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2 décembre 2024 1 02 /12 /décembre /2024 10:17

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OCEAN'S SONGS de OLIVIER DE KERSAUSON

 

 

BELLÊME, MON COMBRAY de CELINE POSSON-GIROUARD
 

 

M'ENTENDS-TU GERONIMO - RECIT D'EDMEE DE XHAVEE

 

JEANNE LANVIN de JERÔME PICON

 

MA VIE SANS GRAVITE de THOMAS PESQUET

 

L'OPPORTUNITE DE VIVRE - ULTIMES ETUDES d'ANDRE COMTE-SPONVILLE

 

MA LETTTRE AU PERE NOEL

 

Michel Ciry (peintre et écrivain) ou la reconquête spirituelle

 

Souvenir de Tivoli

 

BERNARD MOITESSIER OU LA LONGUE ROUTE

 

IL ETAIT UNE FOIS L'ATOME

 

LA CRETE ENTRE REALITE ET LEGENDE

 

LES QUATRE SAISONS - FABLE

 

GABRIELE CHANEL OU L'INDEMODABLE ELEGANCE

 

MA DERNIERE LETTRE AU PERE NOEL

 

LES LUEURS PREMONITOIRES DE L'ENFANCE

 

DOUZE MYTHES QUI ONF FONDE L'EUROPE de MICHEL BLAIN

 

SAINT-MAUR, PEINTRE NOMADE

 

BIBLIOPHILIE OU LA PASSION DES LIVRES

 

LES ETATS GENERAUX DE NOS AMIS LES ANIMAUX - FABLE

 

GEORGES BRAQUE, PEINTRE DE LA LIBERTE

 

ELOGE DES PETITES CHOSES

 

VERITAS TANTAM - LA VERITE A UNE TELLE PUISSANCE QU'ELLE NE PEUT ÊTRE ANEANTIE d'OLIVIER de KERSAUSON

 

NICOLAS DE STAEL, LUMIERE DU NORD, LUMIERE DU SUD

 

ENTRETIEN AVEC VERONIQUE DESJONQUERES, ARTISTE PEINTRE

 

VERONIQUE DESJONQUERES OU LE VISAGE RETROUVE

 

L'UNIVERS FLORAL DE VERONIQUE DESJONQUERES

 

DESJONQUERES ET BOISSOUDY OU L'HUMAIN REHABILITE
 


VERONIQUE DESJONQUERES NOUS RACONTE HONG-KONG

 

BEAUTIFUL, BECAUSE OF YOUR HEART de VERONIQUE DESJONQUERES

 

LE VENT, NON DANS LES VOILES MAIS SUR LES TOILES

 

ENTRETIEN A BÂTONS ROMPUS AVEC LA PIANISTE ET COMPOSITRICE JULIA RIABOVA

 

SURCOUF, LE TIGRE DES MERS de DOMINIQUE LE BRUN

 

REVER, OSER, SE DEPASSER de JUSTINE HUTTEAU

 

LE GOÛT DE LIRE

 

JACQUES-EMILE BLANCHE, PEINTRE ET CRITIQUE D'ART

 

LUC FERRY EN QUÊTE D'UN NOUVEL HUMANISME

 

MA LETTTRE AU PERE NOËL - 2021 -

 

POMPEI OU L'APOCALYPSE SELON PLINE LE JEUNE

 

LA RIVIERE DES FILLES ET DES MERES d'EDMEE DE XHAVEE

 

HAÏTI, UN DESTIN SINGULIER

 

MA LETTRE AU PERE NOËL (2020)

 

LA LEGENDE DU ROI ARTHUR ET LA FORÊT DE BROCELIANDE

 

MON GRAND-PERE CHARLES CAILLE OU L'ART DES JARDINS

 

LA GUERRE DE VENDEE


POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE - LA VIE TUMULTUEUSE D'ANNA GOULD ET BONI DE CASTELLANE de LAURE HILLERIN


LA COMTESSE GREFFULHE de LAURE HILLERIN

 

UN AUTOMNE SUR LA COLLINE


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CHERS DISPARUS

 

LUMIERE D'AUTOMNE

 

TOFFEE SUIVI DE LA PREFERIDA de EDMEE DE XHAVEE

 

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HUMEUR DE JUIN

 

PÂQUES AU SON DES CLOCHES DE NOTRE-DAME - QUAND RE-SONNERONT-ELLES ?

 

LA CATHEDRALE DANS L'IMAGINAIRE DES HOMMES

 

PHILIPPE VASSEUR OU LE PEINTRE FACE A SA PROPRE ENIGME

 

GEORGES BERNANOS, INCROYABLE VISIONNAIRE DE NOTRE TEMPS

 

LES CHATS DE HASARD d'ANNY DUPEREY

 

LA FIN DE L'HOMME ROUGE de SVETLANA  ALEXIEVITCH

 

L'AME DESARMEE de ALLAN BLOOM

 

MA LETTRE AU PERE NOEL 2018

 

LA GUERRE N'A PAS UN VISAGE DE FEMME de SVETLANA ALEXIEVITCH

 

LE RETOUR AUX SOURCES OU L'ART DE S'EMERVEILLER

 

UN ETE AVEC HOMERE de SYLVAIN TESSON
 


SILENCIEUX TUMULTES de EDMEE DE XHAVEE

 

L'AUBERGE DE LA MERE TOUTAIN, LE BARBIZON NORMAND

 

TROUVILLE ET LES PEINTRES

 

MARCEL PROUST, RUSKIN ET LA CATHEDRALE d'AMIENS de JEROME BASTIANELLI

 

LES LUMIERES DE SAINT AUGUSTIN d'ISABELLE PRETRE

 

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DICTIONNAIRE AMOUREUX de SAINT-PETERSBOURG de VLADIMIR FEDOROVSKI

 

JOYEUSES PAQUES

 

VERMEER OU L'ENIGME INTERIEURE

 

SUR LES CHEMINS NOIRS de SYLVAIN TESSON

 

LE MYSTERE DE LA JOCONDE EN PARTIE DEVOILE

 

MA  LETTRE AU PERE NOEL 2016

 

JOURNAL D'UNE VERVIETOISE DES BOULEVARDS d'EDMEE DE XHAVEE

 

LA GALERIE DES CARROSSES DE VERSAILLES

 

ONZE LECONS DE PHILOSOPHIE POUR REUSSIR SA VIE d'ISABELLE PRETRE
 


BERTHE MORISOT, LA FEMME EN NOIR de DOMINIQUE BONA

 

EUGENE BOUDIN, LE MAGICIEN DE LA LUMIERE

 

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CETTE NUIT LA MER EST NOIRE de FLORENCE ARTHAUD

 

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LES PAQUES DE MON ENFANCE AU RONDONNEAU

 

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NOS TABLES GOURMANDES - HISTOIRE  DE NOS REVEILLONS

 

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ELOGE DE L'HIVER

 

Au bonheur des lettres de Shaun Usher

 

La Comtesse Greffulhe de Laure Hillerin

 

L'animal est une personne de Franz-Olivier Giesbert

 

La Callas, légendaire et tragique

 

DEAUVILLE : l'hippodrome de la Touques

 

DEAUVILLE, à l'heure du Polo

 

DEAUVILLE, cité de la voile et du cheval

 

La duchesse de Berry, une redoutable amazone 

 

La Normandie à l'heure du souvenir

  

Le pays d'où l'on vient

 

La dame à l'hermine de Léonard de Vinci

 

Jeanne Toussaint, l'impératrice de la joaillerie française
 


  Eloge du printemps       

 

Ma lettre au Père Noël ( 2013 )

 

Une fin d'automne

 

Stanley Rose ou l'empire du réel

 

Félix Vallotton, l'incompris

 

Retour au coeur de la matière

 

L'Atlantide et le mythe atlante 

 

Eugène Boudin et les plages normandes

 

John Ruskin ou le culte de la beauté

 

VOIX

 

Eloge de la France       

 

Ma lettre au Père NOEL       

 

William Turner ou l'éclat insolite de la lumière

 

Frédérick Chopin, une vie vécue comme un impromptu

 

La cité du bonheur  

 

Lettre au petit Prince

  

La princesse retrouvée de Léonard de Vinci  

 

Mstislav Rostropovitch

 

Visages de mer *
    


Mozart à l'heure du requiem  
   

             
Sacha Guitry, l'indémodable     

 

La Russie, de la Volga à la Neva    

 

La Crète minoenne ou l'histoire revisitée par la légende

     

 Le carnaval de Venise

       

 

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12 novembre 2024 2 12 /11 /novembre /2024 09:20
WILLIAM FAULKNER OU L'HOMME ENTRAVé

Il y a quelque temps de cela, j’avais consacré une année entière à la littérature américaine et, ce qui m’avait le plus surprise, en découvrant la richesse des œuvres, était que ces auteurs participaient bien peu à ce que l’on a appelé « le rêve américain ». Pour la plupart d’entre eux, nous avions à faire à des écrivains en proie au pessimisme le plus sombre, à une vision de l’Amérique déchirée entre ses diverses populations européennes, africaines et indiennes condamnées à une existence sociale chahutée et à l'ivresse des bas-fonds. L’un de ceux qui m’a le plus marquée est probablement William Faulkner, né dans l’Etat du Mississippi en septembre 1897 et mort dans ce même Etat à Byhalia en juillet 1962, petit homme au physique à la Charlot, issu d’une famille aisée mais dont le père alcoolique a sûrement eu sur ses jeunes années une influence négative.

 

Faulkner a débuté sa carrière par la poésie, considérant qu’un romancier n’est jamais qu’un poète égaré. Lui-même connaîtra plusieurs comas éthyliques. Quant à sa vie publique, il l’illustre dans un premier temps par des petits boulots, sa plume n’étant pas en mesure de le nourrir, alors même que sa vocation d’écrivain est précoce. Il sera aide-comptable dans la banque de son grand-père, gardien de nuit dans une université, enfin postier ; jobs divers dont il sera licencié les uns après les autres, sans doute faute d’enthousiasme à les assumer. Sa première oeuvre publiée sera Monnaie de singe, puis en 1921 il publie Moustiques et part faire un voyage initiatique en Europe, principalement en Italie, en France et en Grande-Bretagne. Est-ce cela qui lui inspire un conte féerique L’arbre aux souhaits dédié à sa future épouse : Estelle Franklin ? En 1929 parait un ouvrage qui aura un plus grand retentissement Le bruit et la fureur puis l’année suivante Tandis que j’agonise et en 1931 Sanctuaire. Après trois romans de cette importance en trois ans, sa renommée commence à se faire dans le monde de l’édition et de la culture, cela grâce à sa capacité à forger des personnages atypiques et à dépeindre le clivage qui existe entre race noire et race blanche. En 1939, il part pour Hollywood écrire des scénarii, lieu où il ne se plaît guère, considérant ce monde de l’apparence totalement factice. En 1933 sort néanmoins un film tiré de Sanctuaire, si bien que Howard Hawks le rappelle à Hollywood et lui offre un contrat de 1000 dollars la semaine. C’est ainsi qu’il rencontre la secrétaire du cinéaste qui deviendra sa maîtresse, amour qui durera une quinzaine d’années, son mariage avec Estelle Franklin ayant été un désastre.

 

En 1949, le prix Nobel de littérature le projette au premier plan de l’actualité littéraire mondiale et, à la suite de cela, la sortie de chacune de ses œuvres sera un événement. Il en sera ainsi en 1953 pour la publication de Requiem pour une nonne adapté au théâtre par Albert Camus. Les Européens n’ont-ils pas reconnu, plus vite que les Américains, son incontestable talent ? Faulkner aime d’ailleurs la France et Gallimard devient son éditeur attitré pour tout ce qui paraît en traduction française. Il sera d’ailleurs décoré de la Légion d’Honneur. Fragile des poumons, il mourra d’un œdème pulmonaire à l’âge de 65 ans. L’ensemble de son œuvre est important, pas moins de 54 romans, de 126 nouvelles et de 6 recueils de poèmes, la plupart d’entre eux déroutants et déconcertants. Ce mythomane a su pointer du doigt presque tous les drames psychologiques d’une humanité sur laquelle il pose un regard pessimiste, fruit d’une observation d’une extrême tension. Comme Balzac, il a promené la plupart de ses personnages dans plusieurs de ses romans, usant ainsi d’une clé de lecture et d’une continuité psychologique, La condition humaine  étant l’une de ses œuvres de référence.

 

En 1929, lorsque paraît Le bruit et la fureur aux Etats-Unis, le fiasco est total auprès d’un public sans doute mal préparé à recevoir un tel ouvrage. Ce, à l’exception d’une poétesse qui rédige un éloge de six pages, ayant deviné la puissance incroyable de ce texte. Peu d’amour, il est vrai, dans cette œuvre mais beaucoup de haine et de violence et souvent une description de personnages handicapés. Le mal de vivre fait ici son entrée en pleine page. Ce roman n'est-il pas né d’une image mentale et le titre emprunté à Shakespeare, soit une histoire vue et racontée par un simple d’esprit, un idiot. Les événements nous parviennent par le biais de monologues intérieurs. La traduction de la plupart des romans de Faulkner sera rendue d’autant plus difficile que l’auteur use d’un vocabulaire d’une incroyable richesse. Par ailleurs, pas de logique affirmée, William s’octroie toutes les libertés d’images et de visions avec une attirance inéluctable pour le néant.

 

Sanctuaire sera son premier succès commercial sans être pour autant un best-seller. Ce livre est inspiré d’un sordide fait divers : un viol. Tragédie grecque et fable vénéneuse où Jane, une collégienne fugueuse, se retrouve dans une ferme, puis se fait agresser avant de finir dans une maison close. Récit plus linéaire chronologiquement, ce qui n’est pas toujours le cas de ses autres romans où le temps ne cesse de se contracter, de se crisper dans un climat obsédant. Temps d’un cauchemar éveillé qui laisse un goût amer et durable dans l’esprit du lecteur. Popeye, être maléfique, gringalet, étriqué, monstre hybride aux frontières de l’artifice et de l’humain. Il y a en lui de l’automate et de l’animal dans son désordre permanent. Dans cet ouvrage, les mâles sont des voyeurs et des violeurs en puissance. Tout se passe dans le regard : on s’espionne, on se dénonce et, au final, tout est faux. Chacun porte un masque et la malédiction apparaît partout, entre autre celle qui a nourri et marqué la guerre de Sécession. Pas de regard moral non plus pour condamner l’un ou l’autre des personnages, le romancier laissant une liberté de jugement total à son lecteur.

 

Faulkner considérait que les Noirs devaient avoir les mêmes droits que les Blancs, à une époque où cela n’était pas encore dans la perspective morale du peuple américain. Mais il n’était pas moins profondément un homme du Sud où l’on pensait que les maîtres étaient blancs et les domestiques noirs. Sa littérature peut se résumer par le grand écart qu’il s’impose entre grandeur et dérision, grand écart qui empêche l’homme de se réaliser pleinement, aussi ses récits ne cessent-ils de prouver que tout accomplissement est un jour ou l’autre empêché, si bien que son œuvre est proche de la psychanalyse puisque l’on y voit l’homme en proie à des aspirations impossibles, entravées en permanence dans leur réalisation.

Faulkner est publié dans la collection de la Pléiade chez Gallimard depuis 1977 ou 4 tomes sont consacrés à son œuvre romanesque.


 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Article publié dans la liste LITTERATURE

 

 

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14 octobre 2024 1 14 /10 /octobre /2024 08:05

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"Seules les traces font rêver "  René Char

 

 

Depuis qu'adolescente j'ai découvert  Les Mémoires d'Hadrien de Marguerite Yourcenar, l'empire romain du IIe siècle de notre ère n'a plus cessé de me passionner. Tivoli, où l'empereur avait fait construire la villa de ses rêves, conforme à ses goûts d'esthète, m'est dès lors apparue comme un lieu d'exception, un de ceux qui hantent à jamais l'imagination. Mais qui était cet Hadrien dont le souci constant fut la République et l'éternité de Rome ?  Un film de John Boorman et une biographie savante de Yves Roman* nous le rappelle opportunément.

 

D'après les documents juridiques de l'époque, l'empereur, qui avait succédé à Trajan en août 117 grâce à une adoption orchestrée par Plotine, était un soldat aguerri qui aimait l'armée et les grandes manoeuvres, un amoureux de l'architecture, un esthète qui savait s'inspirer de ses prédécesseurs grecs, enfin un voyageur impénitent qui, avant d'être empereur, avait parcouru une bonne partie de l'empire et on sait que l'empire d'alors était immense. Une fois devenu son souverain, il restera un homme à cheval. On peut le considérer à ce titre comme le premier vrai touriste, quelqu'un qui n'hésitera pas à monter au sommet de l'Etna pour contempler le paysage et à s'accorder maints détours pour le seul plaisir d'admirer un site ou de chasser l'ours ou le lion.


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On sait également qu'il a construit à Rome un Panthéon encore visible et impressionnant avec sa coupole en forme d'hémisphère de 43,30 mètres de diamètre, le temple de Rome et de Vénus ( le plus grand de la ville éternelle ), le temple de Patidie du nom de sa belle-mère et un mausolée qui l'obligea à faire ériger un pont sur le Tibre et qui est l'actuel château Saint-Ange. Enfin on se souvient qu'au cours d'un de ses voyages il rencontra un jeune Bithynien du nom d'Antinoüs et que ce favori, beau comme un astre, finit dans des conditions obscures noyé dans le Nil. Ecrasé de douleur, Hadrien en fit un dieu, le dernier du monde antique, et fonda en son honneur une ville sur le lieu même de sa disparition, Antinoupolis. C'est donc un être riche et complexe qui régna de 117 à 138 de notre ère sur le plus grand empire du monde. Un homme surdoué, habile dans tous les arts, dévoré d'orgueil, asocial, autoritaire, interventionniste et dominateur, probablement moins séduisant que dans le portrait  brossé par Marguerite Yourcenar. La romancière voyait en lui une préfiguration du prince de la Renaissance, juriste et artiste, stratège et politique, sage et cynique, savant et voluptueux, lucide et tolérant, en quelque sorte un humaniste avant la lettre. La réalité est plus sombre et l'approche de l'historien Yves Roman  sans doute plus vraisemblable. Il n'en reste pas moins que l'empereur Hadrien était d'une stature assez rare, de celle d'un François 1er, d'un Charles-Quint ou d'un Louis XIV,  personnalités qui ont marqué leur temps d'une trace indélébile.

 

Si François Ier eut son Chambord, Louis XIV son Versailles, l'empereur Hadrien a eu sa villa Adriana. Un lieu unique à quelques kilomètres de Rome, dans une campagne collineuse ombragée de cyprès,  où la lumière, parfois, semble se cristalliser comme un diamant. C'est dans ce palais que se dévoile le mieux l'âme du monarque et son amour immodéré de l'architecture. Dans cette demeure et les prouesses architecturales qui la composent, l'historien lit " la croyance en l'existence d'un dieu cosmique", la preuve que le souverain était " un guetteur de tous les au-delà, au-delà dont il crut avoir maîtrisé de nombreux secrets". Ce besoin d'ériger avait à faire avec l'espace et le temps et exprimait la volonté de l'emporter toujours et partout, de se mesurer à l'éternité. L'empereur aimait les défis et sa villa en est un. Belle et majestueuse, elle allie tous les arts, évoque toutes les grâces, initie tous les rêves. On voudrait s'y attarder au bord de ses eaux dormantes, y évoquer la gloire et le malheur, y charmer le sommeil, y convoquer les muses. Socrate disait que l'amour est le désir de renaître par l'entremise de la beauté. Et n'était-ce pas le voeu intime d'Hadrien  que cet hymne d'amour écrit dans le marbre et le porphyre soit le reposoir d'une seconde vie ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 


* de Yves Roman : Hadrien, l'empereur virtuose( Ed. Payot )

 

 

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30 septembre 2024 1 30 /09 /septembre /2024 08:52
La chanson du poète

Les poètes ont raison
de marcher sur les nuages
d'être des baladins
de n'avoir point d'attaches
de vivre en un jardin ou poussent sans façon
les refrains, les quatrains.

 

Les poètes ont raison
de n'être point serviles
aux manières, aux jugements
des foules et des nations
de se moquer des modes
qui si vite se démodent
d'avancer nez au vent.

 

Les poètes ont raison
de dédaigner le temps
qui au jour fait ombrage
de préférer le large
et les grands horizons
aux trop étroits rivages
et de prendre l'absolu
pour seule voie étroite.

 

Les poètes ont raison
de boire en ce bocage
l'eau des claires fontaines
d'abreuver leur soif
aux amours éternels
et de mourir à l'aube
semblables à des étoiles.

 

Armelle Barguillet Hauteloire    (Poème composé pour un musicien)


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19 septembre 2024 4 19 /09 /septembre /2024 08:58
INCANDESCENCE - POEME

              

O paroles humaines pétries de conventions
et abimées toutes  d’adjectifs sulfureux,
ô odieux stratèges de la communication,
paroles véhiculées par des suppléments de noms
et des compléments de verbes pompeux et abstraits,

je vous ai couchées, belles phrases
dorées et enluminées de ma confession
si fiévreusement recueillie
dans la coupe de ma pensée,
je vous ai couchées sur la feuille blanche de l’écritoire
où je me découvre moi-même si corruptible
dans l’élaboration de mes concepts,
si pauvrement démunie
devant le jeu de construction de mon mental
que je tente vainement d’élever à hauteur d’intelligence.

Mon expression écrite et orale
m’explique mal
et mon esprit s’abîme de doute
lorsqu’il a charge d’honorer et de traduire
l’incommunicable.
Ô paroles humaines, je vous accuse
d’avoir blessé plus d’un bavard,
d’avoir déchiré plus d’un cœur
soucieux d’entendre vos diatribes
hautes en couleurs
et vos fumeuses harangues …

Terrible châtiment que ces océans d’adverbes,
ces raz-de-marée de pronoms,
ces laves d’épithètes !
A quel niveau de la polémique
doit se placer la censure,
à quel degré de l’échelle humaine
se situer l’accord souverain des pensées,
à quelle profondeur insondable se recueillir
la prière sublime et la sainte oraison ?


Verbe incandescent au saint des saints,
plus de discours, plus de réquisitoire,
plus de pamphlet, plus d’épitaphe,
mots hors d’usage vous m’offensez
de corrompre, d’avilir, de trahir,
de mutiler la parole unique,
parole gravée, taillée dans le granit des calvaires,
hors d’atteinte du temps,
dolmen concentré en veines de silence,
vous exprimez l’inexprimable,
défiez le simple entendement,
liez et déliez d’un seul tenant l’irréversible.

Parole d’amour,
unique en votre croisement,
superbe d’exigence et de transcendance,
vous maintenez seule dans votre unité,
admirable achèvement,
vitrail de transparence,
vous maintenez seule la croisée des transepts
et l’incorporelle alliance.

 

Il nous fallait gravir cette cluse
où l’eau coule radieuse
jusqu’aux plus hautes instances
de la terre sur le ciel,
là où battait l’artère fémorale
et le sang noir jaillissait, cela se faisait dans l’éclat,
sourcemment des entrailles profondes,
boues, laves incandescentes,
grand cri de la terre sur le monde,
cri de désespérance de par le monde,
centre, point de jonction
où se recueille l’univers,
écoutez, entendez
ce plain-chant de l’oracle boréal.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Extraits du poème « INCANDESCENCE
Editions Saint-Germain-Des-Pres (1983)

 

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26 juillet 2024 5 26 /07 /juillet /2024 08:23

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Certains pensent que l'avenir est écrit d'avance. Les mythes les plus anciens et les cosmogonies définissent la cause des phénomènes qui font que le monde est ce qu'il est. L'homme s'interroge depuis toujours sur le sens de la vie dans le souci de comprendre le monde et ses semblables. Cosmos signifie ordre. D'où vient cet ordre ? Cette harmonie ? Les choses y paraissent déterminées. Aussi, dès la Grèce antique, a-t-on émis l'idée que la création et le créé avaient un destin. Les héros étaient soumis à l'autorité des dieux et une déesse du destin faisait son apparition sous le nom de Moira.

 

Chez Homère, les sentiments les plus importants étaient inspirés par les dieux et non par les héros. L'origine de l'action se situait en-dehors de lui. Cette action n'était donc pas le fait d'une vertu humaine quelconque mais d'une grâce reçue de l'au-delà. Le poète lui-même n'était qu'un vecteur inspiré par les Muses. L'homme était donc soumis à l'influence des dieux si nombreux dans l'Olympe. Sa seule contribution libre était d'accepter ou de refuser le destin qui lui était proposé.

 

Chez Eschyle, l'idée de destin domine complètement son théâtre. Il croit en la justice divine. Plus nuancé apparaît Sophocle. Les hommes peuvent le refuser puisqu'ils disposent de leur libre arbitre. Euripide va plus loin encore en prenant ses distances avec les divinités. L'homme, qu'il décrit, organise sa vie, forge son destin, mais reste la proie de ses passions. Chaque héros devient ainsi l'image d'un désastre causé par la passion. Celui d'Euripide est possédé par ses vices et ses pulsions et commet ainsi des actes qui échappent à la raison. Médée, figure de la passion insensée, ne s'écrie-t-elle pas : Je sens le forfait que je vais oser commettre...

 

Les stoïciens croyaient eux aussi au destin. Ils avaient une vision circulaire du temps qui voit périodiquement revenir des phases de dépérissement et de re-création selon le mythe de l'éternel retour. Mais, d'après eux, l'art de la divination ouvrait des fenêtres sur une possible connaissance de l'avenir. Ils admettaient deux sortes d'interprétation : l'artificielle et la naturelle.
L'artificielle qui passait par les mages et supposait une lecture subjective, ce qui était la porte ouverte à de nombreuses erreurs, étant donné que les mages risquaient de se fourvoyer.
La naturelle, qui émanait de l'oracle en prise directe avec le divin par la transe, et que l'on considérait comme exempte d'erreur. Il y avait également le songe dont les dieux gratifiaient certains hommes, chargés ainsi d'un message prophétique.

 

Cicéron va s'élever contre ces thèses qui font fi de la raison. Si on nie l'existence du hasard, on ignore les propriétés de la matière, car il n'y a, nulle part, de déterminisme absolu, disait-il. Comment un homme en transe verrait-il mieux qu'un sage ? Et les interprétation pouvaient être multiples et erronées. Même chose pour les songes qui ne donnent que des visions approximatives. Pour lui, aucune force divine n'intervenait chez l'oracle et dans les rêves. Il lui semblait  indigne que le divin ait recours à de tels subterfuges et  s'exprime dans un langage quasi incompréhensible et sujet à caution.

 

La question demeurait : Y avait-il une liberté individuelle ? Certainement, répondaient les philosophes. Bien que je ne sois pas maître de mon existence, je suis responsable de mes jugements. En effet, si se rebeller contre les lois du monde est vain, ce qui dépend de moi doit être voulu, cherché, désiré ; ainsi suis-je maître de mes pensées. Et à la question suivante : Qu'est qui est à moi ?, la réponse ne peut être que celle-ci : l'usage de mes idées. Si je n'ai pas de pouvoir sur les choses, je peux les juger et en tirer les conséquences qui interviendront sur l'orientation de ma vie. Le principe de mes actions m'est personnel.  Ma volonté, même Zeus, disait un philosophe antique, ne peut pas la vaincre. Ainsi les choses n'ont-elles sur moi que le pouvoir que je veux bien leur accorder. Je peux être libre dans la servitude, car il m'est loisible alors d'accepter cette servitude, non par résignation mais parce que cet acquiescement dépend de mon bon vouloir. J'exerce ainsi pleinement ma liberté. Les stoïciens acceptent ainsi  avec le sourire les épreuves de l'existence. C'est le supporte et abstiens-toi d'Epictète. Vivre conformément à la nature est la seule attitude raisonnable, pensaient-ils. Le plus important venant de nous, de notre regard et de notre jugement sur les choses. Quant aux avatars, ils font partis de l'ordre du monde, tel qu'il est immergé dans le temps et conditionné par sa finitude. Fatalité ? Les stoïciens acceptent et veulent le monde tel qu'il est. Nous sommes d'autant plus libres, professaient-ils, si nous adhèrons à notre destinée et coopérons avec l'événement. En quelque sorte, si nous harmonisons  notre volonté à la volonté divine. Les épicuriens s'opposeront vivement à cette interprétation  et élaboreront une théorie à l'opposé de la leur.

 

Dans son traité de la nature, seul ouvrage que nous possédions de lui, le philosophe et physicien Epicure insiste sur le hasard et la nécessité, causes fondamentales. Il rejette l'idée de destin. Pour lui, la nature est composée d'atomes et de vide ( il reprend ici la thèse atomiste de Démocrite ). Mais il ajoute aux corpuscules, le concept de pesanteur. Les atomes doivent être déviés pour se rencontrer, d'où l'idée d'un mouvement spontané lié au principe de pesanteur. (Atomes crochus qui se rejoignent en s'articulant les uns aux autres et sont indivisibles) L'infini diversité du monde est le résultat de ces assemblages d'atomes dûs aux chocs, à leur pesanteur et à leur mobilité dans le vide. Au hasard des rencontres s'ajoute donc la nécessité de leur assemblement. De ce fait, le hasard suffit à rendre impossible un déterminisme absolu.

 

L'homme peut agir en tant que cause initiale et initiante. L'être humain comprenant les lois de la nature augmente sa liberté. Il y a bonheur si nous nous délivrons de la crainte des dieux, de la mort et de la fatalité. Pous accéder au repos de l'esprit, il est urgent de se libérer des croyances fausses sur les dieux et sur le plaisir et de nos opinions erronées sur la douleur. Si les dieux existent, pensait Epicure, ils ne s'occupent absolument pas de nous. Ils ont autre chose à faire. Selon lui, l'âme était elle aussi constituée de matière et ne pouvait en aucune façon prétendre à une quelconque éternité. La mort ne nous concerne pas, affirmait-il, car tant que nous existons la mort n'est pas là. Et quand vient la mort, nous n'existons plus. Pourquoi ? Parce que les atomes de l'âme s'éparpillent de tous côtés après le décès. Considérer les choses ainsi apporte la paix intérieure, une absence de trouble pour le corps et l'esprit. C'est une sorte de plaisir en repos, le seul souhaitable. Car le plaisir en mouvement engendre le manque et l'inquiétude. Epicure résumait sa philosophie ainsi :


Nous n'avons rien à craindre des dieux.
La mort ne mérite pas qu'on s'en inquiète.
Le bien est facile à atteindre.
Le terrifiant est facile à supporter.

 

Dans la Rome populaire du IIe siècle, le destin fatum est lié aussi à l'ordonnance des astres. Ce sont les femmes qui ont répandu cette croyance en l'astrologie par une propension à la superstition peut-être plus grande que chez les hommes. Elles se sont mises à consulter des astrologues, éloignant ainsi le peuple crédule de la religion. Selon Juvénal, poète latin de l'époque, rien ne va plus ; on est passé, en quelque sorte, des dieux intelligibles aux dieux inférieurs, cédant à l'astrolâtrie et aux prédictions des augures pour le plus grand malheur de la cité.

 

Le chrétien peut accepter le destin comme décret de la Providence Divine. Dieu est la cause première qui détermine les causes secondes dans le sens du bien et du meilleur. Dans la religion chrétienne, il y a un début ( Au commencement était...) et une fin : l'Apocalypse. Cette Histoire suit un ordre où se déploie la Providence, mais le sens réel est caché dans les profondeurs du divin, disait Leibniz. Dieu a orienté l'Histoire dans un sens ascendant. Eusèbe de Césarée, évêque et écrivain de langue grecque, a écrit une Histoire ecclésiastique qui traite des trois premiers siècles du christianisme. Il entend prouver que certains faits ( le martyr par exemple) étaient nécessaires. Bossuet, évêque de Meaux, a rédigé - quant à lui - un discours sur L'Histoire Universelle, qui  montre le rôle capital joué par Dieu au sein de la vie des hommes. Il éclaire ainsi le destin providentiel et atteste que l'injustice du sort n'est qu'apparente. Quant aux Jansénistes, le salut dépendait de la volonté et de la grâce de Dieu. Le mérite humain n'avait pas une grande part dans l'affaire. L'homme, corrompu par le péché, ne disposait plus des moyens nécessaires pour gagner seul son salut. Il restait un être déchu tant qu'il n'était pas touché par la grâce divine. Dieu choisissait ainsi ceux qu'Il voulait sauver.

 

Kant va s'élever contre cette sorte de prédestination qui ne concerne que certains êtres et non d'autres. Le concept d'une assurance surnaturelle lui apparaissait dangereuse. Chacun ne doit-il pas compter sur son libre arbitre, assurait-il. C'est à nous de nous montrer vertueux et d'user de notre volonté pour progresser.

 

Leibniz préférait une providence générale. Dieu se serait contenté de créer le monde sans pour autant s'investir dans les affaires humaines. Ainsi l'homme pouvai-il se considérer comme une créature libre. En offrant à l'homme la volonté, Dieu l'élevait au niveau de Cause. Il était la cause de son propre destin et détenait, de ce fait, une part de la Volonté Divine. C'est la raison qui justifiait l'idée qu'il avait été créé à son Image. Même le péché pouvait alors être considéré comme une preuve de sa liberté.

 

D'après Leibniz, il existe trois sortes de maux : métaphysique ( le mal ), moral ( le péché ), physique ( la douleur ). Ils sont la condition de biens inestimables et l'origine de bienfaits nombreux, dans la mesure où l'homme s'emploie à les dominer, à les surmonter. La Création divine est donc conforme à la perfection de son Créateur, le possible étant antérieur au réel. Par conséquent, deux choses peuvent être possibles sans être forcément compatibles, si bien que la perfection de Dieu se matérialise par le choix de la meilleure combinaison. Tout est agencé pour le mieux et il faut considérer l'ensemble de la Création pour juger de son admirable ordonnance. Le mal métaphysique s'explique parce que la Création ne peut être parfaite, elle doit être avant tout  compatible. La possibilité de faire le mal permet aussi de faire le bien. Sans le mal, le bien n'existerait pas, car nous n'aurions plus de moyen de comparaison et notre jugement ne pourrait s'exercer. Le mal apparent se résout par un plus grand bien apparent. La douleur est la conséquence d'un bien voilé pour le monde. Elle a une valeur salvatrice et fortifie la volonté, sans laquelle l'homme ne saurait et ne pourrait agir. Et, puisque le monde ne peut être sans cataclysmes, Dieu ne permet le mal qu'en tant qu'élément direct d'un bien supérieur.

 

L'idée de fatalité et de destin se retrouve dans la religion musulmane. Inch Allah ! ( si Dieu le veut ! ) Egalement dans le fatum populaire. Le cours des choses serait marqué par une fatalité absolue. Evénement prévu et donné qui va se produire, qu'on le veuille ou non. La volonté de l'homme n'ayant plus le moyen d'intervenir, l'événement fatal ne peut être évité. Ce fatalisme abolit l'avenir. L'histoire est écrite d'avance et l'homme n'est alors qu'un pion sur l'échiquier tragique. L'irrationnel recouvre tout et il n'y a plus de liberté possible. Le hasard est lié à la multitude des causes. Or les événements obéissent à une nécessité conditionnelle et le déterminisme est associé à des clauses initiales. Pas d'effet sans cause. Rien ne peut venir de rien. Telle ou telle cause produit tel ou tel effet. Idée reprise par des théologiens chrétiens.

 

Ce principe de causalité est à l'origine des Sciences. Le savant tente de dégager des lois de probabilité. Si les phénomènes étaient sans causes, il n'y aurait pas de science possible. Le hasard, dans tout cela, est tributaire de la multitude des causes. Si le monde est déterminé, il n'est pas pour autant prévisible. Les effets demeurent toujours incertains, car ce qui peut s'accomplir peut aussi être empêché. Descartes disait qu'on ne peut nier qu'une chose peut cesser d'être dans chaque moment de sa durée. Une action porte le caractère de l'aléatoire. Il y a de l'imprévisible dans notre réalité. Il n'y a que le passé pour en être dispensé.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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24 juin 2024 1 24 /06 /juin /2024 08:09

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L'égalité, comment la décliner ? Et d'abord, de quelle égalité s'agit-il, à quel propos, dans quelles circonstances et à quelle fin l'envisager ? Aspirons-nous, en tant qu'hommes, à l'égalité ou bien nous en méfions-nous ? Bien qu'elle soit inscrite sur le fronton de nos édifices publics au côté de la liberté et de la fraternité, son sens ne nous apparait-il pas autrement ambigu ? Egalité des droits ? Oui, bien entendu. Chaque citoyen doit avoir accès aux mêmes droits au sein de sa nation, mais aussi aux mêmes devoirs : entre autre celui de payer ses impôts et de se plier aux lois. Egalité des sexes ? Parlons-en ! Cette égalité supposée fut sans doute la plus bafouée au cours des siècles et l'est encore aujourd'hui, où des femmes sont toujours réduites par la force (ou la misère) à la prostitution. Egalité des chances ? Chacun sait qu'elle est impossible, car aucun de nous ne vient au monde avec les mêmes atouts, la même vitalité, la même santé et dans les mêmes conditions... Et même, placés dans des conditions identiques, la chance ne fera jamais, comme à son habitude, que de tourner au gré des vents et de favoriser l'un au dépens de l'autre. A aucun moment, nos chances ne se révèlent égales. Paul Valéry a eu une phrase assez assassine à l'encontre des aspirations de la société contemporaine à cette égalité des individus qui, nécessairement et malheureusement, tend à les réduire " vers le modèle le plus bas". Le mot est enfin lâché. Cette forme d'égalité concerne davantage l'individu, c'est-à-dire le citoyen lambda que l'on aimerait niveler, façonner, conditionner, de manière à ce que les hautes instances du monde puissent obtenir de lui ce qu'elles souhaitent et qu'ainsi les sociétés soient soumises aux desiderata d'une poignée de gouvernants et de technocrates, oligarchie toute puissante, plutôt qu'à l'être humain en tant que personne. Cela ne fut-il pas déjà l'idéal imposé par des totalitarismes comme le nazisme et le communisme ; demain, peut-être, par le mondialisme ?



Car, par nature, la personne humaine est unique.  Contrairement à l'individu que l'on ne voit que comme une unité distincte dans une classification, comptant avec la communauté et... singulièrement innombrable, il en va autrement de la personne qui se définit traditionnellement par sa capacité à assumer ses responsabilités et à disposer de son libre arbitre. Si bien que dans cette perspective, aucun de nous n'est l'égal de l'autre, si ce n'est dans le respect qu'il inspire. Chacun est différent, non seulement dans son apparence, ses attitudes, sa voix, mais dans l'élaboration de son être, le développement intime de sa personne qui, selon la belle formule de Jean-Paul II n'a pas seulement le droit "d'avoir plus", mais "d'être plus". D'ailleurs, on parle de l'individu en général et de la personne en particulier. C'est ainsi que je puis être le proche, le frère de l'autre, mais  ne serai jamais l'autre. L'autre m'est inéluctablement autre et il est bien qu'il en fût ainsi, car chaque personne a, de ce fait, le privilège d'être soi.




Il est curieux de constater à quel point notre époque cultive les paradoxes. Alors qu'elle cède volontiers aux chants des sirènes égalitaires, dans le même temps elle prône avec vigueur le respect des différences. Alors acceptons bien volontiers ce prédicat de la différence, parce qu'il est à l'évidence celui de nos origines, de nos milieux, de nos formations, de nos choix, de nos sensibilités, de nos goûts, de notre identité, de nos caractères et de nos désirs. Mais rappelons-nous le danger qu'il y a, dans la majorité des régimes connus, à ce que les personnes, au lieu de cultiver le dialogue et la communication, soient tentées de se tourner ensemble vers l'oeuvre collective par incitation de l'Etat, enclin à prêcher dans ce sens. Néanmoins, pourrions-nous imaginer un seul instant un monde où régnerait l'uniformité, comme ce fut le cas dans la Russie soviétique des tsars rouges ? L'ennui en serait le sceptre et la couronne. Mais, par chance, Dieu (ou le Hasard) a voulu que multitude ne rime pas avec monotonie et que la Nature soit le premier exemple de la pluralité et de la diversité. L'égalité, je ne la vois belle et compréhensible que dans l'amour. Cet amour de l'autre qui n'en fait point mon égal, mais mon...semblable. En définitive, l'égalité reste une aspiration spirituelle et ne peut être envisagée que comme une ultime fiction. Comme le disait si bien  Madame de Staël : " Le Christianisme a véritablement apporté l'égalité devant Dieu, dont l'égalité devant la loi n'est qu'une image imparfaite". 
Si bien que le principe d'égalité - si proche de l'égalitarisme - risque fort au XXIe siècle de représenter un danger plutôt qu'un idéal, tant l'égalité sert bien la cause de toutes les formes possibles de totalitarisme, en faisant des êtres une multitude uniforme et conforme à leurs aspirations et à leurs voeux.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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10 juin 2024 1 10 /06 /juin /2024 07:57

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Si le paradoxe conserve son actualité, c'est bien parce qu'il a obéré notre capacité de jugement, agissant de telle sorte que le discernement et le bon sens semblent parfois déserter les préoccupations de nos sociétés contemporaines ; alors que discernement et bon sens restent des notions essentielles face à ce principe qui prend  le contre-pied des certitudes logiques de la vraisemblance. De par leur complémentarité, le discernement et le bon sens impliquent la réflexion, la méditation, l'expérience, la lucidité. Relevant du domaine de la spéculation abstraite, ces notions sont au coeur du raisonnement et du questionnement humain. Depuis la nuit des temps, de la maïeutique de Socrate, la théorie des Idées de Platon jusqu'au positivisme d'Auguste Comte, en passant par la logique cartésienne, il semble que discernement et bon sens soient allés de conserve.
 

Tout en accordant une valeur préférentielle au discernement que les sages et  les penseurs ont toujours envisagé comme la capacité supérieure de l'esprit, la faculté de synthèse et d'analyse en mesure de formuler le concept et de distinguer ce qu'il y a d'intelligible dans le sensible, ils n'ont pu éliminer les ressources du bon sens et faire l'impasse sur le paradoxe qui pose les assises de la contradiction, ainsi le paradoxe de Socrate : " subir l'injustice vaut mieux que de la commettre". Les premiers obstacles à franchir seront donc la crédulité naïve et le goût du confort intellectuel qui font préférer l'esprit de certitude à l'esprit de vérité. De là dérivent la mauvaise foi, le fanatisme et les violences. Le doute méthodique est donc une saine et souhaitable pratique si, faisant la part des choses, nous ne cédons pas à un scepticisme réactionnel. Il est bon de se rappeler que la vérité se montre davantage qu'elle ne se démontre et que l'homme la distingue fréquemment sans être capable de la prouver.
 

Quant au bon sens, il  apparaît comme un outil que le peuple, d'instinct, s'est plu à utiliser et dont il a fait bon usage en regard de ses expériences propres. Plus ressenti que pensé, il rejoint l'esprit logique et prémunit des dangers où les idéologues et utopistes risqueraient de l'entraîner. Il est donc un contre-poids nécessaire aux divagations abusives et perverses, car l'homme de bon sens perçoit naturellement ce qui est bon de ce qui est mal, ce qui est juste de ce qui ne l'est pas, guidé par cet instinct qui l'avertit des égarements toujours possibles de l'intelligence. C'est  ce qu'il conviendrait de nommer "le jugement droit".


Le paradoxe semble s'immiscer comme un dé-régulateur, un empêcheur de tourner en rond, un trouble-fête qui exploite à plaisir nos ambiguïtés, nos divergences, nos excès ; nécessaire, il mise sur l'objection pour nous obliger à remettre en cause le procédé de nos réflexions et combinaisons les plus élaborées.  Ainsi le paradoxe pose-t-il un doigt insidieux sur nos contradictions, se ressouvenant qu'il existe entre le concept et le jugement la même différence qu'entre l'intuition intellectuelle et  l'affirmation réfléchie. Par ailleurs, il a également son utilité lorsqu'il soumet à notre discernement des opinions qui vont à l'encontre de celles communément admises. Proust, en fin psychologue, ne craignait pas d'affirmer que  les paradoxes d'aujourd'hui seraient les préjugés de demain. 
 

 
En faisant obstacle au parti-pris, le paradoxe repose l'interrogation, en maniant et en jouant adroitement de la réfutation et de la protestation. Mais dans certaines circonstances, il nous accule, sans complaisance, jusque dans nos retranchements et peut alors nous conduire, si nous sommes faibles et influençables, à nous déjuger et, s'il est gouverné avec habileté et éloquence, à nous inciter à des compromis et à un désaveu regrettable. Tout dépend de nos certitudes. Arrivés à ce point de non retour, nous ne sommes plus seulement en phase avec le bon sens et le raisonnement, mais avec notre intime conviction, voire avec notre foi. Le domaine de l'évidence intellectuelle est étroit. Et la nature humaine si complexe qu'elle ne mène pas obligatoirement à des solutions simples et des réponses évidentes. Si aujourd'hui, le paradoxe sévit en permanence, il serait temps de lui adjoindre bon sens, discernement et conviction, que nous avons trop souvent laissés sur le bord du chemin. Ainsi retrouverons-nous la sérénité de jugement, ne serait-ce que pour combattre le nivellement de la pensée qui nous guette,  la désinformation qui nous assourdit, l'abêtissement qui nous menace. Les exemples sont légion, les convictions ont en urgence le droit de cité.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


 

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31 mai 2024 5 31 /05 /mai /2024 09:39
Proust et le miroir des eaux

 

Pour quelle raison choisir de parler d'une oeuvre comme celle de Marcel Proust en prenant l'eau comme thème de réflexion ? Parce que jusqu'à ce jour, je n'ai pas eu connaissance d'un ouvrage qui traitait de ce sujet, alors que l'eau me parait habiter l'oeuvre ou, plus précisément, la parcourir, ainsi que le feraient un ruisseau, une rivière un fleuve, de même qu'elle la codifie et l'explique. Oui, cette recherche, qui se referme sur elle-même, cet univers clos n'est pas sans évoquer la configuration d'un lac qui, lentement, déroulerait ses berges imaginaires dans une lumière déjà gagnée par les ombres du passé, temps retrouvé qui viendrait boucler le cercle parfait du temps perdu.

 

A la suite de cette constatation, il m'a paru intéressant de m'interroger sur la place que tient l'eau dans le roman, sur le message qu'elle délivre, sur la force imaginante qu'elle anime, surtout si l'on tient compte que cet élément produit un type particulier d'inspiration. Déjà le titre retient l'attention : la recherche du temps perdu. Le temps qui passe n'est-il pas, en effet, pareil à l'eau qui coule et chacun de nous, dans le courant de sa vie, ne subit-il pas l'inexorable sort de l'eau qui s'épanche et fuit ? Ainsi l'eau coule comme nos jours, symbolisant mieux que les autres éléments la traversée, le voyage, la pureté, les profondeurs abyssales. Jamais l'homme ne se baigne deux fois dans le même fleuve, parce qu'ayant un destin identique au sien, il est à chaque seconde de sa vie semblable et différent. Et l'eau n'est-elle pas, par excellence, le symbole de ce qui se dérobe ? Prenons deux images : celle de la rivière qui s'égare définitivement dans le fleuve, celle du fleuve qui s'épuise à jamais dans la mer. L'eau est vouée à se perdre. Contrairement à la terre, elle est l'élément qui oublie de prendre forme. Elle favorise autant une rêverie du mouvant, du changeant, du transitoire, qu'elle s'associe au vertige de l'homme au prise avec l'insondable. Elle est enfin et surtout l'eau réfléchissante qui modifie jusqu'à l'apparence du monde. Le mouvement romanesque de La Recherche, épousant celui de l'eau, va osciller et s'inscrire dans l'espace qui se développe entre l'instant vécu et celui de sa mue poétique, entre la réalité de la vie et celle de la littérature, de manière à redoubler, comme le ferait un miroir, l'illusion créatrice et pour que cet univers réfléchi soit reformé par l'esprit. L'oeuvre ne prend définitivement son sens qu'au moment où elle s'affranchit de l'ordre du temps et de la vie et se métamorphose en une substance modifiée qui est celle de l'art. A l'art revient la mission de ré-imaginer la réalité, de la ré-inventer, de chercher à apercevoir sous de la matière, sous de l'expérience, sous des mots, quelque chose de différent, de façon à ce qu'elle ne soit ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, ainsi que le paysage reflété n'est ni tout à fait réel, ni tout à fait vrai.

 

A l'évidence, l'eau parcourt l'oeuvre, donnant aux lieux, aux émotions leur coloration, leur lumière, leur expression, nous les offrant comme des visages aimés. Ce sont Combray et sa rivière fleurie de nymphéas, Balbec et la mer que le soleil brûle comme une topaze, la faisant fermenter, devenir blonde et laiteuse comme de la bière, écumante comme du lait, tandis que, par moments, s'y promènent çà et là de grandes ombres bleues que quelque dieu parait déplacer en bougeant un miroir dans le ciel. C'est encore Venise et ses canaux, comme la main mystérieuse d'un génie qui conduirait le poète dans les détours et lacis de cette ville d'Orient, semblant au fur et à mesure qu'il avance lui ouvrir un chemin creusé en plein coeur.

 

Dans Venise, ville d'illusion, où tout est reflet et mirage, où la terre n'est autre que de la vase solidifiée, Proust sent bien que chacun de nous est une suite de dédales et d'impasses où notre psychisme se meut en des espaces inexplorés. En suivant les calli, d'où les brouillards montent comme de la cendre humide, devant ces palais désertés, ces façades embrumées, l'écrivain poursuit un songe automnal fait de re-souvenirs et de nostalgie. On s'explique mieux que sur un être aussi sensible à la douleur, aussi marqué par l'écoulement du temps, un environnement aquatique ait laissé une empreinte indélébile et des images qui chargent le réel de son propre reflet et le retourne à ses ombres. L'eau est devenue l'eau-mère du chagrin comme elle fut jadis celle de la rêverie douce, de la souvenance maternelle, de la jeunesse impatiente. La rêverie commence devant l'eau courante d'un ruisseau, l'eau dormante d'un étang, l'eau imprévisible de la mer, elle s'achève au sein d'une eau ténébreuse qui transmet d'étranges et funèbres murmures. L'écrivain y respire l'atmosphère qui sera celle de son roman, ce monde qui s'enfonce lentement dans la mort, cette société qui s'évanouit dans les splendeurs décadentes de la dernière matinée chez la princesse de Guermantes mais qui, grâce à la plume de l'écrivain, renaîtra un jour, remontera à la surface comme un reflet retrouvé.

 

Toujours est-il qu'à Venise, l'eau y est plus qu'ailleurs toute entière consacrée à ses reflets, à ceux qu'elle donne d'elle-même et de sa ville, cette ville qui ne serait pas sans elle et cette eau qui ne serait pas semblable sans sa ville. Parvenu à ce point du roman, La Recherche prend une autre dimension : construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s'épaissit, construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal Evangile de Venise - la réminiscence la met sur une orbite où la mémoire devient pour l'homme ce que le reflet est pour l'eau.

 

Le message est simple et grandiose. Il peut se circonscrire de la façon suivante : ainsi que le miroir des eaux, La Recherche tend à chacun de ses lecteurs la vision réfléchissante de sa propre vie. Tout est vrai et rien n'est pareil. En effet, l'écrivain trouve dans l'eau substantielle l'équivalent à sa propre démarche qui est de rendre au monde la vision de lui-même non déformée mais transformée, ou mieux transmuée, car qui sait si de nos noces avec la mort ne naîtra pas notre consciente immortalité - écrit-il.

 

Ainsi l'oeuvre, comme l'eau, participe-t-elle à ce que j'ose appeler " la liturgie de la rénovation". A l'union du sensible et du sensuel vient s'ajouter une composante supplémentaire, la compassion, afin que l'homme, penché au-dessus de cette psyché, ne se voit pas seulement tel qu'il est, mais tel qu'il peut être, tel qu'il pourrait être. Si bien que ce double miroir donne accès à une réalité nouvelle, où la mémoire involontaire et le reflet jouent un rôle identique : en introduisant le passé dans le présent, ils suppriment cette grande dimension du Temps où la vie ne cesse de se briser.

                                                                                                                             

Armelle Barguillet Hauteloire  Extraits de  "  Proust et le miroir des eaux "  Ed. de Paris

 

 

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Marcel Proust ou les eaux enfantines

 

Proust et les eaux marines

 

Proust et les eaux violentes - Reynaldo Hahn

 


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La vue de la mer depuis le manoir des Frémonts où Proust séjourna en 1881 et 1882.

La vue de la mer depuis le manoir des Frémonts où Proust séjourna en 1881 et 1882.

Les eaux de la Vivonne.

Les eaux de la Vivonne.

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24 mai 2024 5 24 /05 /mai /2024 08:32

 


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"Le sillage s'étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d'étoiles. L'eau court sur la carène et gronde ou chante ou bruisse, selon le vent, selon le ciel, selon que le couchant était rouge ou gris".  (  La longue route )

 

En 1968, un suprême défi excite les marins : le tour du monde à la voile en solitaire et sans escale. Plusieurs navigateurs s'apprêtent à tenter l'aventure imaginée par un hebdomadaire britannique. Bien qu'il ait exprimé son désaccord sur cette initiative qui, selon lui, ôte toute pureté à ce qui devrait être avant tout une quête d'absolu, le français Bernard Moitessier ( 1925 - 1994 ) s'engage. Né en Indochine, où il a vécu les vingt-six premières années de sa vie, cet amoureux de la mer a appris à naviguer avec les pêcheurs du golfe de Siam et reste imprégné de sagesse orientale. La révolte du Viêt-minh lui a infligé une blessure jamais cicatrisée : les compagnons de jeu de son enfance sont devenus des ennemis. Parti en solitaire sur une jonque, Moitessier est arrivé en France en 1958 démoralisé par la perte de deux bateaux. Avec une rare énergie, il s'est construit un ketch en acier, simple et robuste, dans le but de réussir à réaliser en solitaire un premier tour du monde sans escale qui serait comme une revanche sur les déceptions qu'il vient de subir. Neuf navigateurs prennent avec lui le départ, mais cinq abandonnent très vite devant les difficultés qui incombent à un homme seul face aux éléments, si bien que Moitessier, plus rapide que les trois autres survivants, est en passe de l'emporter. Il a doublé trois caps et il ne lui reste plus qu'à remonter l'Atlantique pour aller recueillir, des mains des organisateurs, le prix de son exploit : un globe en or et cinq mille Livres Sterling. Surtout, il sera sacré le meilleur marin de son temps.

 


Mais alors qu'on l'attend pour un accueil triomphal, le vainqueur surgit le 18 mars 1969 dans la baie de Cape Town et, d'un coup de lance-pierres, projette sur le pont d'un cargo en patrouille ce message stupéfiant : " Je continue sans escale vers les îles du Pacifique, parce que je suis heureux en mer, et peut-être aussi pour sauver mon âme". L'annonce de cette décision fait l'effet d'une bombe : ainsi le navigateur tourne le dos à l'argent, à la célébrité pour poursuivre seul une aventure pleine d'embûches...Mais pour cet homme-là, sa course dans les océans les plus dangereux du monde a pris une dimension philosophique. Dans l'intimité de la mer et du ciel, il a noué des liens avec la Création, comme il le dira lorsque, arrivé à Tahiti après un tour du monde et demi, il écrira son livre, véritable bible qui suscitera des vocations de coureurs et d'aventuriers des mers sur plusieurs générations : La longue route.

 


Son refus de revenir vers L'Europe et ses faux dieux est riche de signification. Il a compris, dans son périple en osmose avec les éléments, que le monde moderne détruit notre planète et piétine l'âme de l'homme. Notre fonction sur terre, estime-t-il, est de participer à la création permanente du monde, d'oeuvrer dans le gigantesque combat de l'intelligence contre l'imbécillité. Bénéficiant de son aura de marin hors du commun, Moitessier milite pour la désescalade nucléaire et préconise la plantation, dans les villes et villages, d'arbres fruitiers à la disposition de tous, symbole de partage et de générosité et doux rêve d'un idéaliste irréductible. Installé dorénavant dans un atoll des Tuamotu, il y vit avec sa famille en contact intime avec la nature, espérant, par son exemple, encourager les Pomotus à mieux gérer les ressources de leurs îles. Il conseille l'enseignement des caractères chinois, moyen de communication universel. Malgré l'incompréhension, les échecs, la difficulté à vaincre l'apathie et la routine, il ne se décourage nullement et gagne le surnom que lui donnent les Polynésiens "Tamata ", ce qui signifie " essayer". Ce sera le titre du livre qu'il publiera peu de temps avant sa mort survenue le 16 juin 1994 "Tamata et l'Alliane", message de fraternité où, enfin en paix avec lui-même, il délivre cet ultime enseignement : " On ne se trompe jamais en pardonnant".

 


"Le beau voyage est presque au bout du long ruban d'écume. Et moi, je suis presque au bout de moi-même. Et Joshua aussi. Là-bas dans le Sud, c'était l'automne, puis l'hiver déjà. Huit coups de vent depuis Bonne-Espérance, en trois mois. Et deux chavirages dans l'océan Indien, avant l'Australie. Deux encore dans le Pacifique, après la nouvelle-Zélande. ( ... ) Les haubans sont fatigués dans l'ensemble, Joshua est fatigué lui aussi. Moi, je ne sais pas si je suis fatigué ou pas, ça dépend comment on regarde les choses. Et il faudra que je fasse ses yeux à mon bateau, quand nous serons arrivés ensemble dans l'Ile paisible de l'Alizé, là où on a le temps de faire les choses qui comptent. Et je ne risque plus d'aller trop loin, ni pas assez. Car le rêve est allé d'abord jusqu'au bout du rêve...ensuite il a dépassé le rêve".  ( La longue route )

 

 

 

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Joshua, le voilier de Moitessier

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