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13 juin 2023 2 13 /06 /juin /2023 07:59
Sur nos épaules, prenons ce reste de lumière

Ne restons pas à pleurer ce qui n’est plus.
Sur nos épaules, prenons ce reste de lumière.
Rafraîchissons-nous de cette eau de cendre
Que le désert exsude encore.
L’horizon s’oblitère. Il n’est plus qu’un vestige
Au fond de l’esprit.
De l’avoir trop contemplé nous rendit aveugles.

 

Jusqu’où aller ?
Aucune route qui n’aille plus loin que nous !
La mer s’oppose, tronque la marche,
La terre s’éprend du relief des vagues,
De l’audace de l’arbre qui croît,
Du cheval qui s’arrime au vent.
Une lueur accentue l’écart du silence,
Une conque marine souffre du même infini,
Nous sommes à la dérive jusqu’à l’écorchure des mondes.

 

D’autres eaux plus vivantes nous emporteront.
Nous baisserons les yeux
Et la rive laissera gémir ses ronces.
Nous y poserons le pied
Sachant que nous n’arrêterons plus de marcher.
Avec le temps, nous composerons un tissage,
Dont la trame guerroiera avec les éclairs dans le vent.

 

Nous avançons et nos rêves
Sont comme des faucons sur nos poings.
Ils savent mieux que nous où nous allons.
En nos terres de chasse ils nous précèdent.
Ils ont inventorié nos appeaux,
Ils ont l’œil que nous n’avons pas,
La force que nous n’osons libérer.
Nous pourrions les suivre
Mais, au-delà du seuil, est l’inconnaissable
Que nous n’osons nommer…

 

A l’heure où le ciel glane ses derniers épis,
Mettons le feu aux miroirs,
Afin que la gloire y soit présente.
Et pour que l’illusion soit complète,
Parlons d’amour à nos doubles
Qui riront de nos déguisements.
Venu du haut pays,
Un adolescent lira les tables du désir
Et la peine s’assoupira avec l’effraie.

 

Les pluies ne nous apaiseront pas.
Nous nous laisserons mener par elles
Vers des pays de lacs et de brumes.
On y vendange un vin noir que nous boirons,
On y moissonne des chagrins d’hiver
Et nous vieillirons parmi les arbres aux anxieuses ramures.

 

Quand nous aurons cessé d’aimer,
Une félicité curieuse nous gagnera.
Nous aurons lavé jusqu’au revers de nos mémoires,
Et l’enfant, sans bruit, au jardin,
Ira ensevelir nos ombres.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits de « Profil de la Nuit » )

 

 

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12 juin 2023 1 12 /06 /juin /2023 08:20
Lavinia suivi de Cora d'après George Sand

Dans cet opus, Julie Maillard a réuni deux courts romans de George Sand dans lesquels celle-ci raconte deux histoires d’amour contraintes. Dans ces deux histoires, elle met en scène deux femmes qui sont fort aimées chacune par deux hommes. Ces histoires ne sont pas racontées par les femmes mais par l’un des deux prétendants, cette distanciation avec ses héroïnes rend encore plus forte et plus crédible la démonstration de l’assujettissement des femmes dans le mariage. Les femmes ne se plaignent pas, ce sont les hommes qui racontent ce qu’elles vivent et subissent ou ce qu’elles devraient vivre et subir.

 

Dans le premier roman Lavinia, riche héritière portugaise, a été abandonnée par un aristocrate anglais qu’elle rencontre dix ans plus tard, l’ex-amoureux tombe une nouvelle fois sous le charme de la belle lusitanienne mais celle-ci est aussi courtisée par un autre prétendant tout aussi séduisant et bien nanti. Lavinia devra faire un choix entre l’un ou l’autre ou un autre choix encore… Dans le second texte, Cora, jolie fille de commerçant provincial, séduit sans s’en rendre compte un nouvel employé de l’administration mais elle en épouse un autre. Le fonctionnaire tombe alors gravement malade et la belle Cora le soigne, le laissant croire involontairement encore qu’il a une nouvelle chance de la séduire …Dans ces deux histoires, George Sand emploie son talent à décortiquer les sentiments de ses personnages dans un romantisme nullement grandiloquent mais très affirmé tout de même. Elle fait preuve d’une grande maitrise de la description des lieux dans lesquels elle les fait évoluer, c’est une écologiste avant la lettre. Elle excelle aussi dans l’art du portrait : « Cora étant d’un type rare et d’un coloris oriental, Cora ressemblant à la juive Rebecca, ou à la Juliette de Shakespeare, Cora majestueuse, souffrante et un peu farouche, Cora qui n’était ni rose, ne replète, ni agaçante, ni gentille ». L’histoire de Lavinia se déroule dans les vallées pyrénéennes et celle de Cora dans une petite ville de province non nommée mais certainement semblable à Nohant. Elle n’avait peut-être pas encore construit la ville à la campagne mais y avait, à coup sûr, installé de belles histoires d’amour.

 

Ces deux textes sont avant tout des plaidoyers pour la libération de la femme trop contrainte à l’époque. Ils démontrent comment le mariage n’est qu’une cage dans laquelle l'épouse est enfermée pour accomplir la mission qui lui est dévolue. Ainsi George Sand réclame-t-elle la libération totale de la femme qui ne doit obéir qu’à ses sentiments personnels sans se soumettre à ceux de qui que ce soit. Le bel anglais pensait différemment : « De l’avis de tout homme de bon sens, une femme légitime doit-être une compagne douce et paisible, anglaise jusqu’au fond de l’âme, peu susceptible d’amour, incapable de jalousie, aimant le sommeil… » et ce n’est pas fini, elle doit aussi combler son époux. Pour George, l’amour n’est pas le moyen d’obtenir une union définitive, souvent pécuniaire et foncière, c’est une histoire à vivre avec celui qui a touché le cœur, tant qu’il dure, et à terminer sans drame quand il s’éteint. Un joli plaidoyer pour la libération de la femme condamnée à devenir une épouse asservie, comme le laisse encore supposer le bel anglais : « … elle m’aimait trop pour qu’il me fût possible d’en faire ma femme… » ! Une appréciation que certains utilisent encore aujourd’hui… hélas !

 

Denis BILLAMBOZ

 

Editions de l'Aube
 

 

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George Sand jeune et plus âgée.
George Sand jeune et plus âgée.

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2 juin 2023 5 02 /06 /juin /2023 07:38
LE LIEU DE REMINISCENCE

 

Souvent, aux premières heures de la nuit,
On entendait gronder la colère du monde.
Alors, la vie se retirait, se mettait en attente,
Oiseau prolongeant en rêve sa volée.

 

Lorsque la souffrance se défroissait,
Les bambins, un à un, venaient se coucher dans ses plis.
Ils avaient oublié leurs visages dans les feuilles
Et ne savaient quel voyage poursuivre ;
Dans quel château hanté s’ébattent les licornes,
Vers quel contre-jour on navigue.

 

C’était un temps délicieusement lent.
On se tenait serré comme une meute d’enfants.
Nous avions des refuges, des territoires
Pour braconner les songes,
Des goélettes ancrées en des ports défunts.

 

 

Sans hâte, nous approchions de la terre qui nous ressemble.
On y vendange le vin de l’ivresse mystique.
Est-ce si loin en nos mémoires
Que nous n’osions en franchir le seuil ?
L’homme de toutes les soifs marche en quête d’eau vive,
Alors que le temps saigne encor de quelque mal.

 

 

Nous douterons. Ce sera notre dernière sueur.
Viendra le remords taillé dans le vieux tissu du jour.
On ne poursuit sa route
Que la tête tournée vers le couchant.
Nous avons pris ce siècle à bras-le-corps
Et c'est tant pis si nos désirs
Ne forment plus qu'une croix sur la terre dure.
Demain, l'un de nous dessinera une lampe
Et nous serons oublieux de la lumière.

 

 

Ce chemin, à l’orée, est celui où, sans fin, nous revenons.
Il y aurait mille possibilités de nous perdre.
Passez votre route, dit le sage.
Ne vous inquiétez pas de savoir où elle conduit.
Ailleurs n’est jamais autre part qu’en soi.

 

 

D'autres eaux plus vivantes nous emporteront,
Nous baisserons les yeux et la rive laissera gémir ses ronces.
Nous y poserons le pied,
Sachant que nous n'arrêterons plus de marcher.
Avec le temps, nous composerons un tissage,
Dont la trame guerroiera avec les éclairs dans le vent.

 


Ne restons pas à pleurer ce qui n'est plus.
Sur nos épaules, prenons ce restant de lumière.
Rafraîchissons-nous de cette eau de cendre que le désert exsude encore.
L'horizon s'oblitère. Il n'est plus qu'un vestige au fond de l'esprit.
De l'avoir trop contemplé nous rendit aveugles.

 


Les pluies ne nous apaiseront pas.
Nous nous laisserons mener par elles
Vers des pays de lacs et de brumes.
On y vendange un vin noir que nous boirons,
On y moissonne des chagrins d'hiver
Et nous y vieillirons parmi des arbres aux anxieuses ramures.


 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( Extraits de « Profil de la Nuit » )

 

Prix Saint-Cricq-Theis de l'Académie française  (1987)  - Prix  Renaissance de poésie (2001)

Prix de l'Académie Renée Vivien 2022 -

 

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LE LIEU DE REMINISCENCE
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31 mai 2023 3 31 /05 /mai /2023 08:28
Photo tirée du film "Les petites choses de la vie" de Benjamin Gibeaux

Photo tirée du film "Les petites choses de la vie" de Benjamin Gibeaux

Elles nous ont fait évoluer et murir, au long de nos enfances, les petites choses de la vie. Souvenez-vous, c'était hier, l'école et son pupitre, l'encrier qui tachait les doigts, les cahiers ramassés à la hâte, le cartable un peu lourd, le chemin qui vagabondait entre les champs, le clair de lune qui nous faisait rêver et la marguerite que l'on effeuillait en secret ; oui, c'était hier et ce sont toujours ces joies simples qui font le temps léger et l'humeur joyeuse ou mélancolique, ces riens qui ont tissé nos heures et reprisé nos peines. Aussi rendons-leur ce qu'elles nous ont donné par l'insistance du regard ou la magie des mots.

 

« Tandis qu’elle écrivait, son enfance semblait veiller sur elle, d’autant que rien n’avait changé dans cette chambre depuis l’époque où elle revenait de ses vagabondages les genoux écorchés et que sa mère, trop occupée d’elle-même, ne lui accordait qu’une distraite attention. La jeune femme restait parfois de longs moments à regarder cette chambre où les objets, qu’elle distinguait à peine dans la pénombre, se chargeaient d’une somme de muettes évocations et que les murs, sur lesquels s’accrochait son regard, suintaient leur vie invisible qu’elle était la seule à appréhender, comme si devant ses yeux défilaient – sur l’écran de ces murs si banals, tapissés du même papier lavande que sa mère avait fait poser quinze années auparavant – un recel d’images, de sons, de scènes qui se dévidaient ainsi que le ferait une pellicule cinématographique que l’on aurait volontairement programmée à l’envers. C’était toujours au plus loin qu’elle allait, jusqu’à ces caches creusées par l’enfance qui se réaniment comme au cœur d’un livre s’intensifie le mystère, comme au fond d’un puits s’accroît l’eau dormante. »  (Extraites de mon roman "Le jardin d'incertitude")

 

Oui, ces petites choses très modestes, mais chargées de souvenirs et d’émotions, on ne peut s'en séparer tant elles sont auréolées de présence, celle d’un grand-père, d’une mère, d’une sœur, d’une amie, cela modulé sans fin par la mémoire. Immobiles et discrètes, douces et passives, elles ne cessent de rendre témoignage de ce qui fut et de donner à notre présent la grâce et la chaleur de ces jours anciens dont elles sont les témoins et les dépositaires. Oui, que serions-nous sans le passé qui s'emploie à animer et amplifier notre présent, à transposer  les instants essentiels de nos vies et, au fil des jours, contribue à nous faire ce que nous sommes.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Tapisserie de Simon Chaye

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29 mai 2023 1 29 /05 /mai /2023 08:15
Le livre du thé de Kakurô Okakura  (1862 - 1913

Okakura, né en 1862, deux ans après l’ouverture de la baie de Tokyo aux étrangers, mort en 1913, a écrit "Le livre du thé" en 1906 quand le Japon connaissait ses premiers succès en s’appuyant, après deux siècles d’isolement, sur les méthodes militaires et industrielles occidentales. Selon l’auteur des préface et postface, Sen Soshitsu XV, « il souhaitait se faire l’interprète de la civilisation nippone aux yeux de l’Occident … Il entendait remonter le vaste courant de culture asiatique qui prend sa source en Inde et cerner sa contribution potentielle à l’ensemble de la civilisation humaine ». Nourri de la langue anglaise, qu’il acquit très tôt dans une famille de grands négociants, il rédigea son texte directement en anglais pour qu’il soit facilement accessible pour les Américains qu’il fréquenta assidûment, notamment quand il vécut à Boston.

 

Okakura a choisi le cha-no-yu, la cérémonie du thé, « la voie du thé » selon certaines traductions, comme symbole de la civilisation japonaise, pour faire comprendre aux Occidentaux que les Orientaux avaient eux aussi des valeurs qui supportaient aisément la comparaison avec les leurs. Il supportait mal la suffisance des Occidentaux refusant de comprendre l’Orient, alors que le thé devenait une boisson appréciée de la Russie aux Amériques. Il voulait leur faire admettre que le « théisme » est une véritable mythologie asiatique, apparue en Inde, transplantée en Chine, et enfin instaurée sous forme d’un rituel au Japon au XIIIe siècle avant d’être définitivement codifiée au XVIe siècle, que c’est ainsi une forme de religion. « La vision d’Okakura s’enracine également dans les valeurs religieuses du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme ».

 

Refermé sur lui-même pendant deux siècles, le Japon a cultivé sa religion, sa philosophie, ses mœurs, sans jamais les confronter à celles d’autres peuples, les approfondissant jusqu’à en tirer la quintessence, jusqu’à en faire non pas une perfection, qui est une finitude en soi, mais seulement une aspiration perpétuelle vers la perfection à jamais inaccessible. Okakura explique comment ce rituel dépouillé à l’extrême conduit à travers son raffinement suprême sur la voie de la sagesse, au nirvana, en observant les quatre principes fondamentaux : harmonie, respect, pureté et sérénité. «Le livre du thé» évoque le breuvage, la chambre du thé, la cérémonie, le maître, le rapport avec l’art, l’harmonie avec la nature, la religion, la philosophie, le chemin vers la perfection. Le Livre du thé nous rappelle que la beauté des fleurs est aussi essentielle à l’existence humaine que les plus récentes inventions du confort moderne.

« Voir, selon le cha-no-yu, c’est abandonner le verre déformant des coutumes et des jugements sociaux pour percevoir les choses telles qu’elles sont ». Cela fait près d’un siècle qu’Okakura a rédigé son essai. Le message qu’il renferme n’a rien perdu de sa force et son impact est sans doute plus grand encore aujourd’hui. "Les êtres humains - nous avertit Okakura - doivent apprendre à vivre en harmonie, et à respecter sincèrement toutes les cultures". Combien ont entendu ce message ? Combien l’ont écouté, combien en ont appliqué les enseignements ?  Bien peu hélas !


Denis BILLAMBOZ

 

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L'auteur

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26 mai 2023 5 26 /05 /mai /2023 07:57
Au fil des jours et de la plume

 

Cette belle phrase de Michel Serres me semble particulièrement convenir en un moment où le monde se pose tant de questions essentielles et attend  tant de réponses  fondamentales : "Faisons la paix avec nous-même pour sauver le monde et faisons la paix avec le monde pour nous sauver nous-même." En été, c'est le soir que la mer est la plus belle. Elle a tant absorbé de lumière, qu'elle parait la restituer. Son miroir uniforme et lustré nous apparaît soudain brisé en mille éclats. Lorsque le soleil va se poser sur l'horizon, des flammèches  viennent mourir dans son flot, et avant de s'éteindre, tracent de longs sillages mauves. Sur le sable, le ciel compose déjà ses ombres et l'eau absente a creusé ses anses et ses golfes, terre presque aérienne qui oscille avec le vent. Des frissons d'eau la parcourent et ces lointaines vasières partagent en plusieurs zones leurs tranches d'humidité et de brume. On devine ici les vestiges d'un château de sable, là un seau abandonné ; la marée s'est retirée en même temps que celle des enfants rieurs. C'est l'heure où la plage, le ciel, la lumière n'appartiennent plus qu'aux oiseaux et à quelques rêveurs. J'aime ce moment où tout s'efface imperceptiblement. La nuit enténèbre ciel et mer qui reprennent leur confidentiel tête-à-tête.

 

   

Dans les années 50, alors que la Science paraissait bien armée pour la subversion intellectuelle - ne se voulait-elle pas seule vérité, car seule vérifiable - Sartre se demandait : "Pourquoi est-ce qu'il y a de l'être ?" - retournant comme un gant le questionnement d'Aristote : "Qu'est-ce qui fait qu'un être est ce qu'il est ? " Cependant Bergson, peu d'années auparavant, avait écrit courageusement, à l'exemple d'un Etienne Gilson et un Gabriel Marcel, des propos plus gratifiants : "Si la vie mentale déborde la vie cérébrale, alors la survivance devient si vraisemblable que l'obligation de la preuve incombera à celui qui nie". Il est vrai que ce qui occupe la métaphysique n'entre pas dans le domaine du vérifiable, c'est-à-dire du visible et de l'expérimental : Dieu, l'être, la liberté, l'immortalité. La reprise du questionnement s'avère donc urgente en un moment où les valeurs essentielles sont dévaluées, voire même corrompues. Pour ce faire, il est nécessaire d'élargir la réflexion, de frayer un chemin encore inexploré ou exploré partiellement, car reprendre va dans le même sens que poursuivre. De même que le montagnard ouvre une nouvelle voie sans être assuré d'aboutir, le penseur d'aujourd'hui doit tenter d'éclairer davantage et différemment et refonder une science du transcendental, sans laquelle l'homme risquerait de perdre jusqu'à sa trace.

 

 

Réveillée tôt ce matin, je suis allée sur le balcon regarder le jour se lever sur la mer. Tout d'abord  une ligne presque imperceptible qui trace son trait régulier à l'horizon, comme si elle tentait de soulever la lourde chape des ténèbres. Pas de couleur, mais une symphonie en noir et gris. Et puis, sans que l'on puisse voir comment, il semble que la lumière, encore discrète, se mette à boire - ainsi que le ferait un buvard - la surface du ciel et en dissipe les dernières ombres. Peu à peu les couleurs apparaissent, les reliefs se construisent, les objets prennent forme. Une journée neuve disperse ses clartés, assemble ses couleurs, diffuse ses vents et ses orages. Une journée à écrire et à vivre, en y glissant des instants de silence, d'attention, de recueillement, afin que rien ne se perde d'utile et de fécond.

 

 

De prime abord, dialoguer avec l'autre ne devrait faire obstacle à aucune croyance, à aucune conviction car, sans dialogue, pas de recherche de vérité possible, pas d'ouverture à de nouvelles cultures et civilisations. D'autant que penser ensemble, reconsidérer notre destinée, reformuler le sens de notre existence dans un monde en pleine mutation se présentent comme une perspective exaltante pour l'homme d'aujourd'hui. Nous vivons à une époque de pluralisme où civilisations et cultures, souvent hostiles ou indifférentes les unes aux autres, ont été subitement rapprochées par des moyens de communication amplifiés à l'extrême. Malheureusement, le dialogue si en vogue débouche le plus souvent sur un dialogue à l'état sauvage qui sombre dans l'affrontement, pire le bavardage stérile. L'humanité n'a que trop montré son immaturité à s'accomplir et ne parait que plus fragilisée, plus désorientée par la multiplicité des pôles d'urgence, plus affolée par une actualité foisonnante. L'essentiel, stabilisateur par vocation, qui concentre et unifie, est submergé par l'écume de l'éphémère. Ne l'est-il qu'occasionnellement ? On voudrait l'espérer. Mais il faut bien convenir que nous devons opérer des choix et, qu'en l'absence du spirituel, les hommes et femmes que nous sommes restons sceptiques. Dialoguer, certes, mais dans un esprit de ressourcement, en projetant sur l'avenir les lumières du passé, afin de remettre le monde dans la perspective de l'Histoire et, en fils prodigues, en retournant à nos pères.

 

 

Un correspondant me transmet à propos de la phrase de Saint-Augustin que j'avais citée dans l'un de mes articles, des extraits puisés dans  Les cahiers 1957 - 1972  de Cioran, relatifs à la passion, les voici :

"
 Il n'est guère que la passion et l'intérêt qui trouvent immédiatement le langage qu'il faut.  - Ce qui est écrit sans passion finit par ennuyer, même si c'est profond. Mais, à vrai dire, rien ne peut être profond sans une passion visible ou secrète. Secrète de préférence. Quand on lit un livre, on sent où l'auteur a peiné, où il s'escrime et invente ; on s'ennuie avec lui, mais dès qu'il s'anime, une chaleur bienfaisante, même s'il s'agit d'un crime, s'empare de nous. Il ne faudrait écrire que dans un état d'effervescence. - On fait une oeuvre avec de la passion, non avec de la neurasthénie, ni même avec du sarcasme. Même une négation doit avoir quelque chose d'exaltant, quelque chose qui vous relève, qui vous aide, vous assiste. - J'ai eu tort de saper mes passions ; on ne peut rien produire sans elles. Ce qu'on appelle la vie, ce sont elles et rien d'autre. - Dès qu'on écrit sans passion, on ennuie et on s'ennuie. Et c'est pourtant à froid qu'on devrait dire tout ce qu'on a à dire. Je m'y suis essayé en cultivant l'aphorisme, ce feu sans flamme. Aussi bien personne n'a été tenté de s'y réchauffer ."

De la part de Cioran, quelle lucidité à son propre égard ! N'est -ce pas en usant d'elle de cette façon que le philosophe nous parait le plus grand ?

 

 

Peu d'acte plus solitaire que l'écriture. Peu d'acte plus altruiste. On n'écrit rarement pour soi. On écrit pour l'autre. Pour le rencontrer ou le retrouver. L'écriture est un peu comme une échelle de corde que l'on déroulerait le long d'un donjon ou une quille de navire et sa finalité, celle de jeter un pont, tracer une voie, ouvrir une route, combler une absence. S'il lui arrive d'être savante ou embrouillée, pompeuse ou relâchée, hautaine ou suppliante, c'est simplement parce qu'elle nous ressemble. Alors sourions-lui et recevons-la. Il y a également celui qui écrit parce qu'il a quelque chose à dire, un savoir à transmettre. C'est le cas du philosophe, du scientifique, de l'historien. Il détient des connaissances qu'il estime devoir communiquer. Geste altruiste par excellence. Enfin il y a ceux qui écrivent pour guérir de soi ou des autres, parce qu'ils n'ont pu ou su ni s'aimer, ni se faire aimer. L'écriture, alors, n'est pas un don, un élan, une avancée, mais le cri que l'on pousse, l'alerte que l'on déclenche, les feux de détresse que l'on allume - à moins qu'elle ne soit pour le poète, encore attardé dans sa nuit inquiète, la dernière étoile que l'on recense.

  

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

  

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22 mai 2023 1 22 /05 /mai /2023 09:01
Le reste sans changement d'André Blanchard

 

Quelle émotion de découvrir ce livre qui est le dernier fascicule des carnets d’André Blanchard (2012 – 2014), qui décédera  peu de temps après avoir écrit les ultimes lignes de ce texte en septembre 2014. C’est toujours un moment émouvant de découvrir les mots d’un auteur, surtout quand celui-ci sait que la maladie ne lui laissera que peu de temps pour rédiger encore quelques mots à l’intention de ses fidèles lecteurs, des mots qui prennent de ce fait la résonnance d’un testament, dépassant le cadre littéraire. Emotion, ensuite, pour moi qui réside depuis des décennies dans la ville où est né André Blanchard et où il devait venir encore souvent, car il n’habitait qu’à environ cinquante kilomètres de Besançon, à Vesoul, où il dirigeait une galerie d’art. Il n’avait que quelques années de moins que moi, nous nous sommes peut-être croisés sans nous connaître, nous avons peut-être fréquenté la même université. C’est désormais une frustration supplémentaire pour moi car une bonne partie de ce qu’il a écrit me touche personnellement, je crois que nous aurions partagé beaucoup d’idées et échangé beaucoup d’avis sur le monde d’aujourd’hui, sur nos concitoyens, sur les lettres et les dévoiements de la langue.

 

Le mot « reste » figure dans le titre qu’il a choisi pour l’ouvrage qu’il savait être son dernier opus, comme ce qui reste quand tout est fini, qu’il n’y aura plus rien après. Donc, une dernière fois, moins méchamment qu’à une autre époque, dit-il, il dénonce les errements des responsables politiques, de gauche comme de droite, mais avec plus d’amertume envers ceux de gauche qui ont trahi leur idéologie (même s’il ne le dit pas aussi clairement, on le comprend bien). Il s’indigne de constater la sous-culture qui envahit les médias où « les bons clients », ceux qui savent mettre les rieurs et les gogos de leur côté, font l’opinion et vendent des livres qu’ils n’ont même pas toujours rédigés.

 

Il a un regard particulier pour les écrivains qui, trop souvent, « ont donné leur langue au chat », perdant ainsi les fondamentaux du langage. Pour son dernier tour de piste littéraire, il rappelle ceux qui peuvent être considérés comme les grands maîtres de la littérature, ceux qui ont honoré notre langue et dénonce ceux qui n’ont contribué qu’à la pollution de la langue et à l’encombrement des rayons des librairies. Il ne se défile pas, il donne des noms. Balzac, Flaubert (il donne sa hiérarchie de ses œuvres : « L’Education sentimentale ; après Madame Bovary et, presque à égalité Bouvard et Pécuchet ; ensuite vient Un cœur simple ») et Proust sont pour lui les maîtres incontestables du roman, d’autres viennent ensuite mais seulement après dans la hiérarchie. Ces dernières lignes seront pour Emma Bovary qui a compris que l’idiote ce n’était pas elle mais la vie. « Ce qu’il lui faut, c’est un monde capable de remplacer le titulaire, éreinté, et, suprême affront, qui devant elle ne bande plus. » Il s’est éteint et on ne l’a pas remplacé.

 

Lire Blanchard c’est une leçon de vie, une mise en garde contre ce qui est désigné par ces mots qui commencent par un privatif : incompétence, inconséquence, incohérence, insuffisance, incapacité, il y en a encore beaucoup et ils sont très utiles aujourd’hui dès qu’on veut parler de la société et de son fonctionnement. Lire Blanchard, c’est aussi une leçon de français à l’usage de tous les ânes qui parlent ou écrivent dans les médias, il les montre du doigt en dénonçant leurs écarts envers la belle langue de France. Il aimait encore la vie, il avait encore des choses à dire et à écrire, il n’était pas aigri, seulement désolé devant la médiocrité qui envahi notre société. Et il a fermé ses livres sans geindre, ni se lamenter, avec dignité, il a rejoint « ce somptueux quatuor qui se rit des siècles : Villon, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud au paradis des poètes. Et avant de refermer son dernier carnet, je garderai bien ce postulat en forme de testament : « Je trouve excessif qu’on salue chez un écrivain sa liberté de ton. C’est un minimum. Pour y prétendre, et s’y maintenir, il faut certes un postulat : se foutre des ventes et autres récompenses, ne jamais ménager quiconque a du pouvoir ou de l’entregent. Conclusion : soit être pété de thunes, soit n’avoir pas de train de vie. »

 

DENIS BILLAMBOZ

 

 

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20 mai 2023 6 20 /05 /mai /2023 08:34
Les partisans de Dominique Bona

Dominique Bona a l’intelligence de choisir des personnages d’exception pour ses biographies, qu’elle rédige toujours avec infiniment de finesse et de rigueur, des hommes et femmes qui forcent le destin, s’inscrivent dans la durée et rendent compte de la vaillance nécessaire pour marquer leur place dans l’histoire. Avec ce dernier livre « Les partisans », nous sommes en présence d’un oncle et de son neveu qui ont eu l’un et l’autre un destin exceptionnel dans le domaine de la littérature mais également dans l’histoire de la France, ayant rejoint l'un et l'autre la résistance lors de la guerre de 39/45. « Le Chant des partisans », ce sont eux … Pour Joseph Kessel, à l’époque, sa plume fut souvent une arme et certains de ses livres surent évoquer les pages les plus douloureuses de la résistance comme « L’armée des ombres ».

 

La cause juive sera sans doute le seul sujet de désaccord entre l’oncle et le neveu qui se vouèrent une affection que leurs réussites littéraires ne firent que renforcer. Autant Jef avait pleinement conscience d’avoir partie liée avec la communauté d’Israël, autant Maurice se voulait affranchi des liens avec le passé judéo-russe de Kessel. « J’ai eu souvent le sentiment d’être mon propre géniteur » - écrira le neveu, dont l’orgueil ne manquait jamais de s’affirmer avec force.

 

Nous sommes, il est vrai, en présence de deux types d’homme et de deux styles de vie que Dominique Bona nous brosse de façon précise, passionnante, tant ces destins furent riches l’un et l’autre. Si Kessel fut une quasi légende, Druon sut être un brillant écrivain autour duquel ne cessèrent de voleter les phalènes de l’époque. Dominique Bona prête à cette saga familiale, autour de laquelle ne cessera de se joindre un nombre important de femmes et de célébrités, un ton épique, convoquant dans ses pages les faits marquants de notre histoire que l’oncle et le neveu ont si bien su animer de leur parcours respectif. « Le lion », "Les cavaliers", "Les bataillons du ciel" de Kessel comme "Les rois maudits" de Druon connaitront un succès phénoménal, si bien que l’oncle et le neveu pourront savourer leur chance d’avoir des destins parallèles qu’ils surent attester de leur empreinte respective.

 

Mais autant l’oncle recherche la confrontation violente avec des paysages bruts et le désordre des émotions, autant le neveu parait plus sensible à l’harmonie classique qui a marqué l’Europe au cours des siècles. Pour l’un l’Afghanistan, pour l’autre la Grèce. Si le second n’apprécie guère l’esprit d’anarchie, l’autre ne le déteste pas et ses ouvrages sont le fruit d’une inspiration qui fait la part large et belle à l’improvisation et au hasard, même les plus rudes. Kessel, comme Druon, sera membre de l’Académie française mais la fréquentera peu, alors que Druon y fera carrière et y trouvera sans doute ce qu’il cherchait depuis longtemps : une famille. J’ai eu cet honneur de lui serrer la main sous la coupole lors de la remise des prix littéraires en décembre 1987, pour mon prix St Cricq-Theis. C’était un homme affable qui savait trouver les mots justes et aimables.

 

Fatigué, Kessel cessera d’écrire à 77 ans mais sa vie d’écrivain brillait encore de tous ses feux, alors que sa vie privée était un désastre, sa dernière épouse étant alcoolique. Contrairement à lui, le neveu aura une fin plus en accord avec ses aspirations, en donnant un formidable élan à l’Académie, lui insufflant son énergie et sa foi en la littérature. Très ami avec Mgr Lustiger, la figure du Christ accompagnera ses derniers jours.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Autres articles consacrés aux ouvrages de Domnique BONA :

 

 

Romain Gary de Dominique Bona

 

Mes vies secrètes de Dominique Bona

 

Berthe Morisot, la femme en noir de Dominique Bona

 

Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valery de Dominique Bona

 

Deux soeurs - de Dominique Bona

 

 

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L'oncle et le neveu

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Les partisans de Dominique Bona
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15 mai 2023 1 15 /05 /mai /2023 08:54
Révélations et autres nouvelles de Katherine Mansfield
 

Pour la collection Mikros classique des Editions de l’Aube, Julie Maillard a sélectionné cinq nouvelles parues dans le recueil  "Félicité" publié par Katherine Mansfield en 1929 : « Félicité », le récit d’un diner entre quelques amis invités par une bourgeoise londonienne avec tous les non-dits et les faux-semblants qui permettent de sauver les apparences ; « Psychologie », déçue par une visite qui sent la rupture, une bourgeoise anglaise se venge sur une vieille dame pleine de bonnes intentions ; « La petite institutrice », le long périple d’une petite anglaise qui se rend à Munich partageant son compartiment avec un  vieil homme qui se révèle être séducteur acharné ; « Révélations », une bourgeoise contrariée se rend chez son coiffeur habituel qui n’est pas aussi enjoué qu’à l’accoutumé et pour cause; « L’évasion », une femme qui subit toujours les retards de son mari mais ne s’en formalise pas autant qu’elle le pourrait.

 

Katherine Mansfield est une grande nouvelliste, elle a dominé le genre au début du XXe siècle. Avec son écriture délicate et son style limpide, elle peint dans ce recueil un portrait sans concession de la bourgeoisie anglaise de l’époque. Ces nouvelles m’ont rappelé une très ancienne lecture de « La Garden party », j’y ai retrouvé cette même atmosphère, cette même envie de paraître, de cacher, de ne pas dire, de faire croire pour briller encore plus. Une sorte d’hypocrisie qui aurait affecté la bourgeoisie anglaise du début du XXe siècle, surtout les femmes dans ce recueil.

 

La finesse des sentiments décrits par Katherine Mansfield se nichent aux creux des petits riens, ces petits riens qui, en les agglutinant, constituent le socle de la vie, ces petits riens où le diable n’est pas le seul à se cacher, il y a aussi Eros en embuscade et même parfois Thanatos. Les nouvelles de Katherine sont pleines de couleurs qui donnent de la vie à cette prose subtile, mais surtout aux sentiments qu’elle dépeint avec beaucoup de finesse et, je dirais même, une certaine dose de perfidie. Quel bonheur de relire ces textes du siècle dernier écrits par de grands auteurs, ces maîtres de la langue qui semblent désormais trop oubliés ! Merci à l’éditeur de nous les proposer dans cette sympathique collection.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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Révélations et autres nouvelles de Katherine Mansfield
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5 mai 2023 5 05 /05 /mai /2023 09:24
Ne plus être l'orage mais le feu qu'on transmet

 

J’ai à vous narrer l’histoire d’un peuple
qu’une lune maussade défigurât.
Epopée grandiose qui court
à la surface des choses provisoires.
C’est ainsi qu’il faut entrer
dans la conscience des vivants.
Voyez combien nos pensées ont fière allure
quand elles avancent à pas de géants
dans les plaines et les lagunes
avec le glissement sourd de l’engoulevent,
l’envergure altière des milans ! 

Fière allure ! Mais la demeure
des sages ne s’est pas échouée ainsi qu’un panthéon
à la cime de quelque mont Ararat !
L’intelligence referme son tabernacle.
Ce peuple s’affranchira des dieux.
Son instinct le guidera.
Il sera nomade et voyagera avec les vents.
Ah ! qu’un souffle détende le front des eaux
et je serai à vous dans la mouvance craintive des herbages,
au long des sentes oisives des steppes et de la pampa,
quelque part sur l’étendue inconnaissable
où une chimère, comme moi, s’attarde.

 

Je vous parlerai de ce peuple à nul autre semblable,
peuple pétri de glaise et nourri de froment
que l’étincelle du silex, un jour,
mit en marche vers le ponant.
Solitude de l’homme en l’homme,
terre sans partage,
hamada d’un coeur qui ne prend, ni ne donne,
vacance de l’espace.
Ensemble nous parlerons de ce passé
qui stratifie le temps.
Car ils étaient, gerbes de couleurs et de races,
des hommes d’écriture et de langage,
vague humaine qui se détache,
haute vague, houle insécable de pensée et de mémoire.
Puissance qui se disperse et s’élance
à l’assaut d’un donjon, d’un rempart
ou d’une médina,
croisade au pieux visage,
les serfs ont dérobé le sceptre et l’étendard,
un clerc a donné ordre que brûlent nos vaisseaux.
De quelque lieu qu’elle soit, la volonté des hommes fixe les héritages.

 

O langage des hommes qui ont tout oublié
du sens sacré des mots !
Langage, jusqu’où forer ?
Un mot exalte ou pacifie,
jamais lassé d’être roulé,
d’être brassé par la phrase qui le charrie.
(Phrase sans césure comme la houle insécable.)
N’être plus le décret, ne plus être la motion,
mais la tige assouplie dans la main du vannier,
ne plus être l’orage mais le feu qu’on transmet,

n’être plus que l’épi à terme des moissons.

 

Encore une octave et nous serons sur cette portée
où les choses ne sont plus visibles.
Au travers de la demeure, l’écho du vent passe.
Nous avons éteint le feu qui nous tenait en éveil,
fermé la porte sur l’incommunicable matière.
Tout est en ordre, n’est-ce pas ?
Mais quel frémissement trop humain nous agite,
alors que la nuit vient s’éteindre à nos lampes,
que l’insolente lumière commence à nous ronger ?

 


A celui qui veille, ce vieil adage de mémoire …
Et nous, dans la splendeur naissante,
heurtant de front l’aurore,
là où des lueurs incisent l’infini.
Nulle trace de passage sur la terre durcie,
nulle emphase de feuilles et d’arbres,
mais délivrance des captifs sur la rive,
mais coulée de fièvre dans le sable,
et toujours sur la pierre le signe du sacré.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Prix Saint-Cricq-Theis de l'Académie Française en 1987

 

Prix de l'Académie Renée Vivien 2022

 

 


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