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4 septembre 2017 1 04 /09 /septembre /2017 08:39
Un livre de raison de Joan Didion

Grasset a eu la riche idée de rééditer cette auteure un peu oubliée en France. J’ai profité de cette occasion pour la découvrir et j’en suis très heureux, c’est une belle plume et le roman que je me suis procuré est original, mêlant les influences de la culture littéraire américaine avec des impressions que j’ai déjà ressenties dans mes lectures latino-américaines.

 

 

Un livre de raison

Joan Didion (1934 - ….)

 

 

Depuis plusieurs années déjà, Joan Didion figurait sur mes nombreuses listes de lecture, alors quand j’ai trouvé la réédition de ce livre, je n’ai pas résisté, je l’ai achetée et je l’ai lue immédiatement.  Cette lecture m’a d’abord évoqué une réelle proximité avec certains écrivains latino-américains, j’ai eu l’impression que Didion avait essayé de se fondre dans le moule de la littérature sud-américaine pour donner plus de crédibilité à son histoire qui se déroule en Amérique centrale. Sa façon de raconter, l’ambiance qu’elle crée dans son texte m’ont laissé cette sensation qu’en avançant dans ma lecture, en rencontrant de nouveaux personnages, américains du nord cette fois, je ne pouvais manquer d’évoquer Joyce Carol Oates. Une Joyce Carol qui aurait été accommodée à la sauce latino. In fine, j’ai eu l’impression de lire un texte de la fille spirituelle que cette  auteure américaine aurait conçu avec un auteur sud-américain.

 

Dans ce récit, Joan Didion se fond dans le personnage de Grace, riche héritière de la famille gouvernementale d’une république bananière d’Amérique centrale dont elle gère le patrimoine après les décès de son beau-père, de son mari et de son beau-frère. Sa famille maritale contrôle le pouvoir avec tous les risques que cela comporte et participe régulièrement aux révolutions rituelles qui assurent la transmission du pouvoir dans ces états surveillés étroitement par le grand voisin du nord. Grace est atteinte d’un cancer, elle sait que ses jours sont comptés mais elle veut témoigner, elle veut raconter ce que fut la vie de Charlotte,  « la Norteaméricana », qui a trouvé refuge dans la capitale de cet Etat sans aucun intérêt personnel.

 

L’histoire de Charlotte se cadre  à partir des quelques confidences directes ou indirectes qu’elle a reçues de la part de son premier mari, de son mari actuel et de son amant qui n’est autre que le fils de ce dernier, ainsi que de très rares documents et de quelques autres témoignages moins importants. Charlotte a quitté la côte Ouest des Etats-Unis pour une longue errance à travers le monde, voyageant souvent sans bagage, voire même enceinte d’un enfant décédé très vite. Par ailleurs, elle semble incapable de se fixer où que ce soit, parait  fuir quelque chose ou plutôt chercher quelque chose. A Boca Grande, la capitale triste et sans intérêt de cette république insignifiante, carrefour de tous les trafics et points de rencontre de bien des guérilleros, Charlotte pensait, c’est du moins ce que raconte la narratrice, rencontrer sa fille Marine, la jeune fille de dix-huit ans qui s’est enfuie avec des révolutionnaires et qui est activement recherchée par le FBI. Quand une nouvelle révolution éclate, Charlotte refuse de quitter le pays malgré l’insistance de ceux qui la connaissent. Pour une fois, elle a jeté l’ancre et ne bougera plus, elle attendra, elle sait que sa fille viendra là…

 

Joan Didion a mixé une histoire de passion avec une histoire de révolution, peignant un tableau très réaliste de ces petits pays en permanente ébullition, un tableau habité par une héroïne en total décalage avec les autres protagonistes. Certains l’aimaient, d’autres voulaient faire la révolution tandis qu’elle désirait voir sa fille, se moquant bien des questions de pouvoir, de son ex-mari en fin de vie, de son mari marchand d’armes et des divers mâles qui la convoitaient. Et la narratrice de conclure : « Charlotte disait que sa vie était l’histoire d’une passion. Je disais plutôt qu’elle était celle d’une illusion ». Et si les deux, passion et illusion, se conjuguaient dans cette tragique destinée ?

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Joan Didion

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29 août 2017 2 29 /08 /août /2017 08:16
Comment ma femme s'est mariée de Park Hyun-Wook

Le mariage, cette grande question de notre société, préoccupe aussi fortement les Coréens et notamment Park Hyun-Wook qui a imaginé ce ménage à trois avec un enfant pour complexifier la chose. Un vrai match de foot entre les deux grands ténors espagnols du ballon rond.

 

 

Comment ma femme s’est mariée

Park Hyun-Wook (1967 - ….)

 

 

Elle supportait le Barça, il supportait le Réal, il travaillait comme commercial dans une entreprise à Séoul, elle venait de terminer un chantier informatique dans cette même compagnie. Elle n’était pas vraiment jolie, elle était désirable, il n’avait pas encore tenté sa chance, c’était le dernier jour, la dernière nuit, celle on l’on boit jusqu’au petit matin pour fêter la fin de la mission. Il lui avait proposé un dernier verre, ils parlèrent football, elle lui proposa un café chez elle, ils firent l’amour et, progressivement, s’installèrent ensemble. Follement amoureux, il voulait absolument l’épouser, elle ne voulait pas, elle lui avoua : « En fait, je n’ai aucune intention de te garder  rien que pour moi. Je ne suis pas capable de n’aimer qu’une seule et unique personne pour le restant de mes jours. Et je pense que c’est pareil pour tout le monde…. Je veux vivre sans entraves, à l’écoute des désirs de mon cœur et de mon corps ». Il accepta ses conditions. Souvent elle disparaissait le soir pour ne rentrer qu’au petit matin, sortait pour boire et plus, si affinité. Néanmoins,  il ne pouvait pas se passer d’elle, même quand elle accepta une mission dans une petite ville à une centaine de kilomètres de la capitale. Ce qui devait arriver arriva, elle tomba amoureuse d’un autre garçon mais elle ne voulait pas abandonner son mari, elle souhaitait garder les deux hommes. A force de manipulations, de jérémiades, de chantage, elle finit par faire accepter la situation à son mari : la semaine chez son amant, le week-end chez son mari.

 

La situation aurait pu perdurer longtemps mais elle se retrouva vite enceinte de l’un de ses deux hommes. Bien qu'elle ne sache pas lequel et ne désira pas le savoir, elle voulait fonder une famille unie sous un même toit avec ses deux hommes et son enfant. La solution comblait l’amant qu’elle avait fini par épouser malgré la réticence désespérée de son mari qui, lui, n’acceptait pas pareille situation. Et pourtant, elle luttait, manipulait, argumentait, le faisait culpabiliser, invoquait des exemples dans des civilisations anciennes et jusque dans le règne animal ….

 

Park Hyun-wook se penche à son tour sur le problème du mariage qui semble avoir beaucoup préoccupé les écrivains extrême-orientaux. Récemment, Hiromi Kawakami dans « Soudain, j’ai entendu le bruit de l’eau » a évoqué l’amour entre un frère et une sœur, tandis que Ito Ogawa a traité la famille homosexuelle et le regard des enfants sur ce couple féminin dans « Le jardin arc-en-ciel ». L’objectif de Park ne tend pas à démontrer qu’on peut vivre en un trio harmonieux et que le « polyamour » est possible mais davantage d’exposer comment une femme libre cherche avec ténacité et volonté à mettre sous le même toit deux hommes qu’elle a tous les deux épousés et qui lui ont donné un enfant qu’ils pourraient aimer et élever tous les trois. Une façon de prouver qu’une femme libre peut obtenir beaucoup de choses.

 

Rien n’est simple en amour, les sentiments ne se guident pas, alors pourquoi les contraindre ? Les trois héros essaient de répondre à cette question bien complexe, chacun avec ses arguments et pour seule passion commune le football, principalement le Barça et le Réal et la rivalité qui les oppose. L’auteur l’avoue, le parallèle entre son histoire et le football est assez fortuite, lui-même n’est pas passionné par ce sport mais y a découvert matière à dresser des comparaisons pour illustrer les frictions et les rivalités qui agitent ce trio. Le foot est aussi un bon vecteur pour mettre en exergue la place que peut prendre la femme dans la société coréenne en imposant certaines conditions comme  la séparation de l’amour et des relations sexuelles ou la séparation de la fidélité familiale de la satisfaction des plaisirs de la chair.

 

Et quand la situation dérape et que tout semble partir à vau l’eau, comme disait le grand footballeur argentin Batistuta : « Même si tout s’écroule, il restera toujours le football » et même si tous les politiciens, hommes d’affaires plus ou moins véreux, mafieux en tout genre, essaient de l’accaparer et de le corrompre : « Ils ne peuvent pas monopoliser le bonheur contenu dans le ballon, ni le vendre, ni le voler ».
 

Denis BILLAMBOZ

 

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L'auteur.

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23 août 2017 3 23 /08 /août /2017 08:25
Représentation du personnage de Charles Morel.

Représentation du personnage de Charles Morel.

Si le personnage de Charles Morel dans « La Recherche du temps perdu » n’est certes pas l’un des plus importants, s’il ne traverse pas l’ensemble de l’œuvre de sa présence comme le feront un Swann, un Charlus, une comtesse de Guermantes ou une madame Verdurin, il frappe par sa capacité à apparaître imbuvable, individu mesquin et désagréable comme il en est peu. Alors pourquoi un écrivain crée-t-il de tels personnages en mesure de susciter semblable antipathie ? Proust l’a voulu dans le sillage de Charlus comme un fléchage de l’homosexualité, un être qui va tomber très bas, être en mesure de céder à toutes les turpitudes mais se reprendra vers la fin. Ainsi voit-on le trio Charlus-Jupien-Morel donner naissance à une longue réflexion sur le monde de l’inversion, thème nouveau qui manquait dans le projet initial et que l’écrivain traite en prenant en compte les deux versants, le masculin et le féminin. Ainsi, dans les huit dernières années de son existence, l’œuvre va-t-elle doubler de volume et l’évolution du personnage d’Albertine, déjà présent dans « Les jeunes filles en fleurs », n’en sera pas la seule conséquence, l’autre est indiscutablement la guerre elle-même qui verra  Proust changer d’éditeur, passer de Grasset à Gallimard avec la perspective capitale du « Temps retrouvé ». C’est dans « Sodome et Gomorrhe » que l’on découvre Morel qui n’est cité que 514 fois dans toute l’œuvre, peu en comparaison des personnages principaux. Mais qu’importe, l’homme est là pour désigner le mal, entre autre celui de déserteur lors de la guerre de 14/18 et de dénonciateur par la même occasion.

 

Avec Proust, le thème de l’inversion passera par des variations nombreuses et complexes et la liaison entre le prince de Guermantes et Morel fera figure de parabole. Proust écrit à ce sujet : « Cette liaison entre Sodome et Gomorrhe que dans les dernières parties de mon ouvrage (…) j’ai confiée à une brute. » Et toujours à propos de Morel, il note dans ses Cahiers : « Il arrive parfois que ce ne sont pas des Morel qui sont sans pitié, mais des hommes honnêtes, justes, punissant le mal, indifférents aux souffrances qu’ils causent à celui qu’ils jugent manquant de probité ou d’honneur. »  Chez Proust, un même modèle donne généralement plusieurs personnages et un modèle dérive lui-même et la plupart du temps de plusieurs modèles. Celui de Morel fait la liaison entre Sodome et Gomorrhe parce qu’il y a en lui quelque chose de la femme entretenue et damnée, si chère à Baudelaire.

 

Parmi les inspirateurs de ce triste sire, on peut citer Raymond Pétain, un jeune altiste que lui présentera Gabriel Fauré en avril 1916. Proust souhaite lui demander de jouer à son domicile. Il convoquerait aussi un pianiste : «  C’est l’ennui de la chose – dira-t-il – car j’ai deux pianos aussi faux l’un que l’autre, et ayant la funeste habitude de dormir le jour, la pensée de faire venir un accordeur m’est assez peu agréable ». Raymond Pétain vivait effectivement des prestations qu’il proposait de faire dans les salons des riches amateurs de musique. L’autre personne est probablement Henri Rochat, serveur au Ritz que Proust prend un moment comme secrétaire. Malheureusement il se révélera d’une espèce particulière, celle des entretenus. A ce sujet, Marcel écrira à Madame Straus en novembre 1918 : «  Je suis embarqué dans des choses sentimentales sans issue, sans joie, et créatrices perpétuellement de fatigue, de souffrances, de dépenses absurdes. » Il se plaint aussi qu’à chacune de ses sorties, Henri fasse pour dix mille francs de dettes. C’est Horace Finaly qui le débarrassera de cet encombrant en lui trouvant un poste dans une succursale de sa banque à Buenos-Aires. Selon Reynaldo Hahn, le secrétaire était devenu menteur et méchant, ce qui confirme bien qu’il inspira le personnage de Morel. En partant, il aurait abandonné sa fiancée comme le fera Charles Morel avec la nièce de Jupien. Céleste Albaret, qui était au service de Proust depuis 1914, raconte que celui-ci, le soir du départ de Rochat, s’écrira à son intention : « Enfin, Céleste, nous voilà bien tranquilles ! » Ainsi  Rochat aura-t-il été le dernier … prisonnier.

Léon Delafosse
Léon Delafosse

Léon Delafosse

Grâce à l’argent, Marcel Proust exerce un pouvoir sur la réalité « qui est en somme une compensation à sa solitude »  - souligne Jérôme Picon. Henri Rochat sera également une source d’inspiration pour Albertine. Quant à la troisième personne, qui influencera le personnage de Charles Morel, il n’est autre que Léon Delafosse, compositeur et pianiste qui fut dans le domaine de la musique un enfant précoce. Il donnait son premier concert à l’âge de 6 ans. Il avait par ailleurs un visage ravissant, beaucoup de grâce et de charme. Proust le nommera « l’ange » et Robert de Montesquiou s’empressera de le prendre sous sa protection. Si bien que Marcel s’effacera lorsqu’il comprendra l’intérêt que Delafosse exerce sur Montesquiou. C’est d’ailleurs lui qui les avait présentés. En 1894, le pianiste a 20 ans et bénéficiera durant plusieurs années des largesses et de l’influence considérable de Montesquiou sur la vie culturelle et artistique de l’époque. Delafosse composera des mélodies sur quelques-uns de ses poèmes et aura ainsi un début de carrière fulgurant. Le 30 mai 1894, une soirée musicale est organisée par Robert de Montesquiou à Versailles que Marcel relatera dans les colonnes du Figaro. Ce soir-là, Delafosse joue une fantaisie de Chopin. Mais Montesquiou est un homme compliqué qui a besoin d’exercer sa toute-puissance sur autrui et exige de leur part une vraie dévotion. Aussi le retour de bâton sera-t-il brutal. Montesquiou va bientôt haïr le jeune Delafosse, probablement parce que l’artiste n’est pas assez docile. Et le jeune homme se retrouvera bientôt sans argent et sans contrat. C’est cette liaison tragique qui inspirera à Proust la relation entre Morel et Charlus. Ces sources permettront ainsi de créer le personnage qui s’esquisse peu à peu, d’abord flûtiste, puis violoniste.  Proust rassemble les personnes qu’il a connues pour envisager les personnages de son œuvre et leur donner ces existences où, à propos de Jupien et Morel, l’appétit pour le sexe et l’argent est central. Morel, archétype de l’homme entretenu avec des relations tarifiées, cherche par tous les moyens à s’extraire de sa position modeste. Ambitieux et sans scrupule, il n’en est pas moins un excellent musicien dont Charlus tombe amoureux mais qu’il décevra. La nièce de Vulpain détectera très vite les abysses de sa cruauté. Morel sera suspecté d’être l’inspirateur de l’homosexualité d’Albertine et parviendra également à séduire Saint-Loup. A un moment, Charlus sera tenté de le tuer tant l’être est exécrable. Mais, envoyé sur le front, Morel se montrera courageux et finira par devenir un personnage respecté. Sa nature est comme un papier sur lequel on a fait tant de plis qu’il est difficile de s’y retrouver. N’est-ce pas là toute la complexité de l’âme humaine et l’aspiration à un salut encore possible ?

 

Pour lire les études concernant les personnages de  LA RECHERCHE, cliquer sur leurs titres :

 

Qui se cache derrière Rachel dans l'oeuvre de Proust ?

 

Qui se cache derrière Odette Swann dans l'oeuvre de Proust ?


Qui se cache derrière madame de Villeparisis dans l'oeuvre de Marcel Proust ?

 

 

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Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.
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Un salon pour dîners privés reconstitué au Ritz et l'un des cahiers de Marcel Proust.

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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 07:13
Sous le ciel de l'Altaï de LI Juan

A tous ceux qui aiment la nature originelle, le calme, la tranquillité, je leur conseille vivement de lire ce livre de Li Juan, une jeune femme qui vit toujours aux confins de la Chine et du Kazakhstan et qui raconte son existence dans cette contrée avec beaucoup de douceur et de tendresse.

 

 

Sous le ciel de l’Altaï

Li Juan (1979 - ….)

 

 

A l’extrême limite occidentale de la Chine, aux confins du Kazakhstan, sur les plateaux de l’Altaï, Li Juan a passé sa jeunesse avec sa mère, sa grand-mère et sa petite sœur. Toutes quatre sont couturières et fabriquent des habits pour les bergers nomades qu’elles suivent dans la transhumance de leur troupeau de moutons montant vers les pâturages de la montagne en été et descendant vers les plaines du désert de Gobi en hiver. Vivant souvent dans des hébergements de fortune, elles mènent une vie simple, laborieuse, difficile, avec beaucoup de travail, peu de confort et encore moins de réjouissances. Comme Galsan Tschinag l’a fait dans « Ciel bleu »  pour la partie de l’Altaï mongol, Li Juan a voulu raconter cette vie bien loin de celle menée dans la Chine urbaine et couramment relatée par les médias.

 

 

Couturières devenues aussi commerçantes, elles vendent tout ce qui  est nécessaire aux personnes qui transitent dans la région avec des troupeaux. L’économie collectiviste prônée par Mao ne semble pas avoir atteint ce Far-West chinois. Ces quatre femmes connaissent fort bien les principes du commerce et, si elles ne s’enrichissent pas, elles réussissent tout de même à vivre correctement et en bonne harmonie au contact des Kazakhs et de Ouïgours qui peuplent cette région frontalière de la Chine.

 

 

Dans ces récits d’une grande fraîcheur, empreints de candeur et même parfois d’une certaine naïveté, Li Juan brosse avec  précision les tableaux de sa vie quotidienne dans les montagnes avec sa famille, ses voisins éventuels et les bergers qui passent. Une vie immuable, insensible au temps qui s’écoule et au progrès technique qui n’atteint pas ces lointaines contrées. « C’est un mode de vie très ancien qui a traversé les siècles avec aisance, qui est en accord avec l’environnement, en étroite relation avec lui, si bien qu’il est devenu aussi naturel que la nature elle-même ». Li Juan aime les montagnes, les vallées, les paysages, les immensités désertiques, les rivières, les cascades, ce qui constitue son environnement, une nature originelle que personne n’a encore ni polluée, ni souillée. « Je vis dans un monde merveilleux. Vaste, silencieux, proche, vraiment authentique, et si accessible ! »

 

 

La vie de Li Juan se déroule dans une immensité désertique. « Sur les pistes de terre, s’étend, sur trois pouces, une couche de lœss étale qui ne porte aucune trace de pas. Il n’y a pas âme qui vive » - lieu où le temps n’existe presque plus, où il se contente de passer, de faire défiler les jours sans jamais rien altérer. « Dans les montagnes, la vie se déroule sous un voile indécis, comme si le temps ne se mesurait qu’à l’aune des fêtes ou des aléas du climat, sans que jamais se fasse sentir le cycle des jours ». Cette immensité atemporelle et désertique ne prend forme que sous la plume du poète, sous celle de Li Juan en l’occurrence qui évoque son pays avec une telle délicatesse, une réelle tendresse et une énorme passion. Certains disent qu’elle ne veut plus quitter son Xinjiang adoptif malgré la solitude qu’elle y a souvent connue. « Ce que je veux dire, c’est que le monde est comme divisé en deux : d’un côté le monde que je vois, que je perçois, et de l’autre, moi, dans ma solitude ». Peut-être cherche-t-elle encore la réponse à cette question qu’elle formule dans ce joli recueil de récits sur sa vie au cœur de cette nature originelle : « Que dire de cette vie qui ne s’arrête jamais et pourtant ne continue pas ? » Une énigme digne de Confucius.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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Paysage de l'Altaï
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LI Juan

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16 août 2017 3 16 /08 /août /2017 08:18

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                                                            Le ballon

 

 

1865 - 1925

 

D’origine suisse, Félix Vallotton est l'auteur d'une œuvre singulière qui reste aujourd’hui encore difficile à classer. Graveur, illustrateur, peintre, romancier prolifique, Vallotton s’est essayé à tous les arts avec talent et originalité. Il fut entre autre un formidable portraitiste mais, par ailleurs, un homme de contradiction, rebelle, sympathisant anarchiste et solide bourgeois, membre du mouvement nabi, solitaire impénitent et mélancolique. Marqué, dès l’enfance, par un fait  douloureux dont il fut sans doute accusé à tort,  la mort accidentelle d’un camarade de classe, il s’isola en lui-même et son abord fut toujours ombrageux et sarcastique. On s’en aperçoit dès le premier autoportrait qu’il réalise de lui à l’adolescence et où on le découvre muré et hostile, clos en lui-même comme si son attente ne pouvait être qu’intérieure. Il finira par se marier tardivement à une femme qui lui apportera une tendresse à laquelle il n’était pas habitué et sa fin de vie, vécue le plus souvent sur la côte normande, sera paisible et heureuse. «  Le ballon », est probablement son œuvre phare, significative d’une originalité qui l’éloigne de ses amis Bonnard et Vuillard par sa composition innovante, proche de la photographie.

 

vallotton_mon_portrait_1885-778x1024.jpg  Vallotton10.jpg

                              autoportraits adolescent puis adulte

 

 

Cette toile présente, en une vue plongeante, une enfant jouant au ballon dans un jardin public, tandis qu’au loin deux femmes devisent à l’ombre des arbres. L’œuvre a été inspirée d’une photo prise par le peintre en 1899 depuis  la maison de Thadée Natanson à Villeneuve-sur-Yonne, Thadée étant le cofondateur de la "Revue blanche" dont Vallotton fut l’illustrateur attitré de 1895 à 1902. La photographie participe en effet au processus créatif de Vallotton dans la mesure où il en exploite le langage spécifique, comme les cadrages audacieux et les contre-jours – explique Katia Poletti. L’enfant au chapeau est saisi dans un moment d’envol, à l’instant où, les bras tendus, il se lance derrière le ballon rouge qui lui a échappé et dont il tente de se saisir. Ce moment suspendu n’a pu être fixé que par un instantané photographique. Ainsi, en reproduisant ce mouvement, Vallotton a-t-il peint une allégorie du désir, de l’élan fébrile qui nous porte irrésistiblement vers ce qui nous échappe sans cesse.

 

Par ailleurs, la dualité des deux perspectives, celle de la lumière où évolue l’enfant et celle autre où les deux femmes se tiennent en retrait à l’arrière-plan selon une échelle réduite, exprime sans doute le mode d’existence différent qui existe entre le monde adulte et le monde de l’enfance, entre le peintre angoissé et la petite fille insouciante. Elle est accentuée  par le contraste de la lumière et de la couleur, l’une dans les blancs et ocres, l’autre dans les verts foncés. Le peintre, à l’aide des plans et des ombres, signifie que le monde des adultes est dangereux et agressif et que l’enfant s’empresse d’y échapper en s’éloignant de l’emprise dense et sombre de la nature qui projette sur le gravier ses formes menaçantes. Claude Arnaud, dans le catalogue de l’exposition, note que l’arc de cercle, qui divise la scène, évoque un globe terrestre avec une deuxième balle marron chargée de rappeler la lune ou le soleil et évoquant le tourbillon de la vie.

 

L’année 1899 marquera un tournant dans la carrière de l’artiste qui, de graveur, deviendra peintre. Malgré la dispersion du groupe des nabis, auquel il appartenait avec ses amis Vuillard et Bonnard, il organisera sa première exposition personnelle à la galerie Bernheim-Jeune, tandis qu’au salon d’automne 1905, il exposera sept de ses tableaux et fera la connaissance de Marquet avec lequel il partageait des concordances de mélancolie et le goût des grands aplats de couleurs.

 

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                                                Vallotton graveur

 

 

Travailleur opiniâtre et taciturne, Félix Vallotton a traité tous les genres avec des périodes dévolues tantôt aux paysages, tantôt aux portraits où il excelle, tantôt aux natures mortes ou aux nus, sans oublier ses impressionnantes compositions inspirées par la Première Guerre mondiale. A sa mort en 1925, ce peintre solitaire ne laissait pas moins de 1700 tableaux. Il semble qu’aujourd’hui on veuille réhabiliter un artiste trop longtemps incompris.

 

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14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 08:46
Amour, gloire et dentiers de Marc Salbert

L’histoire d’un vieillard fantasque qui perturbe joyeusement la vie dans une maison de retraite. Une satire drôle mais acide sur la vie dans ces institutions et sur la façon dont notre société se débarrasse de ses aînés.

 

 

Amour, gloire & dentiers

Marc Salbert (1961 - ….)

 

 

Les lecteurs de ma génération, celle qui vient juste après celle mise en scène dans ce roman, reverront inéluctablement en lisant ce texte Jean Gabin, Pierre Fresnay, Noël-Noël  et  compagnie déguisés en vieux campagnards marchant sur le chemin de Gouillette pour accomplir leurs espiègleries, sottises et autres forfaits, tous plus désopilants les uns que les autres, dans le célèbre film de Gilles Grangier « Les Vieux de la vieille ». Marc Salbert a la même verve que ce réalisateur, il dessine des personnages tout aussi truculents, hauts en couleur, au langage fleuri, au verbe haut, prompts à exploiter  les faiblesses de notre société afin d’échapper à la condition qu’on tente de leur imposer pour qu’ils encombrent le moins possible la vie de leur progéniture devenue grande et pensant être la partie la plus raisonnable de la population.

 

Dans un coin perdu du Pays d’Auge, par un beau matin, Stanislas débarque au Jardin d’Eden, une maison de retraite plutôt confortable dirigée par son fils qui ne l’attendait pas, n’ayant pas vu son père depuis bien longtemps et n’ayant aucune envie de renouer avec ses frasques et sa mythomanie. Stanislas n’a plus que cette solution. Accusant son associé de l’avoir spolié, largué par sa dernière, jeune, comme toujours, maîtresse à laquelle il avait promis un rôle qu’il ne pouvait plus lui donner - car Stanislas est réalisateur de films tournés avec des budgets semblables à ceux dont dispose Jean-Pierre Mocky pour ses dernières productions - il ne peut plus envisager que de se faire héberger par "Le jardin d'Eden". Les films de Stanislas pourraient sans aucun problème figurer dans l’inventaire dressé par Christophe Bier dans « Obsessions » (qui parait le même jour que le présent roman), un recueil des chroniques qu’il diffuse sur les antennes de France Culture depuis près de vingt ans dans l’émission « Mauvais Goût ». Stanislas a surfé sur toutes les vagues, profitant de l’engouement des spectateurs pour tourner des sous-produits de films à la mode : péplums, films d’action, films érotiques, etc…, utilisant les multiples ficelles du racolage dans le souci d’attirer quelques spectateurs et tous les boniments des meilleurs camelots pour vendre ses films aux producteurs. Une vie de fastes lorsqu'il avait de l’argent à flamber mais aussi une vie de vaches maigres quand la roue tournait dans le mauvais sens. En règle générale, une existence trop compliquée pour s’occuper de l’enfant qu’il avait fait à l’une de ses premières conquêtes qu’il souhaitait, comme les suivantes, transformer en reine de l’écran.

 

Au Jardin de l’Eden, Stanislas met rapidement de l’ambiance en racontant des histoires toutes plus fantasmées les unes que les autres sur sa carrière de cinéaste et les relations qu’il a nouées avec les grandes vedettes de l’écran. Son imagination débordante et sa débrouillardise se conjuguent magistralement pour inventer en catimini toute sorte de combines de manière à échapper à la rigueur de la vie austère de la maison de retraite qui devient vite un lieu de plaisir au grand dam de l’ancien légionnaire surveillant ce petit monde. Son fils ne s’indigne pas longtemps, les charmes de la pétulante femme, médecin de l’institution, l’occupent trop pour qu’il s'intéresse aux turpitudes de son père et de sa bande de dévergondés.

 

Marc Salbert conseille ce texte comme remède contre la « déprimitude » ambiante et j’abonde dans ce sens. Si vous le lisez, vous vous sentirez déjà mieux. « Le rire étant le propre de l'homme » selon François Rabelais, pour ceux de mon âge, c’est déjà une petite lueur d’espoir que nous pourrons rallumer le jour où on nous accompagnera dans une quelconque résidence destinée aux vieux adultes dont on ne sait plus que faire. L’ouvrage  a aussi une autre face, celle qui évoque le problème des personnes âgées dans notre société, la place qu’on leur réserve et l’attention que nous leur prêtons.

 

Au final, un livre drôle, désopilant, truculent, amoral, démolissant  les tabous sur la vieillesse, car  on aime à tout âge, on s’amuse à tout âge, on fait des bêtises à tout âge, mais on a aussi du cœur, de la tendresse et de la générosité à tout âge. Une leçon d’optimisme assaisonnée d’un filet d’amertume.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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L'auteur

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7 août 2017 1 07 /08 /août /2017 09:05
Relations secrètes de LI Jingze

C’est un très gros travail qu’a effectué LI Jingze pour essayer de comprendre comment son pays, l’Empire du Milieu, comme il se prétend, n’a jamais pu comprendre et se faire comprendre des Européens et notamment des Anglais Un texte fondamental pour ceux qui s’intéressent aux relations de l’Europe et de la Chine.
 

 

                                Relations secrètes

Li Jingze (1964 - ….)

 

 

Passionné par l’approche de l’histoire proposée par Fernand Braudel, LI Jingze a entrepris ce vaste récit, entre essai et histoire, pour tenter de comprendre et de faire comprendre comment deux grands empires, pensant dominer le monde, n’ont jamais pu se comprendre eux-mêmes et ne se comprennent peut-être encore pas très bien. Il a remonté le temps jusqu’à la dynastie des Tang (618-907) puis celle des Song (960-1279) pour retrouver les légendes, les poésies, les chansons, les textes anciens qui pouvaient lui permettre de faire revivre  le petit peuple et ses avatars qui ont construit l’histoire de son pays. Et, ainsi, il a poursuivi son chemin dans le maquis des textes officiels, confronté à l’énorme problème de la traduction. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas si longtemps encore, il y avait plus de distance entre le chinois écrit et le chinois parlé qu’entre le chinois écrit et l’anglais.

 

A travers cet immense travail, extrêmement documenté, l’auteur n’est pas historien de formation mais il connait certainement mieux l’histoire de son pays que de nombreux universitaires qui enseignent cette matière, c’est avant tout un très grand érudit qui s’est consacré à saisir pourquoi son pays, que tous ses habitants considèrent comme le centre du monde, « l’Empire du Milieu », n’a jamais pu comprendre et se faire comprendre de l’autre puissance dominant le monde, l’Empire britannique. Jusqu’au XIXe  siècle, les Chinois et leur empereur en tête pensait qu’«  En Occident il n’y a en fait qu’un pays, c’est l’Angleterre. L’Amérique, la France, l’Allemagne, etc… ce sont d’autres façons de désigner l’Angleterre, pour tenter d’abuser encore la dynastie céleste. » Pour simplifier notre discours, nous dirons simplement que LI Jingze a essayé de connaître les raisons qui ont fait que  l’Occident et la Chine ne se sont jamais compris.

 

A l'origine, il faut admettre que ces deux parties du monde ne se sont connues qu’à travers les marchandises qu’elles échangeaient sans jamais se rencontrer. Les marchandises voyagent plus loin que les hommes. Les Croisés occidentaux ont ainsi découvert une foultitude de produis nouveaux dans les échelles du Moyen-Orient, des produits venus de Chine ou attribués aux Chinois, comme l’ambre gris, la rose ou le bois d’aigle… A travers ces produits inconnus, les Occidentaux ont fantasmé un pays sans le concevoir réellement, tout comme les Chinois ont fantasmé l’Occident quand ils ont reçu les premiers produits manufacturés, acheminés le long des voies de communication terrestres ou maritimes. La notion de Route de la Soie sera inventée plus tardivement. Marco Polo intéresse assez peu l’auteur qui s’étend beaucoup plus longuement sur les écrits et les aventures de Galeote Pereira, Guillaume de Rubroek, Matteo Ricci, pour terminer son périple historique avec Malraux qu’il conteste fermement, démontrant qu’il a beaucoup emprunté et qu’il n’a pas vécu ce qu’il laisse croire qu’il a vécu.

 

L’auteur s’étend notamment sur la perception du monde qu’ont les Chinois. Ceux-ci  ont connu au Moyen-Age leur période la plus faste avec les Tang et les Song notamment et ils se sont, à partir de cette époque, comme figés dans leur splendeur la croyant définitive et immuable, vivant dans le présent et ne voyant le changement que comme un nouveau présent à vivre. « Nous ne croyons qu’au monde actuel, c’est pourquoi éliminer l’ancien et faire bon accueil au nouveau est toujours un événement heureux. » Alors que les Occidentaux ont été dès les XIIe et XIIIe siècles bousculés et stimulés par de nombreuses innovations et  inventions les projetant toujours plus fort vers l’avant, vers l’avenir. Ainsi le formidable élan occidental a été parallèle à la sclérose de la société chinoise engoncée dans les fastes de son riche passé. Les Occidentaux n’ont jamais compris que la Chine était un empire très civilisé issu d’une immense richesse économique, intellectuelle et artistique et les Chinois n’ont vu dans les Occidentaux que des petits manufacturiers sans histoire ni tradition.  Un empereur chinois disait « Qu’ont les Occidentaux de si extraordinaire ?..., nous avons tout cela : ils construisent des bâtiments, réparent les pendules, peignent des tableaux et jouent du clavecin, ils nous fournissent tout ce que nous voulons ! » Il était convaincu d'être le gardien d’une tradition millénaire qui lui conférait le pouvoir sur le monde entier.

 

Ainsi, les Occidentaux n’ont vu dans les Chinois que des barbares non civilisés tout juste capables de torturer leurs femmes en leur bandant les pieds. Les Chinois, eux, n’appréciaient pas plus cette coutume dont ils avaient honte. « Les Chinois de l’époque éprouvaient une profonde aversion pour cette coutume antique et se sentaient humiliés par l’intérêt des Occidentaux pour cette pratique. » « Nous ne voulons pas que les Occidentaux voient cela et eux justement veulent voir cela. » Ce regard sur la coutume des pieds bandés montre bien le fossé qui sépare les deux civilisations et peut-être aussi le manque de volonté des deux parties pour combler ce fossé, chacun voulant que l’autre soit son inférieur. Les multiples incidents protocolaires relatés par l’auteur confortent, s’il était nécessaire, cette appréciation. Nul ne voulait s’abaisser devant l’autre, chacun supposant  n’avoir de comptes à rendre à personne. Même les guerres n’ont pas réglé ce problème de préséance.

 

Ce manque de volonté est renforcé par une grande difficulté de communication. La traduction d’une langue vers l’autre est un énorme problème. « Chaque fois qu’une langue rencontre une autre langue, c’est un piège d’une profondeur insondable, où s’agitent et bouillonnent les erreurs, les malentendus, les illusions et les tromperies les plus inconcevables. » L’auteur a recopié deux versions d’un même traité, l’une étant en Angleterre, l’autre en Chine, l’écart entre les deux textes est énorme et prouve  bien la difficulté que les deux peuples avaient de communiquer entre eux et aussi leur volonté insidieuse d’essayer de tromper l’autre à travers la version conservée du traité. Et pour conclure, LI Jingze renvoie les deux délégations dos à dos : « Ces humanistes naïfs qui étaient en même temps des colonialistes féroces…  eux-mêmes comme leurs interlocuteurs étaient persuadés que dans l’univers il n’y avait qu’un sens, que leur propre langue exprimait totalement. »

 

Ce livre est un puits de culture et de connaissance, il fait revivre la Chine d’avant l’An Mil jusqu’à l’époque que Malraux essaie de nous faire croire qu’il a connue. Non la Chine des grands empereurs et des grandes batailles, mais la Chine du petit peuple qui a construit et transmis les légendes, les poésies, la tradition, tout ce qui fait la vie quotidienne d’un peuple. Et Li Jingze, empreint de la sagesse millénaire de son peuple, conclut non sans un brin de malice pour éviter la polémique : « Nous adorons notre histoire et nos traditions, mais nous avons une conception absolument unique de  l’ « histoire » et des « traditions ». » A chacun son histoire, à chacun ses traditions et que nul ne  juge celles de l’autre avec ses propres critères.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 09:29
Proust et Flaubert
Proust et Flaubert

 

Marcel Proust (1871 – 1922) et Gustave Flaubert (1821 – 1880) ont la Normandie en partage et plusieurs autres points communs : tous deux sont fils de médecins, tous deux de santé délicate (l’épilepsie pour Flaubert, l’asthme pour Proust), tous deux consacreront leur vie à l’écriture et spécialement au style – il y aura même un souci phonique de la phrase chez Flaubert qui lisait ses textes à haute voix – enfin ils vivront l’un et l’autre en ermites, Proust dans sa chambre tapissée de liège à Paris, Flaubert retiré à Croisset. Par ailleurs, George Sand tiendra une place particulière dans leur existence : elle est l’auteur que la mère de Marcel lui lisait le soir lorsqu’il était enfant, tandis que Gustave Flaubert sera un intime de George avec laquelle il échangera une longue correspondance et visitera à Paris, comme à Nohant, à maintes reprises et qu'il considérera comme une soeur, une soeur de plume.

 

Pourquoi Proust se passionnera-t-il pour Flaubert, cet écrivain qui meurt en 1880 alors qu’il n’a que 9 ans ? Sans conteste pour la qualité de son style,  mais aussi pour la façon dont il envisageait la vie et l'irrésistible comique qui anime  « Bouvard et Pécuchet » cité dans « Les plaisirs et les jours ». Enfin pour sa thématique sur l’acquisition du savoir. Il y a également des rapprochements qui peuvent être faits entre Bouvard et Pécuchet et Reynaldo Hahn et Proust dont l’amitié n’allait pas de soi et où s’était développé un goût semblable pour la dérision. Au XIXe siècle, on ne pouvait faire l’impasse sur deux écrivains comme Balzac et Flaubert. Chez Flaubert, l’essentiel repose sur la vibration des sensations, également sur l’importance des choses. Leur apparition n’était pas sans modifier la vision des personnages, leur rapport à la réalité. Par le pastiche, Marcel Proust, à ses débuts, fait non seulement ses gammes mais tente de s’approcher de la technique romanesque de Flaubert et également de Balzac, avant d’acquérir la sienne propre, ce qui sera son souci permanent. Après avoir apprécié le talent de ces maîtres du roman, il entendra s’en détacher afin d’affirmer l’originalité du sien et d’aller toujours plus loin et différemment dans sa propre vision de la comédie humaine.

 

Avec Proust, rien n’est jamais laissé au hasard. Ainsi évalue-t-il la façon dont Flaubert sait terminer un ouvrage quel qu’il soit : roman ou conte ; mais, contrairement à lui, il attachera plus de prix au cœur et à la sensibilité qu’à l’intelligence. Est-ce pour cette raison qu’il placera « L’éducation sentimentale » parmi ses préférés ? On sait également que Proust n’hésitait pas à superposer ses emprunts, à s’inspirer des thèmes qu’il recueillait chez Flaubert et chez de nombreux autres écrivains comme le chant de la grive cher à Chateaubriand. Chez Flaubert, ce sera le motif de la vitre ou du vitrail, le vitrail étant un thème que l’on retrouve à de nombreuses reprises dans « La Recherche » et qui n’est pas sans revêtir une importance esthétique et religieuse et une inscription dans l’ordre de la légende.  (Ainsi le vitrail  de  Saint Julien l’Hospitalier à Rouen pour Flaubert et celui de l’église de Combray pour Marcel). Le vitrail suggère quelque chose d’important pour les deux écrivains. Selon Flaubert, il est ce qui sépare et isole ; selon Proust, il relève du rapport au monde. Rappelons-nous l’importance de la vitre du Grand-Hôtel de Balbec dans « La Recherche » dont la salle-à-manger est comparée à un aquarium. Il y a, certes,  une image assez semblable dans « Madame Bovary » lorsque celle-ci surprend, alors qu’elle se trouve à une réception dans un château normand, des paysans qui s’agglutinent  pour  voir ce qui se passe à l’intérieur de celui-ci. Approche identique chez les deux écrivains du décalage qui persiste entre les pauvres tenus à l’extérieur et comme hypnotisés par le luxe et les lumières qu’ils perçoivent dans ces lieux privilégiés.
 

 

Gustave Flaubert détient le privilège d’être considéré par  Marcel Proust comme le romancier modèle, bien qu’il ne sera pas celui qui inspirera à l’écrivain de « La Recherche » son incontournable Bergotte, plus proche au physique et au moral d’Anatole France, personnalité littéraire que Proust a connue et qui fut le préfacier de son ouvrage « Les plaisirs et les jours ». En premier lieu, Flaubert l’est pour la construction de son œuvre et le style, ainsi que pour sa vision du monde, subtile et réaliste. Mais Flaubert, contrairement à Proust, ignore l’usage de la métaphore que ce dernier emploiera de façon magistrale. Proust reconnaîtra également le talent d’un Maupassant qu’il croisa chez Madame Straus, probablement à Trouville au manoir de la Cour-Brûlée, enfant spirituel de Gustave Flaubert auquel Marcel reprochera de n’avoir pas su se détacher. Aussi placera-t-il « Boule de suif » comme un ouvrage à part où Maupassant aura su  momentanément affirmer son originalité. Cela ne l’empêchera nullement de le considérer comme un écrivain mineur. Néanmoins, tous deux sauront admirablement faire parler les gens simples et se plairont à donner de l’importance et de la visibilité aux noms de pays, à les situer sur une mappemonde purement littéraire et irrésistiblement savoureuse.
 

 

Si Flaubert n’apparaît au final que de façon anecdotique dans l’œuvre de Marcel Proust, ce dernier sachant adroitement mêler admiration et profanation, comme il le fera vis-à-vis de Ruskin et de quelques autres, il n’aurait pas été Proust sans ce travail sur l’écriture de ses prédécesseurs et sa longue méditation sur la transmission que chacun accorde à son suivant. Mais un grand écrivain se doit à un moment donné de couper les liens, en quelque sorte de rompre le amarres, afin de voguer en solitaire sur le vaste océan de la création littéraire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

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31 juillet 2017 1 31 /07 /juillet /2017 08:47
Bingo (Père et fils) de Jean-François Pigeat

Jean-François Pigeat nous offre un polar bien troussé, plutôt drôle, où l’hémoglobine ne coule pas à flot, un bon polar comme on en  écrivait il y a quelques décennies, un polar qui nous rappellera Simenon sans Maigret et bien d’autres.

 

 

Bingo (Père & fils)

Jean-François Pigeat (1950 - ….)

 

 

Bingo ! Gagné ! Mais pour savoir si c’est effectivement gagné, il faudra lire le livre jusqu’au bout. A ce stade, je ne peux que vous dire que Bingo est avant tout le surnom que Jacky Bingolacci a transmis à son fils Florian. Jacky est un jeune homme beau comme un Apollon dont le plus grand souci est de repousser la meute des filles qui voudrait se l’accaparer, au moins pour un petit moment d’intimité. Il a transmis son physique à son fils qui exerce le même magnétisme sur la gente féminine sans savoir bien gérer cette attraction.

 

Bingolacci père n’est pas très attiré par l’école qu’il quitte vite, il veut devenir artiste de cinéma, prend même quelques leçons, obtient des figurations, des rôles sans importance qui ne lui permettent pas de nourrir décemment la famille qu’il fonde avec Nicole et Florian. Il tombe dans les petites combines et finit par tomber lui-même pour une banale histoire de vol de statues en bronze. En prison, petit fretin, il est repéré pour sa candeur et sa faiblesse par un vrai caïd qui lui propose un marché sous une très forte pression. Il doit déplacer un trésor de guerre dont la cache est menacée par un projet immobilier. A sa sortie de prison, il entreprend donc le transfert de ce trésor quand, soudain, des malfrats s’immiscent violemment dans cette opération.

 

Pendant ce temps, le fils, qui, comme son père n’est pas davantage  passionné par les études, déserte le lycée, accomplissant consciencieusement mille petits boulots pour séduire la belle dont il est follement amoureux. Et ce, bien qu’elle soit en situation irrégulière, chaperonnée par trois cousins velléitaires qui n’hésitent pas à utiliser la violence pour intimider leurs victimes.  Florian n’est certes pas le bienvenu, la cousine étant  promise à un gars du pays, un pays qui n’existe pas dans un pays qui n’existe plus, et elle doit être livrée intacte, soit vierge.

 

Le père et le fils ne se voient plus, le fils ne veut pas d’un père en taule et à sa sortie de prison le père s’est évaporé dans la nature mais les deux mondes dans lesquels ils gravitent vont finir par interférer l’un l’autre. Les petits malfrats de la cité vont percuter les bandits internationaux sans l’avoir voulu, coinçant dans ce combat le candide Florian qui se débat comme un lapin de garenne dans le piège du braconnier. Florian n’est qu’un amoureux transi égaré dans un grand jeu qui lui échappe totalement et où les coups sont très violents et même souvent mortels.

 

Un polar comme on en écrivait au siècle dernier, un Simenon sans Maigret, un McBain. On dirait que Pigeat s’est inspiré de ces auteurs et qu’il a voulu leur rendre hommage à travers ce roman très animé, bien rythmé, plus parodique que vraiment noir. Un roman bien de notre temps qui met en scène les mouvements révolutionnaires désagrégés mais enrichis et des petits voyous de banlieue plus forts en gueule que vraiment dangereux. L’auteur décrit ainsi la transmission du pouvoir de la marge, des brigades révolutionnaires aux réseaux de trafiquants venus de l’Est. Et il ne se complaît jamais dans une violence sanguinolente, il l’évoque quand c’est nécessaire mais à la limite de la drôlerie, avec plus de gouaille que de pathétisme, sans exhibitionnisme déplacé, sans complaisance outrancière, sans débordement dégoulinant d’hémoglobine. Un bon moment de détente qui fera oublier l’ambiance morose qui règne actuellement dans l’actualité.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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24 juillet 2017 1 24 /07 /juillet /2017 08:16
Ma voisine a hurlé toute la nuit de Anne-Michèle Hamesse

Voici un joli recueil de nouvelles qui comporte toute la férocité et toute la finesse des histoire que racontaient avec malice les dramaturges anglaises dont j’ai lu les œuvres quand j’ai traversé ma période anglaise… il y a déjà bien des années.

 

Ma voisine a hurlé toute la nuit

   Anne-Michèle Hamesse (1948 - ….)

 

Je suis sûr qu’Anne-Michèle Hamesse ne m’en voudra pas  si je dis que dès les premières lignes de ce recueil, ma mémoire m’a proposé le nom de celles que j’appelais il y a une ou deux décennie « mes chères vieilles anglaises » (vieilles elles ne l’étaient peut-être pas plus que moi) quand j’ai traversé, dans mes lectures, une période britannique.  Ainsi, des noms ont ressurgi dans ma tête : Barbara Pym, Mary Wesley, Muriel Spark, Elizabeth Taylor… avec des souvenirs de lecture très agréables. L’air de rien, derrière un texte bien léché, elles possédaient la férocité ces braves dames, elles savaient insidieusement distiller le venin, elles connaissaient à merveille le petit monde qu’elles mettaient sur le grill et qui leur servait de scène. Elles avaient l’œil infaillible et la plume impitoyable. J’ai retrouvé certaines de ces caractéristiques dans les nouvelles d’Anne-Michèle quand elle dresse le portrait sans concession de dames plus toute jeunes, pas toujours gâtées par la vie, parfois un peu dans leur petit monde, ailleurs…  qui ont des problèmes à régler avec leur entourage, leur histoire, le sort qui leur a été réservé.

 

Ces héroïnes sont surtout des femmes qui ne peuvent plus supporter la vie qu’elles mènent, elles sont arrivées à un point où il faut qu’il se passe quelque chose, qu’elles prennent leur vie en mains pour remettre leur existence dans le bon sens. Mais, même si elles optent pour des décisions irrémédiables, brutales, diaboliques, dignes de Barbey d’Aurevilly, leur férocité se casse souvent les dents sur la carapace  des aléas. Ainsi, la petite sœur toujours méprisée n’aura pas la vengeance qu’elle serrait dans sa poche, elle a trop attendu. Trop tôt, trop tard, à contre temps, ailleurs, dans un autre monde, …, elles ratent toujours leur objectif. Ainsi va la vie, c’est le hasard qui tient les cartes dans ses mains, les rêves se réfugient le plus souvent dans le monde fantastique où la magie peut tout changer, mais hélas s’éteignent au réveil.

 

Anne-Michèle Hamesse voudrait-elle nous faire comprendre qu’il est inutile d’essayer de se rebeller contre le sort qui nous est infligé et que nous devrions  simplement le subir pour mieux le supporter ? Il est sûr, qu’à la lecture de ces nouvelles, on comprend vite qu’elle n’a pas une confiance illimitée en l’humanité qui distille la méchanceté à flots continus. Elle croit davantage dans le sort qui sait coincer le grain de sable diabolique qui déréglera la machine de n’importe quelle histoire, de n’importe quelle existence.

 

Avec son style limpide, académique, précis, appuyé sur des phrases plutôt courtes même si elles sont suffisamment longues pour être souples et agréables à lire, l’auteure livre dans cet ouvrage une dizaine de nouvelles qui démontre ses talents de conteuse. Elle sait très bien raconter les pires histoires, créer des personnages diaboliques, sans jamais sombrer dans la vulgarité ou l’approximatif. En toute innocence, elle peut laisser supposer les pires horreurs comme savaient si bien le faire mes « vieilles anglaises ». Il y a aussi, très souvent, dans ses textes une dimension charnelle qui confère une plus grande véracité aux histoires racontées et une plus grande réalité aux personnages mis en scène. J’ajouterai que j’ai détecté quelques zeugmes du plus bel effet, judicieusement placés comme pour donner encore plus de nerf aux récits.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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