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27 mai 2022 5 27 /05 /mai /2022 09:22
aquarelle d'Anne-Joëlle

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LA PLUME ET L'IMAGE
 

 

Demeurant à Trouville depuis une vingtaine d'années, j'aime la croisière maritime, la marche, la nature et encore et toujours écrire. Dans ce blog, je prends plaisir à vous entretenir de mes écrivains préférés, à vous conter mes voyages et à poser les questions qui invitent au dialogue. Car écrire pour soi-même n'a pas de sens. On écrit avant tout pour l'autre. Pour le rencontrer...ou le retrouver.

  

Bonne lecture, chers visiteurs, et n'oubliez pas de me faire part de vos commentaires, ils seront un enrichissement pour moi et une animation pour les lecteurs de passage.

 

Et, afin de faire plus ample connaissance, voici mon portrait brossé par quelques photos:          

 

 

BIENVENUE SUR INTERLIGNE
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Et mon parcours en écriture consigné par quelques livres :

Quelques-uns de mes ouvrages
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Et pour lire quelques-unes des critiques de poètes, écrivains et journalistes à leur sujet, cliquer  ICI

 

Toutefois, si vous préférez les images aux mots, vous pouvez vous rendre sur mon blog " LA PLUME ET L'IMAGE " consacré au 7e Art, en cliquant  LA


 

 

BIENVENUE SUR INTERLIGNE
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21 mai 2022 6 21 /05 /mai /2022 09:22
Le rire à travers le temps

Les philosophes grecs avaient de la gaieté et du rire une vision assez surprenante. Pour eux, le rire était le signe d’une perte de la maîtrise de soi. En effet, selon eux, le rieur était précipité hors de lui-même alors que cela ne doit jamais être le fait d’un philosophe. Celui-ci  ne devrait ni rire, ni pleurer. Platon redoutait le théâtre pour cette raison parce que le théâtre a recours à une magie qui incite à rire ou à pleurer. Le rire est toujours lié au corps et entraine un bouleversement de l’âme. On cède à une réaction incontrôlable, si bien que Platon n’hésite pas à écrire que le visible est lié à l’ignorance de soi, alors que la sagesse est  « connais-toi toi-même ».
 

Aristote, disciple de Platon, prétendait  qu’il y a une juste mesure à respecter et un juste milieu entre le sérieux et le risible. Gens enjoués, gens d’esprit, aucun animal ne rit, sauf l’homme soulignait Aristote. Selon lui, l’homme est un animal doué de raison. Il est le seul à expérimenter ses tentations, aussi doit-il veiller à n’en  point trop faire. Selon Aristote encore, la comédie est vulgaire parce qu’elle est tentée de souligner exagérément son propos. Ce qui nous fait rire est, le plus souvent, la laideur physique ou morale. On abaisse volontiers ce qui est noble, on hausse ce qui est bas et on sombre fatalement dans une vulgarité coupable. Aussi les philosophes grecs se méfiaient-ils de la comédie, divertissement léger lié à ce qui est superficiel et commun. On rit du mari trompé, des personnalités en vogue, on décèle trop aisément la transgression, la diablerie. Le rire fait alors l’objet d’un questionnement : doit-on le condamner parce qu’il a un aspect négatif ou le considère-t-on comme le propre de l’homme. « A la bouche des sots, le rire abonde » - était un dicton en vogue à l’époque.  Le rire n’a rien à voir avec la sérénité, la joie spirituelle – soulignait volontiers l’église de l'époque, car il est inspiré par un manque évident d’humilité. C’est en quelque sorte un péché de suffisance et d’orgueil. Enfin le rire n’apparait pas dans les Evangiles. Le rire serait alors le propre de l’homme déchu.

 

Avec Rabelais, le rire revient à la mode. Dans ses satires, il entend instruire par le rire et dénoncer avec humour les abus dont celui-ci a été la victime dans le passé. Si bien qu’il met les rieurs de son côté comme le fera Molière quelque temps plus tard. Se livrer à une thérapie par le rire semble souhaitable à nombre d’entre nous. Au 18e siècle, la comédie s’embourgeoise pour s’allier à l’ordre du réalisme social. Bergson, en 1900, fera paraître un ouvrage sur le rire. Il y souligne « que le comique est proprement humain car on ne rit ni d’un paysage, ni d’un animal ». Le rire est le plus souvent celui d’un groupe. On rit rarement seul et cela implique une certaine dose d’insensibilité, une anesthésie momentanée du cœur. Le philosophe considère  que la raison du rire est la dégradation du vivant. Le rire fuse lorsqu’une raideur s’installe dans l’individu : raideur du caractère, de l’intelligence et, effet comique, lorsque  corps et esprit s’apparentent à une simple mécanique. Le timide nous fait rire ou le distrait ou le bègue, dès lors que le corps et l’esprit s’immobilisent. Le rire constitue aussi une brimade sociale. Il a alors pour fonction de châtier, d’humilier celui qui a cherché à se singulariser du groupe.

 

Pour Freud, l’homme est un quêteur infatigable de plaisir. Chaque renoncement crée un sentiment de frustration, d’où l’aspiration au rêve qui permet de satisfaire les pulsions insatiables. Le rire permet également de supprimer une inhibition et suscite alors un effet cathartique. Dans son ouvrage « Malaise dans la civilisation » consacré à l’agressivité, une des composantes de la nature humaine, Freud tente de convaincre son lecteur de se débarrasser de ses pulsions belliqueuses. Le mot obscène, en relation avec esprit obscène, pointe le doigt sur ce mal-être humain et sur nos pulsions voyeuristes. Il décrit une scène interdite, la femme réduite à l’image de putain et l’homme satisfait à peu de frais de son voyeurisme. Plaisir de type pervers qui discrédite la femme de façon cynique. La loi est alors traitée avec dérision. On s’insurge contre le pouvoir et on fait abstraction du complexe de castration. Le père est visé, le complexe d’Œdipe étant ressenti par presque tous les humains et le rire dénaturé, si bien qu’à travers le temps et l’interprétation que l’on veut bien accorder au rire, ce dernier est soit un bienfait, soit une offense, soit un remède ou son contraire, dont aucune civilisation ne saurait se priver sans risquer d’être profondément dénaturée. Le rire est la capacité humaine à faire abstraction momentanément des dangers, à suspendre les mécanismes de surveillance, à se libérer partiellement de l'environnement - contrairement à l'animal - à lâcher prise, si bien que nous pouvons conclure en affirmant que le rire est bien le propre de l'homme.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Le rire à travers le temps
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18 mai 2022 3 18 /05 /mai /2022 07:53
Passé le dernier amer, le dernier cap, la salutations des phares

Passé le dernier amer, le dernier cap, la salutations des phares,
l’eau souveraine jusqu’au débordement des astres !
Voie royale sous l’arc de triomphe du ciel,
elle est immensité mouvante au regard,
chaussée d’écume pour la marche océanique des dieux.
L’ère du songe s’ouvre aux hommes qui s’éloignent.
Ils laissent ici leurs instances, leurs lois et leurs réquisitoires.
Hommes, qui d’entre vous fut pris à défaut ?
Délivrez-vous de l’assistance servile des masses,
honorez votre âme d’un règne nouveau,
délestez la quille des parures et artifices
dont vous fûtes ceints et vêtus,
elle est votre île sur les flots.
Plus nus êtes-vous, plus affranchis dans la lumière.
Votre regard s’accoutume à la blancheur du sel sur les vagues,
à l’éclat du couchant qui saupoudre les eaux
d’une manne d’étoiles.
Solitude en mer dans un lit de plancton et d’algues,
votre couche est quelque part dans l’enfléchure des haubans.
Hommes, vous voici légataires d’une vie sans offense
Au seuil de l’empire des eaux, au seuil de votre âme marine.


Et l’eau toujours dans sa profusion !


Eux, debouts ainsi que des ressuscités,
avec leurs beaux visages marqués aux tempes du signe d’élection,
scrutent des lointains qui se dérobent.
Il savent qu’ils peuvent tendre les mains,
rien ne viendra de ces espaces démesurément grands
que le ciel semble boire.
La carène est de ce bois dont, autrefois,
ils firent leurs cases, puis leurs chaumières,
et puis leurs croix.
Le départ a tranché les liens d’angoisse.
Désormais, il n’y a plus de regrets à avoir,
il faut seulement aller, selon l’allure du vent,
à son amble, la voile bien étarquée.


Quand ils partirent,
le jour vibrait sur une élingue
aussi sensible qu’un violon,
tremblait aux lignes qui, hier,
marquaient son couchant.
Eux, comme sont les hommes qui se lèvent,
s’arrachant aux linges humides de la nuit,
ils venaient d’un pays
dont ils gardaient un peu de poussière sous les ongles.


Et la mer dans son effusion !


La vague toujours montante
et toujours renaissante
et qui ne s’affaisse que pour mieux se hausser
et se hausse encore et se grandit
pour ne décroître que faiblement,
puis s’élève si fort qu’elle joint les deux pôles
d’un même embrassement.
Le charroi des eaux jusques à elle
et l’onde liliale parcourue de risées
ainsi qu’un esprit qui se pense,
la soif inextinguible de l’être d’un coup, tout étanchée …


Rien ici qui ne fût conçu pour l’homme,
rien qui lui ressemblât en cette agora cosmique
où s’affrontent les dieux .
L’homme les côtoie avec effroi.
N’entend-il pas leurs curieux cris ?
Et ce firmament occlus qui se rompt
au passage d’un oiseau aux ailes
alourdies d’un vol prémonitoire !
Toutes ces légions, tout ce ciel
dans un mouvement vaste de houle,
submergeant les trop sages écluses,
sanctuaire doublement mobile
qui déroule ses cercles à l’infini.
N’est-ce pas l’empyrée qui, vers la haute porte scellée,
hâte son fleuve flamboyant tacheté d’azurite ?
Voici le reflet des choses quotidiennes
et leur profusion fauchée, démembrée par l’éclair,
là furent peut-être les lèvres aimées …
Unis jusqu’à la confluence des déserts
que le geste rituel du passeur désunit,
la mer languide sur son patchwork de corail
veille en songe les girandoles de la nuit.
Son chant ne fut jamais que l’austère murmure
des siècles qui se rongent.


Et l’eau dans sa rumination !


Ecoutons-là qui psalmodie sa longue phrase audible,
sa longue et interminable phrase, sa phrase intarissable,
qui nous dit l’ampleur de l’espace, l’indicible.
Une cloche tinte au cœur des eaux
et cette voix est celle d’un autre âge,
d’un âge de vieille mer, de vieux naufrage,
elle est celle d’un temps différent des autres.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE   « Cantate pour un monde défunt » Ed. Librairie bleue  1991 – Prix  Renaissance de poésie 1993


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Passé le dernier amer, le dernier cap, la salutations des phares
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16 mai 2022 1 16 /05 /mai /2022 08:23
Le serment de l'espoir de Parme Ceriset

 

En décembre dernier, j’ai eu la chance de lire le très joli recueil de poésie de Parme dans lequel elle évoque sa maladie, sa lutte, ses espoirs et le souffle retrouvé après une lourde intervention chirurgicale. Ce combat, elle le fait raconter par Rose dans un texte autobiographique très poignant. Rose et ses parents découvrent très tôt dans son enfance qu’elle est atteinte d’une maladie rare qui lui détruit les poumons, les médecins sont formels son espérance de vie est  limitée mais ses parents ne veulent pas baisser les bras, ils entendent se battre encore et encore, dénicher et tester tous les traitements possibles pour la maintenir en vie jusqu’à ce qu’une greffe lui rende le souffle et la vie. Après avoir triomphé du mal, elle souhaite témoigner, raconter son histoire, ses souffrances, sa vie entourée de l’amour de ses proches, de son petit frère adulé, de son ami d’enfance, celui avec lequel elle a construit sa vie et mené son combat. « J’ai grandi avec une maladie pulmonaire grave mais l’espoir m’a toujours accompagnée comme un ami fidèle. Lui et moi avions fait le serment que je réussirais à accéder au bonheur ». 

 

Pour simplifier cet article, j’ai découpé le récit en trois parties : une première très poétique, bucolique, enjouée, en mode majeur, dans laquelle l’auteure décrit son enfance dans la joie de la famille régulièrement ébréchée par ses crises, ses visites à l’hôpital, les divers soins et toutes les contraintes que sa maladie l’oblige à accepter. Elle évoque aussi son adolescence plus sereine au cours de laquelle la maladie se fait moins prégnante et lui laisse beaucoup de temps pour vivre de belles aventures en famille avec son frère et Adrien, l’ami du frère, qui devient progressivement son amoureux, son ange gardien, son tuteur… Mais, à vingt-trois ans, une mauvaise grippe l’éprouve gravement et accélère l’évolution de sa maladie, elle veut encore se battre mais à vingt-cinq ans le médecin est formel : il faut penser à la greffe et, à l’approche de la trentaine, elle est inscrite sur la liste des patients en attente. Vient alors le moment de la greffe : les examens préliminaires, l’attente du greffon, l’intervention, mais surtout la longue, très longue, période de réanimation et de rééducation avec tous les incidents, aléas, arias et problèmes divers qui l’accompagnent. Dans cette partie du récit, Rose prend un ton plus direct, moins poétique, plus technique, plus réaliste, plus pragmatique afin de conter cette étape pleine de doutes et d’espoir, de souffrances et de complicité avec son entourage. Le combat est sans pitié, les rejets et effets secondaires  tapis dans les moindres recoins de son organisme.

 

Un jour, néanmoins, le médecin décide qu'elle doit rentrer à la maison pour parfaire sa rééducation. Commence alors une nouvelle existence avec un  souffle nouveau. Une vie où elle retrouve la poésie mais cette fois une poésie en mode mineur car il faut payer le prix de ce nouveau souffle, de cette vie à l’espérance tellement plus grande. Elle doit  accepter désormais de voir s'éloigner ceux qu’elle aime, alors qu’elle n’y avait jamais songé. Ce sont les grands parents, les oncles et les tantes, des amis qui cèdent leur place à une nouvelle génération, des deuils à faire. Le combat contre la maladie a aussi transformé les protagonistes comme la paix relègue les meilleurs combattants au rang de citoyens lambda et même parfois inutiles (Je me souviens du Capitaine Conan dans le roman de Roger Vercel). C’est peut-être le passage le plus difficile, le plus cruel : la séparation d’avec le mari qui l’a accompagné depuis l’enfance jusque à la résurrection. Il faut un jour aussi qu’elle voie mourir son petit chien adoré, compagnon essentiel des jours sans souffle, acteur fondamental de son long combat.  Ce texte est un témoignage bouleversant sur la résilience face à la maladie, le courage pour affronter le mal et la lourde intervention chirurgicale, la capacité à croire toujours et encore à la vie, mais aussi un témoignage lucide et pragmatique sur le parcours d’un greffé. Parme a exercé la médecine, elle sait de quoi elle parle, c’est un acte de foi dans la vie, un message d’espoir, un véritable don du souffle pour ceux qui subissent une maladie lourde mais aussi une prise de conscience sur le prix à payer pour vivre encore et encore à pleins poumons. J’ai reçu ce texte comme un message d’empathie, j’ai accompagné la patiente tout au long de ses épreuves, espérant et souffrant avec elle, la soutenant comme tous ses proches l’ont épaulée, portée au propre comme au figuré. Il faut bien accepter de payer le prix de la vie mais certaines dépenses sont plus difficiles à accepter que d’autres et je ne suis pas convaincu que Rose n’éprouve pas encore une certaine douleur en pensant à certaines séparations. J’ai relu les quelques lignes que j’avais écrites après ma lecture de son recueil de poésie, je crois que je conserverai ce passage dans son intégralité après la lecture de ce récit autobiographique :

« Parme, elle est eau, elle est ciel, elle est paysage, elle est flore, …, elle est courage, elle est résilience, elle est émotion, elle est sensibilité, elle est sensualité, elle est la vie, elle est l’amour qui la sauvera. Elle snobe la maladie, la combat, l’ignore, la rejette, la repousse loin … « J’ai un compte à régler avec la vie », « J’ai encore foi en la vie, en l’espoir, et en moi » ».


Denis BILLAMBOZ


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Parme Ceriset

Parme Ceriset

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9 mai 2022 1 09 /05 /mai /2022 08:31
Entendez-vous dans les campagnes de Ahmed Tiab

 

L’inspecteur Lofti Benattar de la police marseillaise est détaché en renfort des gendarmes locaux pour élucider la disparition d’un jeune de Verniers-en-Morvan, trou perdu dans le brouillard noyant presque quotidiennement la campagne morvandelle. Lofti est un miraculé, il a survécu, a pu se remettre debout et marcher après une fâcheuse défenestration. Son handicap le fait toujours souffrir mais ne l’empêche pas d’exercer son activité policière et n’a surtout pas altéré son flair. Néanmoins, il a quelques autres problèmes à régler avec sa famille et d’autres encore. Sur place, il rencontre Marie-Aliénor Castel de Fontaube, Ali pour faire plus simple, une jeune journaliste stagiaire qui nourrit des ambitions dans la profession. Elle voudrait prouver à sa famille qu’elle peut faire carrière hors des circuits réservés à l’aristocratie et qu’elle peut réussir sans l’appui de son père.

 

Le corps du jeune disparu est rapidement retrouvé, l’enquête devient alors une enquête pour meurtre confiée à Lofti. Il bénéficie pour conduire ses investigations de l’appui des gendarmes locaux,  notamment des deux adeptes de la musculation, amateurs de belles filles et de belles mécaniques et un brin fachos. Pour corser l’enquête, un centre de déradicalisation installé dans les environs voit ses derniers pensionnaires s’évaporer dans la nature, générant l’inquiétude des autochtones et exacerbant le nationalisme des gendarmes.

 

L’enquête se déroule sur fond d’affaire familiale impliquant le père de la victime et son frère, tous deux usufruitiers d’une ferme devant revenir à leurs enfants : la victime, un cousin un peu attardé et une demi-sœur, elle plutôt en avance surtout en ce qui concerne la gaudriole. Ces divers univers se percutent sur ce territoire noyé dans un brouillard permanent : ploucs de paysans crasseux et prompts à la bastonnade, jeunes radicalisés en cours de déradicalisation mais surtout trafiquants de drogues, une bande de fachos, anciens miliciens, aguerris aux combats violents et, pour corser l’ensemble, les inévitables zadistes qui sillonnent la France à la recherche d’un emplacement pour établir un camp de base provisoire et une fonctionnaire un peu portée sur le sexe. Dans ces pays perdus, noyés dans la brume, il faut bien trouver quelques activités réjouissantes pour ne pas sombrer dans l’ennui et la morosité et s’enfermer dans la déprime. Au milieu de ce microcosme en ébullition, Lofti essaie de comprendre, avec l’appui plus ou moins volontaire de la stagiaire de la télévision, comment et pourquoi ces meurtres et ces disparitions ont pu se dérouler dans ce coin de France profonde où ce polar ose s’égarer loin des banlieues en perpétuelle effervescence.

 

Denis BILLAMBOZ


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L'auteur

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3 mai 2022 2 03 /05 /mai /2022 08:54
Marcel Proust, esthétique et mystique, de Paul Mommaers

Mieux vaut avoir goûté à « La Recherche » avant de se plonger dans l’ouvrage de Paul Mommaers « Marcel Proust, esthétique et mystique » qui nous livre une étude savante et approfondie, mais parfois un peu hermétique, de l’inspiration et de la méthodologie proustienne. D’où vient la lumière créatrice propose l’auteur de l’ouvrage et n’est-ce pas l’accès à la réalité intérieure qui permet de découvrir la réalité de la nature qui est en nous et de nous éprouver dans la durée ? C’est, par ailleurs, l’art d’analyser qui permet à l’artiste de faire d’une simple expérience une réalité mystérieuse. En effet, chez Proust, le monde intérieur et le monde extérieur s’imbriquent mais n’existent que par la grâce d’une expérience à deux composantes. Pour la première, il s’agit du rôle de la mémoire involontaire dont les manifestations servent à la construction du récit ; pour la seconde, de la « félicité » incomparable qui envahit le narrateur lorsque resurgissent en lui les moments perdus. Dans cette révélation de son moi profond – souligne-t-il – « il lui est donné de ne plus s’éprouver comme un être médiocre, contingent, mortel. » Paul Mommers s’emploie ainsi à approfondir la nature de cette expérience quasi sacrée qui ouvre sur une réalité autre et sans lien avec une simple perception, mais se fonde sur une réalité incomparable, débordant largement la seule esthétique pour aboutir à la propre création de beauté du narrateur. La genèse de l’oeuvre fait alterner la narration proprement dite et l’explication de la gestation d’une vocation d’écrivain qui s’actualise comme par miracle et s’éprouve comme un moi amplifié grâce aux phénomènes de la mémoire involontaire. Celle-ci voile non une sensation d’autrefois mais une vérité nouvelle.

 

Au chapitre IV de son livre, Paul Mommaers s’interroge à propos des caractéristiques de l’expérience mystique qui adhérent au coeur de l’expérience habituelle et déterminent différemment le destin du narrateur. Certes, il y a des ressemblances indéniables mais il suffit d’en considérer quelques-unes pour s’apercevoir qu’il ne s’agit pas d’extase mais d’attention, d’une attention intense et spécifique provoquée par le souvenir involontaire. Néanmoins, souligne Mommaers, nous pouvons dire qu’il y a entre l’expérience mystique et l’expérience du narrateur une ressemblance frappante, peut-être même une parenté. En quelque sorte, pour Marcel Proust, le monde qui nous entoure ne prend sa vraie valeur et sa vraie authenticité que lorsque nous le recréons, lorsque nous faisons de la réalité, une réalité autre.
« La véritable réalité n’étant dégagée que par l’esprit … nous ne connaissons vraiment que ce que nous sommes obligés de recréer par la pensée, ce que nous cache la vie de tous les jours. » Sodome et Gomorrhe

 

Reste à définir le caractère propre de l’art, celui du musicien, du peintre et de l’écrivain, afin de faire entrer l’Expérience dans la vie et de lui donner un aspect sensible et intelligible. L’incompatibilité qui apparait dans le monde avec ce qui se manifeste dans l’Expérience est telle que le narrateur a « cru irréalisable » l’idée de faire en sorte que, dans un art qui s’y conforme, l’Expérience puisse prendre forme. Ainsi Proust tente-t-il de fixer ce qui « ne dure pas » et d’attribuer un caractère permanent à ce qui ne se présente que par intervalles, incorporant ainsi quelque chose de perpétuel dans ce monde qui s’écoule et fuit. Si bien que « la vraie vie, c’est la littérature. » En effet, si Marcel Proust s’est attaché à réaliser littérairement l’Expérience, c’est afin de changer sa fugacité en un trésor durable, et s’il s’exerce à rendre la complexité des impressions immédiates, c’est encore parce qu’il espère leur conférer une existence permanente. « On ne connait les autres qu’en soi. » - précise-t-il dans " Albertine disparue".


Que l’Expérience soit ainsi reconnue comme « la matière première » de La Recherche n’implique pas que soient réduits à des à-côtés les autres éléments que le narrateur considère comme « la matière de son livre ». En effet, deux thèmes sont étroitement liés à celui de l’Expérience, soit « la sensation du temps » auquel s’ajoute la question du « moi individuel » et permanent. Si bien que le lecteur ne peut que rester pensif quand, sous la plume de Marcel Proust, apparaissent les paroles évangéliques « car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits » - conclut Paul Mommaers qui nous livre là une étude qui décrypte l’essentiel et nous fait entrer plus profondément encore dans l’imagerie féconde de la réalité intérieure proustienne.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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2 mai 2022 1 02 /05 /mai /2022 08:20
Les ailes battantes de Martine Rouhart

J’ai connu Martine Rouhart grâce à l'un de ses recueils de poésie dans lequel elle peint « un monde où seules la musique et la lumière éclaireraient le vol des oiseaux, des oiseaux comme des colombes de la paix, des oiseaux pour égayer un monde qui serait trop calme dans la seule lumière du silence.» Jamais après cette lecture irénique, je n’aurais cru qu’elle avait traversé une bien pénible épreuve, qu’elle avait dû batailler ferme contre un mal implacable. Il a fallu que je lise le récit qu’elle a écrit dès 2009 mais qu’elle vient seulement de publier grâce à l’intervention de Philippe Remy Wilkin, préfacier de cette édition, pour apprendre le long combat qu’elle a su verbaliser pour mieux le vivre et peut-être aussi pour le gagner. Elle a décrit  cette lutte comme elle écrivait ses poèmes, l’a mis en forme dans des textes courts qu’elle a rassemblés pour en faire un récit biographique, peut-être l’évocation de la partie la plus importante de sa vie. Quand elle parle du mal dont elle est affectée, et qu’elle doit combattre, elle a beaucoup de difficulté à le nommer, il faut attendre de nombreuses pages avant de se convaincre qu’elle a bien été atteinte d’un « cancer », ce mal terrible dont on redoute tellement que la médecine l’évoque quand on consulte. Ce cancer qui semble tellement l’inquiéter, elle apprend à l’apprivoiser pour mieux l’accepter et surtout mieux le combattre. « La maladie, il faut bien l’accepter. Mais si je peux y voir certains jours une chance, un moyen de m’enrichir, de me rapprocher des autres, de me dépasser… ».

 

« Des angoisses dans la tête / épaisses comme la nuit, / une sensation de vide qui me tire vers le bas, / la vie qui s’échappe trop vite / tel du sable dans mes doigts ». La poésie est aussi une arme pour dire le mal et ensuite le défier. Martine est une maitresse en la matière. Le combat et surtout Montaigne vers qui elle revient sans cesse lui ont appris la résilience, cette arme qui nous aide à mieux accepter pour mieux nous défendre. Mais le combat, c’est aussi les autres et tout ce qu’ils peuvent apporter, même si in fine on se retrouve seul au moment crucial où la vie peut basculer. Martine le dit clairement : « Je suis convaincue que l’écoute et le partage, la générosité et la gratitude peuvent alléger nos fardeaux. / Il n’empêche, il reste la solitude de l’impartageable ». Avec la musique de Bach, son autre fidèle compagnon de douleur, elle a découvert dans les pensées de Montaigne des raisons de croire en la guérison et d’espérer voir un jour le bout du tunnel même s’il faut régulièrement repasser un angoissant examen et vivre avec une certaine crainte au ventre. Elle croit comme le philosophe l’a écrit que : « Les maux (aussi) ont leur vie et leurs bornes, leurs maladies et leur santé ». Martine nous offre, une fois encore, un texte plein de délicatesse, de courage pour lutter en espérant vaincre un mal qu’on ne nomme encore qu’avec une grande inquiétude dans la voix et une grosse boule dans le ventre. Sa lecture pourrait être un début d’espoir pour ceux qui  hélas ! sont atteints de ce mal implacable qu’il faut, comme Martine, toujours espérer vaincre.

 

Denis BILLAMBOZ


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Les ailes battantes de Martine Rouhart
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25 avril 2022 1 25 /04 /avril /2022 08:19
ARDS de Jean-Louis Vanherweghem

 

L’ARDS est l’acronyme anglo-saxon équivalent en français de SRAS qui signifie : syndrome respiratoire aigu sévère. Jean-Louis Vanherweghem, spécialiste en médecine interne et néphrologie, professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles, ex-doyen de la Faculté et recteur de l’Université de la capitale belge a écrit ce court récit pour raconter les dix-sept jours passés par Michèle, l’épouse du narrateur, dans les services de soins intensifs de l’Hôpital universitaire de cette même ville. Je ne sais pas si l’auteur et le narrateur sont confondus dans le même personnage, le texte ne permet pas d’en juger. Affectée depuis un certain temps par des douleurs d’origine apparemment liées au nerf sciatique, Michèle souffre terriblement, elle doit prendre régulièrement des médicaments de plus en plus forts : corticoïdes, dérivés de la morphine, etc. Lors d’une dernière crise, son mari, le narrateur, décide d’augmenter encore la dose et d’emmener son épouse dans le sud de la France, à Fontvieille, pour changer d’air, se reposer et se détendre en essayant d’oublier la douleur sous l’effet de l’augmentation des doses médicamenteuses. Mais, une nuit, après une belle soirée passée au restaurant sous un ciel étoilé, Michèle est prise de violentes douleurs à l’abdomen. 

 

De retour en Belgique, un matin son mari ne peut la réveiller, elle est dans le coma. Celui-ci la fait immédiatement  hospitaliser et soigner par les meilleurs praticiens de la ville qui diagnostiquent un choc septique des suites d’une occlusion du colon. Les antidouleurs ont occulté les douleurs abdominales qui auraient dû alerter la patiente et son entourage. Dès lors, la course est engagée entre l’infection qui détruit ses poumons et les soins que lui prodiguent les médecins. Son mari est là tous les jours à son chevet, il dialogue avec les soignants, les guide, les stimule, les écoute et parfois refuse de les entendre. Cette lutte dure dix-sept jours, pendant lesquels patient, soignants, époux se soutiennent, se confrontent, s’affrontent dans un combat mortifère, tout en sachant que le conjoint est, par sa formation et les relations qu’il entretient avec le corps médical, en même temps soignant et conjoint. Ce court récit expose avec précision et empathie les soins que doivent subir les malades atteints du SRAS, soins qui sont les mêmes que ceux reçus par les malades atteints d’une forme grave de la covid 19. Le récit montre également comment la tragédie se noue rapidement autour d’un malade souffrant de cette affection.

 

Dans ce texte l’auteur met aussi en évidence un sujet qu’il a déjà exploré dans d’autres ouvrages : la confrontation du point de vue de la personne qui tente d’oublier sa douleur, et de son entourage, avec celui de la médecine qui cherche plutôt à éradiquer les origines du mal pour le vaincre définitivement. Une incompréhension qui risque d’entraver des traitements nécessaires et même indispensables à la guérison, une incompréhension qui démontre la nécessité d’un meilleur dialogue malade/soignant. Ce petit livre documenté et précis peut apporter à chacun un éclairage à méditer au moment où une pandémie sévit violemment sur nos territoires.


Denis BILLAMBOZ

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19 avril 2022 2 19 /04 /avril /2022 08:06
Que l'immensité ouvre ses livres et ses grimoires !
Que l'immensité ouvre ses livres et ses grimoires !

Ils étaient hommes de labeur, sur l’oratoire des eaux
pour la première aurore.
Quelle fuite, à peine feinte, a fiché sa foëne en leur cœur !
Quelles ramures jointes par l’écho ont orné la voûte de feuilles de silène !
L’immensité ouvre ses livres et ses grimoires et c’est le néant qui dégorge,
mieux qu’une gargouille, son trop plein de savoir.
Ah ! que d’archives empoussièrent leurs cénacles,
que de dossiers encombrent leurs prétoires ! Assez ! Assez !
Que cette aire soit libre et ouverte sur la tranche
en l’honneur … d’une race à naître.
Poème à leurs lèvres profanes né de la phrase et de la vague,
dans le même ressac. Et l’élite des mots pour le métissage des eaux !


Partout la clameur s’amplifie
et c’est l’élocution et le récitatif pour une grandeur à venir.
Hommes de fier lignage sous l’apostrophe divine,
la face offerte aux alizés et à l’aquilon,
l’acuité de leurs regards anticipe les échéances prochaines.
J’ai trop de charges à leur soumettre
pour que cette rigueur ne soit pas lourde à leurs reins.
J’entends leurs souffles de garde-freins,
j’entends les cantilènes de leurs femmes,
mais à la vigilance de leurs rives,
je préfère la faction feuillée des agaves.


La mer en  ses  euphémismes,
initiatrice et belle diseuse d’énigmes,
voie  d’un seul jet jusqu’aux lisières de l’invisible.
Les hommes regardent approcher la mort,
non en voleuse de jours mais en donneuse de promesses
sur cet océan blanchi par le soleil,
sur cette mer équarrie aux quatre points du globe,
la mort ainsi qu’un porche gothique ouvert sur l’élégie marine.
Les larmes des enfants ameutent les colonies  d’oiseaux,
les pluviers, les sternes, les puffins, les labbes prédateurs,
ceux qui, avec les vents, tracent dans les plis hercyniens de leurs ailes,
les pistes des grandes migrations.


A  la métrique de la stance, l’allégeance des hautes voiles en mer,
au pays lointain des ibis et des caïmans,
des crabes arboricoles et des cycas nains.
Entendez-vous les fleuves souterrains
conduire la strophe sémantique,
entendez-vous la voix du vieux monde qui se déplace
et psalmodie la prière  de l’ermite ?
Sur le forum des eaux se perpétue l’éloquence des tribuns,
tandis qu’en son hypogée de sel, en ses prairies de diatomées
veille le poème  informel.


La terre en croix vogue à la dérive.
Ah ! que le temps sur elle n'ait plus jamais pouvoir !
Venu des profondeurs aquatiques, un étrange froissement d'épave
et une lame aiguisée par l'écume qui hausse le débat !
Le lamparo du poète répond aux présomptions du jour.
L'espèrance est sur ses cils comme une fleur ombellée.
Des jetées luminescentes se dessinent sur le ciel.
N'est-ce pas l'Esprit qui repose,
n'est-ce pas la dynastie des hommes qui navigue
au plus près du mystère ?
Les vents ont cessé leurs outrances. 
Un souffle, à peine, fait naître de légers plis à leurs fronts.
L'eau tiède des moussons étanche leur soif
et l'ascèse des flots mène à son terme leur destin d'apatrides.
Au passage des hémisphères s'est révélé l'autre face du monde,
le revers du réel.
L'attente dresse sa flamme arborescente.
Là se joignent les pôles en leur nombre radiant.
Là, dans le bleu aigu des glaciers,
s'abolit toute chose consommable.


Le poète, à la proue, porteur du Verbe
et le peuple debout dans les bras de la croix
qui scrute les faveurs d'une constellation.
Est-ce le songe de l'homme qui s'achève
et tourne ainsi sur son socle comme rose des vents ?
Exorcisme du thème qui fut votre gréement
et d'aventure vos coeurs d'affamés pour des jeûnes mystiques.
C'est là que l'eau insubmersible, cataracte à face de Gordone,
établit ses frontières.
Et ce nectar encore à vos lèvres
et votre défaite comme un sanglot de mer !

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE   
 

 (Extaits de "Cantate pour un monde défunt " - Librairie Bleue - Prix Renaissance 1993 )
 


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Remise de mon Prix Renaissanc de poésie en juin 1993 par madame Brigitte Level

Remise de mon Prix Renaissanc de poésie en juin 1993 par madame Brigitte Level

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18 avril 2022 1 18 /04 /avril /2022 08:52
Anne Ancelin Schützenberger, psychodrame d'une vie de Colette Glasman

 

Rédigé par l’une de ses élèves, ce texte est une très riche biographie de la grande psychologue qui a introduit en Europe les théories de Jacob Levy Moreno, le créateur du psychodrame comme outil de la psychologie sociale. Une biographie d’autant plus riche qu’Anne Ancelin Schützenberger a vécu jusqu’à presque cent ans et que, jusqu’à sa mort, elle a eu une vie particulièrement riche, laborieuse et mouvementée. Fille d’une riche famille de l’intelligentzia juive russe peu pratiquante, évoluant dans la classe sociale supérieure, elle est baptisée Anna selon les désirs de son père mais sa mère l’appelle toujours Assia. Elle devient Anne quand elle rejoint la France à l’âge de six ans et elle se prénommera Elodie pour échapper aux Allemands et leur résister pendant la guerre. Elle est née Eynoch, du nom de son père, est devenue Schützenberger en épousant un protestant d’origine autrichienne et, lors de sa naturalisation en 1946, elle choisit définitivement de se nommer Ancelin Schützenberger en associant son nom de résistante à celui de son mari qu’elle a conservé malgré leur rapide divorce.

 

Son chemin de rupture commence dès son jeune âge, les Bolchévik ayant provoqué une dégradation notoire de leur condition de vie et de leur statut social et finalement mis en danger leur existence. Sa mère choisit alors de quitter la Russie par des chemins détournés sans son mari mais avec ses deux petites filles, Nina était la cadette d’Assia/Anna. Première rupture avec son pays, son milieu social, sa culture, sa gastronomie et son père qui ne rejoint Paris que plus tard. Rupture à l’école où elle est stigmatisée et persécutée en tant qu’étrangère, rupture avec sa mère avec laquelle elle est toujours en conflit. Mais la rupture devient plus cruelle avec la perte de la petite sœur adorée. Plus tard, la famille échappe de justesse à la rafle des Juifs et prend le nom d’Ancelin. Le père, séparé de la mère, reste à Paris et est déporté, il mourra avant d’arriver à Auschwitz. Nouvelle vague de ruptures quand les Allemands les pourchassent et incendient leur retraite en Lozère. Toute sa vie ne sera que rupture avec ses amis, ses collègues, sa famille, son caractère fort, très fort, souvent trop fort, son intransigeance, sa passion l’emportent souvent sur la raison, l’amour et l’affection.

 

Sa famille ne souhaitant pas qu’elle apprenne la médecine, Anna fait du droit mais doit s’enfuir avec sa mère en Lozère où elle participe activement à la résistance. Après la guerre, elle obtient une licence de psychologie et donne naissance à sa fille Hélène qu’elle emmène avec elle aux Etats-Unis où elle intègre les cours de Jacob Levy Moreno, le fondateur du psychodrame en psychologie. Elle rentre en France où elle s’attache à propager les thèses de Moreno dans les divers emplois qu’elle occupe, dans les congrès auxquels elle participe, dans les groupes qu’elle anime. Elle devient la référence en la matière pour l’ensemble de l’Europe. Elle est partout, se démène avec frénésie, on cherche sa compagnie, son enseignement, son expérience mais elle n’a pas d’emploi fixe.  Elle finit tout de même par terminer sa thèse, ce qui lui permet de postuler à un poste de professeur à la Faculté de Nice qu’elle obtient de justesse. Son intransigeance et son tempérament tempétueux lui valent de nombreuses inimitiés qui s’ajoutent au fait qu’elle ne soit pas française d’origine. Mais sa vie est toujours aussi en dents de scie, elle est de toutes les causes qui concernent son domaine, elle mène de nombreux combats personnels ou collectifs. Elle paie souvent de sa personne et même de son argent, argent qu’elle n’a pas toujours. 

 

Il est vrai qu’elle  n’est pas une bonne gestionnaire, qu’elle n’est pas organisée, qu’elle se consacre essentiellement au développement de la psychologie de groupe, la psychologie sociale et surtout le psychodrame. Elle veut être au sommet, gouverner, décider. Elle ne sait pas bien s’entourer, même si elle a de nombreux amis fidèles et souvent de bon secours. C’est une femme hyper active, de santé fragile, une mère de famille peu attentionnée mais le temps n’a aucune prise sur elle. Quand son corps commence à faiblir, quand sa mobilité se réduit, quand sa vue baisse, elle n’abandonne jamais, elle veut toujours être en action. Jusqu’à sa mort, transportée sur un fauteuil, elle est partante pour assister à une manifestation qu’elle juge importante, Outre-Atlantique ou ailleurs encore. Anne est une boule d’énergie, animée d’une détermination à toute épreuve, d’un caractère bien trempé souvent impulsif et même colérique, d’une volonté d’acier, d’une passion débordante pour son métier et sa spécialité. Mère peu attentive à sa fille elle est une grand-mère affectueuse mais trop exigeante. Nombre  de ses collègues l’admirent et l’adorent mais elle sait aussi se faire de nombreux ennemis qui entraveront certaines de ses entreprises. Anne, malgré une santé souvent défaillante - elle ne se soigne pas ou mal - est une personnalité  en perpétuel mouvement, toujours en avance sur les autres, la véritable fondatrice en Europe du psychodrame en psychologie. Elle fait partie de ceux qui ont contribué à la naissance de la psychologie de groupe comme une science sociale, comme une thérapie, comme une nouvelle matière universitaire. Par ailleurs, elle était une femme libre de ses choix de vie, d’enseignement, d’amitié et d’amour, d’engagement et de spiritualité. Une grande figure du féminisme à travers ses actes, davantage qu’à travers un militantisme tapageur. Avec cet ouvrage, Colette Esmenjaud Glasman dresse une biographie très fine, très complète, très riche de celle qui fut son modèle, son inspiratrice, sa référence. Elle a suivi son enseignement, fait partie de ses proches, et on sent dans cet ouvrage combien elle l’admire, combien elle l’affectionne, même si elle ne cache aucun des défauts de son professeur, de son modèle, de son amie. Cette biographie deviendra certainement un ouvrage de référence dans toutes les universités et partout où l’on enseigne la psychologie.


Denis BILLAMBOZ


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Anne Ancelin Schützenberger

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Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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