Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
31 janvier 2022 1 31 /01 /janvier /2022 09:23
Le ventre des hommes de Samira El Ayachi

Hannah a été emmenée par les gendarmes au commissariat pour s’expliquer sur une faute grave commise dans l’exercice de sa fonction d’institutrice. Comme elle craint d’être mal comprise, elle veut raconter sa vie, la vie de son père, la vie de sa famille nombreuse, deux grands, deux moyens et deux petits. Elle est l’un des moyens. Son père, berbère du sud marocain, s’est porté volontaire pour venir travailler en France, la pluie avait fait défaut, les dattes n’avaient pas bien poussé, le village menaçait famine, le miroir aux alouettes agité par les recruteurs a attiré le jeune homme déjà père d’un enfant. A cette époque, il ne savait pas qu’il venait en France pour assurer la fin de l’exploitation des houillères du Nord-Pas-de-Calais. Lui et ceux de sa région constituaient une main d’œuvre supposée malléable, non bénéficiaire du statut de mineur, donc facile à licencier quand le moment serait venu de fermer les mines de moins en moins productives. Mais le père, avec ses collègues et les syndicats, s’est battu comme un beau diable pour bénéficier des avantages de ce statut, il est même passé à la télévision.

 

Hannah est née en France après le regroupement familial, elle raconte sa vie plutôt misérable dans les corons où cependant régnait une vraie chaleur humaine, l’amitié, la solidarité, l’insouciance de l’enfance pendant que les adultes complotaient pour obtenir un statut plus juste. Sa vie dans les rues du quartier avec les enfants des Polonais, des Italiens, des Algériens, société multiethnique où se brassaient les langues, les jargons, les idiomes, les patois, où se mêlaient les cultures et les religions. Le coron ne connaissait pas le racisme que l’école connaissait mieux, surtout lorsqu’on est une bonne élève et qu’on veut fréquenter les grandes institutions, comme le souhaitait Hannah.

 

Ce texte n’est pas seulement un roman social qui raconte la fermeture des houillères du Nord-Pas–De-Calais et le triste sort des derniers embauchés, les mineurs marocains ; c’est également un plaidoyer pour le sort des femmes, marocaines ou autres, qui n’ont jamais été intégrées, dont on ne s’est jamais préoccupé. Ces laissées pour compte de l’intégration avaient pour seul moyen d’expression leur langue vernaculaire. L’auteure, enseignante, insiste sur l’importance de la langue dans l’éducation, l’instruction et l’intégration. L’intégration, qui n’est pas facile non plus pour les enfants nés en France qui souvent ne parlent plus que la langue apprise à l’école et éprouvent des difficultés pour communiquer avec leurs parents, accentuant ainsi le décalage générationnel déjà fortement impacté par la migration et le mélange des populations. Il faut aussi faire face au racisme, au rejet, à la stigmatisation, au sentiment d’usurper une place qui n’est pas la sienne. Et, quand, comme Hannah, on rêve d’absolu, d’un monde idéal évoqué par les montagnes de livres qu’elle a ingurgitées, le dérapage peut survenir. Faut-il accepter tout ce que les décideurs, les penseurs, la hiérarchie cherchent à imposer, ne faut-il pas se dresser pour exiger un monde meilleur comme un mineur se dresse pour avoir un meilleur sort ?

 

Ainsi ce livre n’est pas seulement un roman social qui rapporte et réclame, c’est aussi un livre militant, idéaliste, une réflexion politico-philosophique sur le rôle de l’individu dans la société construit à travers des tableaux, des scènes, des récits d’événements, de drames, de joies, de déceptions, cela autour du fil rouge de son interrogatoire au commissariat de police. Voilà un document qui montre comment s’est construite cette femme, comment des quantités de jeunes enfants d’immigrés se sont construits à leur tour et ont cherché leur chemin dans cette nation que leurs parents ne connaissaient pas. C’est ainsi un véritable document que les historiens pourront consulter quand ils étudieront cet épisode de l’histoire de France et des pays qui lui ont fourni la main d’œuvre nécessaire à son redressement après les énormes destructions de la guerre. Un roman d’une grande richesse documentaire, un texte très littéraire, une oeuvre originale et surtout une conviction d’un militantisme indéfectible.

 

Denis BILLAMBOZ


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer   ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Partager cet article
Repost0
28 janvier 2022 5 28 /01 /janvier /2022 08:37
Luc Ferry en quête d'un nouvel humanisme


Luc Ferry, ex-ministre de l'éducation nationale, professeur, auteur d'une abondante bibliographie cherche à ré-introduire la philosophie dans les affaires de la cité et la conduite des coeurs. Rien que cela !  A ses yeux la philosophie doit redevenir ce qu'elle était à Athènes, il y a deux mille cinq cents ans : un art de vivre et de mourir. Autrement dit une école de sagesse. Pour ce faire, rien n'est plus fécond que de se plonger dans les grands mythes qui sont à la source du " miracle grec ".

 

Au commencement était les mythes - nous dit-il. Ce sont des histoires littéraires, bien sûr, mais qui tentent toutes de répondre à une question philosophique fondamentale, celle de savoir ce qu'est " une vie bonne" pour les mortels. La mythologie grecque va ainsi préformer l'interrogation philosophique la plus fondamentale, celle qui va de Parménide aux stoïciens, en passant par Platon et Aristote. L'expression " vie bonne" renvoie à une interrogation qui n'est pas seulement morale, mais qui touche à la question du sens. Il ne s'agit pas tant de respect de l'autre que de chercher le sens de la vie pour des êtres qui vont mourir et qui ont peur de la mort. L'idée qui va dominer la mythologie et que la philosophie va reprendre quasi intégralement, c'est celle qui vient de la Théogonie d'Hésiode. Hésiode raconte la naissance des dieux, puis la guerre que deux générations de dieux vont se livrer. La première, composée par les Titans, dieux violents et guerriers, la seconde qui réunit les Olympiens, fils des Titans, conduite par Zeus. Les Olympiens vont faire la guerre aux Titans pour établir un partage juste et paisible du monde. A Gaïa reviendra la terre, à Ouranos le ciel, à Poséidon la mer etc. Ce qui va naître alors dans l'espace intellectuel, culturel, moral et même métaphysique grec est l'idée de cosmos, c'est-à-dire l'idée que l'univers tout entier n'est plus un chaos, mais qu'il est au contraire harmonieux, juste, beau et bon. C'est cette idée de cosmos qui permet de répondre à l'interrogation sur " la vie bonne". Le sens de la vie doit se définir comme la mise en harmonie de soi. C'est le sens de la quête d'Ulysse. Que fait-il, sinon chercher à regagner sa place dans l'ordre cosmique. Il a été déplacé par la guerre de Troie, il va mettre vingt ans à retourner chez lui, dans son lieu d'origine, Ithaque, afin de se réajuster à l'ordre du monde, tout simplement. Car, au fond, que disent les stoïciens ? Qu'une vie réussie, c'est une vie en harmonie avec l'ordre cosmique. D'où les trois pans de leur philosophie. D'abord, la théorie, qui est la contemplation du monde pour déterminer où se trouve notre place. Ensuite, la morale, qui est l'ajustement à cet ordre du monde. Enfin, la question du salut : qu'est-ce qui nous sauve de la mort ? Ce message formulé rationnellement par les stoïciens, c'est celui que l'on retrouve avec des accents encore cultuels et religieux, dans les grands mythes fondateurs grecs que sont l'Odyssée et la Théogonie.

 


Lorsque Zeus gagne la guerre contre les Titans, il fait apparaître que le monde est un ordre cosmique harmonieux, juste et beau. Ce monde est divin, en ce sens que nous, les humains, ne l'avons pas créé nous-mêmes. Mais ce divin-là n'est pas incarné dans une personne comme dans le Christianisme ; il est la structure anonyme et aveugle du monde. La première rupture, que le Christianisme instaure par rapport au divin grec, réside dans l'incarnation. Cette rupture va tout changer, et la problématique de la morale et la problématique du salut, puisque ce divin, incarné dans la personne du Christ, ne sera plus appréhendé par la raison, d'où la mort de la philosophie, si l'on peut dire, mais par la foi, fides, la confiance. L'autre rupture est l'idée moderne d'égalité que pose le Christianisme. Et aussi d'humanité. On va inventer en même temps l'idée moderne d'humanité et la valorisation du travail. C'est la parabole des talents qui raconte l'histoire d'un maître qui part en voyage et confie des sommes d'argent à ses trois serviteurs. Losqu'il revient il demande des comptes. Que signifie cette parabole ? Simplement une rupture radicale avec le monde aristocratique pour lequel ce qui fait la dignité d'un être, c'est ce qu'il a reçu au départ, à savoir les talents ou les dons naturels. L'aristocrate est bien né, ou bien doué. Il y a une hiérarchie naturelle des êtres. Ce que la parabole des talents introduit est l'idée que ce qui fonde la dignité est non ce que l'on a reçu mais ce que l'on a fait. La liberté plutôt que la nature. Du coup, on invente à la fois l'idée d'humanité, l'idée d'égale dignité des êtres et la valorisation du travail.
 


Une nouvelle étape est franchie. Mais celle qui est la plus importante selon moi - poursuit Luc Ferry - après la réconciliation des grecs et des chrétiens, c'est la révolution qui a eu lieu au XIIe siècle où se pose l'idée qu'il faut désormais explorer la nature par la raison. Pourquoi : parce que la splendeur de la nature en tant que création divine doit porter les traces de la divinité du créateur. Elle ne peut pas être l'effet du hasard. Il n'y a plus alors de raison pour que raison et foi se contredisent. On trouve déjà là le thème qui sera cher à Pasteur qu'un peu de science éloigne de Dieu, mais que beaucoup nous y ramène. Ce qui sera repris dans l'avant-dernière encyclique de Jean-Paul II - Fides et ratio - foi et raison. D'une certaine façon, il est visible que la modernité n'est jamais parvenue à saper le christianisme. Il y a aujourd'hui dans le monde à peu près 2 milliards de chrétiens. S'il y a une déchristianisation en Europe, elle est néanmoins à relativiser. Car si la quantité a diminué, la qualité a augmenté. Il y a aujourd'hui plus de chrétiens de conviction que d'habitude. Mais ce qui se passe, tout particulièrement avec la révolution scientifique des XVIIe et XVIIIe siècles, c'est que les dogmes chrétiens, notamment les arguments d'autorité, vont être plongés dans un acide, celui des Lumières et de l'esprit critique auxquels ils ne résisteront pas : du moins pas entièrement. Cela se fera en deux temps : d'abord de Descartes à Hegel et avec les Lumières, qui sont pour une bonne part, une sécularisation de la religion chrétienne ; puis avec la philosophie contemporaine, de Schopenhauer jusqu'à Heidegger, qui coïncide avec une sécularisation de cette première sécularisation. On peut le voir chez Nietzsche dans ce qu'il appelle la critique du nihilisme.



Mais une fois que l'on a tout déconstruit, que reste-t-il ? Eh bien ce qui va apparaître n'est rien de moins que la sacralisation de l'humain, qui n'est pas pour autant idolâtrie, mais la conviction que les seules raisons qui méritent que l'on risque sa vie ne sont plus Dieu, la Patrie ou la Révolution, mais bien les êtres humains eux-mêmes. Le sacré s'incarne dorénavant dans les proches, et aussi le prochain qui est le contraire du proche, celui qu'on ne connaît pas, comme en témoigne l'humanitaire. Nous assistons à l'émergence d'un sacré à visage humain qui requiert une spiritualité d'un autre type. Lequel ?
La philosophie, disait Hegel, c'est notre temps saisi par la pensée. Notre époque appelle un humanisme d'un genre nouveau. Non plus l'humanisme des Lumières, de Voltaire et de Kant, qui était un humanisme de la raison et des droits, mais un humanisme du coeur et de la transcendance de l'autre. Bref, de l'amour. Nous vivons un tout nouvel âge de l'humanisme. C'est une révolution comme il en arrive peu, peut-être une fois tous les mille ans.

 

 

Voici la thèse que soutient avec talent un philosophe que je respecte infiniment, mais qui me paraît être trop optimiste, hélas ! Car notre époque ne dessine pas le visage de cet humanisme du coeur et de la transcendance, à l'heure où rarement la violence n'a été aussi présente, ni l'égoïsme si  habituel, ni le goût du profit si prononcé. Et l'on sait d'autre part que l'humanitaire, sous des dehors très estimables, n'est pas toujours dénué d'intérêts moins avouables et que le droit d'ingérence conduit le plus souvent à la catastrophe. Finalement, à écouter ce très sympathique philosophe, nous ne ferions rien d'autre que de revenir au vieux précepte chrétien : aimez-vous les uns, les autres. Mais cela fait vingt siècles que l'on s'y emploie sans grand résultat.

 

 

  

De Luc FERRY à  lire : 

 

La sagesse des mythes  chez  Plon
La tentation du christianisme  ( avec Lucien Jerphagnon ) chez Grasset
Quel avenir pour le christianisme ( avec Philippe Barbarin ) chez Salvator

Combattre l'illetrisme ( 2009 ) chez Odile Jacob

La révolution de l'amour. Pour une spiritualité laïque ( 2010 ) chez Plon

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :
 

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Partager cet article
Repost0
24 janvier 2022 1 24 /01 /janvier /2022 08:53
Cendres d'Anne Duvivier

Lila et sa petite sœur Violette reçoivent une lettre de leur cousine Hélène qui les informe que son père, leur oncle Robert, a demandé a être incinéré et que ses cendres soient dispersées, en leur présence, au large de la petite île italienne d’Ischia. Surprises par cette requête de leur oncle, les deux sœurs acceptent cette invitation en forme de convocation testamentaire. Elles ne peuvent refuser une telle mission surtout que leur oncle a été très présent dans leur vie quand leur père a disparu dans l’incendie d’un grand magasin bruxellois. Il a joué alors le rôle du père, et Lila et Violette lui en sont fort reconnaissantes. En contrepartie, elles, surtout Violette, aiment moins la cousine Hélène qui a très mal accepté que ses cousines empiètent sur son terrain où auparavant elle était seule et très choyée.

 

 

Les trois filles décident de remplir leur devoir de fille et nièces, elles pensent que ce sera l’occasion de renouer des liens familiaux plus chaleureux entre cousines et, au pire, de passer une belle semaine de vacances sur cette île méditerranéenne à quelques encablures de Capri. Le séjour se déroule bien, les filles apprécient le soleil, la mer, la cuisine et les personnes qu’elles rencontrent jusqu’à ce qu’Alessandro fasse son apparition et révèle des informations sidérantes qu’elles ne connaissaient pas, des informations qui changent profondément la vision et l’opinion qu’elles avaient jusque là de leur famille et surtout de leurs parents.

 

 

Avec ce court roman, Anne Duvivier évoque les difficultés qui trop souvent perturbent la vie familiale et la bonne entente au sein des fratries. Dans son récit, les couples sont peu stables, se font et se défont, les pères ne sont pas toujours ceux que les autres supposaient. Un plaidoyer pour la vie familiale paisible ou un réquisitoire contre la famille qui n’est que prétexte à mensonges, tromperies et autres vilenies ? Chacun lira ce livre à sa façon mais tous le liront avec intérêt et plaisir … sans doute. Pour ma part, je suis convaincu que la poussière que l'on pousse sournoisement sous le tapis finit, un jour, par ressortir en enrhumant beaucoup de monde et en générant bien des douleurs et des rancœurs.


Denis BILLAMBOZ


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI
 


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Cendres d'Anne Duvivier
Partager cet article
Repost0
21 janvier 2022 5 21 /01 /janvier /2022 10:27
Cantate pour un monde défunt

 

Vint le temps où l’homme s’emmura dans les villes,
artères bruyantes qui n’ont que l’apparence de la vie,
balafres sur la face condamnée du monde.
On y parlait d’abondance,
on s’y livrait parfois à de sombres pratiques.
De grands arums ornaient des vases de Lalique,
quelques glaïeuls aussi et quelques orchidées.
Mais ceux des villes avaient oublié le parfum âpre de la savane et des marais.

 

Luisance des toits qui encombraient le ciel,
cortège funambulesque des cheminées,
les enfants ne jouaient pas à un-deux-trois, nous n’irons plus au bois,
ni à colin-maillard, ni même à la marelle,
ils sombraient dans l’irréalité des corolles lancéolées sur les bras.
Loin d’eux les alpages enluminés de trolles et les clarines,
les ciels mouvants qui s’ennuageaient, les embellies.
Parfois on célébrait de grandes fêtes, des pâques solennelles
et la lumière, qui s’endiguait, creusait nuitamment de larges fosses
aux ombres qui venaient.
Soudain, le mouvement dans l’argile,
la matière transmuée qui s’oppose à l’ardente quête du sourcier.
Et l’eau coulait, elle s’épandait, c’est toute la terre qui s’en allait …
La main pressentant la douleur cherchait, là où le sang affleure,
cette forme indécise qui est l’offrande d’un dieu muet.


Ô langage des hommes qui ont tout oublié du sens sacré des mots !
Langage, jusqu’où forer ?
Un mot exalte ou pacifie, jamais lassé d’être roulé,
d’être brassé par la phrase qui le charrie.
(Phrase sans césure comme la houle insécable.)
N’être plus le décret, ne plus être la motion,
mais la tige assouplie dans la main du vannier.
Ne plus être l’orage mais le feu qu’on transmet,
n’être plus que l’épi à terme des moissons.


Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
 

(Extraits de « Cantate pour un monde défunt » - Librairie Bleue/Les Cahiers bleus) Prix Renaissance de poésie


Pour consulter la liste des articles de la rubrique "Articles me concernant", cliquer   ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL


 

Cantate pour un monde défunt
Partager cet article
Repost0
14 janvier 2022 5 14 /01 /janvier /2022 10:12

9782221116609.jpg

 

 

La publication de l'ensemble des lettres de François Mauriac, il y a de cela plusieurs années, dont une centaine inédites, révèle un pan méconnu de l'oeuvre du grand écrivain.

« Vos lettres, disait Chardonne à Mauriac, sont vous-même plus que tout ; et à votre oeuvre, il faut ajouter votre personne. » On y rencontre en effet le premier mouvement de la pensée aussi bien que la profondeur d'une lumineuse intelligence, les élans d'une âme sans cesse en éveil, les émotions du moment, la colère, la passion, l'ironie cinglante, la chaleur de l'amitié, l'ambiguïté des sentiments, les doutes, la foi, et tous les combats auxquels cet infatigable polémiste fut mêlé.


Adressée aux grands de son époque – de Maurice Barrès et Francis Jammes, ses parrains en littérature, au général de Gaulle, dont il fut l'ardent supporter jusqu'à la fin, sans oublier les nombreux amis de jeunesse, et l'essentiel des écrivains français, Montherlant, Valéry, Proust, Paulhan, Cocteau, Drieu La Rochelle, Gide ou Claudel, cette correspondance résume soixante années d'histoire littéraire et intellectuelle, inscrites en filigrane dans la vie ardente de cet éternel adolescent profondément amoureux de la vie, de la beauté des êtres, de la nature, et tiraillé entre des désirs multiples et parfois difficilement conciliables.


C'est réellement un « Mauriac par lui-même » que ces missives nous révèlent, indispensable complément du Bloc-Notes et des Nouveaux Mémoires intérieurs pour mieux comprendre, et parfois même surprendre, dans sa vérité la plus intime, l'homme, le témoin capital, engagé corps et âme dans les combats majeurs de son temps, en se faisant le défenseur, lors de la guerre d'Espagne, sous l'Occupation, puis lors des guerres coloniales, des rebelles et des insoumis.


Réunie et présentée par Caroline Mauriac – l'épouse de Jean Mauriac, second fils de l'écrivain –, cette correspondance constitue un pan essentiel de l'oeuvre mauriacienne. Elle rassemble les deux volumes des Lettres d'une vie parus chez Grasset en 1981 et 1989, et plus d'une centaine de lettres inédites considérées jusqu'ici comme trop sulfureuses pour être publiées. Destinées aux quelques hommes qui ont beaucoup compté dans sa vie affective, elles confirment les véritables penchants du créateur des Anges noirs et du Désert de l'amour et laissent entrevoir les « abîmes de tendresse » dans lesquels il n'a cessé de se débattre.

 

Il est vrai que Mauriac a toujours donné l'impression de causer la plume à la main, si bien qu'à travers ses lignes, il nous semble surprendre sa voix brisée par un cancer de la gorge. Caressant les uns, griffant les autres et convoquant à ses côtés toute la littérature française. Il arrive même que Mauriac se laisse intimider par le génie tempétueux de Claudel ou par l'intelligence retorse de Sartre mais jamais il ne s'abaissera, dans ses propos, à la moindre platitude.

 

Mauriac abritait deux hommes en lui, nous dit François-Laurent Balsa, un jésuite qui sentait le souffre et un janséniste qui vous aspergeait d'eau bénite. Le matin, il courait les offices religieux et le soir les salons mondains. C'était un homme du monde qui avait la tentation du désert et dont le drame fut de n'être que rarement d'accord avec son camp, mais sans parvenir à le quitter, si bien qu'il s'est trouvé souvent isolé, incompris, cruellement calomnié. C'est ce qui s'exprime dans cette correspondance, sorte de bloc-notes intime, où l'on suit l'évolution de sa pensée qui lui fait susurrer des choses graves et profondes de façon légère, parfois frivole, et toujours d'un style inimitable.
 


Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :



Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Partager cet article
Repost0
10 janvier 2022 1 10 /01 /janvier /2022 10:02
Antonietta de Gérard Haddad

Antonietta s’assoupit parfois, oublie certaines choses et bientôt les symptômes sont plus explicites, elle est atteinte d’une maladie dégénérative incurable. Son mari raconte son calvaire, leur calvaire, dans un livre adressé à la disparue. Dans ce récit, Gérard Haddad nous conte cette agonie, cette descente aux enfers, une descente qui n’est pas linéaire mais au contraire remplie de périodes de rémission, d’espoir de guérison, d’espaces de paix et de quiétude. Des épisodes de calme entrecoupés, hélas, de crises parfois très cruelles, toujours avilissantes et souvent très difficiles à gérer. Il adresse ce livre à sa femme sous la forme d’un merci pour ce qu’elle a fait et a été pour lui et sous la forme d’une demande de pardon pour tout ce qu’il lui a fait. Le sous-titre du livre : Lettres à ma disparue évoque clairement sa forme et tout aussi clairement son contenu.

Il a commencé son récit alors que le mal était déjà tapi au fond des chairs et des organes d’Antonietta mais pas encore très perceptible. Il introduit ses épitres par des éloges qu’il adresse à sa femme qu’il n’a pas toujours respectée comme il aurait dû. Ce récit s’articule autour des aléas de la santé d’Antonietta mais plus encore autour des nombreux voyages qu’ils ont entrepris, tout d’abord pour visiter leurs parents et amis restés dans leur pays d’origine respectif : la Vénétie pour elle, la Tunisie pour lui, et puis pour des congrès ou des vacances plus ou moins culturels. Il relate avec beaucoup de précision les rencontres, les découvertes et hélas les accidents de santé d’Antonietta.

Il raconte aussi leur jeunesse, leur vie de couple parfois un peu agitée mais toujours très riche et très soudée malgré quelques écarts de sa part, l’écriture qu’il partage, elle s’activant surtout pour la dactylographie que lui ne maitrise pas. Et puis, viennent les temps difficiles, le temps du handicap de plus en plus lourd, de plus en plus invalidant, le temps des séjours hospitaliers de plus en plus sinistres, le temps de l’hospitalisation à domicile avec des personnes très dévoués et pourtant loin de la famille et même de la France. Le handicap qui fait fuir dramatiquement certains amis et même certains de leurs enfants. Le temps des déception et le temps des nouveaux amis, des personnes de grand cœur. Puis vient le temps de la fin de vie, du décès, des obsèques, et enfin de la solitude qu’il faut affronter en attendant sa propre fin. Toute une vie à deux concentrée dans ce livre plein d’amour mais pas seulement, car il recèle beaucoup d’empathie, de tendresse, de complicité et aussi d’amitié et de respect pour les autres malgré les déceptions et les défections à endurer.

Denis BILLAMBOZ


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer   ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

L'auteur

L'auteur

Partager cet article
Repost0
3 janvier 2022 1 03 /01 /janvier /2022 09:34
L'arche de mésalliance de Marin de Viry

Marius, directeur dans une firme proposant des applications liées au développement personnel au niveau international, est mis en concurrence avec Priscillia une autre directrice d’origine anglaise. Sa culture traditionnelle française, aristocratique et catholique, s’oppose directement à la culture anglo-saxonne et militante féministe de sa collègue et rivale. Ils ont été tous les deux formés dans les institutions spécialisées dans l’instruction et l’éducation des cadres de haut niveau chargés de gouverner le pays ou d’en gérer les grandes entreprises constituant leur puissance économique. Leur patron leur propose le même poste présenté sous deux angles différents : il était le gars qui incarnait la France rassurante avec sa culture et ses traditions, elle était l’Empire britannique avec sa force conquérante et son rayonnement culturel international. Elle était aussi la voix des femmes, une certaine forme de modernisme.

 

Dans les grandes tours du quartier de la Défense à Paris, serrées comme les voyageurs du métro sur le quai des stations aux heures de pointe, là où se construisent  les théories, stratégies, applications, opérations, là où se prennent les décisions, là où se pense ce qui devrait être bon pour le peuple et pour la France mais, en priorité, ce qui est profitable à ceux qui bénéficient des richesses accumulées par la grande finance internationale et ceux qui ne pensent qu’à faire avancer leur carrière dans la gestion des entreprises qui nourrissent ces  financiers. Dans les tours, qui incarnent si bien l’arrogance, la suffisance et le mépris de ces financiers et gouvernants qui leur servent la soupe, Marius et Priscillia s’affrontent, ou plutôt font mine de s’affronter, pour un poste prestigieux. 

 

Marius est secrètement amoureux de Priscilla, sa concurrente anglaise, même s’il ne veut pas l’avouer. Elle prendrait un malin plaisir à l’écraser mais leur meilleur client leur laisse comprendre qu’ils ont été mis en concurrence dans le seul but de faire le jeu de leur patron. Ils décident donc de ne pas tomber dans ce jeu sadique et cynique et de trouver un arrangement à l’amiable. Sans avertir quiconque, ils font mine, devant leurs équipes, de se livrer une lutte impitoyable. Dans son scénario, Marin de Viry modifie les données du problème, le meneur de jeu n’est plus celui qui a inventé ce stupide jeu mais les victimes qu’il voulait asservir. Les résultats, les statistiques, les données quantifiées ne sont pas les uniques valeurs servant à évaluer les autres données du jeu : les sentiments, les émotions, le bon sens, le monde des chiffres sont brusquement bousculés par un humanisme que les élites fabriquées sur mesure ont oublié depuis longtemps.

 

Je me suis délecté à la lecture de ce livre, je connais bien le monde de l’entreprise, même si je ne l’aie fréquenté qu’à un étage beaucoup plus bas, du moins en ai-je appris bien des vices et peu de vertus. Je sais comment se construisent les carrières, les images et les réputations. J’ai souri plusieurs fois quand j’ai lu l’ironie avec laquelle l’auteur traitait son sujet. J’ai apprécié la satire qu’il a insufflée dans la peinture qu’il a dressée de la société individualiste, fondée sur le paraître et nourrissant les égos et les fortunes qui se meurent peu à peu aujourd’hui. Les Trente glorieuses se dissolvent interminablement en des soubresauts pathétiques que Marin décrit avec beaucoup de justesse, d’ironie et de drôlerie aussi. Il a compris que cette société n’a pas d’avenir, qu’il faudra, pour faire naître un nouvel espoir, retrouver le bon sens et l’humanisme égarés dans les statistiques des technocrates embastillés dans les tours de la Défense. Marius et Priscilla, Sean et Paula semblent, eux aussi, l’avoir compris …


Denis BILLAMBOZ


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

L'auteur

L'auteur

Partager cet article
Repost0
27 décembre 2021 1 27 /12 /décembre /2021 08:44
La petite vendeuse loin de la plage de Nadine Thirault

 

Nice, 1967, Alice est une jeune fille de dix-huit ans insouciante, heureuse de vivre et de partager une belle amitié avec Clairette, son amie d’enfance. Elle est vendeuse dans une droguerie, sa mère, veuve, n’a pas les moyens de lui payer des études et d’élever ses deux autres enfants qu’elle a eus après le décès accidentel de son mari, footballeur à l’AS Monaco. Alice aurait pourtant aimé aller au lycée pour  entreprendre ensuite des études de lettres classiques. Elle passe ses journées avec sa patronne, ses pauses avec Clairette et s’occupe souvent de sa sœur et de son frère quelque peu délaissés par leur mère. Elle sillonne souvent la ville au guidon du mythique Solex, emblématique de toute une génération, afin d’effectuer quelques livraisons pour le compte de sa patronne. Et, lors d’une course chez un médecin, elle rencontre un jeune homme qu’elle avait déjà remarqué sur la plage, Cupidon dégaine une flèche qui bientôt se fiche dans le cœur de la jouvencelle. Ce joli cœur, enfant de la bourgeoisie locale en rupture avec sa classe sociale, comme beaucoup d’autres à cette époque, prône des idées révolutionnaires et cherche à immiscer Alice dans son monde de contestataires qui allume les premiers brandons qui enflammeront les rues de Paris et des grande villes au mois de mai soixante-huit. Alexandre, le petit ami révolutionnaire, s’engage chaque jour davantage et tente d'entraîner Alice dans des actions de plus en plus radicales qu’elle accepte de moins en moins de suivre.

 

Cette histoire est, comme beaucoup d’autres, une des belles histoires d’amour qui a fleuri sous le soleil de mai soixante-huit. Toutes n’ont pas tourné de la même façon, certaines se sont muées en de tendres mais banales histoires conjugales, d’autres n’ont été que des aventures printanières éteintes aussi vite que les fameux événements et d’autres encore ont été des passions dévorantes impossibles à vivre mais laissant toujours des séquelles sentimentales. La rencontre d’Alice et d’Alexandre, c’est la rencontre du monde ouvrier et des fils de la bourgeoisie sous la même bannière révolutionnaire, mais les uns et les autres n’avaient pas les mêmes envies, les mêmes objectifs. Les ouvriers voulaient un peu plus d’argent pour mieux vivre, les autres voulaient plus de liberté pour user aisément de leur fortune. Nadine Thirault semble bien connaître Nice où se déroule cette aventure, elle semble aussi avoir une idée assez précise de ce que furent les événements de mai soixante-huit dans cette ville. Sur le Solex d’Alice, on découvre les plus petites rues de la ville comme les grandes avenues et les bords de mer. On découvre aussi un petit peuple qui vivait en harmonie dans son quartier, partageant les joies et les peines, se rendant mutuellement service. Une société de gens peu fortunés qui attachait beaucoup d’importance aux valeurs fondamentales du respect, du travail, de la solidarité, un monde qu’Alice devra choisir de quitter ou non après l'aventure sociale et sentimentale qu’elle a traversée.


Denis BILLAMBOZ


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

L'auteure

L'auteure

Partager cet article
Repost0
15 décembre 2021 3 15 /12 /décembre /2021 09:53
Ma lettre au Père Noël - 2021

Cher Père Noël,

Cette lettre est la dernière que je t’écris pour la simple raison que les hommes ont décidé de t’oublier et qu’il est grand temps, après des années de fidèle service, que tu ailles enfin te reposer sur ta planète, non loin du petit Prince qui veille à protéger sa rose, comme tu rêves  aux  moments que tu as consacrés avec tant d’amour aux enfants. Il semble que tu aies été le grand-père idéal, celui que l’on consultait parfois lorsqu'un chagrin venait assombrir nos pensées. Nous savions que tu comprenais tout, que tu pardonnais tout, et que tu descendrais subrepticement déposer au pied de la cheminée les présents auxquels nous aspirions en secret. Les adultes d’aujourd’hui considèrent que tu as fait ton temps, que tu n’es plus à la mode, que les sapins, les crèches, tout cela est à reléguer dans les oubliettes. Dorénavant, ce sont les parents qui emmènent les enfants choisir leurs cadeaux dans les grandes surfaces. Si bien que les surprises sont également passées de mode. D’ailleurs, le mot de Noël disparaitra bientôt du vocabulaire, remplacé par le « fantastique décembre » ou quelque formule de ce genre qui ne ressemble en rien aux aspirations de jadis, lorsque tu venais lnous visiter sur ton char lunaire  conduit par tes huit ou dix rennes.

 

Tout change, cher Père Noël. La grand-mère, que je suis, tente de s’habituer à ces bouleversements qui affectent la plupart des domaines et plus précisément ceux de la sensibilité et de la poésie. On me moquait de croire en toi, malgré mon âge, et de t’écrire chaque année une longue lettre pleine d’affection. Mais comment envisager un avenir où plus rien d’essentiel, plus rien ne perdurerait dans un univers réduit aux seules exigences matérielles. Cela m’afflige plus que je ne puis l’exprimer. Oui, le monde est devenu un bal masqué (le masque n'est-il pas d'actualité ?) où chacun cache ses désirs  parce que ce qui compte est ce qui se négocie. Et comme on ne négocie ni les rêves, ni les secrets, ceux-ci sont inévitablement condamnés à l’oubli. On tourne d’ailleurs la page avec un indicible mépris. Le matériel a pris la relève, c’est la fête de la satisfaction immédiate. Nous sommes loin de ton univers voilé par les nuages, où les étoiles affichent délicatement leur douceur nocturne, où l’on imagine mille paysages, mille architectures savantes et précieuses.  

 

Oui, la page se tourne, inexorable. Ravalons nos larmes et nos regrets. La fête se poursuit sur un autre tempo. Il y aura sans doute des rires, de la bonne chair et de bons vins. On oubliera le sapin illuminé, les santons coulés dans le pur imaginaire, les chants de Noël, les petits souliers alignés, les cloches qui sonnaient à la volée, ta visite secrète et nocturne, la lettre que nous écrivions avec tant de soin et sans rature et, peu à peu, le temps faisant son ouvrage, on t’oubliera, comme on oubliera d’inscrire l’essentiel en lettres étoilées.

Armelle


Pour consulter la liste des articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer   ICI


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Ma lettre au Père Noël - 2021
Partager cet article
Repost0
13 décembre 2021 1 13 /12 /décembre /2021 09:52
Les demeurées de Jeanne Benameur

Un petit livre par la taille mais un grand livre par son sujet et la manière de le traiter. Jeanne Benameur, avec ce texte, a voulu rendre à ceux que nous prenons pour des « abrutis », leur juste place dans la société car s’ils n’ont pas l’intelligence académique, ils ont souvent une sensibilité très aiguisée qui est, elle aussi, une forme d’intelligence. Un tout petit roman, une longue nouvelle, un conte philosophique, je ne sais … ce petit livre est un peu tout ça à la fois. Il commence comme un texte de poésie en vers racontant la vie d’une mère et de sa fille affectées de la même tare, elles ne sont pas très intelligentes, elles sont même carrément demeurées, « abruties ». « Quand on s’adresse à La Varienne, elle s’agrippe du regard à la bouche de celui qui parle. Ses lèvres à elle marmonnent, imitantes et muettes. Luce ne supporte pas. Luce se tait. Le silence entre elles tisse et détruit le monde ». Le livre évolue progressivement, même le style change, la poésie s’étiole pour faire place à un discours plus moral, plus prosaïque, qui évalue, plaide, juge. On pourrait penser que ce livre a été écrit  en deux temps, l’auteure aurait laissé une première version dans un tiroir avant de la reprendre pour la conclure dans un style moins elliptique, plus direct, plus concret, plus démonstratif.

 

 

Ce texte, c’est l’histoire de La Varienne et de sa fille Luce. Elles sont toutes les deux, selon le terme même de l’auteure : « abruties », à la limite de l’autisme et de l’anorexie pour la fille : « La Varienne pousse les tartines plus près du gros bol plein, comme on donne aux bêtes à l’étable. Mais la petite n’a qu’un seul estomac et l’appétit de l’alouette du matin ». Elles vivent esseulées au bout de village. La mère travaille chez des bourgeois pendant que sa fille laisse couler le temps en jouant avec des petits riens, en regardant le monde qui l’entoure sans s’interroger, juste en regardant. Cette vie sans histoire et sans relief butte sur la loi, la loi est formelle, la petite doit-être scolarisée. La mère accompagne donc sa fille à l’école où l’institutrice est résolue à l’instruire, à lui apprendre à lire. Mais, l’enseignante butte sur le mur de l'incompréhension totale, sur le manque de volonté absolu. Luce ne veut pas apprendre, les mots lui font mal, elle tombe même très malade. Ce blocage physiologique détruit les belles convictions que l’institutrice a apprises à l’école des maîtresses, elle n’accepte pas cette défaite. A son tour, elle somatise son échec. La fillette a cependant enregistré ce qu’elle a appris et elle peut le restituer par le dessin ou la broderie. L’enseignante comprend alors qu’il n’y a pas que le savoir académique, d’autres formes de savoir existent. La Varienne connait les plantes, elle est un peu guérisseuse ; la petite est habile de ses mains et elle a une bonne mémoire.

 

 

Un texte qui remet en question les fondamentaux de l’école primaire. Cette femme et sa fillette ne sont peut-être pas intelligentes à la manière définie par l’Académie, mais elles ont une intelligence innée, animale, une intuition aiguisée, elles connaissent la nature et ses secrets, elles transmettent par une sensualité affective ce que d’autres transmettent par la parole. « A l’intelligence, il faut un espace pour se poser. Il faut des mains, de l’air pour la craie et l’encre. L’abrutie n’a rien ». Elles ne disposent pas dans leur cervelle de cet espace mais elles ont une sensibilité très fine qui leur permet de déchiffrer, d’apprendre et de transmettre différemment. L’auteure s’applique à nous faire comprendre que l’humanité n’est pas coulée dans un seul moule, qu’il y a des êtres différents qui méritent eux aussi notre considération et notre respect.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer  ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

L'auteure

L'auteure

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche