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25 octobre 2021 1 25 /10 /octobre /2021 08:58
Et si Notre-Dame la nuit ... de Catherine Bessonart

Notre-Dame de Paris, là où la France se regroupe lorsque les événements sont particulièrement dramatiques. Km 0 du réseau routier national. Km 0 de l’histoire tricotée avec habilité par Catherine Bessonart. Là où Thomas, un peintre inconnu, découvre un matin que les neuf statues qu’il a accepté de peindre pour un étrange commanditaire ont été décapitées au cours de la nuit. L’énigme générée par cette offense destructrice échoit sur le bureau du Commissaire Bompard, c’est le début d’une affaire qui prend rapidement une ampleur beaucoup plus dramatique. Des jeunes femmes sont elles- aussi retrouvées privées de leur chef  dans divers endroits de la capitale, des filles qui n’ont aucun rapport entre elles, mais les lieux où sont retrouvés les corps, eux, semblent bien choisis pour une raison tout à fait significative.

 

Bompard et son équipe se livrent à une batterie d’investigations ne laissant aucune piste inexplorée, analysant le moindre indice, se penchant sur le plus petit détail, élaborant toutes les hypothèses semblant concorder avec les éléments dont ils disposent. Mais, le coupeur de tête semble plus rapide que les policiers qui ne font que courir après ses sinistres exploits. Il faudra à Bompard le concours de son psychologue pour explorer son moi le plus intime, le plus profond, pour rechercher dans son passé, sa prime enfance, les événements dramatiques que ces décapitations évoquent de façon de plus en plus prégnante au fur et à mesure que l’enquête progresse et que l’assassin étête. Cette sinistre vague de décapitation l’entraîne curieusement vers son passé, plus précisément vers son enfance, comme s’il était personnellement concerné. « C’est curieux, mais chaque fois que je découvre quelque chose le concernant, je suis surpris au début, et très vite çà me devient familier ».

 

Bompard c’est un peu Maigret, Maigret interprété à la télévision par Bruno Cremer, il a comme lui la même lenteur un peu lourde de l’homme qui réfléchit en marchant, la même façon de respirer les lieux, d’essayer de s’immiscer dans la tête du tueur, de le comprendre, de trouver ses motivations, ses failles, ses rancœurs, les haines qui ont pu l'inciter à l’action. Mais Bompard n’est pas le Maigret serein qui vit auprès d’une femme aimante qui prend soin de lui, c’est un homme divorcé d’une femme dont il n’arrive pas à se séparer, inquiet, angoissé, qui porte un lourd passé qu’il ne parvient pas à extraire de sa mémoire. Il est suivi par un psychologue …. C’est un Maigret d’un autre temps, vivant dans un autre contexte, dans notre période d’angoisse et d’inquiétude. « Mais cette fois, c’était différent : c’est l’autre qui venait vers lui, l’aspirait ».

 

Catherine Bessonart propose un polar en équilibre entre les  vieux polars de notre jeunesse, les sixties et les seventies, et ceux plus contemporains où les policiers sont souvent proches des coupables, où justiciers et malfrats ne sont pas forcément dans des camps opposés. Une bonne lecture pour meubler vos heures de bronzette sur la plage des vacances.

 

Denis BILLAMBOZ


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22 octobre 2021 5 22 /10 /octobre /2021 09:09

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Voilà un livre qu'il est impératif de se procurer si, proustien de coeur et d'esprit, on aspire à découvrir les lieux chers à l'écrivain et à les visiter en sa compagnie qui est, sans nul doute, littérairement parlant, la meilleure. Michel Blain, philosophe, membre de longue date de la Société des Amis de Marcel Proust et des Amis de Combray, ainsi que du Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec, a eu l'excellente idée de nous offrir ce précieux guide qui nous propose plusieurs itinéraires autour des 3 localités où se déroule l'essentiel de "A la recherche du temps perdu". Ainsi page par page et chapitre après chapitre, ces promenades constituent-elles, tout ensemble, un pèlerinage et une immersion dans la prose la plus poétique qui soit.

 

 

Ces trois localités ne sont autres que Paris où Proust vécut jusqu'à sa mort, des premiers jeux au jardin des Champs-Elysées à la tombe familiale au cimetière du Père-Lachaise ; Illiers-Combray, ce village qui unit le nom imaginaire au nom propre et où Proust passera des vacances en famille jusqu'à ce que son asthme, devenu trop handicapant, ses parents renoncent à ces séjours, d'autant que Madame Proust ne se plaisait guère dans sa belle-famille. On retrouve là la Vivonne, la maison de tante Léonie, le Pré Catelan, la passerelle dite le Pont Vieux, enfin les deux côtés, celui de Guermantes et celui de Swann, où l'itinéraire nous promène entre les haies embaumées d'aubépines. Enfin, il y a Cabourg, devenu Balbec dans le roman, et ses séjours au Grand-Hôtel qui a retrouvé depuis peu sa splendeur d'antan. La mer, aperçue depuis l'oeil de boeuf, la fenêtre de la chambre ou le restaurant, offre des "soirs ravissants" et des couchers de soleil qui n'ont oublié qu'une couleur : le rose. C'est d'ailleurs sur la promenade de la digue qu'apparaîtra un jour la petite bande des jeunes filles en fleurs. Plus loin, toujours sur le littoral, il y a Trouville, l'hôtel des Roches-Noires où il séjournera avec sa mère, le manoir des Frémonts où il fut l'invité d'Arthur Baignières, plus tard de ses amis Finaly et qui lui inspirera La Raspelière et ses trois vues, plus bas celui de la Cour-Brûlée que la chère Madame Straus louait à Madame Aubernon de Neuville avant d'acheter le terrain attenant et d'y faire construire le manoir des Mûriers. Ces demeures existent toujours et le parcours s'annonce bucolique par le sentier de la colline d'où l'on redescend sur les Creuniers, là où la falaise peinte par Elstir ressemble à une cathédrale rose.

 

 

 trouville plage (WinCE) Le-Grand-Hotel-De-Cabourg-photos-Interior

 

 La plage de Trouville et le Grand-Hôtel de Cabourg

 

L'univers de La Recherche - écrit l'auteur de ce guide  - est peuplé de lieux et d'objets qui recèlent un mystère et se prêtent volontiers à une semblable démarche afin d'y identifier les éléments d'un réel à la fois familier et énigmatique. Aussi, est-ce sur le mode déambulatoire du pèlerinage, une initiation progressive et fascinante de l'oeuvre-culte de Marcel Proust. Les parisiens, comme les amoureux de la Normandie, y trouveront, fort bien expliqués, d'innombrables parcours qui prendront soudain, grâce aux descriptions proustiennes, une vision tout autre, le réel s'appropriant quelque chose du mirage car, alors, ce n'est plus l'art qui imite la réalité mais l'inverse.

 

* Michel BLAIN - "A la recherche des lieux proustiens - Un périple l'oeuvre en main - Ed. L'Harmattan - collection Amarante (20 euros )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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photo temps perdu-bf6fa 

 

   

A la recherche des lieux proustiens de Michel Blain
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18 octobre 2021 1 18 /10 /octobre /2021 08:17
Au revoir Lisa de Françoise Houdart

 

Lisa, née dans le sud de la Belgique, près de la frontière française, au milieu des années cinquante, est traductrice en allemand. Elle voyage beaucoup pour son métier et voit peu sa mère, Eugénie, qui l’a élevée seule depuis l’âge de dix ans car le père de l’enfant a quitté le domicile conjugal à cette époque. Un soir, un violent orage anéantit le tilleul tutélaire qui a abrité une bonne partie de son enfance et projette sa mère dans un état de choc qui nécessite son admission à l’hôpital. Lisa la veille et profite de cette occasion pour essayer de renouer avec elle le dialogue qu’elle n’a plus qu’au téléphone. Elle n’a jamais pu comprendre pourquoi son père est parti, pourquoi il n’est jamais revenu, bien que sa mère, qui regarde toujours par la fenêtre, semblait guetter son retour.

 

François Houdart nous conte l’histoire de cette famille à trois voix, celle d'Eugénie qui dévoile comment, jeune maman, elle acceptait les écarts conjugaux de son mari jusqu’au jour où une convocation, émanant de la police, invite celui-ci à se rendre au poste pour répondre de ses agissements à l’endroit d’une jeune mineure tombée enceinte de ses œuvres. Folle de rage, elle l’avait jeté dehors, il avait filé et n'était jamais revenu, bien qu'il ait beaucoup écrit. Sa mère étant dans le coma, Lisa fouille sa chambre et trouve les fameuses lettres envoyées par le père en même temps que les cartes postales qu’il lui adressait et qui sont toujours alignées sur la cheminée. A travers ces lettres, elle découvre la version des faits présentée par Auguste, son père, qui reconnait ses infidélités, raconte sa fuite en France pour éviter les poursuites et les tentatives qu’il a faites pour renouer avec sa mère mais surtout avec elle, sa petite Lisa. Mais Eugénie s’est opposée à toutes ces tentatives et a refusé le divorce qui n’était pas admis dans son milieu à cette époque. Aussi, a-t-il refait sa vie autrement.

 

Lisa donne à son tour sa version des événements ayant marqué sa jeunesse, son enfance sans père, les quolibets de ses camarades de classe, le refus de sa mère de répondre à ses questions, les points d’interrogation qui restent après avoir entendu quelques éclats de voix entre les adultes… Et, surtout, après avoir lu et relu les lettres du père et avoir entendu la version de la voisine. Aussi  écrit-elle une lettre à son père pour tenter de découvrir son vrai passé et éclairer ses origines réelles qui lui semblent  ténébreuses.

 

Ce roman est le type même d’une histoire devenue de plus en plus commune depuis que la procréation dépend de moins en moins des aléas sexuels. On y retrouve  les problèmes qui font les choux gras des avocats et des psychologues : le divorce possible ou non, les ruptures, l’adultère, l’infidélité, l’amour passionné, l’amour qui s’en va, la pression sociale et familiale. Tout ce qui contribue au grand malaise qui détruit de nombreux couples. C’est aussi un texte sur l’écoute, la tolérance, la compréhension, le pardon, ce qui peut éviter de pousser sous le tapis des secrets, des rancœurs, des regrets, des remords et même de la haine, ingrédients redoutables  qui pourrissent  à jamais la vie d'innombrables familles.


Denis BILLAMBOZ


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L'auteure

L'auteure

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15 octobre 2021 5 15 /10 /octobre /2021 09:33
Incandescence

 

Eclatez frontières, élargis-toi  terre
arrondis tes flancs comme une mère  puissante
car tu portes ton propre enfantement
et tu es la porte et la vestale à cette porte
qui s’ouvre sur le flot ininterrompu de l’éternité.
Alors il se fera sur le monde, de par le monde, un étonnant silence
de celui que l’on appelle et qui vient, de ce silence où le fil à plomb
qui, entre les éléments, est tendu une fois pour toute n’a plus de poids
un silence si gravement éloquent que le silence de l’enfant est un rire
pour qui tout  se mêle et se démêle, couleurs, voix, artifices
ô miracle des recouvrances, l’intransigeance s’étrangle de sa propre forfaiture
et l’indigence pleure les anciennes ingratitudes qui l’ont rendue orpheline.

 

Terre, il était écrit dans le livre sacré à la page où se lèvent les aurores
que tu serais pour le promeneur attardé un havre de repos et de paix
un lieu privilégié, un jardin, où les fleurs par grappes s’épandent
où agenouillés dans l’intensité de nos prières
nous accordons nos cœurs à nos pensées.
Lac plus calme qu’un iris, où ne passe rien d’autre que de très tranquille
laissez-moi marcher dans la sueur de mes souliers
dix millénaires n’ont pas rendu l’homme plus sage.

 

Au bord des mausolées, les guerres fratricides heurtent du front la mort.
Plus sombres que le deuil qu’elles n’osent plus porter
des femmes s’en vont pleurer leurs croyances bafouées.
Que les croix soient rompues et les mâts démâtés
au courant des marées les fûts sont entrainés
et les navires coulés retournent au fond des mers
se figer à jamais dans leur éternité.
Terre, tu es la mesure immesurable, la sablier  géant
au pied de la plus haute investiture
tu es et n’es plus tant de fois désavouée
que poids qui roule dans le voile bleu des nuits sans lune.
Trop de fois tu as gémi sous la contrainte,
l’homme a trop de fois jeté sur toi sa semence
trop de fois creusé le sillon où l’âge aspire le temps en un souffle éperdu.
Jeunes horizons aux lignes fraîchement taillées
vous dessinez des obstacles  imparfaits
sur la trace inépuisable de la perfection
vous contraignez les différences à s’allier
vous établissez sur toute surface irréprochable le reproche vivant.
Soyez des brises lames hautement dressés
au sommet des vagues et des nuages.


Temps mille fois plus mort que la mort mortelle
te voilà l’allié de sa perversité
moisissure sur l’auvent des vallées
le volcan a craché pas trois fois, dans la nuit,  sa colère implacable.
Terre que ravinent fleuves et affluents, cluses profondes et rides altières à ton front
tu fermentes les germes de tes phantasmes
et tes marnes te font l’haleine mauvaise
tu as l’âge de tes fièvres et de tes cancers.
Le monde a tant de fois sombré dans le péché
O oreilles distraites, écoutez-moi parler.
L’onde a sa source revient, la loi à son contraire
que faisons-nous derrière nos murailles de pierre ?

 

Trompettes et cymbales, l’appel a  retenti
il déchire l’écho et agrandit l’espace.
Un lent frissonnement a parcouru le ventre de la femme fatale.
Le plaisir a gémi sous la caresse obscène du César redoutable.
La lèpre se propage de villes en villages
le monde est si malade et sa face si terne
qu’aucun linge n’osera en recueillir l’image.
Temps  où la lâcheté se caresse à mains nues
poussières sur la margelle du puits sans profondeur
hommes de tous lignages, levez vos faces saintes
le temps est revenu et l’aveu et l’outrage.
Au bord  des mausolées, les guerres fratricides
heurtent la mort au front, au front des destinées.
Plus sombres que le deuil qu’elles n’osent plus porter
des femmes s’en vont pleurer leurs croyances bafouées.
Que les croix soient rompues et les mâts démâtés
au courant des marées les fûts sont entraînés
et les navires coulés retournent au fonds des mers
se figer à jamais dans leur éternité.
La ligne de partage entre les hémisphères
a rendu plus sommaire l’alliance des contraires
la faute est de douter de la souveraineté
de l’homme passager sur cette humble planète.


Midi sonne à l’horloge, la terre et l’océan
suspendent un instant leur duel millénaire.
Homme, ô homme, sauve-toi de ton humanité
ce vêtement étroit te rend le cœur amer
la terre te fut donnée comme un poste avancé
aux confins des déserts, au centre le plus au centre
du cosmos ramassé sur cette seule  pierre.
Ton esprit sur les flots se devait de souffler
et les villes naissaient comme autant de sanctuaires.
Des prières savantes aux lèvres pharisiennes
se brodaient d’adjectifs et de superlatifs
les pauvres se taisaient.
L’agneau fut immolé un vendredi au soir
un homme et une femme veillaient à  ses côtés
le monde faisait silence. Trois jours seulement
à la mort furent confiés, le grain à la terre s’en était retourné
Pâques sur Israël naissait à son salut
O heures enfin offertes  à tous les héritages
à l’alliance renouvelée !


Les prophètes sont morts, les dieux sont profanés
le monde a trois de fois sombré dans le péché
O destin, O douleur, nous voilant écoutant la parole sacrée.
Le champ reçoit la sueur et l’homme son salaire, la moisson est ailleurs.
Peuple, il n’est plus de larmes pour pouvoir te pleurer
il n’est plus de  révolte pour vouloir te venger
les semailles formeront de grandes gerbes d’or
les épis moissonnés feront vide le champ
et le grand chant du monde ne sera pas chanté …
car le monde fait silence. Poète, lève-toi
il est temps de parler, rends ta voix plus tonnante
que l’airain plus sonnante, dis-leur la vérité.


 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  (extraits de «Incandescence »  Edition  Saint- Germain- des- prés  Collection Blanche  1983)

 

Ce qu'ils ont écrit :

"La poésie féminine se différencie-t-elle de la poésie masculine ? Dans la préface du beau recueil de Armelle Hauteloire "Incandescence", M.A. Costa de Beauregard essaie de répondre à cette question : "La femme, dit-il, a été plus souvent muse et l'homme poète. Mais elle est appelée aussi à être poète, porte-parole : grand mystère de la femme porteuse du Verbe, enceinte et mère du Verbe ... Son destin n'est pas de s'exprimer elle-même. Sa vocation est d'énoncer la Parole. Ceci est très frappant dans "Incandescence". L'écueil était de s'exprimer. Armelle Hauteloire a su y renoncer pour manifester une parole qui n'est pas la sienne mais celle de tous les humains. C'est la poésie."
Armelle Hauteloire nous dit qu'elle a tenté un pèlerinage aux sources de l'amour, transfiguration du désir en offrande. Son chant profond émeut, bouleverse. Dans les palpitations de son coeur, elle découvre les douleurs et les aspirations de tous les humains. En se dépassant, l'auteur a rencontré Dieu. Pour elle, il n'y a pas de doute, le problème des espoirs humains est lié à la foi. Elle le crie de toutes ses forces. Une telle certitude devrait ébranler les hommes et les femmes qui tâtonnent dans la nuit.

Maurice MONNOYER  (Nord Eclair - 27 février 1984)

 

Remettre l'homme debout, voilà bien le propos d'Armelle Hauteloire. Son recueil "Incandescence" est celui d'une parole qui se déplace dans les zones d'ombre ou de gel de la destinée humaine et qui appelle une dimension où la beauté intemporelle, l'amour en ses sources vives, la transfiguration du désir en offrande font partie de l'humain voyage. Dans une belle langue sobre et imagée, le poète fait au long de ses pages pèlerinage vers le Verbe qui est le Seigneur Lui-même.

Luc NORIN   ( Libre Belgique  -  13 juin 1984 )

 

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Incandescence
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11 octobre 2021 1 11 /10 /octobre /2021 09:16
Mes trente glorieuses d'Anne Gallois

Dans ce livre (roman, biographie, témoignage ?), Anne Gallois raconte la vie d’une fille née au creux de la guerre, en 1942, un peu trop tôt pour faire partie de la marée du babyboom qui a envahi  les institutions quand elle a déferlé à l’école notamment, mais ailleurs aussi. Margot, cette gamine ne trouve pas sa place dans le creux d’une sororité de six filles, coincée entre les plus grandes et les plus petites, toutes plus belles qu’elle, elle en est convaincue. Sa tignasse rousse et ses taches de rousseur, stigmatisées par ses camarades, ne font qu’accentuer son mal être et son envie de se révolter contre tout ce qui peut  la contraindre. Elle refuse toutes les règles d’où qu’elles émanent, se sent constamment  humiliée et éprouve le besoin de se distinguer, de n’importe quelle manière, pour montrer qu’elle existe, devenant vite  insupportable.

 

L’histoire de cette fille, c’est celle d’une petite bourgeoise provinciale née dans une famille de commerçants nantis de Nevers, même si le père a encore la terre de la ferme familiale collée sous les semelles. Les parent sont rigoureux, catholiques, pratiquant avec ferveur, plutôt fachos comme on disait à cette époque. Les filles sont scolarisées à l’école des bonnes sœurs, elles ne peuvent pas se mêler aux enfants des prolos, c’est trop dangereux, ils transmettent de drôles d’idées. Dans ce texte, Anne Gallois brosse le portrait d’une famille bourgeoise type, très ressemblant à celui que les révoltés de soixante-huit caricaturaient pour dénoncer les inégalités sociales, économique, politiques …

 

L’histoire de cette gamine, de cette famille, percutent la grande Histoire que Paris Match met en image chaque semaine à sa une et que Margot achète pour son père. L’auteure rythme habilement son récit avec ces images brossant ainsi un portrait de la France des « Trente glorieuses » et même du monde. C’est la période de la reconstruction européenne après la catastrophe de la deuxième guerre mondiale, du babyboom, de la croissance économique, de l’invention du cinéma en couleur et du cinémascope, c’est l’apparition d’une nouvelle forme musicale, des quarante-cinq tours… Tous ces changements s’accompagnent de la création d’une élite née dans l’image : les stars du cinéma et idoles de la chanson. Les poètes sont relégués dans le monde confiné des intellos pendant que les nouvelles vedettes inondent les médias notamment la une de Paris Match, le fameux « choc des photos… ».

 

Pour moi ce livre est un exercice de nostalgie appliquée, j’ai vécu à cette époque, je suis un peu plus jeune que Margot, moins vieux serait plus juste, mais je n’étais pas du côté des nantis, j’avais les semelles pleines de terre. J’ai connu cette France dont on a conservé deux faces seulement : les bourgeois cathos et fachos d’une part et, d’autre part, les prolos cocos. Cette France qui  s’affrontait dans les élections et les débats politiques hauts en couleurs qui les précédaient. Margot et Anne ont navigué dans cette France bipolaire passant de l’un à l’autre des bords sans toujours bien comprendre les motivations de chacune des parties avec surtout l’envie, et le besoin, d’en découdre, d’exister, de bousculer l’ordre établi quel que soit le chemin à emprunter. Merci Anne pour ce grand moment de nostalgie, ce survol de la première moitié de notre vie et, comme chantait une idole devenue icône nationale, 

« Souvenirs, souvenirs
Vous revenez dans ma vie
Illuminant l'avenir
 

…».


Denis BILLAMBOZ


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L'auteure

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10 octobre 2021 7 10 /10 /octobre /2021 08:36
Edition L'Harmattan

Edition L'Harmattan

Edition Jacques Flament

Edition Jacques Flament

Qu'est devenue la poésie en ce XXIe siècle ? Malraux disait : "Le XXIe siècle sera poétique ou ne sera pas." Aujourd'hui nous pouvons craindre que la parole donnée ne soit pas reprise, soumise aux affres de la consommation et de l'indifférence au sujet des thémes essentielles de la vie affective et spirituelle. Chez le poète, les délibérations du raisonnement et les connexions logiques sont précédées par l'obscur travail d'une vie pré-consciente, quelque chose qui serait comme le souvenir d'un outre-monde, d'un outre-temps. Est-ce dire que la poésie prendrait sa source dans une part voilée de notre être, qu'elle émanerait d'une source secrète qui reposerait comme un continent immergé dans notre conscience ? On peut poser la question sans être assuré d'y répondre.

Toujours est-il que la poésie demeure, que le matérialisme n'a point totalement asséché l'inspiration humaine, que des poètes osent prendre la plume et se livrer à ce combat intérieur qui est celui de la création. Yannick Girouard est de ceux-là. Ame exigeante, son inspiration surgit "comme une eau bouillonnante", "un chaudron qui brûle", ce qui nous prouve qu'il endure les affres de la création comme une nécessité vitale. Yannick a déjà beaucoup écrit, sa plume brûle ses doigts, elle est l'exigence permanente d'un flux qui se nourrit du doute et de l'espérance. Chrétien qui sait plier le genou, il nous touche infiniment par ses certitudes, sa confiance à aimer et à souhaiter.

 


"Où en suis-je de mon ascension
  si le brouillard le désoriente
."

 


La foi de Yannick Girouard déracine le doute à force de désir. On voit en lui l'homme d'hier et de toujours qui accommode la réalité à l'image "de l'ange qui ne laisse pas de traces sur la neige." A de tels propos, on reconnait la maturité du poète qui nous dit "que la prophétie de Siméon s'accomplit." Aux distorsions temporelles de l'existence, le poète propose de "se laisser dessaisir." Belle poésie qui vous emporte dans sa musique et ses impératifs et frappe là où la plaie est encore à vif, c'est-à-dire en chacun des destins humains.

 

"Me voici coupé en deux parts
 Brûle tout
 que mon amour ajoute sa flamme
 Un ange recueille la cendre des yeux.

 

 Nous voici qui avons reconnu Ta douceur
 Inonde grottes failles et galeries
 englouties la Mémoire architecte
 où s'abreuve le feu triste des morts.
"


 

 

                                                           ******************************

 

Yveline Vallée a une autre approche qu'elle pare d'adjectifs délicats comme de couleurs douces à la pensée. Son long poème "Tarab" nous convie dans un univers où la féerie n'a pas dit son dernier mot, où le monde "des mille et une nuits" a laissé ses ultimes phares allumés. Si le monde n'est plus ce qu'il était, il faut le réinventer, il faut le faire éclore dans la parole, donner au poète la force de l'édifier. 

 

"Entre la chair de tes lèvres et les eaux moirées de tes yeux
danse la beauté que l'on ne peut saisir
ton front exprime la volonté sous la grâce de ses volutes
la douceur est aussi ample en toi que la puissance
."

 

Pour échapper à la morne réalité, Yveline Vallée nous propose une vision différente, un voyage dans l'imaginaire qui transpose le quotidien, l'éclaire de nouvelles couleurs et le coule ainsi dans le moule de nos désirs et nos souhaits. 

 

"C'était ton heure, celle des poètes et des voyants
  quand le monde enfin fait page noire
  pour celui qui le recrée
."

 


Ainsi les poètes restent-ils à l'oeuvre en ces temps qui sont les nôtres. Ils nous ouvrent un espace où il est permis à chacun de se ressourcer. Alors supplions-les de vivre.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Yannick Girouard et l'un de ses derniers ouvrages publié par la Galerie Racine.
Yannick Girouard et l'un de ses derniers ouvrages publié par la Galerie Racine.

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4 octobre 2021 1 04 /10 /octobre /2021 08:48
Les 9 vies d'Ezo de Jean-Marie Darmian

 

Ce livre pourrait être la parfaite illustration de ce que fut, au début du XXe siècle, le flux migratoire des Italiens du nord vers la France où ils ont fondé une communauté soudée, courageuse, travailleuse, entreprenante, dure au mal. Certes, elle dut faire face à de nombreuses humiliations et vexations avant de s’installer durablement dans son nouveau pays où elle a créé pratiquement toutes les entreprises du bâtiment et des travaux publics qui ont édifié la France du XXe siècle, celle du béton armé ou précontraint, celle des grands immeubles, des ponts, des autoroutes, etc…

Ezio, né en 1915, est le fils de Giovanni et Gesuina Baziana qui se sont installés dans la région bordelaise au début du XXe siècle. Le père a travaillé dur avec l’aide de son épouse pour charrier des blocs de pierre depuis la carrière jusqu'aux divers chantiers locaux. Ils avaient un cheval et pouvaient ainsi choisir leurs chantiers et leurs clients et travailler pour leur propre compte. Leur petite entreprise prospérait jusqu’au jour où un malheureux télégramme rappela à Giovanni qu’il était toujours citoyen italien et qu’il devait participer à la défense du pays contre l’envahisseur austro-hongrois. Ezio n’était qu’un nourrisson que sa mère emmenait avec elle dans  les charrois qu’elle a effectués seule pendant que son mari se battait sur le front piémontais. Après la guerre, Giovanni, toujours aussi imaginatif et entreprenant, constitue progressivement une petite fortune en se lançant dans une nouvelle technologie : le béton précontraint qu’il convoie lui-même sur  les chantiers de ses collègues bâtisseurs. Mais l’âge d’or ne durera pas ; lors de sa première sortie à la mer avec sa nouvelle automobile dont il est si fier, il est foudroyé par une hydrocution en plongeant dans l’eau froide dès son arrivée sur la berge. 

Ezio n’est encore qu’un gamin de douze ans, un brillant élève, le meilleur du canton. Il décide alors qu’il ne sera pas instituteur comme le sien le voudrait, ni patron de l’entreprise conservée par la mère et  un contremaître, mais médecin pour comprendre comment son père a pu décéder si brutalement. Il entreprend et réussit les études nécessaires puis installe son cabinet où il s’investit auprès des  plus pauvres, sachant mieux que quiconque d’où ils viennent. Mais Ezio n’en n’a pas fini avec l’Histoire. Lors d’un séjour dans sa famille italienne, il doit fuir précipitamment en empruntant un itinéraire périlleux, pour échapper aux Chemises noires mussoliniennes qui voudraient l’enrôler prestement et l’envoyer tout aussi vite sur le front d’Abyssinie. Il réussit son expédition et demande rapidement la nationalité française, ce qui n’est pas la meilleure façon d’assurer sa sécurité. En 1943, ses collègues de l’Ordre des médecins, le désigne comme « volontaire » pour le funeste STO, mais il avait sans doute le tort d’être étranger. Malgré toutes ses démarches et rebuffades, il doit rejoindre Ratisbonne (Regensburg en allemand), au confluent du Danube et de la Regen, où il est affecté dans les usines Messerschmitt chargées de la fabrication du premier avion militaire à réaction. Un site ultra secret !

Ses malheurs ne font alors que commencer ; il subit un traitement extrêmement sévère, il est même condamné à mort, sauvé in extrémis par le vieux médecin allemand qu’il assiste pour maintenir un minimum de vie chez les prisonniers travaillant dans cette immense usine souterraine. Là, il va connaître un événement terrible dont la description l’a beaucoup ému : le gigantesque bombardement des usines Messerschmitt par les Alliés. Son biographe raconte comment il l’a vécu. Par ailleurs, j’ai lu, il y a très longtemps, un livre  « Chasseurs dans le soleil » de John E. Johnson, un ancien pilote de chasse britannique qui évoque ce bombardement lors duquel il a couvert les bombardiers qui déversaient leur mortelle cargaison sur sa tête et celle de mon père qui était lui aussi prisonnier de guerre dans cette même ville mais dans une autre entreprise. Il m’a souvent raconté la violence de ce bombardement et l’angoisse qu’ils éprouvaient, lui et ses camarades, chaque fois que les sirènes signalaient l’approche de nouvelles vagues de largueurs de mort. La guerre est souvent aveugle et frappe souvent au hasard, ce n’était l’heure ni pour Ezio ni pour mon père.

Lire, c’est faire des rencontres avec des auteurs, des éditeurs, des distributeurs et parfois se faire rencontrer, dans un même texte, des gens qui ne se sont jamais rencontrés et qui ignorent même l’existence de ceux avec qui on les met en scène. Vous comprendrez que, pour moi, ce livre véhicule une émotion particulière.


Denis BILLAMBOZ


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1 octobre 2021 5 01 /10 /octobre /2021 09:05
Premier sang d'Amélie Nothomb

Avec Amélie Nothomb dont « Premier sang » est le trente-deuxième roman, point de fioritures inutiles. Prenant la plume au nom de son père décédé en mars 2020, l’auteure va à l’essentiel et raconte ce que fut l’enfance de Patrick derrière lequel elle s’efface, et dont elle restitue la jeunesse, puis nous le décrit en diplomate belge au Congo. En effet, marié et père de deux enfants, il est envoyé comme Consul à Stanleyville où des rebelles indépendantistes vont le prendre en otage, ainsi que  de nombreux belges, dont certains seront  exécutés. Patrick aura la vie sauve et l’ouvrage s’achève sous forme d’un hommage à ce père admiré qui se plaisait à braver les difficultés depuis sa plus tendre enfance.

Dans la première partie, Amélie Nothomb nous décrit la jeunesse de ce petit garçon, orphelin de père, et que sa mère et sa grand-mère envoient au château du Pont d’Oye passer ses vacances, sachant que l’existence y est rude et sans confort – d’autant que la Belgique est en guerre, celle de 39/45 – que tout manque et que les adultes ne font rien pour privilégier les enfants contre le froid et la faim. L’éducation y est par conséquent implacable, aucune concession à une quelconque recherche de confort et la portion congrue à chacun des repas. Certes, l’existence ne manque ni d’originalité, ni de dureté, et la bande d’enfants ressemble plus à une horde de sauvageons qu’à des jeunes châtelains nourris par les terres environnantes. Mais Patrick s’adapte et se plie humblement aux exigences familiales, supposant que c’est sans doute le meilleur moyen de s’endurcir et de se préparer à sa vie d’adulte.

« A table, le soir, Léontine apporta une soupière d’un potage clair dont l’unique vertu consistait en sa température proche de l’ébullition. Les adultes en raflèrent les trois-quarts, les enfants durent se partager quelques louches du brouet de moins en moins fumant, qui avait le goût d’une eau grasse additionnée de rondelles d’oignon. Encore fallait-il l’avaler très vite : il refroidissait à une rapidité déconcertante. »

La faim et le froid sont par conséquent bien présents durant les vacances d’hiver où il n’y a plus guère de rhubarbe à manger ou quelque victuaille plus appétissante et où aucun chauffage ne fonctionne, assurant un lit glacial chaque nuit : « Je découvris la pire sensation de l’univers : des mâchoires glacées se refermèrent sur moi. J’aurais voulu frissonner, ce qui m’aurait sauvé. Pour des raisons inconnues, ma peau n’était pas capable de cette saine réaction. Corps et âme, j’étais figé dans le supplice. Le gel s’emparait de ma personne par les pieds et remontait peu à peu. Mon nez avait déjà la consistance d’un glaçon. »

Non sans humour, Patrick se forge un caractère et un tempérament à toute épreuve  et apprécie, en quelque sorte, ses vacances auprès de ses grands-parents paternels et de ses cousins au château du Pont d’Oye qui s'emploie à édifier sa résistance morale et physique. Il sera mûr pour devenir otage dans un pays d’Afrique qui entend acquérir, sans plus tarder, son indépendance. Le jeune consul affronte vaillamment les longues semaines d’enfermement et les discussions sans fin avec ses geôliers et le président en exercice qui lui mériteront, à la toute dernière minute, d’éviter d’être fusillé par les douze hommes qui lui font face.

On goûte l’écriture alerte d’Amélie Nothomb où pointent, tout ensemble, une note de fantaisie et un sens inné du récit. Ainsi l’essentiel a-t-il  la trame d’un éloge délicat à un père qui a traversé avec un certain panache les épreuves et les difficultés, entre autre celle de ne pas supporter la vue du sang – d’où le titre – et de respecter  les us et coutumes de sa famille et de son pays, adhérant à ce qu'il convient de nommer  la rage de survivre.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Le château du Pont d'Oye

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25 septembre 2021 6 25 /09 /septembre /2021 08:24
A la Recherche de Céleste Albaret de Laure Hillerin

 

Après « La comtesse Greffulhe, l’ombre des Guermantes » et « Pour le plaisir et pour le pire, la vie tumultueuse d’Anna Gould », deux livres que j’avais lus avec un vif intérêt, Laure Hillerin nous propose « A la recherche de Céleste Albaret », un ouvrage qui raconte la vie de celle qui fut pour Marcel Proust une sœur, une mère, une confidente, qu'à tout moment du jour ou de la nuit il pouvait appeler et avec laquelle il ne tardera pas à nouer un lien exceptionnel de confiance et d’affection. L’intimité sera d’autant plus étonnante et profonde que Marcel aborde, à l’époque où elle entre à son service, soit au printemps 1914, quelques mois avant la déclaration de guerre, les pages essentielles de son œuvre, oeuvre qu’il amplifie, approfondit et achève durant les huit dernières années de son existence, années qu'ils partageront avec une égale confiance. Il est devenu le reclus dont la vie est désormais celle de son œuvre et que cette incroyable petite paysanne, alors âgée de 22 ans, soigne, nourrit, accompagne de sa présence unique dans l’histoire de la littérature.

On reconnait aujourd’hui que Céleste fut providentielle pour Proust ; elle l’a veillé, aidé, écouté avec dévouement et abnégation, vestale à ses côtés, aimante comme une épouse, dévouée et attentive comme une mère.  « On entre dans une vie qui vous change de tout ce qu’on a connu » - soulignait-elle. Jeune femme belle, effacée et discrète, Céleste avait  épousé le 28 mars 1913 Odilon Albaret  qui était, avec Agostinelli, le chauffeur de Marcel aussi bien à Paris que lors de ses séjours à Cabourg. C’est ainsi que, demeurant désormais dans la capitale, Céleste entre au service de Proust qui, d'emblée, produit sur elle une forte impression. « Un grand seigneur », se plaira-t-elle à dire. En devenant sa domestique, la jeune femme, dont l'écrivain a tout de suite deviné les qualités, fait preuve de la plus importante de toutes  dans la situation qui sera  la sienne : la patience. « Le poisson – qui ne demandait que cela – est ferré ». Proust a attiré dans la sphère close de son intimité une jeune femme, à peine entrevue, mais dont il a pressenti qu’elle serait la compagne idéale. Le couple devient vite inséparable, partageant les rudes années de la guerre et l’accomplissement de l’œuvre qui exige tous les sacrifices et une absolue abnégation. Marcel le reconnaissait d’ailleurs : «  A  force  de vivre de ma vie, elle s’était fait du travail littéraire une sorte de compréhension instinctive, plus juste que celle de bien des gens intelligents. »

Au fil des jours, Céleste devient l’ange gardien, la messagère ; elle se plie si aisément à cette fonction qu'elle est la voix de son Maître. A eux deux, l’écrivain et la domestique tissent autour de la chambre de liège un véritable réseau de communication où la jeune femme s’érige en sentinelle, en ambassadrice, en protectrice ; ne sont-ils pas ensemble des artisans au travail ! C’est Céleste qui contribuera au collage des becquets, préférables aux paperoles dont la technique était loin d'être parfaite. "A présent, grâce à l'idée de Céleste et à son habileté de couturière, le système peut s'appliquer aux manuscrits : tout est collé avec grand soin, rien ne dépasse de la page, aucun risque de déchirure. Marcel est sauvé. " La jeune femme est fière de sa trouvaille. "Mais attention ! Elle insiste pour qu'on la désigne par le mot juste, le mot employé par les professionnels de l'imprimerie : ces papiers collés dans les marges, ce sont des béquets, et pas des paperoles." Ainsi facilitera-t-elle à maintes reprises le travail de l'écrivain et aura-t-elle gravi mois après mois, année après année, les degrés du sacerdoce proustien. « Je l’ai aimé, subi et savouré » - avouera-t-elle, et l’enchantement que Proust exercera à son endroit demeurera constant. Lorsque l’écrivain disparaît le 18  novembre 1922 à l’âge de 51 ans, c’est pour Céleste l’épreuve totale qui, soudain, rend la réalité inacceptable. Figée dans sa douleur, la jeune femme est reconduite à sa condition de femme sans ressources, condamnée à vivre chichement avec Odilon, et bientôt leur fille Odile, des maigres émoluments que leur procure la gestion d’un petit hôtel meublé au 14 rue des Canettes.

Néanmoins, dès que l’occasion se présente, Céleste, joignant tendresse et vénération, offre aux oreilles attentives un témoignage poignant de cet auteur qui sort peu à peu d’un court purgatoire littéraire. Ce sera Georges Belmont qui recueillera ses souvenirs dans un ouvrage « Monsieur Proust », ouvrage  qui fait date, critiqué par certains exégètes pointilleux, et auquel Céleste avait donné son accord pour la simple raison que la publication récente de George D. Painter l’avait révoltée. Elle considérait que celui-ci avait mis trop lourdement l’accent sur la vie dévoyée de Marcel, alors même qu’ayant vécu huit années à ses côtés, rien de semblable ne lui était apparu. Elle entendait donc remettre les choses dans le bon ordre. « Son livre, c’était son seul dieu » – disait-elle. « Et moi j’ai été avec lui comme si c’était mon enfant. Je l’ai couvert, couvert de tout ce que je pouvais faire pour lui, et j’avais une peine quand je le voyais souffrir. Et toujours cette grandeur … et toujours le travail. »

A cette humble servante de la littérature, la France manifestera enfin sa reconnaissance en la nommant Commandeur des Arts et Lettres. Elle avait alors 90 ans. Elle s’était retirée à Méré, après avoir fait visiter, pendant des années, la maison de Ravel – mais elle avouait qu’elle parlait bien davantage de Proust que du musicien aux visiteurs – où elle se savait chez elle et enfin paisible. Céleste s’éteindra dans la nuit du 24/25 avril 1984, victime d’un emphysème pulmonaire. Liée à jamais à celui qu’elle a servi avec tant d’abnégation, la voilà immortelle comme  La Recherche  où elle est présente ainsi que le souligne de façon si intelligente Laure Hillerin. « Si Albertine est une vision de femme - écrit-elle - on peut oser un rapprochement avec le personnage d’Albertine, tant il est possible qu’elle ait pu l’inspirer, le désir en moins. La douceur d’une tendresse à la fois filiale et maternelle ».

 « C’était un pouvoir d’apaisement tel que j’en avais pas éprouvé de pareil depuis les  soirs lointains de Combray où ma mère penchée sur mon lit venait m’apporter le repos dans un baiser. » - reconnaitra Marcel Proust à l’intention de Céleste. Par ailleurs, la docilité d’Albertine n’évoque-t-elle pas la docilité de Céleste, compagne bienfaisante dotée comme Albertine de « ce naturel qu’une actrice n’eût pu imiter. » ? Mené de main de maître, le récit de ces vies conjuguées où l’une se grandit dans l’effacement, l’autre dans l’inspiration, nous démontre qu’il y eût dans l’œuvre proustienne  ... un côté de chez Céleste.

 


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Céleste Albaret
Céleste Albaret

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A la Recherche de Céleste Albaret de Laure Hillerin
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20 septembre 2021 1 20 /09 /septembre /2021 07:48
Diagnostic à haut risque de Patrick Guillain

 

2002, Françoise chercheuse à l’Institut Pasteur navigue entre Hong-Kong et Hanoï pour participer à l’éradication de l’épidémie de la fièvre de Canton (une épidémie inventée par l’auteur en s’inspirant de celle du SRAS qui a sévi notamment en Asie entre 2002 et 2004). Elle est intriguée par le comportement de certains variants qui se diffusent de façon très différente  selon les villes où la fièvre se propage. 2015, Samuel et Romain participent à une mission sanitaire dans le cadre de l’épidémie causée par le virus Ebola en Guinée. Samuel a conservé quelques sentiments à l’intention de Maud en détachement provisoire à l’OMS à Genève, chercheuse à l’institut de Veille Sanitaire. Elle a repris les résultats des recherches de Françoise et voudrait les approfondir en se rendant en Asie pour rencontrer ceux qui ont participé à la lutte contre le virus lors de cette épidémie. Elle conforte les conclusions de Françoise, fait part de ses soupçons à Samuel qui, lui aussi, poursuit ses recherches en rapport avec l’Institut Pasteur. Ses résultats, confrontés à ceux de Maud, l’inquiètent fortement.

 

Au cours d’un déplacement vers le nord de la Guinée, Samuel et ses collègues disparaissent  subitement, ne serait-ce  pas une action politique en relation avec l’épidémie ? Les services secrets français sont sur les dents, les querelles, qui les opposent, ne font qu’empirer. Maud, qui entend les retrouver, se lance alors dans une quête d’indices, ne voulant croire que Samuel et ses collègues soient morts ou disparus. Sur cette base, Patrick Guillain noue une intrigue très pointue où les virus jouent un rôle essentiel. Ceux qui, aujourd'hui, suivent l’actualité sanitaire la comprendront d'autant mieux après avoir lu ce livre. Et ceux qui croient que la covid s’est échappée d’un laboratoire de Wuhan trouveront quelques arguments pour défendre cette hypothèse. L’auteur est lui-même microbiologiste, il a participé à la lutte contre Ebola dans de nombreux pays, il connait bien le sujet, son roman est très crédible, même s’il laisse une part nécessaire à l’imagination.

 

Il y a une certitude à retirer de ce livre, au cas où nous l’aurions oublié, certains virus, certains microbes, certaines bactéries, certains composés chimiques sont de véritables armes de destruction massive ou sélective. Elles ont été et sont encore  largement utilisées dans des conflits régionaux et pour  faire disparaître des opposants trop encombrants. Les terroristes ne sont pas les seuls à en user. Néanmoins les services secrets s’étonnent de cette disparition mystérieuse, car aucun mouvement subversif n’a été signalé dans la région depuis un bon bout de temps. Alors, il faut bien échafauder des hypothèses : demande de rançon, volatilisation volontaire, élimination pure et simple, certaines puissances politiques n’hésitent pas à le faire, tout comme certaines puissances financières. Patrick Guillain le démontre avec beaucoup de crédibilité.


Denis BILLAMBOZ


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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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