Quelle place tient le dialogue dans notre société en ce XXIe siècle ? S’est-il instauré de façon plus permanente en un temps où jamais les moyens de communication n’ont été plus répandus et accessibles à tous ? Grâce au portable, à l’ordinateur, aux SMS, chacun peut aujourd’hui communiquer à satiété et ne s’en prive pas. Alors quelles sont les conséquences visibles sur le comportement individuel ou collectif que l’on peut remarquer d’ores et déjà ? Cette facilité dans l’échange a-t-elle produit des résultats encourageants, a-t-elle enrichi de façon notable les personnes et les peuples, décèle-t-on une maturité et un esprit de discernement supérieurs chez nos jeunes qui se préparent à assurer la relève, oui, pouvons-nous nous rassurer en nous disant que les hommes progressent et qu’un grand pas en avant a été fait sur le plan civilisationnel ? D’abord posons-nous cette question : cette facilité dans la communication nous rend-t-elle plus sociables, plus attentifs aux autres, plus réceptifs à leurs difficultés et à leurs souffrances ? Si toute vie véritable est rencontre, comment réaliser la rencontre avec ce TU irrémédiablement autre ? Et dans notre monde, où tant de communautés se côtoient, comment construire la parole lorsque celui à qui l’on s’adresse n’a ni les mêmes présupposés, ni la même identité culturelle, en somme la même communauté de communication ? Que reste-t-il quand il semble qu’aucune base commune ne permette plus de communiquer ? Et, s’il est vrai que, parfois, l’homme se rapproche de l’homme, ne serait-ce pas, hélas, dans un esprit moutonnier, par une perte d’autonomie et pour éviter heurts et conflits, pour se couler confortablement dans le moule à penser que la société lui propose ? Autant d’interrogations qu’il serait intéressant d’élucider en se posant la question : qu’est-ce que dialoguer ?
Mais précisons tout de suite, dialoguer n’est pas converser. En effet, le dialogue permet de mettre en évidence la contradiction ou, le cas échéant, des convergences entre des opinions, des idées, des thèses différentes. Renan écrivait à ce propos : «La forme du dialogue est, en l’état actuel de l’esprit humain, la seule qui semble en mesure de convenir à l’exposition des pensées philosophiques.» Néanmoins, Platon l’avait devancé en faisant du dialogue une forme littéraire et philosophique si probante que son œuvre exerce, aujourd’hui encore, un vif attrait sur l’esprit. "Penser" – disait-il – est pour l’âme s’entretenir avec elle-même (dialogue intérieur) ou avec les autres (dialectique). Ce qui importe est de réfléchir ensemble, de définir la signification d’une expression en la déterminant de façon conceptuelle." Il est vrai que l’on juge de sa propre activité intellectuelle grâce à l’écoute d’autrui, que l’on apprend à former son esprit critique, à être plus sincère avec soi-même, à aller vaillamment jusqu’au bout de l’examen auquel on soumet sa propre conscience grâce aux échanges et aux communications. Pour Platon, la philosophie ne s’enseignait pas, elle se vivait. Grâce à lui et à son maître Socrate, l’art de la parole est devenu un enseignement à part entière : la rhétorique. Cet art de penser et d’échanger repose sur une méthode : l’entretien ainsi engagé semble être une mise en œuvre de la rhétorique philosophique envisagée comme une démonstration, un plaidoyer qui développe des motifs et s’efforce de les rendre persuasifs, s’élève jusqu’à l’exhortation grâce à des justifications logiques et des raisonnements implacables, au point d’égaler les démonstrations mathématiques et, au final, de les surpasser par leur portée spirituelle.
Converser ne se situe pas sur le même registre. C’est l’art d’échanger des propos sur un ton familier, de s’entretenir. « Il y a une conversation de rivière et une conversation de terrasse, une autre de salon, une autre de voiture. » - notait Julien Green dans son journal, illustrant ce qu’il y a de léger, de provisoire, d’inachevé, d’incomplet, même lorsqu’une conversation est brillante, (pensons aux salons du XVIIIe qui ont porté l’art de converser à son sommet), puisqu’elle se limite à s’entretenir de choses et d’autres sans tenter de faire route ensemble vers une vérité. Ainsi la diplomatie relève-t-elle plus souvent de la conversation que du dialogue, ce qui lui vaut d’engendrer plus de faux-fuyants que de solutions fiables. Le dialogue, quant à lui, suppose une recherche conjointe de la vérité « afin de rendre pensable ce qui ne l’était pas encore conjointement. » Dans le dialogue, chacun devrait prendre toute sa part dans un climat d’écoute mutuelle. Tel devrait être du moins le dialogue idéal. Mais l’est-il ? Bien sûr que non ! L’interrogation se radicalise au fur et à mesure que l’on passe de la parole partagée à la parole péremptoire ou confisquée qui saborde toute chance de communication véritable. Cela tourne au conflit et n’est plus un échange, mais une appropriation de la parole pour le seul usage de l’un des interlocuteurs au point de se changer en dialogue de sourds, c’est-à-dire en une caricature du dialogue ou en anti-dialogue. Il s’instaure alors une asymétrie dans le discours pour des raisons diverses. Cela arrive d’autant plus fréquemment lorsqu’il manque une base de pré-entendus qui permettrait d’éviter les malentendus. On retrouve cette situation dans certaines controverses paradoxales, où les raisons évoquées par l’un ne sauraient être concluantes pour l’autre, où les interlocuteurs ne parviennent plus ni à se convaincre, ni à se contredire, chacun campant sur ses positions. Le dialogue est alors remplacé par le débat, la contestation, la conversation polémique et agressive, voire l’affrontement oratoire.
Les asymétries discursives sont fatalement majorées dans une discussion où l’un des protagonistes se présente d’entrée en porte-parole d’un parti pris doctrinal et se sent tenu de revenir autant que possible sur sa position. Enfin l’asymétrie est illégitimement cultivée par le péremptoire ou l’indiscret et le dialogue s’annule alors de soi. Consentir au dialogue n’est pas forcément acquiescer mais se laisser traverser par les réponses et les paroles d’autrui, s’éclairer mutuellement et progresser ensemble dans une démarche qui devient commune. Une relation humaine réussie permet de faire accéder à la communication ce qui concerne chacun dans sa différence. Rien ne s’impose et tout s’explique. De tels échanges sont le langage de l’amour heureux, de la confiance, de la relation privilégiée.
Nous venons de voir que toute parole n’est pas obligatoirement communicante, qu’il en est de manipulatrice qui suscite des malentendus. Or le discours n’est pleinement signifiant que si ce « parler ensemble » instaure une véritable réciprocité, que si les interlocuteurs partagent un enjeu, un intérêt commun, que si l’échange s’établit dans un climat d’écoute attentive et bienveillante. L’ensemble des présupposés partagés définit alors le sujet de la discussion. Ainsi, dans cette relation interlocutive, l’autre m’interpelle au plus vif de ma conscience, il est avec moi dans un rapport bilatéral. Chacun devient l’autre de l’autre sans être pour autant son alter égo tant il m’apparaît dans ce qui le différencie de moi. Il se fait alors constitutif de moi sans être moi, le langage étant le lieu privilégié de la rencontre. D’autre part, si une personne est capable d’entrer en relation, elle est prête également à entrer en interrogation ; une véritable interrogation menée de conserve. Les questions ne sont pas choisies selon l’arbitraire de l’un ou de l’autre, sinon elles ne feraient pas le plein de sens ; elles seraient tentées, soit de s’isoler et de se replier sur elles-mêmes, soit de se disperser et de se vider de leurs intentions premières. Car une chose est de poser des questions, une autre de les soumettre à autrui, une autre encore de les produire avec autrui.
Lorsqu’on pose une question, on communique quelque chose de plus que la question, on s’oriente avec son ou ses interlocuteurs dans l’attente et le désir de la réponse. Ainsi le dialogue nous aide-t-il à surseoir à notre égo en faisant entrer autrui dans la relation, de façon à constituer notre moi dans un « nous » de réciprocité. Lors de l’interrogation, la pensée devient vivante, elle se positionne dans le but d’atteindre sa cible. Elle est en tension et s’actualise entre des questionneurs mus par une semblable curiosité, un désir de résoudre le problème, de s’approcher plus près du mystère, de dévoiler l’énigme selon que le sujet se situe dans une modalité scientifique, théologique ou poétique. Ainsi, par la relation, suis-je conduit à voir le monde et moi-même dans une perspective différente. En m’ouvrant sur l’extérieur, je m’enrichis intérieurement. L’autre m’est nécessaire pour parachever mon identification. Le qui suis-je devient le qui suis-je pour l’autre ? Il arrive aussi qu’un être ne parvienne pas à ce degré de communication, qu’il ne sache pas répondre à l’appel de son semblable, celui qui se rend son proche par son langage, son tout proche. Serait-ce chez lui une incapacité à s’aimer et à se supporter qui l’isole ainsi de son entourage ? Les psychiatres ont étudié cette question complexe et grave de l’incommunicabilité qui peut aller jusqu’au stade d’handicap chez les autistes. Plus poétiquement, Mallarmé a évoqué ces êtres prisonniers, comme des cygnes, dans un pays de glace. C’est au moment où je m’adresse à l’autre que j’ai l’occasion de m’identifier comme JE. Même chose pour l’autre. En s’adressant à moi, il prend connaissance de ce que je dis de lui et parvient ainsi à s’identifier comme SOI. En parlant, nous nous instituons ensemble dans notre statut de personne et non plus d’individu. C’est grâce à la communication que la personne s’identifie pleinement. L’esprit ne se développe pas de ses seules ressources car penser n’est pas seulement réfléchir, méditer, lire, apprendre, c’est avant tout entrer en relation et s’y maintenir. Le moi personnel ne peut pas s’épanouir sans l’estime et l’attention de l’autre ; la solitude, l’isolement – à moins de disposer d’une force de caractère peu commune - conduit vite au doute, à l’anxiété, au désespoir. Nous sommes nés pour vivre ensemble, participer à une famille, une société, nous sommes des êtres éminemment sociables. Comment mon proche me limiterait-il puisqu’il m’aide à être, à savoir qui je suis et pourquoi je suis, tant le monde auquel j’appartiens est un monde que je constitue avec lui. Aimer l’autre, ce n’est pas lui dire : tu existes, mais nous existons.
L’amour est par excellence la relation de prédilection, celle de la parole heureuse, de la compréhension spontanée. Contrairement à la passion où le sentiment revient sur lui-même et s’entretient seul, où l’on a souvent recours à une stratégie, il est l’élan et l’allégresse qui me portent naturellement vers l’être cher, il est le dialogue confiant et apaisé. C’est la raison pour laquelle il suffit d’un très petit degré d’espérance pour provoquer la naissance de l’amour. La relation amoureuse apparaît alors comme le modèle de la parole donnée et de la parole reçue. Pour cette raison, elle baigne dans une chaleur de réciprocité. Qui donne, qui reçoit ? On ne sait, tant le donner est étroitement lié au recevoir. Oui, il est des moments où les mots ne sont même plus nécessaires pour que l’échange se fasse, que la relation se vive en une communion exemplaire. Il suffit d’un geste, d’un regard pour que le couple se comprenne. « Viens. Sois plus proche encore. Ecoute-moi car je me tais. Je me tais de tout mon cœur. Sens-tu monter en nous ce que nous sommes de plus simple et se dégager de chacun ce qu’il peut donner de plus doux et de plus fervent ? Tu me fais produire une fleur et je te fais je ne sais quel rayonnement sortir de ton être… »- écrit Paul Valéry dans Lust. Mais ne nous leurrons pas, l’homme est aussi un être solitaire, dans le sens où il est responsable de ses choix, de ses engagements, de ses relations, de sa vie ou de son destin si, toutefois, cette vie lui en prête un. Penser est en quelque sorte discourir avec soi-même. Pas d’autre interprétation à donner au « je pense donc je suis ». Un homme qui réfléchit nourrit un langage exprimé au plus intime de lui-même, car cesse-t-on jamais de se parler à soi-même ? L’homme cause à son cœur même si ses paroles ne résonnent pas, ne sont pas émises. Cependant il faut bien voir comment le langage intérieur crée un Autre dans le Même, soit un autre nous-même en nous-même. Le dialogue intérieur apparaît comme le mode dérivé de l’entretien avec autrui. Tel est le commencement de la pensée, de cet aparté à la fois réel et intérieur qui va durer toute notre vie. Cette voix privée s’accompagne d’une expérience privée, domaine d’une subjectivité nourrie de sensations intimes. Il en est des images furtives ou obsédantes avant qu’elles ne prennent corps dans une œuvre ou une réalité vécue. Je ne sais que, grâce à l'expérience, ce qu’est l’image de la lumière crépusculaire, de la couleur bleue ou verte et, par voie de conséquence, ce qu’exprime contempler, penser et comprendre. Dès lors, les termes descriptifs que j’utilise pour dépeindre le monde ont une connotation privée en plus de leur connotation publique. Leur sens est lié à des expériences subjectives qui modifient fatalement ce qu’était leur impact réel. Il y a donc en moi une part de vie qui reste incommunicable. Ne suis-je pas seul à savoir ce qu’intimement je ressens ? Ce que j’exprime est subordonné à un réseau d’interprétations inconscientes et naît du double jeu de la communication de soi à soi, puis de soi à l’autre. Cependant, ne soyons pas dupes de nos songes. Nous savons trop bien que le dialogue, si en vogue aujourd’hui, débouche trop souvent sur un dialogue à l’état sauvage qui sombre vite dans l’affrontement, pire le bavardage stérile lorsque chacun préfère exposer ses états d’âme que de dialoguer, c’est-à-dire d’échanger la parole dans un souci de réciprocité. Pas seulement une parole proposée et reçue, tour à tour donnée et accueillie, pas davantage une tension entre l’apport de l’un et l’apport de l’autre, mais une élaboration fraternelle dans une quête active vers plus d’humanité et, en quelque sorte, une écoute accueillante, seule en mesure de faire avancer les choses.
Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
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