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10 mai 2017 3 10 /05 /mai /2017 07:52
La Rinascente d'Edmée de Xhavée

Je l’avoue, j’ai refermé ce livre avec nostalgie, tant l’auteur sait nous rendre proche les personnages de ses huit nouvelles écrites d’une plume délicate et précise, avec l’œil aiguisé de quelqu’un qui connait bien le cœur humain, particulièrement celui des femmes, et nous emmène à sa suite dans des pans d’existence qui tour à tour se parent d’incertitudes, de refoulements, de surprises, de nostalgie ou de rancœur. Chacun de ces courts textes est un roman à lui seul, une vie en raccourci saisie sur le vif avec un suspense qui accélère habilement notre lecture. Tous ont leurs perspectives, leurs mystères, leurs inquiétudes, tous nous dévoilent des secrets inattendus, des caractères forts ou fragiles, des ambitions refoulées ou affirmées, des tensions soudaines, d’autant que le charme de l’écriture contribue à créer mieux qu’un décor, une atmosphère.

 

Edmée de Xhavée a une jolie plume, elle sait attacher de l’importance à de menus détails qui confèrent à ses nouvelles un indiscutable envoûtement. Les objets, qu’elle pose ici et là, ont bien entendu une âme et sont décrits de façon subtile afin de mieux situer l’action et les personnages, à les arrimer dans une actualité, à les environner de manière à ce que le livre devienne également un tableau, que le lecteur voit surgir des images qui se placent à la fois dans le mouvement et dans le temps.

 

Chacun aura sa préférence pour l’un ou l’autre des récits qui tous les huit sollicitent notre imagination et notre sensibilité et ouvrent une fenêtre ou une porte sur un devenir. Le décor immédiatement planté, on entre de plein pied dans ces moments de vie, dans ces amours perdus ou retrouvés, ces sentiments floués, ces belles énigmes du passé qui resurgissent comme pour justifier une actualité poreuse. Que d’amours en suspens, que de joies remémorées dans le silence d’une solitude, que de chemins parcourus avant qu’une rencontre fasse basculer un doute, engendre un renoncement, que de visages doucement flétris par l’usure des jours, enfin que d’espérance mise au tombeau ou ressuscitée de façon soudaine et émouvante.

 

J’avoue avoir eu un coup de cœur particulier pour une merveilleuse nouvelle titrée « Louve story » qui se conte à deux voix, celle de l’ancêtre Octavie et de la contemporaine Louvise, deux jeunes femmes pénétrées par la fatalité d’amours irrévocables où le temps remonté justifie le temps présent et en légitime le sens. Un conte davantage qu’une histoire où le parfum des sous-bois vous prend au cœur et à la gorge quand l’air se charge "de l’odeur des graminées et des troncs chauds." 

 

 

Une autre m’a plue infiniment aussi « La sonate à Malgorzate » où Dacha tente de se persuader qu’elle est la petite fille de … On se promène de Saint-Pétersbourg à Kiev durant les affrontements de la guerre de 14/18 et de la Révolution russe. Et puis il y a le phrasé du piano en filigrane qui occulte les atrocités des combats. Une histoire en pointillé qui redistribue les cartes d’un destin. Oui, Edmée de Xhavée nous propose avec « La Rinascente » peut être son plus beau livre, celui le plus chargé de poésie, de fulgurances, jusqu’à ce tombeau où l’on sait bien que l’amour, comme la vie, n’est là qu’en état d’attente.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer  ICI

 

Et pour prendre connaissance des critiques que j'ai consacrées aux ouvrages d'Edmée, cliquer sur leurs titres :

 

Lovebirds       Villa Philadelphie     Les promesses de demain  

Journal d'une verviétoise des boulevards

 

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La Rinascente d'Edmée de Xhavée
La Rinascente d'Edmée de Xhavée
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3 mai 2017 3 03 /05 /mai /2017 09:26
Véronique Desjonquères nous raconte Hong kong

Je vous avais parlé, il y a de cela quelque temps, dans un article "Véronique Desjonquères ou le visage retrouvé" ( pour lire l'article cliquer  ICI )  ainsi que de son ouvrage  "Beautiful because of your heart" pour lire l'article : cliquer  LA ) de cette jeune artiste, écrivain et peintre, qui nous avait raconté, grâce à sa plume et à ses pinceaux, Bombay, ville dont elle avait su saisir la vie cachée, intime, les visages multiples, l'urbanité colorée et trépidante, la pauvreté digne et fière et qui, aujourd'hui, accompagnant son mari dans sa nouvelle affectation professionnelle, nous raconte Hong Kong en images. Cette mégalopole internationale ultra moderne, formée par une multitude d'îlots, l'île de Hongkong et la presqu'île de Kowloon, cité la plus anglaise des villes chinoises n'en reste pas moins un centre touristique très apprécié des visiteurs, surnommée "La perle de l'Orient" grâce à ses vestiges culturels, à ses plages et au mélange audacieux d'une architecture ultra moderne et d'avant-garde. Au milieu de cette forêt de buildings, l'ancien et l'authentique n'ont pas été totalement oubliés ou sacrifiés, ainsi les marchés populaires, les parcs à la végétation subtropicale et les maisons sur pilotis des îles nombreuses où les derniers sampans résistent encore. Cette métropole gigantesque, à la mixité incroyable, a inspiré à nouveau Véronique Desjonquères qui prépare une exposition avec une amie sculptrice et nous présente un ensemble de toiles d'une beauté évidente parce qu'elle sait retenir de la vie la part essentielle, les beautés secrètes et voilées, les paysages pittoresques chargés de mémoire, qu'elle nous invite à cette contemplation tendre où le silence se fait complice de la noblesse des êtres et des choses. Mais je la laisse vous  conter son parcours qui est, à l'évidence, celui d'une femme sensible et d'une artiste : "Après 8 années passées comme avocat dans un cabinet anglais, notre départ en expatriation en 1998 m’a donné l’occasion de réorienter mes activités professionnelles. Le dessin et les langues ont toujours été ma passion. J'aime la couleur, l'harmonie colorée. La peinture me remplit de joie et m'apaise. Mes parents n'ont pas cherché à valoriser cette passion mais m'avaient inscrite tôt à des cours de piano. Je pouvais y exprimer ma sensibilité.

 

Bien des années après, la peinture m'a rejointe. Je suivis mon mari avec nos 4 puis 5 enfants, en expatriation à Singapour et Madrid. En même temps que les langues, je reprenais mes cours de peinture dans ces deux pays. A Singapour, j’ai été émerveillée par les voyages, l’exotisme, les visages, la lumière sur la végétation luxuriante, l’énergie… Mon séjour à Madrid fut une révélation. J'adorais la luminosité, la vie, la fête, les contrastes, les vieilles dans les régions rurales, les patios, les jeux de lumière sur des objets simples évoquant la chaleur du climat. Quitter l’Espagne fut un arrachement à ce pays que j'aimais tant mais aussi la prise de conscience que la peinture était une passion depuis toujours et que je voulais en faire ma nouvelle carrière professionnelle.

 

En 2010, nous avons cédé à nouveau aux sirènes de l'expatriation. Cette fois, la destination était Bombay en Inde: adaptation difficile, douloureuse dans cette ville de contrastes mais source d’émotions fortes et de création: les femmes dans les  bidonvilles, leurs enfants, les couleurs, la pauvreté, la richesse... Les sens y sont en éveil permanent. Tout de suite, j’ai eu la volonté de raconter Bombay, la ville, les gens, les slums, la vie. Je suis partie à la rencontre des habitants avec une interprète. Ils se sont livrés à moi, m’ont raconté leur vie, leurs désirs, leurs peurs, leurs joies, leurs malheurs, leurs enfants, leurs rêves… Ils se sont laissés photographier; je les ai peints. Il en est résulté un livre intitulé  "Beautiful because of your heart"- Rencontres avec Bombay 2010-2013.”

 

Ma peinture, ce sont des personnages et des lieux de vie. Un de mes tableaux préférés représente le plus grand bidonville de Bombay, Dharavi. Énergie, vitalité, transparence, vérité, humanité, ouverture aux autres, empathie, fidélité, communication, confiance, voici les mots que je veux traduire dans ma peinture. Les personnages que je peins ou que je photographie sont les "petits" de ce monde, les vieillards, les femmes et les enfants, en Inde les plus démunis. Je suis touchée par leurs visages marqués d'histoire, les liens qui les unissent, leurs regards, leurs attitudes, leur pauvreté, la beauté qui émane d’eux malgré la dureté de leur vie, le beau au-delà de la laideur, de la pauvreté, de la saleté, de l'injustice, des conditions de vie. Les matières traduisent l'émotion. J’ai peint Dharavi sur une planche de bois. Les toiles plastiques dont ils revêtent les toits de leurs cahutes et des morceaux de carton sont collés et peints. L’huile appliquée au couteau traduit l’énergie et la violence des lieux. Les harmonies colorées reflètent le tourment. L’Inde n’est pas le pays de la “non violence”. Dharavi, où vivent des centaines de milliers d’Indiens, est l’endroit où leur rêve de prospérité se développe ou s’éteint.

 

Aujourd’hui à Hong Kong, ma nouvelle ville d’expatriation, j’aimerais que là et encore ailleurs, ma peinture continue de traduire la vie; que mon expression artistique touche les gens, les fasse accéder au divin en eux. Qu’elle n’ait de cesse de transcender le petit, le laid pour montrer la beauté de la création et la grandeur de l’homme. Qu’elle capture la vie, partout où elle est, la laisse jaillir, parfois au-delà de la mort. A Hong Kong, il m’a fallu du temps pour retrouver l’inspiration. Progressivement, j’ai découvert les endroits insolites et inattendus, les ruelles sales et obscures de Hong Kong, les villages de pêcheurs, le reflet du soleil sur les immeubles et sur l’eau…"

 
 
Et pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer ICI
 
 
 

 

Véronique Desjonquères

Véronique Desjonquères

Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères
Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères
Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères
Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères
Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères
Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères
Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères
Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères

Hong-Kong raconté par Véronique Desjonquères

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29 avril 2017 6 29 /04 /avril /2017 08:15
Dictionnaire amoureux de Saint-Pétersbourg de Vladimir Fédorovski

Ceux qui aiment Saint-Pétersbourg ou rêvent de s’y rendre un jour se doivent de se procurer ce merveilleux dictionnaire amoureux qui leur révélera, à la suite de chapitres éclairants, l’histoire de la ville, ses beautés cachées, les événements qui ont marqué son existence depuis qu’elle a été édifiée par Pierre le Grand au tout début du XVIIe siècle. « Tsar génial, cruel, tendre et sauvage » - nous dit l’auteur Vladimir Fédorovski, « dont l’imagination et la volonté ont transformé son pays en empire et fait jaillir sa nouvelle capitale des marécages en 1703. » En fondant Saint-Pétersbourg, ce Romanov donnait sa réponse à cette question essentielle : d’où vient la Russie et vers quoi veut-elle aller ? En offrant à son immense pays cette ville miraculeuse, il faisait entrer la beauté, la culture au bord du golfe de Finlande ouvert sur les vents de la Baltique, cette mer qui avait vu à de nombreuses reprises la marine du roi de Suède affronter celle des tsars russes. Pays où les femmes ont tenu des rôles éminents, bâtisseuses comme le furent l'impératrice Elisabeth, fille de Pierre le Grand, ou Catherine II qui contribuèrent grandement à parachever l’œuvre entreprise et parèrent Saint-Pétersbourg et ses environs de palais fabuleux dont le Palais d’Hiver et celui de Tsarkoïe Selo, œuvres de l’italien Francesco Rastrelli « qui inventa son propre style, associant dans une heureuse symbiose des composantes à première vue incompatibles en alliant le rococo autrichien, le goût décoratif à la française et la tradition russe inspirée des églises de Novgorod ». Et cette alliance produisit un décor d’une splendeur à couper le souffle, décor qui se mire dans les eaux de la Neva en un incomparable faste et une féerie inattendue de couleurs qui est la caractéristique de la ville.

 

 

En lisant ce dictionnaire, vous saurez tout sur les personnages incontournables qui ont bâti son histoire, l’ont illustrée, des tsars comme Alexandre Ier, l'empereur mystique, qui combattit Napoléon et occupa Paris après la bataille de Leipzig en 1814 sans commettre de pillages tant il aimait et admirait la France – fait remarquable que soulignera Chateaubriand dans ses Mémoires d’Outre-Tombe – puis Alexandre II qui initia l’abolition du servage mais n’en fut pas moins assassiné par un groupe de jeunes terroristes. Par la suite, on élèvera la cathédrale « Saint Sauveur sur le sang Versé » sur les lieux du crime avec les deniers de la famille impériale. Quant à son fils Alexandre III, il abolira, dès son investiture, la plupart des  réformes libérales de son père. Nicolas II débutera son règne sous de funestes présages, dont le pire est celui qui se produisit le jour même de son sacre. Au cours d’une bousculade incroyable 1389 personnes périront piétinées par la foule et  1389 seront blessées. Ce souverain tourmenté et indécis ne pourra effacer cette faute originelle. Par ailleurs, ce dictionnaire vous fera découvrir des personnalités diverses et souvent hautes en couleur, le danseur Nijinski, les poètes Alexandre Pouchkine mais également Maïakovski ou Anna Akhmatova, dont l'existence fut une tragédie de tous les instants, le premier ministre de Nicolas II Piotr Stolypine qui voulait moderniser l’empire russe mais fut renvoyé par le tsar trop faible ; le flamboyant Potemkine, grand amour de Catherine II et l’un des plus grands hommes d’état de la Russie : « Potemkine, c’était la Russie même, la Russie colossale et riche, capable du meilleur et du pire, qui oscille entre la fécondité rapide, l’exubérance de l’été et le long et stérile repos de l’hiver ». N’oublions pas non plus des personnages plus étranges et inquiétants comme Grigori Raspoutine, l’âme damnée de Saint-Pétersbourg et de la malheureuse impératrice Alexandra, ou le Chevalier d’Eon qui fut un incontestable mystificateur ; enfin entrons dans les jardins, ceux des palais sont toujours d’une grande harmonie et d’une subtile beauté, irradiés de tulipes et de lilas lors des nuits blanches et pourquoi pas au théâtre Mariinsky, baptisé ainsi  en hommage à Marie, fille du tsar Alexandre II, où Marius Petipa créera ses plus belles chorégraphies. En soixante années de présence, il composera soixante ballets et élargira le lexique de la danse en créant d’innombrables pas. Attardons-nous enfin sur les ponts, pas moins de 342, tant la ville est parcourue par les eaux dont celles de la Neva qui enlace les îles de son cours sinueux avant de se perdre dans la Baltique, si bien que l’on peut considérer la ville comme un musée des ponts. Ces ponts sont tantôt légers ou monumentaux, bossus, énormes ou petits, œuvres d’art possédant chacune sa propre expressivité artistique et procurant à la ville son cachet incomparable. Enfin n'oublions pas Saint-Pétersbourg, ville martyre lors du siège de Léningrad - nom de la ville à l'époque stalinienne - qui subit un siège de 29 mois du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944, après que le Führer eut donné l'ordre de la raser parce qu'elle était le symbole du "génie slave". Confrontée à la famine, la population fera preuve d'un courage exceptionnel, mais ce blocus causera la mort de 1 250 000 habitants dans une ambiance apocalyptique. Durant ces trois années, la population affamée, affaiblie, sacrifiée survivra dans des conditions extrêmes. L'armée allemande avait occupé les résidences impériales autour de la ville ; en les quittant, elle fera brûler ces grands palais, sauter la cascade de Peterhof et pillera les collections. A peine libérée, la cité entreprit un travail de restauration qui est sans doute sans précédent dans l'Histoire par son ampleur et sa minutie. 

 

Voici un aperçu des mystères et secrets qui vous seront révélés par cet ouvrage sur une ville qui ne ressemble à aucune autre, vagabondage en des lieux magiques chargés d’épreuves et également d’innovations sublimes, lourds d’un passé qui, tour à tour, fut glorieux et tragique, et d’une architecture dont les murs conservent jalousement la mémoire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter mes articles sur la ville de Saint-Pétersbourg et ses palais environnants, cliquer sur leurs titres :
 

SAINT-PETERSBOURG OU LE SONGE DE PIERRE

PETERHOF OU LA MAISON DE PIERRE

TSARSKOIE SELO OU LA SPLENDEUR IMPERIALE

PAVLOVSK OU LE SOURIRE d'UNE NUIT d'ETE

   

 

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Dictionnaire amoureux de Saint-Pétersbourg de Vladimir Fédorovski
Dictionnaire amoureux de Saint-Pétersbourg de Vladimir Fédorovski
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24 avril 2017 1 24 /04 /avril /2017 08:14
L'argent de Charles Péguy

Personne n’a oublié Péguy romancier et Péguy poète, mais bien peu doivent se souvenir que cet auteur majeur a été aussi un essayiste qu’on devrait peut-être relire en cette période d’élection sur fond de crise économique.

 

 

                                         L’argent

Charles Péguy (1873 – 1914)

 

Les différentes crises, qui ne sont que les épisodes d’une même et profonde dépression qui affecte l’économie mondiale depuis la fin des Trente Glorieuses, ramènent cet essai de Charles Péguy sur l’argent au cœur de l’actualité. Ce texte publié en 1913, juste avant le conflit mondial qui sera fatal à son auteur, nous rappelle que cet affrontement est aussi l’aboutissement d’une grande effervescence sociale et économique. Il serait donc profitable de méditer ce que Péguy pensait à cette époque avant de se projeter dans un avenir bien incertain.

 

En essayant de comprendre les arguments de Péguy, j’ai eu l’impression de me retrouver dans certains cours d’histoire, juste après 68, où des professeurs très politisés essayaient de faire entrer les idées, les événements, les mouvements de pensée,… dans des grilles de lecture prédéfinies permettant de justifier leur propre engagement politique. J’ai eu ainsi la nette impression que l’auteur se servait de sa propre expérience, de son vécu, pour construire une théorie pouvant servir de fondation à une action politique capable de sortir le monde de la situation dans laquelle il était englué en 1913.

 

La théorie de Péguy est audacieuse, elle cherche à combiner les forces et les idéaux des deux institutions les plus puissantes du pays : les hussards noirs de la République et l’Eglise, deux institutions idéologiquement opposées mais, d’après Péguy, complémentaires dans leur mission. Je n’oserai aucun jugement sur cette théorie, je me contenterai de constater ce que l’auteur a écrit et chacun, après la lecture de cet essai, pourra se faire sa propre opinion. Nombreux sont ceux qui ont cherché à comprendre Péguy mais chacun a eu un avis différent, ce que le préfacier explique dans une note : « on a tourné sur tous les modes autour de l’insaisissable Péguy, nationaliste, libertaire, catholique, socialiste, anticlérical, dreyfusard, réactionnaire… »

 

Dans cet essai, Péguy fait l’apologie d’un temps où le travail n’était pas une vulgaire marchandise, où il était souvent un art, où il n’avait pas encore connu les transformations liées au productivisme et à la rentabilité. Lui-même a connu l’artisanat dans sa famille et le travail qu’il prétend noble. « Travailler était leur joie même, et la racine profonde de leur être. Et la raison de leur être ». Il présente le travail comme un mode de vie, le travail pour le travail, pour le travail bien fait, pour l’honneur, pas pour l’argent ou un quelconque avantage.

 

Mais les temps ont changé et les valeurs ont été bouleversées. "Le monde a moins changé depuis Jésus-Christ qu’il n’a changé depuis trente ans". Avec la révolution industrielle, une nouvelle classe  s’est fortement renforcée : la bourgeoisie a pris le pouvoir, tous les pouvoirs. « C’est parce que la bourgeoisie s’est mise à exercer un chantage perpétuel sur le travail de l’homme que nous vivons sous ce régime de coups de bourse et de chantage perpétuel que sont notamment les grèves ». Et il enfonce fermement le clou : "Tout le mal est venu de la bourgeoisie. Toute l’aberration, tout le crime. C’est la bourgeoisie capitaliste qui a infecté le peuple".

 

Péguy rêve de ce temps où « On ne gagnait rien ; on ne dépensait rien ; et tout le monde vivait. » « On ne gagnait rien, on vivait de rien, on était heureux ». Ce temps où l’argent était seulement le fruit du travail, l’argent nécessaire à la vie en société mais pas le maître du monde. « L’argent est plus honorable que le gouvernement, car on ne peut pas vivre sans argent, et on peut très bien vivre sans exercer un gouvernement. L’argent n’est point déshonorant, quand il est le salaire, et la rémunération et la paye, par conséquent quand il est le traitement. Quand il est pauvrement gagné. Il n’est déshonorant que quand il est l’argent des gens du monde. »

 

Il conviendrait donc de revenir vers ce temps où l’argent n’avait pas, selon l’auteur, encore pourri le monde. Ce temps où les hussards noirs de la République se contentaient d’enseigner ce qu’il leur rappelle vertement : " Apprenez-leur donc à lire, à écrire et à compter. Ce n’est pas seulement très utile. Ce n’est pas seulement très honorable. C’est la base de tout " - estimant que, depuis un certain temps, ils auraient failli à leur mission essentielle pour s’intéresser davantage à la politique et au syndicalisme.

 

Le modernisme, sous l’impulsion de la bourgeoisie, aurait perverti la société. « Le modernisme est un système de complaisance. La liberté est un système de déférence. Le modernisme est un système de politesse. La liberté est un système de respect ». Il conviendrait donc de revenir à des valeurs ancestrales pour oublier les turpitudes crées par l’argent trop facile. La figure emblématique de cette perversion est Jaurès qui l’accuse de tous les maux, notamment de celui de la capitulation sous toutes ses formes. Péguy, fils d’artisan pauvre, pur produit de l’Ecole Normale, pense que le travail à la mode artisanale, l’enseignement intègre et honnête sans pollution politique, le retour aux valeurs traditionnelles pourraient sauver le pays. C’est sa vision, même si elle n’est pas forcément très judicieuse, très pertinente, ni totalement empreinte de justice et d’égalité, chacun jugera et appréciera. En attendant, Louise Bottu a eu diablement raison de nous rappeler que Péguy n’était pas qu’un poète un peu oublié.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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L'argent de Charles Péguy
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21 avril 2017 5 21 /04 /avril /2017 09:35
William Faulkner ou l'homme entravé

Il y a quelque temps de cela, j’avais consacré une année entière à la littérature américaine et ce qui m’avait le plus surprise en découvrant la richesse des œuvres était que ces écrivains participent bien peu à ce que l’on a appelé « le rêve américain ». Pour la plupart d’entre eux, nous avons à faire à des auteurs en proie au pessimisme le plus sombre, à une vision de l’Amérique déchirée entre ses diverses populations européennes, africaines et indiennes condamnées à une existence sociale chahutée et à l'ivresse des bas-fonds. L’un de ceux qui m’a le plus marquée est probablement William Faulkner, né dans l’Etat du Mississippi en septembre 1897 et mort dans ce même Etat à Byhalia en juillet 1962, petit homme au physique à la Charlot, issu d’une famille aisée mais dont le père alcoolique a sûrement eu sur ses jeunes années une influence négative.

 

Faulkner a débuté sa carrière par la poésie, considérant qu’un romancier n’est jamais qu’un poète égaré. Lui-même connaîtra plusieurs comas éthyliques. Quant à sa vie publique, il l’illustre dans un premier temps par des petits boulots, sa plume n’étant  pas en mesure de le nourrir, alors même que sa vocation d’écrivain est précoce. Il sera aide-comptable dans la banque de son grand-père, gardien de nuit dans une université, enfin postier ; jobs divers dont il sera licencié les uns après les autres, sans doute faute d’enthousiasme à les assumer.  Sa première oeuvre publiée sera Monnaie de singe, puis en 1921 il publie Moustiques et part faire un voyage initiatique en Europe, principalement en Italie, en France et en Grande-Bretagne. Est-ce cela qui lui inspire un conte féerique L’arbre aux souhaits  dédié à sa future épouse : Estelle Franklin ? En 1929 parait un ouvrage qui aura un plus grand retentissement Le bruit et la fureur puis l’année suivante  Tandis que j’agonise  et en 1931 Sanctuaire . Après trois romans de cette importance en trois ans, sa renommée commence à se faire dans le monde de l’édition et de la culture, cela grâce à sa capacité à forger des personnages atypiques et à dépeindre le clivage qui existe entre race noire et race blanche. En 1939,  il part pour Hollywood écrire des scénarii, lieu où il ne se plaît guère, considérant ce monde de l’apparence totalement factice.  En 1933 sort néanmoins un film tiré de Sanctuaire, si bien que Howard Hawks le rappelle à Hollywood et lui offre un contrat de 1000 dollars la semaine. C’est ainsi qu’il rencontre la secrétaire du cinéaste qui deviendra sa maîtresse, amour qui durera une quinzaine d’années, son mariage avec Estelle Franklin ayant été un désastre.

 

En 1949, le prix Nobel de littérature le projette au premier plan de l’actualité littéraire mondiale et, à la suite de cela, la sortie de chacune de ses œuvres sera un événement. Il en sera ainsi en 1953 pour la publication de Requiem pour une nonne  adapté au théâtre par Albert Camus. Les Européens n’ont-ils pas reconnu, plus vite que les Américains, son incontestable talent ? Faulkner aime d’ailleurs la France et Gallimard devient son éditeur attitré pour tout ce qui paraît en traduction française. Il sera d’ailleurs décoré de la Légion d’Honneur. Fragile des poumons, il mourra d’un œdème pulmonaire à l’âge de 65 ans. L’ensemble de son œuvre est important, pas moins de 54 romans, de 126 nouvelles et de 6 recueils de poèmes, la plupart d’entre eux déroutants et déconcertants. Ce mythomane a su pointer du doigt presque tous les drames psychologiques d’une humanité sur laquelle il pose un regard pessimiste, fruit d’une observation d’une extrême tension. Comme Balzac, il a promené la plupart de ses personnages dans plusieurs de ses romans, usant ainsi d’une clé de lecture et d’une continuité psychologique, La condition humaine  étant l’une de ses œuvres de référence.

 

En 1929, lorsque paraît Le bruit et la fureur aux Etats-Unis, le fiasco est total auprès d’un public  sans doute mal préparé à recevoir un tel ouvrage. Ce, à l’exception d’une poétesse qui rédige un éloge de six pages, ayant deviné la puissance incroyable de ce texte. Peu d’amour, il est vrai, dans cette œuvre mais beaucoup de haine et de violence et souvent une description de personnages handicapés. Le mal de vivre fait ici son entrée en  pleine page. Ce roman n'est-il pas né d’une image mentale et le titre emprunté à  Shakespeare, soit une histoire vue et racontée par un simple d’esprit, un idiot. Les événements nous parviennent par le biais de monologues intérieurs. La traduction de la plupart des romans de Faulkner sera rendue d’autant plus difficile que l’auteur use d’un vocabulaire d’une incroyable richesse. Par ailleurs, pas de logique affirmée, William s’octroie toutes les libertés d’images et de visions avec une attirance inéluctable pour le néant.

 

Sanctuaire  sera son premier succès commercial sans être pour autant un best-seller. Ce livre est inspiré d’un sordide fait divers : un viol. Tragédie grecque et fable vénéneuse où Jane, une collégienne fugueuse, se retrouve dans une ferme, puis se fait agresser avant de  finir dans une maison close. Récit plus linéaire chronologiquement, ce qui n’est pas toujours le cas de ses autres romans où le temps ne cesse de se contracter, de se crisper dans un climat obsédant. Temps d’un cauchemar éveillé qui laisse un goût amer et durable dans l’esprit du lecteur. Popeye, être maléfique, gringalet, étriqué, monstre hybride aux frontières de l’artifice et de l’humain. Il y a en lui de l’automate et de l’animal dans son désordre permanent. Dans cet ouvrage, les mâles sont des voyeurs et des violeurs en puissance. Tout se passe dans le regard : on s’espionne, on se dénonce et, au final, tout est faux. Chacun porte un masque et la malédiction apparaît partout, entre autre celle qui a nourri et marqué la guerre de Sécession. Pas de regard moral non plus pour condamner l’un ou l’autre des personnages, le romancier laissant une liberté de jugement total à son lecteur.

 

Faulkner considérait que les Noirs devaient avoir les mêmes droits que les Blancs, à une époque où cela n’était pas encore dans  la perspective morale du peuple américain. Mais il n’était pas moins profondément un homme du Sud où l’on pensait que les maîtres étaient blancs et les domestiques noirs. Sa littérature peut se résumer par le grand écart qu’il s’impose entre grandeur et dérision, grand écart qui empêche l’homme de se réaliser pleinement, aussi ses récits ne cessent-ils de prouver que tout accomplissement est un jour ou l’autre empêché, si bien que son  œuvre est proche de la psychanalyse puisque l’on y voit l’homme en proie à des aspirations impossibles, entravées en permanence dans leur réalisation.

Faulkner est publié dans la collection de la Pléiade chez Gallimard depuis 1977 ou 4 tomes sont consacrés à son œuvre romanesque.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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William Faulkner ou l'homme entravé
William Faulkner ou l'homme entravé
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15 avril 2017 6 15 /04 /avril /2017 16:40

 

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Voilà Pâques et ses carillons, ses bouquets de fleurs, quelque chose dans l'air d'allégé, dans les vitrines des pâtisseries les oeufs en chocolat enrubannés de couleurs vives. Lorsque j'étais petite fille, j'achetais toujours à ma mère un lapin en nougat, parce que j'étais sûre qu'elle le partagerait avec moi. Une fois, je n'avais pu résister et avais osé croquer l'une des oreilles. Mes parents avaient ri sous cape, puis gentiment admonestée pour ma gourmandise.

 

J'aime à évoquer les Pâques de mon enfance. Curieusement, dans mon souvenir, il faisait toujours beau. Est-ce parce que j'étais en vacances et que nous nous réjouissions à l'idée de découvrir, cachées dans les bosquets, les friandises que les adultes y avaient déposées. Il suffit de peu de choses pour enluminer le passé. La mémoire s'y emploie avec brio. Je me souviens que les pelouses se piquetaient de coucous et de jonquilles, que les cerisiers et les prunus étaient en fleurs et que les cloches, qui carillonnaient, annonçaient la plus belle des résurrections : celle de la nature. Pour ceux qui croient au ciel, ce jour est différent des autres. Et pour cause : quelqu'un est venu leur dire que la Création était le fruit d'un projet, que la vie avait un sens et que la mort n'était qu'un passage obligé. C'est réconfortant, même si la Science a décrété que l'on ne pouvait croire qu'à ce qui était vérifiable. Or l'homme qui croit au ciel pense que tout n'est pas vérifiable. L'univers existe, bien que nous ignorions son origine, ne puissions contrôler chacun des éléments qui le composent, ni même nous assurer de l'ampleur de l'espace-temps qu'il occupe. Tant de données et de paramètres nous échappent. Notre esprit est encombré de suppositions et de conjectures qui resteront à jamais à l'état d'hypothèse. Alors, puisque nous sommes si souvent contraints aux postulats, une transcendance souhaitée, à défaut d'être assurée, n'est-elle pas la plus noble des espérances, le pari de Pascal revisité, un peu de rêve tenu en haleine, auquel les humains que nous sommes, cernés de tous côtés par le mystère, aspirent en secret.

 

 
Je reproche à notre époque son refus du sacré, refus comme institutionnalisé qui suscite fatalement de profondes divisions entre les êtres. Nous vivons dans une société dont le socle fondateur se fissure. On évoque à tous propos les guerres de religion, mais c'est au nom du refus du religieux et du sacré que les guerres de demain risquent de se produire. Le sacré représentait un refuge, assurait une stabilité. Un refuge opposé au néant qui engloutit, anéantit, annihile. " Le néant conçu comme une absence de tout" - écrivait Bergson. Et il est vrai que le matérialisme n'ouvre aucune perspective ... Une société matérialiste n'a d'autre aspiration que de satisfaire au mieux  ses envies et de jouir des biens de consommation qui lui sont proposés. Cela dans l'immédiat sans parvenir à inclure cette fiction permanente dans la durée. Ainsi va-t-elle dans le sens de l'asservissement qui, tôt ou tard, lui sera imposé par les tenants d'un pouvoir qu'elle subira sans broncher, puisqu'elle n'a ni ambition, ni idéal. Les grands trusts l'ont compris et savent où placer leur intérêt : ils la tentent, la flattent et l'assurent que tout se monnaye, qu'il suffit d'y mettre le prix ... Mais l'amour, la foi, l'espérance s'achètent-ils ? 
Pâques pour celui qui croit au ciel est la conviction intime que rien n'est définitivement fermé et que ce que l'église appelle la communion des Saints est d'abord et avant tout la communion des Vivants, à l'égard desquels nous avons chacun un devoir et une responsabilité, afin que ces vivants nous deviennent proches, nous deviennent frères, et que ma liberté ne soit jamais que l'assurance de la leur.


Alors à ceux qui croient au ciel et à ceux qui n'y croient pas  JOYEUSES  PAQUES !

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Joyeuses Pâques
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7 avril 2017 5 07 /04 /avril /2017 08:31
Chenonceau où un rêve de dame

                                          

Voir Chenonceau ou le revoir, voilà un but d'excursion toujours apprécié. Et comment ne pas se laisser séduire par la beauté des ciels, l'élégance du site, le miroir des douves...

 

 

Chenonceau est sans nul doute le plus délicat des châteaux de la Loire. Partout les raffinements de la galanterie ont guidé la main des architectes et des jardiniers. Une inspiration féminine s'y fait sentir. Celle de Catherine Briçonnet qui sur un moulin fit bâtir un château ; celle de Diane de Poitiers qui sur le Cher fit construire un pont ; celle de Catherine de Médicis qui sur le pont édifia un palais. Ainsi naquit une demeure pleine de grâce et de légèreté.  

 

 

Implanté au coeur du Val de Loire, dans un lieu où tout conspire à la promenade et à la rêverie et où le souvenir de Léonard de Vinci, de Rabelais, Ronsard et du Bellay perdure, Chenonceau apparait penché au-dessus des eaux vertes du Cher dans les marbrures dorées des aurores ou les étreintes fulgurantes des crépuscules comme un rêve de dame.

 



Ce rêve fut d'abord celui de Catherine ou Katherine Briçonnet. La première dame de Chenonceau héritait d'une vieille forteresse que son époux Thomas Bohier s'empressa de détruire et à la place de laquelle cette femme de goût et d'autorité va élever un logis rectangulaire agrémenté de quatre tourelles.  La construction sera placée sous la responsabilité de Pierre Trinqueau qui, par la suite, sera l'un des architectes de Chambord. Le pont-levis d'origine donnait accès à une vaste terrasse qui menait à un portail ouvragé où se trouvaient gravées les initiales des époux bâtisseurs TBK, ainsi que leur devise : " S'il vient à point, me souviendra ". Lorsqu'ils meurent en 1524 et 1526, François Ier est roi de France et, au cours de ses séjours prolongés dans la région, apprécie tant le charme de Chenonceau qu'il en fait don à son fils Henri II, époux de Catherine de Médicis, mais surtout amant de la belle Diane de Poitiers qui ne va pas tarder à s'éprendre des lieux et à se les faire attribuer par lettres patentes. Elle en deviendra propriétaire au printemps 1555 et, sous la conduite de Philibert de l'Orme, architecte du roi, s'emploiera à construire le pont qui relie les deux rives du Cher. Ensuite, elle se consacre avec passion à ses jardins et y dépense des sommes considérables. Il ne faudra pas moins de 14000 journées d'ouvriers, de maçons, de jardiniers, pour mener à bien cette entreprise et créer les allées obliques qui divisent le parc en huit triangles, aligner arbres, fleurs, parterres, bassins, fontaines.

 

 

Lorsqu'en 1559, Henri II meurt des suites d'une blessure reçue lors d'un tournoi, Catherine de Médicis, qui veillait dans l'ombre, a tôt fait de prendre la tête du royaume au nom de son fils François II marié à la délicieuse Marie Stuart et, reléguant sa rivale à Chaumont, de devenir la nouvelle châtelaine de Chenonceau. Italienne, la reine ne l'est pas seulement d'inspiration. Pour son château, chèrement acquis, elle déploie autant de goût que d'audace et entreprend de faire construire une galerie à deux étages sur le fameux pont de Philibert de l'Orme. Commencés en 1576, ces travaux ambitieux ne s'achèvent qu'en 1581. Henri III est alors roi de France, après la disparition de ses deux frères François II et Charles IX, et la reine ne cesse de donner à son intention des fêtes somptueuses qui se clôturent par des feux d'artifice et des spectacles allégoriques en espérant que, distrayant la cour, elles feront oublier les tensions entre catholiques et protestants. Dès cette époque, le château et ses jardins ont déjà la configuration qu'ils ont aujourd'hui. A la mort de Catherine, Louise de Lorraine, sa bru, qui enterre la même année sa belle-mère et son époux Henri III, hérite des lieux mais elle est trop affligée par ses épreuves ( elle sera appelée la reine blanche car toujours vêtue de blanc selon l'étiquette du deuil royal ) pour envisager de changer quoi que ce soit à la demeure, d'autant qu'elle est accablée de soucis financiers. Après elle, César de Vendômois, fils légitimé d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées s'attachera à perpétuer le rêve de la reine de coeur et de la reine de France, si bien que le château et ses jardins conservent leur tracé italien avec les allées en berceau et les promenoirs. En 1650, le jeune roi Louis XIV sera le dernier hôte d'un château bientôt déserté par l'administration royale et la Cour. Dès lors, la résidence ne vit plus qu'avec ses fantômes. Comme sont loin  les fêtes pastorales d'antan où, devant les yeux admiratifs de la petite reine Marie Stuart, des fontaines jaillissaient à chaque détour, où se dressaient des autels antiques au long des allées, où des personnages glissaient entre les arbres et les parterres de fleurs dans des costumes rehaussés d'or, ainsi qu'il convient à un rêve de dame ! Le château, acheté par la famille Menier, a retrouvé toute sa splendeur et ouvre ses jardins et ses appartements aux visiteurs sous le charme de cette grâce souveraine.

 

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Chenonceau où un rêve de dame
Je me rêve un instant en dame de Chenonceau.

Je me rêve un instant en dame de Chenonceau.

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29 mars 2017 3 29 /03 /mars /2017 07:44
Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Les goûters préparés par Renée étaient des festins que j'appréciais d'autant plus aux lendemains de la guerre

Lorsque l’on atteint un certain âge, l’évocation des souvenirs s’accompagne presque toujours d’un sentiment étrange auquel on ne s’habitue pas, tant il est vrai que ce monde évoqué a déjà disparu, qu’il est un univers englouti dont seuls quelques témoins subsistent encore. Nous évoluons ainsi dans une actualité à demi amputée parce qu’elle n’est la nôtre qu’incomplètement. Ainsi, lorsque je passe devant l’immeuble où je suis née, où j’ai vécu les vingt premières années de ma vie, où mes parents ont demeuré de 1936 à 1976, certes l’immeuble est toujours là, quasiment inchangé, mais ceux qui y vivaient sont presque tous morts, les murs n’entendent plus raisonner leurs voix, passer leurs silhouettes, s’animer leurs présences. Et que dire quand j’évoque mon cher Rondonneau que je n’ai pas revu depuis le printemps 1960, cette propriété qui fut l’Eden de ma jeunesse, le petit paradis de mon imaginaire, lieu où se sont éveillés mes sens et ma sensibilité ! Nul doute que la rivière des Mauves continue de s’étirer au long des rives moussues avec son chant discret et mélodieux, que le parc s’ouvre à cet endroit précis comme un beau fruit coupé qui nous offre soudain un panorama forestier, que la maison a bien conservé son allure bourgeoise et son toit d’ardoise, qu’il y a toujours au loin, plantées comme des vigiles, la chapelle et la tour d’un ancien monastère, mais les acteurs se sont éclipsés de ce décor enchanteur, remplacés par des visages et une actualité qui ne sont plus les miens, si bien que j’apparais comme une revenante, un fantôme, le spectre d'un temps qui n’est nullement autorisé à se perpétuer. Oui, ma chère Renée n’est plus là devant le portail grand ouvert à nous guetter mes parents et moi avec son bon sourire, si bien que le présent se pare d’étranges images et que penser ainsi le passé est tout ensemble une joie et une souffrance. Le passé, Marcel Proust lui a rendu en littérature une forme de présent et l’a paré d’émotions bouleversantes, mais réactualiser le mien s’accompagne le plus souvent d’une pénible sensation de perdition qui m’affecte, m’immerge dans le sentiment inguérissable d’être non seulement l’orpheline des miens mais l’orpheline du temps. C’est vrai, nous sommes les orphelins de ce temps disparu qui laisse peu de témoins à nos côtés …

 

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

La maison du Rondonneau et l'un des petits ponts sur les Mauves.

Renée est apparue dans mon existence alors que j’avais neuf ans. Maman avait reçu de ses parents, morts à un an l’un de l’autre, un gentil héritage qui a permis l’achat de cette vieille demeure, ancien pavillon de chasse des évêques d’Orléans, sise à 4 km de Meung-sur-Loire. Lorsqu’ils en firent l’acquisition en 1948, elle était en très mauvais état. Tout était à refaire des crêpis extérieurs aux peintures intérieures et à la remise en état du parc parcouru par la rivière des Mauves qui s’y faufilait en formant, ici et là, des charmantes îles auxquelles on accédait grâce à des ponts en bois. Renée est entrée au service de mes parents l’année suivante. C’était alors une jeune femme de 26 ans bien charpentée avec un visage sculpté comme un marbre et une abondante chevelure qui lui donnait un air de déesse antique. Elle était belle et surtout joyeuse et le courant est passé immédiatement entre nous. Elle s’installa bientôt dans le logement de gardien  avec son mari Pierre et son fils Serge, âgé de 3 ou 4 ans. Elle se chargerait d’entretenir la maison et le parc, secondée pour les gros travaux par un jardinier, projet qui ne faisait peur ni à sa vigueur, ni à sa robustesse, car Renée aimait le travail, savait l’assumer et s’en prévaloir à l’occasion avec une fierté souveraine. Le travail figurait pour elle une sorte de défi, une grandeur, une dignité morale et physique. Elle trouvait là ses quartiers de noblesse.

 

Renée le jour de son mariage.

Renée le jour de son mariage.

Auprès de cette jeune femme dynamique et ardente, j’allais bientôt frotter ma mélancolie naturelle, ma timidité instinctive, mes rêveries de fillette solitaire, mes refoulements de citadine et voir s’ouvrir devant mes yeux extasiés un paradis bucolique propre à enchanter mon enfance. Renée fut en quelque sorte mon école buissonnière, celle où j’ai le mieux appris : de la diversité des chants d’oiseaux à celle des plantes, des légumes et des arbres ; du secret des saisons aux rumeurs des campagnes et aux divers temps des semailles et des moissons. Oui, avec elle, auprès d’elle, j’ai expérimenté l’ordinaire de la vie, ce qui est peut-être le plus extraordinaire, le sens profond de chaque geste, l’attention qu’il ne doit manquer de susciter et la satisfaction engendrée par son accomplissement. Avec quelle hâte, dès qu’un week-end ou des vacances me permettaient de retrouver le Rondonneau, je m’empressais de quitter mes vêtements de citadine pour ceux plus rustiques qui ne craignaient ni la boue des allées, ni  la rosée des pelouses, ni la paille des poulaillers. Renée m’a ainsi, au fil du temps, légué une véritable échelle des valeurs, valeurs d'une existence simple et quotidienne. La petite fille des villes se découvrait soudain une âme à l’état de jachère, toute prête à recevoir le bel héritage des vallons et des près.

 

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Ma mère et moi avec nos moutons et petite fille donnant à manger aux poules en liberté.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

Navigation sur l'une des barques avec ma cousine.

J’ose avouer que Renée m’a beaucoup eue dans les pattes ;  les premières années, je l’ai suivie comme un petit chien, époque où elle m’apprenait à soigner les poules et les lapins, à cueillir les légumes et les fruits, à les conserver sur des claies, à préparer les confitures, les conserves, les confits, à faire dorer sur le coin de la cuisinière à bois les fameuses tartes Tatin qu’elle réussissait à merveille. Elle me préparait également des œufs à la neige, et lorsque nous étions seules, tous les petits plats que maman avait retirés de mes menus parce qu’elle craignait que la mauvaise alimentation de la guerre n’ait laissé des séquelles dans mon foie ou ma vésicule, comme la guerre de 14/18 en avait produites dans son tube digestif, resté fragile sa vie durant. Par chance, grâce aux bons soins de Renée, tout fut remis en bon ordre et je gagnais même les quelques kilos manquants qui faisaient de moi, aux lendemains de l’armistice, une enfant un peu chétive. Avec Renée, les joues roses et les mollets dodus étaient de circonstance et me donnaient la témérité d’entreprendre des jeux plus audacieux : des parties de cache-cache éperdues dans le parc avec mes amis du voisinage, les longues randonnées jusqu’à la chasse du château de la Touanne, les courses folles à bicyclette et les évasions dans les deux barques sur la rivière des Mauves.

 

Et puis Renée eut un autre mérite, elle a su adoucir les effets négatifs d’une éducation trop austère. Pudique, mon père ne se plaisait guère à exprimer ses sentiments et ma mère avait mal vécu sa grossesse, plus mal encore son accouchement où elle avait, parait-il, tellement souffert qu’elle l’évoquait, trente ans après, avec des trémolos dans la voix. J’avais donc le sentiment d’avoir beaucoup dérangé et Renée a su, grâce à son intuition, chasser de mon esprit l’impression lancinante ( et fausse bien entendu ) que j’étais gênante. Chère Renée ! Lorsque je me suis mariée, trop jeune, elle a vu venir le gendre de Madame avec des yeux furibonds. Finaude, elle avait deviné que notre attelage n’était pas propice aux longs parcours. Et c’est vrai, nous divorcions trois ans plus tard au grand soulagement de Renée qui me répétait : « Je te l’avais bien dit, ma choute, que ce gars-là, il n’était pas fait pour toi. » Heureusement, le second eut davantage de succès et Renée ne s’est pas davantage trompée sur son diagnostic, énoncé ainsi : « Te voilà un bon petit mari pour sûr ! » Merveille, il dure encore ...

 

Quant à Renée, elle a eu du mal à se remettre de la vente du Rondonneau par mes parents en avril 1961. Puisque je partais habiter en Haute-Savoie, le Rondonneau n’avait plus sa raison d’être. Renée est restée quelque temps avec ceux qui avaient pris la suite, des personnes sympathiques mais qui n’envisageaient pas le parc de la même façon et installaient le chauffage central en lieu et place des feux de cheminées qui diffusaient une chaleur plus rustique … C’en était trop pour Renée qui gagna la ville la plus proche et devint la responsable d’une superette, ce qui lui permettait de voir du monde et l'assurait d'un travail stable. Elle a pris congé en 2006, à l’âge de 83 ans, après une existence où le travail fut sa fierté parce qu’elle entendait le servir avec exigence et qu’elle en recueillait les plus vives satisfactions. Figure inoubliable, elle m'inspire toujours une reconnaissance éternelle et reste intimement mêlée à mon actualité de rat des champs. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

 

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Les ruines de l'ancienne abbaye du Rondonneau.

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17 mars 2017 5 17 /03 /mars /2017 10:43
Le professeur Marcel Proust de François-Bernard Michel

Marcel Proust parle beaucoup de médecine et de médecins dans sa Recherche. Rien d’étonnant à cela, il était fils et frère de deux professeurs en médecine et, surtout, affligé lui-même d’une maladie qui l’emportera à l’âge de 51 ans : l’asthme allergique. Curieux que deux livres évoquant les relations de Proust avec le monde médical sortent au même moment : celui de Diane de Margerie "A la recherche de Robert Proust" et le très remarquable ouvrage du professeur François-Bernard Michel, président de l’Académie nationale de médecine, pneumologue, poète et écrivain  "Le professeur Marcel Proust". Pourquoi ce titre « Le  professeur Marcel Proust » ? Au fil des ans, nous explique l’auteur, l’asthmatique Proust a acquis un savoir médical de par son milieu familial et ses nombreuses consultations, mais surtout grâce à sa perspicacité et à son hypersensibilité à la souffrance physique et psychologique. Ainsi réunit-il les deux fondamentaux de la médecine : le savoir et l’humanisme, humanisme qui a souvent manqué aux professeurs en médecine du XIXe et du début du XXe siècle. C’est Proust qui, en quelque sorte, a introduit la médecine dans la littérature. Et il le fera sans complaisance. « Au-delà des portraits » - écrit François-Bernard Michel – « on découvre l’amertume du souffrant déçu, sa colère enfin, telle qu’elle explosera en dispute avec son père ». En négatif, Proust stigmatise les carences désastreuses des médecins sur la question cruciale qu’ils ne se posent pas, si bien que l’écrivain se charge lui-même de la poser : « Que faites-vous de l’homme ? »  les interroge-t-il. De l’homme malade, bien entendu. Il exhortait les médecins du XXIe siècle à ne pas réduire la médecine à une technologie prestataire de diagnostics et traitements, mais d’être davantage à l’écoute de l’homme souffrant.

 

Ce livre a donc pour ambition de prouver à ceux qui s’en étonneraient combien Marcel Proust ne se contente pas d’être titulaire d’une chaire en littérature - que personne ne serait enclin à lui contester - mais qu’il est en mesure d’en occuper une en médecine et que bien des malades auraient intérêt à lire son œuvre, la Recherche ayant ouvert des portes fermées à bien des malades et proposé une autre façon d’envisager la maladie aux asthmatiques d’aujourd’hui. Nous savons également que Proust est un écrivain qui a déployé – non sur le Cosmos comme le ferait un astrophysicien – mais sur l’univers intime et cérébral de l’homme, un télescope capable de nous restituer nos émotions les plus secrètes et d’expliquer le travail complexe de la réminiscence. La neurophysiologie moderne confirme la justesse de ses intuitions. D’autre part, l’inconscient est très présent dans son œuvre. L’écrivain le détecte dans tous les domaines et c’est la cure qu’il fera, après le décès de sa mère chez le docteur Paul Sollier, qui lui offrira l’opportunité de se mettre à l’écoute de cet inconscient et d’exercer sa lucidité jusqu’à remonter aux sources de son asthme et à son déclenchement. Ainsi s’approchait-il de la constatation suivante : que certaines maladies procèdent de  "goûts ou d’effrois de nos organes" suscitant rejets ou affinités. «Ainsi l’écrivain Marcel Proust - souligne François-Bernard Michel - est-il devenu progressivement le docteur Proust, attaché à observer, scruter, radiographier les personnes, leurs moi successifs et leurs comportements. L’histoire de la petite madeleine en est l’illustration.» On se doit de noter que les étapes successives, qui conduisent à la restitution du souvenir, sont médicalement et psychologiquement irréfutables de la part de l'écrivain Proust. Ce dernier a rétabli la qualité émotionnelle et l’intensité sensorielle de la réminiscence sans omettre de les nimber de leur aura originelle.

 

Après les chagrins-serviteurs, Marcel Proust évoquera les chagrins-meurtriers, ceux dont les voies souterraines auront raison de lui. Dès lors, la course contre la mort s’amorce. Pas question que l’oeuvre se laisse devancer par elle, bien que la mort soit présente, déjà toute concentrée à tenir un siège dans sa pensée. Et ce sera le Temps Retrouvé. Celui du retour du passé dans le présent, celui du pouvoir de la joie intérieure sur la désespérance. Celui de l’œuvre accomplie.  Après avoir consulté presque tous les grands médecins de son époque, à la fin de sa vie il n’y a plus que l’humble docteur Bize à son chevet et surtout Céleste Albaret, cette vestale qui a remplacé  maman. Avec elle, il corrige les dernières épreuves. Auprès d'elle, il est en mesure d’accueillir la sombre visiteuse et d’abandonner à la postérité le soin de le juger.

 

Ce livre nous offre également un panorama sur la médecine des années 1880 à 1922 et des portraits jubilatoires des professeurs titulaires de chaires de médecine, certains, amis d’Adrien Proust, plus tard de son fils Robert, ceux nombreux que Marcel a rencontrés chez ses parents, consultés personnellement, décrits avec une évidente cruauté et, avec quelques-uns, partagé une même quête sur la neurophysiologie et la neuro-immunologie. Dans cette suite de portraits apparaissent des figures incontournables : Edouard Brissaud qui a probablement inspiré le docteur Boulbon de la Recherche et considérait l’asthme comme une névrose ; le professeur Albert Charles Robin, un incompétent mondain qu’il croisera chez Madeleine Lemaire ; le docteur Pozzi, homme de haute prestance et de haute renommée, père de la poète Catherine Pozzi, qui menait grand train à Paris et traînait à ses basques les cœurs des belles de l’époque, il mourra assassiné par l’un de ses malades ; le docteur Dieulafoy, collègue de son père ; le professeur Pierre Charles Potain que madame Verdurin tançait vertement de son franc-parler dans la Recherche ; le professeur Dejerine, médecin de renom auquel Proust reprochera de ne pas être assez humaniste. Nous faisons ainsi la tournée des hôpitaux, voyons la politique hospitalière se structurer peu avant la guerre de 14/18, guerre qui permettra aux médecins et aux chirurgiens, en particulier,  de faire des pas de géant. Rien n’a échappé de cela à Proust qui savait son frère au front, opérant jours et nuits, et nombre de ses amis engagés dans l’armée. Mieux que quiconque, Proust a su décrire le corps éprouvé et autour de lui la mouvance des sensations et sentiments qu'il inspire. Enfin et surtout, si la maladie et les chagrins finissent toujours par tuer, ils développent en chacun de nous " les forces de l'esprit" et donnent un sens spirituel à la souffrance. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Le professeur François-Bernard MICHEL

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28 février 2017 2 28 /02 /février /2017 10:13
A la recherche de Robert Proust de Diane de Margerie

Diane de Margerie vient de publier un ouvrage dont le titre m’a tout de suite interpellée : « A la recherche de Robert Proust ». Qui était Robert Proust, cet homme totalement évincé de « La Recherche », l’œuvre de son frère aîné Marcel Proust, où apparaissent cependant la mère, le père, la grand-mère, la tante et quelques autres personnages qui ont occupé sa vie. Mais son frère, de deux ans son cadet, semble avoir été gommé volontairement de cette longue et pénétrante histoire. Diane de Margerie, qui s’est posée elle aussi la question, nous apporte certains éclairages au sujet de cette difficile parenté entre deux frères qui ont laissé l’un et l’autre des oeuvres importantes, le premier en littérature, le second en médecine. Car Robert, comme son père Adrien, fut un médecin-chirurgien de renom, un homme dont le destin s’est déroulé de façon naturelle, déterminée et irrévocable, contrairement à Marcel dont l’accouchement de son œuvre fut long, compliqué et tortueux.

 

Il apparaît que les deux enfants d’Adrien et de Jeanne Proust avaient bien peu de choses en commun, sinon une remarquable intelligence et une parfaite éducation. S’entendaient-ils ? Pas vraiment, bien que la mère veillât à maintenir un climat d’affection familiale. Cela, pour la simple raison, que Marcel a difficilement vécue l’arrivée de ce petit frère qui, subitement, occupait les lieux et lui prenait un peu de l’amour maternel. Oui, Marcel, enfant sensible et tyrannique, a souffert de ne pas être le seul objet de la tendresse familiale et a su, par la suite, tirer parti de son asthme et se présenter en tant que narrateur dans « La Recherche » comme un enfant unique. Peut-être l’existence de Robert sera-t-elle à l’origine de « cet univers asexué mais dévorant auquel il se sacrifiera comme sur un autel : celui de l’écriture. » En quelque sorte : « oublier les sentiments ambigus suscités par la naissance d’un autre qu’il faudra plus tard annuler par l’écriture salvatrice » - nous explique Diane de Marjorie. « C’était ou l’autre, ou l’œuvre » - ajoute-t-elle.

 

Diane de Marjorie suppose que Robert de Saint-Loup, si présent dans le roman de Marcel, est une sorte de frère de substitution auquel – explique-t-elle – « Marcel le narrateur peut songer à loisir à travers le silence observé sur le frère réel. » Le parallèle ne me semble pas vraiment convaincant, sinon que le personnage du livre mourra héroïquement durant la guerre de 14/18 à la tête de sa division, de même que Robert Proust s’y illustrera avec courage et dévouement dans son rôle de médecin militaire auprès des innombrables blessés. « Voilà qui est frappant chez les frères Proust dont l’un s’adonne à l’analyse de la dégradation (en amitié, en amour, dans la sexualité) à travers le scalpel de l’écriture ; et l’autre, tout au contraire, choisit la guérison du mal à travers le bistouri. » - insiste Diane de Margerie.

 

Marcel Proust reconnaissait : « Je suis jaloux à chaque  minute à propos de rien. » Et ses jalousies se focaliseront évidemment sur la mère. Lorsqu’il peint dans « La Recherche » les frères Guermantes, Basin l’aîné et Charlus le cadet, il ne peut s’empêcher d’y inclure la sévérité psychologique de leur père, établissant un lien avec la sévérité d’Adrien Proust, et ne manque pas de souligner qu’ils sont aux antipodes l’un de l’autre comme lui-même l’était avec Robert. Ainsi, à travers les personnages de son roman, Marcel exprime-t-il la complexité de la relation fraternelle. Et est-ce parce qu’il pense avoir une analyse plus fine de la maladie, se considérant lui-même comme un malade, qu’il accuse la plupart des médecins d’être bornés à bien des égards parce qu’ils ne bénéficient pas de la relation essentielle et étroite avec la … douleur ? L'asthme, dont il souffrait, et sa connaissance du milieu médical lui ont permis de dépeindre la lente déchéance de Charlus et la mort de la grand-mère de façon clinique en un temps où les médecins jouissaient d’une incroyable influence morale et sociale. Si bien que Serge Béhar, médecin et auteur, écrira que « La Recherche » a été rédigée par un médecin avant la lettre. Souvenons-nous que Marcel Proust, comme Freud, et bien que les deux hommes ne se soient ni connus, ni concertés, ont découvert le rôle éminent de l’inconscient, ce dont les praticiens d’alors se souciaient comme d’une guigne. Et principalement de son rôle dans les maladies  psychosomatiques.

 

Aussi peut-on se demander ce que Marcel pensait des carrières de son père  et de son frère trop privées l’une et l’autre d’une quête de l’invisible ? Marcel refusera d’être soigné par Robert et ne souhaitera à ses côtés, lors de ses tous derniers moments, que d’une seule présence, celle de Céleste Albaret, son employée de maison, qui était devenue « la vestale de l’œuvre, la Voix du téléphone, le trait d’union avec les éditeurs ». Allait-il survivre à sa Recherche ? Se survivre ? – questionne l’essayiste. Ne s’est-il pas laissé mourir en même temps que son œuvre s’achevait et ne s’est-il pas toujours refusé, et cela jusqu’à son extrême fin, à s’abandonner aux soins et conseils du monde médical ? Parce qu’il pensait en connaître plus qu’eux sur le parcours inéluctable et psychique de la maladie. Par la suite, Robert, qui lui survivra un peu plus d’une dizaine d’années, lui rendra un hommage vibrant dans la revue NRF (1923), où il salue la douceur et la bonté de Marcel, sans cesser de se consacrer à l’édition des manuscrits laissés en attente et au contrôle scrupuleux de leur publication chez Gallimard.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Marcel et Robert enfants, puis adultes avec leur mère
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