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2 août 2021 1 02 /08 /août /2021 09:10
On efface pas les souvenirs de Sophie Renouard

Septembre 2017, Annabelle et Gaspard baptisent leur petite dernière à Paris. La fête est magnifique, mais les parents d’Annabelle souhaitent rejoindre la maison familiale de Lyons-la-Forêt le soir même. Annabelle décide de les accompagner avec ses deux fillettes dans sa propre voiture, son mari les rejoindra après être passé à son bureau pour régler quelques affaires urgentes. Annabelle doit s’arrêter en cours de route pour donner un biberon à son bébé qui pleure très fort. Elle s’arrête devant un café de campagne, s’installe pour faire boire l’enfant, passe aux toilettes pour se laver les mains, et, là, elle est violemment agressée par deux inconnus qui l’emmènent dans le coffre de leur voiture. Personne n’a rien vu, rien entendu… Dans la maison familiale, les proches s’inquiètent de plus en plus, au café la patronne s’étonne de l’absence de la mère, la police est appelée à la rescousse, l’enquête commence mais les indices sont maigres.

A l’autre bout de la France, une voiture s’aventure dans une forêt perdue, à l’écart de toute habitation. Deux hommes en sortent pour exécuter leur contrat, exterminer une jeune femme qu’ils abandonnent sous des branchages. Le lendemain un vieil homme vivant en ermite dans une bergerie désaffectée découvre cette jeune femme et l’emmène dans son logis où il tente de la soigner avec ses remèdes naturels et quelques comprimés que le médecin lui a prescrits et qu’il n’a jamais consommés. L’attente commence, la femme est dans un coma profond, il la veille et la soigne avec patience. Quant à la police, elle piétine. La famille voudrait l’aider petit à petit en recensant de maigres indices, des signaux faibles, gendarmes et famille envisagent une hypothèse plausible. Pendant ce temps, la jeune femme a repris de la vitalité mais elle a totalement perdu le souvenir de ce qui s’est passé avant qu’elle se retrouve dans cette forêt perdue avec un vieillard qui croit encore que la guerre n’est pas terminée. Sophie Renouard noue une intrique bien ficelée qui s’appuie sur les sentiments les plus veules et les plus pervers de la nature humaine : jalousie, envie, mais aussi sur des troubles mentaux comme la schizophrénie. 

Pour l’auteure, ce texte est également l’occasion de mettre en évidence ce qui oppose deux mondes aux antipodes l’un de l’autre : le milieu de la grande bourgeoisie parisienne et le monde de la forêt primaire éloigné de la civilisation ; la vie dans le luxe et la douceur et la vie de l’ermite qui se contente du minimum vital. Le lecteur décidera  laquelle de ces deux vies répond le mieux à ses propres envies et aspirations. Une intrigue haletante, pleine de suspense, une histoire remplie de tendresse et d’amour mais aussi de haine, de perversion et de violence. Un vrai roman noir … très noir !


Denis BILLAMBOZ


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26 juillet 2021 1 26 /07 /juillet /2021 08:51
Dylanographie de Nicolas Livecchi

 

Le 24 mai prochain Robert Allen Zimmerman, alias Bob Dylan, fêtera ses quatre-vingts ans et ses soixante années de carrière. J’écoute ses chansons et sa musique depuis presque aussi longtemps puisque je l’ai découvert grâce à Hugues Auffray avec  son trente-trois tours « Auffray chante Dylan » édité en 1965. Dans notre turne d’étudiant, que nous partagions à trois, ce disque tournait régulièrement selon  la mode de l’époque. Quelle ne fut pas ma joie quand il y a quelques jours j’ai découvert ce livre, soit toute la carrière, ou presque, du Grand Bob dans un seul ouvrage !

 

Profitant de cet anniversaire, « Les Impressions nouvelles » ont décidé d’éditer cet énorme travail de Nicolas Livecchi en en confiant la préface à Arnaud Desplechin. « La discographie dylanienne est un labyrinthe vertigineux » confie l’auteur qui pourtant n’a pas hésité à se lancer dans une recherche digne d’un archéologue immergé dans le monde de la musique. Le recensement des œuvres du maître est particulièrement complexe pour plusieurs raisons, selon l’auteur : la longévité de sa carrière, sa production exceptionnelle de musiques et de textes, sa régularité à enregistrer des albums tout au long des six décennies de sa carrière qui n’est pas encore achevée, sa propension à se produire régulièrement sur scène, notamment au cours de longues, voire très longues, tournées. « Pour se faire une vague idée, on dénombre aujourd’hui 3 049 concerts donnés de par le monde depuis le 7 juin 1988… ». 

 

En 2010, les premiers enregistrements de Dylan tombent dans le domaine public. L’extension de l’Internet et la création des réseaux sociaux provoquent le développement d’un vaste marché parallèle qui amplifie considérablement sa discographie. « Au final en 2020, le site internet Discogs recense désormais 10 173 références d’albums concernant l’artiste Bob Dylan, et 33 456 références où il est crédité… Tapez le nom de bob Dylan sur Amazon, et c’est plus d’un millier de CD et vinyles qui vous seront proposés. ». C’est cette masse énorme de documents musicaux que l’auteur a triée pour établir la discographie la plus complète et la plus accessible possible. Son objectif est double : d’une part, combler un manque en recensant de manière suffisamment complète et ordonnées les références discographiques actuellement disponibles, d’autre part, proposer un guide initiatique à l’intention de ceux qui n’ont pas connu toute la carrière de Dylan et, considérant son âge, ils sont nombreux aujourd’hui. Pour atteindre ses objectifs, après avoir consacré un premier chapitre à ce qu’il considère comme des anthologies et des compilations incontournables, Nicolas Livecchi a découpé son texte en périodes correspondant à la vie du chanteur et au style de musique qu’il adoptait au cours de chacune d’elles. Ainsi, explore-t-il les époques suivantes : les débuts, la période folk, la période rock, la période country, la période bohème, la période gospel, la période MTV, la période blues, Dylan avant Dylan et, bien sûr, Dylan après Dylan. Cet ouvrage ne serait pas complet s’il ne comportait pas une liste d’enregistrements rares, originaux, étonnants, insolites, incongrus, même s’ils ne sont pas les meilleurs du marché. Mais, comme le spécifie l’auteur : « le corpus dylanien est si vaste et éclaté qu’il (…) resterait toujours de nouvelles chansons à découvrir ».

 

Pour chacune des périodes évoquées, l’auteur dresse une courte biographie du chanteur, évoquant sa vie personnelle, ses activités musicales tant dans la création et les sources d’inspiration que dans les enregistrements ou les concerts. A la suite de cette introduction biographique, il propose  les albums studio ou live (où il évoque les concerts), des archives, des livres, des DVD. Tous ces enregistrements et écrits sont présentés avec la photo de leur couverture et des commentaires personnels qui ne sont pas toujours  flatteurs pour le chanteur et ceux qui les ont réalisés et produits. Livecchi explore les fonds officiels, les fonds parallèles et les enregistrements non officiels : répétitions, recherches musicales, chansons jamais produites, morceaux piratés, le corpus est vaste. J’ai beaucoup apprécié que, comme tout bon universitaire doit le faire, l'auteur propose à la fin de son ouvrage la liste de ses sources, un index des chansons citées et un autre des personnes et groupes cités et ils sont tous les deux  très fournis. La technologie évoluant  à  grande  vitesse, les supports musicaux cités deviendront vite des documents d’archives, aussi était-il  nécessaire de faire un point complet de cette œuvre monumentale avant de passer à une nouvelle ère qui verra, sans nul doute, apparaître de nouveaux modes de diffusion de la musique engendrant de nouveaux enregistrements des œuvres de Dylan sur des supports que nous ne connaissons pas  encore.

 

Hugues Auffray m’a amené à Dylan et Dylan m’a emmené vers ses idoles en commençant par celle que j’admire plus que toute autre  Joan Baez qui reste tout en haut de mon panthéon musical. Comme lui, j’étais et je reste un fanatique de James Dean et j’ai eu la chance de connaître dans la foulée ses autres idoles Buddy Holly, Woody Guthrie, Pete Seeger, qui m’ont emporté sur les voies de la musique venant de l’Amérique  des années soixante et soixante-dix. Nicolas Livecchi n’élude pas la polémique créée par l’attitude de Dylan lorsque le Prix Nobel lui fut décerné, il se contente de relater les faits … et  pour le reste : « Ecoute mon ami / Ecoute dans le vent / Ecoute, la réponse dans le vent ».


Denis BILLAMBOZ


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Bob Dylan

Bob Dylan

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13 juillet 2021 2 13 /07 /juillet /2021 09:54
Haïti, un destin singulier

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Une fois encore frappée par le destin, cette île mérite notre compassion et notre sollicitude.      

à Albert et Mireille Chancy

 

Les amoureux, dont je suis, nomment cette perle noire "Magic Haïti " non en raison de son apparence extérieure, car on pourrait tomber naïvement dans la nébuleuse de l'ensorcellement vaudou, mais simplement parce qu'il se  dégage d'elle un charme envoûtant, une fraîcheur à laquelle nous ne sommes plus habitués. Haïti, tout en appartenant à ce patchwork de couleurs et de parfums exotiques, ne ressemble à aucune autre de ses voisines, ce chapelet d'îles qui forme un arc de plus de 1400 km, appelé l'arc caraïbe. Et lorsque l'on y accoste ou que l'on y atterrit, on est très vite conquis par sa population souriante, où le brassage des sangs témoigne d'un passé nourri par des aventures multiples qui ont imprimé à ce petit territoire un destin particulier et tragique, marqué au fer rouge par les vicissitudes de l'esclavage et les conquêtes subies, mais également par de fabuleuses épopées humaines. Il faut évidemment remonter aux premières heures de sa découverte pour en comprendre la complexité ethnique, car Haïti n'est pas seulement l'Afrique aux Antilles, elle est née d'un mélange plus subtil. Les premiers témoins  nous la décrivent comme un écrin de beauté, un paradis terrestre où la mer venait déposer ses poissons, où l'arbre laissait tomber ses fruits, le soleil ses rayons. Ces premiers témoins, des marins qui naviguaient à bord de trois caravelles, jetèrent l'ancre un soir dans la baie de Saint-Nicolas. Le lendemain matin, on imagine sans peine la lumière d'or qui inondait la baie et la nature qui s'éveillait dans une lente douceur. Le destin d'Haïti frappait soudain à la porte des peuplades Arawaks qui n'en croyaient pas leurs yeux, interloquées par ces extra-terrestres blancs qui semblaient débarquer d'une autre planète et leur rendaient une visite qu'ils imaginaient courtoise, amène et bienveillante. Les indiens Taïnos ayant eux-mêmes enterrés la hache de guerre avec leurs voisins des tribus ciguayiennes qui occupaient les régions montagneuses et les forêts profondes, ne manifestèrent aucune réticence à accueillir ces visiteurs qui ne devaient qu'à une erreur de navigation (l'astrolabe n'ayant pas la précision qu'aura plus tard le sextant) d'avoir accosté ici. Christophe Colomb et ses hommes venaient de poser le pied sur une plage immaculée bordée de cocotiers et découvraient avec émerveillement la beauté sauvage de cette nature enserrée dans un écrin de verdure avec ses montagnes bleutées et ses hauts plateaux ceints par une mer émeraude. Colomb, en cet instant, ne pouvait certes pas imaginer combien cette merveille allait susciter d'appétits voraces, d'esprit de conquête et d'appropriation sanguinaire. Lorsqu'il réembarqua pour l'Espagne, afin de rendre compte à ses souverains de sa découverte, le 14 janvier 1493, il laissait sur l'île une trentaine d'hommes avec pour consigne de veiller à instaurer une harmonieuse entente avec la population indigène qui n'avait manifesté aucune hostilité à leur encontre. Hélas ! ses ordres ne seront pas respectés et l'irréparable se produira. Cette poignée d'espagnols se livre, dès les caravelles disparues au large, à des razzias, pillages, exactions, au point de soulever une révolte bien compréhensible de la part des îliens qui, sous la direction de leur chef l'intrépide Caonab, vont déterrer la hache de guerre et monter à l'assaut du fort de la Nativité où se sont installés les envahisseurs. Pas un seul ne survivra, pas une pierre du fortin ne subsistera.


Pendant ce temps, Christophe Colomb est nommé vice-roi des Indes et amiral par Isabelle la Catholique et chargé d'une nouvelle mission ; aussi ré-appareille-t-il sans plus tarder avec une flotte de dix-sept vaisseaux et 1500 hommes à bord. Les ordres sont clairs : rallier ces terres lointaines à la couronne d'Espagne. Lorsqu'il débarque dans l'île le 27 novembre 1493, Colomb mesure aussitôt l'ampleur du désastre. Tous ses hommes sont morts et, cette fois, il n'est plus question de gagner la sympathie des autochtones. C'est un combat sans merci qui est livré pour la conquête totale du territoire. Caonabo est fait prisonnier, ses guerriers capitulent devant les armes à feu et bientôt le drapeau du Royaume d'Espagne flotte au gré du souffle tiède des alizés. Lorsque treize ans plus tard, un traité de paix est enfin signé avec le dernier cacique indien d'Haïti, la population d'un million d'âmes, qui vivait paisiblement dans cette île, ne compte plus que six-cents survivants que l'on regroupe à Boya, près de Santo-Domingo, désastreux bilan qui voulût que le combat cessât faute de combattants et que la conscience humaine s'infligeât une blessure ineffaçable. Mais comment allait-on faire désormais, sans main- d'oeuvre et sans bras, pour exploiter les richesses de l'île ? C'est alors qu'un moine dominicain émet l'idée, qui n'est pas dénuée de bon sens, de faire venir d'Afrique des travailleurs noirs qui ont l'habitude des climats tropicaux, loin de subodorer les conséquences honteuses qui en découleront. C'est ainsi que le Père Bartholomée de Las Casas devient, tout à la fois, le père des Indiens et le premier négrier d'Occident. Une population nouvelle s'apprête à en remplacer une autre. En ce début de XVIe siècle, l'expansion coloniale liée aux progrès scientifiques récents ouvrent des voies maritimes, développent des comptoirs commerciaux, si bien que les grandes puissances se trouvent en concurrence les unes avec les autres pour la maîtrise des mers. L'Espagne et le Portugal avaient ouvert les routes océanes, s'y engouffrent dorénavant l'Angleterre, la France, la Hollande et la Scandinavie. Le monde occidental, en pleine effervescence, va bousculer l'histoire, tant les appétits s'aiguisent à l'idée des fabuleux trésors que recèlent ces pays inconnus. Ainsi les Etats s'organisent-ils pour armer les navires qui assurent le commerce dit triangulaire entre l'Afrique, les Caraïbes et l'Europe. L'Espagne, ayant finalement porté son dévolu sur l'Amérique centrale et du sud, les Français trouvent champ libre aux Antilles et, bientôt, des corsaires, des flibustiers investissent les mers pour leur compte personnel, attaquant les navires marchands et faisant de l'île de la Tortue, toute proche d'Haïti, leur centre de ralliement. Pendant ce temps, la traite des noirs s'organise. Le commerce des esclaves est devenu libre et déverse chaque année sur les quais de St Domingue trente mille africains, soudanais, guinéens, bantous. Il semble que le monde civilisé, prenant sans doute pour référence et excuse que les grandes civilisations - égyptienne, grecque, romaine - l'avaient pratiquée avant eux sans vergogne, s'accommode avec une parfaite indifférence de ce monstrueux système. En 1665, la colonie française s'implante officiellement en Haïti et Bertrand d'Ogeron devient le premier gouverneur d'une terre où affluent bretons, normands, gascons, basques, attirés par sa prospérité. Esclaves affranchis et blancs vont peu à peu mêler leur sang, leur savoir, leur courage et développer les cultures de cacao, de canne à sucre et de café. Tout pousse sur ce sol riche et le commerce ne cesse de s'intensifier. Le port du Cap Haïtien s'encombre de magnifiques vaisseaux assurant le transport des marchandises entre l'île et la France. Grâce à ces efforts, Haïti couvre à elle seule les 3/4 de la production mondiale de sucre et le lancement du café devient un support économique non négligeable. La richesse est telle que Cap Haïtien devient le petit Paris des Caraïbes. La ville voit s'élever de magnifiques demeures, se dessiner des avenues et des jardins et la vie s'y révèle agréable et brillante. Comme il n'existe pas de préjugés sexuels entre français et africains, dont un grand nombre ont été affranchis, les unions légitimes et illégitimes se multiplient et apparaît une infinie variété de nuances et de demi-teintes, au point qu'Haïti offre, au regard de l'étranger d'alors, le plus extravagant spectre de coloris humains (seule l'île Maurice présente aujourd'hui encore un semblable bouquet). En 1697, par le traité de Ryswick, l'Espagne reconnaît officiellement à la France la partie occidentale de St Domingue, ainsi que l'île de la Tortue, terre flibuste où il était préférable de ne pas accoster. Mais voilà qu'en 1791, Bouckman, un noir au verbe magnétique, prêche la révolte sainte! Cette subversion courageuse ne débouchera sur rien de concret, car elle sera réprimée vigoureusement et Bouckman et ses lieutenants trouveront la mort dans une embuscade. N'empêche, les noirs viennent de prendre conscience de leur pouvoir.  

 

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La citadelle Laferrière

 

 

LES HEROS DE L'INDEPENDANCE

 

Evénement d'importance, le 8 mai 1790, l'Assemblée nationale constituante vote une résolution qui reconnaît aux affranchis le droit d'être nommés à n'importe quelle fonction dans l'administration de Saint-Domingue, à condition qu'ils possèdent les capacités requises. Cet acquis, non négligeable, allait être néanmoins assombri par les conséquences que ne pouvaient manquer d'avoir la phrase imprudente que prononcera dans le même temps Robespierre, inspiré par son fanatisme révolutionnaire : que périssent les colonies ! Ce souhait n'allait pas tarder à produire des effets désastreux, non seulement sur l'économie elle-même, mais plus spécialement sur Haïti, qui se voit frappée de plein fouet par la progressive diminution des échanges commerciaux avec la métropole. 1793 se révèle être une année de confusion. La France est en proie à la Terreur, l'échafaud répand des torrents de sang, les guerres s'entrecroisent et l'Espagne, maîtresse de la partie orientale de l'île, profite des circonstances pour attaquer les positions françaises, si bien que tout le monde se bat contre tout le monde. Les blancs ont repris l'offensive : attaque surprise du quartier général des affranchis, massacre simultané dans les villes. Mais les troupes mulâtres savent se battre, bien qu'elles ne soient pas toujours conscientes de leur force et de leurs objectifs. Dans la plus riche des colonies françaises, parvenue, semblait-il, à un certain équilibre et à une indéniable prospérité, ce ne sont désormais que crépitements d'incendie et fusillades. L'Angleterre, trouvant l'occasion belle d'intervenir pour affaiblir les positions de la France et de sa puissance maritime, entre en scène. Sonthonax, un révolutionnaire blanc, appelle les noirs à la rébellion et lève une armée de six mille hommes qui prend la ville du Cap Haïtien. Son nom est bientôt sur toutes les lèvres avant que la population, exaspérée par  ses positions  outrancières et ses propos, ne le reconduise dans ses foyers. D'autant qu'une autre étoile monte au firmament de la renommée.  Elle y brillera longtemps d'un incontestable éclat, marquant à jamais la mémoire des Haïtiens. C'est Toussaint Louverture, un enfant du pays, petit-fils de Gaou-Guinou, roi africain des Aradas, descendant d'un haut lignage, qui a supporté  quarante années d'esclavage. Il n'en est pas moins un homme instruit. Mais s'il inspire respect et estime, comment reconnaître en cet être chétif, renfermé, silencieux, maigre et prématurément vieilli, un lutteur, un irréductible, le chef qui tiendra tête à un empereur ?  Lent à se décider, il est prompt à agir et le prouve, dès 1791, en préparant la grande révolte de ses frères d'esclavage. Dans un premier temps, il passe avec armes et bagages au service de la France et ne tarde pas à reconquérir la plupart des localités du nord tombées entre les mains des Espagnols et des Anglais, si bien que la Convention l'élève au rang de général de brigade et, qu'en 1797, il devient général en chef de l'armée de Saint-Domingue. Ayant subi beaucoup de pertes, les Anglais renoncent à poursuivre la lutte et se retirent. Toussaint est alors au faîte de sa gloire ; tout semble le désigner pour assurer le destin de son île. Mais ce serait  compter sans Bonaparte, Premier consul, qui a une vision des choses différente de celle des pères de la Révolution. Il veut restituer au Consulat ce que la Révolution a perdu : les colonies. La reconquête d'Haïti lui parait primordiale et il entend la mener - comme toutes ses actions - au pas de charge, aussi n'est-il pas bon, en de telles circonstances, d'entraver sa route. C'est pourtant ce que Toussaint a le projet de faire. Il affrontera les armées du Premier consul, droit dans ses bottes. C'est ainsi que le 14 décembre 1801, Napoléon met la dernière main à son plan de bataille et place, sous les ordres de l'amiral Villeret de Joyeuse, une armada de 79 navires avec 22.000 soldats à bord. Leclerc, général en chef, beau-frère du Premier consul, sera du voyage, accompagné de son épouse, la ravissante Pauline Bonaparte. Elle sera la seule note frivole et gracieuse de cette expédition et rapportera de l'île, qui a su l'enchanter, un talisman vaudou chargé de lui conquérir les coeurs, ce qu'elle ne manquera pas de vérifier dès son retour en Europe. Quant à Toussaint et à ses lieutenants Dessalines et Christophe, ils vont faire le nécessaire pour s'opposer au débarquement de l'armada en occupant les ports. La flotte française se voit ainsi dans l'obligation de se détourner jusqu'à Port-Margot et ce n'est que dans la nuit du 5 février que Leclerc et son avant-garde se présentent enfin aux portes de la ville du Cap, mise à feu par Christophe, dans le but de retarder leur avancée. N'importe, le nombre est du côté des français et, malgré le courage des marrons, Toussaint se voit tenu à présenter sa soumission au général Leclerc qui la reçoit avec force honneur. Peu de temps après, il est arrêté, embarqué sur Le héros et emprisonné au fort de Joux dans les montagnes jurassiennes. Il y meurt misérablement le 7 avril 1803, sans avoir eu la possibilité de plaider sa cause auprès de Bonaparte. Victor Hugo, le représentant en Vercingétorix noir, écrira : " En me renversant, on n'a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l'arbre de la liberté des Noirs. Il repoussera par les racines, car elles sont nombreuses et profondes".


Cette belle figure rebelle disparue, d'autres vont assurer la relève : Pétion et Dessalines continuent le combat au point que l'armée française, à la suite de ces affrontements, passe de 22.000 hommes à 4000 et, après la décisive bataille de Vertières, mettant aux prises Dessalines et Rochambeau, réembarque depuis le Môle de Saint- Nicolas, le lieu où, trois- cent-onze ans plus tôt, Christophe Colomb avait posé le pied. En 1790, la République avait proclamé la libération des esclaves, mais le 1er janvier 1804, réunis sur la grande place de Gonaïves, ce sont les chefs de l'armée marron victorieuse, Dessalines en tête, qui proclament solennellement l'INDEPENDANCE. Saint-Domingue redevient Haïti le 18 mai et Dessalines se fait nommer empereur des Haïtiens sous le nom de Jacques Ier. Grisé par sa réussite, il ne tarde pas à verser dans la mégalomanie et le despotisme. Il encourage le massacre des Français restés dans l'île et, se voulant le défenseur des masses, réprime dans le sang une révolte de son propre peuple. Il sera tué dans une embuscade, inaugurant la longue liste des tyrans qui prendront successivement le pouvoir pour le plus grand malheur des Haïtiens. Pour le moment, c'est son second, Christophe, qui lui succède. Caractère puissant, ce lieutenant de Toussaint subordonne son intérêt personnel à l'amour de l'indépendance. Illettré, il fait en sorte de s'instruire, d'acquérir des manières civiles, de s'exprimer avec profondeur et courtoisie. Obstiné et réaliste, brave jusqu'à la témérité, ce personnage complexe aura toujours le respect de la parole donnée, mais mêlera d'orgueil et de susceptibilité sa loyauté et sa franchise. Tel est l'homme qui reprend le flambeau après la mort de Dessalines, sans savoir que, pour parer aux inconvénients suscités par le caractère de Jacques Ier, empereur brutal, l'Assemblée a pris soin de limiter ses pouvoirs. Humilié Christophe tente de les reconquérir par la force, mais se heurte au général Pétion, tant et si bien que l'Assemblée, préférant la sagesse de Pétion, le nomme président de la République, ce qui aura pour conséquence la division du pays pour plus de treize ans : Christophe gardant le contrôle des régions du nord, Pétion celles de l'ouest et du sud. Le mérite de Christophe est d'appliquer une administration souple, d'encourager l'industrie et d'inaugurer un sérieux code rural ; celui de Pétion de jeter les bases d'une administration qui perdurera jusqu'à l'occupation américaine de 1915. Alors que l'un, Christophe, fait construire l'orgueilleuse citadelle Laferrière, symbole de la résistance, Pétion a le souci de développer l'instruction pour arracher son peuple à l'ignorance. Mais ce dernier se heurte à de puissantes forces d'opposition qui minent ses actions et ont raison de sa santé. La maladie l'emporte le 29 mai 1819.


Quant à Christophe, il finit par susciter l'hostilité de son entourage par ses violences et une sorte de guérilla reprend. La fin de ce Pierre le Grand des tropiques mérite d'être contée : ayant appris la défaite de son armée face à ses grands barons (rien de nouveau sous le soleil !), il se tire une balle en or dans le coeur dans son palais Sans-Souci, après avoir embrassé sa femme et ses enfants et renvoyé ses domestiques. Aussi est-ce sous la pression militaire que sera élu le second président de la République, le général Jean-Pierre Boyer, hautain, méprisant, mais honnête. Il eut à faire face à une opposition qui ira en se durcissant avec des chances diverses durant les 25 années de son gouvernement. Mais ses sarcasmes finissent par le rendre si impopulaire qu'il est renversé et meurt à Paris en 1850 dans la gêne et l'oubli. C'est sous son mandat que fut reconnue officiellement par Charles X l'indépendance haïtienne. Malgré l'accouchement brutal de 1804, les Haïtiens se sont toujours sentis en osmose avec les Français par les liens mêlés du sang, de l'esprit et des intérêts. Peut-être est-ce notre goût de l'insoumission et de la liberté qui, par-delà l'océan, ne cesse de nous unir ?   

 

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DE L'ERE DUVALIER A NOS JOURS 

                                            

Si les personnages que nous avons rencontrés dans le précédent chapitre sont cocasses, dignes parfois d'une comédie de boulevard et, par ailleurs, émouvants dans leur désir louable de faire de leur île le premier territoire noir indépendant, l'histoire haïtienne, par elle-même, est un drame. Attentats, misère, souffrances, assassinats se succèdent monotones et lugubres. Le thème du général révolutionnaire victorieux devenu chef d'Etat revient comme un leitmotiv ou un fastidieux cliché. Les meurtres, jacqueries qui ensanglantent les avenues du pouvoir sont monnaie courante et rien ne paraît en mesure de contenir de tels débordements. Oui, pendant un demi-siècle, l'histoire de l'île ne sera que bruit et fureur, jusqu'au 28 juillet 1915 où les Etats-Unis, prenant prétexte de l'assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam et des désordres qui s'ensuivent, débarquent sur l'île. Mais cette occupation américaine, bien qu'elle donne à l'économie haïtienne un sérieux coup de rigoise ( nerf de boeuf ), va réveiller l'instinct nationaliste de ce jeune état. La présence de ces étrangers divise bientôt le peuple en deux clans : celui des mulâtres soutenu par l'église qui accepte de participer avec eux pour accélérer le développement du pays, comprenant que l'Amérique est un partenaire puissant capable de favoriser son économie et de coopérer à sa stabilité, et celui des cacos, appuyé par les intellectuels haïtiens réunis autour du docteur Price-Mars, qui, soucieux de valoriser la culture africaine, publie des ouvrages en créole, s'oppose sans cesse au clergé - s'inspirant de l'anticléricalisme en vogue en France depuis 1905 - et renoue, de ce fait, avec les vieilles habitudes d'instabilité passionnée. La seconde guerre mondiale va stopper net les ambitions et les velléités de lutte des classes des intellectuels. Après la visite du président Roosevelt, la désoccupation du territoire est décidée, mais le retrait des marines ne met fin qu'à l'occupation militaire, les Etats-Unis contrôlant encore l'économie par l'intermédiaire des grands bourgeois de Port-au-Prince. Le dernier d'entre eux sera Magloire. Il est renversé en 1956, ce qui suscite une nouvelle période de troubles et provoque une dictature militaire de juin à octobre 1957. L'ordre étant rétabli, des élections présidentielles ont lieu et le choix des urnes se porte sur la personne de François Duvalier, un médecin déjà très engagé en politique. La classe dirigeante pense qu'elle pourra aisément le manoeuvrer. Il n'en sera rien, car, peu à peu, le nouveau président remplace les mulâtres par le petit peuple et anéantit la puissance de l'armée, fer de lance de la bourgeoisie haïtienne. Des persécutions de tous sortes ne vont plus cesser de s'abattre sur cette classe sociale, l'incitant à quitter les lieux et à s'installer au Québec et en Floride, où la diaspora haïtienne est, de nos jours, encore importante et active. L'église catholique sera traitée de même façon : Mgr Poirier, archevêque français et breton de Port-au-Prince, est expulsé, tandis que les Jésuites sont priés de quitter le pays minu militari.


Quand le calme revient enfin, Duvalier s'est statufié en un tyran qui craint tant pour sa vie (il a été victime de plusieurs tentatives d'attentat) qu'il n'hésite pas à recourir à la force et se livre à une répression terrifiante, grâce à la formation d'une milice policière, les fameux tonton-macoutes. Le virus de la puissance l'a frappé et, bien qu'il ait été au départ imprégné d'un certain idéal social, il ne va pas moins s'imposer comme un monarque tout puissant, s'inspirant de Mustapha Kémal, seul modèle qu'il s'autorise. Par ses soins, trois mille biographies de l'homme d'état turc seront achetées et distribuées à son entourage. Silencieux, discret, cet homme de taille moyenne, d'une élégance sobre, à l'allure de clergyman, mais ne vivant pas moins dans un palais qui est la réplique ( en plus petit ) de la Maison-Blanche - observe froidement et tranche sans appel. Au début des années 70, François Duvalier, appelé familièrement Papa doc, jouissait d'un bilan exclusivement en sa faveur : il s'était promu président à vie, avait asservi la presse, bâillonné son opposition et commis tant d'exactions, de fusillades, de tortures, que l'on pouvait se demander comment le bon médecin de campagne de jadis, qui avait pris fait et cause pour son peuple, pouvait en être arrivé là. Haïti vivait dans une terreur muette, surveillée en permanence par une milice sur le pied de guerre. Alors qu'en 1957, le programme de gouvernement du nouvel élu promettait un bouleversement radical en faveur des classes moyennes, des masses urbaines et de la paysannerie ; treize années plus tard le projet était resté à l'état de voeu pieux, le peuple ayant été ni plus, ni moins, spolié, persécuté et maintenu dans des conditions d'existence précaires. Le seul élément positif de cette dictature paternaliste, où sévissait la corruption la plus répugnante, était les retrouvailles avec la France. Entre elle et l'île, c'est une vieille histoire d'amour, faite d'estime et d'admiration, que le temps n'a pu affaiblir. La langue française, tout d'abord, que la majorité des haïtiens parlent avec un rien de préciosité, cette langue que les poètes emploient plus volontiers que le créole et qui s'exalte en un français ré-enchanté, comme s'il était revenu à un état d'enfance. Fraîcheur, naïveté, oui, ce peuple, qui a été la proie de tant de violences, les a conservées et n'est-ce pas cette forme d'innocence qui séduit dès l'abord ? La peinture naïve, la poésie naïve; on remonte à nos sources, on retrouve ici quelque chose qui évoque notre passé et rassure notre avenir.


En Haïti, la culture ne s'est pas momifiée, elle ne cesse de s'inventer, et c'est peut-être cela le miracle haïtien. Du moins, ce l'était en cette année 1980 où j'y séjournais à deux reprises avec mon mari. Bébé doc (Jean-Claude Duvalier) avait succédé à son père mort en 1971, premier maillon d'une dynastie que papa doc avait cru bon d'instituer, et venait de se marier à une jeune fille de la haute société de Port-au-Prince. Une période de transition plus clémente semblait s'instaurer, en même temps que le jeune président vivait sa lune de miel. Fragiles moments, certes, où planait la sensation feutrée d'une liberté en sursis. L'île venait de s'ouvrir aux touristes et ils arrivaient en nombre par la voie des airs, s'émerveillant de trouver des paysages que la modernité n'avait pas encore dénaturés. Vues d'avion, les terres ocres et noires d'Haïti ressemblent à des bras amicaux qui enserrent une masse épaisse de verdure comme un bouquet sauvage, cernées par la mer des Caraïbes. Cette mer aigue-marine a sculpté l'île, ciselé ses baies, ses criques. Ici l'homme est partout, mais le plus souvent invisible dans sa case noyée sous les efflorescences, les replis, les vallonnements. Et cela n'est rien en comparaison des plages qui semblent l'archétype du rêve. Frangées de cocotiers, désertes, inexploitées, elles tendent l'arc parfait de leur sable corallien à perte de vue, ce qui avait provoqué, jadis, l'exclamation fameuse de Christophe Colomb, débarquant sur l'une d'elles : es una maravillaAujourd'hui Haïti ne se porte pas mieux qu'hier, hélas ! Agitations, révolutions manquées, cyclones, inondations, déforestation ont eu raison de son moral, de son économie et même de sa beauté. Son visage s'est marqué de cicatrices profondes et la joyeuse anarchie d'antan s'est à nouveau figée dans la douleur. Des amis restés là-bas se battent sans relâche afin de l'arracher à la misère dans laquelle elle ne cesse de retomber, faisant en sorte, de leurs maigres mains, que l'inlassable rêve de ses peintres, de ses musiciens, de ses poètes devienne un jour réalité. La France a un rôle important à jouer pour aider ce petit pays à se relever, en favorisant le tourisme et l'agriculture. Le tourisme avait commencé à s'amorcer avec succès dans les années 80, bénéficiant du décor splendide des plages et de l'incommensurable gentillesse des autochtones. Mais les coups d'état successifs, l'instabilité permanente ont même amené le Club Med. à se retirer de l'île. Aujourd'hui certains de nos concitoyens adoptent des enfants haïtiens avec les meilleurs sentiments du monde, mais est-ce la solution ? La seule ne reste-t-elle pas d'aider sur place la population à exploiter ses ressources - et les ressources humaines ne sont pas des moindres - et principalement à croire à nouveau en son destin. Cher Haïti.

 

Armelle B.H.

 

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Yves et moi avec le chanteur et musicien Albert Chancy.

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Le triste aujourd'hui
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12 juillet 2021 1 12 /07 /juillet /2021 08:12
Vingt Stations d'Ahmed Tiab

Le narrateur, un homme hagard, perdu, prend le tramway arrêté justement devant lui, c’est un nouveau mode de transport urbain dans la ville. Il ne sait pas où il va, il se laisse aller au rythme des stations, des montées et des descentes de voyageurs. Son périple devient une traversée de la ville qu’il redécouvre au fur à mesure que défilent les vingt stations du parcours habituel. Chaque station évoque un moment de sa vie et un aspect de la ville et de la vie trépidante qui s’y écoule. A la première station, il se souvient de son enfance en voyant monter les gosses qui rejoignent leur établissement scolaire. A la station suivante, il se souvient de la violence qui a baigné celle-ci : la mère volage et battue par un père violent et encore plus volage, la grand-mère méprisante qui a réussi à chasser cette mère maltraitée et maltraitante, les gamins de l’école qui le prenait pour leur tête de Turc… Et le voyage continue comme ça, enchaînant la répudiation de la mère, l’arrivée d’une jeune marâtre, la découverte de l’amour avec celle-ci, la mort du père.

 

Au fur et à mesure de la montée des passagers et du défilé du nouveau paysage urbain, le voyageur évoque les moments clés  de sa vie, l’aventure qui l’a amené dans la situation déplorable qu’il connait aujourd’hui. Cette histoire c’est l’histoire d’un citoyen tout à fait ordinaire, honnête et travailleur qui ne rêve que de construire un foyer chaleureux et amoureux. Mais l’existence en a décidé autrement dans un pays plein de haine et de tension, il a eu la malchance de se trouver au mauvais endroit et au mauvais moment. Refusant cette fatalité, il demande la justice qu’il n’obtient pas, alors il crie vengeance !

 

Cette dramatique aventure, c’est celle de l’Algérie coincée entre la violence des « ninjas » nationalistes et celle des islamistes intégristes. Le héros ne veut ni de l’une ni de l’autre mais il les subira tout de même. Ce beau texte est un cri de douleur, de colère, de désespoir qui génère la pitié et l’empathie pour cette innocente victime. Quelle tristesse de voir un pays s’infliger des telles souffrances ! « Plus personne ne lève les yeux pour admirer ces visages pétrifiés, témoins silencieux de la déliquescence d’une ville où chacun demeure le dos cintré sous le poids de sa pénible existence et semble incapable de voir le bleu fabuleux dont le ciel lui fait don tous les jours ».

 

L’auteur n’hésite pas à pointer son doigt dans la direction de ceux qui n’ont rien fait pour sauver le pays mais qui, tout au contraire, ont cultivé la violence et la haine au détriment des innocents. « Ils ont fait comme pour la dernière guerre, arrangé l’histoire pour rendre le présent acceptable ». La plaie est immense, la cicatrisation n’est pas encore envisageable. « Nous le savons tous, le pardon ne suffira pas car il n’est pas né de la justice. Celle-ci fut dispensée avec désinvolture par un pouvoir douteux. Les haines sont toujours là, enfouies sous les faux-semblants ». J’ai admiré ce texte qui s’enroule comme une rapsodie et reconduit le narrateur au début de son histoire oubliée sous la violence des événements. Un réquisitoire sans concession pour dénoncer  ceux qui ont fait de ce pays de cocagne un bagne au service d’un pouvoir dictatorial.


Denis BILLAMBOZ


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10 juillet 2021 6 10 /07 /juillet /2021 08:08
Calvi et la baie de Girolata
Calvi et la baie de Girolata

Calvi et la baie de Girolata

Les Français vont souvent chercher très loin des îles qui, pour la plupart, n’égaleront jamais celle qui se trouve à quelques encablures de notre littoral méditerranéen et offre, à l’envi, une diversité de paysages exceptionnelle et un climat quasi idéal. Et surtout, que vous soyez amateur de mer ou de montagne, elle mettra à votre disposition des sites dans les deux appartenances, comblant, au-delà de vos espérances,  vos désirs les plus chers. La « Bella Corsica » est une terre incomparable qui réserve à chacun une surenchère de surprises, de découvertes, de richesses naturelles en mesure de satisfaire les plus exigeants. A coup sûr, vous ne serez pas déçu par le voyage et, que vous abordiez la Corse par bateau ou par avion, vous vous préparez à un rodéo de surprises, des vacances inoubliables ou un séjour  de rêve.

 

Ces vacances ont été longtemps les nôtres, à l’époque où nos enfants, encore jeunes, nous accompagnaient ainsi que des amis, et nous nous établissions tous dans une pension de famille entre Calvi et Ajaccio, non loin des fameuses calanques de Piana qui évoquent le Colorado et l’inoubliable baie de Girolata qui semble dissimuler encore quelques corsaires oubliés par le temps. Ah ! les plages sauvages, les baies découpées dans le granit de la côte, les montagnes qui dévalent pour venir mourir au bord d’une eau turquoise, les criques où il fait si bon se baigner loin des regards, les sentiers  qui s’égarent au cœur du maquis et embaument le genévrier, la ciste, le romarin, le thym, la myrte, le lentisque, car, ici, la terre est odorante, oui, l’enchantement est permanent et, à tout cela, s’ajoutent les lumières méditerranéennes, leur intensité, leur ferveur, leurs déclinaisons qui ne cessent qu’avec l’accord impérial des couchers de soleil. Sur la côte ouest, ils sont sublimes…

 

Voilà une île qui aura su tenir à distance, d’une poigne vigoureuse, les promoteurs immobiliers et leur bétonnage criminel, leur livrant une guerre sans merci afin de protéger son incomparable patrimoine naturel, son style de vie, ses coutumes ancestrales, son autonomie farouche, si bien que vous êtes en présence d’un pays authentique marqué par un passé illustre, des traditions immuables et un art de vivre qui ne craint pas de s’affirmer haut et fort. Oui, la Corse a du caractère, du tempérament et entend bien le faire savoir. Il faut la mériter, la séduire, tant elle est belle à damner les cœurs et captivante au point de conquérir les plus réticents. Ce que je vous conseille de faire est le tour de l’île en voiture. Je l’ai fait moi-même et c’est une aventure assurée et inoubliable qui vous vaudra quelques émotions car les routes côtières sont étroites, difficiles, surtout si vous croisez des camions, mais époustouflantes de beauté. Tout ce que la nature peut offrir de plus pittoresque est à portée de regard. Et, non seulement vous serez convaincu que la Corse est inégalable mais qu'elle est une terre d’une diversité stupéfiante. Voilà pour les paysages côtiers. Mais ceux de montagne sont tout aussi grandioses ! Des vallées profondes, où la végétation s’accroche encore, aux arêtes supérieures, aux cimes altières et aux neiges quasi éternelles, vous côtoierez des territoires qui flirtent avec le ciel et les nuages et vous enveloppent dans leur silence. Quelques troupeaux de chèvres se rencontrent dans les premiers contreforts qui servent d’appui aux chaînes principales, des cochons noirs s’égayent dans les épaisses forêts de mélèzes, puis vient le face à face avec le dépouillement minéral des sommets et les vues panoramiques qui, si le temps est dégagé, vous proposent des visions à couper le souffle, au point que vous pourriez les prendre pour des mirages. Au loin, n’est-ce pas des massifs, des plateaux, des vallées qui se succèdent, se superposent, se déploient dans une merveilleuse harmonie et la mer, toujours la mer, qui encercle et dénude. Oh bella Corsica !

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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BELLA CORSICA !
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28 juin 2021 1 28 /06 /juin /2021 08:34
Mon coeur restera de glace d'Eric Cherrière

 

Ce roman est construit comme une véritable épopée mythologique et comporte tous les arguments de la tragédie grecque. Il se déroule en trois temps racontés simultanément : en 2020, à Hambourg, où un ancien tortionnaire nazi, « Le Croquemitaine », plus que centenaire, défie son cancer et la maladie d’Alzheimer avec un réel succès ; en 1918, dans la Baie de Somme, où un père de famille recherche son fils qui aurait déserté après avoir appris la terrifiante dégradation de son propre enfant lui aussi mobilisé ; en 1944, dans la Haute-Corrèze où le maire d’un village indique un raccourci fatal à des soldats allemands venus capturés des Juifs pour les pendre pour exemple.

 

En 1918 dans la Somme, Lucien parcourt le front pour chercher son fils qui a disparu après avoir mis son poing dans la tronche d’un colonel, le rendant responsable de la démolition de son fils à lui dont il ne reste qu’un tronc, un morceau de jambe et une tête méconnaissable. En Haute Corrèze, la mère du soldat défiguré et démoli se suicide, son autre fils emporte ce frère estropié au plus profond d‘une forêt impénétrable. En 1944, un groupe de soldats allemands est pris à parti par un être inconnu qui se déplace dans la cime des arbres, les massacrant un par un. Cette épopée mythologique, c’est la traversée des horribles guerres du XXe siècle par Lucien, ses enfants et leurs descendants, une véritable légende de la famille Faure.

 

Eric Cherrière a construit une mécanique infernale qu’on ne peut pas évoquer sans risquer de déflorer l’intrigue qui condense, dans l’incroyable aventure de la famille Faure, les principales horreurs ayant affecté les deux grandes guerres du siècle dernier. Il évoque particulièrement le sort des soldats qui ne voulaient pas porter les armes, perpétrer des violences, tuer leurs congénères… Ceux qui disaient : « Nous ne sommes pas des soldats, nous sommes des hommes normaux. Des gens ordinaires. Comme vous. Comme tous ces villageois. Nous avons été mobilisés. Enrôlés de force. Trop vieux, trop jeunes, pas expérimentés.» Ces soldats nullement motivés, parfois même pacifistes, mauvais combattants, pas doués pour le maniement des armes et peu aptes aux efforts physiques sont enrôlés dans la « Ordnungspolizei » et, pour ceux figurant dans cette histoire, envoyés en Russie pour participer au nettoyage ethnique après le passage des troupes de combat. Ils seront déplacés en France à la fin de la guerre pour lutter notamment contre la Résistance, leurs exploits seront, comme en Haute-Corrèze, souvent d’une ignoble cruauté. La violence quotidienne leur ayant ôté toute l’humanité dont il disposait.

 

Ce roman évoque l’incroyable sauvagerie des massacres de résistants ou de Juifs mais aussi les difficultés rencontrées par les enfants des bourreaux qui doivent assumer leur ascendance tout en rejetant plus ou moins violemment ses opinions et ses actes. L’auteur avoue qu’il a muri son texte en lisant le livre de Christopher R. Browning : « Des hommes ordinaires », consacré à ce thème des soldats devenus des bourreaux malgré eux. Je voudrais également souligner la grande maîtrise dont fait preuve l’auteur pour construire une intrigue qui surprendra plus d’un lecteur, les invitant à considérer tout ce que les guerres ont engendré sans que l’on en parle jamais. Ces histoires sont restées bien au chaud sous des tapis, partout en Europe et même ailleurs.


Denis BILLAMBOZ


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L'auteur

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25 juin 2021 5 25 /06 /juin /2021 09:10

 


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"Le sillage s'étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d'étoiles. L'eau court sur la carène et gronde ou chante ou bruisse, selon le vent, selon le ciel, selon que le couchant était rouge ou gris".  (  La longue route )

 

En 1968, un suprême défi excite les marins : le tour du monde à la voile en solitaire et sans escale. Plusieurs navigateurs s'apprêtent à tenter l'aventure imaginée par un hebdomadaire britannique. Bien qu'il ait exprimé son désaccord sur cette initiative qui, selon lui, ôte toute pureté à ce qui devrait être avant tout une quête d'absolu, le français Bernard Moitessier ( 1925 - 1994 ) s'engage. Né en Indochine, où il a vécu les vingt-six premières années de sa vie, cet amoureux de la mer a appris à naviguer avec les pêcheurs du golfe de Siam et reste imprégné de sagesse orientale. La révolte du Viêt-minh lui a infligé une blessure jamais cicatrisée : les compagnons de jeu de son enfance sont devenus des ennemis. Parti en solitaire sur une jonque, Moitessier est arrivé en France en 1958 démoralisé par la perte de deux bateaux. Avec une rare énergie, il s'est construit un ketch en acier, simple et robuste, dans le but de réussir à réaliser en solitaire un premier tour du monde sans escale qui serait comme une revanche sur les déceptions qu'il vient de subir. Neuf navigateurs prennent avec lui le départ, mais cinq abandonnent très vite devant les difficultés qui incombent à un homme seul face aux éléments, si bien que Moitessier, plus rapide que les trois autres survivants, est en passe de l'emporter. Il a doublé trois caps et il ne lui reste plus qu'à remonter l'Atlantique pour aller recueillir, des mains des organisateurs, le prix de son exploit : un globe en or et cinq mille Livres Sterling. Surtout, il sera sacré le meilleur marin de son temps.

 


Mais alors qu'on l'attend pour un accueil triomphal, le vainqueur surgit le 18 mars 1969 dans la baie de Cape Town et, d'un coup de lance-pierres, projette sur le pont d'un cargo en patrouille ce message stupéfiant : " Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme". L'annonce de cette décision fait l'effet d'une bombe : ainsi le navigateur tourne le dos à l'argent, à la célébrité pour poursuivre seul une aventure pleine d'embûches...Mais pour cet homme-là, sa course dans les océans les plus dangereux du monde a pris une dimension philosophique. Dans l'intimité de la mer et du ciel, il a noué des liens avec la Création, comme il le dira lorsque, arrivé à Tahiti après un tour du monde et demi, il écrira son livre, véritable bible qui suscitera des vocations de coureurs et d'aventuriers des mers sur plusieurs générations : La longue route.

 


Son refus de revenir vers L'Europe et ses faux dieux est riche de signification. Il a compris, dans son périple en osmose avec les éléments, que le monde moderne détruit notre planète et piétine l'âme de l'homme. Notre fonction sur terre, estime-t-il, est de participer à la création permanente du monde, d'oeuvrer dans le gigantesque combat de l'intelligence contre l'imbécillité. Bénéficiant de son aura de marin hors du commun, Moitessier milite pour la désescalade nucléaire et préconise la plantation, dans les villes et villages, d'arbres fruitiers à la disposition de tous, symbole de partage et de générosité et doux rêve d'un idéaliste irréductible. Installé dorénavant dans un atoll des Tuamotu, il y vit avec sa famille en contact intime avec la nature, espérant, par son exemple, encourager les Pomotus à mieux gérer les ressources de leurs îles. Il conseille l'enseignement des caractères chinois, moyen de communication universel. Malgré l'incompréhension, les échecs, la difficulté à vaincre l'apathie et la routine, il ne se décourage nullement et gagne le surnom que lui donnent les Polynésiens "Tamata ", ce qui signifie " essayer". Ce sera le titre du livre qu'il publiera peu de temps avant sa mort survenue le 16 juin 1994 "Tamata et l'Alliane", message de fraternité où, enfin en paix avec lui-même, il délivre cet ultime enseignement : " On ne se trompe jamais en pardonnant".

 


"Le beau voyage est presque au bout du long ruban d'écume. Et moi, je suis presque au bout de moi-même. Et Joshua aussi. Là-bas dans le Sud, c'était l'automne, puis l'hiver déjà. Huit coups de vent depuis Bonne-Espérance, en trois mois. Et deux chavirages dans l'océan Indien, avant l'Australie. Deux encore dans le Pacifique, après la nouvelle-Zélande. ( ... ) Les haubans sont fatigués dans l'ensemble, Joshua est fatigué lui aussi. Moi, je ne sais pas si je suis fatigué ou pas, ça dépend comment on regarde les choses. Et il faudra que je fasse ses yeux à mon bateau, quand nous serons arrivés ensemble dans l'Ile paisible de l'Alizé, là où on a le temps de faire les choses qui comptent. Et je ne risque plus d'aller trop loin, ni pas assez. Car le rêve est allé d'abord jusqu'au bout du rêve...ensuite il a dépassé le rêve".  ( La longue route )

 

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Joshua, le voilier de Moitessier

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21 juin 2021 1 21 /06 /juin /2021 08:11
Nous et les oiseaux de Carino Bucciarelli

 

Je me souviens d’avoir lu un précédent livre de Carino et d’avoir déjà rencontré cette façon qu’il a d’inventer des histoires insolites, fantastiques, impossibles, irréelles qui déstabilisent le lecteur, l’embarquent dans une dimension qu’il ne peut pas appréhender avec sa logique cartésienne. Après cette lecture, j’avais écrit : « Avec ce texte, Carino Bucciarelli bouscule toutes les règles de l’écriture conventionnelle, son narrateur descend dans le roman pour rencontrer les personnages qu’il met en scène ou peut-être que ce sont les personnages qui s’incarnent pour rencontrer celui qui leur a donné une existence plus ou moins réelle, plus ou moins imaginée ». Dans ce nouveau roman, Carino égare sans cesse le lecteur en l’entraînant là où il y a toujours un Delatour, Stéphane ou Pierre, une Delatour qui se prénomme toujours Olga, ou des enfants Delatour, Gabriel et Irina. Mais chaque épisode de l’histoire est raconté par un narrateur différent qui rapporte une version différente des faits connus du lecteur ou une version non compatible avec ce que le lecteur sait déjà. Chaque personnage est multiple, chaque événement a plusieurs dimensions, plusieurs versions, plusieurs vérités.

 

Par une soirée d’hiver glaciale sur une autoroute difficilement praticable Stéphane, ou Pierre Delatour, roule prudemment avec à bord de sa voiture sa femme Olga et ses enfants Irina et Gabriel quand il percute une pierre qui détruit sa roue avant droite. Tous les deux, ils ont oublié leur portable, le mari décide donc de rejoindre à pied la prochaine borne téléphonique sous le regard insistant d’une corneille qui le suit pendant un certain temps. Avant de rejoindre la borne, il remarque, sur le bord de la route, un anorak rouge qui recouvre peut-être un corps. Il appelle une dépanneuse qui ne trouve pas sa voiture, ni sa famille. Le chauffeur l’accompagne au commissariat où les policiers lui disent qu’il n’est qu’un affabulateur, il n’a ni voiture, ni famille… Alors commence la valse des Delatour sous le regard toujours aussi curieux de la corneille. Et l’anorak rouge revient lui aussi régulièrement dans le récit, tout comme la conductrice de la petite voiture qui a tout vu. L’intrigue se complique, l’anorak rouge, fil rouge de cette histoire, pourrait indiquer qu’il y a eu un meurtre mais l’imbroglio est tel que le lecteur devra rester très attentif.

 

L’éditeur, sur la quatrième de couverture, indique qu’il s’agit d’un roman appartenant au genre du «réalisme fantastique», même si je ne fréquente pas assidûment ce genre littéraire, je partagerais volontiers cette opinion mais je voudrais ajouter que, pour ma part, il m’a fait penser à l’école des «illusionnistes», ceux qui, comme Georges Rodenbach, Villiers de L’Isle-Adam ou encore Robert-Louis Stevenson, dans «Le Dynamiteur» notamment, inventent une autre réalité pour donner corps à leurs histoires. Et, montrer ainsi qu’il n’y a pas une vérité unique, que la vérité peut-être perçue différemment selon la vision, l’intention, la faculté de restitution du lecteur. La vérité peut ainsi être quelque chose qu’on manipule, pas forcément  aux fins les plus louables. Une histoire qui interroge sur un sujet qui lui aussi interroge beaucoup ! Un exercice littéraire sur le classique thème du double mais aussi un véritable essai sur le thème de la vérité.


Denis BILLAMBOZ


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L'auteur

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18 juin 2021 5 18 /06 /juin /2021 09:20
La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée

Avec ce dernier roman, Edmée de Xhavée ouvre un vaste panorama en proposant à ses lecteurs une saga familiale sur cinq générations et, plus précisément, sur les femmes qu’elle évoque avec une saveur toute personnelle. Dès le début, elle frappe fort notre imaginaire, nous immisçant dans le monde des Ojibwés dont Guillaume Goguet, dit Bellefontaine, épouse l’une des très jeunes filles après avoir quitté sa Bretagne natale et ses terres confisquées à la Révolution, afin de vivre sans contrainte tel un coureur des bois. « J’étais membre de la tribu des Ojibwés, née au sud du lac Supérieur. Ma mère et sa sœur avaient été enlevées aux Abénaquis … Et Guillaume Goguet m’a échangée contre du café et du sucre. Peut-être un ou deux fusils. » Voilà ce que précise la première femme du roman qui fonde la dynastie des quatre suivantes, chérit chacune des saisons et connait toutes les choses que les femmes doivent connaître. Cette Belette, tel est son nom, donnera naissance à plusieurs garçons et à Enimie qui sort de la cabane de trappeurs de ses parents pour tracer son destin avec un indéniable panache, abandonnant la vie rurale pour celle de la ville, après avoir été éduquée dans un pensionnat où l’on apprend les bonnes manières. « Lors des retours à la cabane, je commençais à saisir ce qui séparait – et finalement isolait – les miens des autres. Le Goguet, Odon, Lô et ma mère Belette …  ils étaient dans leur élément, oui, parfaitement rodés à la vie des bois, et je n’avais jamais manqué de rien, sauf … du monde. » A la mère nourricière succède ainsi une femme qui forge son avenir avec audace, épouse Calum, qui préfère les hommes mais l’aime tendrement, et attendra quelques années pour attraper «le désir» lors d’une soirée avec le prince Albretcht.
 

 

Après Enimie vient Mackie, la princesse, qui vit un amour fou avec Urbain, et sera la mère de Mariette et de Jules-Nicolas. Ils élèvent des chevaux dans leur ranch, mais Urbain s'accorde de nombreuses libertés financières et trois hommes en colère vont débouler un jour pour assumer leur vengeance, alors qu'il est absent, tuer Wang Shu la servante, Ole Sundquist, l'autre employé, et Chun Hua, avant d'arracher un oeil à Mammackie. "Quand papa revint - écrira Mariette - je me ruai contre lui et m'ancrai à ses jambes, alors il chercha à se libérer aussi doucement qu'il le pouvait mais je sentis ses mains trembler." Défigurée, Mammackie fera face, tandis que l'homme de sa vie sera rattrapé et tué par ses créanciers. La vie est difficile désormais et par une "journée de velours" un nouveau drame se profile. "C'est ainsi que j'ai vu la poussière s'élevant de la route de terre rougeâtre, une poussière qui courait vers nous à vive allure comme un dust devil trapu et décidé." Mariette a compris ce qui s'annonçait, a saisi son arc et lorsque la voiture folle passe près d'elle, vise et lâche sa première flèche. Il en faudra deux autres pour abattre l'homme. Mammackie, qui a assisté à la scène, dira simplement "On n'en parlera jamais, c'est entendu ?" Dans le coffre de cette voiture folle, qu'ils iront immerger dans un lac, Mammackie et ses enfants découvrent un malheureux chien de 7 ou 8 mois qu'ils adopteront et qui remplacera la louve Cheète qui avait été abattue lors du précédent drame. Désormais, la guerre se profile et Jules-Nickie s'en va rejoindre l'armée, se bat au Monte Cassino, devient sourd et, par la suite, renoue avec des cousins qui vont lui proposer de venir les rejoindre en Belgique pour travailler avec eux, ce qu'il fera, et incitera sa soeur à en faire autant. "L'engouement pour la vieille Europe qu'on venait de sauver et l'amour pour la vraie qualité indémodable vinrent au secours de Jules-Nickie, qui enfin vit progresser cette nouvelle aventure, et surtout ... y mit le dévouement que l'on ne met que dans un objectif qui paie en satisfactions d'excellence." 

 


Dans ce beau roman, la poésie des paysages est également constante, évoquant ces vies successives avec d’autant plus de véracité que l’auteure a vécu en Amérique plusieurs années, nous donnant à voir des terres âpres, emplies d’un profond silence, où galopent les chevaux et l’imagination du lecteur. Ainsi ces femmes ont-elles forgé leurs caractères aux exigences d’une réalité dont les temps forts sont ruraux pour la plupart et accordés à la respiration constante de la nature et des êtres qui y résident. Plus tard, Mariette, étant venue poursuivre son existence en Belgique, y perpétue sa descendance qui vogue au gré des événements et ne cesse de forger encore et toujours sa puissante originalité. L’ouvrage nous conduit alors à Trieste où  Louisiane, la petite fille de mammy Ayette, aime Vladimiro, un être instable qui la quittera parce que l’existence est ainsi faite, les artistes (il est sculpteur) sont souvent sujets à des passions folles et éphémères. « Tu es comme Mammackie » - constate Mammy Ayette. « Tu as laissé l’amour allumer un âtre en toi, et tu ne seras jamais sans feu. » Et il est vrai qu’aucune des femmes de ce roman ne l’est. Toutes ont affronté avec audace les divers orages de l’existence. A Liège en 1980, la fille de Louisiane et de son amoureux Vladimiro, baptisé Dracula, referme les pages  de la saga : « Maman me dit que j'ai peut-être brisé la malédiction des mauvais couples dans la famille, ou bien qu'il n'y en avait pas vraiment, ou encore que ce n'était finalement pas si mal que ça puisque la chaîne des enfants a continué, et que nous pouvons remonter de mère en mère jusqu'à une source lointaine, quelque part au Québec. » Nul doute, ces existences, riches et diverses, n'auront jamais connu la banalité et l'ennui. Il y a là, pour les décrire et nous les conter, un souffle, une puissance narrative qui porte haut des destins où s’allient, pour le meilleur et le pire, force et passion. Un roman que l'on quitte à regret parce qu'il sait nous envoûter par la richesse de ses descriptions et l'originalité de ses multiples personnages.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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14 juin 2021 1 14 /06 /juin /2021 09:16
Donne-moi des fils où je meurs de Maud Jan-Ailleret

« Donne-moi des enfants, des fils, des filles, des mômes, des kids, des gosses. Donne-moi des enfants ou je vais finir par crever ». Laure implore son mari et le ciel, elle veut un enfant à n’importe quel prix, quitte à en mourir. Laure est une femme encore jeune, elle n’a que trente-sept ans, mais elle n’arrive pas à procréer. Fille d’une famille aisée, belle et intelligente, elle exerce un métier valorisant, est mariée avec Antoine, beau et riche garçon descendant lui aussi d’une famille aisée. Ils se sont connus à la faculté, sont nés tous les deux dans les beaux quartiers de la rive gauche parisienne, se sont mariés  jeunes, ont construit chacun une belle carrière, se sont beaucoup amusés, ont beaucoup fait la fête et quand ils ont pensé à assurer leur descendance, ils étaient déjà moins féconds. 

 

Après trois fausses-couches inexpliquées, ils entreprennent le cheminement des familles souhaitant ardemment peupler leur arbre généalogique et leurs vieux jours : analyses diverses, examens de plus en plus complexes, recours éventuels à l’adoption. Mais les délais de réponse sont toujours longs, il faut attendre, attendre et encore attendre… et les résultats sont généralement décevants. Laure n’en peut plus, elle est au bord du gouffre, Antoine s’enfonce dans son boulot et le couple vacille. Alors, elle change de vie en s’inscrivant à un cours de théâtre, essaie de se reconstruire, de trouver une nouvelle raison de vivre, d’oublier son problème. Mais la vie, elle, ne se fie pas toujours au désir et au désespoir de ceux qu’elle habite …

 

Maud Jan-Ailleret a connu des problèmes similaires à ceux qu’elle décrit dans son récit, elle peut ainsi donner beaucoup de véracité à son texte, emporte le lecteur au plus profond de son désespoir et au  plus fort de ses folles espérances. Elle projette son texte comme un cri, un hurlement de mère privée de son enfant, alors qu’elle voudrait le délivrer comme une mère qui donne naissance à son enfant. Ce texte m’a ému et même parfois fait vibrer tant il semble écrit dans l’urgence, la précipitation, car il faut toujours courir devant le temps pour ne pas dépasser les limites, notamment celle de l’âge de la procréation. Et, surtout, dans ce texte, j’ai trouvé beaucoup, beaucoup d’humanité, cette qualité qui manque si souvent à notre société actuelle. Tout ce que Maud raconte ne parait pas seulement vrai, mais est vrai : les grandes tablées à la campagne, la marmaille qui piaille sans cesse, le désir d’enfant, les douleurs, les espoirs, les faux espoirs, le regard des autres, les remarques maladroites, la solitude et le parcours inhumain dans les laboratoires, cliniques et hôpitaux. Le lecteur reste en permanence aux côtés de Maud, il voudrait lui tenir la main, lui dire qu’un jour elle aura un enfant.

 

Denis BILLAMBOZ


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