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30 mai 2016 1 30 /05 /mai /2016 07:56
L'enfant de la haute mer de Jules Supervielle

J’ai choisi ce livre surtout par curiosité. Je connaissais Supervielle le poète, mais je ne savais pas qu’il avait écrit d’autres choses, notamment ce recueil de contes que l'éditeur considère plutôt comme des nouvelles fantastiques. Je suis du même avis. Aussi, voulais-je découvrir cette facette d'un écrivain dont la réputation n'est plus à faire. En changeant de genre littéraire, le maître n’a rien perdu de son talent et sa prose fleure bon la poésie qu’il a laissée à la postérité. Les huit petits textes fantastiques, qu’il livre dans cet ouvrage, évoquent des personnages ou des animaux qui évoluent souvent aux confins de la mort, en-deçà ou au-delà de la ligne imaginaire qui sépare le monde des vivants de celui des morts. Ils franchissent cette ligne fatidique ou l’on déjà franchie : il y a là  la petite fille que son père a tellement rêvée qu’il lui a donné vie, la petite fille noyée qui refuse de vivre dans le monde des noyés et s’évade dans les abysses, le bœuf de la crèche devenu trop vieux qui ne peut pas suivre Joseph, Marie et Jésus sur le dos de l’âne parce qu’il est trop vieux et trop faible, les ombres des anciens habitants de la terre, … un petit peuple sorti tout droit de l’imagination féconde de l’auteur et qu'il décrit avec une grande finesse dans des histoires qui évoquent « Le petit prince » et laissent penser que l’auteur était fort préoccupé par l’idée de la mort et de la vie éventuelle dans l’autre monde au moment où il a rédigé ces contes.

 

Je vous laisse juste cette phrase pour vous donner une idée de la beauté et de l’élégance des textes du poète, on frise la poésie en prose : « L’océan devenait vide et elle ne recevait d’autres visites que celles des étoiles filantes ».

 

Denis BILLAMBOZ

 

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L'enfant de la haute mer de Jules Supervielle
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28 mai 2016 6 28 /05 /mai /2016 08:39
Libre arbitre ou le moment du possible

Dans le déroulement d’une existence, l’exercice de la liberté ou du libre arbitre est un moment du possible où nous effectuons un acte qui ne dépend que de nous-même et de la seule force de notre volonté, en quelque sorte un moment où nous prenons notre propre mesure et agissons en fonction de notre détermination. Tant d’actes avortent par faiblesse de l’âme, nous faisant retomber dans le marécage des opinions en vogue, des entrainements naturels ou sociologiques,  le tourbillon des idées et des opinions dominantes. Si le temps permet tout, rien n’est définitivement assuré. En cet instant du possible où mon libre arbitre s’exerce pleinement, son efficacité ne peut résider que dans la réflexion. C’est en toute connaissance de cause que je me refuse à céder à l’humeur passagère ou à la pression de l’affectif et de l’émotionnel. "Dans l’existence, la raison ne se sépare pas de la liberté, elle est générosité" - assurait Descartes, tandis que Jacques de Bourbon-Busset la nommait « la raison ardente », l’ardeur étant l’élément de base indispensable dans tout acte de courage. Cette ardeur, qui nous transcende, s’oppose alors à la tentation de céder à la facilité, à l’abandon, au renoncement.

 

Le mythe d’Er – qui termine « La République » de Platon – a pour ambition d’exposer une vérité sur l’homme chez qui la raison ne semble pas en état d’opérer un ralliement. D'autant que ce que je veux n’est pas obligatoirement ce que … je peux. Il y a parfois une marge immense qui sépare le désir de ma volonté et la volonté de mon désir. Bien sûr, tout choix exige des renoncements et la personnalité de chacun est toujours plus complexe que les choix proposés. Par ailleurs, notre caractère fluctue avec le temps et les conditions environnantes. Il serait irréaliste de nier les données événementielles auxquelles nous avons à faire, et tout aussi irréaliste de nier la nature humaine. Cependant notre liberté autorise certains aménagements et il est évident que nous évoluons avec le temps et selon les circonstances qui s'offrent à nous. Mais la faiblesse ne sera jamais une excuse.

 

Ce n'est qu'en tant que personne, dans ma singularité propre, que je suis apte à faire des choix déterminants et à conduire ma vie en usant de mon libre arbitre et de mon discernement. Sur quoi repose la notion de libre arbitre ? Deux points de vue s’opposent qui traversent l’histoire de la philosophie et subissent bien des atermoiements et des variantes. Du point de vue de la personne, c’est-à-dire du point de vue de la conscience, nul ne peut décider à ma place ; même ne pas décider est une décision et la moindre action digne de ce nom m’engage. Ne serait-ce que pour une chose aussi simple que lever le bras, il faut que je le décide, tout au moins faut-il que je le pense et que je le réalise. Le libre arbitre engage assurément ma responsabilité. Cela fait-il du libre arbitre, et du contrôle qu’il exige, une donnée essentielle ? Est-il si évident que nous soyons en mesure d'exercer une censure sur nos pensées et nos émotions ? La plupart de nos actions ne sont-elles pas des réactions mécaniques qui répondent à des facteurs divers (émotions, préjugés, éventualités, hasards) que nous ne maîtrisons pas davantage ? Certes, je suis à l’origine de mes choix, mais ai-je choisi d’être ce que je suis ? Pour que nos actions soient vraiment les nôtres, il faudrait que nous puissions nous choisir nous-même et cela n'est pas possible ? Peut-on revendiquer un choix absolu de soi-même, me suis-je choisi moi-même ? Alors, comment me considérer comme libre ? A n’en pas douter, ce n’est que dans une perspective spirituelle que la liberté, ma liberté intérieure, apparaît la plus évidente car je suis libre d’être, libre de me définir en fonction de mes exigences intimes, libre de m’engager dans des actes conformes à mes convictions, libre de réfléchir, de juger, de penser, libre de croire. Et cette liberté-là, personne ne pourra m’en priver.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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11 mai 2016 3 11 /05 /mai /2016 09:07
Photos Yves BARGUILLET

Photos Yves BARGUILLET

 

S’offrir un safari à quelques kilomètres de chez soi semble être un pari inconcevable et, pourtant, c’est ce que j’ai réalisé en compagnie de mon mari, immersion dans un monde animal d’une surprenante beauté et, ce, dans  le décor collineux de notre belle province. Un véritable enchantement de plusieurs heures qui nous a mis en présence d’un monde sauvage que l’on peut approcher sans crainte et qui semble sortir d’un paradis retrouvé, sans perdre pour autant une once de son authenticité. Oui, ils sont là les délicieux pandas roux, les ours à lunettes, les tigres blancs qui sont issus d’une mutation génétique du tigre du Bengale, le calao papou, le rhinocéros indien, le tapir malais, l’émeu et le kangourou d’Australie, le lion, auquel il faut 5kg de viande quotidiennement, la hyène rayée, le sublime guépard, la panthère du Sri Lanka,  le bébé alpaga, le zèbre de plaine, l’élégante girafe, les nombreuses gazelles dont l’oryx et l’antilope cervicapre d’Inde, la tortue alligator, le loup blanc, le rat de Madagascar, le banteng d’Indonésie, la malicieuse mangouste, le potamochère, le bison d’Amérique, le macaque ouanderou, les hamadryas, le lémurien maki catta, le tamarin pinché, les ouistitis d’Amérique, enfin, pour ne pas user votre patience, les oiseaux dont  les cacatoès blancs, les ibis rouges, le calao trompette, le perroquet Ara bleu et jaune, le goura de Scheepmaker qui est  fidèle en amour, le caïque maipouri, un petit perroquet à longue vie, l’amazone aux ailes oranges sans oublier les chevaux appaloosas, montures des Indiens Nez-Percés.

 

Rhinocéros et guépardRhinocéros et guépard

Rhinocéros et guépard

Les tigres blancs :  la mère et ses petits âgés de 3 moisLes tigres blancs :  la mère et ses petits âgés de 3 mois

Les tigres blancs : la mère et ses petits âgés de 3 mois

Tapir terrestre et ours à lunetteTapir terrestre et ours à lunette

Tapir terrestre et ours à lunette

Kangourou roux d'Australie et nandou d'AmériqueKangourou roux d'Australie et nandou d'Amérique

Kangourou roux d'Australie et nandou d'Amérique

Alpagas ( leur réputation de cracheur n'est pas fondée...)Alpagas ( leur réputation de cracheur n'est pas fondée...)

Alpagas ( leur réputation de cracheur n'est pas fondée...)

 

Tant à voir, tant à admirer qu’en 4 heures nous n’avons pas pu tout photographier, aussi y retournerons-nous puisque ce paradis sauvage ne se trouve qu’à 34 km de chez nous. Inutile de prendre l’avion pour vous dépayser, vous disposez au parc zoologique de CERZA, près de Lisieux, de lodges pour dormir, divers points de restauration et goûterez à un dépaysement total, loin des bruits de la civilisation urbaine, auprès des 650 pensionnaires de ce lieu saisissant qui contribue à l’enrichissement de nos savoirs en matière d’éthologie, de génétique, de médecine vétérinaire et, plus simplement, à notre compréhension du monde animal qui n’en finit pas de nous surprendre et de nous émerveiller.

 

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Macaque ouanderou ou macaque lion et lémurienMacaque ouanderou ou macaque lion et lémurien

Macaque ouanderou ou macaque lion et lémurien

Chevaux appoloosas et panda couché dans un arbreChevaux appoloosas et panda couché dans un arbre

Chevaux appoloosas et panda couché dans un arbre

Cacatoès blanc et ibis rouges
Cacatoès blanc et ibis rouges

Cacatoès blanc et ibis rouges

Mangouste et girafeMangouste et girafe

Mangouste et girafe

Le capybara, rongeur le plus gros du monde, et bison d'Amérique.Le capybara, rongeur le plus gros du monde, et bison d'Amérique.

Le capybara, rongeur le plus gros du monde, et bison d'Amérique.

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4 mai 2016 3 04 /05 /mai /2016 07:58
Chopi, un ténériffe
Chopi, un ténériffe

Chopi, un ténériffe

J’ai eu deux chiens durant mon enfance et mon adolescence. Le premier ressemblait davantage à une peluche qu’à un chien d’arrêt, le second était plus proche du chien fou que du chien de salon. Deux opposés qui m’ont apporté des joies diverses et quelques soucis et n’ont eu qu’un seul point commun : tous deux ont été victimes de mort violente. Le premier était un ténériffe, plus connu sous l’appellation de « bichon frisé », petit chien qu’autrefois les femmes pouvaient cacher dans leur manchon et, que de nos jours, on peut faire voyager dans son sac à main. Je devais avoir six ans lorsqu’une voisine assez originale le proposa à ma mère parce que son mari venait d’être nommé consul de France en Inde et qu’elle ne pouvait l’emmener avec elle en raison des lois en vigueur à l’époque. Elle était désespérée à l'idée de se séparer de son gentil animal et se mouchait bruyamment en nous l’expliquant, aussi avait-elle tout de suite pensé à la petite fille solitaire que j’étais et auquel ce gentil toutou, affectueux et docile, pourrait être un précieux compagnon. L’affaire fut vite réglée ; cette originale au fort accent russe nous ayant donné l'un de ses mouchoirs en dentelle afin que Chopi, c’était le nom du chien, conserve durant le temps de l’adaptation le souvenir olfactif de son ancienne maîtresse. Et elle n’avait pas omis de joindre à ces paroles les certificats de Chopi en soulignant de trois traits rouges que nous faisions une affaire, car elle avait acheté à prix d’or l’ascendance prestigieuse du petit ténériffe, il y avait de cela quelques sept années.

 

Chopi ne fit pas moins une entrée discrète dans notre foyer. Un panier déposé dans l’office, un coussin neuf, le mouchoir en dentelle pour qu'il ne perde pas brutalement tous ses repères. Propre, silencieux, obéissant, affectueux, il avait, en effet, toutes les qualités pour ne troubler en aucune façon notre existence familiale. Mon entente avec  Chopi fut immédiate. La petite bête me suivait partout et acceptait, mais oui ! – de remplacer les poupées en celluloïd que je n’appréciais que modérément. Il était tellement plus drôle d’avoir auprès de soi un jouet vivant que je promenais sur le boulevard dans le landau de poupée, couché comme un baigneur, et qui, à mon grand amusement, suscitait la curiosité des passants.

 

La docilité de Chopi fut sans égale. La petite bête acceptait tout,  je crois qu’elle a fait preuve à mon égard d’une patience angélique. Aux vacances, nous l’emmenions avec nous dans notre maison de campagne où elle se plaisait, mais où ses promenades n’excédaient guère la terrasse et la pelouse qui se trouvaient devant la demeure. Les longues balades la fatiguaient et, plutôt que de nous suivre à travers bois et champs, elle préférait rester au calme sur les coussins du canapé. Et puis elle vieillissait. Alors que j’atteignais mes 12 ans, elle en avait déjà 13 et sa vue baissait de façon inquiétante. C’est lors d’un séjour pascal au Rondonneau, qu’occupés à recevoir des amis, nous ne lui avons pas prêté assez d’attention. Lorsque ceux-ci furent partis, Chopi ne se trouvait nulle part dans la maison. Affolés, nous l’avons cherchée de pièce en pièce, puis dans le parc, l’appelant désespérément ; son absence se faisait de minute en minute plus angoissante. C’est ma mère qui, étant descendue jusqu'à la rivière, l’aperçut qui flottait sur la pièce d’eau. Aveugle et un peu sourde, elle avait dû croire qu’elle remontait vers notre logis, alors qu’elle descendait vers la rivière. Ce fut un chagrin immense. De sentir la pauvre petite bête raide et froide dans mes bras fut l’un des chocs de mon enfance. La mort me révélait son incontournable réalité. On l’enterra en grande pompe dans l’île voisine de notre cabane avec toutes les fleurs printanières que j’avais pu cueillir dans le jardin et dans les prés.

 

Pipo
Pipo

Pipo

Le chien que nous allions adopter, quelques mois après la disparition de Chopi, n’avait rien à voir avec cette dernière. Né dans une ferme voisine d’un ratier et d’un épagneul, cette portée – ce qui est rare – ne comprenait qu'un seul chiot, celui qui nous était destiné. Nous étions fin juillet lorsque mon père et moi allâmes chercher celui que nous avions déjà baptisé « Pipo » et qui venait d’être sevré. La mère était déjà repartie débusquer les rats et les souris et le père, qui demeurait dans un château voisin, continuait à accompagner, presque quotidiennement, son maître à la chasse aux perdreaux. Pour la première nuit, il avait été décidé que le petit chien dormirait dans l’arrière cuisine dont le carrelage ne craignait pas les pipis de la nuit et où ma mère avait disposé, sur des claies, une vingtaine des pêches fraîchement cueillies. Le lendemain matin, lorsque nous ouvrîmes la porte, quelle ne fût pas notre surprise de découvrir, bien rangés, les vingt noyaux de pêche qui, visiblement, avaient satisfait l’appétit nocturne de notre nouveau protégé.

 

Très vite, Pipo nous surprit par sa vitalité, sa drôlerie et son irrépressible besoin de courir après tout ce qui bouge. Il n’était pas un animal, canard, oiseau, chat, hérisson qui ne sollicitât, aussitôt qu’aperçu, son envie d’en découdre avec lui. Qu’il veille à éloigner les importuns de l’enceinte de la propriété pouvait encore s’expliquer, bien que Pipo n’était nullement un chien de garde, mais nous eûmes tôt fait de constater que, hors frontières, son comportement était le même, ou pire encore. Pipo était un chasseur surdoué mais d’autant plus redoutable qu’il n’était pas dressé – mon père n’ayant aucun goût pour la chasse – et qu’il usait de cet instinct à tort et à travers.

 

Heureusement que chaque animal a en lui les ressources nécessaires pour se défendre. Pour les hérissons, leurs piquants les mettaient à l’abri des rages impérieuses de Pipo qui revenait le soir la truffe en sang. Pour les canards, qui passaient nonchalamment sur la rivière, ils pouvaient narguer l’agressif animal qui aboyait de fureur à s’en rompre les cordes vocales tellement il avait la trouille de l’eau, mais alors une trouille terrible, à ne pas y risquer une patte. Quel dépit de les voir s'éloigner au loin sans pouvoir s'en saisir !

 

Pipo nous aura fait vivre toutes sortes d’émotions : au bois de Boulogne, arrachant sa laisse, il avait un jour terrorisé des chevaux et leurs cavaliers qui se promenaient tranquillement dans les allées ; poursuivi, à en perdre haleine, des chats à travers un bâtiment en construction, dans un vacarme assourdissant ; coursé de malheureuses vaches en train de paître dans un champ et se suspendre à leurs pis ; oui, Pipo aura semé la panique dans le monde animal avec une frénésie inlassable, alors qu’il se montrait le plus amusant, le plus tendre des compagnons avec les humains. Son charme était irrésistible et il parvenait toujours à se faire pardonner ses bêtises nombreuses et foldingues.

 

Sa mort fut fatalement à l’image de sa vie : celle d’un aventurier fripon et canaille impossible à dompter. Lorsque nous étions au Rondonneau, il était impensable de l’attacher du matin au soir. Et lorsqu’il était petit, nous avions commis l’erreur de l’emmener en promenade avec nous dans les bois de la Touannes, proches de la chasse où, à l’automne, des gâchettes prestigieuses venaient tirer les faisans que l’on élevait à cette intention. Pipo avait reniflé tout le profit que pouvaient lui réserver ces lieux d’exception…Le garde-chasse avait d’ailleurs prévenu notre employée de maison : «  J’abattrai le chien sans état d’âme si je le surprends à lever mes poules faisanes en train de couver ». Et ce qui devait arriver, arriva. Un soir, Pipo ne revint pas. Ce devait être lors d’un week-end de printemps, époque où les bêtes à plumes pondent, puis couvent leurs œufs. Le garde-chasse était un honnête homme, il l’aura visé en pleine action. C’est du moins ce que nous avons espéré, puisque Pipo est parti sans tambour ni trompette et, comme à l'habitude, sans demander l’autorisation … pour ce long voyage.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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29 avril 2016 5 29 /04 /avril /2016 10:24
Cette nuit la mer est noire de Florence Arthaud
Cette nuit la mer est noire de Florence Arthaud

J’ai toujours eu pour elle une immense admiration. Son courage, son énergie, son insolence, son panache, tout en elle provoquait mon enthousiasme. Sa mort brutale, le 9 mars 2015, dans un accident stupide d’hélicoptère avec d’autres jeunes champions, m’avait bouleversée. Aussi ai-je lu son livre,  « Cette nuit la mer est noire », publié un an après sa disparition, avec émotion et un intérêt grandissant tant il est rédigé avec naturel, simplicité et talent. On y retrouve Florence dans toute sa spontanéité et son intelligence, sa gentillesse aussi, sa passion absolue pour le grand large mais également son amour des siens et de la nature, sans oublier son chat Bylka qui restera seul sur son bateau à la dérive pendant 24 heures. Nous sommes le 29 octobre 2011, Florence fête ses 54 ans et a envie d’être seule en mer pour cette occasion. C’est ainsi. Ce soir-là, elle est en Méditerranée,  au large du Cap Corse et navigue  en direction de Marseille. Subitement, une vague va la renverser alors qu’elle se trouve à  l’arrière du bateau dans une position…délicate.

 

« J’ai basculé en une fraction de seconde. Je suis dans l’eau. Il fait nuit noire. Je suis seule. Je tourne la tête en tous sens, instinctivement. Je vois mon bateau qui s’éloigne. Je cherche un repère. Une lueur. Un objet. Un signe de vie. Rien. Je suis absolument seule. Isolée dans l’immense masse sombre et mouvante de la mer. Dans quelques instants, la mer, ma raison de vivre, va devenir mon tombeau. »

 

Ces terribles instants, où elle va lutter pour survivre, feront remonter à sa pensée les moments clés de son existence qu’elle évoque avec beaucoup de spontanéité dans ce livre-mémoire qui nous touche d’autant plus que la mort ne lui laissera que trois années et demie de sursis, avant de la rattraper. Elle revenait de deux mois de navigation qui l’avait conduite à Ibiza, puis à Alger, enfin à Carthage et à Rome. C’est alors l’accident, l’effroi, l’eau noire.

 

« La  peur que j’éprouve n’a rien des frayeurs que je rencontre en course. Ces frissons-là, ces montées d’adrénaline,  je les recherche ! Sur les océans, même déchaînés, on reste projeté vers cet horizon qui, invisible ou non, signifie la vie, l’existence intense, limpide, et sans aucun doute l’éternité. Si je n’avais eu cet amour des grands frissons, je serais restée chez moi, j’aurais pris un travail comme tout le monde. Et j’aurais fait du tricot. »

 

Le goût de la mer, Florence l’a éprouvé dès l’enfance où, en compagnie de ses deux frères, son père l’emmenait en Méditerranée à bord de son voilier. D’autre part, ce père éditeur lui aura permis de rencontrer les plus grands marins du monde et de les écouter narrer leurs histoires, leurs démêlés avec les océans, leurs tours du monde à la voile. Quelle meilleure initiation ? Si bien que la jeune fille de bonne famille, éduquée chez les religieuses, quittera à 18 ans le domicile familial, en laissant un petit mot d’adieu sur son oreiller, pour connaître à son tour le grand frisson de l’inconnu et, à force de volonté, de se forger un destin. On se souvient de son arrivée en Guadeloupe en 1990 à bord de son « Pierre Ier », victorieuse de cette Course du Rhum mythique où elle parvint  à laisser assez loin derrière elle ses concurrents, tous des marins chevronnés, alors qu’elle portait une minerve et avait été victime d’une hémorragie. Quelle arrivée ! Une femme pour la première fois victorieuse d’une telle course !

 

«  Malgré la minerve, l’hémorragie, la panne de pilote automatique et l’absence de radio, j’ai gagné cette Route du Rhum 1990, dans des conditions où j’aurais pu abandonner mille fois, dès le départ. J’avais senti, je sentais qu’il n’y avait qu’une seule chose à faire, précisément : gagner cette course.  (…) Unie par toutes mes fibres à mon bateau et à l’océan, je vivais mon destin ».

 

Cet exploit magnifique, quasiment inimaginable, la faisait entrer d’emblée dans la légende des océans et la baptisait « La petite fiancée de l’Atlantique ». Ses amis marins se sont inclinés avec admiration devant cette prouesse, les Poupon, Kersauson, Lamazou, Péron et quelle est la femme qui n’a pas été fière de voir cette frêle jeune fille prouver aux hommes qu’elle pouvait avoir les mêmes capacités qu’eux, la même intelligence, la même persévérance, la même audace à vaincre le danger et à s’affronter au plus redoutable des éléments ? Une course est aussi une stratégie. Il faut user de feeling et jouer à qui perd gagne avec les probabilités, ruser avec la houle et les vents, choisir les bons angles d’orientation, être un stratège habile avec les vagues. Oui, naviguer est un art difficile et, sans nul doute, Florence Arthaud était un grand marin. Elle avait un sens inné de la mer, elle savait comment l’affronter, comment surmonter ses colères et ses caprices, comment s’y maintenir et s’y conduire.

 

« Comme toujours, je voulais être seule sur mon bateau. Profiter de cette intimité avec les vagues et l’infini du cosmos. La beauté de cette solitude ne peut être décrite que par ceux qui la vivent. Beauté de ce décor sauvage, beauté de la liberté goûtée ici sans entraves, beauté de ces moments magiques où le temps n’existe plus et où les rêves peuvent devenir réalité. »

 

Toujours prisonnière des eaux noires en cette nuit du 29 octobre, Florence ne devra la vie sauve qu’à son portable retrouvé dans la poche de sa veste de quart. Par miracle, il est étanche. Ainsi, peut-elle joindre sa mère, qui prévient son frère et le Cross de Toulon (Centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage). Celui-ci fera diligence et parviendra à la sauver in extremis car, autre miracle, Florence avait relevé sa position juste avant de tomber à l’eau. Si bien que l’hélicoptère la repère assez aisément. Cette nuit, la mort n’a pas voulu d’elle. Florence va retrouver son bateau et son chat Bylka, sa fille Marie, sa mère qui, au téléphone, avait bien cru assister à la mort de sa fille en direct.

 

« Aujourd’hui, j’ai conscience que j’aurais pu – que j’aurais dû – mourir et cela me touche profondément. C’est sans doute ce qui m’oblige à témoigner. Vivre pour moi-même, franchement, je m’en moque. (…) Ce salut m’a été donné, je le ressens comme une deuxième vie qui m’est offerte. »

 

Pas pour longtemps hélas ! Mais quel bel exemple de vie, quel beau parcours hors norme, que de rêves et d’enthousiasmes suscités par cette femme qui aimait la houle, les grands horizons, les hommes et femmes de bonne volonté et les chats.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Cette nuit la mer est noire de Florence Arthaud
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12 avril 2016 2 12 /04 /avril /2016 08:06
Les larmes de la mer

 

Si le ciel vire ses voiles,
vous saurez que les navires, partis à l'aube,
ont ouvert des voies d’eau sur l’infini,
que les hommes voguent vers la haute mer,
qu’ils reposent au fond des cales, sous des bâches,

la tête pleine de chimères.
Vous connaîtrez l’angoisse, l’obsession,
quand tout se tord et se tend,
que tout s’exaspère,
que les cordages lâchés se lovent sur les ponts.
L’air saturé d’étoiles est un miroitement sans fin.

 

 

Dans cette pénombre,
des signaux brefs nous disent
qu’ailleurs est un espace familier et meilleur,
au loin, alors qu’un cap se profile,
notre faim s’accroît d’un dernier désir.
Les marins, l’oreille en alerte,

surprennent le bruit sourd des vents qui remontent à leur base.
Désormais, n’y-a-t-il plus d’attente à espérer ?
Ce continent nous restera-t-il inconnu ?
Où mener notre course sans céder, sans faiblir trop vite ?

 

 

Ecoutons respirer les éléments,
voyons le ciel se mouvoir.
Qui s’avance, qui va dans la nuit ?
Il y a mieux à faire que de dormir. Veillons !
Tenons-nous à la proue, droit, le visage impérieux.
Force nous est de scruter, d’imaginer des contrées
où s’honoreraient des bêtes mythiques.
L’oiseau passe qui annonce un continent proche, une terre sauvage.

 

 

Reflet qu'un chemin de solitude propage,
demain nous apprendra que la fin est proche,
que le jour tarde à se lever.
Il hésite à la frontière des mondes.
N'est-ce pas des galaxies qui neigent dans l'univers,
n'est-ce pas l'éclipse qui s'accomplit avec majesté ?
Il faut se refuser à la médiation,
accepter que la route aboutisse ou bien reprendre l'océan.

En Atlantique, rien ne meurt vraiment.
Il y a une vérité à comprendre,
un chemin de halage à emprunter.
J’ai soif ! Quel océan pour m’abreuver,
quelle terre pour, à son terme, accueillir mon voyage ?
Je ne connais que l’illusion de l’apparence,
que son destin tragique.

 


La nuit sur tous les fronts.
Elle gave la terre, un limon putride tapisse les ruisseaux.
Le ciel germe ses feux. L'éclosion d'une flamme assemble les cris.
On brise les sceaux de tout un peuple,
on saccage les villes bâties à la hâte sur des éperons rocheux.
L'Atlantique est une contrée au-delà du possible.
D'étranges choses s'y passent.
On ne lève pas l'ancre pour s'affranchir 
mais pour se porter secours.
Celui qui revient porte son deuil.
De là où je suis, je prends en compte l'éternité.
Avec elle, je dérive, je l'étarque fort,
je la mène vers ce point que je refais chaque jour,
à chaque heure. Un point qui sursoit ma vision.

 

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  (Extraits de  Profil de la Nuit )

 

 

 

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Les larmes de la mer
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26 mars 2016 6 26 /03 /mars /2016 09:28
La maison de famille proche de Meung-sur-Loire

La maison de famille proche de Meung-sur-Loire

Lorsque j’étais enfant, la fête que je préférais, en dehors de Noël, était la fête de Pâques. Je crois même que j’avais un faible pour elle. Bien que j’appréciais le sapin décoré et semé de flocons de coton, le feu dans la cheminée, les cadeaux étagés autour des souliers au petit matin et la crèche attendrissante, Pâques avait le privilège de correspondre avec le renouveau de la nature, le retour dans la maison de campagne, qui avait été fermée durant l’hiver, et que nous allions ouvrir grâce au retour du soleil printanier. Quitter Paris pour une dizaine ou une quinzaine de jours était  un événement que j’attendais depuis des mois et qui supposait une immersion totale dans ce que j’aimais le plus : le jardin, les fleurs, l’autorisation de vivre au gré de ma fantaisie, de retrouver le parc et ses arbres centenaires, la rivière des Mauves qui serpentait nonchalamment au pied de la demeure. Comment n’aurais-je pas été enthousiaste et ravie à la seule pensée de renouer avec ce monde végétal que j’appréciais plus qu’aucun autre, en compagnie des oiseaux qui préparaient patiemment leurs nids et accordaient leurs voix, avec les amples espaces qui ne cessaient de solliciter  mon regard, enfin avec cette bonne odeur de terre qui germait en silence. Le rendez-vous s’annonçait chaque année sous les meilleurs auspices.

 

Mes parents préparaient l’automobile la veille au soir et la chargeaient de l’indispensable, ce qui était suffisant pour que nous ayons l’air d’effectuer un véritable déménagement. Pour ma part, je n’emportais que peu de chose. J’avais laissé dans un placard les quelques vêtements nécessaires à mes vagabondages et les vacances de Pâques étaient trop courtes pour que je sois astreinte à des devoirs de vacances. N’était-ce pas la liberté à plein temps, l’assurance d’organiser mes journées selon les caprices de mon imagination ?

 

A peine le portail s’ouvrait-il sur le paysage bucolique que j’avais déjà oublié les rigueurs du collège, les rues parisiennes et leur agitation, le macadam qui privait la végétation de tout espace de liberté, les horaires strictes, les obligations scolaires et que la seule vue des coucous parsemant le gazon, de la grive musicienne répétant ses gammes, de la pie préparant laborieusement son nid, oui, je devenais autre, je n’avais plus rien en commun avec la petite élève appliquée et austère. Quelque chose d’irrépressible jaillissait soudain de moi, j’aurais voulu tout embrasser, tout étreindre : le ciel d’un bleu tendre, la rivière murmurante et discrète, les champs au loin qui portaient la promesse des moissons, l’éclat des bourgeons qui timidement venait ressusciter l’architecture dénudée des arbres et des bosquets. C’était un lien fusionnel qui s’établissait alors entre cette nature en train de se reconstruire et mon enfance qui progressivement s’éveillait au monde, en découvrait les mystères infinis, les ressources insoupçonnées, les sublimes réalisations.

Les ruines de l'abbaye du Rondonneau

Les ruines de l'abbaye du Rondonneau

Cette soudaine intimité rurale éveillait ma curiosité : les vaches à traire, le cheval à rentrer du labour – tous les paysans n’avaient pas encore de tracteurs – les premiers légumes à ramasser, les  plantations à prévoir, les arrosages à assurer, les végétaux à tailler ; oui, tout me séduisait de cette vie qui imposait ses rythmes, de cette nature qui ne cessait d’alterner ses spectacles. La maison de nouveau habitée et chauffée, les enfants avaient quartier libre. Nous pouvions gagner les bois pour d’interminables parties de cache-cache, sauter dans une barque pour se laisser glisser dans les méandres de la rivière, préparer un goûter dans la petite cabane où nous avions un vieux fourneau à notre disposition ou bien inventer un jeu de piste, partir à travers champs à la découverte de la tour fantomatique du château des Touannes  qui levait en moi toutes sortes de rêves de princesse oubliée et d’amours sacrifiés. Mes cousins et cousines étant plus âgés, je courais à leurs basques ne voulant pour rien au monde être exclue de leurs jeux, d’autant que mon imagination, plutôt féconde, me valait de les surprendre en maintes occasions. Je leur proposais de partir en quête de personnages de légende que les ruines voisines ne pouvaient manquer d’évoquer. N’avions-nous pas ici, au Rondonneau, le départ de plusieurs souterrains qui, jadis, reliaient la petite abbaye à Cléry et la guerre de cent ans n’avait-elle pas laissé des traces dans les environs tout proches d’Orléans et de Patay qui se rappelaient le passage de Jeanne d’Arc ? Et que dire du château de Meung-sur-Loire qui, en 1461, avait  compté le poète François Villon parmi ses prisonniers. Comme la propriété appartenait, à l’époque, à une famille, j’étais parfois conviée par la fille aînée qui, à l’aide d’une torche électrique, m’invitait à descendre visiter les prisons, ce qui provoquait en moi des frissons de terreur. On y voyait encore les chaînes des prisonniers, des outils de torture, de quoi nourrir pour plusieurs mois une imagination enfantine. On sait que la lugubre réputation de ces cachots n’a eu d’autre cause que la dureté des détentions qui provoqua la mort de nombreux prisonniers. On sait aussi que le passage du pont de Meung a marqué le début de la victoire définitive de la Pucelle sur l’occupant anglais. Elle est relatée comme suit par un chroniqueur de l’époque : « Et alors de Duc Jean II d’Alençon, comme lieutenant général de l’armée du roi, accompagné de la Pucelle, de messire Louis de Bourbon, comte de Vendôme, d’autres seigneurs, capitaines et gens en armes en grand nombre tant à pied qu’à cheval, partirent d’Orléans avec une importante quantité de vivres, de charrue et d’artillerie, le mercredi 15 du mois de juin, pour aller mettre le siège devant Beaugency mais en voyant le pont de Meung-sur-Loire combien les anglais l’avaient fortifié et fortement défendu par des  vaillants combattants, qui tentaient de le défendre. Malgré cette défense, le pont fut pris dans l’assaut, sans guère retarder l’armée. »

Le château de Meung-sur-Loire et ses fameuses prisons
Le château de Meung-sur-Loire et ses fameuses prisons

Le château de Meung-sur-Loire et ses fameuses prisons

Par ailleurs, ma familiarité avec les animaux s’est évidemment intensifiée à les côtoyer de si près. Ce fut néanmoins une initiation difficile avec ses joies et ses chagrins. Le premier de ces chagrins eut lieu alors que j’accompagnais Renée, notre employée de maison, qui venait de capturer une poule. Je ne comprenais pas très bien ce qu’elle allait faire et fut épouvantée lorsque je la vis suspendre dans la buanderie l’animal par les pattes, sortir un couteau et lui couper la gorge. Je me mis à hurler en voyant la pauvre bête battre des ailes avant de se raidir. Et bien quoi ? – me dit Renée, si tu aimes manger de la poule, il faut bien la tuer et la plumer. C’est seulement alors que j’ai fait la relation entre la souffrance de l’animal sacrifié et le plaisir que je prenais à savourer une aile ou une cuisse dorée à point. Cette prise de conscience fut un véritable choc. Bien entendu, lors du déjeuner du lendemain où la pauvre poule était servie sur un plateau, je susurrais que je n’avais pas faim. Tu n’as pas faim ? - s’étonna ma mère. Mais tu as couru toute la matinée, tu dois avoir de l’appétit ou bien tu es malade ? Je fis donc semblant d’être malade. Mais cela ne pouvait durer. Il fallut que je m’habitue à cette réalité brutale. La vie n’est faite que de cela. Et l’apprendre suscite autant d'affliction que de résignation. Ainsi les vacances de Pâques voyaient-elles alterner les effrois et les émerveillements. La nature si belle jouait de toutes ses féeries, les cloches carillonnaient  le retour de toutes les espérances, on ramassait des œufs en chocolat dans les buissons et un lapin manquait dans le clapier.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

 

 

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La rivière des Mauves

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20 mars 2016 7 20 /03 /mars /2016 10:26
Villa Philadelphie de Edmée de Xhavée

Nous le savions depuis ses tous  premiers ouvrages, roman ou nouvelle, Edmée de Xhavée est une conteuse qui se plaît à remonter le temps, à réveiller les belles au bois dormant assoupies dans les replis de sa mémoire, figures d’un passé que les photos familiales, les souvenirs de ses proches lui ont révélées, ce qui n'entrave nullement une imagination qui galope en tête et mène la danse. Aussi est-ce un monde à jamais disparu que notre auteure ressuscite aujourd'hui dans un roman qui nous parle de la vie d’une famille, de ses joies, ses peines, ses enchantements mais également de ses larmes et ses secrets, secrets évoqués d’une plume lisse et incisive, sans fioritures, par phrases courtes, obéissant à l’unité de lieu – tout se passe en Wallonie – à défaut de l’unité de temps, puisque l’histoire se déroule entre les années 1920 et 1960. Une tranche d’existence qui s’éveille au cours des années folles, au lendemain d’une guerre qui avait meurtri une partie de l’Europe, et s’achève durant les années 60 alors que se lève sur le monde une modernité qui entend bien changer le visage des choses.

 

 

Dans cet entre-deux, et au cœur d’une demeure cossue, une famille va écouler son présent composé de grandes joies, de nombreuses fêtes, d’alliances arrangées, de naissances, soit un quotidien presqu’ordinaire si ce n’est qu’il est vécu dans un écrin raffiné empli de jolis objets et constitué de rites immuables. Malgré cette aisance, les deux sœurs, Rosalie et Eveline, qui tiennent les rôles principaux, feront en sorte que l’actualité soit aussi malmenée que possible, que l’existence ne parvienne jamais à être le long fleuve tranquille  que leurs parents avaient souhaité pour elles. D’affrontements en ruptures, d’espérances en désillusions, elles mèneront des vies parallèles sans parvenir à créer l’harmonie  tant espérée par leur mère.

 

 

« Les deux sœurs se rendaient régulièrement avec leurs fiancés à leur futur logis, pour contrôler l’avancée des travaux de la double maison que Richard avait tenu à orner, sur la façade, d’une plaque où, emprisonnées par une frise de roses en mosaïque, des lettres dorées annonçaient : Villa Philadelphie. L’amour de deux sœurs ne méritait-il pas d’être mis en évidence, d’avoir son propre temple » - avait-il expliqué avec fierté. »

 

 

Edmée de Xhavée, qui connait bien le cœur féminin, nous brosse des portraits contrastés, fouillant l’inconscient de chacune, leurs aspirations et leurs refoulements, leurs attirances et leurs dégoûts, leurs plaisirs et leurs amertumes. Ce sont, par ailleurs, des portraits très intimes qu’elle propose et dévoile, nous entrainant à sa suite dans les méandres de ces cœurs qui se cherchent sans jamais se trouver. Jolie plongée dans les rumeurs intérieures.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Edmée de Xhavée

Edmée de Xhavée

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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 09:42
La part de l'ange de Jean Clair

 

Le livre attire d’emblée  la curiosité par  son titre « La part de l’ange », ouvrage publié récemment par l’académicien Jean Clair, évocation indifférente aux dates, attentive à notre époque dans ce qu’elle a de plus dérisoire et qui entend, dans ses divers propos, rendre justice à la part invisible de l’esprit, à « la part de l’ange ».  Cette part de l’ange  n’est autre que l’image de l’alcool qui s’évapore durant son vieillissement en fût. C’est également l’expression qui désignait jadis la part de l’oreiller laissé à découvert pour accueillir l’ange chargé de veiller sur le sommeil de l’enfant. Jean Clair, conservateur général du patrimoine, se plaît à renouer avec les symboles de notre passé, nous proposant tout d’abord une autre lecture de la peinture du XXe siècle que celle envisagée par le surréalisme et la modernité à l’américaine qui a vu progressivement disparaître le visage de l’homme  et le remplacer par des signes à géométrie variable. Incisif et percutant dans sa démonstration, l’auteur défend une peinture réaliste, essentiellement figurative. Ses peintres : Chardin, Manet, Bonnard, Balthus ; il aurait pu ajouter Michel Ciry, admirable portraitiste de visages en interrogation ou en prière. (Voir l’article que je lui ai consacré en cliquant  ICI )

 

 

D’où les belles pages que l’on peut lire sur les visages humains, figures surprises tour à tour dans leur intimité ou leur déchéance, leur inquiétude ou leur méditation. Belles pages aussi sur « l’origine du monde » et les énigmes du corps et de sa sexualité. Ce corps, compagnon rebelle, que désavoue souvent  le prude Jean Clair, lequel ne craint pas de passer pour misanthrope en avouant qu’il préfère la compagnie silencieuse des « objets » – c’est-à-dire des œuvres qui, souvent, rendent mieux compte de l’homme que l’homme lui-même. Et puis il y a la nature que cet amoureux de la campagne, où il a vécu son enfance, ne cesse de louer,  attaché à tout jamais à ses champs, à ses labours, à ses enclos, cette terre nourricière que l’on galvaude et abandonne. Jean Clair  rumine tout au long de ces pages  « la stabilité perdue de la ferme, cet univers borné et brodé de clôture, de culture et de coutume » qui s’est vu obligé de céder la place  à l’agriculture industrielle. A l’heure où se pose avec une acuité évidente la question de l’environnement, Jean Clair nous apparaît d’un pessimisme lucide car, selon lui, n’est-il pas déjà trop tard ? Ouvrage d’un taiseux et d’un méditatif qui s’attarde avec mélancolie à contempler la part que la poésie a perdu aujourd’hui dans nos vies, cette autre part de l’ange … Et se désole de voir l’ordinateur remplacer peu à peu le livre et l’écrit. Qui prend le temps d’écrire encore à sa famille, à ses amis, à ses proches ? Les sms n’ont-ils pas charge d’enterrer à tout jamais l’art épistolaire ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Vue de Dresde après les bombardements alliés du 13 et 14 février 1945

Vue de Dresde après les bombardements alliés du 13 et 14 février 1945

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16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 08:57
La primevère

Une primevère adressait au soleil
Chaque matin cette prière :
Soleil ! Soleil ! disait-elle,
Emporte-moi dans tes rayons,
Qu’au firmament je puisse
briller de même façon,
Telle une fleur de lumière.
Ne suis-je pas la première levée
De toutes les fleurs de la terre,
Et ne suis-je pas parée,
Dans le souci de te plaire,
D’un zeste d’éclat solaire ?
L’astre acquiesçait volontiers,
Car, vraiment, cette primevère
N’avait pas sa pareille
Pour l’honorer avec ferveur.
Si elle n’était pas la plus belle,
Sa fraîcheur ne faisait pas moins d’elle
La plus délicieuse des fleurs.
Pour cette raison, le soleil
Prenait plaisir à lui parler :
C’est dans le jardin des hommes
Qu’il te faut croître et prospérer.
Que ferais-tu au firmament
Où brûlent des feux trop ardents ?
Apprécie, jeune fleur,
Le chant plaintif du vent
Et la complainte du torrent.
Et quand vient le matin,
Aux fins de te désaltérer,
Goûte  l’incomparable rosée.

 

Cher soleil, lui répondit-elle,
Ce qui m’entoure est certes charmant,
Mais il me paraît qu’au firmament,
Tout l’est davantage encore.
On n’y connait pas le sort
Qu’inflige la froidure de l’hiver.
Et là-haut, eh bien ! je suppose,
Que la vie semble plus rose.

 

Grands dieux ! soupirait le soleil,
Petite fleur tu t’illusionnes trop.
Dis-toi que sur terre comme au ciel,
Chacun souffre les mêmes maux.
Et s’il est vrai que tu m’aimes un peu,
Sois sur la terre, si tu le veux,
Mon ambassadrice de lumière.
Mais surtout, je t’en prie,
Reste fidèle à toi-même.
Qui sait si un vent mutin,
Ne dispersera pas un matin,
Dans le vaste univers,
Un petit nuage de pollen !
Si bien que, lorsque je serai cendres,
Tu seras encore une reine
Dans une galaxie lointaine.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( Extrait de « La ronde des fabliaux » )
 

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La primevère
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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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TEXTE LIBRE

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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