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4 août 2017 5 04 /08 /août /2017 09:29
Proust et Flaubert
Proust et Flaubert

 

Marcel Proust (1871 – 1922) et Gustave Flaubert (1821 – 1880) ont la Normandie en partage et plusieurs autres points communs : tous deux sont fils de médecins, tous deux de santé délicate (l’épilepsie pour Flaubert, l’asthme pour Proust), tous deux consacreront leur vie à l’écriture et spécialement au style – il y aura même un souci phonique de la phrase chez Flaubert qui lisait ses textes à haute voix – enfin ils vivront l’un et l’autre en ermites, Proust dans sa chambre tapissée de liège à Paris, Flaubert retiré à Croisset. Par ailleurs, George Sand tiendra une place particulière dans leur existence : elle est l’auteur que la mère de Marcel lui lisait le soir lorsqu’il était enfant, tandis que Gustave Flaubert sera un intime de George avec laquelle il échangera une longue correspondance et visitera à Paris, comme à Nohant, à maintes reprises et qu'il considérera comme une soeur, une soeur de plume.

 

Pourquoi Proust se passionnera-t-il pour Flaubert, cet écrivain qui meurt en 1880 alors qu’il n’a que 9 ans ? Sans conteste pour la qualité de son style,  mais aussi pour la façon dont il envisageait la vie et l'irrésistible comique qui anime  « Bouvard et Pécuchet » cité dans « Les plaisirs et les jours ». Enfin pour sa thématique sur l’acquisition du savoir. Il y a également des rapprochements qui peuvent être faits entre Bouvard et Pécuchet et Reynaldo Hahn et Proust dont l’amitié n’allait pas de soi et où s’était développé un goût semblable pour la dérision. Au XIXe siècle, on ne pouvait faire l’impasse sur deux écrivains comme Balzac et Flaubert. Chez Flaubert, l’essentiel repose sur la vibration des sensations, également sur l’importance des choses. Leur apparition n’était pas sans modifier la vision des personnages, leur rapport à la réalité. Par le pastiche, Marcel Proust, à ses débuts, fait non seulement ses gammes mais tente de s’approcher de la technique romanesque de Flaubert et également de Balzac, avant d’acquérir la sienne propre, ce qui sera son souci permanent. Après avoir apprécié le talent de ces maîtres du roman, il entendra s’en détacher afin d’affirmer l’originalité du sien et d’aller toujours plus loin et différemment dans sa propre vision de la comédie humaine.

 

Avec Proust, rien n’est jamais laissé au hasard. Ainsi évalue-t-il la façon dont Flaubert sait terminer un ouvrage quel qu’il soit : roman ou conte ; mais, contrairement à lui, il attachera plus de prix au cœur et à la sensibilité qu’à l’intelligence. Est-ce pour cette raison qu’il placera « L’éducation sentimentale » parmi ses préférés ? On sait également que Proust n’hésitait pas à superposer ses emprunts, à s’inspirer des thèmes qu’il recueillait chez Flaubert et chez de nombreux autres écrivains comme le chant de la grive cher à Chateaubriand. Chez Flaubert, ce sera le motif de la vitre ou du vitrail, le vitrail étant un thème que l’on retrouve à de nombreuses reprises dans « La Recherche » et qui n’est pas sans revêtir une importance esthétique et religieuse et une inscription dans l’ordre de la légende.  (Ainsi le vitrail  de  Saint Julien l’Hospitalier à Rouen pour Flaubert et celui de l’église de Combray pour Marcel). Le vitrail suggère quelque chose d’important pour les deux écrivains. Selon Flaubert, il est ce qui sépare et isole ; selon Proust, il relève du rapport au monde. Rappelons-nous l’importance de la vitre du Grand-Hôtel de Balbec dans « La Recherche » dont la salle-à-manger est comparée à un aquarium. Il y a, certes,  une image assez semblable dans « Madame Bovary » lorsque celle-ci surprend, alors qu’elle se trouve à une réception dans un château normand, des paysans qui s’agglutinent  pour  voir ce qui se passe à l’intérieur de celui-ci. Approche identique chez les deux écrivains du décalage qui persiste entre les pauvres tenus à l’extérieur et comme hypnotisés par le luxe et les lumières qu’ils perçoivent dans ces lieux privilégiés.
 

 

Gustave Flaubert détient le privilège d’être considéré par  Marcel Proust comme le romancier modèle, bien qu’il ne sera pas celui qui inspirera à l’écrivain de « La Recherche » son incontournable Bergotte, plus proche au physique et au moral d’Anatole France, personnalité littéraire que Proust a connue et qui fut le préfacier de son ouvrage « Les plaisirs et les jours ». En premier lieu, Flaubert l’est pour la construction de son œuvre et le style, ainsi que pour sa vision du monde, subtile et réaliste. Mais Flaubert, contrairement à Proust, ignore l’usage de la métaphore que ce dernier emploiera de façon magistrale. Proust reconnaîtra également le talent d’un Maupassant qu’il croisa chez Madame Straus, probablement à Trouville au manoir de la Cour-Brûlée, enfant spirituel de Gustave Flaubert auquel Marcel reprochera de n’avoir pas su se détacher. Aussi placera-t-il « Boule de suif » comme un ouvrage à part où Maupassant aura su  momentanément affirmer son originalité. Cela ne l’empêchera nullement de le considérer comme un écrivain mineur. Néanmoins, tous deux sauront admirablement faire parler les gens simples et se plairont à donner de l’importance et de la visibilité aux noms de pays, à les situer sur une mappemonde purement littéraire et irrésistiblement savoureuse.
 

 

Si Flaubert n’apparaît au final que de façon anecdotique dans l’œuvre de Marcel Proust, ce dernier sachant adroitement mêler admiration et profanation, comme il le fera vis-à-vis de Ruskin et de quelques autres, il n’aurait pas été Proust sans ce travail sur l’écriture de ses prédécesseurs et sa longue méditation sur la transmission que chacun accorde à son suivant. Mais un grand écrivain se doit à un moment donné de couper les liens, en quelque sorte de rompre le amarres, afin de voguer en solitaire sur le vaste océan de la création littéraire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

Table dressée pour un dîner chez George Sand à Nohant auquel Flaubert participera à maintes reprises.

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31 juillet 2017 1 31 /07 /juillet /2017 08:47
Bingo (Père et fils) de Jean-François Pigeat

Jean-François Pigeat nous offre un polar bien troussé, plutôt drôle, où l’hémoglobine ne coule pas à flot, un bon polar comme on en  écrivait il y a quelques décennies, un polar qui nous rappellera Simenon sans Maigret et bien d’autres.

 

 

Bingo (Père & fils)

Jean-François Pigeat (1950 - ….)

 

 

Bingo ! Gagné ! Mais pour savoir si c’est effectivement gagné, il faudra lire le livre jusqu’au bout. A ce stade, je ne peux que vous dire que Bingo est avant tout le surnom que Jacky Bingolacci a transmis à son fils Florian. Jacky est un jeune homme beau comme un Apollon dont le plus grand souci est de repousser la meute des filles qui voudrait se l’accaparer, au moins pour un petit moment d’intimité. Il a transmis son physique à son fils qui exerce le même magnétisme sur la gente féminine sans savoir bien gérer cette attraction.

 

Bingolacci père n’est pas très attiré par l’école qu’il quitte vite, il veut devenir artiste de cinéma, prend même quelques leçons, obtient des figurations, des rôles sans importance qui ne lui permettent pas de nourrir décemment la famille qu’il fonde avec Nicole et Florian. Il tombe dans les petites combines et finit par tomber lui-même pour une banale histoire de vol de statues en bronze. En prison, petit fretin, il est repéré pour sa candeur et sa faiblesse par un vrai caïd qui lui propose un marché sous une très forte pression. Il doit déplacer un trésor de guerre dont la cache est menacée par un projet immobilier. A sa sortie de prison, il entreprend donc le transfert de ce trésor quand, soudain, des malfrats s’immiscent violemment dans cette opération.

 

Pendant ce temps, le fils, qui, comme son père n’est pas davantage  passionné par les études, déserte le lycée, accomplissant consciencieusement mille petits boulots pour séduire la belle dont il est follement amoureux. Et ce, bien qu’elle soit en situation irrégulière, chaperonnée par trois cousins velléitaires qui n’hésitent pas à utiliser la violence pour intimider leurs victimes.  Florian n’est certes pas le bienvenu, la cousine étant  promise à un gars du pays, un pays qui n’existe pas dans un pays qui n’existe plus, et elle doit être livrée intacte, soit vierge.

 

Le père et le fils ne se voient plus, le fils ne veut pas d’un père en taule et à sa sortie de prison le père s’est évaporé dans la nature mais les deux mondes dans lesquels ils gravitent vont finir par interférer l’un l’autre. Les petits malfrats de la cité vont percuter les bandits internationaux sans l’avoir voulu, coinçant dans ce combat le candide Florian qui se débat comme un lapin de garenne dans le piège du braconnier. Florian n’est qu’un amoureux transi égaré dans un grand jeu qui lui échappe totalement et où les coups sont très violents et même souvent mortels.

 

Un polar comme on en écrivait au siècle dernier, un Simenon sans Maigret, un McBain. On dirait que Pigeat s’est inspiré de ces auteurs et qu’il a voulu leur rendre hommage à travers ce roman très animé, bien rythmé, plus parodique que vraiment noir. Un roman bien de notre temps qui met en scène les mouvements révolutionnaires désagrégés mais enrichis et des petits voyous de banlieue plus forts en gueule que vraiment dangereux. L’auteur décrit ainsi la transmission du pouvoir de la marge, des brigades révolutionnaires aux réseaux de trafiquants venus de l’Est. Et il ne se complaît jamais dans une violence sanguinolente, il l’évoque quand c’est nécessaire mais à la limite de la drôlerie, avec plus de gouaille que de pathétisme, sans exhibitionnisme déplacé, sans complaisance outrancière, sans débordement dégoulinant d’hémoglobine. Un bon moment de détente qui fera oublier l’ambiance morose qui règne actuellement dans l’actualité.
 

Denis BILLAMBOZ

 

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24 juillet 2017 1 24 /07 /juillet /2017 08:16
Ma voisine a hurlé toute la nuit de Anne-Michèle Hamesse

Voici un joli recueil de nouvelles qui comporte toute la férocité et toute la finesse des histoire que racontaient avec malice les dramaturges anglaises dont j’ai lu les œuvres quand j’ai traversé ma période anglaise… il y a déjà bien des années.

 

Ma voisine a hurlé toute la nuit

   Anne-Michèle Hamesse (1948 - ….)

 

Je suis sûr qu’Anne-Michèle Hamesse ne m’en voudra pas  si je dis que dès les premières lignes de ce recueil, ma mémoire m’a proposé le nom de celles que j’appelais il y a une ou deux décennie « mes chères vieilles anglaises » (vieilles elles ne l’étaient peut-être pas plus que moi) quand j’ai traversé, dans mes lectures, une période britannique.  Ainsi, des noms ont ressurgi dans ma tête : Barbara Pym, Mary Wesley, Muriel Spark, Elizabeth Taylor… avec des souvenirs de lecture très agréables. L’air de rien, derrière un texte bien léché, elles possédaient la férocité ces braves dames, elles savaient insidieusement distiller le venin, elles connaissaient à merveille le petit monde qu’elles mettaient sur le grill et qui leur servait de scène. Elles avaient l’œil infaillible et la plume impitoyable. J’ai retrouvé certaines de ces caractéristiques dans les nouvelles d’Anne-Michèle quand elle dresse le portrait sans concession de dames plus toute jeunes, pas toujours gâtées par la vie, parfois un peu dans leur petit monde, ailleurs…  qui ont des problèmes à régler avec leur entourage, leur histoire, le sort qui leur a été réservé.

 

Ces héroïnes sont surtout des femmes qui ne peuvent plus supporter la vie qu’elles mènent, elles sont arrivées à un point où il faut qu’il se passe quelque chose, qu’elles prennent leur vie en mains pour remettre leur existence dans le bon sens. Mais, même si elles optent pour des décisions irrémédiables, brutales, diaboliques, dignes de Barbey d’Aurevilly, leur férocité se casse souvent les dents sur la carapace  des aléas. Ainsi, la petite sœur toujours méprisée n’aura pas la vengeance qu’elle serrait dans sa poche, elle a trop attendu. Trop tôt, trop tard, à contre temps, ailleurs, dans un autre monde, …, elles ratent toujours leur objectif. Ainsi va la vie, c’est le hasard qui tient les cartes dans ses mains, les rêves se réfugient le plus souvent dans le monde fantastique où la magie peut tout changer, mais hélas s’éteignent au réveil.

 

Anne-Michèle Hamesse voudrait-elle nous faire comprendre qu’il est inutile d’essayer de se rebeller contre le sort qui nous est infligé et que nous devrions  simplement le subir pour mieux le supporter ? Il est sûr, qu’à la lecture de ces nouvelles, on comprend vite qu’elle n’a pas une confiance illimitée en l’humanité qui distille la méchanceté à flots continus. Elle croit davantage dans le sort qui sait coincer le grain de sable diabolique qui déréglera la machine de n’importe quelle histoire, de n’importe quelle existence.

 

Avec son style limpide, académique, précis, appuyé sur des phrases plutôt courtes même si elles sont suffisamment longues pour être souples et agréables à lire, l’auteure livre dans cet ouvrage une dizaine de nouvelles qui démontre ses talents de conteuse. Elle sait très bien raconter les pires histoires, créer des personnages diaboliques, sans jamais sombrer dans la vulgarité ou l’approximatif. En toute innocence, elle peut laisser supposer les pires horreurs comme savaient si bien le faire mes « vieilles anglaises ». Il y a aussi, très souvent, dans ses textes une dimension charnelle qui confère une plus grande véracité aux histoires racontées et une plus grande réalité aux personnages mis en scène. J’ajouterai que j’ai détecté quelques zeugmes du plus bel effet, judicieusement placés comme pour donner encore plus de nerf aux récits.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 08:47
Contes espagnols de Lorenzo Cecchi

Pour cette chronique estivale, j’ai choisi de vous proposer des nouvelles présentées par l’auteur comme des contes, peut-être certaines le sont-elles ? Des nouvelles pleines de soleil, inondant la communauté hispanique de Bruxelles. Une lecture tonifiante qui regonflera le moral de tous les déprimés.

 

 

Contes espagnols

    Lorenzo Cecchi (1952 - ….) 

 

 

Lorenzo Cecchi nous offre neuf contes, apparemment le compte est bon même si l’éditeur tend un petit piège au lecteur inattentif, mais l’important reste que ces contes soient savoureux et ils le sont. A priori, sans connaître l’auteur, il semblerait que le narrateur soit très proche de lui et qu’il décrive dans ses contes des moments d’émotion particuliers qu’il aurait vécus avec des Hispaniques, notamment des Espagnols et surtout des Espagnoles, côtoyés à Bruxelles ou en Espagne. Il faut souligner pourtant une exception à cette généralité, la neuvième et dernière nouvelle n’a rien à voir avec les autres même si elle dépeint une belle Ibérique, elle ne concerne pas le narrateur, elle raconte l’horrible vengeance, au XVIIe siècle, d’un triste noble italien incapable de satisfaire sa femme et fou de rage quand il apprend qu’elle le trompe. J’ai apprécié toutes les nouvelles du recueil, Cecchi a l’art de la narration, il sait raconter et son regard sur les gens, leur comportement, leurs sentiments, leurs émotions, leurs motivations est très perçant. Il voit juste, à travers les quelques faits divers qu’il raconte c’est un peu la diaspora ibérique qu’il met en scène avec ses petites tracasseries, ses aventures et mésaventures. Ces contes sont, selon moi, davantage des nouvelles que des contes, sauf le fameux neuvième et dernier qui évoque un fait qui pourrait être historique, l’est peut-être, ou n’est finalement qu’un conte, peu importe, l’histoire est aussi abominable que le texte est bien troussé. J’ai dégusté ces vieux mots oubliés qui sonnent si joliment aux oreilles des amateurs d’histoire dont je suis.

 

Lorenzo Cecchi a peut-être connu cette Conchita qu’il prenait pour une Espagnole qu’elle n’était pas ou cette Frida qui, elle, était bien espagnole alors qu’il la croyait suédoise. Je suis presque sûr qu’il a effectivement vendu sa première marchandise à un émigré hispanique ayant pris en pitié sa grande maladresse commerciale. Par contre, je doute qu’il ait été l’heureux bénéficiaire de la fureur sexuelle de la flambante mexicaine qui s’est vengée de la tromperie de son mari avec le premier venu. Ainsi le lecteur, pourra laisser courir son imagination pour tenter de comprendre ce qui vient directement de l’imagination de l’auteur ou ce qu’il a puisé dans sa carrière professionnelle et sa vie d’immigré du sud de l’Europe. La querelle entre le narrateur italien et son voisin espagnol, plus matcho l’un que l’autre, sent le vécu plus que l’histoire du gars qui écrit à son meilleur ami juste avant de se suicider : « qu’il part heureux de savoir qu’il n’a jamais couché avec aucune des femmes qu’il a eues ».

 

Même si les textes, que je vous propose, respirent une certaine pointe de mélancolie, j’y ai personnellement trouvé beaucoup de vie, d’envie de vivre, d’espièglerie et même de dérision dans les moments les moins favorables de l’existence. Un recueil à mettre sur son chevet pour lire un ou deux textes les soirs de blues. Je ne voudrais surtout pas oublier les illustrations chatoyantes de Jean–Marie Molle, son rouge notamment qui, à lui seul, dégage une véritable fureur de vivre.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Contes espagnols de Lorenzo Cecchi
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10 juillet 2017 1 10 /07 /juillet /2017 07:58
Izo de Pascal de Duve
Izo de Pascal de Duve

Pour rendre hommage à Magritte, le célèbre peintre surréaliste belge à l’occasion du 50e anniversaire de sa mort, son éditeur «  Espace Nord » a décidé de rééditer « Izo », le magnifique roman écrit par Pascal de Duve, l’une des victimes de l’hécatombe causée par le SIDA dans les années 1990. Un texte plein de délicatesse, de finesse et de poésie qui pose des questions essentielles sur l’existence.

 

Izo

Pascal de Duve (1964 – 1993)

 

Izo, le personnage éponyme de ce roman, avec sa redingote noire, son chapeau noir et ses gros souliers noirs, semble directement sorti du tableau de Magritte "Le fils de l'homme" ( 1964 ) que l’éditeur a placé sur la couverture de cette réédition, conférant ainsi une nouvelle dimension à cette toile en inventant pour l’un des personnages, celui ayant eu la chance de choir directement sur une chaise du Jardin du Luxembourg à Paris et non, comme les autres, de se diluer dans le sable et les pelouses de ce jardin, un bout de vie éphémère prolongeant ainsi l’histoire racontée sur la toile.

 

Le narrateur se promenant un jour d’orage dans les Jardins du Luxembourg aperçoit, alors que le ciel déverse des torrents d’eau, un homme affalé sur une des chaises qui meublent ce jardin, un homme coiffé d’un anachronique chapeau melon noir et vêtu d’une tout aussi anachronique redingote noire. Il le secoue, le secourt et l’emmène chez lui pour le réconforter, s’attache au sort de cet étonnant personnage et s’occupe de lui procurer le gîte et le couvert. L’homme ne parle pas et ne prononce que quelques mots inintelligibles, l’auteur retient un énigmatique « Isobretenikkhoudojnika » et  décide de l’appeler ainsi mais en simplifiant cet imprononçable patronyme en un beaucoup plus pratique « Izo ».

 

Izo se révèle vite être une personne très douée, surdouée, dotée d’une mémoire fantastique et d’un esprit d’analyse et de déduction particulièrement impressionnant, elle découvre tout et  semble ne rien connaître, paraît venue d’ailleurs, son esprit est vierge comme celui d’un nourrisson ouvrant les yeux pour la première fois. Par ailleurs, elle se passionne pour des choses futiles, même insignifiantes, ou pour des choses beaucoup plus complexes, élaborées, matérielles ou intellectuelles comme le métro qu’elle considère comme un autre monde, ou les langues étrangères qui lui permettent de nouer conversation avec n’importe qui dans les rues de Paris ou par téléphone au hasard des numéros qu’elle compose de manière tout à fait aléatoire.

 

Izo c’est une page blanche sur le bureau de l’écrivain, un être qui n’a aucun sens des valeurs, rien ne l’a encore pollué, il a une merveilleuse faculté d’émerveillement qui le fait s’extasier devant la moindre babiole comme devant une définition très complexe pêchée dans l’une des encyclopédies qu’il ingurgite comme d'autres des verres de bière, sauf que lui retient ce qu’il absorbe. Son impressionnante culture, acquise en quelques semaines, sa faconde, son innocence, sa fraîcheur, son enthousiasme lui facilitent les contacts avec les personnes qu’il rencontre et avec lesquelles ils nouent des liens d’amitié. Il devient vite un habitué des cafés les plus prestigieux de la capitale où il connait le personnel et quelques clients ayant une certaine notoriété. Il devient ainsi quelqu’un de connu sans en avoir la moindre idée car il conserve sa fraîcheur et son innocence jusqu’à ce qu’il comprenne que la vie n’est pas linéaire, qu’elle évolue et donc qu’elle va vers un aboutissement qu’il aimerait comprendre. Commence alors pour lui une recherche de ce que pourrait être cet aboutissement et sa signification à travers les religions : le catholicisme, le protestantisme, l’islam et même le communisme pensé comme une forme de religion lui aussi. Mais, pour la première fois, ses étonnantes facultés buttent sur une énigme qu’il ne saisit pas.

 

Je retiendrai de ce texte outre bien sûr la grande maîtrise littéraire de l’auteur, la richesse de son vocabulaire, la fluidité et l’élégance de son style, quelques belles assonances, la qualité picturale de ses descriptions, tout est en couleur, surtout la capacité d’émerveillement du héros. Izo est un être irréel, venu d’ailleurs, enfant légitime de l’imaginaire matérialisé sur terre, découvrant un monde rempli de choses merveilleuses que nous ne voyons pas, ou plus. On dirait que Pascal de Duve cherche à nous délester des scories que l’histoire a accumulées sur nos épaules et dans nos têtes pour que nous redécouvrions un monde simple, candide, joyeux, sans aucune prétention, sans appât du gain, sans recherche du pouvoir, juste un monde où les gens vivraient en bonne intelligence. Cet émerveillement devant ce monde possible me suffirait mais l’auteur nous entraîne sur un autre chemin, il nous démontre que ce monde n’est qu’éphémère et qu’il faut penser à ce qu’il y aura après et, quand on pense à ce qui vient après la vie terrestre, on crée une religion, même si cet après n’a pas un ou des dieux, c’est déjà une pensée religieuse. Et, pour Izo, les religions conduisent à une impasse, alors faudra-t-il suivre l’auteur sur le chemin de la philosophie pour trouver les réponses aux fameuses questions qui obsèdent les êtres pensants ? J’aimerais, pour ma part, rester avec Izo sur le chemin merveilleux de l’innocence et de la découverte en jouant la politique de l’autruche.

 

« Izo » est plus qu’une lecture, c’est une réflexion philosophique, mais c’est également une ouverture à l’émerveillement.  « Mon apparition c’est le monde, je veux dire l’existence, cette chose magnifique à laquelle on ne pense jamais, et que je viens de découvrir. » Voilà tout est dit, l’auteur de ces mots plein d’espoir pouvait s’envoler quelques années plus tard, jeune, trop jeune, beaucoup trop jeune, vers le monde d’Izo où il a certainement trouvé son après.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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3 juillet 2017 1 03 /07 /juillet /2017 08:53
Le pont sans retour de Vincent-Paul Brochard

Au moment où la Corée du Nord s’agite pour troubler l’ordre mondial et faire croire qu’elle peut jouer un rôle majeur dans le concert des grandes puissances, je vous propose ce livre paru depuis peu qui montre toute la perversité dont la dictature nord-coréenne use pour se maintenir au pouvoir et faire illusion.

 

 

Le pont sans retour

  Vincent-Paul Brochard

 

 

« Le pont sans retour », c’est celui qu’on ne peut traverser qu’une fois sans espoir de le franchir un autre  jour, même très lointain, dans le sens inverse, si bien que ceux qui se rendent en Corée du Nord comme ceux qui se rendent en Corée du Sud ne feront jamais le voyage dans l’autre sens. C’est le trait d’union qui unit si mal les deux parties de la péninsule séparées depuis 1953, à la fin de la guerre de Corée. C’est aussi le symbole choisi par Vincent-Paul Brochard pour concrétiser le sort de Julie Duval, l’héroïne qu’il met en scène dans ce livre, emmenée par la force et  la ruse en Corée du Nord par des membres d’un groupuscule révolutionnaire japonais réfugié dans ce pays fermé à tous afin d’échapper à la police nippone.

 

En novembre 2002, Kim Jong Il, le dictateur coréen alors au pouvoir, a reconnu que ses services avaient enlevé un certain nombre d’étrangers, notamment des Japonais. D’après les témoignages de rares réfugiés, il semble qu’il y avait eu quelques Français parmi les personnes retenues de force en Corée du Nord. Vincent-Paul Brochard, à travers la fiction qu’il a construite, essaie d’expliquer ce qui a conduit les Nord-Coréens à perpétrer ces enlèvements désormais condamnés par l’Organisation des Nations Unies et l’aberrante logique de ce pouvoir totalitaire, fantasmagorique et erratique.

 

Julie Duval constituait une excellente cible pour les activistes chargés de recruter de force des jeunes Françaises pour les besoins des services nord-coréens, elle parlait et écrivait excellemment le Japonais, les liens avec sa famille étaient presque inexistants, il était donc facile pour une jeune Japonaise de l’aborder sous le prétexte d’échanger des cours de conversation française contre des cours de conversation nippone. Julie accepte donc cet échange avec Keiko. Les deux jeunes filles sympathisent vite et nouent une amitié suffisamment forte pour que la jeune Japonaise propose à son amie de l’accompagner pour des vacances dans son pays natal. Enthousiasmée, Julie accepte, mais à Hong Kong le voyage tourne à l’enlèvement et elle se retrouve vite « l’invitée forcée » du groupuscule japonais qui l’a enlevée, dans un camp de formation où on l’endoctrine de force, car elle doit acquérir tous les éléments de l’idéologie prônée par Kim Il sung pour asseoir son pouvoir : le Juche.

 

Ayant acquis les fondamentaux de cette idéologie et après être passée par les geôles locales, Julie est confinée dans une demeure isolée au fond d’une campagne déserte où elle doit former une jeune Coréenne à la langue, la culture et les mœurs françaises. On lui fait croire que cette élève très douée embrassera la carrière diplomatique et qu’elle servira la cause de la révolution en participant au rapprochement du peuple coréen avec le reste du monde par la diffusion du « kimilsungisme ». Et que ceci facilitera le rapprochement des deux parties de la péninsule. La séparation est pourtant brutale, la jeune Française reste en Corée sous la protection d’un haut cadre du parti et la jeune Coréenne poursuit son parcours révolutionnaire dans la mission qui lui est confiée.

 

Vincent-Paul Brochard l’avoue, il y a très peu de documents sur le sujet et pourtant on dirait qu’il a vécu cette expérience lui-même, il connait le fonctionnement de l’administration nord-coréenne comme s’il avait séjourné dans cette partie de la Corée. Il connait aussi remarquablement les problèmes que la Corée du Nord a dû surmonter dans les années quatre-vingt-dix, l’histoire des relations entre le Nord et le Sud, les querelles intestines qui minent le pouvoir, les artifices, les manipulations, les exactions, les mensonges, tout ce que le pouvoir utilise pour faire croire au bien-fondé de son action et à la nécessité de soutenir un pouvoir fort et autoritaire pour échapper au diable occidental qui a contaminé le Japon et gangrené la Corée du Sud, tout ce que Bandi a écrit dans les textes qu’il a fait passer sous le mur qui sépare les deux parties de la péninsule.

 

C’est donc plus qu’une fiction, davantage qu’un roman d’espionnage, mieux qu’une carte postale sur la Corée du Nord  que nous propose Vincent-Paul Brochard, c’est presque un essai sur cette république, seule survivante du communisme du XXe siècle, et son régime qui résiste encore et toujours malgré une conjoncture très difficile et un pouvoir démentiel, à sauvegarder une indépendance insolente, agressive et hautaine qui fait trembler même les Etats les plus forts.


 

Denis BILLAMBOZ

 

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Le pont sans retour de Vincent-Paul Brochard
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28 juin 2017 3 28 /06 /juin /2017 07:49
Les lumières de Saint Augustin d'Isabelle Prêtre

Après « Onze leçons de philosophie pour réussir sa vie », la philosophe et écrivain Isabelle Prêtre, fille du grand chef d’orchestre récemment disparu, nous propose « Les lumières de saint Augustin » *, un ouvrage qui condense avec intelligence et clairvoyance l’œuvre de l’évêque d’Hippone, ce théologien prolixe, ce saint de feu, ce génie de la pensée qui se refusait à penser loin de la vie et à vivre loin de la pensée, car vivre et penser lui paraissaient similaires. Selon lui, foi et raison étaient les deux forces qui conduisent à la connaissance. « Crois pour comprendre et comprends pour croire » - écrivait-il. Alors que le monde actuel se plaît à séparer  la croyance de la connaissance, la foi de la raison, l’intuition de l’objectivité et s’étonne que la vérité ne puisse aisément se frayer un chemin et le pourrait-elle puisque la croyance est laissée aux croyants subjectifs et que la compréhension est attribuée d’office aux intellectuels. Or souligne Isabelle Prêtre, c’est l’union des deux qui élargit l’esprit et permet à l’homme d’avancer sur le chemin de la vérité.

 

N’imaginons pas que l’auteur des « Confessions » soit tombé tout enfant dans le bénitier. Nenni ! Cet élève studieux et brillant, qui lisait Homère, Virgile et Cicéron, aimait faire la fête, banqueter, courir le jupon et ne dédaignait pas non plus le luxe et les honneurs. Ainsi mènera-t-il à Carthage, où il faisait ses études en 370 de notre ère, une véritable dolce vita. C’est sans doute la mort de son jeune fils Adéodat qui va tout remettre en question. Bien que renoncer aux femmes lui était un problème et que renoncer à la gloire, qu’il se promettait d’atteindre, lui était un supplice, Augustin choisit la voie étroite, celle du pédagogue de Dieu, soulignant avec malice que l’arriviste est enfin arrivé.

« Tard je vous ai aimé, beauté si ancienne et si nouvelle, tard je vous ai aimée. C’est ainsi que vous étiez au-dedans de moi, et moi, j’étais au-dehors de moi ! Et c’est là que je vous cherchais, ô mon Dieu … Vous étiez avec moi, et je n’étais pas avec vous. » - écrit-il dans « Les confessions ».

 

L’illumination est venue  mais elle  fut l’aboutissement d’un long parcours, d’une longue recherche – insiste Isabelle Prêtre. Car, selon Augustin, nous avons tort de chercher des preuves à l’existence de Dieu. Il faut simplement regarder en soi ; n'est-ce pas là que Dieu se trouve et non ailleurs. « Tu étais au-dedans, moi au dehors de moi-même ; et c’est au-dehors que je te cherchais… Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec Toi » (Les Confessions)

 

Nous constatons que de nos jours l’homme vit surtout en-dehors de lui-même, tant l’intériorité n’est plus une valeur prônée. Les portables, le numérique, la musique assourdissante nous ont ôté le goût de la profondeur et de la hauteur. Alors n’aurions-nous pas intérêt à écouter la voix de l’évêque d’Hippone, telle que nous la restitue cet excellent ouvrage, et nous ré-approprier, ne serait-ce que quelques repères, tant il est vrai que la vérité ne peut être éprouvée qu’en soi-même et que nul ne doit séparer en nous l’inséparable.

 

Selon saint Augustin, il y a deux cités : la cité terrestre et la Cité céleste et cette Cité de Dieu est déjà à l’œuvre ici-bas. Il faut savoir, écrivait-il, que l’homme est social par nature, mais égoïste et anti-social par faiblesse. Aussi une lutte continuelle se livre-t-elle en lui. Si bien qu’Augustin ne parle pas de liberté ou de libre-arbitre mais de libération. L’épreuve est souvent libératrice. Il ne faut pas voir le mal dans toute souffrance mais, exerçant notre discernement, l’utiliser comme un passage, un chemin, une voie. Avec la conscience du temps qui passe, la philosophie se lie à la métaphysique, union heureuse de l’âme et de l’intellect. N'est-ce pas à tort que nous ne cessons de lutter contre le poids du temps et inventons des techniques savantes pour vivre à 200 à l’heure, de manière à faire le plus de choses possibles en un temps réduit. (Avions et TGV sont là pour nous y aider). Alors que le temps est l’étoffe de la vie. Il est notre vie, souligne Isabelle Prêtre, le lieu de l’évolution humaine et personnelle. Nous nous déployons à travers le temps. Oui, le temps est là pour nous créer, nous faire devenir ce que nous devions être. Certes Hegel a dit : « Le temps est esprit », mais Augustin l’avait proclamé avant lui. Dit, dévoilé, montré, soulignant bien entendu « le sens de l’âme » dans la marche du temps. Cette subjectivité qui rend l’existence passionnante comme une aventure.

 

A propos du bonheur, sujet que saint Augustin aborde également et auquel chacun de nous aspire, il écrit ceci : « Si quelqu’un a résolu d’être heureux, il doit acquérir pour lui-même ce qui subsiste toujours et ne peut être arraché par aucun violent revers de fortune. Ainsi donc qui à Dieu est heureux. » Ce bonheur est avant tout un état de sérénité, il est l’état d’un être, l’état d’un cœur. Et c’est le plus souvent d’en haut qu’il nous est donné. Le « trop » provoque indubitablement le malheur – qu’il soit dans l’abondance ou dans l’indigence. « Les intempérants dans la luxure, les orgueilleux dans leurs richesses ou leurs pouvoirs croient se procurer joie et puissance mais n’atteignent ni la plénitude, ni le bonheur, ni la paix. » Certes, le bonheur, Augustin ne le découvre qu’après un long et intense parcours. Car il a tout connu – précise Isabelle Prêtre : les plaisirs de ce monde, les philosophies diverses, les religions diverses, les succès, les honneurs, tout connu … Pour en arriver là ! A cette vérité que le bonheur vient de Dieu en même temps que la sérénité et qu'on ne le goûte que grâce aux vertus théologales la Foi, l’Espérance et la Charité. Comme Saint Paul, Augustin place en tête l’amour. « Mon poids, c’est mon amour » - résume-t-il. « Là où est ton cœur sera aussi ton trésor ».

 

Malheureusement, le théologien a commis des erreurs, il a attaché trop d’importance au baptême ( sans lequel point de salut ), à l’assimilation de l’Eglise au Christ, mais il était de son temps, à une époque où l’Eglise voulait dominer l’Etat, un temps où Dieu était considéré comme un juge terrible, si bien que l’intransigeance, la sévérité faisaient alors – et à tort – partie de la charité. Comme nombre de convertis, Augustin était dur envers lui-même et dur envers les autres. Il n’avait pas l’indulgence d’une Thérèse de Lisieux mais là encore l’époque n’était pas la même. Néanmoins, il s'en est repenti, il a rédigé des "Rétractations". " Comme il est évident qu'un génie peut parfois se reposer de son intelligence, comme il est évident que la fougue peut parfois conduire trop loin un homme, et lui faire aborder la frontière du mal, même malgré lui, comme il est évident que la lumière ici-bas n'existe jamais sans ombre, qu'en est-il pour saint Augustin, concernant le procès que certains lui font encore aujourd'hui ?" - écrit Isabelle Prêtre qui se veut objective à son égard. Et il faut savoir aussi que certains des écrits d'Augustin ont été falsifiés, souligne-t-elle. La crainte de se tromper aura été sa hantise du début à la fin. Il proclamait souvent que le bien qu'il faisait par ses paroles lui venait de Dieu et que la mal, toujours possible, ne venait que de lui. Beau témoignage de lucidité. L’homme est UN et Augustin a voulu être cet homme. Comment parvenir à cette unification ? Cette phrase conclut sans doute la pensée du théologien qui a connu comme nous la détresse, le doute, l’angoisse, la faiblesse, le désarroi : « Notre cœur est sans repos tant qu’il ne repose pas en Toi, Seigneur. » Merci à Isabelle Prêtre de nous offrir une approche si précise et si intime d'une oeuvre considérable et d'en mettre en évidence l'essentiel.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

  • Isabelle Prêtre – Les lumières de Saint Augustin ou quand Augustin vient au secours de notre siècle  -  Editions Saint Augustin

 

 

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Onze leçons de philosophie pour réussir sa vie

 

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Les lumières de Saint Augustin d'Isabelle Prêtre
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26 juin 2017 1 26 /06 /juin /2017 09:10
La mer noire de Kéthévane Davrichewy

Kéthévane Davrichewy est la petite fille d’une famille qui a été obligée de quitter la Géorgie pour des raisons politiques. Dans ce récit, elle nous conte  l’histoire d’une grand-mère, peut-être la sienne, qui a connu le même exil avec toutes ses misères, perdant un amour d’une immense pureté qui cependant jamais ne mourra.

 

 

La Mer noire

         Kéthévane Davrichewy (1965 - ….)

 

Ce soir, il y aura fête chez Tamouna qui  célèbre ses quatre-vingt-dix ans. La narratrice, sa petite fille peut-être, raconte les préparatifs de cette soirée, la visite des enfants et petits-enfants de cette grand-mère vénérée, venue de la lointaine Géorgie que son père a fui il y a bien longtemps. Il était ministre d’un gouvernement qui refusait l’annexion à l’URSS, sa vie et celle des membres de sa famille étaient menacées, il avait alors choisi l’exil qui l’avait conduit dans la région parisienne où Tamouna termine une vie bien mouvementée.

 

La narratrice raconte alternativement, un chapitre sur deux, les préparatifs de la fête, mettant en  scène la descendance de Tamouna, ses enfants et ses petits-enfants mais aussi d’autres membres de la communauté géorgienne de Paris, des cousins et cousines avec leur descendance et la longue vie que Tamouna a déjà eu en Géorgie, à Tbilissi où elle habitait avec sa famille et à Batoumi où elle passait ses vacances, puis en banlieue parisienne et à Paris même où elle connut, comme tous les réfugiés, les rigueurs de l’exil. Elle se souvient des privations, de la difficulté de communiquer, du regard des autres, des humiliations, de la différence qu’il fallait assumer, de la guerre qu’il fallut affronter en voyant les hommes s’engager pour leur nouvelle patrie ou aux côtés des Allemands pour lutter contre l’ogre soviétique, bourreau de leur famille, de leurs amis et, plus largement, de la Géorgie.

 

Kéthévane Davrichewy, elle-même petite-fille de Géorgiens émigrés en France, nous conte avec délicatesse, élégance et tendresse la vie de cette grand-mère qui ressemble certainement beaucoup à  la sienne. Elle évoque la Géorgie, qu’elle connut probablement à travers les récits de cette grand-mère, beau pays magnifié comme tous les pays qu’on abandonne pour sauver sa peau. Elle détaille également la fuite et l’exil dans toutes ses dimensions : sa rigueur, sa cruauté, ses souffrances et ses humiliations sans jamais verser dans la colère, la rancœur ou l’amertume, conservant toujours tact et élégance, malgré une nostalgie mélancolique, même pour dresser les tableaux les plus tristes.

 

Mais, pour moi, ce roman n’est pas un livre de plus sur l’exil, ni un tableau idyllique de la Géorgie avant le communisme, ce texte est avant tout une très, très, belle histoire entre cette grand-mère et son amour de jeunesse rencontré à Batoumi pendant ses dernières vacances au pays. Tamouna et Tamaz s’aimaient d’un amour d’adolescent, tout juste frémissant, jamais consommé qui se perdit dans l’exil mais qui, en deux ou trois occasions, pu renaître avec une force jamais défaillante, une flamme toujours aussi vive et, ce soir, Tamaz a promis de venir de son lointain exil de l’autre côté de l’océan. Une magnifique leçon d’amour que rien ne peut vaincre, la révolution, l’exil, la guerre, la séparation se sont tous cassés les dents sur cette idylle de jeunesse, aussi est-ce émouvant, très touchant, on aimerait tous aimer comme cela, par delà l'éloignement et la terrible absence.

Denis BILLAMBOZ

 

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La mer noire de Kéthévane Davrichewy
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22 juin 2017 4 22 /06 /juin /2017 08:16
Photo Marie-Hélène Benoît

Photo Marie-Hélène Benoît

Soleil au zénith. Après les averses et les brumes, le retour du beau temps et l'heure des vacances ont convaincu parents et enfants de descendre à la plage. Elle est là, déroulée sous leurs yeux, avec ses flaques de lumière, ses jeux d’ombre, son sable irradié de mille et un cristaux, ses coquillages échoués qui  forment comme un collier de nacre et invitent au farniente. Que le monde est beau, mes amis, que le monde est beau !

 

 

On a osé le maillot de bain malgré la pâleur de la peau, le seau et la pelle pour les premiers  châteaux de sable, on a avancé un pied timide et une cheville pour tâter de la température de l’eau, apporté  le goûter afin de rassasier les appétits de l’après-midi attisés par les heures au grand air. Les chiens s’ébattent eux aussi, courent à perdre haleine le long de la vague qui s’essouffle avec un petit bruit de bouche.

 

 

Tout est en place. Le décor du bel azur est planté. Rien ne manque, ni le parasol, ni la tente miniature contre l’éventuel vent coulis, ni la chaise pliante pour lire tout en dorant sur tranche. Il semble, en contemplant ce spectacle, que l’hiver, le printemps et leurs heures grincheuses se soient effacés, que l’été prend allègrement la relève comme si rien ne s’interposait … dans l’entre-temps. Celui-ci a la faculté de se remonter ou de se descendre, je parle du temps si malléable, au point d'être parfois imaginaire. C’était, voyons !-  il y a quelques jours, quelques mois, n’est-ce pas, l’hier grisailleux ou déprimant ? Aujourd’hui, l’oubli est de rigueur car il fait bon, il fait chaud, que les paysages ont retrouvé leurs belles couleurs festives, que les oiseaux s'accordent eux aussi une vraie fête de la musique et que le soleil se plaît à nous gratifier chaque soir d'un feu d'artifice étincelant. Ecoutez le duo du merle et de la grive musicienne, du loriot et du pinson. On croit à nouveau à la douceur des choses. S’effacent celles que l’on a enfin le loisir de reléguer au grenier de l’oubli. On se sent soudain plus vivant, on formule de nouveaux projets, les heures sont lisses, l'air léger, l'esprit disposé aux plus folles résolutions.

 

 

Tandis que que le paysage s'enfonce doucement dans la nuit, une nuit de pleine lune festive avec ses remous de vagues sur le sable, ses flaques d'eau couronnées de lumière, il faut partir, écouter le silence apaisé que les oiseaux de mer ne griffent plus de leurs longs cris, ramasser un dernier coquillage, les sacs, les maillots mouillés, les restes du pique-nique pris sur le sable et dont quelques mouettes rieuses viennent  encore picorer les miettes. Demain sera un autre jour que nous accueillerons le coeur ouvert et l'humeur paisible.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Retour à la plage
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Photos Yves Barguillet

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19 juin 2017 1 19 /06 /juin /2017 10:08
La vie et l'oeuvre du compositeur Foltyn de Karel Capek

Comme j’aime le faire régulièrement, je suis revenu vers les classiques, surtout vers ceux que j’ai négligés, c’est donc avec grand plaisir que j’ai découvert cet auteur tchèque, Karel Capek, contemporain de Stefan Zweig avec lequel il a une certaine parenté littéraire et comme je place très haut le Viennois dans le monde des écrivains, Capek a aussi mon respect et ma considération.

 

 

La vie et l’œuvre du compositeur Foltyn

Karel Capek (1890 – 1948)

 

 

Ce qui frappe d’entrée dans ce roman, c’est la  parenté avec Stefan Zweig. Capek est né en 1890 en Bohème, Zweig en 1881 à Vienne, le premier est décédé en 1938 et le second s’est donné la mort en 1942, ils appartiennent donc à la même époque, à la même culture celle de la Mitteleuropa de la première moitié du XXe siècle. Pour moi, Capek n’a certes pas le talent de Zweig, que j’ai placé dans la plus haute sphère de mon panthéon littéraire, mais il m’est tout de même apparu comme un grand auteur, pas très éloigné de l’illustre Viennois tant par le fond que par la forme de ce texte.

 

Dans ce roman polyphonique, Capek raconte la vie d’un pauvre gamin praguois peu doué pour les études qui, pour exister et faire illusion, se prétend un grand artiste, pianiste de grand talent et compositeur de génie qui montrera un jour ce dont il est capable. Capek convoque donc des grands témoins, un ami de jeunesse, sa logeuse, sa femme … qui chacun, tour à tour, apporte un témoignage sur ce qu’il sait de la vie de ce personnage déroutant : flamboyant pour certains, beaucoup moins brillant pour d’autres. Et, pour compléter ce portrait et cette histoire, Capek donne la parole à ceux qui ont partagé l’aventure musicale du héros afin de nuancer le portrait dressé par ses proches qui ignorent presque tout de sa vie dans le domaine de l’art. Ainsi, témoignage après témoignage, apparaît un être frustré, peu fier de ses origines, qui cherche à se venger de son sort en devenant, quels que soient les moyens employés, un auteur connu, reconnu et adulé du monde musical.

 

Ce héros picaresque évoque, dans ma mémoire, un Henry Esmond ou un Julien Sorel, deux personnages romanesques du siècle précédent qui cherchent à transcender leurs origines pour devenir des personnages renommés, adulés, triomphants mais qui, hélas, échouent lamentablement dans leurs ambitions. Ainsi, en lisant ce roman, j’ai eu l’impression de baigner dans le romantisme qui imbibait la littérature européenne au XIXe siècle et plus spécialement celui de la Mitteleuropa.

 

Capek comme Zweig n’avait rien à attendre de bon du régime hitlérien ; lui n’a pas eu à le fuir, la mort l’a rattrapé avant les nazis, il n’a même pas pu achever son texte qui est paru, inachevé, à titre posthume. Ce roman n’évoque jamais le contexte politique, il est totalement imprégné par la définition de l’art, la façon de l’aborder, de le respecter, de le vénérer même et de le laisser s’exprimer sans jamais tricher, on ne peut pas produire ce que l’on ne porte pas en soi. La volonté de Capek semble plutôt s’orienter vers une définition de ce qu’est l’art, l’œuvre d’art, qu’on ne peut pas galvauder sous un quelconque prétexte. On pourrait peut-être penser qu’il vise ceux qui, trop rapidement, ont encensé le pouvoir conquérant à travers leurs œuvres mais le texte ne permet pas d’aller jusqu’à cette interprétation. On pourrait simplement dire qu’il stigmatise ceux qui veulent, à n’importe quel prix, exister aux yeux des autres grâce à un talent qu’ils n’ont pas, privilégiant les apparences aux qualités réelles.

 

On pourrait, en lisant cet extrait : « il savait haïr comme un authentique homme de lettres », supposer que l’auteur, en rédigeant son texte, pensait tout autant aux compositeurs qu’aux écrivains qui se prennent trop souvent pour les génies qu’il ne sont évidemment pas. Pour Capek, l’art est infiniment respectable, il est quasi d’origine divine, il demande le plus profond respect et une totale implication. « La plupart des artistes, comme la plupart des humains, se contentent de multiplier la matière à l’infini, au lieu de donner forme à la matière… » Sentant sa fin prochaine, l’auteur donne une véritable leçon d’art à ceux qui veulent composer ou écrire, c’est une forme de testament littéraire qu’il leur livre. Ses dernières lignes, ou presque, sont éloquentes : « … il fallait bien que je parle de Dieu et du diable, car n’allez surtout pas croire que l’art se situe en dehors du bien et du mal. » Ce que le compositeur Foltyn a peut-être cru un peu trop naïvement ?

Denis BILLAMBOZ

 

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