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30 janvier 2024 2 30 /01 /janvier /2024 09:20
Avec les fées de Sylvain Tesson

Sylvain Tesson est un quêteur d’espace mais davantage encore un quêteur de sens, tant il est vrai qu’il considère que « l’absence d’un mythe est notre malheur tricolore, à nous qui avons tué le mystère.  Soulagés que rien ne nous soit supérieur, nous nous satisfaisons que tout nous soit semblable. » On comprend pourquoi, en lisant ces phrases, l’écrivain ait depuis son plus jeune âge parcouru à pied, à vélo, en bateau une partie de notre planète, ce soit isolé dans des déserts, des îles et ait poursuivi des êtres féériques dans les  profondeurs des forêts  ou la gravité vertigineuse des cimes.

 

Ce vagabond ne cesse plus de vivre en spectateur et vénérateur de ce qui est d’abord le mouvement avant d’être la présence tant il lui est devenu évident qu’il y a une façon particulière  de contempler l’univers. Ce livre lui a été inspiré parce que la pénombre ne cesse plus de tomber et de s’apesantir sur un univers qui ne fonctionne désormais que grâce à des machines et à des banquiers. Et à cause de cela, il a décidé de partir avec les fées « qui se convoquent et savent reculer le vacarme des hommes et la bêtise des chiffres. »

 

Ce parcours nous entraine sur les terres celtes, les balcons de l’ouest où les promontoires se distribuent en plis successifs et vous assurent un ordre de la beauté sereine. Nous voici successivement en Espagne, en Bretagne, au pays de Galles, en Irlande, en Ecosse où l’on ne cesse de traverser à pied, à vélo ou en bateau des paysages lavés de pluie et chargés de mystère, des landes imprégnées de secrets, « tant il est vrai que le merveilleux émane du réel », et que la mer a le pouvoir « de dissoudre les certitudes. »


Itinéraire difficile parfois, où l’homme n’a plus honte de son insatisfaction parce que la féérie d’un lieu rassure l’esprit, attendrit l’âme et repose le corps. Rien n’est simple, si bien que l’écrivain entend vivre en spectateur et vénérateur de ce qui se trame. « L’absence d’un mythe est notre malheur tricolore, à nous qui avons tué le mystère » - conclut-il. Et comme il a raison !


Et ces fées qui inspirent ses pas, elles existent  « quand on travaille à les faire apparaître. » En cela, Sylvain Tesson est un écrivain incomparable. Il nous invite, depuis ses débuts, à un long parcours où surgit toujours l’inattendu  que nous oublions trop souvent de déceler dans l’habituel et le quotidien.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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28 janvier 2024 7 28 /01 /janvier /2024 09:19

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"La liberté est le droit de faire tout ce que les lois permettent et si un citoyen pouvait faire ce qu'elles défendent, il n'aurait plus de liberté, parce que les autres auraient tout de même ce pouvoir" - écrivait MONTESQUIEU.

 

"La liberté concrète est celle qui assume courageusement et joyeusement la loi de l'oeuvre qui est la loi du fini : donner forme, et en donnant forme, prendre forme, voilà la liberté".

Paul RICOEUR

 

 

Aussi posons-nous cette question : que signifie être libre ?

 

C'est tout d'abord la liberté de faire. Mais souvenons-nous que la liberté était autrefois un privilège réservé au maître par opposition à l'esclave. Il faudra attendre que le christianisme confirme les affirmations des stoïciens en faisant d'elle un principe spirituel et moral pour réaliser que la dignité de l'homme relevait de sa liberté. En effet, je ne suis libre d'agir que lorsque rien ni personne ne m'en empêche. Cette liberté est appelée la liberté d'action. Elle est la seule dont on ne puisse contester ni la réalité, ni le prix, bien qu'elle ne soit en aucune façon absolue. Par ailleurs est-on libre de vouloir ce que l'on veut ? C'est sans doute le problème le plus épineux, car puis-je n'être que moi ? Et étant moi, puis-je vouloir autrement que moi ? Il ne s'agit plus alors de la seule liberté d'action, mais de la liberté de décision ou de volonté. Volonté au sens où Epicure et Epictète la définissaient, c'est-à-dire liberté qui ne dépend que de moi puisque je suis libre de vouloir ce que je veux. Mais suis-je libre de vouloir autre chose que ce que je veux ? - pourrait ajouter malicieusement Diderot dans "Jacques le fataliste".

 

Cette liberté de la volonté suppose, en effet, que je puisse vouloir autre chose que ce que je désire, c'est ce que certains nomment la liberté d'indifférence ou le libre arbitre, liberté envisagée dans ce sens par des philosophes comme Descartes, Kant et Sartre. Elle suppose que ce que je fais n'est pas déterminé par ce que je suis. Selon Sartre l'existence précède l'essence et si l'homme est libre, c'est qu'il n'était rien à l'origine et n'est, en définitive, que ce qu'il se fait. Je ne suis libre qu'à la condition, certes paradoxale, de renoncer à être ce que je suis pour être ce que je ne suis pas, mais cela à condition de le définir moi-même. C'est ce que ce penseur considère comme liberté originelle. Elle précède tous les choix et tous les choix en dépendent. Cette liberté est absolue ou bien n'est pas. Elle est le pouvoir indéterminé de se déterminer soi-même. Car réfléchir, c'est déjà se libérer. "Il est impossible de concevoir une raison qui, en pleine conscience, recevrait pour ses jugements une direction du dehors"- confirme Kant. La loi morale intérieure, la conscience morale est l'acte de la raison, elle m'indique que je suis libre, puisque sans liberté je ne saurais me contraindre à agir bien. Et Kant ajoute : " Si la loi morale n'était d'abord clairement conçue dans notre raison, nous ne consentirions pas à admettre une chose telle que la liberté." C'est également la raison qui nous permet de nous libérer des pressions ou influences extérieures. Mon intelligence est un filtre qui m'autorise à user de mon libre-arbitre et d'agir selon ma détermination propre.

 

Ce troisième sens de la liberté, la liberté de pensée ou liberté de raison est envisagé comme compréhension et nécessité de nos choix. Etre libre de n'être soumis qu'à sa propre nécessité. Ces trois libertés, action, décision, raison ont en commun de n'exister qu'en relation les unes avec les autres, car on ne naît pas libre, on le devient. Que nous soyons libre ou que nous ne le soyons pas physiquement ou, de façon plus inquiétante psychiquement et moralement, cela ne peut nous dispenser, selon Nietzsche, de devenir ce que nous sommes. Alors réfléchissons à cela et lisons quelques maximes pour mieux nous éclairer sur le sens profond de la liberté, dont nous ne faisons pas toujours le meilleur usage:

 

Mais le tyran enchaînera...quoi ? ta jambe. Mais il tranchera...quoi ? ta tête. Qu'est-ce qu'il ne peut ni enchaîner, ni retrancher ? Ta volonté. EPITECTE

 

Et ainsi j'appelle libre un homme dans la mesure où il vit sous la conduite de la raison, parce que dans cette mesure même, il est déterminé à agir par des causes pouvant être connues adéquatement par sa seule nature, encore que ces causes le déterminent nécessairement à agir. La liberté, en effet, ne supprime pas, mais pose au contraire la nécessité de l'action.  SPINOZA

 

Nous sommes libres quand nos actes émanent de notre personnalité entière, quand ils l'expriment, quand ils ont avec elle cette indéfinissable ressemblance qu'on trouve parfois entre l'oeuvre et l'artiste. BERGSON

  

La liberté n'est pas dans une indépendance rêvée à l'égard des lois de la nature, mais dans la connaissance de ces lois et dans la possibilité donnée par là même de les mettre en oeuvre méthodiquement pour des fins déterminées. Cela est vrai aussi bien des lois de la nature extérieure que de celles qui régissent l'existence physique et psychique de l'homme lui-même. ( ... ) La liberté de la volonté ne signifie donc pas autre chose que la faculté de décider en connaissance de cause.  ENGELS

 

Que veut dire ce mot être libre ? Il veut dire pouvoir, ou bien il n'a point de sens ( ... ) Où sera donc la liberté ? Dans la puissance de faire ce qu'on veut ? Je veux sortir de mon cabinet, la porte est ouverte, je suis libre d'en sortir. Mais dites-vous, si la porte est fermée, et que je veuille rester chez moi, j'y demeure librement. La liberté sur laquelle on a écrit tant de volumes, n'est donc, réduite à ses justes termes, que la puissance d'agir. Dans quel sens faut-il prononcer ces mots : l'homme est libre ? Dans le même sens qu'on prononce les mots de santé, de force, de bonheur. L'homme n'est pas toujours fort, toujours sain, toujours heureux. Une grande passion, un grand obstacle, lui ôtent sa liberté, sa puissance d'agir. Le mot de liberté, de franc arbitre est donc un mot abstrait, un mot général comme beauté, bonté, justice. Ces termes ne disent pas que tous les hommes soient toujours beaux, bons et justes ; aussi ne sont-ils pas toujours libres.  VOLTAIRE

 

Les hommes se trompent en ce qu'ils se croient libres ; et cette opinion consiste en cela seul qu'ils ont conscience de leurs actions et sont ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. Ce qui constitue donc leur idée de la liberté, c'est qu'ils ne connaissent aucune cause de leur action. SPINOZA

 

La vraie liberté, c'est pouvoir toute chose sur soi.  MONTAIGNE

  

Maintenant à chacun de se faire son opinion sur le sujet. C'est la liberté de raison. Alors bonne raison à tous.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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22 janvier 2024 1 22 /01 /janvier /2024 10:08

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On le sait, depuis plusieurs décades, la poésie traverse son purgatoire ou, mieux, vit dans les catacombes. Et pourtant notre époque ne manque pas de belles voix pour nous entretenir de l'essentiel et nous aider à traverses les apparences. Jean-Michel Maulpoix est de ceux-là. 

 

Jean-Michel Maulpoix, poète et écrivain né en 1952, sait mieux que personne saisir les émotions intimes, tout en centrant l’essentiel de ses textes en prose sur l’autre, le frère, l’amante ou l’ami, ainsi que sur le monde et les sensations fugitives qu’il suscite. Le poète s’emploie également à un travail sur la mémoire, là où s’ajoute à l’immanence un examen critique de soi-même, une quête soucieuse et une aspiration à l’autre versant des choses, ce versant  qui se veut étrange ou invisible. Homme du seuil, Jean-Michel Maulpoix tente de se maintenir en équilibre entre extérieur et intérieur, assumant sa perplexité et initiant une interrogation subjective afin de rester vivant, dans le flot énergique de la vie et, ce, malgré les affres d’un monde dont on ne parvient pas à assurer l’ordre.

 

«  Il s’agit d’une méditation tournée vers ce qui se dérobe ou ce qui nous échappe : analyser la substance de ce qui fait l’existence humaine dans ses aspects les plus impalpables et les plus secrets, chercher les points de rupture, les points d’équilibre, les coutures … Explorer l’intériorité à travers un motif choisi » - disait-il lors d’une interview.

 

Ce qui intéresse le poète est autant ce qui passe que ce qui dure, à condition que le souci de la langue soit respecté. Son diagnostic est sans complaisance : «  Tour à tour nous avons perdu le réel et l’imaginaire. Nous sommes les citoyens hébétés d’un univers inquiétant sur lequel nos actes semblent n’avoir aucune prise… » Aussi priorité est-elle accordée aux lieux d’espérance, le poème représentant une sorte d’état privilégié, un retour au beau langage sans pour autant céder aux affirmations péremptoires. Car le mystère demeure. Il est notre quotidien et mieux vaut procéder par approche et allusion dans le seul souci de sauvegarder le désir.
 

Je n’écris jamais que des commencements. Seule est émouvante la lisière des mots, le toucher hasardeux de la plume sur la page…

… La parole n’est pas en moi ce qui résiste, mais le roseau qui plie. Tout ce qui s’émerveille de subir.

L’aube, tel un livre de peu de mots.

Ecrire pour inventer à chaque fois une innocence. N’ayant sur terre qu’une place accidentelle, je parle en miettes. L’éphémère suffit à ma nourriture. Ma soif ne s’apaise pas.

 

Pour vous donner le goût de cette belle prose, je joins quelques extraits de : « Dans la paume du rêveur », mon recueil préféré :

 

Voici le poème revenu sur les épaules des anges. Au bout du long chemin d’images incroyables. Pâle, au sortir de la mine de neige.

Voici le mot qui fut le soc et la cognée. Voici la plume d’or. Et sur le tronc un long cortège de filles noires.

Arbres tressés de songes, linges et voix, tout l’amour à l’œuvre dans les chambres d’oiseaux.

 

Celui qui est assis dans l’herbe s’efforce de ne pas y croire. Chasseur toujours et menacé. Avide, scrutant l’obscur. Pourtant le cœur à neuf, prêt à cesser de battre.

 

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Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

 

Et pour  consulter le site wikipedia consacré à l'auteur, cliquer     ICI

 

Voici, par ailleurs les autres articles consacrés aux poètes :


Jules Supervieille ou l'enfance de l'univers

Blaise Cendrars entre dans la Pléiade

Joe Bousquet ou l'horizon chimérique

René-Guy Cadou ou la rêverie printanière

Sabine Sicaud, l'enfant aux sortilèges

Alexandre Pouchkine ou l'empire des mots

Marie Noël ou la traversée de la nuit

Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

Milosz ou l'entrée dans le silence

Paul-Jean TOULET ou une poésie fantasque

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

Marceline Desbordes-Valmore ou le renoncement

 

 

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20 janvier 2024 6 20 /01 /janvier /2024 10:02

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Un petit dieu écolo,
Et pas vraiment rigolo,
Eut un jour l'idée
A sa table de convier
Ces dames les quatre Saisons.
Elles s'en vinrent fort agrémentées
Et toutes quatre fort bien disposées
A l'écouter avec attention.

Devant ces belles invitées,
Il prit la parole en premier,
Et dit qu'il n'était pas normal
Que dans les terres australes,
L'hiver ne laisse pas place
A des saisons plus conviviales.
Là-bas, tout n'est que froid et désolation,
Sous le joug d'une seule saison.

Quel ostracisme ! s'emporta dame Hiver
Qui, toute vêtue de blanc
Et plus froide qu'une pierre,
N'entendait pas se laisser faire.
J'ai cru comprendre qu'à l'équateur,
Où dame Eté demeure,
Il règne une telle fournaise,
Que l'on se croirait aux enfers !

Dame Automne et dame Printemps,
A leur tour, prirent la parole
Pour signifier élégamment,
Qu'ici, une lichette d'automne
Et que là, une pincée de printemps,
Suffiraient à changer le temps.
Plus de fraîcheur à l'équateur
Et aux pôles moins de rigueur,
Le tour est joué au pied levé,
Conclut le petit dieu écolo
A l'adresse de ses invitées.

Pas si simple, ironisa dame Hiver,
Que l'on savait plutôt sévère.
Que l'on m'accorde plus de soleil
Et ma calotte glaciaire
Risque de fondre sur vos têtes.
N'y avez-vous donc pas songé ?
Les convives se regardèrent
Mêmement embarrassés.
Quant à moi, dit dame Eté,
Sur un ton plus enjoué,
Attention qu'une bise perfide
Ne vienne pas enrhumer
Mon poumon forestier.
Une méchante pneumonie
Et le voilà anéanti.
Oh ! gémit notre écologiste
Qui, moins assuré des services
Que la Science pouvait offrir,
Se sentait très déprimé
D'être si mal éclairé.
Qu'il pleuve à la Saint-Médard
Et qu'il gèle aux Saints de glace,
Mieux vaut ne toucher à rien
Et que la Terre se porte bien.

 

 

Armelle BARGUILLET  ( Extrait de mon ouvrage : La ronde des fabliaux )



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5 janvier 2024 5 05 /01 /janvier /2024 10:00

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On doit à Gabrielle Chanel d'avoir inventé l'élégance moderne en rendant au corps féminin sa liberté, femme indépendante, s'étant ciselée une légende en se fiant à son seul goût. Gabrielle Bonheur Chanel vit le jour à Saumur le 19 août 1883 et passa les premières années de son existence sur les routes et les marchés, étant la fille d'un camelot issu d'une lignée de marchands forains cévenols et d'une humble couturière auvergnate. Lasse de suivre de foire en foire la carriole de son mari volage et ivrogne, sa mère confie Gabrielle, ainsi que ses trois frères et soeurs, à son frère avant de mourir à 33 ans. Après ce décès prématuré, Gabrielle, qui a alors 12 ans, monte pour la dernière fois dans la charrette de son père qui la conduit avec sa soeur aînée à l'orphelinat d'Aubazine en Corrèze, tandis qu'il place ses fils comme garçons à tout faire dans une ferme. Les années que Gabrielle va passer à l'orphelinat, bien qu'austères, ne seront pas malheureuses. Elle va y apprendre le dépouillement, la rigueur, et y recevoir une éducation qui sera, en quelque sorte, son seul et salutaire héritage. En effet, elle y découvre la beauté du dénuement, les lignes épurées et les contrastes d'un univers blanc et noir, celui des longs couloirs passés à la chaux que rythment les pavements, les fenêtres et les hautes portes ourlées de noir, contrastes qui contribueront à façonner son style.

 

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A dix-sept ans, elle quitte l'orphelinat pour Moulins et entre dans une maison spécialisée en trousseaux et layettes afin d'y accomplir son apprentissage de couseuse. En même temps que ses premiers pas sur la scène d'un music-hall où naîtra la légende " Coco". Très courtisée par les officiers de garnison, elle finit par faire la conquête de l'un d'eux, Etienne Balsan, qui réalise son rêve en l'emmenant vivre dans son château de Royallieu, en forêt de Compiègne. C'est là, sous l'oeil amusé de son protecteur, qu'elle va  inaugurer une garde-robe personnelle et lancer sa mode d'amazone excentrique, privilégiant les polos et esquissant une ligne dépouillée et masculine qui ne tarde pas à susciter une vive curiosité dans ce petit monde guindé et aristocratique.

Mais Gabrielle s'ennuie à suivre les chasses à coure et à participer à des réceptions auprès de gens qui ne l'ont pas vraiment acceptée, et puis elle fait la connaissance d'un ami de Balsan, Arthur Capel, prénommé Boy par les intimes, dont elle tombe amoureuse. Boy l'enlève et la convainc de son talent, payant sur sa cassette son installation au 31 de la rue Cambon sous l'enseigne Chanel modes,où la jeune modéliste s'investira d'abord dans les chapeaux. Elle en couvrira les têtes des femmes qui comptent le plus dans la capitale, remplaçant les aigrettes et les plumes d'autruches par des cloches qui feront très vite fureur. Tant et si bien, qu'elle ouvre des boutiques, bientôt à Deauville, ensuite à Biarritz, raccourcit les jupes, supprime la taille, les traînes et les longues chevelures, poursuivant sa patiente pédagogie pour libérer le corps des femmes de ces signes de soumission et substituant - comme l'écrira son ami Paul Morand - l'allure à la parure. La guerre de 14, avec son lot de pénuries, aidera Chanel à faire table rase du passé et à créer une silhouette un rien androgyne pour des femmes appelées à prendre la place des hommes partis au front. Une bataille qui lui apportera la fortune, d'autant qu'à la mode vont très vite s'ajouter les parfums et les accessoires qui sont sensés ajouter un supplément d'élégance à cette mode épurée.

 

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Ayant annexé presque toute la rue Cambon, Mademoiselle - qui a renoncé au mariage après la mort accidentelle de Boy, son grand amour - est en 1939 à la tête d'une entreprise de 4000 ouvrières, contre 300 en 1918. Mais la seconde guerre va mettre un terme à cette ascension fulgurante. S'ouvre la page la plus sombre de son existence. Chanel ferme sa maison de couture, licencie son personnel, s'installe à l'hôtel Ritz et entretient de 1941 à 1944 une liaison avec un officier des services de renseignements allemands Hans Gunther von Dincklage. A la Libération, sans doute grâce à l'amitié de Winston Churchill, elle ne sera pas inquiétée. Mais il faudra attendre 1954 pour qu'elle accepte de rouvrir sa maison et, à l'âge de 71 ans, de revenir sur le devant de la scène et le monde très fermé de la Haute Couture. Si bien que les années 1960 sonneront  l'heure d'une nouvelle libération des femmes et d'une nouvelle révolution des moeurs et de la mode. Plus que jamais fidèle à sa philosophie - toujours ôter, toujours dépouiller, ne jamais ajouter- Chanel va, une fois encore, réussir à imposer au monde entier le symbole de l'élégance française : le tailleur tweed gansé assorti d'escarpins bicolores et d'un sac matelassé à chaîne dorée qui restent, en ce XXIe siècle, le sommet du chic et l'emblème de la femme moderne.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 


A LIRE  :   L'allure Chanel  de Paul Morand   ( Folio Gallimard )

 

L'irrégulière ou Mon itinéraire Chanel  d'Edmonde Charles-Roux  ( livre de poche )

 

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27 décembre 2023 3 27 /12 /décembre /2023 10:27

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Né à Saint-Pétersbourg en février 1885, voilà bien un auteur français qui n'aura pas connu le purgatoire où si peu ! Mort il y a plus de soixante ans, ses pièces ne cessent d'être redonnées, ses livres republiés, et il semble que cet homme, si décrié de son vivant, soit aujourd'hui l'objet de tous les suffrages... Oui, Sacha Guitry amuse encore. Peut-être parce qu'il fait partie d'une lignée française d'esprit et de goût qui compte dans ses rangs des La Fontaine, Voltaire, Feydeau et qu'au final - et c'est rassurant - le talent ne s'use pas. Or Sacha en avait énormément, autant comme auteur dramatique et acteur que comme homme, au point qu'il mêlait étroitement sa vie et son oeuvre. Mieux encore, c'est par le truchement de son théâtre qu'il a vécu ; l'homme nourrissant l'auteur et l'auteur approfondissant l'homme, en lui prêtant ses illusions et en projetant dans l'imaginaire sa vie réelle. N'est-ce pas dans le théâtre que Guitry a trouvé un remède aux désillusions qu'il rencontrera dans son existence et, en particulier, dans sa vie amoureuse ? Le monde qui l'entourait lui était étranger et c'est sans doute cet aveuglement qui le conduisit à commettre des imprudences qu'il payera chèrement. Gâté par la nature, la naissance, l'éducation et les dons, il vécut dans l'exception, insouciant des servitudes de la vie ordinaire, occupé à créer un univers conforme à ses goûts et à ses aspirations.


L'amour aura, dans l'ensemble de son oeuvre, une place essentielle. L'amour dans toutes ses phases, des prémices au crépuscule, en passant par les promesses, les ruptures, le désir, la passion, l'accomplissement, l'inconstance, la jalousie, la trahison, rien ne sera oublié de ce qui compose et décompose ce sentiment. Dans Faison un rêve, il y a cette phrase qui est une merveilleuse leçon de sagesse : " Nous avons mieux que toute la vie. Nous avons deux jours". Il est vrai que nous sommes là dans un registre léger, voire frivole, que bien des responsables de théâtres subventionnés ne se privèrent pas de dédaigner. Mais ce théâtre, apparemment bourgeois et hédoniste, n'en est pas moins empreint d'une mélancolie voilée qui lui confère une profondeur inattendue et d'une gravité qui a l'élégance de n'être jamais morose. Sans compter l'impertinence et la cocasserie qui sont au rendez-vous. On aime le Guitry qui laisse poindre sous la lucidité et l'ironie, parfois même le cynisme, la nostalgie d'un bonheur enfui ou inaccessible, nostalgie blessée de l'amant déçu, trompé, de l'orphelin de mère et du fils rejeté par un père trop célèbre, trop brillant, le comédien Lucien Guitry, qui vous oblige à vous faire, coûte que coûte, un prénom pour...exister. N'y a-t-il pas derrière la parade de l'esprit délié, qui semble en mesure de tout régler d'une phrase assassine ou d'un bon mot, un immense besoin d'amour et de reconnaissance qui ne fut jamais comblé ? Si bien que Sacha passa son temps à donner le change avec un brio, certes rare, mais intimement fêlé.


Les dernières années de sa vie furent surtout marquées par l'irruption de l'Histoire et le délaissement du théâtre au bénéfice du cinéma ( quinze films entre 1945 et 1957 ). A la Libération, il sera incarcéré soixante jours à Drancy, puis à Fresnes, sur dénonciation, avec un dossier si vide d'accusations que le juge d'instruction fut obligé de passer des annonces dans les journaux pour solliciter des témoignages. On n'avait certes rien à reprocher à l'homme de lettres que ses succès, son talent, sa fantaisie, son esprit. Tout cela se terminera par un non-lieu, mais la rumeur exécrable n'en jouera pas moins son rôle destructeur et Sacha Guitry en sera marqué pour le restant de ses jours. Puis vint une époque qui n'était plus la sienne ; ses films sont moqués par l'intelligentsia et les critiques qui ne voient plus en lui qu'un has been. Il est vrai qu'en cette après-guerre, il payait les conséquences de deux tares : il n'était ni universitaire ( il n'est jamais allé au-delà de la classe de sixième ), ni communiste. Seul Truffaut, toujours clairvoyant, plaidera sa cause dans les Cahiers du Cinéma. Depuis, le retard a été rattrapé et une rétrospective intégrale devait être présentée par la Cinémathèque de Paris dans le cadre de l'exposition " Sacha Guitry, une vie d'artiste "  en 2008. Juste revanche sur un sort qui endeuilla sa vieillesse. Sacha Guitry, mort le 24 juillet 1957, aura eu le dernier mot : nos rêves finissent toujours par nous rattraper.

 

 


 QUELQUES-UNS DE SES TRAITS D'HUMEUR ET D'HUMOUR

 

 

Elle est partie ! Enfin me voilà seul. C'était depuis des années mon rêve. Je vais donc enfin être seul ! Et déjà, je me demande avec qui ?


Avec tout ce que je sais, on pourrait faire un livre. Il est vrai qu'avec tout ce que je ne sais pas, on pourrait faire une bibliothèque.


Si ceux qui disent du mal de moi savaient exactement ce que je pense d'eux, ils en diraient bien davantage.


Il n'y a pas de belle mort. Il y en a qui sont belles à raconter. Mais celles-là, ce sont les morts des autres.


Les directeurs de théâtre croient qu'ils sont intelligents quand ils ont un succès... et quand ils ont un four, ils croient que le public est idiot.


Ne cherchez pas des gens qui vous donnent des conseils. Regardez plutôt ceux qui vous donnent des exemples.


Dans " ami ", il y a l'idée d'âme et dans " relation ", l'idée que tout est relatif.

Vidal : Vous n'êtes pas fidèle à votre femme ?
Léo : Si, souvent !

 

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Sacha Guitry, l'indémodable
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18 décembre 2023 1 18 /12 /décembre /2023 09:49

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Dans un livre publié il y a quelques années, Peter Silverman nous raconte une histoire, comme il en existe une par siècle, celle de la découverte d'une oeuvre oubliée de Léonard de Vinci. Au centre d'une rude bataille d'experts, le merveilleux profil de Bianca Sforza a pu être authentifié par les spécialistes du peintre de la Renaissance. Le plus incroyable est que ce tableau, en vente chez Christie's en janvier 1998, était  passé inaperçu, y compris par l'auteur du livre, un collectionneur expérimenté. A l'époque, on avait considéré que l'oeuvre était d'origine allemande et datait du XIXe siècle. Bien qu'il l'ait ratée par crédulité à la vente de Christie's, Peter Silverman continuait d'être hanté par ce profil à la beauté délicate fixé à tout jamais par le gaucher le plus célèbre de la peinture et qui frappe désormais par l'harmonie indicible des proportions. C'est dans une galerie new-yorkaise que Peter Silverman va de nouveau croiser ce portrait et l'entrelacs caractéristique de la coiffe et de la manche qui l'apparente irrésistiblement à "La dame à l'hermine" du même Léonard. Certain que ce tableau est du XVe, Silverman ne résiste pas à l'acquérir pour la somme de 19000 dollars. L'examen au carbone 14, auquel il fait procéder sans tarder, indique que le profil est bien de la Renaissance mais cette preuve est encore insuffisante pour l'attribuer à Vinci. Conforté par l'examen au carbone, l'acquéreur s'adresse à Mina Grégori, une experte sans égal de la peinture florentine. Elle se rend chez lui accompagnée de Catherine Goguel, une spécialiste du dessin au musée du Louvre. Celle-ci prononce une remarque lourde de sous-entendu : Peter, il me semble que l'artiste soit un gaucher. D'autre part, si le vêtement est lombard, la délicatesse du visage est florentine. Il faut donc chercher un artiste florentin ayant travaillé à la cour du duc de Milan et qui, de surcroît, soit gaucher.  C'est alors que la science va venir au secours de l'art grâce à un laboratoire de radiographie qui va numériser le portrait avec une caméra multispectrale. Or d'étonnants points de convergence se révèlent avec l'autre portrait de Léonard, celui de La Dame à l'hermine.

 

Mais, jusqu'alors, le profil n'était attribué à personne. En effet, quelle est cette très jeune femme  présente à la cour des Sforza  au même moment que le peintre ? En procédant par élimination, excluant celles dont la physionomie était connue, les experts vont tomber sur Bianca Sforza, la fille illégitime de Ludovic Sforza pour lequel Léonard travaillait. Le père, pour caser cette fille encombrante, lui fait épouser le commandant de ses armées Galeazzo Sanseverino. Malheureusement, la jeune femme, seulement âgée de 13 ans, mourra vraisemblablement des suites d'une fausse couche. Une telle découverte aurait dû provoquer l'enthousiasme du milieu culturel et c'est tout le contraire qui se produisit. La nouvelle suscita un véritable déchaînement médiatique, certains spécialistes ne pouvant accepter de s'être trompés à ce point. Aussi feront-ils courir le bruit qu'il s'agit d'un faux, que le tableau en lui-même n'a aucune qualité esthétique et, surtout, que Léonard n'a jamais travaillé sur parchemin et encore moins à la craie, au crayon et à l'encre. Or, on sait que Vinci fut surtout et avant tout un artiste qui n'a cessé d'expérimenter toutes les techniques possibles. Et que ce parchemin s'explique d'autant mieux qu'il provient d'un codex, l'une des quatre Sforziades à la gloire du duc de Milan, le mécène de Léonard dans lequel il était incéré et dont on retrouve la page manquante à la bibliothèque de Varsovie. C'est en tremblant que les experts présentèrent le dessin dont les dimensions et les trous dans la reliure coïncidaient irrévocablement. Désormais, l'acquéreur dispose de toutes les preuves que la princesse perdue a été retrouvée et que ce portrait est bien de la main gauche du maître italien. 

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 


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15 décembre 2023 5 15 /12 /décembre /2023 09:20
Ma dernière lettre au Père Noël

Cher Père Noël,

Cette lettre est la dernière que je t’écris pour la simple raison que les hommes ont décidé de t’oublier et qu’il est grand temps, après des années de fidèle service, que tu ailles enfin te reposer sur ta planète, non loin du petit Prince qui veille à protéger sa rose, comme tu rêves  aux  moments que tu as consacrés avec tant d’amour aux enfants. Il semble que tu aies été le grand-père idéal, celui que l’on consultait parfois lorsqu'un chagrin venait assombrir nos pensées. Nous savions que tu comprenais tout, que tu pardonnais tout, et que tu descendrais subrepticement déposer au pied de la cheminée les présents auxquels nous aspirions en secret. Les adultes d’aujourd’hui considèrent que tu as fait ton temps, que tu n’es plus à la mode, que les sapins, les crèches, tout cela est à reléguer dans les oubliettes. Dorénavant, ce sont les parents qui emmènent les enfants choisir leurs cadeaux dans les grandes surfaces. Si bien que les surprises sont également passées de mode. D’ailleurs, le mot de Noël disparaitra bientôt du vocabulaire, remplacé par le « fantastique décembre » ou quelque formule de ce genre qui ne ressemble en rien aux aspirations de jadis, lorsque tu venais nous visiter sur ton char lunaire  conduit par tes huit ou dix rennes.

 

Tout change, cher Père Noël. La grand-mère, que je suis, tente de s’habituer à ces bouleversements qui affectent la plupart des domaines et plus précisément ceux de la sensibilité et de la poésie. On me moquait de croire en toi, malgré mon âge, et de t’écrire chaque année une longue lettre pleine d’affection. Mais comment envisager un avenir où plus rien d’essentiel, plus rien ne perdurerait dans un univers réduit aux seules exigences matérielles. Cela m’afflige plus que je ne puis l’exprimer. Oui, le monde est devenu un bal masqué (le masque n'est-il pas d'actualité ?) où chacun cache ses désirs  parce que ce qui compte est ce qui se négocie. Et comme on ne négocie ni les rêves, ni les secrets, ceux-ci sont inévitablement condamnés à l’oubli. On tourne d’ailleurs la page avec un indicible mépris. Le matériel a pris la relève, c’est la fête de la satisfaction immédiate. Nous sommes loin de ton univers voilé par les nuages, où les étoiles affichent délicatement leur douceur nocturne, où l’on imagine mille paysages, mille architectures savantes et précieuses.  

 

Oui, la page se tourne, inexorable. Ravalons nos larmes et nos regrets. La fête se poursuit sur un autre tempo. Il y aura sans doute des rires, de la bonne chair et de bons vins. On oubliera le sapin illuminé, les santons coulés dans le pur imaginaire, les chants de Noël, les petits souliers alignés, les cloches qui sonnaient à la volée, ta visite secrète et nocturne, la lettre que nous écrivions avec tant de soin et sans rature et, peu à peu, le temps faisant son ouvrage, on t’oubliera, comme on oubliera d’inscrire l’essentiel en lettres étoilées.

Armelle

 


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8 décembre 2023 5 08 /12 /décembre /2023 09:04
LIBRE ARBITRE OU LE MOMENT DU POSSIBLE

Dans le déroulement d’une existence, l’exercice de la liberté ou du libre arbitre est un moment du possible où nous effectuons un acte qui ne dépend que de nous-même et de la seule force de notre volonté, en quelque sorte un moment où nous prenons notre propre mesure et agissons en fonction de notre détermination. Tant d’actes avortent par faiblesse de l’âme, nous faisant retomber dans le marécage des opinions en vogue, des entrainements naturels ou sociologiques,  le tourbillon des idées et des opinions dominantes. Si le temps permet tout, rien n’est définitivement assuré. En cet instant du possible où mon libre arbitre s’exerce pleinement, son efficacité ne peut résider que dans la réflexion. C’est en toute connaissance de cause que je me refuse à céder à l’humeur passagère ou à la pression de l’affectif et de l’émotionnel. "Dans l’existence, la raison ne se sépare pas de la liberté, elle est générosité" - assurait Descartes, tandis que Jacques de Bourbon-Busset la nommait « la raison ardente », l’ardeur étant l’élément de base indispensable dans tout acte de courage. Cette ardeur, qui nous transcende, s’oppose alors à la tentation de céder à la facilité, à l’abandon, au renoncement.

 

 

Le mythe de la "Caverne" qui occupe « La République » de Platon – a pour ambition d’exposer une vérité sur l’homme chez qui la raison ne semble pas en état d’opérer un ralliement. D'autant que ce que je veux n’est pas obligatoirement ce que … je peux. Il y a parfois une marge immense qui sépare le désir de ma volonté et la volonté de mon désir. Bien sûr, tout choix exige des renoncements et la personnalité de chacun est toujours plus complexe que les choix proposés. Par ailleurs, notre caractère fluctue avec le temps et les conditions environnantes. Il serait irréaliste de nier les données événementielles auxquelles nous avons à faire, et tout aussi irréaliste de nier la nature humaine. Cependant notre liberté autorise certains aménagements et il est évident que nous évoluons avec le temps et selon les circonstances qui s'offrent à nous. Mais la faiblesse ne sera jamais une excuse.

 

 

Ce n'est qu'en tant que personne, dans ma singularité propre, que je suis apte à faire des choix déterminants et à conduire ma vie en usant de mon libre arbitre et de mon discernement. Sur quoi repose la notion de libre arbitre ? Deux points de vue s’opposent qui traversent l’histoire de la philosophie et subissent bien des atermoiements et des variantes. Du point de vue de la personne, c’est-à-dire du point de vue de la conscience, nul ne peut décider à ma place ; même ne pas décider est une décision et la moindre action digne de ce nom m’engage. Ne serait-ce que pour une chose aussi simple que lever le bras, il faut que je le décide, tout au moins faut-il que je le pense et que je le réalise. Le libre arbitre engage assurément ma responsabilité. Cela fait-il du libre arbitre, et du contrôle qu’il exige, une donnée essentielle ? Est-il si évident que nous soyons en mesure d'exercer une censure sur nos pensées et nos émotions ? La plupart de nos actions ne sont-elles pas des réactions mécaniques qui répondent à des facteurs divers (émotions, préjugés, éventualités, hasards) que nous ne maîtrisons pas davantage ? Certes, je suis à l’origine de mes choix, mais ai-je choisi d’être ce que je suis ? Pour que nos actions soient vraiment les nôtres, il faudrait que nous puissions nous choisir nous-même et cela n'est pas possible ? Peut-on revendiquer un choix absolu de soi-même, me suis-je choisi moi-même ? Alors, comment me considérer comme libre ? A n’en pas douter, ce n’est que dans une perspective spirituelle que la liberté, ma liberté intérieure, apparaît la plus évidente car je suis libre d’être, libre de me définir en fonction de mes exigences intimes, libre de m’engager dans des actes conformes à mes convictions, libre de réfléchir, de juger, de penser, libre de croire. Et cette liberté-là, personne ne pourra m’en priver.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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27 octobre 2023 5 27 /10 /octobre /2023 08:44
Les lueurs prémonitoires de l'enfance

Chaque printemps me ramenait au hameau du Rondonneau comme les oiseaux migrateurs qui, après s’être éloignés deux saisons pour hiverner, reviennent en leur lieu favori. Ainsi retrouvais-je mes terres pastorales après avoir passé six mois consécutifs à Paris. Ce jour, je l’attendais depuis longtemps, je dirais même depuis notre dernier départ, lorsque mes parents refermaient le portail, ainsi que celui d’un sanctuaire. Je n’ai guère aimé demeurer à Paris où je me sentais étrangère – me contentant d’admirer cette capitale tellement belle au temps de ma jeunesse – tant l’éloignement opérait une véritable rupture. Revenir était le souhait qui ne cessait de me hanter, s’accompagnant dans mon esprit d’un trouble confus, il me paraissait que non seulement l’occasion m’était rendue de revenir à la campagne mais, plus exactement, de retourner à moi-même.

 

C’était un trajet linéaire d’une parfaite rectitude. Je connaissais chaque détail du parcours, chaque détour de la route, la façade de chacune des maisons des villes traversées, mais il arrivait que, parfois, une ombre portée, un jeu de lumière donnent à ces vues successives une tonalité singulière. A l’approche du Rondonneau, mes sens étaient en éveil. Mon regard ne pouvait plus se détacher de la ligne où l’horizon tenait mon désir captif, où les senteurs panachées affleuraient comme une invitation irrépressible. Une fois arrivés, ma mère descendait de la voiture pour agiter la cloche, tandis que, saisie d’émotion et un peu tremblante, je demeurais à l’écart, attendant le rituel qui, d’ici quelques minutes, commencerait par l’ouverture du portail auquel Renée procéderait en accompagnant ses gestes de ses immanquables paroles d’affection. J’entrais alors dans un domaine qui semblait m’appartenir depuis la nuit des temps, me conférant une ancienneté qui n’avait rien en commun avec mon âge. La voiture faisait crisser le gravier et déjà j’étais devant la pelouse, je courais dans les allées, je revenais à mes arbres, j’entrais par chacun de mes pores dans le royaume de mon enfance où tout était immuable, où ce qui change ne changeait que dans l’ordre de l’improvisation. Ensuite, je remontais vers la maison dont Renée avait fleuri les pièces afin que nous nous sachions attendus. Après les odeurs mêlées de la végétation, quand j’ouvrais la porte de la cuisine, par laquelle j’entrais de préférence, c’est celle de la tarte à l’envers qui m’accueillait. Ainsi avait-il suffi de quelques senteurs, de l’apparition de mes bois pour que je m’arrache à la somnolence qui me tenait en marge de la vie depuis le début de l’automne. Il est intéressant de surprendre dans nos gestes et nos actes des prolongations, des résonances qui vont en s’amplifiant jusqu’à convier – au seuil de leur réalité – une suite ininterrompue d’arrière-plans.

 

Pourquoi m’apparaissait-il que régnait ici un ordre différent ? Je n’aurais su le dire et, aujourd’hui encore, lorsque je me penche sur ces heures de mon passé, ce qui se détache avec le plus de relief, c’est la fraîcheur du cliché, la profondeur du lieu dans lequel se tient, immuable, la petite fille d’autrefois. N’est-elle pas la clé de mille tours fantomatiques, le guide innocent et fatal de mille chemins, ne semble-t-elle pas être le carrefour de plusieurs routes qu’il ne m’est plus possible, d’où que je vienne et où que j’aille, de ne pas revenir à elle. N’est-ce pas durant l’enfance que se tisse la trame sensible, se compose cette partition qui se joue en silence sans que nous y prêtions attention, parce que notre cœur, comme notre vie et le monde qui nous entoure, participe de cette double appartenance qui nous fait doublement ce que nous sommes. Il y a des heures qui sont une éternité et peut-être est-ce là la plus pure éternité à laquelle il nous sera permis de goûter. Elle nous atteint en ce point de notre enfance où l’équilibre entre le possible et l’impossible se réalise, si bien qu’une alchimie parfaite absorbe les choses et les tient miraculeusement unies.

 

A peine étions-nous installés que ma mère s’empressait de lancer ses invitations. Parmi les premiers conviés, il y avait les parents de Brigitte qui avaient le double mérite de bridger et d’être des amis de longue date. Nos grands-mères s’étaient connues chez les « Dames noires » un collège de Nantes, à l’époque où les petites filles portaient des bottines à boutons. Ainsi, à nos yeux, les choses étaient-elles simples : l’amitié de nos familles remontait si loin qu’il était dans la nature des choses que nous soyons de la même enfance. J’aimais ce moment des retrouvailles, les rires, les embrassades, cette soudaine connivence qui s’établit entre les êtres qui ne se sont pas vus durant de longs mois. Les paroles étaient toujours les mêmes mais nous les prononcions avec une familiarité supplémentaire. Mon père choisissait cette occasion pour proposer un tour de parc. C’était un des rituels auquel personne ne dérogeait. Il nous en faisait les honneurs avec un rien de vanité. Bien que peu campagnard, il fallait lui rendre cette justice : au fil des ans, il s’était pris d’amour pour les arbres. A cet égard, que de traités de botanique n’avait-il pas consultés pour apprendre à les associer dans une conception toute cérébrale qui était celle en mesure de lui causer le plus de plaisir. Ce qui faisait dire à Renée que monsieur connaissait la nature qui était dans les livres, pas celle qui donnait des ampoules aux mains. Poursuivant l’œuvre commencée par mes ancêtres maternels, il avait à cœur de faire en sorte que ce parc soit un véritable arboretum et, au passage, ne pouvait s’empêcher de se féliciter de la bonne santé de ses magnolias, de ses cerisiers du Japon, de ses tulipiers de Virginie, de son cèdre de l’Atlas dont l’ornementation se composait de longs rinceaux sylvestres. Il me semblait alors que j’existais pleinement parce que je me tenais à ma place, dans le temps béni de mon enfance, si léger et si irréversible. Jamais plus, je n’ai éprouvé à ce degré le sentiment métaphysique de l’existence. Quand j’y pense, ce n’est qu’une lueur, un reflet que je discerne, un instantané qui me rend intacte cette lumière d’autrefois, lumière essentielle qui nous ouvre grandes les perspectives de l’éternité. Elle passe outre le temps qui fractionne nos actions mais prolonge encore et toujours leur admirable répercussion dans nos pensées. Certes, nous sommes les visiteurs du temps, ce temps qui rapproche et éloigne mais, également, de l’outre-temps qui a des résonnances complices avec l’éternité.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Les lueurs prémonitoires de l'enfance
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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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