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10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 09:27
Entre les mains de Juliana Leite

Cette lecture me rappelle celle de « Fado Alexandrino » d’Antonio Lobo Antunes, que j’ai faite il y a bien longtemps. J’ai retrouvé, dans ce texte, cette même façon de déstructurer en racontant simultanément, par bribes, plusieurs histoires qui se mêlent, se mélangent, se rejoignent pour façonner l’intrigue principale du roman en laissant le soin aux lecteurs d’assembler ces diverses parcelles d’histoires. Juliana Leite va peut-être moins loin qu’Antonio Lobo Antunes qui peut changer de sujet ou de narrateur à l’intérieur d’une même phrase ; elle, elle reste au moins quelques lignes sur le même événement, la même description, le même personnage, mais, en contrepartie, elle va plus loin dans l’anonymisation textuelle et les personnages ont très rarement un nom ;  ils sont le plus souvent définis par une caractéristique ou une fonction. De même, elle ne nomme jamais les lieux, seuls les bus sont bien identifiés par le numéro de leur ligne, le lecteur sait seulement qu’il s'agit du marché, de l’hôpital, du logement quitté, du chalet loué pour les vacances. C’est ainsi qu’elle reconstitue, en mêlant les époques, en naviguant d’un lieu à l’autre, en évoquant un personnage et puis un autre, la vie de Magdalena, une jeune créatrice de tapisseries qui se retrouve dans le coma à l’hôpital après avoir été renversée par un autobus. Elle insère dans son récit, en italique, des petits passages qui évoquent le séjour de l’accidentée à l’hôpital, les traitements subis par la patiente, sa convalescence, sa vie avant l’accident, le retour à la maison, la rééducation, l’avenir qui s'offre à elle. Ce roman, c’est le long chemin emprunté par les victimes d’un accident grave avec son lot de souffrances, d’espoir, de bonnes nouvelles, de doute et de séquelles à surmonter, à oublier ou peut-être à accepter pour vivre avec. Il évoque aussi l’énorme élan de solidarité déployé par l’entourage de la jeune fille : les tantes (les trois sœurs), le meilleur ami, l’employé de banque, les copines, toute une petite société évocatrice des classes populaires brésiliennes qui conjugue très bien débrouille et générosité.

 

"Entre les mains" est une histoire simple comme en naissent de nouvelles, hélas, chaque matin, mais aucune n’est racontée avec une telle empathie dans un tel style. Juliana est une grande écrivaine, elle possède un art très affuté de la narration en interprétant son texte par bribes - « Mais tu aimais bien, tu aimes toujours, les histoires racontées par petits bouts…» - en ne se consacrant qu’aux impressions, aux ressentis, aux personnages, aux lieux, tout le reste n’est qu’accessoire. Le lecteur ne ressent que ce que la malade éprouve, ce que son entourage ressent et craint. Ces petits faits, mis bout à bout, constituent un tableau à la fois sensuel et réaliste de la société brésilienne de notre époque. Accident, incident, suicide ? Le sujet n’est que sous-jacent dans ce récit en couleur où l’orange apporte régulièrement son chatoiement au fil des pages et même une odeur lorsque le fruit s'étale au marché sur le stand du marchand voisin de la jeune tapissière. Bleu aussi dans la collection de scarabées de la jeune fille. Un texte chatoyant comme les couleurs d’un défilé carioca un jour de carnaval. Une histoire de reconquête des mains, les mains qui servent aussi bien à tisser qu’à écrire, « Tisser et écrire, deux choses qui se font avec les mains ». Magdalena devra donc « Utiliser ses mains pour survivre. »


Denis BILLAMBOZ

 

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Entre les mains de Juliana Leite
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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 08:57
Bruges ou la remontée du temps

Bruges a cela de merveilleux : le visiteur qui la découvre entre de plein pied dans le Moyen-Age tant la ville a su se protéger des méfaits de la modernité et conserver son authenticité et son charme envoûtant au bord de ses canaux, à l’endroit même où les Vikings avaient débarqué et s’étaient livrés au pillage. A l’époque, soit au 9e siècle, un bras de mer, le Zwin, avançait loin à l’intérieur des terres, endroit que les Vikings baptisèrent Bryghia, ce qui signifie « débarcadère » dans leur langue. Mais en 843, le traité de Verdun mentionne le partage du royaume de Charlemagne entre ses petits-enfants et Charles le Chauve hérite des Flandres, le plat pays qui venait de souffrir des invasions normandes. Aussi va-t-il s’empresser de construire une citadelle afin de protéger la côte flamande d’une nouvelle invasion. Bruges va naître de ce projet et se transformer au fil des ans en une cité prospère, une plaque tournante ouverte sur le commerce avec l’Europe. Son apogée, elle la connaîtra au XVe siècle, époque qui a laissé une empreinte indélébile due à la richesse du commerce et du tissage et a conduit la ville à devenir progressivement un centre mondial de la finance, un Francfort du Moyen-Age, cité où les artistes affluent et créent une école artistique incomparable, celle des primitifs flamands.

L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.

L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.

Mais un ensablement progressif et sournois éloigne la ville de son port et les marchands étrangers vont peu à peu quitter Bruges pour Anvers et contribuer à son déclin, si bien que, pendant quatre siècles, Bruges ne connaîtra pas de changements notables, figée dans sa grandeur d’antan et échappant par miracle à la révolution industrielle qui défigura tant de cités. Ainsi conserve-t-elle sa physionomie : celle d’une ville flamande assoupie comme la belle au bois dormant dans sa jeunesse éternelle. Ici l’atmosphère de jadis est si palpable que, dès le 19e siècle, Bruges se transforme en un centre touristique où, peu à peu, de nombreux anglais s’installent, séduits par la beauté des lieux et leur pouvoir  d’achat décuplé, si bien que la colonie britannique compte très vite plusieurs milliers de personnes et permet à la ville de sortir de sa léthargie, notamment dans le domaine culturel. Par chance également, l’intelligence d’un officier allemand amoureux des lieux, Immo Hopman, va durant la guerre de 39/45 la préserver des bombardements programmés et éviter de justesse que ne soit réduite en cendres cette perle architecturale.

 

Dès lors, chaque année, 3 à 4 millions de visiteurs viennent admirer ce magnifique musée à ciel ouvert, flâner dans les rues où s’alignent les maisons de la renaissance flamande et celles purement moyenâgeuses que les luxueuses boutiques d’aujourd’hui sont parvenues à ne pas défigurer. La place du Beffroi est le centre incontournable autour duquel s’enroulent les rues étroites et les charmantes petites places où se sont installées les terrasses des restaurants. La splendeur des demeures rappellent qu’au XVe siècle vivaient ici les ducs de Bourgogne dans un luxe sans égal. C’est la raison pour laquelle bon nombre de peintres du nord des Alpes furent attirés par cette Bruges artistique où l’art  se vivait au quotidien.

Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.

Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.

Ainsi la Venise du nord est-elle devenue le centre de la plus ancienne école de peinture du pays, celle des primitifs flamands dont Jan van Eyck, Hans Memling et Rogier van der Weyden sont les plus prestigieux représentants. Passer 2 jours à Bruges ne laissent pas un instant de répit tant il y a à voir et à admirer. La promenade sur les canaux bien sûr et le spectacle qu'elle offre jusqu'au lac d'Amour et cette remontée du temps, ce retour vers le passé qui s'effectue ainsi de la façon la plus séduisante, comme si l'on entrait dans un autre monde fossilisé dans sa splendeur. Et puis les églises, celle du Saint-Sang et sa crypte romane aux voûtes basses qui reconduit dans l'intimité du coeur ; la magnifique église Notre-Dame qui recèle l'une des plus belle oeuvre d'art de Bruges, la Vierge à l'Enfant de Michel-Ange et les tombeaux d'apparat de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, et de sa fille Marie morte très jeune des suites d'une chute de cheval, l'un de style gothique, l'autre de style renaissance ; la cathédrale Saint-Sauveur avec ses trois nefs et ses cinq chapelles rayonnantes qui racontent l'histoire fascinante de cet édifice sacral et où l'on découvre, au-dessus du jubé, l'imposant "Dieu le Père" du sculpteur Arthus Quellin (1682). Enfin l'on s'attarde volontiers dans le délicieux et reposant jardin du béguinage, béguinage qui fut fondé en l'an 1245 par Marguerite de Constantinople, lieu où des soeurs conventuelles vivaient en communauté, tandis que les béguines vivaient seules et gagnaient leur vie en lavant le linge de l'hôpital Saint Jean  tout proche ou la laine dans l'eau des canaux. Il est, par ailleurs, impératif d'entrer à l'hôpital Saint-Jean pour contempler l'admirable triptyque de Hans Memling représentant le mariage mystique de sainte Catherine qui, à lui seul, mérite que l'on se rende à Bruges.  Ce peintre témoigne de la culture courtoise de son temps dans un univers pictural qui respire la piété, la béatitude et la grâce. Rêveur et poète proche de Fra Angelico, il sut imprimer à ses toiles sa tendresse et sa foi. Sa châsse de sainte Ursule, considérée à juste titre parmi les sept merveilles de l'art de la peinture, se trouve là également, ainsi que d'autres oeuvres tout aussi admirables qui offrent un  panorama de l'excellence de son art du dessin et de la couleur.

La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.

La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.

Le musée Groeninge propose également quelques merveilles dont "La vierge au chanoine Van der Paele" de Jan van Eyck au réalisme inégalé, pièce maîtresse du musée, ainsi qu'un très beau portrait de Philippe le Bon par Van der Weyden  et des toiles de Petrus Christus, de Pieter Pourbus et de Gérard David dont le tableau cruel du "Jugement de Cambyse". Inutile de souligner que ces deux journées mettent à mal pieds et chaussures mais qu'importe ! une part de moules/ frites et une excellente bière vous requinquent et on oublie vite la fatigue tant le regard est constamment sollicité par la beauté des lieux et la richesse des oeuvres que cette ville, creuset de la culture et de l'intelligence, nous a léguées. Le soir est sans doute le moment le plus romantique, lorsque revenant à notre hôtel nous retraversons la ville illuminée au son des carillons dans la douceur de cette fin septembre et que le temps apparaît comme suspendu sur une indicible éternité.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE       ( Photos Yves BARGUILLET )

 

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Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".
Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".
Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".
Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".
Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".

Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".

La ville le soir.
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3 mai 2021 1 03 /05 /mai /2021 09:12
La malédiction des mots d'Evelyne Guzy

 

Descendante de familles juives ayant subi les terribles épreuves qui leur ont été infligées tout au long du XXe siècle, Evelyne Guzy confie sa plume à une narratrice anonyme pour raconter la morbide épopée de ses ancêtres à travers l’Europe trop souvent antisémite. Elle a choisi la fiction car les sources qu’elle possède, ou qu’elle dépouille dans de nombreux gisements d’archives, laissent quelques béances dans la biographie de ces aïeux, de même qu’elle n’a pas écrit à la première personne, sous le nom d’Eva qui figure dans le roman. L’auteure anonyme raconte donc la vie des aïeux d’Eva/Evelyne dans une fiction très proche de la réalité. Elle veut décrire la vie de sa famille en mémoire de ceux qui sont morts dans les différentes épreuves infligées au peuple juif au long de ce terrible siècle ; elle l'évoque également à l'intention de ceux qui doivent perpétuer la culture yiddish et surtout témoigner que les Juifs ne se sont pas laissés mener dans les camps comme des moutons à l’abattoir. Elle veut prouver, décrire, expliquer leurs combats, leur résistance, leur rébellion.

 

La narratrice raconte tout d’abord, l’histoire de ses grands-parents paternels venus de Pologne, de Czestochowa, là où se déroule le célèbre pèlerinage à la Vierge noire, là où le grand-père fabriquait des casquettes et comment ils ont fui avec la grand-mère issue d’une famille terrienne venue de la région de Vilnius. Le grand-père a quitté la Pologne après avoir défendu son pays les armes à la main malgré les mauvais traitements infligés par ses collègues militaires et après avoir assisté à quelques pogroms particulièrement sanglants. Il est arrivé à Charleroi où, après bien des épreuves, il a pu créer un commerce prospère jusqu’à ce qu’un résistant communiste lui dise de filer vite avant que les SS débarquent chez lui et l’embarquent pour un retour morbide en Pologne. Eva a peu de souvenir de ce grand-père falot, sans grande envergure apparente mais, lors de ses recherches, elle découvre un grand-père discret mais courageux et une grand-mère un peu rustre mais volontaire et tenace qui se sont battus ensemble, et avec détermination, pour exercer leurs activités commerciales et artisanales mais surtout pour donner la meilleure instruction possible à leur fils.

 

Ce fils, qui est leur seul enfant, a connu la débâcle au cours de laquelle, il a traversé seul la France du nord au sud après avoir égaré ses parents dans l’indescriptible cohue mais qui, revenu à la maison a pu poursuivre ses étude pour devenir un brillant ingénieur. Caché dans une institution religieuse catholique pendant la guerre, il en sort affecté d'une sorte de schizophrénie judéo-catholique qu’il conservera toute sa vie. Ayant épousé la fille d’un grand résistant juif, il a honte de ses parents petits commerçants médiocres, à son avis. Eva sera la petite-fille de son grand-père maternel beaucoup plus que celle du pauvre petit commerçant.

 

Le grand-père maternel, Juif de Pologne lui aussi, a vu sa famille décimée, il s’est engagé très tôt dans la résistance où il est devenu un personnage important, encore plus important après la guerre au moment d’écrire l’histoire mais seulement jusqu’à ce qu’un historien, juif et communiste, mette en doute la véracité des faits de résistance qu’il s’attribue. Eva ne pourra jamais découvrir la vérité, plusieurs témoignages non concordants circulent, chacun cherchant à exploiter la guerre, ses misères, ses morts et les faits glorieux pour étayer sa propre théorie et sa propre vision de l’évolution du judaïsme avec la création de l’état d’Israël. Eva a laissé des blancs dans son récit, ils sont peut-être encore plus importants que tout ce qu’elle a découvert car ils interrogent et, ainsi, évitent que l’oubli gomme ceux qui ont participé à cette terrible épreuve. Mais, avec sa petite-fille, elle pourra toujours témoigner que « Nous ne sommes pas des moutons qu’on mène à l’abattoir. Nous sommes un peuple de mémoire ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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La malédiction des mots d'Evelyne Guzy
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28 avril 2021 3 28 /04 /avril /2021 09:09
La comtesse de Boigne, jeune.

La comtesse de Boigne, jeune.

Adlade_dOsmondcomtesse_de_Boigne_par_Jean-Baptiste_Isabey.jpg


                     

 

La troisième et dernière femme de cette trilogie, celle qui a contribué à façonner le personnage de Madame de Villeparisis, l’amie de la grand-mère du narrateur rencontrée au Grand-Hôtel de Balbec, est bien différente d’une Laure Hayman ou d’une Louisa de Mornand. Madame de Boigne était de haute naissance et  Proust ne pouvait pas l’avoir fréquentée pour la bonne raison qu’au moment où il est né en 1871 elle était morte depuis cinq ans en 1866. La vie de cette femme est un véritable roman puisque petite fille elle était la familière des enfants royaux et particulièrement aimée du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, qu’elle a émigré au moment de la Révolution, a été l’amie intime de Madame Récamier et l’une des plus jolies femmes de son temps. N’oublions pas qu’elle disposait d'une belle intelligence, proche de madame de Staël et de Chateaubriand, passait de nombreux étés à Trouville où elle avait sa demeure, tenait salon, qu'elle fît un très riche mariage, n’eût pas d’enfant et vécut longuement auprès d’un homme d’influence le baron Pasquier qui fut tour à tour député, Garde des Sceaux, ministre des Affaires Etrangères, président de la Chambre et Chancelier de France. Mais qui est-elle dans La Recherche cette respectable marquise de Villeparisis qu’elle a inspirée, sinon une femme qui, comme elle, était née dans une maison glorieuse, entrée par le mariage dans une autre qui ne l’était pas moins, avait vécu la fin de son existence auprès d’un homme respectable, avait une façon exquise et sensible de parler du passé et, ayant connu ce qu’il y avait de mieux, était totalement dénuée de snobisme. Est-elle vraiment proche de la comtesse de Boigne qui sut si bien rendre compte de son époque dans ses Mémoires et si bien inscrire sa vie dans le prolongement de sa lignée ? C’est ce que nous allons chercher à savoir !

 

 

Proust admirait les mémorialistes. On sait l’intérêt que lui inspirait Saint-Simon et lui-même, sans avoir peut-être lu l’intégralité des Mémoires de la comtesse, rédigea un article dans le Figaro où, selon la biographe de Mme de Boigne, Françoise Wagener, il se révèle un piètre historien. Il est certain que l’écrivain a vu en la Marquise de Villeparisis un personnage beaucoup plus frivole, une sorte de douairière surannée plus typiquement Belle Epoque qu’Ancien Régime, ce qui ne concorde pas avec le caractère de Mme de Boigne qui était tout sauf frivole. Pour avoir traversé les drames de la Révolution et de la Terreur, connu à la suite de la défaite de Waterloo et des Cent-Jours l’occupation de Paris par les armées coalisées du Tsar, du roi de Prusse et de l’empereur d’Autriche, assisté à la Restauration puis à la chute de la maison Bourbon, fréquenté Talleyrand, le duc de Richelieu, avoir été l’amie de la reine Marie-Amélie, l’épouse de Louis-Philippe, cette royaliste libérale avait l’œil trop exercé pour céder à une quelconque coquetterie de pensée. Si elle était sensible aux civilités de l’ancienne France (après le retour de Louis XVIII ) étant elle-même le pur produit de la sociabilité raffinée de son milieu, elle résistera sans peine aux pressions des Ultras, car le fétichisme royaliste n’était pas son fait. Née sous l’Ancien Régime, elle avait accepté que celui-ci disparut. Ce qui la requérait était de ne jamais aliéner son sens critique et son indépendance de jugement.

 

 

Si Marcel Proust voit sa Mme de Villeparisis supérieure au reste de sa famille par son intelligence, son style et son esprit de conversation, il ne lui confère nullement les vertus de la comtesse et énonce pour cela quelques raisons : bien née mais peu recherchée par les femmes à la mode qui la considéraient comme une langue de vipère ou un chameau, il la confine dans un rôle de vieille dame un peu aigrie en proie à une indiscutable déchéance mondaine. Et il est vrai que la comtesse de Boigne a souffert un long moment d’une réputation de méchanceté non justifiée pour la raison que ses Mémoires furent publiées 41 ans après sa mort, en 1907, par son ami Charles Nicoullaud et que le regard qu’elle posait sur ce XIXe siècle finissant était sans concession, si bien que cette publication, alors que de nombreux acteurs vivaient encore, ou du moins leurs enfants, ne fut pas toujours bien reçue. Elle fut entre autre violemment attaquée par le vicomte Reiset, très attaché au souvenir de la duchesse de Berry que la comtesse malmène passablement, et, par conséquent, mal comprise, d’autant que ces mémoires émanaient d’une femme qui n’enjolivait pas les choses comme il est arrivé à Chateaubriand de le faire, une femme qui affichait dans ses propos une grande liberté de ton et aimait trop la raison pour la trahir jamais. Sa lucidité tranche avec certaines des humeurs de Saint-Simon, dont on connaît les préférences et les aversions, des fantaisies et indiscrétions de la duchesse d’Abrantès ou du lyrisme subjectif de François-René de Chateaubriand.

 

 

Mais on retrouve un peu de la comtesse de Boigne dans la sensibilité et la vie personnelle de Mme de Villeparisis qui se toquait de connaître tel individu sans titre pour les seuls mérites de son talent et de son intelligence. Par ailleurs, Proust parle de son amitié avec la reine Marie-Amélie, ce qui est vrai, au point que ses hôtes étaient subjugués par une galerie imposante de tableaux de l’aristocratie ; il conserve également à ses côtés l’affectueuse présence du  Chancelier Pasquier devenu l’ambassadeur de Norpois dans la Recherche et reconnaît son intelligence supérieure à la plupart de celle de ses visiteurs. Voici ce qu’il écrit d’elle dans « Du côté de Guermantes » : «  Certes je n’eus au bout de quelques instants aucune peine à comprendre pourquoi Mme de Villeparisis s’était trouvée, à Balbec, si bien informée, et mieux que nous-mêmes, des moindres détails du voyage que mon père faisait alors en Espagne avec M. de Norpois. Mais il n’était pas possible malgré cela de s’arrêter à l’idée que la liaison, depuis plus de vingt ans, de Mme de Villeparisis avec l’Ambassadeur pût être cause du déclassement de la marquise dans un monde où les femmes les plus brillantes affichaient des amants moins respectables que celui-ci, lequel d’ailleurs n’était probablement plus depuis longtemps pour la marquise autre chose qu’un vieil ami. Mme de Villeparisis avait-elle eu jadis d’autres aventures ? Etant alors d’un caractère plus passionné que maintenant, dans une vieillesse apaisée et pieuse qui devait pourtant un peu de sa couleur à ces années ardentes et consumées, n’avait-elle pas su, en province où elle avait vécu longtemps, éviter certains scandales, inconnus des nouvelles générations, lesquelles en constataient seulement l’effet dans la composition mêlée et défectueuse d’un salon fait, sans cela, pour être un des plus purs de tout médiocre alliage ? Cette « mauvaise langue » que son neveu lui attribuait lui avait-elle, dans ces temps-là, fait des ennemis ? l’avait-elle poussée à profiter de certains succès auprès des hommes pour exercer des vengeances contre les femmes ?  Tout cela était possible ; et ce n’est pas la façon exquise, sensible – nuançant si délicatement non seulement les expressions mais les intonations – avec laquelle Mme de Villeparisis parlait de la pudeur, de la bonté, qui pouvait infirmer cette supposition ; car ceux qui non seulement parlent bien de certaines vertus, mais même en ressentent le charme et les comprennent à merveille sont souvent issus, mais ne font pas eux-mêmes partie, de la génération muette, fruste et sans art, qui les pratiqua. Celle-ci se reflète en eux, mais ne s’y continue pas. A la place du caractère qu’elle avait, on trouve une sensibilité, une intelligence, qui ne servent pas à l’action. Et qu’il y eût ou non dans la vie de Mme de Villeparisis de ces scandales qu’eût effacés l’éclat de son nom , c’est cette intelligence, une intelligence presque d’écrivain de second ordre bien plus que de femme du monde, qui était certainement la cause de sa déchéance mondaine. »
 

 

 

Le narrateur-psychanaliste tente ici de comprendre la mécanique qui régit la vie de la marquise. Cet effort de compréhension crée le personnage dont il déduira une loi commune à tous les hommes, ce qui est l’un des buts du roman. L’artiste Proust se dépeint probablement aussi quand il souligne que la Vertu n’est pas accessible à ceux qui la pratiquent, mais bien aux artistes qui en ont l’intelligence. Selon lui, ce sont les artistes qui ouvrent le monde à la transcendance et permettent une forme de rédemption. Mais pourquoi fallait-il un personnage construit de cette manière dans la structure de la Recherche, personnage qui réduit substantiellement les qualités de celle qui l’a suggéré ? Est-ce pour l’opposer à la grand-mère du héros qui est par excellence l’incarnation de la vertu suprême : la bonté ? Ce n’est pas impossible, l’écrivain usant volontiers de cette technique à la Flaubert de créer des personnages par paire, l’un étant la face lumineuse et l’autre la face d’ombre. Du moins ces deux femmes – Mme de Villeparisis et la grand-mère - ont-elles quelque chose en commun, la vieillesse, parenté qui veut que, déjà, « leur vie soit adossée à la mort ».
 

 

 

Par ailleurs, ce texte, et tous les autres de la Recherche, nous rassurent sur le fait que l’écrivain reste dans son rôle, puisque les êtres, qu’il a connus ou dont il s’inspire, ne sont plus tout à fait les mêmes dès lors qu’ils entrent dans sa fiction. Rappelons-nous qu’Odette ne dispose pas des dons, du goût très sûr, de la délicatesse de cœur d’une Laure Hayman, que Rachel n’a pas l’insouciance, la féminine intuition et l’absence de talent d’une Louisa de Mornand, enfin que la marquise de Villeparisis ne jouit pas de l’indépendance d’esprit, de l’attachement aux valeurs profondes, de l’ouverture sur le monde et du souci constant de toujours accorder la priorité à la raison d’une comtesse de Boigne. Et il est bien qu’il en soit ainsi, que l’écrivain n’ait consenti à la réalité que ce qui n’allait pas à l’encontre de la fiction et que l’œuvre d’art affirme ainsi sa différence en recomposant un réel à l’aune de l’imaginaire. En quelque sorte en créant un univers ni éloigné de l’histoire, ni indifférent à la légende.

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?

 

 

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La comtesse de Boigne à la fin de sa vie.

La comtesse de Boigne à la fin de sa vie.

Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?
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26 avril 2021 1 26 /04 /avril /2021 07:51
Pourquoi je t'aime de Francis Huster

Après la rupture de son couple, Francis Huster s’interroge sur la séparation qui, finalement, brise toutes les unions quelle que soit leur nature. Tous les couples se séparent un jour sauf quand les deux personnes, qui le constituent, décèdent simultanément. Pour que tout soit bien clair, je tiens à préciser que ce que j’écris ici n’est que le fruit de ma compréhension de ce texte et du ressenti après ma lecture, rien n’est vérité démontrée, tout est très subjectif.

 

Dans l'ouvrage, Francis Huster dissèque l’amour qu’il a partagé avec une femme, un amour qui s’est effiloché, défait, anéanti dans le désert de l’incompréhension mutuelle. Ils n’avaient pas les mêmes attentes, les mêmes aspirations, ils n’avaient pas le même statut, la même expérience de la vie, ils voulaient explorer des chemins différents. Lui, dans une démarche progressive, cherche à comprendre ce qu’est l’amour, à se comprendre lui-même, à comprendre l’autre, à se faire comprendre à l’autre, aux autres, à se justifier, à expliquer pourquoi il a raison, à vider son sac d’un reste de  rancœur, à dire comment il s’est sacrifié pour tenter de  se donner raison.

 

Sa réflexion commence par une question  :  qu’est-ce qu’aimer ? Elle évolue ensuite par un exposé sur ce qui peut influencer la réponse : la force naturelle qui pousse l’homme à aller de l’avant, à aimer pour se reproduire, à assurer la pérennité de l’espèce ; l’éducation reçue - « J’accuse à la fois les parents, l’éducation – qu’elle soit civile ou religieuse -, de ne pas avoir su, dans la majorité des cas, nous apprendre à bien nous conduire » ; le rôle du destin qui fait se rencontrer deux êtres qui vont s’aimer pour toujours ou pour un bout de temps. Aimer, c’est cette alchimie qui résulte de la rencontre de deux personnes qui trouvent chacune dans l’autre, ce qui leur donne envie de vivre ensemble et de participer à la pérennité de l’espèce.  « Oui, aimer, c’est faire croire à l’autre que notre jardin secret, lui seul aura le droit de le connaître ».

 

Dans une écriture enfiévrée qui suinte encore  la souffrance de la rupture, Francis Huster explique ce qu’il pense de l’amour en général et de son amour en particulier. Il pose en préalable qu’aimer c’est d’abord s’aimer soi-même, qu’il est impossible d’aimer sans s’aimer soi-même. Il rapporte ensuite ce qu’il a compris, ce qui change entre deux êtres qui s’aiment et pourquoi l’amour fait changer. En passant du « vous » au « il », au « vous » pour accuser, au « il » pour prendre à témoin, prévenir, avertir, généraliser, il dissèque l’échec qu’il partage avec sa compagne, précisant que les lecteurs pourront en tirer quelque enseignement : « J’écris ce livre pour que les gens qui s'aiment puissent réussir ce que je n’ai pas su réussir, moi : savoir aimer ».

 

J’ai lu ce livre comme le récit d’une débandade amoureuse écrit par l’un des membres du couple essayant d’évacuer sa souffrance en l’étalant largement, mais aussi en accusant l’autre de ne pas l’avoir compris, de n’avoir pas su le comprendre, cela avec le souci et  la grandeur d’âme de dévoiler sa propre culpabilité. Et pour conclure,  je cite cette phrase qui ne manque pas de noblesse et d’abnégation : « La beauté de la vie, c’est de tout laisser derrière soi. Pour les autres. Par amour ». Que tous les amoureux en fassent bon usage !

 

Denis BILLAMBOZ


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Pourquoi je t'aime de Francis Huster
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20 avril 2021 2 20 /04 /avril /2021 15:32

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Il possède tous les atouts et les tient fermement dans sa main verte, le printemps. Un poker d'as qui stigmatise ses concurrents : lumières, couleurs, parfums, abondance. Quelles cartes peuvent abattre les autres saisons face à lui ? C'est d'ailleurs d'or qu'il se couronne dès les premières semaines, l'or des jonquilles qui vient parsemer les jardins et les prairies, celui des forsythias qui forme des haies d'honneur au sommet des talus et explose en grappes serrées le long des chemins et des routes, avant que le blanc des cerisiers et des aubépiniers ne devance de peu le tendre rose des pommiers. Quel éclat, quelles fragrances se diffusent alentour, on ne sait plus où tourner le regard tant il est sollicité par les quenouilles des marronniers, les soyeux pétales des camélias qui se déclinent dans une multitude de teintes et forment des corolles en étoiles ourlées délicatement ou par les amphores sublimes des magnolias tulipiers qui offrent au soleil leur transparence nacrée ; oui, le printemps sort chaque année son grand jeu et nous n'y résistons pas.  Et pourquoi y résisterions -nous ?

 

 


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Après la stricte observance de l'hiver qui, revenant aux fondamentaux comme diraient nos journaliste au sujet des lois, c'est-à-dire à la simple ordonnance de l'architecture végétale, certes belle en soi dans son dépouillement, le printemps exulte et se livre aux délices de l'imagination, s'enivre de couleurs, de formes, d'audace, de luxuriance. Rien n'est trop beau, il faut user sans réserve, sans discrétion excessive, des ressources de la nature qui paraissent inépuisables. Il faut également affirmer haut et fort que rien ne meurt, que tout se transforme, que rien ne passe, que tout revient, que le silence, le linceul des neige, les grands vents n'étaient qu'une étape obligée, un accident de la vie et du temps ...  un oubli d'éternité. 

 

 

Désormais, il fait bon flâner, s'attarder sur un banc, contempler les déclinaisons savantes de la lumière qui se prolongent à l'envi, s'épanchent, posent un film délicat de transparence sur les nuages et les frondaisons, goûter aux salades croquantes, bientôt aux premières cerises, cueillir les fleurs sauvages, les boutons d'or, les pâquerettes, les violettes timides, les coucous, surprendre le chant mélodieux des grives musiciennes, des merles et des rouges-gorges, observer la pie en train de fignoler son nid sur la plus haute branche d'une futaie, en un mot comme en dix se laisser gagner par l'allégresse. Quelque chose dans l'air s'est euphorisé, notre quotidien nous semble plus léger à porter, voilà que l'on se plaît à fredonner, que les champs retrouvent leur animation, que les agneaux, les veaux se regroupent sous les ombrages pastoraux, que l'eau a repris un débit primesautier ; oui, que le monde est beau mes amis, que le monde est beau !

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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19 avril 2021 1 19 /04 /avril /2021 08:15
La théorie du parapluie de Ralph Vendôme

Né à Beyrouth, résidant à Bruxelles depuis de longues années, Ralph Vendôme m’a fait découvrir avec ce recueil de nouvelles, Le Scalde, un éditeur que je ne connaissais pas encore. Ce premier recueil comporte une quinzaine de nouvelles relativement courtes qui mettent en scène des personnages ayant une expérience déjà conséquente de la vie ou au contraire des jeunes moins expérimentés mais nourris des connaissances plus actuelles. Une façon de faire cohabiter deux générations complémentaires, la première ayant notamment beaucoup de choses à apprendre à la seconde qui, elle, peut aussi apporter certaines connaissances liées aux technologies, mœurs, œuvres artistiques ou culturelles plus actuelles. 

 

L’auteur met en scène ces personnages dans des situations plutôt banales de la vie quotidienne, des scènes paisibles où se cachent cependant des failles, des lacunes, des absences, des frustrations, des rêves irréalisés, des attentes oubliées, des désespoirs acceptés. Des situations où brusquement un grain de sable grippe la machine et, comme un battement d’ailes de papillon déclenchant un ouragan en Mer de Chine, entraînent brutalement les protagonistes dans des chutes irrémédiables. La double culture méditerranéenne et nord-européenne de l’auteur se retrouve dans ses textes où de nombreux personnages viennent d’ailleurs, comme lui, avec leurs cultures et leurs mœurs dont ils nourrissent les histoires qu’il met en scène et en écriture. Une écriture qui ressemble à ses histoires, paisible, calme, tranquille, empathique, mais qui cache souvent des événements d’une cruelle réalité, voire d’une réelle violence.

 

Ce livre est un vrai lien intergénérationnel entre ceux qui jettent un regard en arrière sur la vie qu’ils ont vécue et ceux qui essaient d’imaginer la vie qu’ils vont construire. Ce sont aussi des nouvelles qui soulignent parfois, d’un vif trait de plume, les défauts de notre société comme celui-ci par exemple : « Son grand-père observe la scène avec satisfaction. Son petit-fils est gros, paresseux et poltron. « Mais il aime les filles, c’est déjà ça. »  Voilà qui est souligné en douceur mais  pique en plein de cœur de la cible sans esbroufes inutiles.

 

Denis BILLAMBOZ


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13 avril 2021 2 13 /04 /avril /2021 09:25

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Il n’est nullement dans mon intention de tenter de convaincre que les personnages de la Recherche ne sont autres que ceux que l’auteur a croisés dans sa vie quotidienne, ce serait une grossière erreur. Chacun sait le travail de ré-invention qui est celui de tout romancier, surtout lorsque, comme Marcel Proust, il ne cesse d’affirmer dans son œuvre et ses propos que la littérature est plus que la vie et qu’il faut, par conséquent, transposer ou mieux refonder le réel pour le transformer en un langage et une vision romanesque du monde, mais il n'en reste pas moins vrai que les personnages croisés dans son existence n'ont pas été sans l'inspirer. Mais de quelle façon ?

 

Dans sa dédicace à Jacques de Lacretelle, l’écrivain s’en défend : «  Il n’y a pas de clés pour les personnages de ce livre, ce serait la déchéance des livres de devenir, si spontanément qu’ils aient été conçus, des romans à clés après coup. » D’autre part, dans une lettre à Antoine Bibesco, il précise : «  Je crois que ce n’est guère qu’aux souvenirs involontaires que l’artiste devrait demander la matière première de son œuvre. D’abord, précisément, parce qu’ils sont involontaires, qu’ils se forment d’eux-mêmes, attirés par la ressemblance d’une minute identique. Ils ont seuls une griffe d’authenticité. »

 

Des souvenirs involontaires, chacun en voit surgir une multitude en soi et Proust n’a rien fait d’autre que de puiser en eux son inspiration et s’il a recréé ses personnages, s’il a utilisé plusieurs personnalités de son entourage pour en composer une seule afin de satisfaire son imagination, il n’en reste pas moins que le marquis d’Albufera se fâchera avec lui après la lecture de  « Du côté de Guermantes », que la comtesse de Chevigné brûlera ses lettres en se reconnaissant dans le portrait de la duchesse et que Montesquiou qui, heureusement,  ne lira pas  « Sodome et Gomorrhe », ne sera jamais dupe,  mais peut-être secrètement flatté d’avoir tant inspiré le petit Marcel. Au sujet de Laure de Chevigné, dont le nez d’aigle et le regard vif et hautain étaient bien ceux de la duchesse, Proust lui écrira, après qu’elle lui ait fait part de son mécontentement : «  qu’être méconnu à vingt ans de distance par une même personne, sous des formes aussi incompréhensibles, est un des seuls chagrins que puisse ressentir à la fin de sa vie un homme qui a renoncé à tout ». Mais il avouait volontiers à sa chère Céleste, qu’il avait pris une poule coriace pour un oiseau de paradis.

Comment se refuser à admettre et à souligner que le support d’une œuvre, quelle qu’elle soit, réside d’abord et toujours dans le contact personnel et privilégié que l’auteur établit avec la réalité, l'intérêt qu'il consacre aux êtres qui l’entoure, l’intimité qui se crée entre le monde et lui, enfin la complicité qui finit par tisser des liens étroits avec les profondeurs mystérieuses de la nature humaine. 

« Si la vie m’était laissée assez longtemps pour accomplir mon œuvre, ne manquerais-je pas d’abord d’y décrire les hommes ( cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux ) comme occupant une place si considérable, à côté de celle si restreinte qui leur est réservée dans l’espace, une place au contraire prolongée sans mesure puisqu’ils touchent simultanément, comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer – dans le temps. » - écrit-il à la fin du «  Temps retrouvé ».

 

Soulignons également qu’aucune œuvre littéraire ne trouve davantage son origine dans le regard que celle de Proust, ce regard que, dès sa jeunesse, il pose avec curiosité et convoitise sur le milieu aristocratique, dont  l’intérêt principal est de lui offrir un terrain privilégié d’observation, celui d’un univers élégant et cultivé en train de sombrer sous les coups de boutoir d’une société en pleine mutation. La carrière mondaine de Proust débute dans le salon de Geneviève Halévy, fille du musicien Fromental Halévy, veuve de Georges Bizet et épouse du banquier Emile Straus. Edmond de Goncourt soulignait la mobilité fiévreuse de ses doux yeux de velours noir et ses poses maladives, alors que Marcel s’enchantera de son esprit et lui écrira en lui dédicaçant un exemplaire de « Le côté de Guermantes » :  « Tout ce qui dedans est spirituel est de vous ». On sait que l’esprit Meilhac et Halévy, dont les Guermantes et Swann sont pourvus, correspond à celui de Geneviève. Toute sa vie Proust feindra d’être amoureux, après l’avoir été passagèrement de son fils Jacques, parce qu’il aimait en elle ce que l'on peut aimer chez une femme lorsque l’on préfère les hommes : le charme, l’élégance, l’affection et peut-être davantage encore l’allure maternelle. (Geneviève avait 22 ans de plus que lui, soit l’âge de sa mère).

 

Mais la première femme de cette trilogie, qui jouera dans la vie du jeune Proust un rôle important, est Laure Hayman, la femme en rose, courtisane célèbre née en 1851 dans une hacienda de la Cordillère des Andes. Très belle, cette fille d’un ingénieur anglais, descendante du célèbre peintre Francis Hayman – maître de Gainsborough –  allait être aimée du duc d’Orléans, du roi de Grèce, inspirer des peintres et des écrivains, dont Paul Bourget qui en fera le modèle de sa Gladys Harvey, et être immortalisée par Marcel Proust. C’est en quelque sorte comme à une œuvre d’art que le jeune homme va lui vouer une étrange passion, similitude avec l’amour que Swann éprouvera pour Odette. Laure Hayman, de son côté, en fera son petit saxe psychologique – Laure collectionnait les Saxes – ce qui amusera beaucoup les camarades du lycée Condorcet du jeune Marcel qui se glissaient à l’oreille que Laure avait remplacé le grand-oncle par le petit neveu et que leur vingt ans de différence faisaient d’eux «  la comtesse et son chérubin ». Pourquoi le petit neveu ? Simplement parce que le grand-oncle de Marcel, Louis Weil, frère de Nathé son grand-père, avait été l’amant et le protecteur de Laure et qu’Adrien, le père de l’écrivain, entretint également avec elle une certaine intimité, se plaisant à citer Laure chaque fois qu’il voulait donner un exemple, non seulement de la beauté et de l’élégance, mais de l’intelligence, du goût, de la finesse, du tact et du cœur. A-t-il suggéré à Laure d’initier son fils à l’amour afin de le délivrer de ses tendances déjà prononcées pour l’homosexualité qui inquiétaient son père, ce n’est pas impossible ! Certains pensent que Proust a connu avec elle une brève liaison, découvrant les arcanes du plaisir féminin, qu’il sût si bien décrire. Le mystère n’en demeure pas moins, Proust s’étant toujours défendu d’avoir eu des relations autres que platoniques avec les femmes. Ce que l’écrivain aime chez celles qu’il a vénérées comme Laure Hayman, Laure de Chevigné, Madame Greffulhe ou Geneviève Straus, est une image, une sorte de mythe sur lequel on peut improviser comme on le ferait sur une portée musicale ; c’est le miroir de l’âme où l’improbable qu’il suppose permet les interprétations les plus diverses et que Proust se plaira à traduire non en actes mais en mots.

 

Par ailleurs, les infidélités d’Adrien Proust, le père, inspireront celles du docteur Cottard dans l’œuvre du fils et la passion qu’il ressentira pour Laure, platonique ou non, se concrétisera sur le plan littéraire, puisque le portrait qu’il trace d’elle est déjà l’esquisse d’Odette ; il n’y manque ni la comparaison avec Botticelli, ni la beauté baudelairienne (on sait que Laure Hayman avait du sang créole), ni ses toilettes qui savaient mettre en valeur sa taille et son teint. Il aimait à lui envoyer des chrysanthèmes - de fleurs fières et tristes comme vous – lui écrivait-il, qui deviendront, avec les cattleyas, les fleurs préférées d’Odette.

 

Voici une lettre qu’il lui écrit vers 1892, il a 21 ans :

 

«  Chère Amie, Chères délices

Voici quinze chrysanthèmes, douze pour vos douze quand ils seront fanés, trois pour compléter les douze vôtres ; j’espère que les tiges seront excessivement longues comme je l’ai recommandé. Et que ces fleurs fières et tristes comme vous, fières d’être belles, tristes que tout soit si bête – vous plairont. Je vous remercie encore (et si ce n’était samedi mon examen, j’aurais été vous le dire) de votre gentille pensée pour moi. Cela m’aurait tant amusé d’aller à cette fête XVIII siècle, de voir ces jeunes gens que vous dites spirituels et charmants, unis dans l’amour de vous. Comme je les comprends ! Qu’une femme simplement désirable, simple objet de convoitise ne puisse que diviser ses adorateurs, les exaspérer les uns contre les autres, c’est bien naturel. Mais quand une femme comme une œuvre d’art nous révèle ce qu’il y a de plus raffiné dans le charme, de plus subtil dans la grâce, de plus divin dans la beauté, de plus voluptueux dans l’intelligence, une commune admiration pour elle réunit, fraternise. On est coreligionnaire en Laure Hayman. Et comme cette divinité est très particulière, que son charme n’est pas accessible à tout le monde, qu’il faut pour le saisir des goûts assez raffinés, comme une initiation du sentiment et de l’esprit, il est bien juste qu’on s’aime entre fidèles, qu’on se comprenne entre initiés. Aussi votre étagère de Saxes (presque un autel), me paraît-elle une des choses les plus charmantes qu’on puisse voir, - et qui ont dû le plus rarement exister depuis Cléopâtre et Aspasie. Aussi je propose d’appeler ce siècle-ci, le siècle de Laure Hayman, dynastie régnante : celle des Saxe. – Me pardonnerez-vous toutes ces folies et me permettrez-vous après mon examen d’aller vous porter mes tendres respects.

  

En voici une autre qui date de 1903, onze ans plus tard, le ton a changé, ce n’est plus celui d’un jeune homme énamouré mais d’un fils qui enterre son père :

 

«  Quand cette chose que vous n’auriez pu voir est arrivée – Papa qui était parti si bien le matin, rapporté sur un brancard à la maison – une des premières personnes à qui j’ai pensé dès que j’ai pu penser à quelqu’un d’autre qu’à Papa, et qu’à maman, ç’a été vous. Papa vous aimait tant. Et j’ai su depuis par mon frère que vous aviez envoyé des fleurs admirables, je vous remercie de tout mon cœur d’avoir été si gentille toujours pour Papa et de l’avoir été encore depuis, et je suis sûr que vous garderez son souvenir. Lui vous citait toujours chaque fois qu’il voulait citer un exemple non pas seulement d’élégance de jeunesse et de beauté, mais aussi d’intelligence, de goût, de bonté, de tact, de finesse, de cœur. Vous savez que vous étiez devenue un sujet de conversation de famille. Autrefois avant que je tombe malade, et aussi qu’on nous ait brouillés, chaque fois que Papa vous avait vue et avait su par vous quelque petite chose de moi, il prenait de grandes précautions si visibles, pour que je ne sache pas qui le lui avait dit.  «  On t’a vu » … « Il parait… » Et je devinais tout de suite que ce jour-là vous étiez venue le voir. Depuis quelques années, ce n’était plus possible, mais il ne parlait pas moins de vous. Et ayant voulu mettre le comble à un éloge enthousiaste qu’il me faisait des charmes de cœur, d’esprit et de beauté d’une femme, il ajoutait dernièrement : «  En moins bien elle me rappelait presque Laure ». Ma mauvaise santé, que je ne cesse de bénir en cela, avait eu ce résultat depuis quelques années de me faire vivre beaucoup plus avec lui, puisque je ne sortais plus jamais. Dans cette vie de tous les instants, j’avais dû atténuer – et il y a des moments où j’ai l’illusion rétrospective de me dire : supprimer – des traits de caractère ou d’esprit qui pouvaient ne pas lui plaire. De sorte que je crois qu’il était assez satisfait de moi, et c’était une intimité qui ne s’est pas interrompue un seul jour, et dont je sens surtout la douceur maintenant que la vie en ses moindres choses m’est maintenant si amère et odieuse. D’autres ont une ambition quelconque qui les console. Moi je n’en ai pas, je ne vivais que cette vie de famille et elle est à jamais désolée. Je vous remercie de tout mon cœur, Madame, ma chère Amie, ma chère Laure, d’avoir deviné cela et d’avoir, vous si bonne pour tous les malheureux, eu la pensée de m’écrire ces lignes si compatissantes et si bonnes.

Je vous embrasse très tristement.

 

La dernière lettre date de 1922, trente ans après la première. Laure vient de lire «  Le côté de Guermantes », publié en 1921,  et s’étant reconnue en la personne d’Odette Swann, a adressé à son auteur une missive furibonde où elle traite l’ancien petit saxe de monstre. Contrairement à Geneviève Straus, qui ne pouvait douter de lui avoir inspiré un peu, voire même beaucoup de l’esprit de la duchesse de Guermantes et des réflexions d’elle que l’écrivain avait placées dans la bouche de Mme Verdurin, Laure est outrée de ce qu’elle croit découvrir d’elle dans Odette, cette autre femme en rose. A ce courrier, Proust répondra une ultime lettre pleine de chagrin :

 

« Après un accident qui m’est arrivé la semaine dernière (par un médicament dont j’ignorais qu’il fallait le diluer, que j’ai pris pur et qui m’a causé des douleurs à perdre connaissance), j’espérais souffrir paisiblement et ne pas écrire une seule lettre. Mais puisque des personnes, dont vous ne dites pas le nom, ont été assez méchantes pour réinventer cette fable, et vous (chose qui, de vous, me stupéfie) assez dénuée d’esprit critique pour y ajouter foi, je suis forcé de vous répondre pour protester une fois de plus, sans plus de succès, mais par sentiment de l’honneur. Odette de Crécy, non seulement n’est pas vous, mais est exactement le contraire de vous. Il me semble qu’à chaque mot qu’elle dit, cela se devine avec une force d’évidence. Il est même curieux qu’aucun détail de vous ne soit venu s’insérer au milieu du portrait différent. Il n’y a peut-être pas un autre de mes personnages les plus inventés de toute pièce, où quelque souvenir de telle autre personne qui n’a aucun rapport pour le reste, ne soit venu ajouter sa petite touche de vérité et de poésie. Par exemple ( c’est je crois dans les Jeunes Filles en fleurs ) j’ai mis dans le salon d’Odette toutes les fleurs très particulières qu’une dame « du côté de Guermantes » comme vous dites, a toujours dans son salon. Elle a reconnu ces fleurs, m’a écrit pour me remercier et n’a pas cru une seconde qu’elle fût pour cela Odette. Vous me dites à ce propos que votre « cage » ressemble à celle d’Odette. J’en suis bien surpris. Vous aviez un goût d’une sûreté, d’une hardiesse, si j’avais le nom d’un meuble, d’une étoffe à demander je m’adressais volontiers à vous, plutôt qu’à n’importe quel artiste. Or, avec beaucoup de maladresse peut-être, mais enfin de mon mieux, j’ai au contraire cherché à montrer qu’Odette n’avait pas plus de goût en ameublement qu’en autre chose, qu’elle était toujours ( sauf pour la toilette ) en retard d’une mode, d’une génération. Je ne saurais décrire l’appartement de l’Avenue du Trocadéro, ni l’Hôtel de la rue Lapérouse, mais je me souviens d’eux comme du contraire de la maison d’Odette. Y eût-il des détails communs aux deux, cela ne prouverait pas plus que j’ai pensé à vous en faisant Odette que dix lignes, ressemblant à Mr Doasan enclavée dans la vie et le caractère d’un de mes personnages auquel plusieurs volumes sont consacrés ne signifient que j’aie voulu « peindre » Mr Doasan.

J’ai signalé dans un article des Œuvres libres la bêtise des gens du monde qui croient qu’on fait entrer ainsi une personne dans un livre. J’ajoute qu’ils choisissent généralement la personne qui est exactement le contraire du personnage. J’ai cessé depuis longtemps de dire que Madame G. «  n’était pas » la duchesse de Guermantes, en était le contraire. Je ne persuaderai aucune oie. C’est à cet oiseau que vous vous comparez, vous m’aviez plutôt laissé le souvenir d’une hirondelle pour la légèreté (je veux dire rapidité), d’un oiseau de paradis pour la beauté, d’un ramier pour l’amitié fidèle, d’une mouette ou d’un aigle pour la bravoure, d’un pigeon voyageur pour le sûr instinct.

Hélas, est-ce que je vous surfaisais ? Vous me lisez, et vous vous trouvez une ressemblance avec Odette ! C’est à désespérer d’écrire des livres. Je n’ai pas les miens très présents à l’esprit. Je peux cependant vous dire que « Dans du côté de chez Swann » quand Odette se promène en voiture aux Acacias, j’ai pensé à certaines robes, mouvements etc. d’une femme qu’on appelait Clomenil et qui était bien jolie, mais là encore, dans ses vêtements traînants, sa marche lente devant le Tir aux Pigeons, tout le contraire de votre genre d’élégance. D’ailleurs, sauf à cet instant, je n’ai pas pensé à Clomenil une seule fois en parlant d’Odette. Dans le prochain volume, Odette aura épousé un « noble », sa fille deviendra proche parente des Guermantes avec un grand titre. Les femmes du monde ne se font aucune idée de ce qu’est la création littéraire, sauf celles qui sont remarquables. Mais dans mon souvenir vous étiez justement remarquable. Votre lettre m’a bien déçu. Je suis à bout de forces pour continuer, et en disant adieu à la cruelle épistolière qui ne m’écrit que pour me faire de la peine, je mets mes respects et mon tendre souvenir aux pieds de celle qui m’a jadis mieux jugé.

 

Par chance, comme je le soulignais au début de l'article, Robert de Montesquiou ne lira jamais « Sodome et Gomorrhe » publié après sa mort, survenue un an avant celle de Proust, le 11 décembre 1921, car comment aurait-il réagi ? Déjà Proust avait dû prendre bien des précautions pour l’assurer qu’il n’y avait rien de lui dans le personnage de Charlus - or il est probable que l’aristocrate ne l’a pas cru un instant - puisqu’il avait décelé lors des premières publications que Saint-Loup avait beaucoup de Louis d’Albufera et plus encore du duc Armand de Guiche. Quant à Laure Hayman, elle ne savait pas, dans sa colère, qu’elle était entrée en même temps que dans la galaxie proustienne dans l’éternité littéraire. La fin de sa vie sera endeuillée par la mort de son fils. Alors dans sa solitude douloureuse, celle qui avait connu les plus grands succès dans les milieux les plus fermés, deviendra sculpteur et on remarquera dans son salon des statues pleines de charme et d’expression dues à ce don nouveau qu’elle tenait peut-être de son ancêtre Francis Hayman.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?


Qui se cache derrière Mme de Villeparisis dans l'oeuvre de Proust ?

 

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Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?
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12 avril 2021 1 12 /04 /avril /2021 08:13
La maison du Belge d'Isabelle Bielecki

Dans ce troisième tome d’une trilogie qui comporte « Les mots de Russie », évoquant les origines russes de son père, et « Les tulipes du Japon », racontant l’époque où elle travaillait dans une société nippone, Isabelle Bielecki raconte la vie d’Elisabeth, une femme qui lui ressemble étrangement, quand elle est tombée amoureuse d’un homme riche exerçant de nombreux mandats dans la sphère économique et financière bruxelloise. Un soir, en revenant chez elle, elle entre dans le logement de sa voisine et amie décédée, prise de nostalgie, elle lui rappelle la vie qu’elle menait quand elle vivait encore et la vie qu’elle mène maintenant qu’elle n’est plus là pour la soutenir et la conseiller.

 

La vie d’Elisabeth est  compliquée, elle a déjà vécu avec deux hommes, elle est mère de famille, elle a la cinquantaine mais elle vit seule, elle n’en peut plus, son corps demande de l’amour et son cœur de l’affection. Elle a besoin d’une présence, il lui faut un homme qui l’aime et la fasse vibrer. Un jour, un bel homme distingué, Ludo, l’accroche, il est riche et puissant, il s’intéresse à elle, Cupidon les réunit, leur histoire commence par de folles étreintes. Désormais la vie d’Elisabeth déborde, elle doit composer avec ses activités professionnelles de plus en plus accaparantes, son irrépressible besoin d’écrire et sa vie amoureuse et mondaine avec Ludo. Elisabeth sort d’un burn out et d’une longue période d’amnésie provoqués par un patron nippon très méprisant. Sa vie professionnelle dans cette société a été compliquée, elle l’a racontée dans l’opus précédent. Dans celui-ci, elle parle peu de son emploi si ce n’est pour dire qu’il devient de plus en plus accaparant et qu’il empiète davantage  sur le temps qu’elle pourrait consacrer à ses écrits ou réserver à son amant. 

 

Sa vie littéraire est la plus importante pour elle, c’est une activité nécessaire à sa reconstruction, un devoir envers son père décédé qui lui avait demandé d’écrire ses mémoires pour défendre sa cause et donner sa version de ce dont on l’accusait, soit les relations qu’il aurait eues pendant la guerre avec les Allemands alors qu’il était encore citoyen russe. Elle n’a pas pu écrire ce texte, elle était trop jeune pour comprendre les motifs qu’on la priait de soutenir. Et, depuis, elle culpabilise. Elle s’est lancée dans l’écriture d’un roman pour  rendre justice à son père et étouffer la culpabilité qui l’étreint de ne pas l'avoir fait plus tôt. Elle écrit aussi de la poésie et du théâtre qu’elle s’efforce de faire jouer sans grand succès.

 

Mais, c’est Ludo qui occupe la place principale dans ce livre, Ludo qui la sort dans les premières, l’invite au spectacle et au restaurant, l’emmène en vacances, en week-end, en croisière dans des résidences  de luxe. Ludo qui la comble physiquement. Ludo avec qui elle partage de véritables orgies bachiques. Ludo dont elle est le complément parfait. Mais, Ludo qui est aussi un grand manipulateur, lui laissant espérer le mariage sans jamais lui proposer, lui promettant son soutien éditorial sans rien faire dans ce sens, l'assurant d'un prêt dont elle ne verra pas le premier sou, etc.  Ludo qu’elle voudrait quitter mais elle ne le peut pas et il ne le veut pas. Ludo qui vieillit et décline irrésistiblement. 

 

Dans ce texte d’une grande densité, écrit comme dans l’urgence, Isabelle embarque le lecteur dans son histoire d’amour qui remonte à la surface, son enfance malheureuse avec une mère violente et méprisante. D’une écriture fébrile, passionnée, une écriture évoquant le tempérament slave avec tous les excès qu’il peut générer : sentiments débordants, réactions impulsives, passions exubérantes, amours subversifs, cuites phénoménales. Elisabeth est sortie de son angoisse et de son amnésie, mais elle est tombée sous  la coupe de son tempérament et dans les rets de son amant. Son amour peut mourir, sa carrière littéraire décoller, sa vie prendre un autre tour. Elle se raconte à Marina, son amie décédée qui ne peut, hélas, plus entendre ses confidences et lui proférer des conseils pleins de bon sens et surtout lui demander d’écrire, d’écrire encore et encore …


Denis BILLAMBOZ


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6 avril 2021 2 06 /04 /avril /2021 08:30
Boudin - la plage de Trouville - 1864

Boudin - la plage de Trouville - 1864

Entre la Normandie et les peintres, c'est une longue histoire d'amour. Depuis la nuit des temps, ils aiment sa campagne qui vient vagabonder jusqu'au bord des eaux, ses ciels mouvants qui, en se reflétant dans la mer, créent avec elle une alliance à nulle autre pareille, ses nuages dans les dégradés de gris où, le soir venu, le soleil allume de somptueux brasiers. D'elle, ils aiment aussi ses chemins creux, ses champs quadrillés de pommiers, ses haies vives, les troupeaux qui paissent paisibles dans leur circonférence d'herbes drues, enfin ses ports qui invitent les esprits aux voyages, les voiles qui se déploient au loin dans le mouvement saccadé d'une houle venue d'ailleurs. 

 

C'est ainsi qu'il y eut une époque où Boudin inventa les scènes de plage et posa son chevalet sur celle de Trouville pour tenter de renflouer ses finances en s'intéressant à la clientèle fortunée qui venait de prendre ses quartiers d'été dans cette petite station balnéaire devenue "la reine des plages". Trouville et Deauville, qui vient de sortir des sables, sont alors desservies par un train qui voit descendre fréquemment sur le quai de sa gare les chapeaux haut-de-forme des messieurs et les robes à crinoline des dames du Second Empire.  Grâce à son pinceau léger et à sa touche subtile, Boudin détaille les tenues des estivants déambulant sur les planches ou assis devant leurs cabines de bains et, en quelques touches, immortalise les scènes de la vie balnéaire avec une grâce qui enthousiasme bientôt les amateurs d'art. Eugène Boudin vient d'inventer un genre nouveau en phase avec la civilisation des loisirs qui ne cessera de perdurer jusqu'à nos jours. 

 

Boudin - scène de plage - 1863

Boudin - scène de plage - 1863

Boudin sera bientôt rejoint par Courbet qui s'enchante de saisir les instants magiques de la lumière et du vent  sur les grandes étendues de plage, où mer et ciel jouent à se refléter l'un l'autre. A la différence de Boudin, Courbet s'applique à peindre des" paysages de mer" qu'il préfère à l'expression trop employée selon lui de "marine", marines qui sont la plupart du temps des scènes dépourvues de vie humaine. Whistler va sans plus tarder gagner Trouville à son tour et s'éblouir de ces horizons en privilégiant l'harmonie des couleurs. Mais, contrairement à Courbet  qui travaille une matière épaisse, il s'attachera à user d'un toucher plus fluide. Il ne craindra pas de reprocher à son maître son "damné réalisme" et à affronter ses critiques, bien que tous deux se rappelleront longtemps les moments exquis qu'ils partagèrent sur le littoral en dégustant des crevettes au beurre frais et en se grisant de rêve et d'espace.

Courbet - la plage à Trouville - 1865

Courbet - la plage à Trouville - 1865

Whistler - Courbet à Trouville - harmonie en bleu et argent - 1865

Whistler - Courbet à Trouville - harmonie en bleu et argent - 1865

 

Lors de l'été 1870, c'est au tour de Monet de quitter Bougival avec épouse et enfant pour le passer à Trouville et proposer, à la suite de Boudin, des images-miroirs à la riche clientèle qui fréquente les lieux et qui, désormais, fixera ses souvenirs estivaux en accrochant les  tableaux aux corniches de ses salons. C'est ainsi qu'il peint l'hôtel des Roches-Noires où Marcel Proust, qui sut admirablement décrire, non au pinceau mais à la plume, la Normandie, séjournera douze années plus tard avec sa mère, ou bien le spectacle d'élégants promeneurs s'attardant sur le sable à Trouville, ou encore Camille  - sa jeune femme - causant avec sa voisine. Et il n'est pas impossible que la femme en noir assise à ses côtés sur cette toile soit Marie-Anne, l'épouse d'Eugène Boudin. Sur les neuf sujets traités cet été là par Claude Monet, citons "L'entrée du port de Trouville" qui sera acheté par le galeriste Paul Durand-Ruel et marquera ainsi le début de sa longue collaboration avec celui qui avec "Impression au soleil levant" fera de la Normandie le berceau de l'impressionnisme. 

 

Claude Monet -Camille sur la plage de Trouville - 1870

Claude Monet -Camille sur la plage de Trouville - 1870

Claude Monet - L'entrée du port de Trouville - 1870

Claude Monet - L'entrée du port de Trouville - 1870

 

C'est aux alentours de 1880 que Caillebotte, grand amateur de nautisme, vient régater à Trouville, s'installant d'abord à la villa des Fleurs, puis à l'hôtel de Paris. Il réalisera une série de vues plongeantes prises depuis la corniche surplombant la mer, représentant les villas et chaumières qui s'étagent au flanc de la colline avec leurs jardins fleuris et leurs vues saisissantes sur les voiles qui s'égaient au large. Longtemps sous-estimé, ce peintre délicat a été redécouvert récemment et doit beaucoup aux collectionneurs américains qui surent apprécier son charme et ses audaces picturales bien avant les Français.

 

Mais pourquoi la Normandie a-t-elle occupé une place aussi éminente dans l'art pictural et l'impressionnisme en particulier ? Je le disais au début de cet article, pour la grâce et la diversité de ses paysages, mais également la richesse de son patrimoine architectural (on se rappelle les études de lumière que Monet a consacrées au porche de la cathédrale de Rouen ), pour la découverte du paysage de plein air que les peintres vont apprécier de plus en plus et, enfin, pour la mode des bains de mer et l'émergence du temps des loisirs que les plages normandes surent instaurer de façon permanente entre vagues et falaises.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Villa rose à Trouville - 1884

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