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1 mars 2021 1 01 /03 /mars /2021 09:56
C'était le jour des morts de Natalia Sylvester

 

Dans ce texte, Natalia Sylvester raconte l’épopée héroïco-mythologique d’une famille mexicaine qui fuit son pays d’origine pour s’installer au Texas où elle espère trouver une vie meilleure, à l’abri des gangs qui écument sa campagne. Elle est, elle-même, originaire d’Amérique latine, elle connait donc bien la problématique de la migration et de l’intégration qui s’en suivent. Elle structure son histoire en deux épisodes qu’elle raconte concomitamment : le premier commence en 1981 quand Elda et Omar quittent leur famille respective, celle d’Omar refusant leur mariage ; le second débute en 2012 avec le mariage d’Isabel et de Martin l’enfant qu’Elda portait quand ils ont entrepris leur long et périlleux périple vers le nord.
 

 

Natalia décrit tous les dangers que le couple et la petite troupe, qui les accompagne, doivent affronter à travers le désert avant d’atteindre la frontière qu’il faut franchir au risque de sa vie. Malgré quelques aléas inquiétants, Elda et Omar traversent la frontière sans problème mais tombent dans un terrible traquenard au moment où le groupe doit se disperser. Au cours de la dernière nuit, qu’ils passent avec les autres migrants, un homme tente de violer Elda sous la menace d’un couteau qu’il laisse choir malencontreusement, sa victime s’en saisit et lui plante dans le flanc occasionnant une blessure fatale. L’enfant de l’agresseur a tout vu,  si bien que, lors des années qui suivront, vivant dans la même ville qu’eux, il constituera un danger potentiel permanent. Oscar le croisera et essaiera de le protéger en cachant à sa femme cette délicate rencontre à l’origine du funeste événement provoquant sa disparition.
 

 

Quand il épouse Isabel, en 2012 le jour des morts, Martin refuse d’accueillir Omar, son père, qu’il croit mort. Celui-ci s’adresse alors à son épouse en lui livrant des secrets que Martin ne lui avait jamais révélés. Commence pour Isabel une longue période de doute au cours de laquelle elle s’interroge sur l’honnêteté de son mari. Lui cache-t-il quelque chose ou ignore-t-il lui-même ce qu’Omar lui a révélé ? L’arrivée d’Eduardo, neveu d’Omar, qui, à son tour a fui le Mexique, provoque des réactions diverses qui perturbent la famille générant tensions et querelles domestiques. Omar voudrait expliquer sa disparition à sa famille mais personne n’est prêt à l’écouter, seule Isabel l’entend sous le sceau d’un secret qui pèse lourdement sur son couple, sa famille et son moral.
 

 

Cette saga familiale, digne d’une épopée mythologique, comporte tous les ingrédients de la migration : les dangers de la traversée du désert et de la frontière, l’accueil en terre de migration, l’intégration à une nouvelle culture, l’apprentissage des mœurs des autochtones, les rapports avec ceux restés au pays. Pour mener à bien son récit et surtout son projet sur la description des aléas qui entourent la migration, Natalia utilise différents procédés qui confèrent un caractère plus littéraire à son texte qu’un simple récit. Elle crée deux points de départ pour son intrigue qui consiste en la découverte de la vérité sur la vie d’Omar après sa disparition. Elle construit cette histoire en changeant d’époque et de personnage à chaque chapitre et parfois de point de vue, usant d’un regard extérieur à la scène qu’elle décrit. Ainsi, peut-elle raconter le même épisode de plusieurs façons, en choisissant  des angles divers ou en décrivant des ressentis propres à chaque personne qu’elle met en scène. Son récit prend une véritable tournure mythologique quand elle fait revenir un mort pour évoquer des parties de la saga que lui seul peut connaître et brouiller davantage encore les relations entre les membres de la famille. 

 

 

Au-delà de cette description du monde des migrants, ce texte, à mon sens, pose aussi le problème de la vérité : faut-il toujours la rechercher ? Peut-on se contenter de ce que l’on sait pour construire sa vie en couple, en famille, en société ? Est-elle toujours bonne à dire ? Quel sens ont les promesses faites de taire cette fameuse vérité ? Voilà un grand roman épique, une étude socio-économique plantée dans l’actualité la plus brûlante, une question philosophique posée …  et de très belles heures de lectures dans un texte  structuré.


Denis BILLAMBOZ


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Natalia Sylvester

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27 février 2021 6 27 /02 /février /2021 10:12
L'âme désarmée de Allan Bloom

Rééditée aux Belles Lettres, « L’âme désarmée », œuvre majeure de l’intellectuel américain Allan Bloom, mort en 1992, est une réflexion d’une brûlante actualité sur le déclin progressif, et semble-t-il inexorable, de la culture occidentale. Professeur à l’université de Chicago, Allan Bloom a écrit son chef-d’œuvre dans les années 80 après la révolte des campus, la remise en question de l’autorité, l’allègement des programmes scolaires et universitaires et l’introduction de la discrimination positive qui a condamné l’Occident d’aujourd’hui à une décadence dont nous sommes les témoins passifs.


 

Allan Bloom s’inquiétait déjà que l’université – îlot de liberté intellectuelle dans une société gouvernée par l’opinion publique – soit peu à peu conduite à prôner l’égalitarisme plutôt que l’excellence, le relativisme davantage que la quête de la vérité, et l’ouverture aux autres cultures que l’universalisme civilisationnel. D’où l’extraordinaire actualité de cet ouvrage et son prophétisme dans une société malade, dont la ruine intellectuelle  n’a cessé de s’intensifier avec le temps. Remercions les Belles Lettres d’avoir eu la bonne idée de republier ce texte en traduction intégrale et de nous rappeler ainsi les questions qui se posent à notre temps, gagné par un délabrement spirituel gravissime.

« Le tissu délicat de la civilisation, fait de la trame de la chaîne des générations successives, s’est complètement effiloché, et les enfants sont encore élevés, mais ne sont plus éduqués. »


 

Certes, dans l'actualité contemporaine, les auteurs de jadis sont le plus souvent remplacés par Playboy ou des revues pseudo-scientifiques qui promulguent, à longueur de pages, l’intelligence artificielle et l'homme augmenté, cet homme nouveau dont on parle depuis longtemps. Ainsi, ces revues diverses et variées se réjouissent-elles  de  l'avenir enchanteur que cette intelligence offrira aux générations qui vont suivre et aux progrès gigantesques qu'elle leur permettra de réaliser. D’ores et déjà, nous assistons au recul de la culture et à l’abandon de l’Histoire qui est notre lien privilégié avec le passé, à la perte du  goût et de la pratique de la lecture, au mépris affiché à l'encontre de tout ce qui a un rapport avec  la tradition, à la disparition progressive de la musique classique, à la libération sexuelle à tout crin qui s’exerce sans tabous et sans contraintes, époque où la théorie du genre fait en sorte que certains hommes veulent devenir des femmes et vice versa. 

 

Lecteur de Tocqueville, Allan Bloom voit dans la puissance de l’égalitarisme la source évidente de notre déclin et l’apparition d’une société où, désormais, plus personne n’est à sa place, où tous les styles de vie et de créativité se valent et où le nivellement des valeurs engendre une profonde et grave crise de civilisation. L’auteur nous rappelle combien «  la présence active de la tradition dans l’âme de l’homme lui donne une ressource contre l’éphémère » et combien notre mal-être et notre fragilité s’amplifient face aux périls qui nous guettent. Aussi contre le poison du nivellement des valeurs, nous propose-t-il un retour à  la vie de l’esprit, qui est la dignité et la noblesse de l’homme pensant. Un ouvrage à se procurer d'urgence.

 

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Allan Bloom

Allan Bloom

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22 février 2021 1 22 /02 /février /2021 07:54
La boussole des rêves de Jean-Jacques Marimbert

 

La première chose que j’ai vue en prenant ce recueil, après la qualité de l’édition, c’est la sérénité qui se dégage aussi bien des personnages des douze dessins, en noir et blanc, à la mine de plomb, qui l’illustrent que celle qui se dégage des textes. Sérénité, quiétude, irénisme, paix, calme et beauté sont les premiers mots qui viennent à l’esprit après la lecture de quelques textes seulement et la contemplation des dessins. Ce sont des reproductions, de la main de l’auteur, qui représentent des statues célèbres figurant dans des grands musées. L’auteur écrit dans une note que les dessins « se réfèrent à des œuvres « d’un musée imaginaire », et tiennent lieu de rosace de la Boussole des rêves… ». 

 

Chaque texte est composé de quatre à une dizaine de quatrains en vers libres, et souvent de sonnets irréguliers (libres de toute rime). Dans ces vers, j’ai trouvé que le mot avait plus d’importance que la phrase, comme si l’auteur avait voulu associer des mots-images pour représenter un paysage, une scène … pour en dire la beauté, l’intensité, l’émotion dégagées… pour impressionner le lecteur, marquer ses sens.

 

                « Croyance en la beauté. J’ai cru. Seule elle peut,

                Je l’ai cru, tatoué sur ma langue, sur mes yeux,

                La beauté, vaincre la tempête, crachats du ciel,

                Nuées d’oiseaux noirs. La beauté, où, des mots, 

                …. »

 

J’ai eu le sentiments que l’auteur voulait confier à ses mots la charge d’émotion, les impressions, les sensations qu’il voulait faire ressentir à ses lecteurs, tout ce qu’il avait lui-même éprouvé dans les mêmes circonstances. Ces mots disent, suggèrent, évoquent…

 

                « Lit défait, draps humides, la nuit, et le froid

 

 

 

Ses mots voyagent sur les ailes du vent, dans l’espace, dans l’ailleurs, au-dessus des mers, par-dessus les sables, sur les monts et les vallées. Ils parcourent les légendes, les contes et les fables, les mythologies à la recherche des vérités originelles, des forces de la nature et des faiblesses des hommes…

 

                « … aussi violent

                Que doux, ravivant ce que j’espérais oublier à jamais,

                Ou mots surgis d’une ombre inexistante, origine de la

                Métaphysique, qui sait. Sommeil envolé et des images

                Brisées des plis d’un drapé médiéval enserrant la nuit. »

 

Des mots qui disent la vie, la mort, la nature comme on ne la voit plus, des émotions qui explosent, des sentiments et des sensations qui se déversent en flots versifiés, le flamboiement du soleil et des couleurs et la nuit sombre.

Des mots qui voyagent et qui chantent…

 

                « Sindibad de Bassorah, Cristoforo de Gênes,

                Marco Polo, serviteur de l’empereur mongol,

En paix à San Lorenzo, James Cook, Captain, 

Mort à Hawaï, La Pérouse né au Gô, disparu

A Vanikoro, … 

 

Une exploration de l’espace entre les mots et les images et de leur fusion possible. Une vision du monde loin de nos préoccupations sanitaires quotidiennes, une vison de l’espace et de la vie au-delà des limites que nous nous sommes fixées.


Denis BILLAMBOZ


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L'auteur

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18 février 2021 4 18 /02 /février /2021 09:25
Briser en nous la mer gelée d'Erik Orsenna

Erik Orsenna a bâti son roman comme une carte du Tendre et, en amoureux transi, comme un parcours du combattant qui le mènera jusqu’au Grand Nord, au pays des aurores boréales. Je comprends que certains lecteurs aient trouvé qu’il y avait d’inutiles longueurs dans cet ouvrage de presque 500 pages – et je partage ce sentiment – mais probablement sous le charme de cet intarissable conteur, je lui ai emboîté le pas et me suis retrouvée en sa compagnie sur des terres qu’il m’a fait découvrir en une suite d’images subliminales glacées à plaisir. Le titre l’explique.

 

Erik Orsenna se plait à se dire, que dis-je  à s’écrire, car il s’écrit à lui-même en quelque sorte dans ce long texte – il s’analyse et prend une indéniable jouissance à se mettre le cœur en charpie. Mais c’est ainsi, les écrivains ne se lassent jamais de se disséquer et de se raconter à eux-mêmes le pourquoi du comment. En effet, l’académicien a la plume évocatrice et transfiguratrice. Avec lui, la douleur semble belle et un désert de glace un palais des mille et une nuits. Vous avez compris, j’ai  aimé ce roman pour sa tendresse, ses divagations, ses parenthèses souvent superflues, son inquiétude mais, plus encore, pour cette part si grande d’un subconscient flamboyant. A-t-il rêvée cet amour, l’a-t-il vécu, bien entendu le lecteur ne doute pas un instant qu’il y a une grande part de vrai dans ce qu’il nous conte et que tous ces sentiments, mis en orbite et en pages, ont un goût de vérité. Mais ce récit va tellement plus profond qu’un fait divers, la plume sait si bien user de l’imaginaire, la sensibilité vibre si fort comme une percussion, que le récit d’un homme inconsolable qui part au bout du monde, au pays des chercheurs d’or et des glaces éternelles, pour tenter de redonner forme à sa vie, n’a pas manqué de me toucher.

 

D’un restaurant huppé, où tout commence, il nous propose un certain voyage dans la solitude, la dérision, le remords, nous comprenons, grâce à lui, pour quelle raison les glaces ne parviendront jamais à geler un cœur épris. En quelque sorte, un ouvrage d’initiation. L’amour peut être redoutable mais il réserve aussi bien des surprises. Orsenna, qui se plait à bouger, a trouvé là le meilleur moyen de quitter les horizons trop étriqués de nos villes. Cet homme apprécie de partir, en quelque sorte … de s’éloigner et  c’est là où le bât blesse. Il s’éloigne trop vite de ce qui l’enchante, sans doute par crainte de ne plus être enchanté.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


 

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Briser en nous la mer gelée d'Erik Orsenna
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15 février 2021 1 15 /02 /février /2021 10:16
Entre la source et l'estuaire de Grégoire Domenach

 

Ce roman est l’histoire d’une rencontre improbable entre un jeune garçon qui accompagne son père lors du convoyage d’un remorqueur sur les canaux entre un port hollandais, Leeuwarden, et Saint-Jean-de-Losne en Bourgogne, où celui-ci espère le revendre avec une bonne plus-value, et un vieux pêcheur amoché. Lors d’une escale sur le Doubs, entre Besançon et Montbéliard, le jeune homme descendu à terre pour acheter quelques provisions, rencontre un individu estropié, couvert de cicatrices et de stigmates d’épreuves douloureuses. Intrigué par ce personnage, il questionne les commerçants et les clients rencontrés mais personne ne veut évoquer ce personnage et les événements qui l’ont rendu dans un tel état de délabrement physique. Mais, en revenant vers leur bateau, il le rencontre à nouveau et cette fois le jeune homme lui propose une partie de pêche au cours de laquelle celui-ci  lui racontera son histoire.

 

Cette histoire est celle d’un amour passionnel, dévastateur, qui s’éteindra comme dans un drame du plus pur romantisme, une tragédie déchirante. Lazare, surnom donné à cet individu par les habitants du village, fait un jour la connaissance d’un couple d’étrangers, lui riche Allemand, elle Russe d’origine kazakh, récents acquéreurs d’une somptueuse villa dans le voisinage. Une grande amitié se noue entre eux, le mari beaucoup plus âgé que son épouse proposant même à Lazare de satisfaire sa femme qu’il ne peut plus honorer après une intervention chirurgicale. Fou amoureux de la belle, Lazare franchit le pas et succombe à sa passion pour la séduisante jeune femme, un amour fou éclate. L’aventure tourne au drame quand la belle tombe enceinte des élans de Lazare, le mari acceptant des étreintes sexuelles sous son contrôle mais refusant une relation amoureuse. Il décide de partir très loin avec son épouse mais les événements se précipitent, les intérêts et les sentiments concordant mal. Et quand la belle est retrouvée noyée, les passions se déchaînent, tout semble accuser le pauvre Lazare, beaucoup l’accablent, certains le soutiennent néanmoins. L’affaire ira devant les juges sans pour autant calmer la fureur populaire qui veut imposer son propre jugement et même sa sentence.

 

Avec cette histoire l’auteur évoque le rôle de l’argent dans les relations sociales, l’hypocrisie des foules, la vindicte populaire qui se déchaîne quand son intérêt est bafoué, la justice qui n’est jamais réellement rendue même quand un jugement est prononcé. Mais, ce qui semble le plus important pour l’auteur, c’est la passion, l’amour charnel qui devrait unir les êtres sans que s’en mêlent  ceux qui ne sont pas directement concernés.  La jalousie semble, in fine, être le moteur de toutes les haines et rancœurs qui habitent et défigurent cette relation.

 

Cette  histoire d‘amour impossible rappelle de nombreuses tragédies littéraires, elle n’a rien à envier à la plupart d’entre elles. Grégoire Domenach maîtrise parfaitement son sujet. Il sait décrire la passion  comme il sait vanter les charmes de ce pays  qui est le mien et désormais un peu le sien. Je l’ai senti vibrer quand il évoque la  belle vallée où me conduisent souvent mes pas sur le chemin halage qui longe le Doubs ou son canal latéral. Merci Grégoire d’avoir mené ma lecture dans cette vallée  qui m’est si chère !
 

Denis BILLAMBOZ


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Entre la source et l'estuaire de Grégoire Domenach
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14 février 2021 7 14 /02 /février /2021 09:30
Sculpture Natacha Mondon et Eric Pierre

Sculpture Natacha Mondon et Eric Pierre

 

Alors que l'aube
déchire le voile de la nuit,
attardé en ses ténèbres,
voilà que l'absent m'apparaît enfin.
A moi, qui me tiens à l'écart,
il offre sa main fraternelle.
Ai-je mérité son attention
ou sait-il que je l'attends depuis toujours ?
Il sait et je sais que ses yeux ne peuvent mentir,
que j'existe depuis longtemps dans son désir.

 

Nous venons l'un et l'autre de si loin,
lourds de nos tâches et de nos peines
et de ce passé qui s'étend à l'infini
comme une plaine.
Nul obstacle ne décourage
ceux qui tentent de se rejoindre.
Déjà nos lèvres se cherchent,
déjà se mêlent nos paroles
et un vocable s'instaure
qui dit ce qu'ensemble nous sommes,
lui le désir de mon attente
moi l'attente de son désir.

 

Ne doute pas mon ami, mon frère,
l'amour est autre qu'un songe vague,
que la promesse du jeune matin,
que l'eau du puits fraîche à notre soif.
C'est la relation sensible au coeur qui se révèle,
c'est la voie qui conduit à l'indicible.
Que je naisse de ton désir
comme tu nais de mon attente,
et que je ne puisse plus me mouvoir
que dans le rayon de ton regard
où je me veux à jamais captive.
J'ai laissé ce vide à mon côté
pour que tu y prennes place.
Installe-toi, mets-toi à l'aise,
que toute entière je t'appartienne.
A gestes lents et solennels,
apprends-moi comme je t'apprends,
car ni hier, ni demain,
ne pourront plus nous reconnaître.
Parce que tu as investi ma pensée,
qu'en secret tu y demeures,
que tu es lumière pour l'esprit,
source de chaleur pour le coeur,
parce que tu es l'absent le plus présent qui soit,
que le bonheur nous soit partage
et même l'absence de bonheur.

 

Le feu prend, l'âtre fume.
C'en est fini de mon attente.
Me vois-tu désormais
ton attentive, ta patiente ?
Le jour se lève à pas furtifs,
l'oiseau émet un cri posthume.
Soyons ensemble dans l'orbite
du Regard qui nous dépasse,
sur ces mondes qui gravitent,
éphémères et nomades.



M'entends-tu dire adieu
à ce qui tente de nous restreindre ?
Le temps n'exerce sa tyrannie que sur les incrédules
qui emboîtent son pas.
Où finit ce qui en nous finit,
où commence ce qui ne finit pas ?
L'espérance a-t-elle pouvoir de nous tromper et de nous perdre ?
Non, mon aimé, ne faiblis pas,
toujours vers elle les yeux tournés,
comme le passeur qui guette en vain
l'horizon qui, sans cesse, se soustrait.



Si d'autres mondes se découvrent,
c'est toi encore qui apparais,
aube sur ma vie recommencée.
Je suis bien quand tes bras me tiennent et me confortent,
que je m'accepte ton enchaînée aux seules chaînes de ton désir.
Mais puis-je aspirer à me confondre
sans briser l'élan qui me porte ?
Je ne le puis et je rends grâce.

 

Le jour s'approprie le ciel
qui a rincé jusqu'à l'écume des nuages.
Ainsi que des expatriés,
les pieds lourds d'une marche incessante,
nous rentrons chez nous, dans notre humanité
qui ne desserre pas son embrassement.
Assumons-là, jusqu'à ce que l'outre-temps
nous soulève dans sa houle, et osons dire
ce qu'avec elle et contre elle nous devenons.

 

L'éternité n'est qu'un fruit vert
et, en ce monde,
notre union ne peut aboutir,
à moins qu'en songe elle ne transgresse
la mesure invariable de l'être.
Ce sera le passage auquel nul ne déroge,
pas davantage l'homme oublieux
que les amants que l'on surprend enlacés,
tant ils craignent que l'épée du jugement ne les sépare.



Nous, qui rendons ce jour maussade plus clair,
notre amour est comme le message du feu, de la pierre et du vent !
Il est le sourire des jours perdus.
Non, la beauté ne sera pas défaite,
pas plus que l'amour rassasié.
Prends dans ma main ma main de femme
et ensemble poussons l'octroi de la ville-songe.
A l'abri de son enceinte,
on murmure que l'ineffable subsiste.
C'est ainsi qu'une certitude s'avance,
que, soudain, les peuples se recueillent.



Mon cavalier, emporte-moi !
Ta monture est ardente, nous irons loin.
Certains proféreront des sentences qui troubleront notre repos.
Elles nous indiqueront les choses qui n'ont pas franchi les seuils.
Elles souffleront un vent contraire et nous saurons, alors,
combien insignifiant est le poids du visible.
Donne-moi un baiser, emmène-moi,
aussi confondus que la parole à son souffle,
le crépuscule à sa nuit
et jamais autrement que nous-mêmes.

 

Nous étions seuls,
nous voici innombrables et tout recommence.
Soyons confiants, la mort ne nous touchera pas
de son aile sombre,
l'Amour n'a pas de sépulcre,
il est le Songe inconsolé de Dieu,
car, au-delà de nos attentes,
au-delà de nos désirs,

est la permanence de nos coeurs.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Extraits de "Profil de la Nuit - un itinéraire en poésie "

  

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Le coeur révélé - Poème
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13 février 2021 6 13 /02 /février /2021 10:46
Vermeer ou l'énigme intérieure
Vermeer ou l'énigme intérieure

Vermeer est le peintre qui m’a le plus impressionnée dans ma jeunesse, lorsque mes parents m’ont emmenée faire un voyage en Hollande. J’avais quinze ans. Ses couleurs douces, l’intimité de ses compositions m’avaient subjuguée. J’étais d’emblée sous le charme de cette peinture simple et tranquille qui nous propose une suite de scènes de la vie domestique. Le peintre de Delft, ville ravissante penchée au-dessus de ses canaux, ne connut pas après sa mort, survenue le 15 décembre 1675 à l’âge de 43 ans, la renommée dont ont bénéficié la plupart des autres. Il faudra attendre le XIXe siècle pour que Maxime Du Camp et Théophile Gautier le découvrent et le réhabilitent.

 

De sa vie, nous ne connaissons quasiment rien, sinon qu’il s’était converti au catholicisme et qu’il eût quinze enfants de son épouse Catharina Bolnes, probablement la jeune femme qui figure sur la plupart de ses toiles. Quant à ses traits, nous ne les connaissons pas davantage, il ne nous a laissé aucun autoportrait. La seule fois où Vermeer représente un peintre, lui assurément, ce sera de dos, aussi le secret le plus total repose-t-il sur sa personne et sur sa vie. Le mystère l’entoure et ajoute encore à l’aura de magie qui baigne son œuvre.

 

Néanmoins, il a su rendre palpable, à travers elle, l’existence quotidienne de son temps et détailler chacune des anecdotes qu’il a choisies de représenter d’un pinceau minutieux où il n’a omis aucun détail, préférant aux scènes de mythologie ou de religion traitées par de nombreux autres artistes, ces épisodes banals et courants.

 

Pendant longtemps, les toiles de Vermeer furent attribuées à d’autres : ainsi à De Hooch qui savait conférer à ses tableaux des jeux de lumière assez semblables et procurer à ses scènes une même dignité quasi liturgique ; ou bien encore étaient-elles imputées à Ter Borch, ce qui montre à quel point Vermeer était sorti de l’actualité picturale de son époque.

 

Marcel Proust dans sa Recherche rendra un hommage vibrant au peintre de Delft, cet artiste qui s’était représenté de dos le bouleversait, de même que ses sujets lui apparaissaient nimbés et animés d’une grâce envoûtante. Il est vrai que la contemplation de ses œuvres nous plonge aussitôt dans un univers spirituel, un silence profond qui est celui du monde intérieur, une interrogation qui est déjà celle de l’éternité, si présente sous son pinceau dans le quotidien. Par ailleurs, la place réservée aux femmes est immense. Elles sont là, empreintes de dignité, de réserve et de naturel. Dans leur modeste apparence, elles sont les madones de la contemplation, les impératrices du quotidien, toute de simplicité majestueuse au cœur de leur royaume domestique, plongées dans une énigmatique rêverie et isolées dans un halo de lumière, tant il est vrai que le peintre, mieux que personne, a su rendre mystique la lumière du dehors pour la concentrer sur l'intimité du dedans.

 

Nul doute que ces femmes nous saisissent par leur attentive concentration et leurs attitudes journalières, cette réalité somme toute triviale a le pouvoir de nous propulser ailleurs, de nous faire toucher du doigt une dimension spirituelle. Aussi, rien d’étonnant à ce que Marcel Proust ait considéré Vermeer comme le peintre le plus apte à nous émouvoir et à nous toucher. Son monde est proche de celui de l’écrivain qui a passé l’essentiel de son temps à nous immerger dans le royaume intime où toute chose prend valeur d’éternité et où ce qui semble le plus banal est traversé d'un souffle surnaturel.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Vermeer ou l'énigme intérieure
Vermeer ou l'énigme intérieure
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8 février 2021 1 08 /02 /février /2021 09:20
Oh, et puis zut ! de Iocasta Huppen

 

Comme le souligne l’éditeur dans la quatrième de couverture, ces poèmes brefs ressemblent étrangement à des haïkus, ils en ont la forme mais pas le contenu. Les Japonais les nomment « senryu », ils ont pour sujet principal les faiblesses humaines avec ou sans une référence à la saison. Iocasta Huppen, grande spécialiste des poèmes courts d’inspiration japonaise, propose avec ce recueil une sorte d’éphéméride qui raconte une année calendaire qui commencerait au printemps. Une année qui pourrait être celle qui s’écoule avec des compléments des saisons précédentes pour raconter l’automne qui vient de finir et l’hiver qui s'annonce. Comme les haïkus, ces poèmes sont composés de trois vers, deux parfois, qui ne comportent que quelques mots, rarement plus de cinq. Avec ces quelques mots, elle narre l'existence qu’elle mène à Bruxelles ou sur les lieux de vacances qu’elle a fréquentés.

 

Ainsi, dès le début, elle évoque la vie de cette année difficile avec son confinement qui nous a tellement entravé et a fait tout autant jaser :

 

« Dans le ciel bleu / Le scoop de quelques traces d’avion - / confinement mondial ».

 

A cette saison, au Japon les cerisiers fleurissent, Iocasta ne l’a pas oublié :

 

« Reflet - / des pétales de cerisier / partout sur la lune ».

 

Une nouvelle importante fleurit ce début de ce printemps :

 

« Cinquième mois - / la graine apportée par le vent / se porte bien » ???

 

Pour fêter l’arrivée de l’été un peu de musique avec trois titres de chanson alignés en forme de senryu :

 

« Passe me voir / Je t’aime tellement fort / Juste nous ».

 

Et, l’été, c’est les vacances :

 

« Départ imminent / crème solaire, maillot de bain / et masque en tissu ».

 

Et, les vacances, c’est la liberté :

 

« L’une des fesses / dépourvue de sa part de maillot - / se croire seule au monde ».

 

Et le plaisir coquin  :

 

« Câlin à l’étang / une grenouille / nous tient la chandelle ».

 

L’été s’en va, les vacances se terminent, l’automne approche :

 

« Fin des vacances / la fuite irréparable / du fauteuil gonflable ».

 

L’automne s’installe !

 

« Rayon après rayon / l’araignée tourne en rond - / lumière d’automne ».

 

Puis, cède la place à l’hiver :

 

« Soleil de décembre - / de la fiente de pigeon / un peu de vapeur ».

 

« Grêle de février - / quelques grains de cardamone / dans mon café grec ».

 

Le cycle est terminé, nous avons tous un an de plus et nous savons comment Iocasta a passé cette année, elle nous l’a confié en quelques mots comme des images qu’on range précieusement pour, plus tard, se remémorer de bons souvenirs. Malgré ces images iréniques et apaisantes, Iocasta sait bien que le monde ne tourne pas très rond :

 

« Le monde va mal / le zapper quelques minutes / au bord de l’eau ».

 

Peut-être qu’il tournera plus rond l’an prochain … ?


Denis BILLAMBOZ


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Oh, et puis zut ! de Iocasta Huppen
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6 février 2021 6 06 /02 /février /2021 09:21
La première Manche - Croisière vers les îles Anglo-Normandes

guernesey-324260.jpg  

 

 

Ce matin-là, il faisait gris et froid, les habituels changements de cap de la météo normande. Hier, le grand beau, aujourd'hui un ciel enjuponné de nuages. La mer en est le fidèle reflet. Tout aussi grise et opaque, tout aussi chargée et épaisse. Nous prenons la direction de Guernesey dans la blancheur de cette aube maussade. A 6 heures 55, la radio égrène le message monotone et décourageant de la météo marine. Un petit crachin nous tombe dessus. Quel curieux besoin a donc l'homme de désirer vivre sur un élément où il est en complet déséquilibre. Tout est à réapprendre en mer. Il faut faire table rase de ce que nous croyons savoir et accepter la leçon que nous inflige à chaque instant ces fluides tables de la loi. Les lois de la mer ne sont-elles pas à sa ressemblance, impérieuses et altières. Il faudra nous accoutumer à nous déplacer malgré le roulis et le tangage, supputer les urgences, affiner notre écoute, dilater notre regard. L'esprit est tenu à rester vigilant, à ne négliger aucun détail. Oublier d'abaisser une manette, de fermer une vanne peuvent être à l'origine d'une petite ou grande catastrophe. Et cependant, ce n'est certainement pas pour devenir l'esclave de ces petites choses que l'homme, un jour, choisit de partir, de quitter son havre et ses usages. Cette délivrance n'est, dans un premier temps, qu'une servitude. C'est ailleurs qu'il faut chercher une explication. Etre libre, serait-ce d'abord s'en tenir à  un réseau serré de nécessités et d'exigences ? Prendre la mer, est-ce s'arracher à ses propres abîmes, à ses incohérences ? En  fixant un cap, en calculant un point, en traçant une route, est-ce de lui-même et de ses entraves intérieures que l'homme tente de s'éloigner ?  Naïvement, essaie-t-il d'échapper à ses obsessions afin d'adhérer à la grandeur majestueuse des éléments ? C'est l'apparemment petit qui nous conduit vers l'apparemment grand. La meilleure part de soi nous la recherchons dans l'infini, nous repoussons les horizons afin de reculer nos propres limites. C'est, en définitive, nous-même que nous tentons d'amplifier, d'élargir. Toute quête de connaissance nous oblige à aller du connu vers l'inconnu. Ainsi est l'homme de mer, figure emblématique du quêteur d'absolu, pris entre l'horizon qu'il quitte et l'horizon vers lequel il va et qui ne pèse, selon lui, que le poids irrésistible et séduisant du mystère.

 

Nous voici en pleine mer. C'est l'eau de toute part et à perte de vue. Désormais, fini de vivre avec la mer un charmant compagnonnage côtier. Nous sommes devenus une sorte d'excroissance, d'adhérence, une petite verrue étrangère sur sa belle face nerveuse. Le ciel se dégage, alors que nous approchons des côtes anglaises. Sercq et Herm apparaissent comme deux pâtés d'enfants et, plus loin, Guernesey, insignifiante digue barrant les flots. Vues de là, les terres semblent vraiment dérisoires. Progressivement, elles grandissent, les reliefs se découpent avec davantage de netteté. Nous voyons surgir des maisons, des clochers, des remparts, des tours ou bien des landes arides qui festonnent d'une ganse vert foncé les à-pic de granit. Laissant sur tribord Sercq et Herm, nous nous engageons dans Saint Peter Port que domine le Castle Cornet. Le ciel est enfin bleu, le soleil presque lumineux.

 

Jeudi 21 Juillet. Après une nuit extraordinaire dans la marina, bien calés entre deux bateaux, au point de se croire sur le plancher des vaches, nous nous réveillons une fois de plus sous le crachin, mais le soleil revient vite. Le temps change en quelques heures. Il passe par toutes les colorations, comme s'il cherchait à nous donner un aperçu des nuances inépuisables de sa palette. Effets de nuages sur les eaux, éclats diaprés et, soudain, le soleil se glissant en catimini entre deux boursouflures ténébreuses, arcs-en-ciel dressant leurs arcatures parfaites au-dessus de la mer.

 


ile-sercq-sark-plus-belles-photos-iles-francaises_146141.jpg 

                         
                     SERCQ  la fière

 

Vendredi 22 Juillet. Les courses faites, les douches prises à la capitainerie, nous voici frais et dispos pour lever l'ancre et prendre la direction de Sercq. La mer étant houleuse et le mouillage difficile aux abords d'Herm, nous filons directement vers le plus haute, la plus fière, sans doute la plus pittoresque des îles anglo-normandes. Le temps est toujours aussi doux et humide. Il est 15 heures quand nous descendons l'annexe pour gagner une grève de galets, mise entre parenthèses par deux hautes parois rocheuses. Par un chemin muletier bordé de fuchsias, de fougères et de chèvrefeuille, nous gagnons le centre du village qui me rappelle, par sa disposition et son aspect, la charmante capitale des Saintes. Les boutiques, les maisons trapues et basses, les édifices municipaux semblent avoir été construits par une population de lilliputiens. Ici, les gens ne circulent qu'à pied, à vélo, à cheval ou en calèche. Nous en louons une pour faire un tour dans l'île, flânons au rythme de notre canasson dans les allées sableuses et ombragées qui tiennent lieu de routes, visitons la Seigneurie qui fut  longtemps celle de la célèbre dame de Sercq. Le manoir austère offre, en revanche, l'agrément d'un délicieux jardin de curé aux efflorescences vermillonnées et odorantes qui contrastent avec la sévérité de la bâtisse. Presque toutes les maisons, construites avec la pierre gris foncé de l'île, sont carrées et massives pour mieux résister aux tempêtes et la plupart d'entre elles portent des noms français : la moinerie, le carré de l'église, Beaulieu, le Pellon, ce qui laisse supposer que les vents portèrent jusqu'à ces îles si proches un peu de notre influence et l'écho de notre langue. Ensuite, nous nous rendons à pied jusqu'à l'isthme qui offre le spectacle le plus âpre et le plus fascinant de Sercq. Imposantes falaises déchiquetées, revêtues de cette rase végétation d'un vert sombre tranchant avec la couleur grisâtre de la roche.


La pluie nous surprend au retour, pluie qui suit la pente du vent et nous frappe de plein fouet. Il faut appareiller sans tarder car le coup de chien s'annonce. Le ciel est devenu sinistre, charbonnant la mer au point qu'elle commence à former sa houle, à lever l'écume fiévreuse de ses vagues. La route jusqu'à Guernesey nous oblige à affronter une force 8 qui fait geindre, craquer le bateau. Il frappe l'eau durement comme un hors-bord, se démembre, tandis qu'une buée épaisse nous plonge dans les vapeurs d'un hammam. A 23 heures, nous faisons notre entrée dans le port, accueillis par le zodiac de la marine. Nous laissons au loin une mer sauvage danser sur la musique du vent.

 

Samedi 23 Juillet. Pluie ce matin, pour changer. Nous en profitons pour nous reposer, mettre de l'ordre et nettoyer le bateau, tâche qui me revient d'office puisque j'ai embarqué comme une valise et, qu'à bord, je ne sais rien faire d'autre. A défaut de barrer, de hisser la grand voile, de souquer ou de border, je suis assermentée pour passer la brosse à reluire, astiquer les cuivres, récurer les casseroles et m'empresser avec une éponge partout où une trace suspecte m'adresse un clin d'oeil désobligeant. Et on sait les marins maniaques ! Le petit déjeuner est par ailleurs un moment privilégié, où nous goûtons tous quatre aux charmes de la gastronomie anglaise. Bien qu'à l'abri du port, je ressens cette impression, probablement partagée par mes amis, de ne pas avoir d'attaches, d'être là aussi bien qu'ailleurs, de passage.

 

Herm.jpg 

                     
                   HERM   la   douce

 

Dimanche 24 Juillet. Herm est une naïade. C'est ainsi qu'elle m'apparait sous le soleil, dans la clarté de cette journée estivale. Contrairement à Sercq, sa soeur farouche dressée au-dessus de la mer comme une jeune insoumise, Herm est allongée sur les flots avec ses courbes harmonieuses, ses doux vallonnements et cette épaule qui remonte un peu, la redresse à demi sur le côté gauche. La découvrir, c'est aller au-devant d'une solitude, parcourir une lande battue par les vents, mais dont l'harmonie est une grâce et le dénudement un éblouissement des sens. En suivant les chemins étroits bordés de fougères géantes et de fuchsias, nous longeons ses côtes langoureuses, frangées par de longues plages qui brillent comme des ongles laqués. Ainsi Herm s'offre-t-elle voluptueuse à notre curiosité, alors que, vigilants, veillent aux alentours des rochers-sentinelles, hautes fauconneries bourdonnantes de cris, succession de casques à pointe qui semblent être là, hérissés, déchiquetés et menaçants, aux seules fins de la  protéger.
Le village, qui domine le port, se résume à quelques maisons blanches, nichées dans leur verdure et agrémentées de buissons d'hortensias. Dispersées dans l'île, de rares demeures, généralement fermettes ou chaumières, témoignent de la présence humaine.

 

Lundi 25 Juillet. La marina de Guernesey a un charme particulier. Des maisons typiques encadrent le port. Au centre trône l'église en granit. Sur les hauteurs, qui surplombent la ville basse et le port, un fouillis de résidences aux teintes claires ajoute une note de gaieté. Ce sont sur ces hauteurs, à gauche lorsque l'on tourne le dos à la mer, que se trouve Hauteville House, occupée pendant treize années par Victor Hugo qui y écrivit " Les Méditations" et  " Les travailleurs de la mer", et dont la visite me prouve, si besoin est, que le poète n'était jamais en veine d'inspiration et que son esprit bouillonnant s'était amusé à explorer une nouvelle source de création et de langage dans l'art inattendu de la décoration. Les bobines de fil transformées en bougeoirs, les tapisseries d'Aubusson en papier peint et en ciel de lit, les tapis en canapés, les stalles d'église en dessus de cheminée et en dossiers de chaises, les malles en banquettes, tout ce fatras hétéroclite crée une atmosphère baroque, sombre et étouffante qui ne peut laisser personne indifférent. Il n'y a, pour s'en persuader, qu'à regarder les visages et écouter les réflexions des visiteurs toujours nombreux et immanquablement éberlués. Une prolifération de miroirs et d'inscriptions perpétue une vision particulière de la vie, une inquiétude métaphysique qui, après la mort de sa fille Léopoldine, conduisit l'écrivain au seuil de la folie. Mais cette maison, malgré ce qu'elle a d'étouffant et de théâtral, m'a émue profondément. Au troisième étage, dans la chambre de verre, sur deux simples tablettes qui tenaient lieu d'écritoires et devant lesquelles le poète se tenait debout face à la mer, furent rédigées deux grandes oeuvres de la littérature française, aussi, malgré ses boursouflures, ses outrances, sa mégalomanie, son narcissisme, on peut s'incliner devant le génie de Hugo qui puisa dans ses propres réserves de quoi nourrir une réflexion et une recherche d'où l'homme sort grandi et justifié. "Tout dans le génie a sa raison d'être" - affirmait Shakespeare.

 

Mardi 26 Juillet. Réveil à 2h30 du matin. Après un petit déjeuner léger, nous quittons Guernesey. La météo a annoncé un temps moins mauvais et, pour abonder dans le même sens, le baromètre amorce une très légère hausse. En route pour les côtes de Cornouailles. A nous le grand large et la nuit qui ne laisse guère soupçonner les profondeurs du ciel que ne balise, hélas, aucune étoile. Le moteur est arrêté dès la sortie du port. Les voiles sont hissées. Déjà le vent guette leur déploiement, tourne, rôde, les fait frissonner. Elles se tendent blanches et ardentes, épousent sa volonté de les entraîner, de les conduire. A travers elles, il émet ce feulement qui accompagne le froissement de soie de l'écume, les gémissements de l'étrave, le claquement des cordages, cet ensemble de bruits si spécifiques à la navigation. Et ce sera cette longue, cette régulière glissade en compagnie du ciel, de la lumière, des nuages, des oiseaux. Seule l'ascension en montagne peut être comparée à cette expérience de la mer, à ce désir de s'affronter aux éléments avec une telle gratuité, à rechercher l'effort pour tel, à s'aguerrir du froid, de la peur, du mal de mer, sans autre récompense que cette sensation intime d'avoir été un peu plus loin au large de soi-même.

 

Le First 305 vogue au petit largue sous un ciel aussi moutonnant et écumeux que la mer. Les vagues se creusent de plus en plus à l'approche des côtes anglaises. Ne se dessinent-elles pas au loin comme un présage que l'on devine plus qu'on ne le discerne ? Enfin, le mirage devient réalité, la masse des terres commence à se former. Plus de doute, ce sont elles qui opacifient l'horizon. Car, je l'avoue, après treize heures de navigation, les voir apparaître et se fortifier ainsi qu'une grande muraille austère, nous apporte un réconfort d'autant plus  appréciable que le vent force, qu'il fait très froid, qu'une houle profonde d'ouest fait gîter le bateau, nous balançant à la figure des paquets d'eau salée.


Mais le spectacle de la mer ne cesse d'être grisant. Comment expliquer cette impression d'immensité, ce voisinage permanent avec l'inconnu, de tous côtés la double épure du ciel et de l'eau ? Nous aurons croisé peu de bateaux pendant la traversée, quelques cargos dans leur rail et ce soir, au loin, une barque de pêche qui tangue comme un bouchon, paraît et disparaît au gré des vagues. C'est au passage du rail que j'ai vu s'affronter avec le plus de violence deux volontés, deux attitudes d'homme. Celle du sage qui préférait attendre plutôt que de prendre un risque, celle de l'audacieux qui se jetait un défi et  nous exposait à un danger. Lequel des deux avait raison ? Sans aucun doute le premier, bien que l'on suivit l'avis du second. Tout risque inutile me semble une cause perdue. On ne s'improvise pas marin. Bien difficile de frimer avec la mer ! Face à elle, nous sommes toujours face à notre vérité... Et, justement, elle est là, ce soir, devant nous. Nous nous dirigions vers la Cornouailles, plus précisément vers Salcombe, à l'ouest de Start Point, et nous nous retrouvons devant une côte inconnue que notre skipper a bien du mal à identifier. Mais oui, nous avons dévié de 10 degrés ! Voilà ce qu'il en coûte d'avoir mal reporté l'angle de déviation des courants entre la route surface et la route fond. L'erreur nous vaut de changer de destination mais, par chance, de nous retrouver dans un coin ravissant du Devonshire ( car nous aurions très bien pu aborder une côte inhospitalière), qui pousse l'amabilité jusqu'à nous offrir, à point nommé, comme deux bras délicatement tendus, les digues de  la plus jolie marina de notre croisière. Ainsi entrons-nous à Torquay, par inadvertance. Le ciel a même amorcé un sourire...de malice.

 

 Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 Article paru dans la Revue VOILES & VOILIERS


             N°217 - Mars 1989

 

autres articles sur les croisières nautiques :

 

Les Grenadines à la voile

 

Les îles ou le rêve toujours recommencé

 

Lettre océane - les Antilles à la voile

 

Balade irlandaise

 

Retour d'une croisière en mer Rouge

 

Croisière en Croatie et au Monténégro

 

 

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Manoir de la Seigneurie à Sercq

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4 février 2021 4 04 /02 /février /2021 09:14
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