
Un projet longtemps ajourné, comme le sera plus tard un voyage à Venise, va poursuivre l’adolescent qui, après les eaux claires de son enfance, aspire à celles violentes et sauvages des océans. La mer est un élément que l’on peut qualifier d’inhumain dans la mesure où il ne sert pas directement l’homme. « Le goût de la mer - écrit Swinburne, le baiser des flots sont amers ». C’est probablement une perversion de la nature qui a salé les océans remarque Gaston Bachelard, car le sel entrave une rêverie de la douceur. Nous sommes loin des eaux maternelles comparées par le poète à un lait intarissable. Affronter la mer est une lutte en soi. Les héros des romans de mer reviennent toujours de loin, ce sont des êtres sans rivages plongés dans l’inconnu d’un au-delà sans frontières. L’eau violente est un schème de vitalité et de courage et commander aux flots tient, soit de la volonté du génie qui ne veut se mesurer qu’à l’extrême, soit de la volonté de l’enfant qui ne vit pas encore dans la dépendance de la raison et se plaît à envisager l’impossible. Chez Proust, l’enfant et le génie ne cesseront de cohabiter, l’écrivain étant de ceux qui refont sans cesse leur enfance, car elle est le temps privilégié des découvertes et des émerveillements et que le poète, qui ne sait plus s’émerveiller, ne sait plus écrire. Certes Proust n’est pas un sportif, il n’ambitionne pas de traverser l’Atlantique, pas même la Manche, ni de s’engager dans un voyage autre que celui au long cours de sa vie intérieure – on sait que le moindre changement d’habitude le laissait désemparé – mais la mer n’en est pas moins une séductrice. Son spectacle suscitera en lui des émotions puissantes et sa contemplation, durant les séjours prolongés qu’il fera régulièrement dans ce Balbec qui englobe, tout à la fois, Trouville, Cabourg et l’ensemble des stations de la Côte Fleurie, ne manquera pas d’amplifier son propos, de donner à sa prose le goût relevé du sel et de l’embrun.
« La mer est pleine de griffes » écrivait Victor Hugo dans « Les travailleurs de la mer » ; c’est pour cette raison que, tel un fabuleux animal, elle se prête à symboliser ce qui a trait à la furie et à la rage. On dit d’elle qu’elle gronde et rugit, aussi les métaphores de la mer furieuse sont-elles plus nombreuses que celles de la mer placide. Proust, devenu un jeune adulte, éprouvait sans doute le besoin de la présence d’un élément fort, d’un environnement moins bucolique, moins champêtre que l’univers de prairies et de vallons qui avait prévalu durant ses jeunes années. Sa tante Elisabeth étant morte et son père ne s’étant jamais décidé à acquérir une maison dans son bourg natal, il n’avait plus l’occasion de revenir à Illiers que l’on jugeait par ailleurs, à cause des pollens qui se dégageaient des nombreuses essences d’arbres, déconseillé pour son asthme. Le Combray de son enfance s’était à jamais cristallisé dans sa mémoire avec ses rivières, ses nymphéas, ses saules, ses châteaux, ses aubépines et ses deux côtés, comme deux pays rivaux qui se contemplent de loin, de part et d’autre du barrage des eaux, et où, dans l’un des deux vivait, à jamais captive de son destin, la tendre figure de Geneviève de Brabant. Marcher contre le vent et non loin de la mer est une image d’action valorisante qui a souvent été utilisée en littérature, illustrant un combat sans défaite. C’est la devise du marcheur intrépide que rien ne décourage et qui se courbe en avant pour offrir plus de résistance aux brusques rafales. « Dynamiquement le marcheur dans le vent est l’inverse du roseau », souligne Gaston Bachelard. Nul doute que le promeneur drapé dans la tempête n’arbore un profil victorieux : la victoire du lutteur contre les éléments. Nietzsche, auquel n’échappaient pas ces analogies, disait que le rythme énergique de Zarathoustra était dû à sa vie en plein vent sur les sommets.
Proust est à ce moment de la sienne (il a passé le cap des vingt ans) où il lui faut s’affirmer, non seulement vis-à-vis de sa famille, mais plus particulièrement de son frère, de deux ans son cadet, qui mène sa vie d’étudiant au pas de charge et à vingt et un ans prépare son internat. Aussi l’aîné fait-il pâle figure, n’ayant à proposer que des aspirations. Il a bien suivi des cours à la faculté et à la Sorbonne, obtenu une licence de droit et une licence ès lettres, il est entré à Sciences Po mais en est sorti sans diplôme et n’a malheureusement aucun projet capable de rassurer un père au sommet de sa carrière, professeur à la faculté de médecine, inspecteur général des services sanitaires, médecin honoraire de l’Hôtel-Dieu, membre de l’Académie de médecine et Commandeur de la Légion d’honneur. Ce ne sont pas les quelques articles qu’il publie dans la mince revue Le Mensuel et, par la suite, Le Banquet, dont la plupart ont le tour ampoulé d’une demi-parodie et où, pour les besoins de ses lecteurs, il se transforme en chroniqueur mondain, échotier, polémiste, qui sont en mesure de rassurer les siens sur ses chances d’avenir. La mer aura-t-elle le pouvoir de fouetter cette indolence, de renouveler son inspiration et de le mettre en présence du thème puissant auquel il aspire ? Malheureusement la tempête ne sera pas au rendez-vous, remplacée par l’apparition d’un groupe de jeunes filles dans les tons d’aquarelle d’une calme matinée estivale. L’une d’elle sera l’incomparable Albertine, dont les amours avec le narrateur vont occuper plusieurs volumes de l’œuvre. Une telle passion, traversée de bourrasques, meurtrie de jalousie, qui s’achèvera dans la mort, ne pouvait prendre naissance qu’en ce lieu, au bord d’une plage que la marée basse transforme « en un vaste cirque éblouissant », là où la mer ourle indéfiniment ses vagues, comme si la jeune fille naissait, telle Vénus de l’océan, et tenait de cette parenté marine sa fausse douceur et son indomptable sauvagerie.
« L’être qui sort de l’eau est un reflet qui, peu à peu, se matérialise ; il est une image avant d’être un être, un désir avant d’être une image » - écrit Gaston Bachelard. Dans le monde imaginaire, les êtres nus sortent toujours d’un océan. C’est la déesse des eaux, ce sont les innombrables naïades et nymphes qui encombrent une littérature souvent factice. Il semble que ce qui se reflète dans l’eau porte une empreinte féminine. Le cygne n’est-il pas, par excellence, l’ersatz de la femme nue qui s’identifie au désir, et le chant du cygne l’ode de la mort amoureuse ? « Or il n’y a qu’un seul désir, souligne encore Gaston Bachelard, qui chante en mourant et qui meure en chantant, c’est le désir sexuel ». Le cygne allie donc le mythe tragique de la femme inaccessible et du désir à son point culminant. Cela n’a pas échappé à Proust qui a féminisé la mer au point de prêter à ses jeunes filles en fleurs, aperçues la première fois au bout de la digue de Balbec, comme un vol de mouettes, « un flottement harmonieux », une beauté « fluide, collective et mobile ».
Alors que la Vivonne et les étangs de Combray avaient symbolisé le monde réfléchi par les eaux comme la vie peut l'être par l'imaginaire, eaux réflectantes qui transposent et transfigurent, frontières idéales qui délimitent mais peuvent, à l'occasion, absorber les lieux de mémoire, la mer, dont on va entendre le ressac tout au long de "A l'ombre des jeunes filles en fleurs" et des tomes suivants jusqu'au "Temps retrouvé", exprime ce qui, en chacun de nous, ne cesse de recommencer, de continûment naître et mourir, diversité des moi qui se succèdent, nous décomposent et nous recomposent. La pluralité de l'homme est confondante, d'autant plus aux heures de sa vie d'adulte, lorsqu'il est confronté à ses amours, à ses oeuvres, à ses deuils.
Mieux que le spectacle d'une tempête, c'est davantage la mer au quotidien qui ensorcelle l'écrivain, ses lumières, ses humeurs, ses frémissements qui s'accordent avec les sentiments d'amour qu'Albertine fait bientôt naître en lui et l'émotion que produisent invariablement les peintures marines d'Elstir. Celui-ci goûtait à ce point la profondeur de l'élément, qu'il rapportait sur ses toiles son imperceptible reflux et ses métamorphoses, lorsqu'il arrivait, certains jours de chaleur, que la mer atteigne un état presque gazeux. A la recherche du temps perdu s'ajoute inlassablement la quête des moi égarés, l'aspiration à une impossible unité. L'homme, victime des intermittences du coeur, parvient difficilement à s'accorder avec lui-même. Aux vicissitudes infligées par le temps s'ajoute la discontinuité que lui font subir les oscillations de sa sensibilité, si bien que la conclusion, à laquelle l'écrivain aboutit, est que notre être se disperse et se désagrège sans cesse et qu'il ne parvient à refaire son unité que dans l'oeuvre d'art, seule en mesure de reconstituer les innombrables morceaux du puzzle où la réalité s'est plu à le disperser. En cela, Proust est assez proche de la formule émise par Rimbaud : "Je est un autre". La mer qu'il contemple des Frémonts et de l'hôtel des Roches Noires à Trouville, puis celle qu'il contemplera au Grand Hôtel de Cabourg quelques années plus tard, lui parait d'autant plus surprenante que son apparente unité est un leurre :
" Mais avant tout j'avais ouvert mes rideaux dans l'impatience de savoir qu'elle était la Mer qui jouait ce matin-là au bord du rivage, comme une Néréïde. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus qu'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui parfois lui ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la même." - écrit-il dans "Les jeunes filles en fleurs".
La mer est ainsi tout à la fois l’être de fuite qui le captive et la conscience insaisissable qui le désespère. Qui suis-je ? se demande-t-il encore à travers les centaines de pages de La Recherche. Elstir, que le narrateur va visiter dans son atelier de Balbec, est – comme la plupart de ses personnages – un amalgame de plusieurs peintres qu’il eût l’occasion de rencontrer et dont il connaissait les œuvres. Monet, bien sûr, dont il admirait les toiles dans les salons qu’il fréquentait et auquel il fut présenté par Madeleine Lemaire lors d’un séjour qu’il fît chez elle à Dieppe avec Reynaldo Hahn ; Whistler, probablement ; mais sur le plan strictement humain, Elstir ressemble davantage à Paul César Helleu qu’il croisa souvent sur la côte normande et dont il fut l’intime.
Le peintre Elstir avec le musicien Vinteuil et l’écrivain Bergotte composent ainsi le trio artistique de La Recherche. Le narrateur les a connus plus ou moins intimement, mais la contemplation de leurs œuvres lui ont permis de toucher à leur humanité profonde et de voir comment, avec des ressemblances voulues et des différences apparentes, ils se sont inscrits dans une continuité tout en cultivant leur style et en nous ouvrant aux vérités éternelles. Et puis ces artistes donnent à l’auteur l’occasion de parler de l’art, de leur attribuer des propos qui sont les siens, dans sa façon d’envisager la création artistique, de la pratiquer et d’alimenter, avec le constant souci de substituer à la vie courante cette autre vie qui est la révélation de la « vraie vie ». La démarche de certains peintres vers l’abstraction prouve que cette idée ne resta pas sans écho. En quelque sorte construire, à partir de morceaux séparés et d’ajouts, un flux incessant qui ouvre sur l’infini, ainsi que l’avaient pressenti des Beethoven, Wagner, Dostoïevski, Vermeer, Baudelaire. Il fallait faire en sorte de briser le cercle tragique de l’enfermement dans le temps, dont des écrivains comme Flaubert et Balzac ne surent se délivrer. Aussi Proust voyait-il dans l’expérience des impressionnistes une tentative similaire à la sienne, qui leur faisait rompre l’unité de lieu là où il brisait l’unité de temps, comme s’ils répondaient tous à l’appel fameux de Victor Hugo : « L’art, c’est la pensée humaine qui va brisant toute chaîne ». Ainsi fait-il d’Elstir un curieux Socrate, sensé lui apprendre à se connaître lui-même, à se délivrer des limites du réel, à différencier le « ce que nous savons » du «ce que nous sentons» et à dissoudre cet agrégat de raisonnements que nous appelons vision. Par sa bouche sont proférées quelques-unes des vérités qui tiennent le plus au cœur de l’écrivain, véritable profession de foi qui donne à Elstir une épaisseur incontestable dans l’ensemble du roman.
Ce que nous apprend le peintre où, plutôt, ce que nous apprend Proust par la voix d’Elstir est que l’art met en lumière certaines lois et que chaque artiste est tenu à recommencer sans fin et, pour son compte, un effort individuel afin de séparer le vrai réel du faux vrai. L’une des métaphores, qu’il se plaisait à utiliser pour que ce qui n’était que faussement réel devienne réellement vrai, était justement celle qui, comparant la terre à la mer dans ces marines, supprimait entre elles toute démarcation et c’était cette comparaison, tacitement et inlassablement répétée dans une même toile, qui y introduisait « une multiforme et puissante unité », si bien que l’on voyait soudain surgir, comme une flottille, les églises de Criquebec dans un poudroiement de soleil et la ceinture d’un arc-en-ciel comme un tableau irréel et mystique. Ne faut-il pas que l’artiste se fasse sans cesse « passeur de muraille » ou mieux créateur d’un nouveau monde pour que le mot mort n’ait plus de sens pour lui ?
L’essentiel pour un artiste n’est pas de se contenter d’un acquis mais de tendre toujours vers autre chose, d’où la révolution que ces créateurs ont eu le mérite d’opérer en nous démontrant de la façon la plus juste et la plus sensible que les révélations de l’intuition peuvent avoir plus d’importance que les conquêtes de l’intelligence.
Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
Extraits de mon essai « Proust et le miroir des eaux »
Pour consulter l'article consacré à la présentation de mon ouvrage, cliquer sur le lien ci-dessous :
Le thème de l'eau dans la Recherche du temps perdu
Et pour prendre connaissance d'autres chapitres de mon ouvrage, cliquer sur leurs titres:
Marcel Proust et l'Eau-mère
Proust et les eaux familiales
Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche
Marcel Proust ou les eaux troubles
Proust et les eaux réfléchissantes
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