleure époque de la civilisation grecque. (...) Chaque fois et en quelque circonstance que j'aie rencontré Chopin, j'ai trouvé en lui cette perfection d'apothéose " .

 

Il s'éteindra le 17 octobre 1849, laissant derrière lui la plus belle oeuvre jamais écrite pour le piano et deux admirables concertos. Celui en fa mineur, opus 21, composé en 1829, dont l'adagio fut rédigé à l'intention de la jeune chanteuse varsovienne Konstanaja Gladkowska et l'ensemble dédié à la comtesse Delphine Potocka. Et le concerto en mi mineur, opus 11, composé en 1830, dont la première eut lieu le 11 octobre de la même année, à Varsovie, lors du concert d'adieu du musicien à son pays natal. Ce concert ne remporta pas le succès escompté, la capitale polonaise étant déjà en proie à l'effervescence suscitée par l'invasion russe.

 
 

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george-sand-maison-de-nohant.jpg Nohant, la maison de George Sand

 

 

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11 mars 2015 3 11 /03 /mars /2015 10:18
Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry de Dominique Bona
Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer
Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer

Le 11, rue de l'Assomption et le château de Beduer

 

Ce livre en étonnera plus d’un parmi les admirateurs de Paul Valéry car l’ouvrage de la biographe/académicienne Dominique Bona sous le titre « Je suis fou de toi – Le grand amour de Paul Valéry » est l’histoire romanesque et douloureuse de l’amour impossible qui lia durant  5 ans  le philosophe/poète et une jeune femme de 32 ans sa cadette qu’il rencontra dans un salon et pour laquelle il éprouvera une passion dévorante et ravageuse, un amour fou dont il mourra, oui, vous avez bien lu…un amour brûlant qui consumera et son esprit et son corps. On sort de cette lecture avec des sentiments partagés : d’une part, on se désole qu’un si grand esprit se soit laissé embarquer dans une aventure avec une femme manipulatrice et aventurière et, d’autre part,  on se console en se disant qu’elle lui a inspiré des vers magnifiques et qu’elle a su ranimer la flamme de la poésie qui l’avait un peu quitté. Ainsi, cette femme, qui n’est guère sympathique,  aura-t-elle desservi l’homme mais servi l’art, alors ?

 

Quand Paul Valéry tombe sous son charme, il a déjà 67 ans et occupe dans la République des lettres une place enviable : académicien, professeur au collège de France, probable prix Nobel, écrivain lu et admiré par ses pairs comme le philosophe de la raison, homme éclairé s’il en est, il jouit de tous les prestiges. Aussi imagine-t-on mal ce bel esprit sombrant dans les eaux agitées d’une passion aveugle, alors qu’il est un homme vieillissant, un père de famille irréprochable et un travailleur acharné que l’on sollicite de toutes parts pour des conférences, des préfaces, des articles, des conseils. Un homme qui est une référence intellectuelle et morale. Et chose d’autant plus étonnante qu’à l’âge des premiers emballements amoureux, il s’était juré, après avoir été follement épris d’une femme plus âgée et mère de famille, Madame de Rovira, qu’on ne l’y prendrait plus et qu’il ne perdrait jamais plus la tête pour quelque enchanteresse que ce soit, qu’il s’en tiendrait dorénavant au rationnel et aux seuls pouvoirs de l’intelligence.

 

Bien qu’il ait  aimé à plusieurs reprises, entre autre la poétesse Catherine Pozzi, qui fut pour lui une partenaire intellectuelle de premier plan, mais une femme irascible et terriblement jalouse, il avait toujours conservé les distances nécessaires pour ne pas perturber son havre d’équilibre et de paix, sa famille « une serre de travail aussi favorable que possible » - disait-il, sur laquelle veillait son épouse Jeannie Gobillard, nièce de  Berthe Morisot et cousine germaine de Julie Manet/Rouart, excellente pianiste, qui lui assurait un foyer calme mais néanmoins joyeux autour de leurs trois enfants, équilibre qui lui était nécessaire et qu’il préservera malgré les tentations les plus érotiques. C’est cependant une certaine Jeanne Loviton qui fera sauter ce barrage affectif et démontrera que, hélas !, l’intelligence la plus rationnelle, les aspirations les plus sages, les sentiments les plus tendres peuvent céder lorsque la passion submerge les digues, rompt les amarres. Jeanne entre dans l’existence de Valéry en février 1938. Mais qui est cette jeune femme qui va lui inspirer un tel amour ? Une personne brillante sans nul doute, divorcée, libre, fière, mondaine, qui conduit sa vie avec brio, suscitant au passage bien des passions. Est-elle belle ? Pas vraiment : des yeux à fleur de tête, un long nez, des jambes lourdes mais de l’éclat, de l’entregent, des cheveux drus, un beau sourire, de l’élégance – elle s’habille chez les plus grands couturiers  - et une assurance rarement prise à défaut. Bien que née dans un milieu modeste, de père inconnu, elle a été adoptée à l’âge de dix ans par le mari de sa mère - une petite théâtreuse - qui lui donnera son nom, l’encouragera à faire de bonnes études et lui offrira un métier, des rentes et une belle maison, de même que les conditions nécessaires, après une enfance difficile, pour assumer sa vie avec panache. Et du panache, elle en a !

 

Mariée pendant 9 ans à un écrivain déjà traduit en quinze langues, Pierre Frondaie, auteur de « L’homme à l’hispano », « L’eau du Nil », « Deux fois vingt ans », la jeune avocate découvre en lui un noceur professionnel qui fréquente assidûment le milieu du théâtre, est acteur à ses heures et présente une personnalité à l’opposé de Paul Valéry – que Jeanne ne connait pas encore – épris de poésie pure, volontiers rêveur et mélancolique. Pierre Frondaie a, quant à lui, la séduction chatoyante et se plaît à vivre dans un luxe tapageur. Certes son allure, sa bonne santé, sa virilité en ont fait un auteur en vue, d’autant qu’il n’est pas dépourvu de talent, mais un époux difficile à garder que la jeune femme, exaspérée par ses infidélités, quittera afin de retrouver sa précieuse liberté et son autonomie, d’autant que ce mari volage a l’outrecuidance d’être ombrageux. Toutefois, gagnée par son influence, Jeanne écrira trois romans sous le pseudonyme de Jean Voilier «  Beauté raison majeure », «  Solange de bonne foi » et «  Jours de lumière » édités chez Emile Paul. « Jours de lumière », qu’elle rédige alors qu’elle commence à fréquenter Valéry, sera retenu pour le prix Fémina, grâce à l’influence de ce dernier,  mais sans succès, si bien que, déçue, Jeanne renoncera définitivement à l’écriture pour se consacrer exclusivement à sa tâche d’éditrice aux éditions Domat-Montchrestien, auprès de son père adoptif.

 

Ainsi est-elle libre lorsque le destin la met en présence du philosophe/poète et qu’elle le reçoit dans son ravissant hôtel particulier du 11, rue de l’Assomption. Celle qu’il appellera « Lust » soit désir en allemand, est devenue l’idéal, son idéal, sa déesse qu’il n’hésitera pas à comparer à Héra, l’épouse de Zeus, ce qui flatte évidemment le narcissisme de cette femme ambitieuse. Désormais le besoin qu’il a de la retrouver ne lui laisse plus de répit. Il a soif d’elle, faim d’elle, il est possédé, en état de vénération pour cette femme à l’intelligence pratique, dont la voix est agréable, qui s’assume seule, ne lui fait jamais de scène car elle-même est très occupée, et prend la vie avec optimisme et volupté.

 

Le dimanche devient le jour de « Jeanne ». Un rituel vite établi. Auprès de sa déesse, l’écrivain renoue avec sa vraie nature, légère, aérienne, se laissant aller à une fantaisie  qu’il bride si souvent face aux responsabilités d’un homme de lettres consacré. Jeanne achète alors le château de Béduer où elle recevra le Tout Paris, car cette mondaine aime à être entourée, adulée et a le goût du faste. Valéry ira la rejoindre à deux reprises mais souffre en silence de la savoir trop sollicitée. Entre leurs rencontres, il lui écrit d’innombrables lettres ( plus de mille ) et pas moins de 150 poèmes où les vers irradiés de ferveur font l’éloge de l’incomparable, de l’inspirante, en un chant d’amour total :

 

Puisse ton cœur, ce soir, silencieuse absente,

Te souffler de ces mots dont je t’ai dit plus d’un,

De ces mots dits si près qu’ils prenaient ton parfum

A même ta chair tiède et sur moi trop puissante.

 

En 1939, il lui avoue, célébrant leur communion de corps et d’âme :

 

L’heure de Toi, l’heure de Nous

Ah !... Te le dire à tes genoux,

Puis sur ta bouche tendre fondre

Prendre, joindre, geindre et frémir

Et te sentir toute répondre

Jusqu’au même point de gémir…

Quoi de plus fort, quoi de plus doux

L’heure de Toi, l’heure de Nous ?

  
Lui, qui s’était éloigné de la poésie revient à elle, inspiré par cette muse. Ce seront deux créations ambitieuses, tirées l’une de la mythologie, l’autre de la légende : un Narcisse, puis un Faust ! Et secrètement pour eux seuls les 150 poèmes qui seront vendus avec les 1000 lettres par Jeanne le 2 octobre 1982 à Monte-Carlo et dont le montant s’élèvera à un million et demi de francs, soit l’équivalent de 400.000 euros d’aujourd’hui, somptueux cadeau posthume, publiés de nos jours par les éditions de Fallois sous le titre « Corona & Coronilla. Poèmes à Jean Voilier ». Car Jeanne ne s’embarrasse pas de sentiment et de scrupule. Cette guerrière mène son existence au pas de charge, dans le luxe et les vanités du monde. Ses amants seront nombreux, qu’elle ménage avec habileté et diplomatie, afin qu’aucun d’eux ne sache qu’il n’est pas le seul. Elle éprouvera aussi un amour saphique pour Yvonne Dornès qui sera, tout au long de sa vie, l’amie parfaite et dévouée, Jeanne n’envisageant pas de vivre sans adulation, considérant que l’on se doit d'être à ses genoux comme l’ont été Valéry et son père adoptif Ferdinand Loviton. Giraudoux le sera lui aussi, Malaparte brièvement.

 

La guerre sépare Valéry et sa muse, puis la maladie. Chacun d’eux s’éloignant de Paris durant l’occupation, Valéry à Dinard puis au Mesnil dans la maison de Julie Manet et Jeanne dans son château de Béduer où elle poursuit sa vie brillante comme si de rien n’était. Valérie souffre mille douleurs et jalousies. Il ne sort plus guère, se languit d’elle : «  Tu es sourde à présent et insaisissable ». Le temps passe sans les rapprocher comme le philosophe/poète le souhaiterait. C’est alors que Jeanne lui apprend qu’elle va bientôt épouser l’éditeur Robert Denoël. Coup de grâce. Nous sommes en 1945, Valéry lui écrit encore : « Ma bien-aimée/ Ta bouche tendre/ Fit un poison/ De tout mon sang. »  Il mourra le 20 juillet de la même année…d’amour, dans les bras de sa fidèle épouse Jeannie, après avoir écrit ces derniers mots :

Je connais mon cœur aussi. Il triomphe. Plus fort que tout, que l’esprit, que l’organisme. Voilà le fait. Le plus obscur des faits. Plus fort que le vouloir vivre et le pouvoir comprendre est donc ce sacré C… »

 

Sur ordre du Général de Gaulle, il recevra de grandioses funérailles nationales dans le Paris livré à l’épuration, que Valéry déplorait en homme pacifique, soucieux d’unité. Jeanne fera envoyer une magnifique gerbe de glaïeuls de chez Lachaume et poursuivra une existence encombrée d’ombres. Alors que Valéry sera glorifié, admiré presque comme un saint laïque. Cela l’aurait amusé, lui qui notait pour Jeanne quelques mois avant de s’éteindre : «  Tu sais bien que rien au monde, rien de ce qu’il peut donner ne pesait à mes yeux ce que ta ferveur et ta tendresse m’étaient. Hélas ! »

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Dominique Bona – Je suis fou de toi – Editions Grasset

 

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Deux soeurs

Berthe Morisot, le femme en noir 

Romain Gary

 

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1 mars 2015 7 01 /03 /mars /2015 09:05
Bonne-Maman, à la veille de son mariage

Bonne-Maman, à la veille de son mariage

Les grands-mères devraient être considérées comme des trésors par chaque famille tant elles sont la courroie de transmission du passé, de l’histoire vivante et vécue. Ne sont-elles pas nos  mémoires et pour cela méritent d’être entourées de tous les égards ! Je n’ai pas eu la chance de connaître mes grands-pères, l’un est mort victime d'une hémorragie cérébrale en 1913, l’autre en 1945 après avoir vu son patrimoine vendu pour la simple raison qu’il n’avait pas de fils pour succéder à des générations d’horticulteurs et d’architectes paysagistes, qui tous s’appelaient Charles, et avaient porté l’art des jardins à un degré incontestable d’excellence. Mais j’ai connu mes deux grands-mères. L’une était douce et effacée, je n’ai malheureusement d’elle que peu de souvenirs, car elle est morte jeune, aussi ai-je principalement celui douloureux de ses obsèques, du cercueil recouvert de fleurs, des larmes de ma tante et de ma mère, et de ma cousine et moi suivant le convoi funèbres à travers les rues de Paris dans nos tristes tenues marines.

 

 

Ma grand-mère paternelle était tout son contraire, une personnalité sans tendresse qui avait su s’imposer très tôt et s’assumer seule après avoir perdu en quelques années son frère, son mari et sa mère. Oui, la famille avait été décimée en moins de 4 ans par les combats de la Grande Guerre et la grippe espagnole. De telles tragédies vous forgeaient des caractères d’acier et une endurance à toute épreuve. A 25 ans, ma bonne-maman avait dû se mettre à travailler, alors qu’elle n’y était pas préparée et, ma foi, s’en était tirée avec panache, ayant eu ensuite une retraite confortable à l’abri du besoin. C’est cette grand-mère-là dont je me souviens : une  urbaine pur jus qui aimait aller au théâtre, avait son abonnement à l’Opéra et à la Comédie française, adorait le jazz et se montrait d’une modernité de bon aloi.  Elle venait à la maison tous les jeudis, c’était alors le jour de congé des enfants, et le déjeuner, une fois terminé, nous passions au salon où cette conteuse me tenait sous le charme pendant des heures. Elle me narrait sa vie à la Belle-Epoque, l’exposition universelle de 1900 où la planète avait paru se réunir toute entière sur les deux rives de la Seine, la fée électricité, la naissance de l’aviation, ses premiers bals,  puis les années tragiques de la guerre, son frère parti au front et mort dès les premiers combats et dont on n’a jamais retrouvé le corps, son mari, de quinze ans son aîné, victime d'un AVC à moins à 40 ans et sa mère, dont les cheveux tombaient jusqu’aux mollets comme l’impératrice Sissi, emportée en 1918 par la grippe espagnole. On passait ensuite à la drôle de guerre, à son angoisse lorsque son fils avait été appelé à son tour sous les drapeaux, les bombardements  des stukas et junkers qui avaient remplacé la grosse bertha, enfin de son garçon ( mon père ) qui ne lui avait donné que des satisfactions et qu’elle couvait d’un œil empli d’admiration. Elle me parlait aussi de de Gaulle traversant Paris, ce Paris libéré qui avait tremblé d’amour et de bonheur et qu’elle avait fêté elle aussi en agitant un drapeau. Avec elle, l’histoire prenait des couleurs, se parait d’intimité, s’inscrivait dans les souvenirs familiaux comme un zeste de nous-même, un roman partagé. Bien qu’elle n’ait jamais été une grand-mère gâteau et consultait mon livret scolaire avec plus de sévérité que mes parents, je l’aimais, je l’écoutais avec attention, elle me distrayait autrement plus que mes camarades d’école qui, encore privées de passé, n’avaient pas grand-chose à dire. Alors que cette grand-mère en était auréolée comme une madone.

 

 

Or, il m’apparaît aujourd’hui que les enfants ont les oreilles moins attentives que les nôtres, que les anciens, surtout s’ils sont très âgés, ne jouissent plus du même prestige que ceux d’antan, ces sages que l’on entourait de beaucoup de respect et dont on sollicitait les conseils. Reclus, pour la plupart, dans des maisons de retraite, à l’écart des jeunes générations, ils souffrent de solitude et en meurent souvent à petit feu. Aussi, à l'heure où un certain égocentrisme pointe le nez, que soient bénies ces aînées qui dansaient sur les airs des Beatles et d’Elvis Presley, de Sinatra et Nat King Cole, portaient des robes en vichy et des cheveux en choucroute et dont les combats ont assuré une grande part des libertés d’aujourd’hui.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Bonne-maman et son mari peu de temps après leur mariage. Il avait 15 ans de plus qu'elle.

Bonne-maman et son mari peu de temps après leur mariage. Il avait 15 ans de plus qu'elle.

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27 février 2015 5 27 /02 /février /2015 10:27
Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de la Recherche

En 1886, après la mort de sa tante Elisabeth ( décrite sous les traits de tante Léonie dans "La Recherche" ), un monde va disparaître pour le jeune Proust, alors âgé de quinze ans. C’est le paradis perdu de sa petite enfance, le jardin du Pré Catelan que son oncle Jules Amiot, horticulteur à ses heures perdues, avait dessiné et réalisé, et où il l’emmenait se promener parmi les myosotis, les volubilis, les buis et les catalpas, l’adieu aux aubépines, à la Vivonne et à ses nymphéas, aux lilas de Tansonville, à l’étang couleur d’opale, au potager de Françoise, aux déjeuners du samedi où l’on cuisinait un bon morceau de veau, aux heures de lecture solitaires qui lui faisaient éprouver les joies et les infortunes des personnages des romans ; c’était également l’adieu à un royaume dont il avait dressé la topographie et où l’élément frontière, représenté par les eaux du Loir devenues la Vivonne, séparait non plus la Beauce du Perche mais des contrées, ou plutôt des pays imaginés et dont l’importance était amplifiée par l’enfant.
 

 

L’un de ces côtés était celui de M. Swann, que les parents du narrateur ne voyaient plus guère depuis qu’il avait épousé une personne qui n’était pas de sa condition, une de ces femmes entretenues qui aimait à se faire remarquer avec son équipage avenue du Bois et que Swann avait connue dans le salon de Mme Verdurin. Cette cocotte allait cependant devenir son amour, celui pour lequel il sacrifierait sa réputation, sa position sociale, sa notoriété, peut-être même sa vocation, préfigurant ce qui serait advenu de Marcel s’il s’était laissé déborder par ses tentations et ses faiblesses. Le personnage attachant de Swann, amateur d’art, homme fin et délicat, d’un goût exquis, certes mondain mais intelligent, cultivé, raffiné, élégant, est lié au thème de la souffrance amoureuse que, plus tard, le narrateur connaîtra avec Albertine. Mais Swann est surtout celui que l’auteur charge de ses fautes et de ses irrésolutions, il est le reflet de ce que lui renvoyait de lui-même le regard de sa mère, et plus encore celui de son père que navrait son dilettantisme. Swann, c’est l’homme Proust avant la naissance de l’écrivain Proust, attaché à des amours qui ne sont pas de sa nature, à des plaisirs qui ne sont pas de sa condition, à une indolence et à une paresse qui sont indignes de ses aptitudes. Le narrateur fait travailler Charles Swann à une étude sur Vermeer qu’il ne parvient pas à terminer, comme lui-même n’avait  su achever son «Jean Santeuil », écrit à la hâte et jamais relu.
 

 

« Le côté de chez Swann » est, en quelque sorte, le côté familial de l’auteur, celui de son enfance, de la première apparition de Gilberte, la fille de Charles et d’Odette dans le parc de Tansonville, et dont le prénom – lors de cette rencontre – lui est révélé par «la dame en blanc», qui n’est autre que sa mère l’appelant par-dessus la haie de jasmin et de giroflées. C’est le côté qui lui inspire ses premiers émois, ses premiers désirs, celui, par exemple, de serrer dans ses bras une jeune paysanne aux joues fraîches ; c’est la maison de Montjouvain dans laquelle s’installe Mademoiselle Vinteuil qui conduit son buggy à trop vive allure, les rencontres avec M. Vinteuil, son père, le musicien génial et méconnu qui vit un véritable chemin de croix entre sa fille aux mœurs douteuses et les leçons qu’il donne en tant que professeur sans ressources, si bien qu’il n’a pas même le loisir de transcrire au net les œuvres de sa vieillesse qui seront fatalement condamnées à l’oubli. C’est encore le petit village de Roussainville qui sculpte sur le ciel "le relief de ses arêtes blanches", le peuplier de la rue Perchamps adressant à l’orage des supplications, le porche de Saint-André-des-Champs avec ses saints et ses patriarches, c’est enfin la mare de Montjouvain où le narrateur aime voir se refléter le toit de tuiles de la maison voisine. Dans "La Recherche", le mot mare n’est employé qu’ici, lié étrangement à l’évocation du lieu où demeure Mademoiselle Vinteuil. Cette jeune fille vient de perdre son père, l’organiste du village, le professeur besogneux, lorsque le jeune Proust, venu se promener seul et s’étant endormi dans le buisson d’un talus qui dominait la maison, est subitement le témoin involontaire d’une scène marquante dans le roman, celle où Mademoiselle Vinteuil, en compagnie d’une amie, se livre à des ébats saphiques, puis laisse son amie cracher sur le portrait du vieil homme en proférant des obscénités.

 

« Certes dans les habitudes de Melle Vinteuil l’apparence du mal était si entière qu’on aurait eu de la peine à la rencontrer réalisée à ce degré de perfection ailleurs que chez un sadique » - écrit le narrateur dans « Du côté de chez Swann ».
 

 

Le mot est lâché : sadisme, noirceur, vice, deuil, tout est noir dans ce passage où l’adolescent nous découvre la pente ténébreuse de ce côté de Méséglise. Ainsi la mal est-il présent au cœur même de ce paradis enfantin, au bord du chemin fleuri d’églantiers où, au-dessus de la barrière blanche qui ceint le parc de Tansonville, embaument les lilas. Toutefois, le mal, bien qu’il ne soit jamais éludé, n’est autre pour Proust que l’envers du bien, sa face négative, mais l’homme reste maître de son destin et l’intérêt de la vie réside justement dans son aptitude à progresser et à vaincre ces forces maléfiques qui sont en lui, co-existantes avec celles du bien. La mare est donc évoquée avec ses fonds de vase, ses reflets mornes, eau stagnante qui émet de sinistres plaintes, eau défunte qui suggère un univers englouti et, à la surface de laquelle, peuvent toujours remonter des images imprévues. Cependant, le narrateur prend soin – est-ce là par souci d’esthétisme moral ? – de souligner que la maison et la mare se trouvent un peu à l’écart du sentier que lui et sa famille empruntaient lors de leurs promenades, faisant de ce lieu maudit comme une excroissance, une verrue qui ne parviennent pas à défigurer le paysage familial. Proust parle en connaissance de cause, parce qu’il se sait atteint de deux maux : la paresse et l’attirance pour les jeunes hommes. Ce qu’il appelle et décrit sous le terme "d’inversion", qu’il semble préférer à homosexualité, est secret et intime – le mal aura toujours chez lui une connotation sexuelle – nous sommes loin du mal dépeint par Dostoïevski dans «Crime et châtiment», mais ne le tourmente pas moins cruellement, parce que ce fils, si attaché à ses parents, si pleinement fils qu’il ne sera jamais ni époux, ni père, ne doute pas un instant combien il les afflige. Si le sens du salut enlumine l’œuvre, c’est que la notion de faute y tient une place capitale. Proust, mort en 1922, n’a pas eu connaissance des camps d’extermination nazis, ni des goulags communistes, entreprises criminelles si effroyables qu’elles plaquent sur le XXe siècle un masque terrifiant. Nous sommes en droit de nous interroger sur les répercussions que de tels événements n’auraient pu manquer d’avoir sur un écrivain de cette sensibilité et à quelles descriptions apocalyptiques il aurait été enclin à se livrer pour exprimer cette horreur et tenter d’en comprendre les raisons. Sans nul doute, sa vision du mal s’en serait aggravée. Mais en ces années 1890-1914, le mal analysé dans "La Recherche" est lié principalement à la décadence, celle des mœurs d’une société saturée de bienfaits. Néanmoins, alors que la première guerre mondiale oppose l’Allemagne  à la France, l’auteur soucieux d’inscrire son œuvre dans l’Histoire ne manque pas de décrire le Paris de l’époque, l’atmosphère qui y règne, au point de comparer la capitale livrée aux tirs des canons ennemis à Pompéi en ses dernières heures. Il fait également allusion aux raides des Zeppelins, aux clairons qui ne sont pas tous pour la parade, aux vols des premiers avions militaires semblables à des constellations, aux pénuries d’essence, aux rares taxis qui circulent encore dans la nuit et aux militaires en permission qui animent les quelques bars ouverts, seuls points lumineux de la ville dans un océan de pénombre. Plus tard, on apprendra comment le neveu de M. de Charlus, Robert de Saint-Loup, mourra  avec courage à la tête de sa section et, avec quel esprit d’abnégation, des petits gars dévoyés iront au feu avec panache et offriront leur jeunesse aux balles ennemies par amour de leur nation, agissant de façon telle que leur rédemption est assurée par le don de leur vie.

 

Mais, revenons à Mademoiselle Vinteuil qui va également, comme les petits gars dévoyés qui partaient au feu, avoir sa rédemption, et à son amie profanant dans la petite maison sise au bord de l’eau d’une mare putride, le souvenir d’un père, cependant adoré, qu’elles vont ensemble, en proie à des pulsions incontrôlables, comme une malédiction, ravaler et souiller. Ce n’est que beaucoup plus tard que cette histoire sordide prendra tout son sens et, ainsi qu’une lueur rose se réfléchissant parfois dans la mare, une lumière sanctifiante va apparaître et traverser les épaisses ténèbres dans lesquelles les jeunes filles semblaient s’être plongées avec une volupté coupable. Ce sont elles qui finiront par déchiffrer les notations quasi illisibles de la fameuse sonate que Vinteuil avait laissée comme son chef-d’œuvre le plus pur.  Ainsi le pire peut-il produire le meilleur, les mauvais arbres donner de bons fruits, le salut naître de l’espérance.
 

 

L’autre côté est celui de Guermantes et il est tout différent. Celui de Swann avait le parfum des choses connues, aimées, choisies, il était emprunt d’abandon, alors que le côté de Guermantes est d’autre nature ; il ouvre sur l’inconnu, l’inatteignable, l’envoûtant et laisse longtemps persister dans le cœur son oppressante fascination. Qu’est-il donc, en définitive, pour l’enfant Proust ce côté de Guermantes ? Ce sera, porté à son paroxysme, celui de la transgression. Trois personnages vont tenir des rôles déterminants dans un milieu aristocratique que Proust va nous décrire avec une drôlerie, une verve, un regard froid d’entomologiste qui feront merveille. Ces personnages ne cesseront d’ailleurs de musarder tout au long de "La Recherche" jusqu’à la scène finale du "Temps Retrouvé" où le narrateur assiste, dans l’hôtel particulier des Guermantes, à une matinée donnée par la princesse : ce sont Charlus, de son prénom Palamède, la duchesse Oriane et Robert de Saint-Loup,  tous pointilleux quant à leurs préséances. Il n’en demeure pas moins que le côté de Guermantes procède du côté de Swann, car sans Charles Swann, le narrateur n’aurait pas fait la connaissance de Saint-Loup et de M. de Charlus et, par eux, de la duchesse de Guermantes. Swann et Charlus dominent le roman et se voient chargés des remords du narrateur. A travers Swann, Proust se reproche le temps perdu à des frivolités et montre du doigt son inconstance, sa paresse, son dilettantisme ; à travers Charlus, il stigmatise de façon terrible, presque dantesque, la faiblesse de la chair et son inversion. Par ailleurs «Le côté de Guermantes» développe deux idées fortes qui conduiront le narrateur à l’admirable conclusion du «Temps retrouvé». La première est que chaque principe héberge potentiellement son contraire ; la seconde, qu’il existe dans la société parisienne une véritable frontière ou mieux un barrage idéologique entre les milieux sociaux. C’est pour cette raison que l’enfant Proust considérait les deux côtés comme inconciliables et qu’il notait que prendre par Guermantes pour aller à Méséglise lui semblait être une expression aussi dénuée de sens que prendre par l’est pour aller à l’ouest. Ce n’était pas une simple rivière qui séparait l’un des côtés de l’autre, mais un fleuve immense qui, hors de la présence du Pont-Vieux, devait être impossible à franchir parce qu’agité de redoutables tourbillons. Il est vrai que tout parait plus grand que nature au regard d’un enfant et que l’adulte est souvent surpris de découvrir, quelques années plus tard, les modestes proportions de ce qu’il croyait être un château, un parc, une montagne.
 

 

Le souvenir se serait-il perdu en même temps que la réalité qui l’avait initié ? Le passé, réactualisé par la vision des paysages d’antan, ne semble pas bénéficier du même pouvoir d’évocation que la réminiscence capable de faire surgir d’une simple tasse de thé les nymphéas de la Vivonne et les bonnes gens du village et tout Combray et ses environs, enveloppant le souvenir dans une subjectivité empreinte de poésie, un peu de la même façon que la réminiscence platonicienne qui est la ressouvenance d’une connaissance acquise dans une vie antérieure, lorsque l’âme avait accès au monde sensible des essences et était en prise directe avec les Idées. Plus grand-chose ne sépare désormais le côté de chez Swann et le côté de Guermantes, et la Vivonne, qui apparaissait infranchissable à l’enfant, semble à l’adulte restreinte et banale. A ces eaux étroites succéderont des eaux marines, parfois violentes, puis des eaux mêlées, parfois troubles. Le miroitement baroque obtenu par le mélange des genres, des types, des thèmes, des rapprochements insolites, des hyperboles, voit se brouiller sous nos yeux les règles les mieux établies, et nous convainc du peu de réalité d’un monde sapé par l’inconstance. En définitive, rien ne dure, sinon l’art, ce germe d’éternité propre à féconder un surréel où les hommes tendent éperdument à se rejoindre et à se rassembler. Car l'eau ne se contemple pas seulement dans ses reflets mais dans sa profondeur. Nous n'avons plus affaire à la vision active qui éclaire ce qu'elle souhaite voir, mais à la vision volontaire où entre une grande part de subjectivité. La nature paraît elle-même s'ordonner autour de ses rives comme un immense jardin, s'en faire le miroir réfléchissant, l'oeil transfigurateur, celui qui change la vue en vision.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( extraits de mon ouvrage  « Proust et le miroir des eaux » )

 

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Marcel Proust et l'Eau-mère
 

Proust et les eaux marines

 

Proust et les eaux familiales

 

Marcel Proust ou les eaux troubles

 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

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25 février 2015 3 25 /02 /février /2015 10:20

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Il m'arrive de me demander si les Français aiment leur pays comme il le mérite. Cette France que chantait le doux poète Charles d'Orléans, lorsque prisonnier des Anglais, lors de la guerre de Cent ans, il soupirait : " De revoir France que mon coeur aimer doit " ou que Joachim du Bellay louait, lorsqu'il en était éloigné, en ces termes amoureux :  " La mère des arts, des armes et des lois, / Tu m'as nourri longtemps du lait de ta mamelle : / Ores, comme un agneau que sa nourrice appelle, / Je remplis de ton nom les antres et les bois ". Il est vrai qu'il y a quelques raisons à se laisser désenchanter par les déboires politiques actuels, l'aggravation du chômage, la vie chère, la perte d'influence de notre pays sur la scène internationale. Mais n'est-ce pas à nous de redresser la tête et de ne pas nous laisser accabler par une actualité peu souriante ? De tout temps, nos aïeux ont connu de dures épreuves et ont fait en sorte de redresser la barre, de recouvrer l'espérance.

Oui, cette France éternelle qui va de Du Guesclin, à Saint Louis, à Jeanne la pucelle, au fringant François Ier qui la couvrit de châteaux et eut l'intelligence d'y inviter Léonard de Vinci, au bon roi Henri IV et de sa poule au pot au solaire Louis XIV qui en fit, durant 72 ans, le royaume le plus admiré du monde, nous ne manquons pas de repères pour enfiévrer notre imagination et honorer une histoire qui de la Chanson de Roland à nos jours  vit notre patrie à la pointe des plus belles réalisations humaines. Artistes, savants, explorateurs, ingénieurs, maréchaux l'ont couverte de gloire et aidé à garder la tête haute aux heures les plus sombres de son destin. Et au-delà même de son histoire, elle est sans nul doute la nation la plus séduisante du monde. Une sorte de condensé à l'harmonie irréprochable de ce que la nature peut réaliser de plus pittoresque et de plus spectaculaire.


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Du nord au sud, les paysages se succèdent et s'accordent en une diversité qui ne cesse de surprendre : collines et vallons, gorges profondes, hautes futaies, villages en nids d'aigle, fleuves langoureux, calanques rubescentes, plateaux abrupts, cimes inviolées, lacs d'émeraude ; des montagnes les plus hautes au littoral le plus découpé, elle peut tour à tour évoquer l'Amérique ou le Tibet, l'Australie ou le Brésil, patchwork qui semble résumer à lui seul la terre entière.

Oui, je me pose souvent la question de savoir si nous sommes conscients de demeurer dans un pays béni des dieux qui n'ont pas lésiné à lui allouer une terre féconde, une façade maritime unique, des fleuves majestueux et permis que, comme la femme la plus belle et la mieux parée, elle ne soit jamais ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre. C'est d'ailleurs pourquoi elle est si appréciée des visiteurs qui, débarquant sur ses rives ou traversant ses frontières, découvrent émerveillés un territoire somptueux et un art de vivre inégalé.


" Bois de chênes et tournesols, prés verdoyants et vignobles, la France est un rêve merveilleux " - écrit William Boyd, l'auteur britannique qui, après avoir découvert la France à l'âge de 17 ans, vit désormais une partie de l'année à Bergerac. Même enthousiasme chez Kenzo, le couturier japonais, qui se dit impressionné par la création française et son art de vivre ; chez l'actrice Kristin Scott Thomas qui a choisi d'épouser l'un des nôtres (un médecin en l'occurrence ), afin de quitter Londres pour Paris et la rue Saint-Benoît. Ou encore chez William Christie, chef d'orchestre franco-américain, pour qui la France est la quintessence du raffinement, alors que Peter Mayle, autre écrivain britannique, compare l'Hexagone à une femme choquante de beauté après qu'il ait assisté à un coucher de soleil au-dessus de Gordes dans le Lubéron. C'était beau comme la ville rose de Petra - avoua-t-il.

 

Hédonistes pour les uns, ingénieux pour les autres, bons vivants mais performants pour la plupart, les Français font des envieux et la France, que nous aimons trop souvent avec distraction ou désinvolture, est à leurs yeux, sans doute plus amoureux que les nôtres, un bijou précieux. Ne l'oublions jamais et remercions ces dieux de s'être montrés si généreux à notre égard. Doulce France !

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1280599506_roussillon-village2__wince_.jpg     Village de Roussillon

 

1280594925_calanques_de_piana1__wince_.jpg      Les Calanques

 

 

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18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 10:55
La confusion des valeurs met-elle le monde en péril ?

Dans quelques décennies, lorsque des penseurs analyseront notre époque, en dehors des avancées positives de la science, sans doute parviendront-ils à la conclusion suivante : que nous avons pratiqué à l'envi la confusion.
 

Et pourquoi ne pas l'admettre dès aujourd'hui,  en favorisant les idéologies  de toutes sortes et en abandonnant peu à peu nos valeurs et nos convictions, nous avons perdu  notre autonomie et notre force au point de gommer jusqu'à notre propre identité. Ceux qui s'y refusent sont traités de passéistes et de ringards et dûment moqués et ridiculisés. Je n'en veux pour preuve que l'aspiration à une politique mondialiste qui sous-entendrait une gouvernance planétaire, et à celle de l'homme nouveau qui déboucherait sur la promotion de l'homme standard, visant à la suppression progressive  de l'identité ethnique, religieuse et nationale. De même que les flux migratoires sont favorisés et parfois provoqués par des guerres indignes, dans le souci d'effacer ou de modifier le visage particulier et l'histoire fondatrice et formatrice de chaque pays. 


Plus de pays, plus de races, plus de cultures identitaires, plus d'individualité. A l'histoire serait préférée l'idéologie, à la religion, l'occultisme et l'ésotérisme, au patrimoine national, celui informel et universel qui, en appartenant à tous, n'appartiendrait à aucun. En quelque sorte, unifier, robotiser, simplifier, déshumaniser, niveler ; l'utopie parfaite de l'égalitarisme meurtrier.


Il faut reconnaître que l'homme a souvent eu ces sortes de folies. A une certaine époque, il eut le culte du surhomme et l'on sait  où cela a conduit. De nos jours, on envisagerait plus volontiers l'avènement du sous-homme, c'est-à-dire de l'homme réduit à sa plus simple expression, l'homme du supermarché, de la mal-bouffe, du prêt-à-penser, masse indistincte et consommatrice, manipulée et asservie par la synarchie du nouvel ordre mondial, déjà à l'œuvre, et qui sait fort bien nous désinformer, nous décerveler, nous orienter, nous endoctriner en nous faisant baigner à l’envie dans la violence, la drogue, le sexe, le consumérisme, soit la sous-culture. Croyez-moi, ils sauront nous dire ce que nous voulons entendre afin de mieux nous persuader de ce qu'ils veulent nous dire. Il suffit de remodeler nos consciences de façon à ce que cette nomenklatura, chapeautée par la Haute Finance et les Multi-Nationales, nous impose les nouveaux archétypes de la production mondiale, contrôlant, dans la foulée, ce qui a trait à la recherche, l'exploitation, la répartition des produits et matières premières  sur l'étendue de la planète.

  

En écrivant le mot planète, je ne peux m'empêcher d'y associer, par la force des choses, celui de planification. Mot aussi inquiétant que celui d'uniformisation. Cauchemar, peut-être, mais cauchemar plausible, envisagé d'ores et déjà par les hautes sphères qui détiennent les puissances de l'argent et, par voie de conséquence, le pouvoir temporel, principalement celui de manipuler l'opinion publique, proposant des styles de vie, lançant des modes, des slogans, créant des goûts, des habitudes et des modèles, suscitant des engouements, nous enlisant sous un flot d'informations dérisoires, sorte de bruit de fond continu capable d'occulter les vraies informations et nous condamnant à consentir ou à pâtir. Dictature douce, puis progressivement dure, où toute consultation des peuples sera exclue. De quelle année date notre dernier référendum qui, d’ailleurs, a été détourné ?


Et ce monde de demain, ou d'après-demain, taillé sur un modèle uniforme, quel sera-t-il ? Sans la pluralité des nations, des peuples, des coutumes, des croyances, des traditions, des styles, qu'adviendra-t-il ? Si l'Europe n'était plus l'Europe, ni l'Afrique, l'Afrique, ni les Amériques les Amériques, qu'est-ce qui nous dépayserait, nous enchanterait, nous captiverait ? Si de Singapour à Valparaiso, il y avait les mêmes usages, la même architecture, les mêmes modes, la même culture, c'est-à-dire plus de culture...la monotonie serait le sens commun et la mort du désir.

 

Et ne sourions pas. L'homme est sujet à des divagations de ce genre. La démence du pouvoir en a conduit plus d'un au bord du gouffre. Lorsque le bon sens nous quitte et que nous nous laissons gagner par la confusion des valeurs, les utopies les plus extravagantes peuvent séduire les esprits. Aussi ressaisissons-nous, les peuples ont encore leur mot à dire. Soyons des veilleurs attentifs, faisons appel à notre discernement, une valeur sûre, celle-là. A l'heure où notre environnement est en danger, nos nations en péril, la pauvreté omniprésente, des populations hagardes aux portes de nos frontières, les guerres en pleine expansion, nos équilibres de plus en plus instables, ce qu'il convient d'envisager, ce n'est pas de changer le monde mais de le sauver, en comprenant que le pire serait notre incapacité à réfléchir et à laisser l'émotion disposer de la raison.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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