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17 juillet 2015 5 17 /07 /juillet /2015 08:11

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« Si la cathédrale est un miroir du monde, elle est d’abord le monde dans le miroir divin. »

                                                                               

                                                                                                               André MALRAUX

 

 

« En arrivant dans un pays, c’est la première chose qui frappe, elle domine le paysage, elle en est le centre » - souligne l’historien de l’art Louis Gillet. Ces audacieuses réalisations sont l’apanage des XIIe et XIIIe siècles, longtemps considérés à tort comme des âges obscurs. Oui, ce sont au cours de ces deux siècles que l’on a élevé en France, et un peu partout en Europe, ces merveilles romanes puis gothiques, prouvant que l’architecture la plus complexe, la plus hardie et novatrice était déjà à la portée des hommes de l’époque. Avant d’être un monument, chaque cathédrale fut d’abord un chantier, peuplé d’une foule d’oeuvriers, pour reprendre le mot de l’historien François Icher. Cette communauté de métiers fut à l’origine du compagnonnage qui a perduré jusqu’à nos jours. Les compagnons d'aujourd'hui, comme leurs ancêtres médiévaux, communient toujours dans un même esprit, reposant sur l’amour du travail bien fait, le souci de transmettre un savoir-faire et un savoir-être, un esprit communautaire fondé sur le métier et l’entraide. Mais, à l’origine d’un édifice, il y a d’abord le maître d’œuvre, celui qui aura les capacités requises pour assurer les plans, ensuite la bonne marche du chantier où il arrivait que plusieurs architectes se succèdent. Ce fut le cas pour Strasbourg. Ce grand art français, par excellence, nous a valu un ensemble religieux architectural d’une beauté inégalée qui a eu l’immense privilège de doter la France d’incomparables chefs-d’œuvre.

 

On se souvient du jeune Goethe, alors étudiant à Strasbourg, s’émerveillant devant la splendeur de Notre-Dame de Paris, splendeur que la seconde moitié du XIXe siècle réhabilitera définitivement après une trop longue traversée d’indifférence et d'obscurantisme politique, dernier avatar de la Révolution. Alors, posons-nous la question : qu’est-ce que le gothique ? Une révolution nous dit Alain Erlande-Brandeburg, mais une révolution architecturale marquant une rupture avec le roman, provoquée par une transformation sans précédent de la société, dont la poussée démographique se doublait de l’expansion d’une agriculture mieux maîtrisée. Ces nouvelles cathédrales se caractérisaient par l’importance accordée à la lumière  et, par conséquent, au vitrail, afin que chacune d’elles soit en harmonie avec le ciel et la terre. Elles s’édifiaient le plus souvent sur l’ancienne que l’on détruisait au fur et à mesure que les travaux avançaient. On pouvait ainsi continuer à exercer le culte pendant la durée des chantiers qui s'étalait sur plusieurs années. Ces derniers s’arrêtaient les dimanches et les jours fériés. On a oublié que le Moyen-Age est l’une des périodes de notre histoire qui a accordé le plus de jours fériés aux ouvriers et aux paysans.

 

Curieusement le gothique est né deux fois : au début du XIIe siècle où, flamboyant, majestueux, rayonnant, il dominait les paysages, sorte de cité céleste qui plongeait ses racines dans la cité terrestre, et au XIXe siècle lorsque artistes, écrivains et historiens le redécouvrirent et l’immortalisèrent une seconde fois. La vogue littéraire du roman gothique lancée par le britannique Horace Wolpole, funèbre et sentimentale à souhait, sera suivie par un travail plus élaboré, formulé sous la plume d’un historien de l’art comme John Ruskin*, qui envisageait celui-ci avec compétence et rigueur.

 

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En France, après Chateaubriand et son phrasé aussi flamboyante qu’une cathédrale de pierre, c’est Victor Hugo qui la réhabilite vraiment avec son «  Notre-Dame de Paris », ajoutant toute une faune païenne à sa veine carnavalesque. Dans la lignée des écrivains symbolistes, convertis au catholicisme, il faut nommer Huysmans qui publie en 1898 un ouvrage consacré à Chartres «  La cathédrale ». Autant Hugo nous donnait à lire une dramaturgie minérale, autant Huysmans préférera une «  théophanie ésotérique », loin de tout excès de plume.

 

Par la suite, on retrouvera un peu partout la cathédrale dans la littérature, chez Romain Rolland et Aragon, dans la poésie de Jean Richepin, d’Emile Verhaeren et surtout dans celle de Charles Péguy dont «  La présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartes » est un pur chef-d’œuvre. L’auteur, redevenu pèlerin, n’a pour seul phare que les flèches de la cathédrale, « cette pierre sans tache, sans faute, la plus haute oraison qu’on ait jamais portée ». Et n’oublions pas Paul Claudel soudain converti derrière un pilier de Notre-Dame de Paris, événement qui orientera définitivement et sa vie et son œuvre.

 

Mais les peintres ne sont pas en reste. Ainsi Monet, qui a laissé une série d’une trentaine de toiles de la façade de la cathédrale de Rouen saisie à toutes les heures du jour, de l’aube au crépuscule, renouant avec l’esprit médiéval : la cathédrale comme variation de lumière, fondement du gothique comme de la peinture impressionniste. Chagall fera encore mieux en réalisant des vitraux pour les cathédrales de Reims et de Metz. Chacun a ainsi sa cathédrale idéale. C’est dire qu’elles ont marqué l’imaginaire de l’homme, croyant ou non…à jamais.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

* Voir mon article sur John Ruskin, en cliquant  sur son titre :   John Ruskin ou le culte de la beauté

 

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8 juillet 2015 3 08 /07 /juillet /2015 08:45
Marcel Proust et les eaux réfléchissantes

Envisager de conclure, de quelque façon que ce soit, un ouvrage sur Proust serait une hérésie. Du jour où l’on entre dans cette œuvre immense comme en un fleuve profond, on y replonge sans cesse. Proust ne vous quitte pas davantage que vous ne le quittez. En effet, La Recherche n’est pas une œuvre comme les autres, pour la simple raison qu’elle se recommence sans cesse – puisque la fin est un commencement – qu’elle n’a de sens que dans sa relation avec le tout et ne se justifie qu’en se reconstruisant. Pour Proust, plus attaché aux images qu’aux idées, aux forces imaginantes qu’aux représentations conceptuelles, l’eau est l’élément privilégié qui rassemble désirs et visions, élans naturels et impulsions secrètes. Et n’est-elle pas la maîtresse du langage fluide ? Or, pas de prose plus souple, plus rythmée, plus enveloppante, plus animée, plus continue que celle-ci. Pas de langage plus dynamique, plus inventif qui sait jouer de la modulation de la phrase et de la puissance phonétique du mot que celui-là. Pas de narration plus poétique, plus musicale, plus caressante à lire et à entendre dans son alliance avec le verbe et le réel. Oui, cette prose coule, coule superbement.

 

 

Proust, enfant précoce, comparait à un flot son besoin impétueux et impérieux d’écrire. A l’un de ses correspondants, il avouait : « J’ai tant à dire, ça se presse en moi comme des flots. » Dès ses premiers essais, il fera preuve d’une remarquable maturité et d’une grande sûreté de goût. Il ne cédera jamais aux modes et n’hésitera pas dans  « Le Temps retrouvé » à fustiger la critique littéraire et à affirmer ses convictions : « Mais dès que l’intelligence raisonneuse veut se mettre à juger des œuvres d’art, il n’y a plus rien de fixe, de certain : on peut démontrer tout ce qu’on veut. » Selon lui, le rôle dévolu à l’art était de rapprocher le cœur des hommes du cœur des choses et il y a réussi. Les grands spectacles naturels sont nombreux dans La Recherche, que ce soit un champ de pommiers en pleine floraison, d’un luxe inouï, auquel l’horizon lointain de la mer prêtait comme un arrière-plan d’estampe japonaise, ou la mer « qui a le charme des choses qui ne se taisent pas la nuit, qui sont pour notre vie inquiète une permission de dormir, une promesse que tout ne va pas s’anéantir, comme la veilleuse des petits-enfants qui se sentent moins seuls quand elle brille. », cette mer qu’il aurait souhaité revoir en ce dernier été de sa vie, ne serait-ce que pour la contempler un instant encore, toute mauve entre le quadrillage des pommiers. Il est remarquable qu’après tant d’années de sacrifice et de souffrance, cet homme si seul et si malade ait pu conserver intacte sa faculté d’émerveillement. Proust n’a jamais cessé d’être un enfant ébloui.

 

 

Alors qu’il avait beaucoup fréquenté les salons, il n’était jamais si heureux qu’en présence de la nature ; alors qu’il avait vécu plus de dix années dans les ténèbres d’une chambre, jamais plus enivré que par le spectacle de la lumière. Mais sans doute est-ce dans cette ascèse et cette contrainte, qui faisaient suite à des décennies de dissipation mondaine, qu’il a puisé la force d’accomplir une œuvre envisagée comme une rédemption, un salut.

 

«  (…) Monde du sommeil, où la connaissance interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère le rythme du cœur ou de la respiration, parce qu’une même dose d’effroi, de tristesse, de remords, agit avec une puissance centuplée si elle est ainsi injectée dans nos veines ; dès que, pour y parcourir les artères de la cité souterraine, nous sommes embarqués sur les flots noirs de notre sang comme sur un Léthé intérieur aux sextuples replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent et nous quittent, nous laissant en larmes. » Sodome et Gomorrhe

Et dans Le Temps Retrouvé, cette phrase qui prouve combien le remords et le désir de se racheter de ses faiblesse et paresses d’antan servirent d’aiguillons :

 

«  Ô puissé-je, en expiation, quand mon œuvre serait terminée, blessé sans remède, souffrir de longues heures, abandonné de tous, avant de mourir… »

 

 

Cette Recherche, pourquoi ne l’imaginerions-nous pas comme une navigation au long cours, où les réminiscences seraient les amers qui guident le maître du voyage et ses passagers dans leurs  pérégrinations et leur servent de repères pour s’orienter et voguer, sans se soucier des intempéries et des brouillards, dans des paysages tout emplis de liquidité, où les horizons ne sont que d’irréelles clôtures et n’ont d’autre raison que celle d’être franchis ? Mais l’eau n’est pas seulement liée aux lieux, il arrive à l’auteur de l’associer aux êtres et aux objets, de la rendre intime aux plus petits faits de nos vies, d’en faire le support de spectacles inattendus, ainsi le restaurant de Rivebelle comparé à une nasse « où le pêcheur a entassé les éclatants poissons qu’il a pris, lesquels à moitié hors de l’eau et baignés de rayons, miroitent au regard en leur éclat changeant », si bien que la salle à manger, dans la lumière surnaturelle des  lampes, apparaissait, au-delà du vitrage, comme un aquarium géant. Le sommeil d’Albertine, quant à lui, sera comparé à une mer assoupie dans une description d’une poésie émouvante :

 

« Au reste ce n’est pas seulement la mer à la fin de la journée qui vivait pour moi en Albertine, mais parfois l’assoupissement de la mer sur la grève par les nuits de clair de lune. (…) Son sommeil mettait à mes côtés quelque chose d’aussi calme, d’aussi sensuellement délicieux que ces nuits de pleine lune dans la baie de Balbec devenue douce comme un lac, où les branches bougent à peine, où, étendu sur le sable, on écouterait sans fin se briser le reflux. »  La Prisonnière

 

Mieux qu’aucun autre écrivain, Proust a su parler de la jalousie et de la douleur. Cet homme solitaire ne savait pas être seul et avait toujours besoin de chercher la consolation dans le regard de l’autre. On se souvient de l’importance qu’eut celui de sa mère, le baiser de ses yeux, qu’il guettait passionnément. Proust souffrait probablement d’une névrose d’abandon, ce qui fit de lui un enfant tyrannique et un amant possessif. C’est encore et toujours le syndrome de la chambre et de l’arche. S’il n’est de souvenir douloureux que des morts, des heures à jamais perdues, comment les faire revenir ? Comment sauver de l’oubli les êtres aimés et les personnages fictifs et les lieux, les saveurs, la beauté ? Comment donner sens et forme à la vie qui ne fait que passer ? Comment enfermer, ou plutôt circonscrire dans une enceinte, les êtres qui s’empressent à nous fuir, les choses qui se plaisent à nous quitter ? « Ce Combray, ce Venise, ce Balbec envahissants et refoulés qui s’élevaient pour m’abandonner ? » Par quel moyen ? Le seul possible : la transmutation.

 

« Mais puisque les forces peuvent se changer en d’autres forces, puisque l’ardeur qui dure devient lumière et que l’électricité de la foudre peut photographier, puisque notre sourde douleur au cœur peut s’élever au-dessus d’elle, comme un pavillon, la permanence visible d’une image à chaque nouveau chagrin, acceptons le mal physique qu’il nous donne pour la connaissance spirituelle qu’il nous apporte. » Le Temps Retrouvé

 

Pour goûter plus parfaitement les impressions qui ne cessent de nous atteindre, Proust nous invite à les rendre plus claires jusque dans leurs profondeurs. La Recherche n’est autre qu’une œuvre de survie. L’auteur n’a-t-il pas proclamé à plusieurs reprises que tout devait revenir : le fleuve à sa source, l’homme à son enfance. Comment y parvenir, sinon en se perpétuant, ce qui est, de toute évidence, la meilleure façon de se consoler du chagrin d’être. Et cette vie qui remonte son cours à bord de l’arche miraculeuse, où Proust, comme Noé, a embarqué un spécimen du caractère propre à chacun de nous, que voit-elle ? De tous côtés, l’eau omniprésente qui donne aux lieux leur énigme, leur sonorité, leur magie et nous les offre comme des visages aimés : c’est Combray et sa rivière fleurie de nymphéas, Balbec et la mer que le soleil brûle comme une topaze, la faisant fermenter, devenir blonde et laiteuse comme la bière, écumante comme le lait, tandis que, par moments, s’y promènent çà et là de grandes ombres bleues que quelque dieu parait déplacer en bougeant un miroir dans le ciel ; enfin Venise et ses canaux, cité  imaginaire et lieu de songe, où la main mystérieuse d’un génie conduit le poète dans l’entrelacs de ses places et de ses calli et semble, au fur et à mesure qu’il avance, lui ouvrir un chemin en plein cœur.

 

 

Curieusement, ce n’est pas dans « Le temps Retrouvé », mais dans « A l’ombre des jeunes filles en fleurs » que se trouve l’une des clés essentielles de cette œuvre, celle qui permet au lecteur de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu lui-même. Ainsi que l’eau fait réapparaître Venise aussi fraîche qu’une jeune fille de la Renaissance, ainsi que la mer rend les nuages pareils à des esquifs dont les voiles seraient les ailes des oiseaux océaniques, La Recherche s’est donné pour mission d’être le miroir réfléchissant de notre possible éternité :

 

« De même ceux qui produisent des œuvres géniales ne sont pas ceux qui vivent dans le milieu le plus délicat, qui ont la conversation la plus brillante, la culture la plus étendue, mais ceux qui ont eu le pouvoir, cessant brusquement de vivre pour eux-mêmes, de rendre leur personnalité semblable à un miroir, de telle sorte que leur vie, si médiocre d’ailleurs qu’elle pouvait être mondainement et même, dans un certain sens, intellectuellement parlant, s’y reflète, le génie consistant dans le pouvoir réfléchissant et non dans la qualité intrinsèque du spectacle reflété. »

 

 

Ainsi l’écrivain trouve-t-il dans l’eau substantielle l’équivalence à sa propre démarche qui est de rendre au monde la vision de lui-même non déformée mais transformée, car, qui sait si de « nos noces avec la mort ne naîtra pas notre consciente immortalité » ? Ainsi l’œuvre, comme l’eau, participe-t-elle à ce que j’oserais appeler « la liturgie de la rénovation ». A l’union du sensible et du sensuel vient s’ajouter une composante supplémentaire et morale, la compassion, afin que l’homme, penché au-dessus de cette psyché, ne se voie pas seulement tel qu’il est, mais tel qu’il peut être, tel qu’il pourrait être.

 

 

L’eau compatissante n’est pas une simple vue de l’esprit, elle est le symbole de l’eau qui accueille, berce, console, régénère, procure dynamisme, fraîcheur, allégresse. Si elle submerge et engloutit, elle est également capable de faire jaillir, rejaillir ; si elle personnalise le mythe de la naissance et de la mort, elle est aussi celle qui fait vivre au-delà de la mort. Un proverbe du Bénin dit que celui qui est affligé d’un mal porte en lui le remède et la guérison. L’eau et l’art guérissent et ce qu’il y a d’inépuisable en eux a quelque chose à voir avec le divin. Si bien que ce double miroir donne accès à une réalité nouvelle, où la mémoire involontaire et le reflet jouent un rôle identique : en introduisant le passé dans le présent, ils suppriment cette grande dimension du Temps où la vie ne cesse de se briser.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extraits de mon ouvrage « Proust et le miroir des eaux » )

 

 

Marcel Proust et l'Eau-mère
 

Proust et les eaux familiales
 

Proust et les eaux marines
 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche


Marcel Proust et les eaux troubles


Marcel Proust et les eaux violentes : Reynaldo Hahn et Alfred Agostinelli


Proust et les eaux crépusculaires

 

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12 juin 2015 5 12 /06 /juin /2015 09:26
La volupté des neiges de Vladimir Fedorovski
Catherine II et Potemkine
Catherine II et Potemkine

Catherine II et Potemkine

Voilà une lecture agréable dont le mérite est de nous transporter au pays des steppes et des neiges et l’intimité des grandes figures de la Russie éternelle évoquées par Vladimir Fedorovski, russe lui-même, qui eut la chance d’avoir accès à des archives confidentielles qui lui furent remises dans le mythique hôtel Metropol de Moscou par son ami Iakolev, il y a de cela 25 ans. Ainsi revivions-nous, grâce à lui, les grands  moments de l’histoire russe, voyons-nous se réanimer des personnages flamboyants, des amours passionnés, naître des jalousies féroces, souffrir des deuils poignants, s’enivrer de leur présence réciproque des hommes et femmes que rien se semblait devoir rapprocher. Le premier de ces cinq récits est celui de Catherine II et de Potemkine sur lequel je ne m’attarderai pas, tant il est connu, sinon que nous avons ici des détails intéressants sur les échanges épistolaires des deux protagonistes que leur goût du pouvoir, leurs personnalités hors du commun, leur amour de la Russie réunirent le plus souvent pour le meilleur. Potemkine fut pour Catherine un stratège hors pair qui joua un rôle capital dans les affaires d’Etat, peut-être le véritable inventeur de l’Empire russe. On sait que la tsarine eut beaucoup d’amants mais celui-ci reste sans égal, « bâtisseur de villes et de ports, fin diplomate, il conclut au nom de son impératrice toute une série d’accords qui garantissait de nouvelles conquêtes. »

 

Le second récit concerne le tsar Alexandre II qui avait accédé au trône en 1855, fut le plus libéral des souverains puisqu’il supprima le servage et s’apprêtait à signer l’instauration d’un régime constitutionnel de Russie, ce qui eût probablement changé la face de l’Histoire, car il garantissait le principe d’une représentation nationale. On connait malheureusement la suite. Alexandre II allait être assassiné par des terroristes et cette monarchie constitutionnelle remisée dans les oubliettes. Ses amours avec la jolie Katia Dolgorouki fera jaser toutes les cours d’Europe. Il est vrai qu’alors la délicieuse impératrice Marie, après la naissance de son huitième enfant et le danger d’une neuvième maternité, refusait l’entrée de sa chambre à son royal époux. De santé fragile, désemparée par la mort de son fils ainé, le tsarévitch Nicolas à l’âge de 21 ans, elle s’était réfugiée dans la religion et menait une vie recluse, ce qui affectait beaucoup l’empereur. C’est dans ces circonstances douloureuses qu’apparut la jeune Katia, une jeune fille de 18 ans qu’il rencontra lors d’une visite à l’Institut Smolny où elle était pensionnaire, comme d’autres fillettes de familles nobles mais peu fortunées. Cet amour durera jusqu’à l'assassinat avec une constance et une ferveur qui prouvent combien les liens étaient étroits et fusionnels. Car «  si Marie de Hesse avait la réputation d’être aussi timide au lit qu’effacée dans la vie, Catherine Dolgorouki avait un tempérament de feu." A la mort de Marie, l’empereur l’épousera, un mois après le décès de celle-ci, le 18 juillet 1880, faisant de Katia une altesse sérénissime et reconnaissant bien sûr les deux enfants qu’elle lui avait donnés. Le tsar avait alors 62 ans, elle bientôt 33 et leur bonheur était sans borne. Mais le tsar était devenu l’objet d’une chasse sans précédent dans l’histoire du terrorisme mondial. La mort l’attendait en ce 13 mai 1881 après qu’il eût assisté à la messe. « Une première bombe éclata près de la voiture impériale. Elle tua le terroriste, les cosaques de sa garde et un passant malchanceux. Mais plutôt que d’ordonner la fuite du carrosse, Alexandre II descendit pour adresser quelques mots de réconfort aux blessés. » Cela lui fut fatal. Une seconde bombe lui transperça le corps, lui arracha un pied et le couvrit de blessures. Il expira quelques heures plus tard. Exilée sans ménagement par la cour, la princesse Katia s’installa à Nice avec ses enfants. Lorsqu’elle mourut le 15 février 1922, sa disparition ne souleva aucune émotion en Russie, le grand amour du tsar n’avait nullement frappé le cœur du peuple attaché à la sage et fidèle impératrice Marie.

Alexandre II et Catherine Dolgorouki
Alexandre II et Catherine Dolgorouki

Alexandre II et Catherine Dolgorouki

 

Le troisième récit concerne Balzac, le plus russe des écrivains français, pour avoir été l’amant, et pour quelques mois l’époux, d’une aristocrate russe, la comtesse Evelina Hanska, mariée à un riche aristocrate polonais de vingt-cinq ans plus âgé. Il lui avait donné six enfants dont un seul avait survécu, une petite Anna, et vivait auprès d’elle dans un immense domaine où s’activaient 300 domestiques. Balzac, toujours à cours d’argent, avait l’impression d’entrer dans un rêve. Cette femme, qui dans sa première lettre avait signé « l’étrangère », n’était pas seulement jeune, belle, colossalement riche, éprise de littérature, admirative de ses romans, mais elle était supérieure par l’intelligence et le cœur. Balzac « qui n’imaginait pas l’amour ailleurs que dans les hauteurs » était tout simplement subjugué. Après un échange de missives, ils se rencontrèrent en Suisse, à Neufchâtel, au bord du lac et s’il fût d’emblée ébloui par son charme et son regard ; la jeune femme le sera beaucoup moins par son air paysan, son teint rouge, sa silhouette replète et son orgueil d’aristocrate quelque peu mis à mal par ce plébéien  sans le sou, courtaud et décoiffé par le vent. Mais qu’importait !, il était le plus grand écrivain du monde, il l’aimait, elle était son inspiratrice et le comte Hanski, bien que soupçonneux et jaloux, sera trompé sans vergogne. Cet amour sera d’abord et longtemps épistolaire mais, une fois veuve, la jeune femme finira par se laisser convaincre et épousera Balzac après que ses affaires de succession aient été réglées. Pour cela, il fallait obtenir l’autorisation impériale, ce que le tsar accepta, mais Eva hésitait encore, ne cessait de tergiverser et malgré une passion authentique et sensuelle, après 10 années d’attente, de projets avortés et pour Balzac de permanents soucis d’argent, elle continuait à verser le chaud et le froid, jusqu’au 14 mars 1850 où, enfin, elle accepta de convoler en juste noce avec son cher écrivain.  « Il y a trois jours, j’ai épousé la seule femme que j’ai aimée, que j’aime plus que jamais et que j’aimerais jusqu’à ma mort » - écrivait-il à la suite de cet événement, alors qu’épuisé par sa vie difficile, il était déjà dans l’antichambre de la mort. Il entra en agonie le 18 août 1850 et mourut à 23h30 après quelques mois d’une union à laquelle il avait aspiré pendant 18 ans.

Eveline Hanska
Eveline Hanska

Eveline Hanska

Tolstoï et ses amours sont déroutants car le grand écrivain fut toute sa vie tiraillé entre un tempérament sensuel et volcanique et une conscience acérée. Sa jeunesse fut particulièrement débauchée entre les femmes de petite vertu et les liaisons passagères, son appétit était sans limite. « Et que pouvait-il faire contre cette animalité exigeante qui le poussait à vivre des étreintes déchaînées et des prouesses charnelles » - nous dit Fédorovski. Jeune, il ne voyait dans la littérature qu’un art d’agrément mais, par chance, elle lui permit de donner sens à sa vie et, au fil du temps, d’apparaître à ses yeux bien davantage qu’un divertissement. Dans son journal où il se livre sans retenue, ni pudeur, il avoue que la luxure ne lui laisse pas une minute de répit. Ce, jusqu’à ce qu’il rencontre les Bers, qui avaient trois filles dont il finira, après bien des hésitations, à épouser la plus jeune car la plus amoureuse et la plus vive : Sonia. On sait ce que cette  femme sera pour son époux puisque elle-même a raconté sa vie auprès de ce génie qui lui fera treize enfants dont cinq moururent en bas âge, mais était-il possible de vivre à l’ombre d’un demi-dieu ? Sophie consacrera son existence à son mari, sera sa secrétaire, sa sœur, son amante, son enfant, et, malgré les vicissitudes de la vie, les exigences de la chair, la tyrannie de l’écriture, le couple ne cessera de s’aimer. Ils vécurent près de 50 ans l’un près de l’autre une dure existence de labeur dans leur vaste domaine d’Iasnaïa-Poliana.

Sonia jeune et le couple plus âgé
Sonia jeune et le couple plus âgé

Sonia jeune et le couple plus âgé

Le dernier récit est consacré à Anton Tchekhov et à Olga Knipper, une actrice charmante qui fut son grand amour et, qu’hésitant comme Léon Tolstoï, il mit beaucoup de temps à épouser. Il l’avait connue le 9 septembre 1898 lors d’un spectacle où elle chantait et où il l’avait trouvée magnifique, mais ce séducteur au charme fou n’entendait pas se mettre trop tôt le fil à la patte. Et puis le théâtre l’absorbait ; après la poésie, il avait trouvé sa voie de dramaturge. D’ailleurs, il le reconnaissait lui-même : « Un récit sans femmes, c’est comme une machine sans vapeur. D’ailleurs j’ai des femmes, mais pas d’épouse, ni de maîtresse. Mais je ne peux pas me passer de femmes ». Elles furent d’ailleurs le pivot et le charme de ses œuvres : « La Mouette », « Oncle Vania », « Les trois sœurs », « La Cerisaie ». Néanmoins, Olga et Anton se revirent car il ne pouvait l’oublier, mais les séparations étaient constantes pour la bonne raison qu’Olga demeurait à Moscou, où elle était actrice, et Anton le plus souvent à Yalta où le climat doux convenait à sa phtisie, il était tuberculeux depuis l’adolescence. Si bien que leur liaison fut presqu’essentiellement épistolaire comme celle de Balzac et d’Eva Hanska. On ne compte pas moins de cinq cents lettres qu’ils s’envoyèrent au fil des années, correspondance qui ne s’achèvera qu’à la mort du poète-dramaturge. Olga allait le rejoindre aussi souvent qu’elle le pouvait. La maladie s’aggravait et elle le savait, ne se berçant nullement d’illusions. Elle souhaitait seulement l’épouser et être à ses côtés, plus forte que la maladie, mais Anton restait indécis, irrésolu et fuyant et, en l’année 1901, la jeune femme ne cessait les allées et venues entre Moscou et Yalta. Enfin le 25 mai de la même année, voyant son désarroi, Anton se décida enfin à la prendre pour épouse. En avril 1902, elle perdait leur enfant à la suite de ses voyages en train ou sur les routes qu’il lui fallait subir pour le rejoindre. Grâce à ses lettres, Olga tentait autant que faire se peut d’installer une présence auprès d’Anton qui s’affaiblissait, se sentait de plus en plus triste et esseulé. En 1904, il se rendit malgré tout à Moscou pour assister à la première de « La Cerisaie » qu’il venait d’achever et où Olga était son interprète. Au moment des ovations finales, on le traîna sur la scène, déchaînant un tonnerre d’applaudissements. Mais Tchekhov était épuisé par deux crises cardiaques successives. Le 15 juillet, il éprouva une légère amélioration et demanda une coupe de champagne, heureux d’être auprès d’Olga et d’apprendre que ses pièces étaient jouées dans l’Europe entière avec succès. Tout à coup, il leva son verre, sourit et murmura « Je meurs ». Il avait 44 ans.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Anton Tchekhov et Olga Knipper
Anton Tchekhov et Olga Knipper

Anton Tchekhov et Olga Knipper

Anton et Olga

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3 juin 2015 3 03 /06 /juin /2015 08:05
L'air du temps ou la ronde des parfums
L'air du temps ou la ronde des parfums

Le parfum a été lié de tout temps à la femme, les hommes se réservant les eaux de toilette moins entêtantes et souvent moins subtiles. Il n’y a qu’à constater les cadeaux les plus souvent offerts à une femme ou une jeune fille : ce seront presque toujours des fleurs ou un parfum. Mais que serait une fleur sans parfum ou un parfum sans fleur ! Les fragrances, quelles qu’elles soient, ont encore de beaux jours devant elles. Et sur un marché, souvent trop encombré de nouveautés, certains classiques restent éternels. Chacun d’eux raconte une histoire, dit le chant des heures et la beauté de femmes inoubliables, suscite le rêve et l’émotion.

 

Généralement le premier parfum est offert  par un père ou un fiancé. Je me souviens que pour mes 19 ans (pour mes 18 ans j’avais reçu une montre pour ne pas manquer d’être à l’heure à mes cours et à mes examens), j’avais eu la surprise de découvrir dans ma serviette de table, lors du déjeuner, un parfum boisé et délicieux : « L’air du temps » de Nina Ricci. N'était-ce pas le plus romantique des classiques, une senteur encore complice de l’enfance, épicée et poudrée qui se composait d’iris et de violette avec juste une pointe sensuelle de santal pour en fixer le souvenir ? Plus tard, mon père m’offrira le «5» de Chanel qu’il aimait et auquel ma mère préférait de beaucoup «Femme» de Rochas. Le «5» de Chanel est devenu une légende. Conçu par Ernest Beaux, qui en composa le floral opulent en 1921, il a été jusqu’à se glisser dans les draps de Marilyn qui ne supportait que lui dans son sommeil. Je l’ai moi-même apprécié pendant longtemps, puis je lui en ai préféré d’autres plus actuels, moins classiques sans doute, comme «L’eau d’Hadrien» d’Annick Goutal que je partage l’été avec mon mari et qui est peut-être le plus romanesque de tous pour ses notes de citron de Sicile et sa complexité incomparable et fruité.  Il est apparu sur le marché du parfum en 1981, inspiré du livre de Marguerite Yourcenar que je venais de lire, liant ainsi le passé de l’empereur voyageur et la beauté pétillante des aubes méditerranéennes, fragrance très aboutie dont on ne peut se lasser.

 

Quant à ma mère, il suffit que s’exhale dans l’atmosphère quelques notes de « Femme » de Rochas pour que cette évocation olfactive, aussi puissante que la petite madeleine de Proust, me reconduise à elle instantanément, à son sourire, à sa silhouette gracile et que, ce grand classique signé Edmond Roudnitska, chypré gourmand qu’elle affectionnait avec, pour notes de cœur, le clou de girofle et le jasmin, me la rende à nouveau présente avec l’émotion que cela implique.

 

Oui, les parfums sont un peu de notre mémoire et de notre histoire ; ils se déclinent en une variété infinie de senteurs plus délicates les unes que les autres et nous content toujours une femme qu’elle soit romantique ou audacieuse, discrète ou conquérante, ou les deux à la fois. Dans la ronde des parfums, il y eut «Angel» de Thierry Mugler en 1992. A sa sortie, il s’est apparenté à un tremblement de terre olfactif grâce «à ses notes de tête de bergamote et de mandarine soutenues par le fruit de la passion, le patchouli, la vanille et le caramel», nous explique Elisabeth de Feydeau dans son ouvrage « Parfums » publié aux éditions Robert Laffont.

 

Auparavant, «Miss Dior» était né ainsi que le New-Look. Effluves d’œillets sauvages et de roses, ce parfum de nostalgie rappelle le jardin familial de Granville où le jeune Dior avait passé son enfance. Il évoque une cueillette, une promenade sous la pluie ou une station à l’ombre d’un arbre pour les amoureuses des odeurs du petit matin à la campagne. Il y a également «Joy» de Jean Patou, envisagé comme une provocation après le krach boursier de 1929, floral opulent qui conjugue roses de mai, roses de Bulgarie et jasmin de Grasse, un envoûtant qui embaume sur votre passage. Et comment oublier « Arpège » de Lanvin dans son flacon noir en forme de boule, œuvre d’Armand-Albert Rateau, parfum cadeau d’une mère à sa fille et parfum « musical » d’après Louise Vilmorin qu'il envoûtait. Et ne passons pas sous silence «Shalimar» de Guerlain au caractère puissant et oriental, érotisé de notes de patchouli et d’iris poudré et qui plaît généralement aux femmes dont l'intention est de ne pas passer inaperçues. Personnellement, je lui préfère «L’heure bleue» du même Guerlain, créé en 1912, annonciateur des crépuscule et nuits bleues de l’été, parfum charnel qui éternise un instant d’exception. « Opium » de Saint-Laurent s’inscrit dans le même sillage, extase fatale, semi-ambré et ravageur, qui suggère une volupté interprétée avec élégance.

 

A nos, à vos parfums, chère amies ; ils sont notre tracé dans le temps, nous évoquent et nous prolongent dans le souvenir de ceux qui nous ont aimées ; oui,  ils sont les notes olfactives d’un art saturé de nostalgie et de bienveillance.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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L'air du temps ou la ronde des parfums
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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 09:19
Marcel Proust et les eaux troubles

Nous avons vu, dans un précédent article, que Proust priait quelques-uns de ses intimes de ne point parler de la présence d’Agostinelli, lorsque celui-ci, pendant quelques mois, lui servit de secrétaire et vécut sous son toit avec sa compagne. De telles précautions peuvent surprendre, puisqu’il n’était plus un secret pour personne que Marcel Proust était homosexuel. Il n’en était même pas un pour sa mère qui, par pudeur et indulgence, n’en laissait rien paraître. Une seule scène avait eu lieu, du vivant d’Adrien, au sujet d’une photo qui le représentait en compagnie de Robert de Flers et de Lucien Daudet, Lucien posant un peu trop tendrement son bras sur son épaule avec un regard énamouré qui ne trompait personne. Adrien Proust avait exigé que ce cliché compromettant fût détruit, ce qui n’avait fait qu’aggraver les relations que le médecin entretenait avec son fils. D’autant plus, que le critique Jean Lorrain ne s’était pas privé, dans un article, de faire allusion à la caution littéraire qu’Alphonse Daudet pourrait être bien disposé à prêter au jeune Proust, étant donné les relations privilégiées de son fils avec celui-ci, ce qui avait décidé Marcel à provoquer en duel l’impertinent dans les bois de Meudon.

 

Proust s’inquiétait désormais de sa réputation. Il publiait, il était un auteur dont on commençait à parler, aussi s’exposait-il aux menaces, aux chantages, aux dénonciations dont il savait victimes certains de ses amis comme Montesquiou, le prince Radziwill, les Polignac. A l’époque, il n’était pas convenable d’afficher ses mœurs, surtout lorsque celles-ci ne se conformaient pas aux normes bourgeoises, ce qui n’empêchait aucunement les bourgeois de céder à des écarts, mais en cachette. Proust était un homme trop honnête pour ne pas être partagé entre les délices interdites vécues dans la clandestinité et le témoignage complet auquel un esprit scrupuleux se doit de se plier, s’il veut être en plein accord avec lui-même. Il souhaitait écrire un essai sur la pédérastie, non pour plaider une cause comme le fit Gide dans Corydon, mais pour éclairer le néophyte et faire acte de vérité vis-à-vis d’êtres particuliers qu’il considérait comme « la race maudite ».

 

Et, en ce domaine, Proust était bien informé. Parmi ceux qu’il côtoyait habituellement, aristocrates, intellectuels, artistes, ils étaient nombreux à appartenir à Sodome ou Gomorrhe : Cocteau, Colette, Oscar Wilde, Lucien Daudet, Reynaldo Hahn, Robert de Flers, Casa Fuerte, le prince Radziwill, qui recevait dans un pyjama rose avec des parures de perles assorties, Bertrand de Fénelon, Robert de Montesquiou, pour n’en nommer que quelques-uns. Souvent, ils se mariaient afin de donner le change, à croire qu’il fallait être de ces bords-là pour être reçu dans la haute société ou bien vu des têtes pensantes. Cela n’a guère changé de nos jours où les clubs échangistes sont appréciés des VIP.

 

Les malheurs sentimentaux de Marcel furent innombrables et sa vie sexuelle, à proprement parler, un désert. Ses liaisons amoureuses étaient de courte durée, rarement plus de dix-huit mois, avouait-il, en reprenant avec humour la phrase de Chateaubriand qui, sous la plume de cet amateur de femmes n’avait pas eu la même connotation : « Vous avez dépassé infiniment le temps maximum que j’octroie à mes amitiés. Brouillons-nous vite ! »

 

Cette vie chahutée des sentiments fut source de multiples souffrances et d’altercations vives avec sa mère, qui notait dans l’un de ses billets posé en évidence dans l’appartement, - étant donné que Marcel vivait la nuit : « Bien des gens ont les mêmes soucis et doivent en plus travailler pour faire vivre leur famille », auquel il répondit : « Il y a travail et travail. Le travail littéraire fait un perpétuel appel à ces sentiments qui sont liés à la souffrance. » En effet, la souffrance peut être un aiguillon qui favorise la création : « Ainsi fallait-il me résigner, puisque rien ne peut durer qu’en devenant général et si l’esprit meure à soi-même, à l’idée que même les êtres qui furent les plus chers à l’écrivain n’ont fait en fin de compte que poser pour lui comme chez le peintre. » (…) Parfois, quand un morceau douloureux est resté à l’état d’ébauche, une nouvelle tendresse, une nouvelle souffrance nous arrivent qui nous permettent de le finir, de l’étoffer. Pour ces grands chagrins utiles on ne peut encore trop se plaindre, car ils ne manquent pas, ils ne se font pas attendre trop longtemps. Tout de même il faut se dépêcher de profiter d’eux, car ils ne durent pas très longtemps. C’est qu’on se console ou bien, quand ils sont trop forts, si le cœur n’est pas très solide, on meurt. »

Le Temps retrouvé

 

Pour Marcel Proust, l’inversion découlait de l’hérédité. Ce sera le cas de la famille de Guermantes et de Charlus, ce personnage qui va résumer ces imperfections, les condamner, car l’auteur ne nous fait grâce d’aucun détail sordide, au point qu’il semble avoir chargé ce héros de toutes les tares morales. Mais non, une lueur va le sauver des enfers, cette lueur de l’amour sincère qu’il éprouve pour le musicien Morel. Là où la musique sauvera l’un, en faisant de ce violoniste pervers l’interprète inspiré de Vinteuil, un vieux rêve de prince sauvera l’autre d’un abîme qui pouvait sembler éternel : "Or  les aberrations sont comme des amours où la tare maladive a tout recouvert, tout gagné. Même dans la plus folle, l’amour se reconnaît encore. »  Le Temps retrouvé

 

Robert de Montesquiou devait mourir du même mal que la mère et la grand-mère de Marcel, l’urémie, un an avant Proust qui, d’une certaine façon, lui permit d’accéder à une postérité, que ses vers avaient été incapables de lui acquérir. Mais l’homosexualité décrite dans La Recherche doit autant à Proust qu’à Montesquiou. Parlant de l’inverti solitaire, l’écrivain avoue :

«  Tenant leur vice pour plus exceptionnel qu’il n’est, ils sont allés vivre seul du jour qu’ils l’ont découvert, après l’avoir porté longtemps sans le connaître. »

 

Peu de temps après la mort de sa mère, il devait écrire un article qui avait pour titre « Sentiments filiaux d’un parricide ». Ce témoignage suffit à nous prouver combien grande était sa culpabilité envers elle. Il pensait avoir précipité sa mort (Jeanne n’avait alors que 56 ans) par l’anxiété et la peine que n’avaient pu manquer de lui causer ses penchants sexuels, sentiment qui ne devait plus le quitter, si on en juge par les résurgences nombreuses qui apparaissent tout au long de «La Recherche», ainsi que resurgissent des eaux trop longtemps égarées dans des pentes funestes. Cet article lui avait été inspiré par  un fait divers : un jeune homme, qu’il avait d’ailleurs connu, avait assassiné sa mère dans un accès de folie avant de mettre fin à ses jours. Au moment de mourir, la malheureuse victime s’était exclamée : « Qu’as-tu fait de moi ? » Cet article, publié dans le Figaro, le 1er février 1907, n’était autre qu’une méditation sur la folie et sur la mort. « Au fond, nous vieillissons, nous tuons tout ce qui nous aime par les soucis que nous lui donnons, par l’inquiète tendresse elle-même que nous inspirons et mettons sans cesse en alarme. »

 

Le sentiment de la faute et de la punition qui doit lui être associée, ce thème sera celui de «Du Côté de Guermantes» où se situe la mort de sa grand-mère, en réalité celle de sa mère que, par pudeur, il a attribuée à l’aïeule et, également, de «Sodome et Gomorrhe». L’idée d’une rédemption par la littérature lui paraît alors évidente, à condition que l’on ait la liberté de tout dire dans un éclairage qui ne lèse personne. A ce sujet, Proust se réfère à plusieurs reprises aux œuvres des grands écrivains russes comme Dostoïevski et Tolstoï. Il les connait bien, surtout Dostoïevski qui eut le mérite de montrer que le mal participait à la beauté du monde, car ses ténèbres ont le pouvoir de rendre la lumière plus éclatante, de faire apparaître l’innocence plus miraculeuse ; cette même beauté secrète, énigmatique qui reste identique dans toutes les œuvres de Dostoïevski, voilà ce que cet écrivain a apporté d’unique au monde, selon Proust. Il présente des personnages dans des actions qui semblent aussi trompeuses « que ces effets d’Elstir où la mer a l’air d’être dans le ciel » ; et ainsi, après nous avoir entraînés dans le désert, nous mène-t-il jusqu’à des puits d’une grande profondeur, que l’on n’avait pu deviner, tant immense est le désert, indiscernables les puits.

 

Le mal métaphysique s’explique parce que la Création ne peut être parfaite, elle doit avant tout être possible et compatible. La possibilité de faire le mal n’interdit pas de faire le bien ; il rend au contraire le bien réalisable et sauvegarde la liberté de l’homme, responsable de lui-même. Sans le mal, le bien n’existerait pas car, n’ayant pas de moyen de comparaison, notre jugement ne pourrait s’exercer et, surtout, nous n’aurions pas  la possibilité de devenir meilleur. La douleur est la conséquence d’un bien voilé pour le monde. Elle a une valeur salvatrice et fortifie la volonté sans laquelle l’homme ne sait et ne peut agir. Le monde ne saurait être sans cataclysme. En se plaçant dans une perspective spirituelle, nous devons considérer le mal comme l’élément déterminant d’un bien supérieur. Et comment prétendre à la moralité, si l’on n’a pas exploré les profondeurs sombres et terribles des êtres ; comment aspirer aux sphères des vérités esthétiques si l’on se refuse à analyser les zones troubles du subconscient et si l’on se garde de s’aventurer dans les ténèbres du monde des instincts ? Telle est la façon de juger de l’écrivain Proust qui se situe, de par ce choix, cet engagement, dans la lignée des grands moralistes. On ne peut douter que son homosexualité fût une souffrance, « celle involontaire, nerveuse que l’on cache aux autres et que l’on travestit à soi-même », et qu’elle ne participât à rendre cette rédemption plus exaltante, car pas de création possible sans cette perversité qui est l’envers de la pureté. N’est-ce pas ce combat intérieur, cette misère consciente et acceptée de sa condition qui lui ont permis de se hisser au sommet de son art ? De même que pour comprendre le silence, il est nécessaire que notre âme ait près d’elle quelque chose qui se taise, pour sortir de la pénombre où il est immergé, il faut à Proust une cause à servir, une vérité à défendre, mais surtout une faute à racheter :

« De plus je comprenais maintenant pourquoi tout à l’heure quand je l’avais vu sortir de chez Mme de Villeparisis, j’avais pu trouver que M. de Charlus avait l’air d’une femme : c’en était une ! Il appartenait à la race de ces êtres, moins contradictoires qu’ils n’en ont l’air, dont l’idéal est viril, justement parce que le tempérament est féminin et qui sont dans la vie pareils, en apparence seulement, aux autres hommes ; là où chacun porte inscrite en ces yeux à travers lesquels il voit toutes choses dans l’univers, une silhouette intaillée dans la facette de la prunelle, pour eux n’est pas celle d’une nymphe mais d’un éphèbe. Race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure, puisqu’elle sait tenu pour punissable et honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la plus grande douceur de vivre ; qui doit renier son Dieu, puisque, même chrétiens, quand à la barre du tribunal ils comparaissent comme accusés, il leur faut, devant le Christ et en son Nom, se défendre d’une calomnie de ce qui est leur vie même ; fils sans mère, à laquelle ils sont obligés de mentir toute la vie et même à l’heure de lui fermer les yeux. » 

Sodome et Gomorrhe

 

 

Cette confession admirable et bouleversante prouve que son auteur avait un sens religieux du péché et que cette icône de la mère profanée est celle devant laquelle il s’incline pour expier, celle qui syncrétise sa morale : idées vraies et choses senties. Il fallait bien ces années d’ascèse et ce travail d’écriture harassant, ces 3000 feuillets de «La Recherche» pour que l’enfant Proust se sente délivré de ses chaînes, ayant retrouvé la fraîcheur des heures où il attendait le baiser maternel, si proche qu’il était dorénavant du baiser fatal que lui poserait sur les lèvres la mort, avant qu’elle ne le reconduise auprès des siens dans le carré sacré de la sépulture. Il avait dit : « Je n’ai jamais été autant son fils », depuis qu’elle était absente, et qu’il consacrait sa vie à raconter et à sublimer la leur, à l’ouvrir à cette éternité de l’art qui les ferait perdurer ensemble, cet art qui, dans l’histoire des hommes, est leur part la meilleure. Mais plus libre aussi de dire les choses telles qu’elles sont, sachant qu’il ne peut plus offenser cette mère tant aimée qui boucle la circonférence de l’œuvre, ouvre la voie de la vie et la clôt.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  (Extraits de « Proust et le miroir des eaux – Editions de Paris)
 

 

 

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Marcel Proust et l'Eau-mère
 

Proust et les eaux familiales
 

Proust et les eaux frontalières - les deux côtés de La Recherche


Proust et les eaux marines


Proust et les eaux violentes
 

Proust et les eaux crépusculaires
 

Proust et les eaux réfléchissantes

 

 

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Madame  Proust

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27 mai 2015 3 27 /05 /mai /2015 10:12
Goélands

Goélands blancs
Comme de blanches frégates
Vous tracez entre ciel et terre
Des reliefs de vent
Et des spirales de nuages
Entre l'aube mauve
Et les crépuscules brisés
Vous menez aux termes
De lentes envolées
Vos chemins d'espace
Eclaboussés par l'or défaillant
Des soleils d'été.


Péninsules isolées
Au large de grands caps ensombrés
Je vous regarde planer
Tels des fantômes de langoureuse beauté

Au-dessus des océans célés
Où vos élégantes voilures

Flottent à quelques encablures
Des éléments réconciliés.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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18 mai 2015 1 18 /05 /mai /2015 08:15
Un certain sourire de Françoise Sagan

Jusqu’à cette lecture je ne connaissais rien de Sagan, ou presque, elle n’appartenait pas à mon monde, elle avait surgi avant 68, pour moi elle appartenait à la génération d’avant, et j’avais tellement d’idoles à admirer que Sagan était restée sur les étagères poussiéreuses qui accueillent les livres qui ont quitté l’actualité et n’appartiennent pas encore à l’histoire.
 

 

 

                                                      Un certain sourire

                                   Françoise Sagan (1935 – 2004)

 

 


Jusqu’à ce jour, je n’avais donc presque rien lu de Sagan, je n’avais même pas dix ans quand elle a écrit ce roman, son deuxième, après le célébrissime « Bonjour tristesse », je m'en tenais à la femme sulfureuse qui  agitait les médias en créant le scandale à de multiples occasions. Dans ce texte, j’ai découvert une jeune auteure, presque encore une jeune fille, fragile, sensible, mais volontaire et engagée qui n’hésite pas à tutoyer la transgression en allant à l’encontre des bonnes mœurs de l’époque pour évoquer l’amour d’une jeune fille, tout juste sortie de l’adolescence, pour un homme beaucoup plus âgé qu’elle. Aujourd’hui ce texte passerait sans doute pour une gentille bluette, le rock an roll, les hippies, les beatniks, la révolution sexuelle  n’avaient pas encore déferlé sur le Vieux Continent, dans les années cinquante, aussi faisait-elle preuve d’une réelle audace, et même d’une certaine provocation, en mettant en cause la morale bien pensante de la génération précédente.

 

Dominique, jeune provinciale icaunaise, arrive à Paris pour suivre ses études, elle traine son ennui dans les bars des quartiers estudiantins avec Bertrand, son amoureux de circonstance, qui lui présente Luc, son oncle, qui ne laisse pas la jeune fille indifférente. Rapidement elle balance entre le jeune homme et l’homme mûr, moins beau mais beaucoup plus séduisant, et progressivement  s’immisce dans le couple de Luc, ne cherchant qu’à vivre une aventure charnelle avec le quadragénaire sans détrôner sa fidèle épouse. Toute la mécanique du texte repose sur la dualité entre plaisir et amour, Dominique réussira-t-elle a satisfaire son corps sans attacher son cœur à celui de Luc qu’elle ne prend, a priori, que comme une passade, une expérience, une étape dans sa vie de femme en construction ?

 

La lecture de ce texte fait immédiatement surgir des images de Jean Claude Brialy, Claude Rich, Jean Pierre Cassel, trainant gauchement une langueur affectée pour séduire des blondes évaporées et languides comme Jeanne Moreau, Jean Seberg, Bernadette Lafont, dans des films estampillés « Nouvelle vague » que j’ai vus durant mes années estudiantines. Une image fidèle de cette jeune bourgeoisie sans souci financier qui s’ennuyait un peu en attendant que la musique révolutionne les mœurs.

 

Je ne me souviens pas de la polémique qui a entouré la parution des premiers romans de Sagan mais après cette lecture, je peux aisément concevoir la réaction des populations éduquées dans la conception de l’amour qui conduit au mariage et à la procréation, impliquant un respect strict de la fidélité conjugale. Dominique aime Bertrand pour meubler le vide de sa vie, elle succombe au charme de Luc, un homme marié et beaucoup plus âgé qu’elle, simplement, du moins l’espère-t-elle, pour connaître une aventure charnelle sans grand sentiment. Des comportements et des mœurs qui ne peuvent que choquer le bourgeois d’avant les sixties et déclencher les réactions en chaîne qui ont meublé la vie de l’auteure.

 

Sagan était peut-être un peu visionnaire, elle a peut-être senti que les mœurs étaient en train de se libérer, que l’amour ne serait plus comme avant même s’il pouvait encore piéger le cœur des petites filles qui voudraient jouer à la femme épanouie et être maitresse de leur vie sentimentale. Un roman tout à la fois initiatique et précurseur, à partir des années soixante les filles n’apprendront plus les relations amoureuses comme leur mère. Et cette révolution ne se fera pas sans quelques soubresauts.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 09:46
Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern

 

 

Dominique de Saint Pern, journaliste et auteur de « L’extravagante Dorothy Parker » et de « Les amants du soleil noir », aime à l’évidence les personnalités en rupture de ban avec la société et il est vrai que Karen Blixen a mené une existence singulière, partagée entre l’Afrique où elle jouissait d’une liberté, qui entendait se libérer de tous les codes, et le Danemark où elle devint, dans la seconde moitié de son existence, une femme de lettres reconnue et redoutée, manquant de peu le prix Nobel. Avec cette biographie romancée, Dominique de Saint Pern nous retrace un destin vécu à coups de sabre, constamment contrarié dans son tracé et subi dans un incontestable inconfort de santé, puisque peu de temps après son mariage avec le baron Bror Blixen, Karen devait hériter de la syphilis, mal qu’elle trainera sa vie durant et contre lequel elle luttera avec l’incroyable énergie qui la caractérisait. « Vous ne pensez pas que je vais me plaindre ! » - assurait-elle. Et elle ne se plaignit pas malgré les douleurs, les opérations, les traitements de cheval dont elle fut accablée au fil des années, sa maladie se rappelant à elle sans relâche et jusqu’à son dernier souffle.

 

Qui était Karen Blixen, cette aristocrate danoise qui semblait être née pour une vie  convenue dans un milieu privilégié et une suite de belles demeures et de mondanités, milieu figé dans les exquises manières du passé et les rites des riches oisifs, et ne cessera néanmoins, et contre toute attente, d’être une aventurière au propre et au figuré, menant deux existences assez distinctes l’une de l’autre : la première au cœur de l’Afrique auprès des Kikuyus et l’autre dans sa résidence maritime de Rungstedlund où elle devint, lors de cette seconde partie de sa vie, un écrivain démiurge, mondialement célébré et lu ?

 

En effet, la baronne et son époux, qui lui avait donné son titre en même temps que la syphilis, avaient acheté une ferme près de Nairobi, au Kenya, avec l’argent de la famille de Karen, les Westenholz, ces vieilles corneilles selon elle. Ils s’y installèrent dans un environnement grandiose afin d’y cultiver le café. L’aristocratie anglaise y avait déjà ses habitudes et une gentry élégante se recevait dans des domaines où le champagne et les vins fins coulaient à flot et où les hommes se plaisaient à afficher leurs conquêtes et leurs trophées de chasse.

 

Dès les premières pages, nous sommes à Mbogani, au pied du Ngong, là où sera enterré Denys Finch Hatton, l’homme des safaris, la meilleure gâchette d’Afrique ; oui, nous sommes dans cette ferme africaine dont «  l’élégante véranda court le long de la façade offerte au levant ». Car Dominique de Saint Pern débute son roman au moment du tournage de « Out of Africa » et auprès de Meryl Streep chargée d’interpréter le personnage de cette romancière et conteuse qui sut envoûter successivement les Kikuyus et ses lecteurs. Karen était une magicienne, assez proche de l’héroïne des « Mille et une Nuits », conteuse hors pair qui ensorcelait ses auditeurs et ne cessa jamais d’être complexe, frivole et extravagante. Elle fut également une chasseresse au cuir endurci par les épreuves, ne se dérobant jamais face à l’obstacle et osant même braver les lions. Karen, divorcée de Bror, ce mari insouciant et futile qui se plaisait davantage dans les pubs et le lit des femmes qu’à gérer sa plantation de café, aimait alors Denys Finch Hatton, cocktail explosif d’érudition raffinée et d’instinct sauvage parfaitement aiguisé, qui lui faisait écouter Mozart, Haendel et Stravinsky sur son gramophone et portait aux nues sa liberté de fouler les terres sauvages et de voler à bord de son biplan jaune citron où il improvisait des loopings qui paniquaient Karen au début de leur liaison. Denys, qui n’acceptait aucune attaches, quelles qu’elles soient, n’épousait pas, disparaissait plusieurs mois d’affilé et trouvera la mort à bord de son avion peu de temps avant que Karen, ruinée par sa plantation, ne regagne le Danemark, abandonnant ses chers Kikuyus et un pays qui l’avait marquée d’une empreinte indélébile. Cette première partie du livre est fascinante et évoquée dans un style lyrique qu'illustrent des descriptions d’une réelle poésie ; on y devine une Karen heureuse, amoureuse, dans un cadre qu’elle a agencé avec goût, autant celui des fleurs et des parterres à l’anglaise que celui d’un intérieur cosy et raffiné où les Kikuyus la servaient en gants blancs dans des services  et cristallerie précieux, tout droit venus de Londres ou de  Copenhague. Ce sera donc le départ déchirant, l’adieu à l’Afrique, l’adieu à chacun de ses domestiques, à ses squatters et au fidèle Farah, le train qui s’ébranle depuis Mombassa, l’arrivée à Rungstedlung, et son retour, comme elle le souligne elle-même, à la taille enfant.

 

Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.
Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.

Karen jeune et sa ferme au Kenya, devenue un musée.

La seconde partie est un peu moins exaltante, bien que Karen s’apprête à devenir un écrivain de première grandeur. En entrant en écriture à l’âge de 50 ans, elle se transforme en Isak Dinesen et ouvre une page nouvelle de sa vie derrière un masque. Elle n’est plus la même femme, en effet, mais la baronne qui se bâtit une tour d’ivoire contre la douleur des relations humaines. Avant d’être éditée, elle va devoir subir pas mal d’humiliations et deviendra, à la suite de ces nouveaux échecs, une lionne rugissante. Son premier ouvrage « Les sept contes gothiques », sept merveilles chantournées avec sensualité, vont très vite connaitre un succès fou Outre-Atlantique et lui valoir une cour d’adorateurs. Dans sa propriété de Rungstedlund, elle mène une vie simple au côté de sa mère exigeante et tyrannique et se sent à l’étroit. « Les contes d’hiver » sortent puis « Une ferme africaine » en 1937 qu’elle rédige dans un hôtel, à l’extrême nord du Jutland, afin d’évoquer dans la solitude ce chant du cygne du monde indigène. Le succès de ce nouveau livre, publié en Amérique comme les précédents, et dans les deux langues anglaise et danoise, sera foudroyant et bientôt suivi du même succès en Grande-Bretagne. Puis, sa mère meurt, la guerre se déclare et l’oblige à vivre en autarcie dans sa demeure, transformée en ferme, afin de subvenir aux restrictions. En 1943, une certaine Clara Svendsen se propose de devenir sa traductrice en langue française et sera auprès d’elle une compagne dévouée et soumise à ses innombrables caprices et exigences, comme tous ceux qui l’approcheront sous son masque d'Isak Dinesen.

 

A Rungstedlund, cela devient une foire aux vanités, chacun plus ou moins satisfait de son reflet dans le miroir que la baronne, manipulatrice en diable, leur tend avec malice ou bienveillance. Bientôt se présente un poète Thorkild Bjornvig, de trente ans son cadet, avec lequel elle aura une sorte de liaison spirituelle, instaurant un pacte qui fera de lui sa créature. Il vivra chez elle longtemps, quittant femme et enfant, pour subir, de la part de cette habile magicienne, un envoûtement accompli dans les règles de l’art. De plus en plus malade et dénutrie, elle pèse 31 kilos, Isak Dinesen se rend néanmoins à New-York en 1959, invitée d’honneur de l’Académie des arts et des lettres, où elle parlera pendant plusieurs heures, suscitant un engouement invraisemblable et une standing ovation avec ses récits sur l’Afrique, puis se faisant photographier auprès de Marilyn Monroe et de son mari Arthur Miller. Mais la fin approche. Isak Dinesen, doublée de Karen Blixen,  fait ses adieux à ce qu’elle a aimé, la nature, les oiseaux, les lumières d’automne. Elle a encore rédigé « Les derniers contes » face à ses arbres triplement centenaires et créé sa fondation dans sa demeure de Rungstedlund, reposant désormais dans le parc, où elle s'est si souvent promenée, auprès de son chien Pasop.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern
Baronne Blixen de Dominique de Saint Pern
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2 mai 2015 6 02 /05 /mai /2015 07:39
Cathédrale de Strasbourg - le millénaire
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1015 - 2015

 

La voir apparaître soudain, au détour d’une rue médiévale au charme envoûtant, dans l’ampleur de sa façade démesurée et néanmoins miraculeusement légère, dressée  sur sa place comme un sublime navire avec son unique voile déployée dans le ciel est un choc assez comparable à celui que j’ai éprouvé en apercevant  "la merveille" à Pétra en Jordanie . Et comment en serait-il autrement tant cette cathédrale que Claudel nommait « Le grand ange rose de Strasbourg » est incomparablement belle, joignant en une même ferveur, comme les mains d’un implorant, ce que l’homme, à travers les siècles, a réalisé de plus pur, de plus beau, de plus élevé, de plus admirable, de plus remarquable, de plus émouvant, de plus accompli. Elle rejoint dans la perfection le Mont-Saint-Michel et Chartres et quelques autres merveilles que les hommes, amoureux non de leur égo mais des cieux, ont bâties et sculptées, faisant appel à leur intelligence et à leur cœur, à leur espérance aussi, car c’est bien un message d’espérance et de foi que de tels monuments ont mission de nous communiquer, à travers les âges, à travers le temps.

 

La façade ouest de l’édifice avec son clocher élancé domine les maisons anciennes du centre historique et semble vouloir protéger la ville et surtout lui donner la notion de l’immensurable ou mieux l'assurer du message silencieux de l’infini. Tout y est agencé de façon à ce que la beauté s’y exprime de toutes les façons possibles : à la manière de l’architecte, du bâtisseur, du sculpteur, du verrier, de l’horloger, en sorte que  les métiers y soient impliqués à leur degré ultime d’excellence. Cela fut possible et réalisé par étapes au fil des siècles.

 

Une première église Notre-Dame sera édifiée vraisemblablement en bois dès 510, puis, à la suite d’un incendie, la première cathédrale carolingienne de 826 sera détruite et remplacée par une imposante basilique fondée en 1015 par l’évêque Wernher. L’édifice actuel en conserve la disposition générale du chœur  mais la partie occidentale, le narthex, est l’œuvre d’Erwin de Steinbach. Ainsi n’a-t-elle cessé de s’accomplir, de s’enrichir dans le plus pur  style gothique, en adoptant le principe constructif français, mais en conservant un caractère germanique, unissant les peuples dans un dessein  commun, sublime et exaltant. En ce lieu unique, les anges sont très présents, des anges souriants et doux, confiants comme si ces gracieuses figures préfiguraient  un au-delà à l’abri des conflits et des douleurs si communes aux hommes. C’est, par conséquent, une vision céleste que nous sommes  invités à  contempler, c’est dans l’intimité de cette beauté quasi surnaturelle que les Strasbourgeois sont priés de vivre, ainsi que  tous ceux qui ont le privilège  et l’honneur de venir un moment y déposer leur fardeau quotidien. Qu’importe que nous soyons croyants ou non croyants ; des hommes, comme  nous, ont simplement ouvert une page à lire, immémoriale et transcendante, afin que nous guérissions de nos plaies et que nos doutes ne soient plus une entrave à notre joie de vivre. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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16 avril 2015 4 16 /04 /avril /2015 09:35
Trouville renoue avec son passé - Ouverture d'un complexe hôtel/cures marines
Trouville renoue avec son passé - Ouverture d'un complexe hôtel/cures marines

Trouville, qui avait été au XIXe siècle la reine des plages et, bien qu’ayant perdu de son éclat, restait néanmoins, à côté de sa luxueuse voisine Deauville, une plage familiale appréciée et un port plein de charme. Aujourd’hui, cette station balnéaire renoue avec le faste de son passé grâce à l’ouverture, en avril 2015, d’un hôtel 5 étoiles qui s’inscrit dans la continuité mythique de l’hôtel des Roches-Noires où séjournèrent des personnalités comme Marcel Proust et, plus tard, Marguerite Duras, d’un restaurant gastronomique et de cures marines prestigieuses.

 

 C’est le 1e juillet 1847 qu’avait eu lieu l’ouverture du Salon des bains sur un terrain ayant appartenu au docteur Olliffe, ce même docteur qui avait incité le frère de l’empereur, le duc de Morny, à s’intéresser aux étendues marécageuses qui se déployaient à perte de vue de l’autre côté de la Touques. Mais, pour lors, Deauville n’existait pas et Trouville brillait déjà de mille feux. La petite ville, découverte par le peintre Charles Mozin, qu’avaient séduit ses collines verdoyantes, ses pêcheurs sur la plage, ses barques dans la tempête, son estuaire au flux ou au jusant et, par-dessus tout, ses ciels qui varient de couleur et d’intensité à chaque heure, très vite suivi par Eugène Isabey, Paul Huet, Alexandre Descamps et Alexandre Dumas, oui, le petit port avait peu à peu pris le relais de Dieppe, lancé par la duchesse de Berry, et connaissait un essor grandissant. Aux aristocrates du début, qui bâtirent les premières grandes villas, ainsi la villa persane de la princesse de Sagan, celles de Monsieur de la Trémouille ou de la marquise de Montebello ou encore de Galliffet, s’ajoutaient bientôt la villa de Formeville, celle de Monsieur Leroy d’Etiolle, si bien que le modeste port de pêche s’était métamorphosé en quelques décennies en un lieu de villégiature recherché par des estivants tout autant épris de sport et de grand air que de confort et de mondanité.

 

En effet, c’est à Trouville, en 1891, que sera créée la Coupe de France  et, en 1906, les épreuves de régates dureront deux jours et seront remportées par une équipe allemande. Trouville aura également son vélodrome et, en 1893, le premier Paris-Trouville sera patronné par le Journal et ouvert aux vélopédistes comme aux tandémistes. Et, bientôt,  la construction du casino actuel, complété par une salle de spectacle que l’on aimerait voir rénovée  elle aussi, assurera sa renommée. Dans les rues montantes couronnant sa colline, sur la plage ou la jetée, on croisait Boudin, Courbet, Whistler, Monet, Corot, Bonnard, Charles Pecrus, Helleu, Dufy, Marquet, Dubourg pour ne citer que les plus connus. Davantage que le pittoresque, c’est la qualité de la lumière qui les fascinait, le duo subtil de l’eau et du ciel, les masses de couleurs distribuées par l’ocre des sables et les toilettes des femmes, les jeux d’ombres perpétrés par les parasols et les ombrelles qui deviendront emblématiques de l’impressionnisme. Tous essaieront de rendre sensible les vibrations de la lumière, les glacis fluides qui l’accompagnent et cet aspect porcelainé dont parlait Boudin.

 

Le train à voie étroite ramenait chaque été son lot de villégiaturistes. Les passagers descendaient enveloppés dans des pelisses, les femmes dissimulées sous des voilettes qui les protégeaient des escarbilles. Les calèches attendaient devant la gare inaugurée en 1863, trois ans après le pont de la Touques  et qui, dorénavant, reliait Trouville à Deauville, sa cadette. Cette cadette commençait d’ailleurs à s’émanciper et la période de 1910-1912 sera décisive pour les stations des deux bords de la Touques. Trouville n’était plus, alors, la seule à capter l’attention, il fallait compter avec Deauville. La lutte fut d’autant plus rude que s’y mêlèrent politique et rivalités de personnes. Ce fut entre autre la guerre des casinos. Mais, bientôt, la mise fut remportée par le magicien de la nuit Eugène Cornuché qui entraîna les initiés dans le somptueux établissement qu’il inaugurait à Deauville. Les trouvillais n’avaient plus que leurs larmes pour pleurer, d’autant que des nuages s’accumulaient à l’horizon et que le tocsin s’apprêtait à retentir dans toutes les églises de France. En l’été de 1914 éclatait la Première Guerre Mondiale.

 

En 1922, la guerre terminée, Cornuché, qui avait fait la gloire du casino de Deauville, reprenait pied à Trouville en même temps qu’un mécène, Fernand Moureaux, ambitionnait, quitte à en payer une partie de ses deniers, à redonner au petit port normand son caractère et son charme, tout en l’actualisant. Ainsi s’élèveront sur les quais rénovés et, d’après les plans de Maurice Vincent, la nouvelle poissonnerie avec criée et se réalisera la normandisation des maisons qui bordent la Touques. La guerre de 39/45 ne manquera pas,  à son tour, de laisser des cicatrices. Les allemands détruiront la jetée-promenade qui permettait l’accostage des bateaux à vapeur en provenance du Havre et une part du patrimoine immobilier sera également endommagée. Si bien que Fernand Moureaux, une fois encore, avancera sur ses fonds personnels les sommes nécessaires à la destruction des blockhaus et à la réhabilitation des bâtiments dont l’église Notre-Dame des Victoires qui avait perdu ses vitraux. Il ne faudra pas moins de douze années pour déminer et redonner à la cité balnéaire son cachet. Beaucoup de changements s’avèreront inévitables : les grands hôtels seront convertis en appartements, un complexe nautique remplacera les « bains bleus », mais la magnifique jetée-promenade ne verra pas aboutir le projet de sa reconstruction.

 

Quant aux cures marines, qui occupaient une partie du casino, et avaient été créées par le docteur Larivière en 1945, elles avaient été fermées dans les années 90 parce qu’elles ne correspondaient plus aux normes exigées. Or, elles ouvrent à nouveau en ce 16 avril 2015 avec une surface plus grande de 2500 m2 et sont les plus modernes d’Europe du groupe Accor. L’accès est direct avec l’hôtel 5 étoiles qui constitue avec elles un complexe de bien-être et de loisirs exceptionnel. C’est l’architecte Philippe Nuel qui a redonné son élégance de jadis à l’établissement, affligé depuis 20 ans d’un déclin inexorable. Doté de 103 chambres dont 16 suites, l’hôtel se plaît à jouer sur les variations autour des camaïeux de blanc et de gris, soulignés délicatement de bleu, en écho avec l’univers marin qui l’entoure. Au décor inspiré par les bains de mer de la Belle-Epoque s’ajoute une offre thalasso et spa exclusive qui ravira les amateurs de détente marine. D’ailleurs le directeur Emile Viciana ne se cache pas de réinventer le projet d’origine, celui des débuts de la Thalasso où le Tout-Paris se rendait à Trouville pour profiter de sa longue plage de sable et des bienfaits de la mer que l’on allait prendre en cabines roulantes. Si bien que, désormais, Trouville renoue avec son passé sans rien sacrifier de son présent puisque faisant de cet alliage un atout précieux.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Trouville, le havre des artistes

 

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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