Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
27 octobre 2023 5 27 /10 /octobre /2023 08:44
Les lueurs prémonitoires de l'enfance

Chaque printemps me ramenait au hameau du Rondonneau comme les oiseaux migrateurs qui, après s’être éloignés deux saisons pour hiverner, reviennent en leur lieu favori. Ainsi retrouvais-je mes terres pastorales après avoir passé six mois consécutifs à Paris. Ce jour, je l’attendais depuis longtemps, je dirais même depuis notre dernier départ, lorsque mes parents refermaient le portail, ainsi que celui d’un sanctuaire. Je n’ai guère aimé demeurer à Paris où je me sentais étrangère – me contentant d’admirer cette capitale tellement belle au temps de ma jeunesse – tant l’éloignement opérait une véritable rupture. Revenir était le souhait qui ne cessait de me hanter, s’accompagnant dans mon esprit d’un trouble confus, il me paraissait que non seulement l’occasion m’était rendue de revenir à la campagne mais, plus exactement, de retourner à moi-même.

 

C’était un trajet linéaire d’une parfaite rectitude. Je connaissais chaque détail du parcours, chaque détour de la route, la façade de chacune des maisons des villes traversées, mais il arrivait que, parfois, une ombre portée, un jeu de lumière donnent à ces vues successives une tonalité singulière. A l’approche du Rondonneau, mes sens étaient en éveil. Mon regard ne pouvait plus se détacher de la ligne où l’horizon tenait mon désir captif, où les senteurs panachées affleuraient comme une invitation irrépressible. Une fois arrivés, ma mère descendait de la voiture pour agiter la cloche, tandis que, saisie d’émotion et un peu tremblante, je demeurais à l’écart, attendant le rituel qui, d’ici quelques minutes, commencerait par l’ouverture du portail auquel Renée procéderait en accompagnant ses gestes de ses immanquables paroles d’affection. J’entrais alors dans un domaine qui semblait m’appartenir depuis la nuit des temps, me conférant une ancienneté qui n’avait rien en commun avec mon âge. La voiture faisait crisser le gravier et déjà j’étais devant la pelouse, je courais dans les allées, je revenais à mes arbres, j’entrais par chacun de mes pores dans le royaume de mon enfance où tout était immuable, où ce qui change ne changeait que dans l’ordre de l’improvisation. Ensuite, je remontais vers la maison dont Renée avait fleuri les pièces afin que nous nous sachions attendus. Après les odeurs mêlées de la végétation, quand j’ouvrais la porte de la cuisine, par laquelle j’entrais de préférence, c’est celle de la tarte à l’envers qui m’accueillait. Ainsi avait-il suffi de quelques senteurs, de l’apparition de mes bois pour que je m’arrache à la somnolence qui me tenait en marge de la vie depuis le début de l’automne. Il est intéressant de surprendre dans nos gestes et nos actes des prolongations, des résonances qui vont en s’amplifiant jusqu’à convier – au seuil de leur réalité – une suite ininterrompue d’arrière-plans.

 

Pourquoi m’apparaissait-il que régnait ici un ordre différent ? Je n’aurais su le dire et, aujourd’hui encore, lorsque je me penche sur ces heures de mon passé, ce qui se détache avec le plus de relief, c’est la fraîcheur du cliché, la profondeur du lieu dans lequel se tient, immuable, la petite fille d’autrefois. N’est-elle pas la clé de mille tours fantomatiques, le guide innocent et fatal de mille chemins, ne semble-t-elle pas être le carrefour de plusieurs routes qu’il ne m’est plus possible, d’où que je vienne et où que j’aille, de ne pas revenir à elle. N’est-ce pas durant l’enfance que se tisse la trame sensible, se compose cette partition qui se joue en silence sans que nous y prêtions attention, parce que notre cœur, comme notre vie et le monde qui nous entoure, participe de cette double appartenance qui nous fait doublement ce que nous sommes. Il y a des heures qui sont une éternité et peut-être est-ce là la plus pure éternité à laquelle il nous sera permis de goûter. Elle nous atteint en ce point de notre enfance où l’équilibre entre le possible et l’impossible se réalise, si bien qu’une alchimie parfaite absorbe les choses et les tient miraculeusement unies.

 

A peine étions-nous installés que ma mère s’empressait de lancer ses invitations. Parmi les premiers conviés, il y avait les parents de Brigitte qui avaient le double mérite de bridger et d’être des amis de longue date. Nos grands-mères s’étaient connues chez les « Dames noires » un collège de Nantes, à l’époque où les petites filles portaient des bottines à boutons. Ainsi, à nos yeux, les choses étaient-elles simples : l’amitié de nos familles remontait si loin qu’il était dans la nature des choses que nous soyons de la même enfance. J’aimais ce moment des retrouvailles, les rires, les embrassades, cette soudaine connivence qui s’établit entre les êtres qui ne se sont pas vus durant de longs mois. Les paroles étaient toujours les mêmes mais nous les prononcions avec une familiarité supplémentaire. Mon père choisissait cette occasion pour proposer un tour de parc. C’était un des rituels auquel personne ne dérogeait. Il nous en faisait les honneurs avec un rien de vanité. Bien que peu campagnard, il fallait lui rendre cette justice : au fil des ans, il s’était pris d’amour pour les arbres. A cet égard, que de traités de botanique n’avait-il pas consultés pour apprendre à les associer dans une conception toute cérébrale qui était celle en mesure de lui causer le plus de plaisir. Ce qui faisait dire à Renée que monsieur connaissait la nature qui était dans les livres, pas celle qui donnait des ampoules aux mains. Poursuivant l’œuvre commencée par mes ancêtres maternels, il avait à cœur de faire en sorte que ce parc soit un véritable arboretum et, au passage, ne pouvait s’empêcher de se féliciter de la bonne santé de ses magnolias, de ses cerisiers du Japon, de ses tulipiers de Virginie, de son cèdre de l’Atlas dont l’ornementation se composait de longs rinceaux sylvestres. Il me semblait alors que j’existais pleinement parce que je me tenais à ma place, dans le temps béni de mon enfance, si léger et si irréversible. Jamais plus, je n’ai éprouvé à ce degré le sentiment métaphysique de l’existence. Quand j’y pense, ce n’est qu’une lueur, un reflet que je discerne, un instantané qui me rend intacte cette lumière d’autrefois, lumière essentielle qui nous ouvre grandes les perspectives de l’éternité. Elle passe outre le temps qui fractionne nos actions mais prolonge encore et toujours leur admirable répercussion dans nos pensées. Certes, nous sommes les visiteurs du temps, ce temps qui rapproche et éloigne mais, également, de l’outre-temps qui a des résonnances complices avec l’éternité.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de a rubrique  CULTURE, cliquer   ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Les lueurs prémonitoires de l'enfance
Les lueurs prémonitoires de l'enfance
Les lueurs prémonitoires de l'enfance
Partager cet article
Repost0
6 septembre 2023 3 06 /09 /septembre /2023 07:31
Désert - Poème

 

Je reviens d'un pays où ne moutonne que le sable
où la grande vague levée est d'or et de sang éclatée.
Je reviens d'un pays où la raison parfois divague
et l'espérance, belle et fatale,
entre les bras du vent se meurt.
Voici l'heure où s'avance, venue du large horizon
où ne repose plus le temps,
l'éternité, plane et totale,
la terrible exigence et l'absence redoutable.
Ici, il n'y a plus de marge qui se calcule et s'aménage,
rien d'autre que l'infini du sable.


Je reviens d'un pays
où le bonheur parfois s'estompe ,
léger comme le plus léger nuage,
où le doute et la tristesse,

comme autant de lointains mirages,
s'éclipsent en fluides vagues.
Point de vaste océan naviguant sous les voiles,
point de cathédrale, haut vaisseau des rivages,
et pas de cénotaphe,
mais la mer rouleuse de vagues,

écaillée d'or sur ses crêtes.

 

Je marche dans un désert
aussi vaste que mon avidité.
Tout est clair. Je trace une ligne
qui s'efface au fur et à mesure de mes pas.
Rien ne rappellera mon passage,
car il n'y a pas d'écriture,
pas de pierre dure à la main,
seulement la coulée du sable.
Cette solitude dans le désert
ne me choque pas,
la misère n'y a pas de regard,
le feu absorde tout.
L'homme y devient un géant
dans le gigantesque espace.
Au-dessus de lui, le ciel,
lavé par la houle des vents,
devant lui, la terre dévorée de silence,
mouvante et tendre à son pied.
Point de tour pour guetter l'ennemi,
les ennemis sont la faim et la soif,
des ennemis naturels que l'on ne saisit jamais.
Et l'on se couche et l'on s'endort
un peu las dans ses membres,
délivré des désirs,
avec des rondes de lumière dans les yeux
et le seul souvenir d'une marche
longue et pénétrante comme une attente.

 


Je ne reconnais plus le monde,
et le monde ne connait plus mon visage,
le sable a tout recouvert,
et le temps et l'heure et le voyage.
Je reviens d'un pays
où ne moutonne que le sable,
où la grande vague levée
est d'or et de feu éclatée.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE ( extraits de « INCANDESCENCE »  Ed. Saint-Germain-des-Prés 1983 )
 

 

Pour consulter les articles de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer  ICI
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Désert - Poème
Partager cet article
Repost0
1 septembre 2023 5 01 /09 /septembre /2023 08:47
La fraternité est-elle une utopie ?

 

Fraternité, un mot qui orne les frontons de nos édifices publics, l'un des plus beaux de notre vocabulaire, mais, à dire vrai, que recouvre-t-il, qu'en est-il de la fraternité de nos jours ? Est-elle véritablement pratiquée de par le monde et l'a-t-elle jamais été, parvient-elle à fédérer les peuples, à polir les moeurs, à unir les hommes, où n'est-elle, hélas ! qu'une belle utopie ? Poser la question, c'est déjà tenter d'y répondre, aussi vais-je essayer de l'initier de mon mieux. 

 

Au commencement l'idée de fraternité était conjointe à l'idée de filiation. Nous étions frères parce que nous étions fils, les fils de Dieu. Pour la raison que nous étions les enfants d'une grande famille, une famille qui se déployait sur la terre, unie par un semblable destin, nous nous devions naturellement aide et secours. Le père, qui avait donné la vie, était le ciment de cette fraternité universelle. Les hommes bénéficiaient tous du même don à l'origine : leur nature humaine et sa dimension spirituelle. De là, la force particulière que prenait dans la pensée chrétienne les notions de dignité humaine et d'égalité entre les hommes. Non qu'on ne puisse nier les inégalités circonstancielles, mais ce qui unissait alors les sociétés était la recherche d'un bien commun, ce qui signifiait qu'une cité, qu'un pays se composait d'organisations unifiées par une finalité identique, à la fois celle de chacun et celle de tous. " La cité est une communauté de semblables, et qui a pour fin la vie la meilleure possible " - écrivait déjà Aristote dans Politique ( VIII, 7 ).

 

Le Nouveau Testament n'allait faire qu'amplifier le sentiment de respect et de sollicitude qu'il nous était recommandé de vouer à autrui, cet être qui ne devait pas être considéré comme autre mais comme proche, un prochain que l'on avait le devoir d'aimer comme soi-même. La notion de fraternité n'était donc pas limitée à la fratrie familiale mais à la fratrie humaine dans son ensemble, c'est-à-dire à tous les autres, eu égard à leur ressemblance avec nous-même. Nous n'étions plus seulement des semblables mais des proches. Ainsi la communauté humaine était-elle envisagée comme une communauté d'amour qui s'adressait, non plus à des individus, mais à des personnes. Puis, les temps ont changé et, du communautaire, nous sommes passés, après la Révolution française, au collectif. Dieu était mort ou moribond, et les fils, n'ayant plus de Père, n'avaient plus de frères, mais des contemporains, des égaux, des semblables. La société des hommes était relayée par la société des citoyens. Cependant, contre toute attente, le mot de fraternité fut conservé, bien que celui de solidarité eût mieux convenu et semblait mieux adapté à cette idée neuve de communautarisme, ce qui laissait sous-entendre que la vie de la personne devait progressivement s'effacer derrière le collectif. Au lieu d'être tournées les unes vers les autres, les sociétés portaient leur regard vers l'oeuvre commune, au point que la communauté d'amour devenait une communauté d'intérêt qui s'adressait à des individus et était, par la force des choses, plus sélective. Nous verrons d'ailleurs apparaître et fructifier les associations, les cercles, les groupes, les corporations, les confréries.

 

Néanmoins, l'idée de fraternité ne disparaitra jamais pour trois raisons : d'abord parce qu'elle est en soi une aspiration profonde de chacun vers cet autre qui peut être tout autant le semblable que le différent, l'inconnu que le familier, le proche que le lointain ; ensuite, parce qu'elle est le lien qui relie ce que la vie tente de séparer et, enfin, parce que ce qui fonde la fraternité n'est, ni plus, ni moins, ce que l'on partage : la famille, la patrie, les souvenirs, le passé. Nous savons tous qu'un peuple disparaît lorsqu'il n'a plus de mémoire, qu'un être meurt quand il n'a plus de souvenir. Davantage que sur un avenir possible, la fraternité s'établit, se construit, s'érige sur un passé commun. C'est la traversée du temps qui noue les liens et les renforce. Cette fraternité-là existera quoiqu'il arrive dans le temps et hors du temps. Elle sera, tour à tour, une fraternité de douleur ou une fraternité d'espérance, ni tout à fait utopique, ni tout à fait réelle.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE, cliquer sur le lien ci-desssous :

 

 

Liste des articles "LES QUESTIONS QUE L'ON SE POSE"

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Partager cet article
Repost0
29 août 2023 2 29 /08 /août /2023 08:03
Marcel Proust et l'hôtel Ritz

 

Photos Yves et Armelle Barguillet

 

Proust a été durant une partie de sa vie un familier de l'hôtel Ritz, lieu prestigieux où il se plaisait à recevoir. Il louait un cabinet pour des soupers intimes avec des personnalités du monde littéraire ou des aristocrates qu'il entendait convier dans un décor raffiné, décor qui incitait aux confidences. En effet, qu'est-ce que Proust recherchait en particulier, sinon faire parler ces femmes et ces hommes qui alimentaient son oeuvre et dont les voix devaient être rendues de façon authentique comme si elles avaient été enregistrées par un magnétophone. Et ce sera le cas : le rendu de ces voix multiples, grâce à la plume de l'écrivain, est confondant de réalisme et de véracité. Le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec se devait, par conséquent, de déjeuner un jour dans ce décor, afin de mieux évoquer l'écrivain. Ce qui fut fait en avril 2010. 

 

 

P1060101.JPG

 

 

Le Ritz, considéré comme l'un, sinon le palace le plus luxueux du monde, fut ouvert en 1898 et fondé par un citoyen suisse César Ritz. Rendez-vous des célébrités et de l'aristocratie européenne, il vit défiler des têtes couronnées, des personnages en vue et des écrivains comme Proust qui y buvait du champagne Cliquot servi par Olivier, son maître d'hôtel favori; Ernest Hemingway qui préférait les cocktails et la bière; Cocteau qui n'osait pas dessiner sur les murs ou Scott Fitzgerald qui y séjournait avec sa femme Zelda lorsqu'il était argenté. Enfin Coco Chanel y vécut jusqu'à sa mort et la princesse Diana y passa sa dernière nuit, sans compter les stars du monde entier qui ont mis un point d'honneur à s'y afficher avec panache.

 


P1060098.JPG

                                                             

                                     Le bar Hemingway

 

C'est surtout à la suite de sa rencontre avec la princesse Soutzo, qui y logeait avant de faire construire son hôtel particulier du Champ-de-Mars, 3 avenue Charles-Floquet, que Proust fréquentera l'hôtel Ritz, principalement durant les années de guerre en 1917 et 1918 et, ce, jusqu'en 1922, année de sa mort. Epouse séparée du prince Soutzo, dont elle conservera le nom et le titre, Hélène devait épouser par la suite l'écrivain Paul Morand. Marcel Proust désirait d'autant plus l'approcher qu'elle était jolie et intelligente, cultivée et spirituelle et, qu'à travers elle, il aspirait à séduire Morand, cet homme pressé qui était tout le contraire de lui au physique et au moral mais qui le charmait par son intelligence vive et son élégance naturelle. C'est par conséquent cette femme qui va lui donner le goût du Ritz, univers de beauté et de volupté qu'il préférera bientôt au Crillon, peut-être parce que le personnel était suffisamment bavard pour lui glisser à l'oreille des renseignements inédits sur leurs illustres clients et que Proust, en ces années-là, était entièrement immergé dans sa Recherche et n'avait d'autre préoccupation que l'élaboration de son oeuvre. Chacune de ses sorties, chacune de ses visites ou rencontres n'était envisagée que dans cette perspective. 

 

En 1917, Proust a 46 ans et sa santé est de plus en plus chancelante. En octobre 1914, lors du retour de son dernier séjour à Cabourg, il a eu, dans le train, une crise d'asthme épouvantable où il a cru mourir et, depuis lors, il ne souhaite plus quitter la capitale tant sa santé ne cesse de s'altérer. Néanmoins, une passagère amélioration l'incite à quitter pour quelques heures sa chambre funèbre tapissée de liège où il est devenu une sorte de marathonien des lettres, écrivant jour et nuit, et plutôt la nuit que le jour, grâce à ces agitateurs de neurones que sont le café et les diverses drogues dont il abuse. Le Ritz devient ainsi un des pôles de sa vie, celui où il se rend deux ou trois fois par semaine pour y recevoir, dans des salons privés, des personnalités comme Jacques de Lacretelle, Pierre de Polignac, Emmanuel Berl, Ramon Fernandez et, bien entendu, le couple qui l'inspire dorénavant : Hélène Soutzo et Paul Morand. De plus, il tisse des liens étroits avec les maîtres d'hôtel et davantage avec le fameux Olivier Dabescat qui sera pour lui une source précieuse et inépuisable d'informations. C'est celui-ci qui racontera l'un des premiers dîners de Marcel Proust au Ritz : arrivé vers 22 heures dans la salle déserte, emmitouflé dans sa peau de loutre, il commanda un poulet rôti, des pommes de terre, des légumes frais, suivis d'une salade et d'une glace à la vanille. Il se fit ensuite servir, dans un petit salon, une grande cafetière et but seize demi-tasses d'un excellent café

 

 

 P1060100.JPG

 

 

Au cours de ces soupers, l'écrivain ne cessait d'interroger le serveur sur la clientèle du Ritz qui était composée, à l'époque, de la haute aristocratie internationale dont le prince de Galles et ses frères, le roi Alphonse XIII, le grand-duc Dimitri et la reine Marie de Roumanie. Et que cherchait Proust en venant s'attabler au Ritz en dehors de ses rencontres avec des écrivains comme Gide ou Cocteau, des critiques littéraires qu'il aspirait à séduire, car à quoi servirait d'écrire si on n'est pas lu, et auprès desquels il tentait d'expliquer le sens profond de son oeuvre qui apparaissait difficile à lire à la plupart d'entre eux, si ce n'est une sorte de mélancolie inspirante, car l'écrivain n'était pas dupe : dans un tel décor les riches clients ne venaient-ils pas y oublier un amour, y retrouver un rêve, y chercher une consolation, y espérer une rencontre, y soigner un mal-être, lieu rare et exceptionnel qui n'était autre qu'une traversée des illusions et pour Marcel, la fin d'un monde. 

 

" Le clair de lune semblait comme un doux magnésium continu permettant de prendre une dernière fois des images nocturnes de ces beaux ensembles comme la place Vendôme."   La Recherche

 

Proust y retournera jusqu'en 1922, année de sa mort, souvent seul. Ce qui m'amuse - écrivait-il - ce sont les soirées nombreuses et mêlées comme un feu d'artifice. Le Ritz m'a un peu donné cela, mais c'est toujours la même chose. Certes puisque les feux d'artifice sont faits pour s'éteindre et les soirées nombreuses et mêlées, l'occasion d'assister à un bal de masques. Rien d'autre. C'est ce que Proust avait compris et qu'il venait contempler, sachant que le temps détruit tout et que l'artiste a la charge de le reconstruire.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

 

Pour consulter les articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer sur le lien ci-dessous :


 

 

Liste des articles de la rubrique : DOSSIER MARCEL PROUST

 


 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

P1060104.JPG

 

 

 

Partager cet article
Repost0
28 août 2023 1 28 /08 /août /2023 08:03
Irréversible de Liliane Schraûwen

Liliane Schraûwen a déjà publié des nouvelles, à mon avis sa grande spécialité, de la poésie et cette fois je viens de lire un roman, un roman original dans sa forme au moins. Le narrateur, un individu qui a perdu conscience - il se meut mais ne parle pas, ne donne aucun signe de reconnaissance aux personnes qui l’entourent - et se contente de fixer un point sur le mur pendant de longues périodes. Il raconte comment il découvre des bribes de sa vie d’avant, comment progressivement il esquisse l’être qu’il ne sait même plus être, ni avoir été. Dans le cours du récit, l’auteure a glissé quelques indications décrivant une femme qui baigne dans une mare de sang et quelques réflexions du personnel soignant évoquant l’état du patient, son comportement et l’évolution de celui-ci.

 

Le patient, amnésique, s’interroge sur l’existence, son existence à lui, pourquoi  existe-t-il. « Tant d’idées dans ma tête, confuses. Tant de questions.» Il n’a aucune conscience du temps qui s’écoule. « Ni passé ni futur, en vérité, Seulement une succession de présents, une suite d’instants qui brusquement sombrent et cessent d’être, puis sans doute renaissent ailleurs et autrement ». Et pourtant dans son inconscient (ou subconscient) il se souvient de gestes brutaux, de sang qui se répand, il ne comprend pas le sens de ce qui semble être une découverte de sa vie, une redécouverte plutôt. « C’est tellement difficile de distinguer ce qui est vrai ou ce qui l’a été, de ce qui n’est que mensonge ou chimère ». Il comprend certains mots prononcés par ceux qui l’observent en permanence, des mots qui appartiennent à son histoire, à ce qu’il a pu en redécouvrir. Comme le héros de Kafka dans « La Métamorphose », il croit qu’il se transforme, il ne connait pas son moi, il en imagine plusieurs qui se confondent en un tout éventuel, possible, aléatoire…

 

Le mur l’obsède, il voudrait s’y fondre, s’y réfugier, se câliner contre ce mur qui n’est peut-être pas un mur mais plutôt de la peau, de la chair, une matière qu’il a connue où qu'il a aimée, et se presser tendrement. « Ce n’est pas réellement un mur. C’est vivant, c’est chaud, attirant. J’aimerais me blottir contre lui, me recroqueviller, fermer les yeux. Me laisser aller. Dormir enfin, mourir ou cesser d’être, sombrer encore une fois et renaître en un autre lieu, sous une forme nouvelle.» Cette peau pourrait être celle de la femme qu’il a aimée mais pas celle qui a été méchante avec lui, celle qu’il a peut-être frappée ? Ce texte montre un être qui n’a plus de mémoire mais la retrouve partiellement, peu à peu, l’auteure semble vouloir laisser au lecteur le soin de terminer l’histoire de cet homme qui apparait frappé d’amnésie, de folie. Subit-il un choc post traumatique après un acte très violent ? Est-il victime de visions étranges, ou est-ce l’auteur qui introduit une version fantastique de cette histoire pour élargir le champ de sa réflexion sur l’homme ? Certains chapitres sont laissés en suspense comme si le narrateur avait brusquement perdu le sens de son récit, comme s’il s’était endormi ou avait provisoirement reperdu la mémoire…

 

"Irréversible" est un texte original, fort, puissant sur la condition humaine, la dégradation de la mémoire, la violence incontrôlable, les séquelles laissées par certaines ruptures, la vie égarée, la vie ailleurs, la mort et l’après : « La vie, la mort, le temps qui passe et qui blesse, la naissance, le vieillissement, tout est irréversible. Il me semble comprendre cela, cette évidence. Tout est fixé, définitif, tout sauf moi et mes innombrables absences et présences ». Les  grandes questions sont posées   : qui suis-je ? Où vais-je ? Qu’y a-t-il après la mort ? Qu’ai-je fait avant ? Ces questions restent en suspens comme plusieurs réflexions du narrateur mais tout semble bien déterminé depuis la naissance. C’est ce que semble dire Liliane Schraüwen.

 

Denis BILLAMBOZ

 


Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer   ICI

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

L'auteure

L'auteure

Partager cet article
Repost0
23 août 2023 3 23 /08 /août /2023 08:27
Rêver, oser, se dépasser de Justine Hutteau
Rêver, oser, se dépasser de Justine Hutteau

Si vous avez le moral en berne,  si vous vous sentez tant soit peu déprimé et sans réel projet, si vous avez de 15 à 85 ans, je vous conseille de prendre une bonne dose de vitamines requinquantes en vous procurant le livre publié chez Marabout de la jeune entrepreneuse de « Respire » Justine Hutteau, dont le titre annonce le programme : « Rêver, oser, se dépasser ». Grâce à ces 290 pages, vous allez à coup sûr offrir une cure de désintoxication à votre moral et l’envie immédiate de revoir à la hausse vos semaines à venir, tant chapitre après chapitre, et avec l’appui de quelques collaborateurs du monde du sport et de la santé, Justine Hutteau va vous aider à vous remettre d’aplomb dans votre tête et sur vos orteils, en vous confiant les secrets d’un équilibre psychique et physique à toute épreuve et les recettes pour avancer malgré vos doutes.

 

Justine n’a pas 30 ans, mais elle a déjà fait ses preuves en quittant très tôt le confort de la vie familiale afin de poursuivre ses études à HEC au Canada et en se lançant dans ses premiers marathons sans avoir encore pratiqué à fond la course à pied. Pour cette jeune fille, l’essentiel était de s’engager. La force du corps et la puissance du mental seront les déterminants qui, en mobilisant son énergie et en l’incitant à se dépasser, l’assureront d’une source intarissable d’épanouissement. Avec Justine, on navigue au plus près de l’essentiel de façon à rester en permanence actif et positif. Bien entendu, le repos n’est pas oublié, au contraire nous devons le cultiver et faire de notre existence un ensemble harmonieux qui allie corps et esprit. Chacun de nous éprouve à tout moment des doutes et des inquiétudes. Bien sûr, aucune vie n’est un long fleuve tranquille mais, malgré nos craintes, nous devons avancer, surmonter nos angoisses, nous allier continument à notre corps qui saura adapter son rythme, nous mener au but.

 

Justine a connu des soucis de santé, elle a connu l’inquiétude, mais elle se focalise toujours sur l'important, le fondamental. Courses à pieds et marathons menés à leurs termes, enjeux professionnels conduits avec discernement, voilà comment  progresser pour atteindre ses objectifs sans faillir… Certes, ce livre n’est pas proposé comme un exemple à suivre, plutôt comme un mode d’emploi à mettre en œuvre pour nous éviter les erreurs, les maladresses, les fausses pistes et nous soumettre des objectifs astucieux qui nous inciteront à nous engager en confiance,  avec optimisme et sagesse, même si les résultats tardent à se produire. Ces textes emplis de bonne humeur sont déjà une cure de santé, un bréviaire où puiser des recettes de sagesse, une piste proposée pour que, chacun de nous, quel que soit notre âge et notre parcours, l’envisagions et le menions de manière à atteindre nos objectifs et à assurer ce que l’on appelle  le plaisir de vivre.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

 

Respire a été lancée en 2018 par Justine Hutteau alors âgée de 23 ans. Elle s’est associée à Thomas Meheut, ancien étudiant à HEC Paris, sur qui elle peut toujours compter aujourd’hui. À l’époque, ils répartissaient leurs missions et Justine Hutteau s’occupait principalement d’optimiser la visibilité de "Respire" sur les réseaux, un défi qu’elle relève avec succès. Dans le même temps, elle faisait également la rencontre d’une docteur en pharmacie en Bretagne qui, croyant en son projet, lui apporta sa confiance et son soutien, ce qui allait l’aider à lancer sa marque et son premier produit.

Le plus grand défi que devait relever Justine Hutteau était de faire un déodorant à la fois naturel et efficace. Elle explique à Holissence : « Dans notre déodorant naturel idéal, on y trouve un actif principal pour neutraliser les odeurs : le romarin, des actifs adoucissants et hydratants pour protéger notre peau, soit l’aloe vera et la fleur de souci, ainsi que deux parfums naturels, thé vert et citron-bergamote. Les autres ingrédients présents dans notre déodorant sont également tous d’origine naturelle et permettent de rendre la texture agréable. »

Justine Hutteau doit principalement le succès de Respire à ses abonnés Instagram. À l’époque, la jeune entrepreneuse comptait 20.000 followers sur le réseau social. Elle échangeait régulièrement avec eux et entretenait une véritable relation qui se révélera utile par la suite. Sa communauté Instagram représentait un vrai atout pour sa startup. Elle ne manque pas de le rappeler dans son interview avec Gala : Ma communauté sur Instagram a été la base de tout. On a co-créé ensemble, je sondais leurs envies, leurs besoins et la communauté a aussi participé au crowdfunding pour financer la marque. Pour lancer le premier produit, il y avait 21 000 déodorants en prévente en un mois.

Aujourd’hui, Justine Hutteau est à la tête d’une équipe de 25 personnes. Depuis son lancement, Respire a vendu plus de deux millions de produits d’hygiène. Sa gamme de produits s’est grandement diversifiée. Elle propose désormais des déodorants, des dentifrices mais également des savons, des crèmes et des shampoings. 

 

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer  ICI

 


RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Rêver, oser, se dépasser de Justine Hutteau
Rêver, oser, se dépasser de Justine Hutteau
Partager cet article
Repost0
21 août 2023 1 21 /08 /août /2023 08:27
Le tueur au caillou d'Alessandro Robecchi

Milan, la ville calme, lisse, moins exubérante que la plupart des grandes villes italiennes, celle qui devrait servir d’image pour les autres, n’est peut-être pas aussi rassurante qu’elle le semble. Par un soir de mars 2017, un boucher enrichi, propriétaire de plusieurs commerces de détail et de gros et de quelques autres affaires encore, est assassiné près chez lui ; quelques jours plus tard c’est un affairiste louche, très fortuné, qui est à son tour tué dans son quartier. Les deux personnages sont très différents, ils n’appartiennent pas au même monde mais leur dépouille respective a été retrouvée avec un caillou blanc sur le corps. Un seul et unique meurtrier semble avoir signé les deux exécutions. La police locale n'a aucun indice, aucune piste, l’affaire semble  mystérieuse.

 

Cette affaire agite le milieu milanais, notamment les médias, et principalement une animatrice de télévision qui sent qu’elle va pouvoir exploser tous les audimats en exploitant l’émotion créée par cette situation macabre. Elle met la pression sur son auteur préféré, Monterossi, afin qu’il s’implique à fond dans son entreprise. Celui-ci est déjà mobilisé dans la résolution du vol d’une bague de très grande valeur au détriment de la mère de l’une de ses amies. Elle a fait appel à Oscar, un privé, particulièrement bien introduit dans le milieu milanais et dans tout ce qui bouge à Milan. Oscar et Monterossi forment un duo de choc qui se met rapidement sur les traces des voleurs. 

 

Le milieu de la Caserne, énorme quartier populaire de Milan, où la police se contente de maintenir les équilibres entre un collectif d’anciens résidents qui se charge de mobiliser des manifestants quand les forces de l’ordre interviennent, un groupe de petits malfrats émigrés qui trafiquent tout ce qui n’est pas trop important pour eux, des Calabrais qui ne sont que mafieux et non calabrais, et des nouveaux arrivants aux dents longues, des Africains, qui semblent impliqués dans des trafics plus importants et plus lucratifs. 

 

La police milanaise a été dessaisie de cette affaire au profit des spécialistes romains qui pataugent encore plus que leurs collègues locaux. Vexé de ce choix humiliant, le Préfet décide de mettre son équipe officiellement en congé mais réellement en mission secrète pour élucider cette affaire sensible où les milieux d’affaires, mafieux et politiques, sont impliqués. Avec ses trois acolytes, le brigadier Carella se réfugie chez l’un de ceux-ci où il établit son PC provisoire et surtout discret. Ensemble, ils vont devoir trouver le fil reliant ces groupes qui s’agitent dans les coulisses de la ville et le dévider afin de dénouer les nœuds qui les relient à ces deux meurtres.

 

D’une écriture nerveuse, rapide, imagée, colorée, vernaculaire souvent, Alessandro Robecchi déroule cette énigme aux multiples facettes où se mêlent différents milieux et de nombreux protagonistes de bords très divers, du plus démuni au plus riche, égarant le lecteur dans des quartiers que tout oppose. Il dénonce la corruption et l’affairisme illégal qui gangrènent aussi bien Milan, la lisse, que les autres villes italiennes, le traitement qui est réservé aux masses populaires qui vivent dans la grande précarité et le rôle malsain joué par des médias pourris, notamment la « Grande merde » comme il dénomme la télévision. Et tout ça sur des airs de Bob Dylan que Monterossi écoute en permanence partout où il est. 

 

Mais ce polar, sans réel héros, est avant tout un ouvrage sur la justice, le besoin de faire justice, la nécessité de vivre avec un système judiciaire qui ne comprend pas toujours le besoin des justiciables et qui ne comprend pas davantage le fond de certaines affaires. Surtout si l’appareil judiciaire n’est pas totalement libre de ses choix. Comme chantait Dylan : « Pourquoi s’en faire pour les magouilles des autres ? C’est simplement se torturer / non mais incroyable ! Le monde est fou de justice ». La belle aristocrate semble avoir tout compris, du moins le pense-t-elle: « Le concept de trop est un non-sens, vous ne savez pas ? Rien n’est jamais trop. Trop de quoi ? Trop de justice ? Trop de vengeance ? Trop de propre pour une histoire aussi sale ? » La justice institutionnelle aurait-elle des limites ? Resterait-il une place pour la justice des victimes ?


Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents artilces, cliquer   ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

L'auteur

L'auteur

Partager cet article
Repost0
18 août 2023 5 18 /08 /août /2023 08:35

9782296043947.png

 

 

Fort intéressant et éclairant et plus que jamais d'actualité le livre du philosophe Michel Blain " Douze mythes qui ont fondé l'Europe " aux éditions de l'Harmattan prend pour horizon la thèse pessimiste de l'écrivain tchèque Milan Kundera d'une Europe qui n'est pas parvenue à penser sa littérature comme une unité historique et voit là " son irréparable échec intellectuel ". Aussi, Michel Blain s'interroge-t-il sur la crise actuelle d'une Europe en quête d'elle-même et organise, dans cet intéressant ouvrage, une sorte de Table Ronde à l'image des Chevaliers d'antan, conviant autour d'elle douze récits d'envergure mythique que l'auteur tient pour représentatifs de notre aventure culturelle commune et, par voie de conséquence, de notre politique. Et les questions qu'il pose d'introduction : Cette Europe que nous appelons de nos voeux a-t-elle encore une âmeQuelle est-elle ? Et une société sans mythe est-elle viable ? - nous éclairent d'emblée sur la perspective où l'auteur entend situer sa réflexion. Rappelons-nous la belle phrase de Patrice de la Tour du Pin : " Les pays sans légende sont condamnés à mourir de froid ". ( La Quête de joie - 1933 )

 

Le but principal de cette étude est donc de revisiter et redécouvrir nos lieux de mémoire afin, écrit l'auteur, "de redonner à nos coeurs et à nos intelligences un peu de la beauté, de la chaleur et du sens qui leur manquent en ce difficile début du troisième millénaire". Ces mythes sont les suivants : Roland ou le martyre du preux neveu de Charlemagne, le Graal et sa quête de perfection, Tristan et Iseult ou la passion mortifère, Schéhérazade ou les pouvoirs de l'art du récit, Dante et Béatrice ou l'amour comme voie de l'au-delà, Jeanne d'Arc ou la foi irrésistible d'une femme, Don Quichotte ou le chevalier errant entre imaginaire et réalité, Don Juan ou le séducteur perpétuel, Robinson ou la survie en solitaire, les Lumières ou le salut par la raison, Faust ou l'apprenti sorcier de la connaissance, K ( Kafka ) ou l'étranger absolu - tous établissent un rapport particulier entre le temps originaire et le temps profane et habitent notre inconscient individuel et collectif, tant il est vrai qu'ils sont entrés dans les faits et les recouvrent à maints égards.



"L'Histoire, dans les mythes qui se nourrissent d'elle - précise le philosophe - dévoile son sens caché et, en retour, s'en inspire. Et il ajoute : " Répondre au besoin de mythes qu'ont les peuples en faisant dialoguer ceux-ci n'a donc rien d'impropre, ni d'impur. Une Europe sans repères identitaires, sans projet visionnaire, sans mise en perspective critique et en récit de sa propre saga - et donc sans mythes - ne serait qu'un corps sans âme".

 

Cette idée qui associe l'identité d'un peuple et sa tradition pérenne peut aider, en effet, les Européens, passablement divisés, à retrouver eux aussi leurs liens par-delà une religion personnelle ou son absence. Quels liens ? D'abord ceux de leur tradition et, mieux encore, de leur culture commune, seuls capables de les souder les uns aux autres et de les armer moralement pour affronter la menace assez clairement dessinée de leur disparition dans le néant du grand brassage universel ou de la mondialisation. Les hommes n'existent que par ce qui les distingue, clan, lignée, culture, tradition. La tradition européenne, dont les sources sont antérieures au Christianisme, peut d'autant mieux se concilier avec les convictions religieuses - ou leur absence - que celles-ci sont devenues en Europe une affaire purement privée. Que l'on soit chrétien, libre penseur, athée, l'important, pour résister et renaître, est sans doute de se hisser au-delà du contingent politique ou confessionnel, afin de renouer avec la permanence de la tradition. Une tradition toute entière formulée dans nos poèmes fondateurs depuis une trentaine de siècles, mais qui ont trop souvent, hélas ! masqué les ruptures de la mémoire.

 

Pour se procurer le livre par internet, cliquer  ICI

 

Et pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

 

Douze mythes qui ont fondé l'Europe de Michel BLAIN
Partager cet article
Repost0
14 août 2023 1 14 /08 /août /2023 09:13
L'être que je suis de Pierre-Michel Sivadier

Ma première réflexion, après avoir lu ce livre, m’a conduit vers la littérature japonaise que j’ai fréquentée assidûment pendant une dizaine d’années. En effet, les Japonais aiment beaucoup les chats, ils occupent un large espace dans leur quotidien, et les écrivains leur consacrent une jolie place dans leurs textes. Je me souviens notamment d’avoir lu : Le chat qui venait du ciel de Takashi Hiraide, Nosaka aime les chats d’Akiyuki Nosaka et Mes chats écrivent des haïkus de Minami Shinbô. J’ai retrouvé chez Pierre-Michel Sivadier cette même empathie pour les chats, cette façon de les intégrer dans son quotidien même si dans ce récit c’est son chat qui raconte l’histoire.

 Ce texte, présenté par l’éditeur comme un récit est, pour moi, plutôt un recueil de saynètes qui, mises bout à bout, racontent l’histoire d’un chat né à Belleville et, après avoir passé le périphérique, est revenu à Paris où il vit en colocation avec Isabelle une mezzo-soprano avec laquelle il s’entend très bien au risque de nuire à son instabilité chronique. Il se sédentarise, même s’il pense souvent à son ami Jacques avec lequel il vivait en banlieue. Il raconte la vie qu’il mène avec sa colocataire, vue à hauteur de chat qui est parfois aussi haute que le dessus du placard. Mais, cette douce complicité est un jour troublée par l’arrivée d’un compagnon qu’il n’apprécie pas forcément : un chien qu’il juge un peu sot et trop complaisant avec Isabelle.

Il appelle son nouveau compagnon Aboi-Pattes et le juge inculte, contrairement à lui, il ne connait rien à la musique, au chant, à la chanson, à la littérature, alors que lui vénère particulièrement Beckett. Malgré ces lacunes, il noue avec le chien une relation fondée sur la complicité, la rivalité, la jalousie et le respect des limites territoriales de chacun. Il préfère la compagnie des autres amis du jardin, notamment celle de Catherine la chouette qui est très cultivée.

Ce texte est une satire du comportement des humains souvent moins futés que les animaux qu’ils jugent comme étant leurs inférieurs, même quand ils sont domestiques. C’est une petite leçon de vie en société, de comportement, de dignité, de respect et de culture que l’auteur propose à ses lecteurs. Pour nous en convaincre le chat d’Isabelle truffe son récit d’allusions aux paroles de chansons, aux dialogues de films et aux textes d’œuvres littéraires. Il cite aussi de nombreux compositeurs, instrumentistes, chanteurs et acteurs et d’autres encore…comme l’écrit la post facière, Françoise Grard : « A hauteur de chat, c’est tout une perception du monde qui se déploie, faite de sensibilité extrême et d’orgueil vulnérable, de sensualité exigeante et de sentimentalité pudique». Moi, en bon Franc-Comtois, je ne peux qu’apprécier ce chat, il a bon goût, il adore le comté notre fromage emblématique.

 

Denis BILLAMBOZ

 

Pour consulter la liste de mes précédents articles, cliquer   ICI

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

L'auteur

L'auteur

Partager cet article
Repost0
12 août 2023 6 12 /08 /août /2023 08:31

bio1.jpg 

                               Saint-Maur et Jean Cocteau                                         

 

Samuel Saint-Maur est né à Bordeaux en 1906 d’un père médecin de campagne dans le Berry et d’une mère décédée jeune. Dès sa plus tendre enfance, il éprouvera une vocation impérieuse, celle de l’art, si bien que cet élève de l’école d’hydrographie, lieutenant au long cours à l’âge de 20 ans, la choisira-t-il bientôt comme voie étroite et chemin aride. Pourquoi ? Sans doute parce que la lecture de Rimbaud vient de le marquer d’un sceau impérissable. Poète, il eut aimé l’être. Mais cette muse n’était pas la sienne. Qu’à cela ne tienne, il sera peintre, alchimiste, poète à ses heures, délivré des amarres, libre. Et il tint promesse. Epris d’espace et d’aventure, dans le sens le plus noble du terme, Saint-Maur ne conçoit l’homme que pétri d’absolu, ange blessé et captif qu’on a, un instant, détourné de son rêve. Aussi l’œuvre conjuguera-t-elle toujours deux impératifs : en cherchant à toucher chacun d’entre nous dans ce qu’il a de plus intime, il tentera de l’atteindre dans ce qu’il a de plus universel.

 

Son père lui ayant coupé les vivres à la suite de sa rupture avec la marine alors qu’il est marié et qu’une petite fille vient de naître, il installe son atelier sur une péniche, la première galerie flottante de Paris et va connaître avec sa jeune femme des années de misère. Celle-ci mourra d’ailleurs d’épuisement peu de temps après la naissance de leur seconde fille. En 1935, Saint-Maur fonde l’association de l’Art Mural, dont il sera le président à vie, de façon à replacer l’artiste au centre de la société, et sera également l’initiateur de la loi du 1%, loi qui ne sera votée qu’après la guerre sous le ministère d’André Malraux et permettra à nombre d'artistes de se voir confier la décoration de bâtiments publics. Par l’art mural, Saint-Maur cherchait à transmettre aux hommes de toutes races et de toutes conditions un message métaphysique grâce à un langage simple et universel. Selon lui, l’art devait être rédempteur et atteindre l’esprit par le cheminement des sens et l’impact de la sensibilité. « Malheureusement - soulignera-t-il - la plupart des artistes ne surent réaliser ce genre de travail, tant ils étaient habitués à la cuisine de la peinture de chevalet ». Déjà, par la rigueur de ses compositions et l’importance des œuvres entreprises, le sculpteur se devinait sous les traits du peintre, mais il faudra attendre encore vingt ans pour que cette seconde vocation se précise. En 1938, devenu veuf, Samuel part pour l’Inde, puis prolongera son séjour en Indochine et en Chine où il sera retenu par la déclaration de guerre de 1939. Ce très long séjour en Asie sera pour lui l’occasion de renouveler l’art de la laque et son inspiration : «  Le dessin chinois étant métaphysique, il suffit à exprimer tous les états d’âme avec un seul trait, ce qui est le summum de l’art graphique. » - écrira-t-il.

 

 

dessin3.jpg  L-ange-mort--Litho.Hanoi-1945--N-7--Harmonie-P1020025---C.JPG

Opera--Litho.Hanoi-1942--N-8-Loge-A--P1010752--Madame-An.JPG

 

 

Ainsi le peintre tend-t-il désormais vers l’épure. A Hanoï, il crée une laquerie et renouvelle cet art millénaire par l’apport de nouveaux pigments au coromandel. Comme l’influence de Rimbaud avait défini l’orientation de sa vie, l’art de la Chine l’initie à un graphisme dépouillé de tout vain bavardage, expression du signe pur et essentiel. Cette période chinoise est certainement l’une des plus sereines de sa vie, celle où son talent s’exprime avec le lyrisme le plus chaleureux et le plus délicat ; il est vrai qu’auprès de ses compagnons chinois ou indochinois, il rencontrait une intuition de l’art extraordinairement précise et juste, et un respect de l’artiste qui le réconfortait.

 

Après avoir été professeur d’histoire de l’art à l’université de Calcutta, il rentre à Paris en 1946 et expose ses laques au musée Cernuschi. En 1949, il participe au 4ème salon de l’Art Mural au Palais des Papes en Avignon. Dès lors, il aborde l’abstraction lyrique, puis constructiviste qui le conduit peu à peu vers la sculpture et la recherche d’un matériau alliant tradition et modernité. Novateur et pionnier, il intègre à l’art les polyesters chargés et colorés qu’il nomme "polybéton", matériau plastique composite qu’il utilise à la manière d’une argile synthétique afin de modeler ou habiller ses structures. Voici que l’alchimiste rentre en symbiose avec l’artiste pour dépasser les limites de son art : fusionner avec la matière afin de mieux la domestiquer. Ainsi le polybéton devient-il sculptures, bas-reliefs, meubles ; la mousse de polyuréthane, sculptures habitables, véhiculant une pensée philosophique et cosmique qui s’articule autour de deux pôles : matière et esprit, énergie et sensibilité, être et univers, l’ensemble souligné par une écriture qui ne cesse de se dépouiller au service d’un message profondément social et humain. C’est en 1969, sur le thème de la Science au service de l’Art qu’il crée en huit jours, devant la télévision, la première sculpture habitable, réalisation qui en surprend plus d’un et sera suivie de conférences et démonstrations aux Etats-Unis, au Canada et au centre Le Corbusier de Zurich. Toujours dans le souci de lier l’art à la vie quotidienne de l’homme et afin de répondre aux besoins urgents des logements par une architecture de consommation, il étudie avec des industriels différents projets de bungalows et d’îles artificielles. Sa grande idée était que l'on puisse adapter son habitat à ses nécéssités propres et que toutes les formes deviennent possibles sans les contraintes inhérentes au béton. Il aura de nombreux imitateurs.

 

 

peinture3.jpg Opera--Litho.Hanoi-1942--N-11-Le-masque-P1080126---Copie.JPG

 

 

Jusqu’à la fin de sa vie, Saint-Maur travaillera sans relâche avec l’application d’un artisan et la fièvre du créateur harcelé par sa création. Il avait élu domicile sur une péniche ancrée près de Louveciennes et y avait érigé son habitacle en polyuréthane que les japonais se plaisaient à photographier. Inventif comme peu d’être le sont, il fut souvent jugé inconstant car il se diversifiait sans doute trop, débordé par son imagination, assailli par ses idées. Au retour d’un séjour aux îles Comores, il sera victime d’une terrible crise de paludisme, paludisme qu’il avait attrapé en Indochine, et décédera le 7 décembre 1979. En un parcours artistique de 60 années, il aura presque tout abordé sans jamais être l’homme d’aucune école : les arts plastiques, les décors de scène, la peinture murale et de chevalet, la calligraphie, la laque, la sculpture, l’architecture dans une œuvre pleine et généreuse et un souci constant d’humanisme.  Cette œuvre qui a su user du vide et de la transparence n’en est pas moins traversée par une formidable énergie. Elle ne cesse de rendre témoignage d’un monde en mutation, d’interpeller notre regard et notre intelligence, de circonvenir nos habitudes, afin de nous conduire à plus de transcendance. Elle est de tous les âges et de tous les lieux et pose toutes les interrogations. A elle s’adressent les paroles du poète Yves Bonnefoy :

 

Regarde, diras-tu, cette pierre.

Elle porte la présence de la mort.

Lampe secrète c’est elle qui brûle sous nos gestes,

Ainsi marchons-nous éclairés.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 

Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

SITE SAINT-MAUR

 

 

am5.jpg am3.jpg

accueil2.jpg

 

Magnifique laque réalisée lorsque Saint-Maur était en Indochine.

Magnifique laque réalisée lorsque Saint-Maur était en Indochine.

Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche