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5 mai 2023 5 05 /05 /mai /2023 09:24
Ne plus être l'orage mais le feu qu'on transmet

 

J’ai à vous narrer l’histoire d’un peuple
qu’une lune maussade défigurât.
Epopée grandiose qui court
à la surface des choses provisoires.
C’est ainsi qu’il faut entrer
dans la conscience des vivants.
Voyez combien nos pensées ont fière allure
quand elles avancent à pas de géants
dans les plaines et les lagunes
avec le glissement sourd de l’engoulevent,
l’envergure altière des milans ! 

Fière allure ! Mais la demeure
des sages ne s’est pas échouée ainsi qu’un panthéon
à la cime de quelque mont Ararat !
L’intelligence referme son tabernacle.
Ce peuple s’affranchira des dieux.
Son instinct le guidera.
Il sera nomade et voyagera avec les vents.
Ah ! qu’un souffle détende le front des eaux
et je serai à vous dans la mouvance craintive des herbages,
au long des sentes oisives des steppes et de la pampa,
quelque part sur l’étendue inconnaissable
où une chimère, comme moi, s’attarde.

 

Je vous parlerai de ce peuple à nul autre semblable,
peuple pétri de glaise et nourri de froment
que l’étincelle du silex, un jour,
mit en marche vers le ponant.
Solitude de l’homme en l’homme,
terre sans partage,
hamada d’un coeur qui ne prend, ni ne donne,
vacance de l’espace.
Ensemble nous parlerons de ce passé
qui stratifie le temps.
Car ils étaient, gerbes de couleurs et de races,
des hommes d’écriture et de langage,
vague humaine qui se détache,
haute vague, houle insécable de pensée et de mémoire.
Puissance qui se disperse et s’élance
à l’assaut d’un donjon, d’un rempart
ou d’une médina,
croisade au pieux visage,
les serfs ont dérobé le sceptre et l’étendard,
un clerc a donné ordre que brûlent nos vaisseaux.
De quelque lieu qu’elle soit, la volonté des hommes fixe les héritages.

 

O langage des hommes qui ont tout oublié
du sens sacré des mots !
Langage, jusqu’où forer ?
Un mot exalte ou pacifie,
jamais lassé d’être roulé,
d’être brassé par la phrase qui le charrie.
(Phrase sans césure comme la houle insécable.)
N’être plus le décret, ne plus être la motion,
mais la tige assouplie dans la main du vannier,
ne plus être l’orage mais le feu qu’on transmet,

n’être plus que l’épi à terme des moissons.

 

Encore une octave et nous serons sur cette portée
où les choses ne sont plus visibles.
Au travers de la demeure, l’écho du vent passe.
Nous avons éteint le feu qui nous tenait en éveil,
fermé la porte sur l’incommunicable matière.
Tout est en ordre, n’est-ce pas ?
Mais quel frémissement trop humain nous agite,
alors que la nuit vient s’éteindre à nos lampes,
que l’insolente lumière commence à nous ronger ?

 


A celui qui veille, ce vieil adage de mémoire …
Et nous, dans la splendeur naissante,
heurtant de front l’aurore,
là où des lueurs incisent l’infini.
Nulle trace de passage sur la terre durcie,
nulle emphase de feuilles et d’arbres,
mais délivrance des captifs sur la rive,
mais coulée de fièvre dans le sable,
et toujours sur la pierre le signe du sacré.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Prix Saint-Cricq-Theis de l'Académie Française en 1987

 

Prix de l'Académie Renée Vivien 2022

 

 


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2 mai 2023 2 02 /05 /mai /2023 08:01
Editions Chloé des Lys -

Editions Chloé des Lys -

Avec ce dernier ouvrage « Lovely Brunette, tout simplement », Edmée de Xhavée, qui n’avait pas publié depuis quelque temps, nous offre une délicieuse plongée dans sa vie familiale et, plus précisément, dans celle de sa mère qui a occupé une place si importante dans sa vie. Avec ce texte délicat, et souvent drôle, elle nous raconte, d’une plume fluide et pleine d’esprit, l’existence d’une mère de deux enfants qui se sépare à trente ans de son mari et s’assumera le restant de son existence sans se remarier avec un courage plein de pertinence. Ce n’était pas si simple, pour une jeune fille élevée dans le milieu de la haute bourgeoisie belge, de se retrouver à cet âge-là avec deux enfants, un garçon et une fille, et un avenir où la solitude tiendrait fatalement une place importante. Il n’était pas aisé, dans les années 1950, de refaire sa vie lorsque l’on était divorcée et dans un milieu où le divorce était très mal accepté, d’autant plus lorsque cette jeune femme était mère de deux enfants en bas-âge. Il fallait alors faire front, disposer d’une certaine dose de courage et ne pas trop affoler les maris des autres si vous étiez une personne ravissante, merveilleusement élevée et écuyère intrépide. Oui, « Lovely Brunette » disposait de ces atouts, sans compter son élégance et son éducation parfaite.

 

« Il faut dire qu’une femme divorcée n’avait sa place parmi les honnêtes gens, sauf si elle avait franchi – bien franchi ! – la septantaine, était d’une mocheté rassurante ou avait une fortune non négligeable. Mais Lovely Brunette était diablement jolie, désargentée, pleine d’esprit et encore trop jeune pour ne pas représenter une brûlante tentation pour les maris. »

 

On comprend combien cette solitude, une fois que ses deux enfants auront quitté le foyer, a  dû être douloureuse à assumer, combien de situations pénibles elle a eu à faire face, que de soirées solitaires elle a traversées, elle qui était femme jusqu’au bout des ongles, aimant la vie familiale, le cocon que constitue le foyer, la beauté du jardin qu’elle cultivait avec ardeur, le sport équestre qu’elle pratiquera en cavalière émérite jusque tard dans sa vie, oui, on s’étonne, on s’émeut de ce récit où elle n’inspire à aucun moment la pitié mais nous envoûte par sa distinction morale et physique, sa simplicité et son souci permanent d’être à sa place et à se charger de ses responsabilités avec naturel. Voilà un livre qui vous touche certes, mais vous amuse aussi, car Edmée de Xhavée ne cède pas à l’émotion simpliste, au contraire elle évoque ses souvenirs avec humour, la hauteur de vue qui est la sienne et le souci de dire les choses sans emphase.

 

Vous refermez l’ouvrage avec un pincement au cœur, j’étais en si bonne compagnie, les enfants savaient chahuter avec juste ce qu’il faut d’impertinence, la maman  partageait avec eux l’essentiel et la roue tournait naturellement jusqu’au moment où le récit s’achève parce que ce personnage si raffiné, ce visage de mère si aimée s’éloigne dans le sentier du grand soir.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Mes critiques des précédents ouvrages de l'auteure :

 

 

Villa Philadelphie de Edmée de Xhavée

 

La Rinascente d'Edmée de Xhavée

 

Les promesses de demain de Edmée de Xhavée

 

Lovebirds de Edmée De Xhavée

 

La rivière des filles et des mères d'Edmée de Xhavée

 

 

 

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L'auteure

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1 mai 2023 1 01 /05 /mai /2023 08:49
Célébration du chat d'Anne Davis
Célébration du chat d'Anne Davis

Dans son avant-propos à ce florilège de poèmes célébrant les chats, Anne Davis prétend que ce fidèle félin est le meilleur ami du poète car c’est « une sorte d’artisan en chambre ». « Avec l’écrivain ou le poète, le chat est tranquille. Il peut dormir sur ses deux oreilles pendant que son maître écrit ». Il est aussi bien son plus fidèle complice dans l’euphorie de la création que son amical compagnon de misère devant la feuille blanche qui refuse obstinément de se noircir. Nombreux sont les écrivains qui ont eu cet animal pour leur tenir compagnie dans l’exercice solitaire de leur art. Anne Davis a ainsi regroupé quarante-huit poèmes écrits par presque autant d’auteurs différents pour célébrer le chat dans tous ces états à travers cette anthologie qu’elle a mise en forme. Elle a puisé aux meilleures sources empruntant des vers à du Bellay et la Fontaine aussi bien qu’à Apollinaire dont nous venons de célébrer le centième anniversaire de la mort, Baudelaire, Rostand, Boris Vian ou d'autres poètes tout aussi talentueux. Elle ne s’est pas limitée à la littérature française, elle a trouvé de très jolis vers célébrant les chats dans des poèmes de Yeats, Wordsworth, Rilke, Garcia Lorca, Borges et d’autres encore.

 

En ce qui me concerne, j’ai surtout rencontré des chats dans mes lectures nippones, Ils y sont très présents et l’auteure, ou l’éditeur, le sait bien, il a choisi une estampe japonaise pour illustrer la couverture de ce recueil. Je me souviens que Yasuchi Nosaka, l’auteur de la si émouvante nouvelle « La tombe des lucioles », a écrit « Nosaka aime les chats » bien qu’il ne lui reconnaisse pas que des qualités : « Ce sont de vrais compagnons mais aussi de véritables tyrans » - souligne-t-il. Takashi Hiraide a lui aussi écrit un fort joli texte sur un chat : « Le chat qui venait du ciel ». Mais ce sont deux textes en prose et Anne Davis a choisi de proposer une anthologie en vers. Les chats sont tellement nombreux à se faufiler entre les lignes entassées sur les rayons des bibliothèques que je retiendrai surtout ceux qui ont inspiré les poètes choisis par Anne Davis. Comme ce mignon chaton niché au creux de la première strophe du poème « Nous les chats » de Marc Alyn :

 

« Si vous saviez ce qu’il y a

Dans l’œil sans fond d’un petit chat,

Qu’il soit jaune, vert ou lilas

Vrai, vous n’en reviendrez pas ! »

 

 

Et celui qu’Apollinaire voudrait voir chez lui aux côtés de sa femme et de ses amis pour faire belle compagnie en toute saison :

 

« Je souhaite dans ma maison :

Une femme ayant sa raison,

Un chat passant parmi les livres,

Des amis en toute saison

Sans lesquels je ne peux pas vivre ».

 

Denis BILLAMBOZ

 


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Célébration du chat d'Anne Davis
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24 avril 2023 1 24 /04 /avril /2023 08:13
Eden Beach d'Anne Duvivier

Après avoir évoqué les problèmes du couple et des relations familiales en général dans ces deux précédents romans « Un amour de psy » et « Cendres », Anne Duvivier revient au cœur du problème en racontant une nouvelle histoire de couple qui se défait brusquement. Charlotte, jeune fille de la riche bourgeoisie belge, épouse, malgré les réticences de sa famille, Miguel, un brillant étudiant issu d’un milieu très modeste. Elle l’épouse pour partir avec lui aux Etats-Unis où il termine ses études avant d’être employé dans une grande banque de Chicago. Miguel commence une brillante carrière, Charlotte s’ennuie dans son cocon doré.

 

Un beau jour, Miguel propose à Charlotte de vivre comme dans un couple libre avec sa maitresse, elle réagit violemment se réfugie chez son amie et décide de partir pour Eden Beach dont elle a entendu parler pour le soleil, la mer et l’ambiance festive qui y règne en permanence. Là-bas, elle trouve des conditions de vies rudimentaires auxquelles elle n’est pas accoutumée, elle doit travailler dans un bar pour mal gagner sa vie et partager sa chambre avec une autre fille pour pouvoir la payer. Elle s’accoutume à cette vie de labeur et de relative pauvreté en découvrant des plaisirs nouveaux : l’herbe à fumer, la libération sexuelle. Le soleil, le sexe et la drogue ne sont pas, hélas, les seules composantes de cette vie nouvelle et les relations entre les amis, les collègues, les employeurs sont rarement très simples. Et, il faut penser à l’après, elle est toujours mariée, elle n’a aucune nouvelle de son mari. L’après explose un jour quand la porte du bar, qui l’emploie, s’ouvre sur la personne qu’elle attendait peut-être le moins…

 

Chirurgienne des cœurs et des corps en émoi, Anne Duvivier  raconte une nouvelle histoire de couple qui se défait, après s’être difficilement construit, sur fond de vie pendant les seventies : la vulgarisation de la consommation des drogues douces, la libéralisation sexuelle avec l’apparition de la pillule, les diverses pratiques spirituelles propagées par des gourous bidons, le tout dans une ambiance "flower power" pleine de nonchalance et de décontraction. Un univers irénique qui devrait enchanter tout ce petit monde mais il y a aussi la guerre au Vietnam avec la conscription qu’elle implique, les inégalités, les injustices institutionnelles et le racisme endémique. Et, est-il aussi facile que cela de détruire, sans culpabiliser, une vie de couple même courte, construite dans l’amour, l’espoir et la fougue ? Charlotte devra trancher et choisir sa nouvelle vie. Anne Duvivier nous propose un texte initiatique à l’usage de ceux et celles qui devraient faire un choix similaire à celui de Charlotte.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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L'auteure

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14 avril 2023 5 14 /04 /avril /2023 08:08
Au-delà du tableau de Céline Posson-Girouard

Après « Les lilas de Bellême », je retrouve avec ce roman les parfums, les fleurs, les descriptions de nature que Céline Posson-Girouard sait, de sa plume délicate et en fine observatrice, nous évoquer et nous faire respirer. « Installées sur le banc de bois ancien, Estelle et sa fille écoutèrent le chant des pinsons ; leur cadence répétitive, mélodieuse les berçait ; au concert des oiseaux, un bouvreuil, perché sur la plus haute branche des seringats, lançait ses trilles en soliste. » On se croirait de retour dans le précédent ouvrage, mais il n’en est rien, en dehors de Bellême, lieu central où une part de la vie de l’auteure est restée suspendue, ce roman n’a rien à voir avec l’évocation du précédent, consacré au souvenir d’une mère très aimée.

 

Dans ce nouvel ouvrage, la mère vient de perdre son mari, le père de Lysia, et ne tarde pas à se remarier avec un homme qui n’a aucune des qualités du précédent : homme à femmes, jouisseur impénitent, il s’empresse de poursuivre l’adolescente de quinze ans de ses assiduités. Pour la fillette le monde chavire, sa mère ne la protège plus, ce beau-père la menace en permanence et Lysia entre ainsi dans un temps qui, non seulement la sépare de sa mère, mais perturbe en profondeur ses années de jeunesse et ses espérances.

 

Céline Posson-Girouard nous raconte la vie de cette jeune fille de façon pénétrante, on partage très vite l’angoisse qui s’installe dans son esprit, ses perspectives d’avenir brouillées par cette présence inquiétante. Heureusement la jeune fille poursuit ses études et surtout prend au sérieux ses dons naturels pour l’art et la création. Chez elle, les interrogations ne se contentent pas d’ouvrir des portes, elles se fondent en un réel désir de créativité, voire de transfiguration. Car le monde n’est pas seulement ce que l’on voit, il est surtout ce auquel on aspire et ce que l’on crée. Si mai 68, qu’elle vit pleinement, promet des lendemains qui chantent, il en condamne également un grand nombre. Il faut, par conséquent, envisager d’autres alliances, laisser mûrir ses dons et ses aspirations, revenir à ses origines, à ce Bellême qui assemble les riches heures de son passé et, par voie de conséquence, contribuera à sa renaissance. Celle-ci aura lieu, Lysia renouera avec l’essentiel et puisera dans les eaux captivantes de son imaginaire. Voilà un roman rédigé d’une plume délicate qui nous ouvre des voies touchantes sur les mystères de l’âme féminine et les musiques si complexes et diverses de l’amour. Une réussite.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Et pour consulter la critique du précédent ouvrage de l'auteure cliquer sur le titre :  "Les lilas de Bellême" 

 

 

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L'auteure

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31 mars 2023 5 31 /03 /mars /2023 08:23
Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre

ARMELLE BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Bonjour Véronique, bien que je vous connaisse depuis longtemps, votre talent de peintre a été pour moi une révélation, celle d’un don que vous aviez tenu secret durant vos plus jeunes années et qui s’est révélé avec une force et une amplitude extraordinaires en un parcours d’une rare sensibilité consacré à la beauté de l’autre et à celle de la nature. J’entends par autre ce frère ou cette sœur de silence et de contemplation dont votre regard de peintre n’a plus cessé de s’approcher. En 2010, alors que votre mari avait été affecté à Bombay professionnellement, la découverte de ce nouveau monde vous a permis d’assumer votre vocation, tant de fois remise en cause pour toutes sortes de raisons, et de vous consacrer enfin à l’art que vous portiez en vous. Parmi une population, qui ne cessait de vous interroger du regard et de la voix, vous avez abordé une longue route dans une quête assumée de la personne  et de la nature. A Hong-Kong, par la suite, au milieu d’une forêt de buildings, vous avez su discerner les beautés secrètes et voilées de ces lieux chargés de mémoire, avant que votre retour définitif en France ne vous invite à vous orienter vers un quotidien nourri d’une incontestable plénitude. Véronique Desjonquères, racontez-nous ce parcours si intense à travers votre regard et votre sensibilité d’artiste peintre.

 

 

VERONIQUE DESJONQUERES

 

Nous avons tous été créés uniques avec des talents uniques grâce auxquels nous pouvons apporter au monde notre saveur particulière. Pour moi, qui suis croyante, j’aime me rappeler cette phrase de la Bible dans laquelle Jésus nous invite à être pour les autres le "sel de la terre", la "lumière du monde". C’est ce qu’il a inscrit dans notre cœur, nous sommes appelés à cela. C’est le sens profond de notre vie. Ma vie a du sens si elle exprime l’être unique que je suis. C’est un cadeau immense de pouvoir, par la peinture, exprimer l’être unique que je suis et d’exprimer ma vérité. Car si il y a bien un lieu où l’on ne peut être en « façade », c’est devant une page blanche, un livre ou un poème à écrire, une toile à peindre, une musique à composer … Chacun peut retrouver sa créativité parfois enfouie mais que nous portons tous en nous.


Les dons, que nous avons reçus, se révèlent ou se dévoilent progressivement. Nous n’aurons peut- être pas le temps, ni l’opportunité, de les développer tous dans notre vie. Mais lorsque nous avons la chance de mettre la lumière sur eux et de pouvoir les développer, alors nous pouvons accéder à une juste estime de nous-mêmes. Cela contribue à nous sentir à notre place, indispensable et unique. Ce n’est que progressivement que nous prenons la mesure de cette vérité sur nous. Enfant, je me sentais souvent seule. Petite dernière d’une famille de quatre enfants, mes frères et sœurs sont vite partis de la maison et je me retrouvais entre mes parents, qui m’ont apporté tout l’amour qu’ils pouvaient, mais comme pour chacun de nous, avec leurs limites humaines. La peinture est vite venue occuper ma solitude. Je ressentais de la joie et de la paix dans cette activité. Une sœur de mon père était peintre et je l’aimais bien. Elle m’inspirait secrètement. Plus tard, au collège, cette activité me permettait d’avoir les meilleures notes. C’était ma matière favorite avec les langues.  Puis tout s’est arrêté. Nous n’avions plus de dessin à partir de la seconde et priorité était faite aux matières « nobles », celles qui permettraient d’avoir un métier sûr. Ce n’était pas non plus une époque où nos parents prêtaient attention naturellement à nos talents pour contribuer à leur développement. J’avais toutefois reçu des cours de piano dans lesquels je pouvais exprimer ma sensibilité mais je m’y ennuyais car mon professeur, qui vivait dans un appartement triste, nous faisait répéter pendant 6 mois le même morceau pour arriver premier au concours. J’ai donc arrêté.



Ma formation juridique m’a entraînée dans une vie professionnelle intense en travaillant huit années dans un cabinet d’avocats anglo-saxon. J’ai aimé au début puis ressenti que j’étais étriquée dans cette vie. Je m’essoufflais. J’avais de plus en plus de mal à me motiver et une immense difficulté à mener de front ma vie professionnelle et ma vie privée. Je ne me sentais pas à ma place. À la relecture, je n’étais pas alignée avec mon désir profond. J’ai pu m’arrêter à la naissance de mon 4eme enfant. Ce fut une libération. J’ai alors immédiatement repris des cours de dessin et de peinture que j’aimais tant enfant. Nous avons commencé à partir en expatriation peu de temps après à Singapour puis Madrid, où est né mon 5eme enfant. Toutes ces expatriations demandent une ouverture d’esprit, une capacité d’adaptation et à reconstruire les amitiés et les liens. Ce talent m’avait été donné et je l’exerçais «naturellement». Je peignais depuis 7 ans en amateur lorsqu’à Madrid j’ai réalisé que la peinture était une passion. À notre retour à Paris, il fallait que, sans tarder, je me donne les moyens d’enrichir ma formation afin d’exercer ce qui allait devenir ma nouvelle carrière professionnelle.


J’ai démarré une formation professionnelle en arts plastiques selon la pédagogie Martenot dont le maître mot est « l’épanouissement de la personne par l’art ». Une méthode progressive où l’accent est mis sur la liberté du geste. Elle m’a donné toutes les bases nécessaires pour prendre aujourd’hui mon envol dans ma création artistique. Diplôme en poche de cette formation de six ans, j’ai enseigné trois ans cette pédagogie avant de partir pour une nouvelle vague d’expatriation à Bombay puis Hong-Kong de 2010 à 2018. Bombay fut une de mes expatriations les plus difficiles : je quittais des parents âgés et malades (ma mère avait la maladie d’Alzheimer) et certains de mes enfants. Étrangement, c’est sans doute une des plus marquantes et celle qui m’a révélée, à la fois dans ma fragilité, mais aussi m’a confirmée dans ma capacité d’adaptation et mon talent pour créer du lien. J’ai eu l’intuition, afin de trouver un sens à ce départ, d’écrire un livre. Je suis partie à la rencontre des habitants de la ville de Bombay. Une aventure humaine extraordinaire que je raconte dans «Beautiful because of your heart-rencontres avec Bombay 2010-2013». Un livre d’entretiens, illustré de mes peintures et de mes photos. J’ai donné la première place aux «petits» et aux taiseux de Bombay. Les lecteurs furent touchés par ce livre qui fut traduit aussi en anglais.



A Hong Kong ensuite, réalisant à quel point la peinture était devenue vitale pour moi, j’ai commencé à exposer avec une amie sculpteur. Nos expositions ont tout de suite eu du succès. J’étais vraiment heureuse de voir les gens touchés par ma peinture très colorée. L’artiste a un regard mais il a aussi besoin du regard du public pour le faire avancer. Cela confirmait aussi pourquoi la phrase de Van Gogh à son frère Théo m’avait toujours interpellée : «La couleur, c’est l’enthousiasme dans la vie». Enthousiasme  signifie "Dieu en soi". J’aime dire dans mes biographies qu’à travers ma palette et mes couleurs, je souhaite restituer cette plénitude liée à la contemplation de la création, m’y associant à ma mesure humaine. J’ai envie de traduire mon énergie, ma vitalité, mon humanité, mon ouverture aux autres, ma confiance dans la vie. Je souhaite partager mon regard sur la beauté du monde. L’artiste a une vocation de «prophète» (Nom donné aux Nabis en leur temps) et de «passeur». «Prophète qui révèle et annonce des vérités cachées». Passeur d’émotions, d’amour, de liens entre les gens. Mes expositions à Hong Kong furent intitulées «The Spirit of life» (L’Esprit de vie) pour la première. La suivante « Regards » jouait sur la signification française et anglaise du nom. Un double sens, à la fois «salutation» mais aussi hommage et respect. «Regard», celui de l’artiste ou du public, évoquant l’attention que l’on accorde à ce que l’on voit, aux événements, aux choses parfois insignifiantes de la vie.

À mon retour à Paris, et surtout, depuis la fin du confinement, plusieurs expositions ont eu lieu: parmi les plus marquantes, «Après maintes traversées» au centre culturel Espace Schiffers de Bois-Colombes, «Couleur Nature» aux 7 Parnassiens à Montparnasse,  «Envol» à la galerie Michael Lonsdale, rue de Bourgogne dans le 7eme arrondissement de Paris. Michael Lonsdale aimait dire que «L’artiste nourrit sa créativité dans ses blessures». La peinture est sans nul doute une manière de «sublimer» mes blessures de l’enfance. Nos blessures «accueillies» sont des sources de lumière quand elles deviennent le lieu de la rencontre avec Celui qui a vécu et porté toutes nos blessures humaines avant nous. «Lorsque je suis faible, c’est alors que je suis fort», nous dit Saint Paul. J’aime cette image entendue récemment dans une conférence de Denis Marquet, un philosophe chrétien : 

« Il faut faire confiance à une source éternellement jaillissante en soi et cette source est comparable à la lumière qui traverse un vitrail à l’intérieur d’une église. Chaque vitrail est unique mais s’ils ne sont pas traversés par la lumière, ils sont tous semblables les uns aux autres. Si je suis traversé par la lumière divine, l’être unique que je suis est manifesté pour les autres qui sont en même temps éclairés par la lumière qui me traverse. »


L’humain, le lien, tout cela me passionne depuis toujours. Nous sommes fondamentalement des êtres de relation, ce qui n’empêche pas les besoins de solitude, lieu de notre intériorité indispensable pour ne pas vivre à l’extérieur de nous-mêmes, danger de notre société actuelle qui nous fait croire à un bonheur qui résiderait dans une réussite purement matérielle, des désirs et des plaisirs «faciles» qui ne remplissent jamais complètement le cœur de l’homme qui est fait pour Dieu. Dieu ne se révélant que dans la brise légère, nous pouvons passer «à côté» toute notre vie sans voir les signes de sa présence. Nous sommes faits pour vivre en expansion et en élévation de nous-même. La peinture, comme tout art, lorsqu’elle touche l’âme, est un baume pour notre cœur dans son aspiration la plus profonde et la plus pure. C’est un lieu de paix et de joie profonde, un lieu de sécurité, un lieu d’harmonie. Celle pour laquelle nous sommes créés. À Hong Kong, après une première année de désert artistique, j’ai travaillé ma «mission de vie» avec une coach. Toucher les gens par l’expression artistique de ma sensibilité et de mon énergie vitale pour les faire accéder à une rencontre en vérité avec le divin en eux, ce qui les ouvre à la confiance. N’avoir de cesse que de transcender le laid, le petit, révéler la beauté de la création, la grandeur de l’homme. Capturer la vie partout où elle est, l’accueillir, la laisser jaillir au-delà de la mort. En accomplissant ma mission, « je suis ».

 

Pour consulter les précédents articles consacrés à Véronique Desjonquères, cliquer sur leurs titres :

 

 

VERONIQUE DESJONQUERES OU LE VISAGE RETROUVE

 

L'UNIVERS FLORAL DE VERONIQUE DESJONQUERES

 

DESJONQUERES ET BOISSOUDY OU L'HUMAIN REHABILITE
 


VERONIQUE DESJONQUERES NOUS RACONTE HONG-KONG

 

BEAUTIFUL, BECAUSE OF YOUR HEART de VERONIQUE DESJONQUERES


 

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Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
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Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
Entretien avec Véronique Desjonquères, artiste peintre
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20 mars 2023 1 20 /03 /mars /2023 09:17
Histoires de Noël pour frissonner au coin du feu de Erkman, Chatrian, Gaston Leroux et Maurice Leblanc

 

Dans la collection "Les Illustrés" des Editions de l’Aube, Julie Maillard a réuni quatre auteurs classiques pour proposer trois histoires de Noël destinées à faire frissonner les lecteurs au coin de l’âtre, histoires qui ont retrouvé un certain intérêt depuis la crise de l’énergie. Elle a aussi recruté un dessinateur, Pascal Lemaître, qui a abondamment illustré ce recueil de textes noirs, soit, environ, un dessin toutes les trois pages.

 

Le premier texte, le plus important du recueil, est un récit du célèbre duo Erkmann-Chatrian qui raconte l’histoire d’un musicien de la Forêt noire qui se rend à Heidelberg, à l’occasion d’une fête, au cours de laquelle il espère gagner un peu d’argent en jouant de son instrument de musique. Mais, les événements ne se déroulent pas comme il l’avait prévu avec son compère. En effet, un compagnon de route les incite à retourner chez eux car de nombreuses arrestations ont été perpétrées à Heidelberg. Les deux musiciens passent outre à cette alerte et arrivent à la ville où ils sombrent, sans rien comprendre, au centre d’une histoire rocambolesque qui fera peut-être frissonner les lecteurs et les surprendra sûrement par son dénouement. Un texte comme les deux compères écrivains en ont écrit des quantités avec bonheur.

 

Les deux autres récits sont beaucoup plus courts mais tout aussi passionnants, l’un de Gaston Leroux, l’auteur du "Mystère de la chambre jaune", raconte l’histoire bien noire du Noël du petit Vincent, Vincent à qui les parents voulaient offrir un Noël magnifique malgré leur manque de moyens. L’autre de Maurice Leblanc, le père littéraire d’Arsène Lupin, qui, lui, raconte une histoire encore plus noire, celle de deux mères qui ne savent pas lequel des deux fils, elles en ont chacune un, est décédé dans un accident de voiture. Une histoire bien tragique et fort angoissante. Je ne sais si ces histoires feront frissonner les lecteurs mais ce fut pour moi un réel bonheur de redécouvrir cette belle langue écrite par des auteurs talentueux, un véritable bain de nostalgie qui m’a ramené dans mes lectures de jeunesse et dans les Noëls que nous passions au coin du feu dans les campagnes de ma lointaine enfance. Et n’oublions pas tous les dessins de Pascal Lemaître qui font vivre ces histoires et animent le recueil pour en faire un véritable « beau livre ».


Denis BILLAMBOZ 

 


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Erkman et Chatrian, un duo littéraire.

Erkman et Chatrian, un duo littéraire.

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18 mars 2023 6 18 /03 /mars /2023 09:35
Véritas tantam d'Olivier de Kersauson

Dans cet ouvrage, Olivier de Kersauson ne nous parle pas de la mer mais de la vie, telle qu’elle se déroule aujourd’hui, et telle qu’il la juge en témoin avisé qui entend bien ne pas sombrer dans les « idéologismes » proposés. Avec son franc-écrit, son style  alerte, il déplace le curseur pour nous rappeler à l’ordre et remettre en perspective la liberté et l’indépendance sans lesquelles l’existence n’a plus ni saveur, ni valeur. Le voilà moraliste à sa façon, interpelant son lecteur : "Que devient le bon sens de nos jours ? Ce qui me sidère – souligne-t-il – c’est que le bon sens n’ait plus droit de cité, qu’on ne se pose pas la question de savoir comment, par quels moyens, nous pourrions au quotidien améliorer les choses. Plutôt que de vouloir faire tout exploser pour le remplacer, le plus souvent, par le pire."

 

L’homme des grands espaces se désole que le monde d’aujourd’hui se rétrécisse, que l’idéologie ait supplanté notre capacité à bien juger et à agir avec discernement. Et comment cette capacité a-t-elle fini par être supplantée par l’utopie ? Olivier de Kersauson ne craint pas de dire ce qu’il pense, de façon un peu rugueuse, mais franche et directe. C’est cette peur de tout qui ne cesse de s’infiltrer dans notre société qui l’exaspère, lui qui sait combien aimer la vie, c’est la risquer. N’est-ce pas ce qu’il a fait dans le sillage de l’homme qu’il a le plus admiré : Eric Tabarly ?

 

Evidemment, avec ces marins toujours prêts à hisser les voiles, la religion du bas de laine n’est pas en vogue, parce qu’il est plus important de jouir que de posséder. Il l’avoue d’ailleurs non sans humour : « Je ne suis pas cartésien. Parce qu’être cartésien ne fait ni rêver, ni battre le cœur ». D’autant que ceux qui entendent gouverner le monde sont incapables de changer eux-mêmes. L’humour de l’auteur accompagne les 199 pages de son ouvrage agréablement tonique – surtout lorsqu’on sait Kersauson à Paris pour soigner un cancer. Bien que malade et âgé, celui-ci a conservé son regard d’oiseau de mer, son énergie âpre de marin. Le monde, il le  contemple mais ne le partage pas, parce que cet univers-là ne cesse pas de perdre sa boussole, sa poésie, d’oublier ses aspirations et ses rêves. Aimer la vie, n’est-ce pas la risquer, souligne-t-il. Le bonheur, selon lui, n’a pas grand intérêt. « On ne s’achète pas des moments heureux ; les soldes du bonheur n’existent pas. » Ce qui compte, avant toute autre chose, est de vivre en harmonie avec soi-même. Ne travestissons pas la vérité, parce qu’elle est essentielle. « Elle a une telle puissance, qu’elle ne peut être anéantie. »

 

Voici le message vigoureux que Kersauson a le désir de transmettre avant qu’il ne soit trop tard : « Le bonheur ? Qu’est-ce ? Sinon l’aptitude à s’enchanter ! » Alors ne laissons pas le monde, le nôtre, perdre sa poésie et ne laissons pas « l’ignorance s’étendre comme une nappe d’huile ».
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Kersauson et Tabarly

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15 mars 2023 3 15 /03 /mars /2023 08:26
Aujourd'hui, le dialogue est-il plus ouvert, savons-nous mieux communiquer ?

Quelle place tient le dialogue dans notre société en ce XXIe siècle ? S’est-il instauré de façon plus permanente en un temps où jamais les moyens de communication n’ont été plus répandus et accessibles à tous ? Grâce au portable, à l’ordinateur, aux SMS, chacun peut aujourd’hui communiquer à satiété et ne s’en prive pas. Alors quelles sont les conséquences visibles sur le comportement individuel ou collectif que l’on peut remarquer d’ores et déjà ? Cette facilité dans l’échange a-t-elle produit des résultats encourageants, a-t-elle enrichi de façon notable les personnes et les peuples, décèle-t-on une maturité et un esprit de discernement supérieurs chez nos jeunes qui se préparent à assurer la relève, oui, pouvons-nous nous rassurer en nous disant que les hommes progressent et qu’un grand pas en avant a été fait sur le plan civilisationnel ? D’abord posons-nous cette question : cette facilité dans la communication nous rend-t-elle plus sociables, plus attentifs aux autres, plus réceptifs à leurs difficultés et à leurs souffrances ? Si toute vie véritable est rencontre, comment réaliser la rencontre avec ce TU irrémédiablement autre ? Et dans notre monde, où tant de communautés se côtoient, comment construire la parole lorsque celui à qui l’on s’adresse n’a ni les mêmes présupposés, ni la même identité culturelle, en somme la même communauté de communication ? Que reste-t-il quand il semble qu’aucune base commune ne permette plus de communiquer ? Et, s’il est vrai que, parfois, l’homme se rapproche de l’homme, ne serait-ce pas, hélas, dans un esprit moutonnier, par une perte d’autonomie et pour éviter heurts et conflits, pour se couler confortablement dans le moule à penser que la société lui propose ? Autant d’interrogations qu’il serait intéressant d’élucider en se posant la question : qu’est-ce que dialoguer ?


Mais précisons tout de suite, dialoguer n’est pas converser. En effet, le dialogue permet de mettre en évidence la contradiction ou, le cas échéant, des convergences entre des opinions, des idées, des thèses différentes. Renan écrivait à ce propos : «La forme du dialogue est, en l’état actuel de l’esprit humain, la seule qui  semble en mesure de convenir à l’exposition des pensées philosophiques.» Néanmoins, Platon l’avait devancé en faisant du dialogue une forme littéraire et philosophique si probante que son œuvre exerce, aujourd’hui encore, un vif attrait sur l’esprit. "Penser" – disait-il – est pour l’âme s’entretenir avec elle-même (dialogue intérieur) ou avec les autres (dialectique). Ce qui importe est de réfléchir ensemble, de définir la signification d’une expression en la déterminant de façon conceptuelle." Il est vrai que l’on juge de sa propre activité intellectuelle grâce à l’écoute d’autrui, que l’on apprend à former son esprit critique, à être plus sincère avec soi-même, à aller vaillamment jusqu’au bout de l’examen auquel on soumet sa propre conscience grâce aux échanges et aux communications. Pour Platon, la philosophie ne s’enseignait pas, elle se vivait. Grâce à lui et à son maître Socrate, l’art de la parole est devenu un enseignement à part entière : la rhétorique. Cet art de penser et d’échanger repose sur une méthode : l’entretien ainsi engagé semble être une mise en œuvre de la rhétorique philosophique envisagée comme une démonstration, un plaidoyer qui développe des motifs et s’efforce de les rendre persuasifs, s’élève jusqu’à l’exhortation grâce à des justifications logiques et des raisonnements implacables, au point d’égaler les démonstrations mathématiques et, au final, de les surpasser par leur portée spirituelle.

 

Converser ne se situe pas sur le même registre. C’est l’art d’échanger des propos sur un ton familier, de s’entretenir. « Il y a une conversation de rivière et une conversation de terrasse, une autre de salon, une autre de voiture. » - notait  Julien Green dans son journal, illustrant ce qu’il y a de léger, de provisoire, d’inachevé, d’incomplet, même lorsqu’une conversation est brillante, (pensons aux salons du XVIIIe qui ont porté l’art de converser à son sommet), puisqu’elle se limite à s’entretenir de choses et d’autres sans tenter de faire route ensemble vers une vérité. Ainsi la diplomatie relève-t-elle plus souvent de la conversation que du dialogue, ce qui lui vaut d’engendrer plus de faux-fuyants que de solutions fiables. Le dialogue, quant à lui, suppose une recherche conjointe de la vérité « afin de rendre pensable ce qui ne l’était pas encore conjointement. » Dans le dialogue, chacun devrait prendre toute sa part dans un climat d’écoute mutuelle. Tel devrait être du moins le dialogue idéal. Mais l’est-il ? Bien sûr que non ! L’interrogation se radicalise au fur et à mesure que l’on passe de la parole partagée à la parole péremptoire ou confisquée qui saborde toute chance de communication véritable. Cela tourne au conflit et n’est plus un échange, mais une appropriation de la parole pour le seul usage de l’un des interlocuteurs au point de se changer en dialogue de sourds, c’est-à-dire en une caricature du dialogue ou en anti-dialogue. Il s’instaure alors une asymétrie dans le discours pour des raisons diverses. Cela arrive d’autant plus fréquemment lorsqu’il manque une base de pré-entendus qui permettrait d’éviter les malentendus. On retrouve cette situation dans certaines controverses paradoxales, où les raisons évoquées par l’un ne sauraient être concluantes pour l’autre, où les interlocuteurs ne parviennent plus ni à se convaincre, ni à se contredire, chacun campant sur ses positions. Le dialogue est alors remplacé par le débat, la contestation, la conversation polémique et agressive, voire l’affrontement oratoire.
 

Les asymétries discursives sont fatalement majorées dans une discussion où l’un des protagonistes se présente d’entrée en porte-parole d’un parti pris doctrinal et se sent tenu de revenir autant que possible sur sa position. Enfin l’asymétrie est illégitimement cultivée par le péremptoire ou l’indiscret et le dialogue s’annule alors de soi. Consentir au dialogue n’est pas forcément acquiescer mais se laisser traverser par les réponses et les paroles d’autrui, s’éclairer mutuellement et progresser ensemble dans une démarche qui devient commune. Une relation humaine réussie permet de faire accéder à la communication ce qui concerne chacun dans sa différence. Rien ne s’impose et tout s’explique. De tels échanges sont le langage de l’amour heureux, de la confiance, de la relation privilégiée.


Nous venons de voir que toute parole n’est pas obligatoirement communicante, qu’il en est de manipulatrice qui suscite des malentendus. Or le discours n’est pleinement signifiant que si ce « parler ensemble » instaure une véritable réciprocité, que si les interlocuteurs partagent un enjeu, un intérêt commun, que si l’échange s’établit dans un climat d’écoute attentive et bienveillante. L’ensemble des présupposés partagés définit alors le sujet de la discussion. Ainsi, dans cette relation interlocutive, l’autre m’interpelle au plus vif de ma conscience, il est avec moi dans un rapport bilatéral. Chacun devient l’autre de l’autre sans être pour autant son alter égo tant il m’apparaît dans ce qui le différencie de moi. Il se fait alors constitutif de moi sans être moi, le langage étant le lieu privilégié de la rencontre. D’autre part, si une personne est capable d’entrer en relation, elle est prête également à entrer en interrogation ; une véritable interrogation menée de conserve. Les questions ne sont pas choisies selon l’arbitraire de l’un ou de l’autre, sinon elles ne feraient pas le plein de sens ; elles seraient tentées, soit de s’isoler et de se replier sur elles-mêmes, soit de se disperser et de se vider de leurs intentions premières. Car une chose est de poser des questions, une autre de les soumettre à autrui, une autre encore de les produire avec autrui.


Lorsqu’on pose une question, on communique quelque chose de plus que la question, on s’oriente avec son ou ses interlocuteurs dans l’attente et le désir de la réponse. Ainsi le dialogue nous aide-t-il à surseoir à notre égo en faisant entrer autrui dans la relation, de façon à constituer notre moi dans un « nous » de réciprocité. Lors de l’interrogation, la pensée devient vivante, elle se positionne dans le but d’atteindre sa cible. Elle est en tension et s’actualise entre des questionneurs mus par une semblable curiosité, un désir de résoudre le problème, de s’approcher plus près du mystère, de dévoiler l’énigme selon que le sujet se situe dans une modalité scientifique, théologique ou poétique. Ainsi, par la relation, suis-je conduit à voir le monde et moi-même dans une perspective différente. En m’ouvrant sur l’extérieur, je m’enrichis intérieurement. L’autre m’est nécessaire pour parachever mon identification. Le qui suis-je devient le qui suis-je pour l’autre ? Il arrive aussi qu’un être ne parvienne pas à ce degré de communication, qu’il ne sache pas répondre à l’appel de son semblable, celui qui se rend son proche par son langage, son tout proche. Serait-ce chez lui une incapacité à s’aimer et à se supporter qui l’isole ainsi de son entourage ? Les psychiatres ont étudié cette question complexe et grave de l’incommunicabilité qui peut aller jusqu’au stade d’handicap chez les autistes. Plus poétiquement, Mallarmé a évoqué ces êtres prisonniers, comme des cygnes, dans un pays de glace. C’est au moment où je m’adresse à l’autre que j’ai l’occasion de m’identifier comme JE. Même chose pour l’autre. En s’adressant à moi, il prend connaissance de ce que je dis de lui et parvient ainsi à s’identifier comme  SOI. En parlant, nous nous instituons ensemble dans notre statut de personne et non plus d’individu. C’est grâce à la communication que la personne s’identifie pleinement. L’esprit ne se développe pas de ses seules ressources car penser n’est pas seulement réfléchir, méditer, lire, apprendre, c’est avant tout entrer en relation et s’y maintenir. Le moi personnel ne peut pas s’épanouir sans l’estime et l’attention de l’autre ; la solitude, l’isolement – à moins de disposer d’une force de caractère peu commune -  conduit vite au doute, à l’anxiété, au désespoir. Nous sommes nés pour vivre ensemble, participer à une famille, une société, nous sommes des êtres éminemment sociables. Comment mon proche me limiterait-il puisqu’il m’aide à être, à savoir qui je suis et pourquoi je suis, tant le monde auquel j’appartiens est un monde que je constitue avec lui. Aimer l’autre, ce n’est pas lui dire : tu existes, mais nous existons.
 

L’amour est par excellence la relation de prédilection, celle de la parole heureuse, de la compréhension spontanée. Contrairement à la passion où le sentiment revient sur lui-même et s’entretient seul, où l’on a souvent recours à une stratégie, il est l’élan et l’allégresse qui me portent naturellement vers l’être cher, il est le dialogue confiant et apaisé. C’est la raison pour laquelle il suffit d’un très petit degré d’espérance pour provoquer la naissance de l’amour. La relation amoureuse apparaît alors comme le modèle de la parole donnée et de la parole reçue. Pour cette raison, elle baigne dans une chaleur de réciprocité. Qui donne, qui reçoit ? On ne sait, tant le donner est étroitement lié au recevoir. Oui, il est des moments où les mots ne sont même plus nécessaires pour que l’échange se fasse, que la relation se vive en une communion exemplaire. Il suffit d’un geste, d’un regard pour que le couple se comprenne. « Viens. Sois plus proche encore. Ecoute-moi car je me tais. Je me tais de tout mon cœur. Sens-tu monter en nous ce que nous sommes de plus simple et se dégager de chacun ce qu’il peut donner de plus doux et de plus fervent ? Tu me fais produire une fleur et je te fais je ne sais quel rayonnement sortir de ton être… »- écrit Paul Valéry dans Lust. Mais ne nous leurrons pas, l’homme est aussi un être solitaire, dans le sens où il est responsable de ses choix, de ses engagements, de ses relations, de sa vie ou de son destin si, toutefois, cette vie lui en prête un. Penser est en quelque sorte discourir avec soi-même. Pas d’autre interprétation à donner au « je pense donc je suis ». Un homme qui réfléchit nourrit un langage exprimé au plus intime de lui-même, car cesse-t-on jamais de se parler à soi-même ? L’homme cause à son cœur même si ses paroles ne résonnent pas, ne sont pas émises. Cependant il faut bien voir comment le langage intérieur crée un Autre dans le Même, soit un autre nous-même en nous-même. Le dialogue intérieur apparaît comme le mode dérivé de l’entretien avec autrui. Tel est le commencement de la pensée, de cet aparté à la fois réel et intérieur qui va durer toute notre vie. Cette voix privée s’accompagne d’une expérience privée, domaine d’une subjectivité nourrie de sensations intimes. Il en est des images furtives ou obsédantes avant qu’elles ne prennent corps dans une œuvre ou une réalité vécue. Je ne sais que, grâce à l'expérience, ce qu’est l’image de la lumière crépusculaire, de la couleur bleue ou verte et, par voie de conséquence, ce qu’exprime  contempler, penser et comprendre. Dès lors, les termes descriptifs que j’utilise pour dépeindre le monde ont une connotation privée en plus de leur connotation publique. Leur sens est lié à des expériences subjectives qui modifient fatalement ce qu’était leur impact réel. Il y a donc en moi une part de vie qui reste incommunicable. Ne suis-je pas seul à savoir ce qu’intimement je ressens ? Ce que j’exprime est subordonné à un réseau d’interprétations inconscientes et naît du double jeu de la communication de soi à soi, puis de soi à l’autre. Cependant, ne soyons pas dupes de nos songes. Nous savons trop bien que le dialogue, si en vogue aujourd’hui, débouche trop souvent sur un dialogue à l’état sauvage qui sombre vite dans l’affrontement, pire le bavardage stérile lorsque chacun préfère exposer ses états d’âme que de dialoguer, c’est-à-dire d’échanger la parole dans un souci de réciprocité. Pas seulement une parole proposée et reçue, tour à tour donnée et accueillie, pas davantage une tension entre l’apport de l’un et l’apport de l’autre, mais une élaboration fraternelle dans une quête active vers plus d’humanité et, en quelque sorte, une écoute accueillante, seule en mesure de faire avancer les choses.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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11 mars 2023 6 11 /03 /mars /2023 09:29
Aqaba en Jordanie

Aqaba en Jordanie

1266336675_633596__wince_.jpg  Le Sphinx de Giseh  

 

 

Le voyage commence dès le survol, depuis Roissy via Le Caire, des Alpes, de la baie de Naples, de la Méditerranée. La vue des montagnes enneigées, des côtes découpées dans la lumière du soir assure la rupture avec le quotidien et, ce, dans une bienheureuse apesanteur. Naviguer au-dessus des nuages avant de naviguer sur les vagues, quelle meilleure transition ! Mais avant de rejoindre notre bateau à Sharm-el-Sheikh pour une croisière en mer Rouge, nous nous sommes accordés 3 journées au Caire, ville tentaculaire, bruyante, poussiéreuse, dont seuls le musée et les monuments environnants de Saqqarah et de Giseh sauront nous séduire. Cette mégapole semble la proie d’une constante effervescence, labyrinthe de rues et de ruelles qui s’entrechoquent, de quartiers poussés au hasard d’une démographie galopante, où l’on surprend à tous moments des scènes cocasses : des jeunes gens assis sur les capots des voitures quand la place vient à manquer à l’intérieur, cyclistes remontant les avenues et même les autoroutes à contresens, les ânes et leurs fardeaux mêlés aux voitures les plus modernes dans un bruit discordant de klaxons et, toujours, ce spectacle anachronique d’une femme voilée jusqu’aux yeux qui traverse les rues son portable à l’oreille. Aujourd’hui, il n’y a pas moins de 20 millions d’habitants au Caire, la plupart tassés dans les bidonvilles ou les immeubles insalubres aux façades lépreuses. Une grande misère y règne, sans nul doute, mais comment gérer un pays de 72 millions d’âmes quand 4% seulement du territoire est habitable - soit les abords du Nil - le reste étant occupé par le désert arabique, libyque et celui grandiose du Sinaï. On peut se poser la question de savoir s’il n’était pas préférable de vivre ici du temps d’Aménophis III ou de Ramsès II, il y a quelques 3600 ans plutôt que de nos jours dans une surpopulation, une pollution et une circulation qui enlèvent beaucoup d’attrait à cette capitale. Nous découvrirons plus tard que le long des canaux d’irrigation proches du Nil où vivent les agriculteurs qui possèdent tous, depuis Nasser, leur lopin de terre et bénéficient de 3 récoltes de céréales par an, la situation n’est guère plus enviable. Sans être malheureux, nous assure notre guide local, ils s’accommodent d’une existence incroyablement  modeste. Ces images ne peuvent manquer de frapper le touriste éberlué à la vue des splendeurs des sites archéologiques et le charme indéniable des berges du Nil et stupéfait du contraste qui existe entre ces beautés insurpassables et la misère endémique que l’on perçoit à tout instant, ce qui oblige la police a être omniprésente et le voyageur à se plier à des contrôles militaires fréquents sur les routes. 

 

Tout est différent en Jordanie, où nous nous rendrons au cours de notre croisière. Ce pays évolue dans une relative sérénité, bien qu’entouré de nations qui ne sont pas de tout repos, entre la Syrie au nord, l’Irak au nord-est, l’Arabie Saoudite au sud et sud-est, Israël et la Palestine à l'ouest, ce qui ne le met nullement à l’abri d’un embrasement mais qui, grâce à la politique pacifiste du roi Hussein poursuivie par son fils Abdallah, optant l’un et l’autre pour la neutralité, a fait d’Amman, sa capitale, un refuge propice aux investissements et assure à ce petit pays, sans ressources pétrolières, une existence honorable et l’éclosion d’une élite cultivée et assez francophone. Il n’en reste pas moins vrai que Le Caire fascine, ne serait-ce que par les trésors que recèlent son musée, la nécropole de Saqqarah et l’ensemble funéraire de Zoser, enfin par l’énigmatique visage du Sphinx de Giseh et les trois pyramides de Kheops, Khephren et Mykérinos disposées en diagonale, de façon à ce qu’aucune ne cache le soleil aux deux autres. Le spectacle qui s’offre au visiteur est certainement l’un des plus beaux que la main de l’homme ait pu concevoir. Sans aucun doute, ces œuvres gigantesques ont été édifiées par une civilisation qui croyait en la permanence des choses, le contraire de la nôtre centrée sur le profit et l’éphémère. Le même émerveillement nous saisira lorsque, ayant embarqués sur notre bateau à Sharm-el-Sheikh, nous ferons escale au port de Safaga pour nous rendre, à travers le désert arabique, à Louxor, l’ancienne Thèbes, où s’étend le domaine monumental de Karnak, dont les dimensions sont stupéfiantes. Un monument qui pourrait contenir Notre-Dame de Paris toute entière et dont l’hypostyle continue à défier les siècles et à susciter les hypothèses les plus folles, car comment des hommes sont-ils parvenus à poser sur les colonnes de 23m de hauteur des travées de 450 tonnes ? On a cru, à tort, que les pharaons avaient eu recours à des esclaves. Cette thèse n’est plus retenue de nos jours, tant il est vrai que des hommes maltraités et humiliés n’auraient jamais été en mesure de réaliser des monuments pareils, des fresques, bas-reliefs, statues, frises etc. d’une telle perfection. Non, il s’agissait d’ouvriers, d’artisans, d’artistes, qui travaillaient sur les lieux plusieurs mois par an, en dehors des moments de crue du Nil, avaient leurs villages, y demeuraient avec leurs familles et bénéficièrent de leurs propres tombes, puisque l’on a retrouvé, proche de la vallée funéraire des rois et des reines, la vallée des ouvriers où ils étaient inhumés selon les rites en vigueur à leur époque.


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          Une felouque sur le Nil

 

Revenus à Safaga, nous ré-embarquons pour nous rendre en Jordanie, très précisément au port d’Aqaba, le seul que possède ce pays, en longeant l’étroit golfe qui sépare l’Arabie Saoudite de la presqu’île du Sinaï. De part et d’autre, les berges sont superbes, abruptes ou sableuses puisque viennent y mourir des déserts et qu’au loin se dessinent les vagues minérales de roches couleur ocre qui ont donné à la mer son nom de «mer Rouge». Au coucher du soleil, les paysages flamboient, tandis que le bateau navigue dans une eau corallienne et cristalline, la plus salée et la plus chaude de la planète, ce qui a fait d’elle le paradis des amateurs de plongée sous-marine. Aqaba est lié au nom de Lawrence d’Arabie qui, à la tête d’une troupe de Bédouins, vint déloger les Ottomans réfugiés dans le Qasr-le Fort-, construction massive datant du XVIe siècle qui avait pour fonction de protéger les pèlerins qui se rendaient à la Mecque. La défaite de la garnison, qui s’en suivit, marque le début de la marche victorieuse vers l’indépendance et la naissance de l’actuel royaume de Jordanie. L’intérêt principal de notre escale est de nous permettre de nous rendre sur les lieux les plus prestigieux du pays : le désert de Wadi Rum, considéré à juste titre comme le plus beau du globe, et à Petra, le complexe monumental plusieurs fois mentionné dans la Bible, qui abrita la civilisation disparue des Nabatéens.


Comment décrire Petra sans user de superlatifs, tant l'émotion est au rendez-vous, lorsque débouchant du Siq étroit qui y conduit, on découvre soudain le monument que l’on nomme le Trésor, un temple funéraire taillé dans la roche et sur la façade duquel le soleil fait chatoyer les couleurs. L’envoûtante beauté de ce monument et sa position scénographique laisse littéralement bouche bée et notre émerveillement est amplifié par son état de conservation presque parfait. Aujourd’hui encore quelques familles de Bédouins sont établies dans l’aire archéologique de Petra : ce sont eux les actuels habitants de la ville pourpre. Car l’antique capitale nabatéenne avec ses roches multicolores, ses gorges profondes et ses extraordinaires structures sculptées dans le grès il y a deux mille ans, s’étend sur une zone très vaste, au croisement de plusieurs défilés. Elle fut élevée au rang de capitale pour des raisons de sécurité par ces peuples de marchands : bien cachée dans la montagne et difficilement accessible, elle constituait un refuge idéal. La possibilité de rejoindre rapidement la mer Rouge favorisait les échanges avec l’Arabie et la Mésopotamie, alors que la piste qui traversait le Néguev vers Gaza assurait l’accès à la Méditerranée.

 

 1266422854_498__wince_.jpg   Petra - le trésor                        

 

 

Après Petra, ce sera le lendemain, en jeep, une longue randonnée dans le désert de Wadi Rum, paysage féerique et étendue lunaire absolument grandiose, qui, durant des siècles, a permis de relier l’Arabie à la Palestine. Cela peut paraître incroyable, mais c’est une région où les sources abondent, si bien que ce désert était une étape obligée pour les caravanes qui transportaient les épices et l’encens du royaume de Saba aux portes de la Méditerranée. De nombreuses inscriptions rupestres témoignent d’une occupation humaine dès le paléolithique. Célèbre pour ses rochers aux formes surréelles, sculptés par le vent, le Wadi Rum est aussi un symbole de l’indépendance nationale jordanienne. En effet, pendant la Première Guerre mondiale, les troupes commandées par le colonel Lawrence ont planté ici leurs tentes avant de se lancer à l’assaut de la forteresse d’Aqaba occupée par les Turcs. C’est ici également que l’agent anglais écrivit ses mémoires « Les sept piliers de la sagesse», où il dresse un tableau épique de la beauté sauvage de ces paysages parmi les plus beaux du monde, et que fut tourné le film de David Lean qui retrace son épopée. Les yeux emplis de ces visions exceptionnelles, et après une tasse de thé et quelques dattes offertes par des Bédouins, nous regagnons notre bateau pour une ultime navigation vers notre point de départ : Sharm-el-Sheikh.


Depuis cette station balnéaire sans autre intérêt que la plongée, nous avions programmé la visite d’un dernier haut lieu : le monastère Sainte Catherine dans le Sinaï. Le plus petit diocèse est en même temps le plus ancien monastère chrétien connu et aussi la plus riche collection d’icônes et de manuscrits précieux. Ce fut l’impératrice Hélène, mère de l’empereur Constantin, qui, impressionnée par la sacralité des lieux, commanda l’élévation d’une chapelle à l’endroit où se trouvaient le puits de Moïse et le buisson ardent. Plus tard l’empereur Justinien ordonna la construction d’une forteresse qui incluait l’édifice de Sainte Hélène. Le couvent est habité, de nos jours, par une trentaine de moines de confession grecque orthodoxe et abrite également une mosquée, car les moines avaient demandé au VIIe siècle la protection de Mahomet, alors simple bédouin (on voit encore le manuscrit signé de sa paume de main), face aux dangers que faisait peser sur eux la présence arabe dans la péninsule, si bien que cette Mosquée a eu comme avantage de les protéger de l’occupation ottomane des siècles suivants et de garantir leur indépendance. La grandeur solitaire du Sinaï se révèle d’une spectaculaire beauté. Peu d’êtres humains y vivent. A part les villes de la côte, la Péninsule n’est habitée que par une poignée de Bédouins qui subsistent grâce aux palmiers dattiers et au lait de leurs chèvres et de leurs brebis. Le désert appartient au loup et au renard, à l’aigle et à la gazelle, et aux touristes attirés par la grandeur de cette terre biblique. C’est ainsi que parvenus, après cette dernière visite, au terme de notre voyage, nous reprendrons l’avion à l’aube du lendemain afin de regagner une France sous la neige et livrée aux derniers frimas d'un long hiver.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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1266426964_jordanie-egypte-740__wince_.jpg    Le mont Moïse dans le Sinaï

 

 

PETRA

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Le monastère sainte Catherine

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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