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23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 06:56
Alberto Giacometti, ascèse et passion, de Anca Visdei

Après vous avoir évoqué la musique, je consacre cette chronique à la peinture et à la sculpture avec une superbe biographie du peintre et sculpteur suisse Alberto Giacometti qui vécut longtemps à Montparnasse au temps où ce célèbre boulevard attirait tous les artistes et toutes célébrités férues d’art. Cette biographie est l’œuvre d’une auteure d’origine roumaine qui vit actuellement à Paris où elle a pu marcher sur les traces du maître.

 

 

Alberto Giacometti - Ascèse et passion

Anca Visdei

 

 

Le 11 mai 2015, chez Christie’s à New York, « L’Homme au doigt » une statue de Giacometti est adjugée pour 141.285 millions de dollars, devenant ainsi la statue la plus chère jamais vendue au monde, devançant une autre statue de Giacometti adjugée 103.93 millions de dollars en 2010. Voilà au moins une bonne raison de s’intéresser à cet artiste et de découvrir ce que fut sa vie d’homme et de sculpteur. Anca Visdei a mis ses pieds dans les pas du maître, elle est retournée aux sources, dans le Val Bregaglia, au coeur des Grisons, là où il est né.  Les Grisons c’est le plus grand canton de Suisse mais le moins peuplé, c’est un massif de pics et vallées profondes au rude climat qui attire cependant les touristes fortunés et les hommes d’affaires les plus riches de la planète. Coincé entre l’Italie, l’Autriche, le Liechtenstein, c’est un canton dont beaucoup partent pour exporter leur savoir et en acquérir d’autres.

 

La famille Giacometti est arrivée dans cette vallée au début du XIXe siècle, elle observe strictement la religion réformée qui, sous la férule de sa mère, marquera Alberto toute sa vie. L’art est un gène familial, le père est un peintre reconnu, d’autres membres de la famille sont aussi reconnus pour leur talent artistique. Anca Visdei explore l’arbre généalogique des Giacometti afin d'évaluer l’impact de ce gène artistique. Depuis, son enfance Alberto dessine, peint avec son père qui l’encourage à bouger pour voir d’autres choses, d’autres formes d’art. Le fils voyage mais très vite, vers ses vingt ans, il se fixe dans une baraque, un atelier logis plutôt sommaire, avec son frère Diego, puis à Paris près du célèbre boulevard du Montparnasse. Diego, le frère fêtard, que ses parents lui ont confié, restera toute sa vie avec Alberto dont il est inséparable car c’est lui qui réalise les armatures, les moulages, les patines, les accessoires, il est adroit, il a du talent mais ce n’est pas un artiste, c’est plutôt un artisan d’art qui acquerra une certaine notoriété après la mort de son frère.

 

A Montparnasse Giacometti se consacre totalement à son art, négligeant le confort matériel et les plaisirs de la vie « il renonce même à l’orgueil de la réussite, du succès et de la gloire… Vœu de pauvreté, vœu de chasteté (du cœur), vœu d’humilité ». Les oreillons, dont il a souffert dans son adolescence, ont jeté un doute sur sa virilité et le détournent des femmes sauf de celles qui font payer leurs étreintes. Anca Visdei le suit pendant ses longues séances de travail dans son austère atelier où il respecte la poussière et tyrannise ses modèles, et dans ses longues escapades nocturnes avec les péripatéticiennes de Saint-Denis et de Montparnasse. Il est devenu un sédentaire qui ne voyagera qu’à la toute fin de sa vie. Durant celle-ci, il restera un austère protestant, torturé par la recherche de son art qui ne lui donne jamais satisfaction, par ses œuvres qu’il ne parvient jamais à achever, par les femmes qui l’effraient, soumis à la force tutélaire de sa mère.

 

L’auteure le suit ainsi dans sa traversée artistique du demi-siècle (début des années 1920 – 1965) qu’il vit à Montparnasse, perpétuellement à la recherche de l’aboutissement de son art, « après avoir exploré successivement le cubisme, et même très partiellement le futurisme, connu à Paris, le postimpressionnisme et le fauvisme transmis par son père, Giacometti n’a cessé de chercher plus loin dans l’histoire de l’art ». Passant par Cimabue, Giotto, Piero della Francesca et Le Tintoret, il continuera sa quête jusqu’à l’exploration des arts primitifs pour transposer sa recherche dans son œuvre. Elle l’accompagne aussi quand il rencontre enfin le succès et la gloire de son vivant, contrairement à beaucoup d’autres artistes, mais il n’en profitera que peu, vivant toujours dans son austère demeure avec une femme qu’il n’aime pas et une maîtresse qui lui soutire son argent.

 

La biographie d’Alberto Giacometti, ce n’est pas seulement le récit de la vie d’un immense artiste torturé, c’est aussi un demi-siècle d’histoire de l’art à Montparnasse quand ce quartier de Paris était le centre du monde artistique et culturel, là où tous les grands artistes se sont rencontrés un jour ou l’autre. Et nombreux, très nombreux sont ceux qui ont eu l’honneur de côtoyer le maître. L’auteure nous raconte ses aventures, ses amours, ses querelles, ses disputes, comment Breton l’a expulsé des Surréalistes, comment il a noué une belle amitié avec un cousin d’Anne Frank dont la famille fut elle aussi décimée par les Nazis. Cet ouvrage est une page d’histoire de l’art et même une page d’histoire tout court, au temps où le monde culturel et littéraire ne résistait pas au tropisme de Montparnasse, quand Alberto Giacometti était toujours là entre son atelier, les brasseries (Le Dôme, La Closerie des Lilas, Chez Adrien…) et les trottoirs de Saint-Denis et de son quartier et quelques voyages pèlerinages dans ses Grisons natals lorsque le besoin  de se ressourcer se faisait sentir. Le plus impressionnant dans cette biographie reste, néanmoins, cette foule immense de personnalités aujourd’hui  célèbre que le maître a eu l’occasion de fréquenter et parfois même très intimement.

Editions Odile Jacob

 

Denis BILLAMBOZ


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Alberto Giacometti, ascèse et passion, de Anca Visdei
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17 septembre 2019 2 17 /09 /septembre /2019 08:06
Arthur à 20 ans en 1874

Arthur à 20 ans en 1874


Nous sommes gens de Loire depuis toujours. Il y a longtemps que mes deux familles, paternelle et maternelle, s’ancrèrent dans ce terroir de l’Ouest, ouvert sur le large, pays d’eau et de marais. Sise aux portes de la Bretagne et aux frontières de l’Anjou et de la Vendée, Ancenis est un carrefour historique et la première ou la dernière – selon que l’on se place en amont ou aval - des villes bretonnes. L’aspect gracieux des bourgs et des champs quadrillés de haies vives, ce je ne sais quoi d’épanoui et d’un peu alangui dans l’atmosphère ont contribué à donner l’impression qu’ici la vie était plus facile et plus civilisée qu’ailleurs. C’est là que naquit le 24 avril 1854 mon arrière-grand-père, Arthur Chaillou, fils aîné d’une famille de cinq enfants, dont trois filles. Son père entrepreneur de peinture était un homme austère et sa mère, la délicieuse Caroline Marie Martin, une femme douce et attentive qui  veillait avec une prudence joyeuse sur sa nichée. Arthur avait deux passions, la peinture, non celle de son père mais celle d’atelier, et le sport, principalement la marche qui fit de lui un étonnant voyageur à pied. A 20 ans, son père l’envoya travailler chez un entrepreneur de travaux à Paris qui avait une certaine réputation afin qu’il apprenne à diriger une entreprise et à en connaitre les multiples arcanes. Il aspirait à ce que son aîné élargisse sa propre affaire et, par la suite, soit en mesure de former le plus jeune de ses enfants qui allait sur ses 11 ans. A peine arrivé à Paris, Arthur loua un appartement et s’inscrivit, sans tarder, à l’école des Beaux-Arts pour y suivre des cours de dessin en dehors de ses heures de travail. En effet, le dessin et la peinture de chevalet l’intéressaient bien davantage que ce stage dans une entreprise dont l’objectif était de faire de lui  un homme d’affaires rompu aux exercices de la finance et du rendement, si bien que quelques mois plus tard le patron, chargé de sa formation, écrivait à son malheureux père que son rejeton montrait une incapacité évidente aux conseils qu’il tentait vainement de lui inculquer.  Le sang d’Auguste Chaillou ne fit qu’un tour, il sauta dans un train – la ligne de la SNCF avait été inaugurée quelques années plus tôt - débarqua à Paris dans un état de fureur avancée, puis chez son fils auquel il ordonna de le suivre manu militari. Arthur comprit qu’il avait peu d’arguments à opposer à un père qui entendait lui couper les vivres, d’autant qu’il savait que sa peinture de chevalet n’était pas en mesure de lui assurer une existence décente, ainsi qu’à sa petite compagne. Celle-ci était déjà à son travail ce matin-là – elle était coupeuse dans une maison de couture - et ce n’est que le soir, à son retour au bercail, qu’elle réalisa avec stupeur et douleur que l’oiseau s’était envolé. Elle s’appelait Anne Désirée Cochet et avait 3 ans de plus que son compagnon. Fort jolie, elle se marierait quelques années plus tard, tout en conservant longtemps au cœur cette blessure de jeunesse.  Arthur avait donc regagné ses pénates et l’entreprise familiale qui n’avait pas l’heur de le passionner. Mais il fallait vivre et il plia l’échine, partit faire son service militaire dans l’infanterie l’année suivante et rentra dans le rang en épousant le 26 avril 1882, à Chemillé,  Marie-Louise Giraud de  sept ans sa cadette.

 

La petite coupeuse abandonnée à 20 ans et retrouvée 40 ans plus tard : Anne-Désirée Cochet.

La petite coupeuse abandonnée à 20 ans et retrouvée 40 ans plus tard : Anne-Désirée Cochet.

Caroline Marie Martin, la mère d'Arthur, née en 1825. Son grand-père avait été tué pendant les combats de Vendée devant Savenay, laissant sa veuve élever seule leur dernier enfant.

Caroline Marie Martin, la mère d'Arthur, née en 1825. Son grand-père avait été tué pendant les combats de Vendée devant Savenay, laissant sa veuve élever seule leur dernier enfant.

A quelques encablures de Cholet, ce bourg était célèbre pour sa foire aux bestiaux et au beurre. Il est vrai que les grasses prairies d’alentour favorisaient l’élevage du bétail qui affluait par milliers de têtes les jours de foire sur la place de Chemillé. Le père de Marie-Louise était maréchal-ferrant et avait une jolie situation qui permettait à sa femme Anaïse de tenir son rang avec un certain panache. Leur fille avait reçu une parfaite éducation chez les religieuses, passé son brevet avec succès et traînait à ses basques quelques soupirants lorsqu’elle fit la connaissance d’Arthur. Arthur était beau. Grand et mince, une abondante chevelure blonde, des yeux de mouette, il frappait par la virilité de ses traits et bien des élèves de l’école des Beaux-Arts de Paris lui avaient demandé de poser pour eux lorsqu’il travaillait en leur compagnie et, plus tard, Alexandre Saturnin Bertin, élève de Cabanel, d’un an son aîné, réalisera de lui un portrait magnifique. Désormais Arthur pouvait offrir à sa femme une vie décente. Ne venait-il pas de monter sa propre affaire à Nantes, laissant à son frère Eugène le soin de seconder leur père vieillissant. Un an après les noces naissait le 18 mars 1883 leur premier enfant Louise Marie Joséphine, ma grand-mère, et trois ans après, le 29 août 1886, un fils Marcel Jean Auguste.

 

Anaïse Teisseire, épouse Giraud, mère de Marie-Louise.

Anaïse Teisseire, épouse Giraud, mère de Marie-Louise.

Marie-Louise Giraud, née le 23 mars 1861, épouse Arthur le 17 avril 1882.

Marie-Louise Giraud, née le 23 mars 1861, épouse Arthur le 17 avril 1882.

Ce fut dans la nuit du 8 au 9 mars 1888 que se passa un événement dramatique : la disparition soudaine d’Eugène, le frère cadet d'Arthur, celui qui secondait désormais son père dans la boutique d’Ancenis. Un avis de recherche avait été lancé par le parquet et le procureur de la République Henri Baudoin, cela en vain puisque l’on ne retrouvera jamais trace de ce jeune homme de 25 ans. Auguste Chaillou n’allait pas tarder à fermer sa boutique ravagé par le chagrin, tandis que Caroline Marie, sa femme, guetterait en vain les trains dans l’espoir de voir débarquer le plus jeune de ses deux fils. Qu’était-il arrivé à ce garçon trop blond et trop gracieux, on ne le saura jamais ! Sur l’avis de recherche, il était souligné qu’il aimait fréquenter les cafés-concerts. Pour Arthur, ce sera l’occasion de remettre sa vie en question et de se décider à quitter la Bretagne pour la capitale où il lui semblait que l’existence était plus passionnante et où il pourrait participer à la vie culturelle. C’est lors de l’exposition universelle de 1900 qu’il déménage avec femme et enfants pour un appartement sis rue du Théâtre - ce qui est déjà en soi un programme - et où ceux-ci vont découvrir, stupéfaits, un Paris en plein effervescence, que dis-je en pleine  mutation. En effet, les parisiens assistent alors à la naissance de l’art nouveau, à l’inauguration de la première ligne de métro, à la découverte du moteur diesel, à celui d’un trottoir roulant de 3 km de long et croisent dans les rues et avenues pas moins de 48 millions de visiteurs durant les sept mois de l’exposition et sur les 112 hectares qui lui sont consacrés et englobent, entre autres lieux prestigieux, le Cours la Reine, l’esplanade des Invalides, le champs de Mars, la colline de Chaillot. Ma grand-mère me parlait souvent, lorsqu’elle venait déjeuner chez nous chaque jeudi durant les années où j’étais écolière, cette vie parisienne de la belle Epoque qu’elle avait traversée dans un état d’éblouissement. Louise s’était mariée à l’âge de 22 ans avec un homme de 35 ans, Alfred Armand, employé au Crédit lyonnais de Paris, auquel  on prédisait un brillant avenir car il ne cessait de monter en grade en suivant des cours le soir et en travaillant les langues dont l’anglais, déjà si utile à l’époque. Ils se connurent au Crédit Lyonnais des Grands Boulevards où ma grand-mère faisait un stage, ses parents l’y ayant encouragée parce qu’ils jugeaient prudent qu’une femme ait une corde à son arc ; l’avenir leur donnera raison. Alfred Armand était originaire de Bouloire dans le département de la Sarthe où s’était installée sa famille, pays de bocages qui sourit, à travers l’immobilité de ses cultures, à la floraison prometteuse des pommiers, aux vergers familiaux et à ses ciels qui ne sont jamais intensément bleus mais couturés de nuages ou frappés de lourdes nuées. Il était trapu, courageux et travailleur et avait eu le coup de foudre pour ma jeune grand-mère à la taille de guêpe et au rire communicatif. Comme ils se plaisaient et qu’il n’y avait aucun obstacle à leur union – Alfred Armand étant divorcé depuis un certain temps de sa première épouse - on envisagea très vite les noces qui eurent lieu dans une chaude ambiance familiale le 10 juin 1905. Ma grand-mère ne gardait pas de ses premières années de vie commune un souvenir impérissable. Alfred Armand était maladivement jaloux et elle devait prévenir ses amis et collègues d’éviter les regards appuyés ou les aimables compliments tant elle redoutait les scènes que son mari ne manquerait pas de lui faire. Le 5 juillet 1908 mon père naissait à la grande joie de ses parents et à la fierté d’Arthur dont c’était le premier petit enfant. Il n’en aurait pas d’autre d’ailleurs, les événements qui vont suivre  plongeant la famille dans une succession de malheurs que bien des Français connaîtront avec la Première guerre mondiale provoquée par l’assassinat du prince François-Ferdinand d’Autriche et de son épouse la duchesse de Hohenberg le 28 juin 1914 à Sarajevo. Ce drame conduisit l’Autriche-Hongrie à déclarer la guerre à la Serbie ce qui, bientôt, enflammera l’Europe entière et provoquera des changements géopolitiques qui marqueront à tout jamais le monde.

 

Le fils d’Arthur, Marcel, était parti à la guerre la fleur au fusil comme la plupart des jeunes gens de son âge, persuadé que cela ne durerait que quelques semaines. C’était un joli garçon qui venait de se marier et qui comptait, à son retour, unir ses efforts à ceux de son père dans l’entreprise familiale de peinture et décoration. Il n’y aurait pas de retour, Marcel fut blessé dès les premiers jours de septembre lors de la bataille de la Marne, bataille durant laquelle l’Armée française tentait de repousser l’inquiétante avancée des Allemands sur Paris. Ne pouvant plus avancer, il pria ses amis de poursuivre leur mission sans lui, de ne pas retarder leur progression, si bien qu’ils le déposèrent contre une meule de foin, prévenant les secours dès qu’ils le purent. Lorsque ceux-ci arrivèrent, les Allemands, qui les avaient devancés, avaient mis le feu à la meule. On ne retrouvera jamais Marcel. Longtemps sa mère espérera que les Allemands l’avaient  recueilli et soigné comme cela se faisait alors entre soldats étrangers. Hélas ! Marcel Chaillou compte parmi les soldats disparus. La médaille de guerre lui sera attribuée à titre posthume et sa jeune femme ne se remariera jamais, fidèle à sa mémoire. Quant à mon grand-père Alfred Armand, il était mort fin 1913 d’une hémorragie cérébrale et la femme d’Arthur sera emportée à son tour par la grippe espagnole au tout début de l’année 1919.

 

Arthur à l'âge de 50 ans peint par Alexandre Saturnin Bertin.

Arthur à l'âge de 50 ans peint par Alexandre Saturnin Bertin.

Marcel Chaillou en 1910 lors de son service militaire dans les fantassins.

Marcel Chaillou en 1910 lors de son service militaire dans les fantassins.

Ma grand-mère Louise en 1905.

Ma grand-mère Louise en 1905.

Mon père enfant en 1913 entre son grand-père et sa grand-mère Chaillou.

Mon père enfant en 1913 entre son grand-père et sa grand-mère Chaillou.

C’est ainsi qu’Arthur se retrouvera seul avec sa fille Louise et son petit-fils Robert dans une France meurtrie. La jeunesse avait été fauchée comme jamais et chacun pleurait ses chers disparus. Arthur poursuivait désormais, sans la présence de son fils, ses activités professionnelles et ses longues randonnées dans la France profonde, toujours à pied pour mieux profiter des paysages. Mais une bonne fée veillait sur son destin et lui permit de retrouver, grâce à l’entremise d’amis communs, sa petite coupeuse qui, un soir de 1874, avait pleuré le foyer déserté. Elle-même était veuve et l’amour n’allait  pas tarder à renaître de ses cendres. Anne Désirée n’avait pas oublié son premier amour et Arthur conservait un bien joli souvenir de ce temps où il s’était imaginé un avenir d’artiste dans ce Paris foisonnant où les talents multiples s’exprimaient en pleine liberté. Ils se marièrent le 21 avril 1921 pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, ce furent les années d’avant la seconde guerre où Arthur, ayant vendu son affaire, pouvait reprendre ses périples au long du littoral français ou dans la campagne et partager les joies familiales avec son épouse. Cet infatigable marcheur aimait saisir la lumière au lever du jour, surprendre le chant des oiseaux et envoyer de multiples cartes postales descriptives à ses neveux et nièces dispersés à l’étranger. La déclaration de guerre le 3 septembre 1939 fut un coup terrible pour lui car son unique petit-fils Robert partait sur le front du côté de Vitry-le-François, affecté dans les transmissions. L’armistice le rassura, bien qu’en pensée il rejoignit très vite le général de Gaulle dont l’appel du 18 juin l’avait touché comme un grand nombre de Français. Reconnaissant envers le maréchal Pétain qui avait permis à son petit-fils de regagner ses foyers sain et sauf, il fut par la suite un inconditionnel gaulliste. Ce dont il souffrit le plus pendant cette guerre fut sans aucun doute le froid. Bien que solide, Arthur allait sur ses 90 ans et les hivers étaient particulièrement rigoureux en ces années-là. Pour se chauffer, rien d’autre que la sciure de bois et peu de vivres à se mettre sous la dent, surtout lorsqu’on se refusait à recourir au marché noir. Atteint d’une pneumonie, il s’éteignit paisiblement le 23 septembre 1943. Folle de douleur, Anne-Désirée plongeât sa tête dans la gazinière pour le rejoindre dès le lendemain de ses obsèques. Elle avait 93 ans.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour prendre connaissance des articles consacrés à l'histoire de ma famille, cliquer sur leurs titres :

 

Ma mère à la lumière des souvenirs
Mon père, retour sur le passé    
Renée ou les enchantements de l'enfance
Mon grand-père Charles Caillé, une histoire de jardin
Chère tante Yvonne
Chers Disparus
Les chiens de mon enfance
Les Pâques de mon enfance au Rondonneau
Le Rondonneau : retour à ma maison d'enfance

 

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Arthur en 1939 à La Baule, juste avant la déclaration de guerre.

Arthur en 1939 à La Baule, juste avant la déclaration de guerre.

Me voici bébé assise sur les genoux de mon aïeul. Ma mère à droite et ma cousine germaine.  Né au second empire, Arthur sourit à celle qui connaîtra le XXIe siècle.

Me voici bébé assise sur les genoux de mon aïeul. Ma mère à droite et ma cousine germaine. Né au second empire, Arthur sourit à celle qui connaîtra le XXIe siècle.

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16 septembre 2019 1 16 /09 /septembre /2019 08:21
My heart belongs to Oscar de Romain Villet

Romain Villet aurait pu devenir un grand fonctionnaire ou un politicien aguerri, il est, heureusement pour les amateurs de jazz, tombé dans la marmite du swing en assistant à un concert d’Oscar Peterson trio et, dans cet ouvrage, il raconte le spectacle musical qu’il a créé à son tour pour transmettre sa passion à son public.

 

 

My heart belongs to Oscar

Romain Villet (1979 - ….)

 

 

Romain Villet, brillant étudiant, a échappé par miracle à un avenir doré de grand commis de l’Etat ou de politicien laborieux en cédant aux sirènes du jazz sous l’influence de sa petite amie qui l’a convaincu de la suivre à un concert.  Ce soir-là, il est entré en pâmoison en entendant le célèbre May heart belongs to daddy interprété par le trio du tout aussi célèbre Oscar Peterson. A la suite de ce concert, il a décidé de reprendre le piano qu’il avait abandonné à  son adolescence et, à force de travail, est parvenu à atteindre un très bon niveau et à pouvoir jouer sur scène. « L’amour, c’est la route qui mène à de grandes découvertes, sur laquelle on se laisse mener par le bout du … nez. »

 

Ensuite, il a créé un spectacle qu’il a donné avec un bassiste et un batteur, formation qu’Oscar Peterson a utilisée lui aussi, spectacle qu’il décrit dans ce livre. Le trio joue des standards du jazz entrecoupés par des propos qu’il adresse au public, car il ne lit pas, il est non voyant depuis l’âge de quatre ans. Il raconte ce qu’est le jazz en commençant par le petit bout de la lorgnette : le morceau qu’il préfère, le « saucisson » d’Oscar Peterson. Il explique aussi ce qu’est un « saucisson » dans le jazz, ce qu’est le swing, ce qu’est le jazz en élargissant chaque fois un peu plus son propos pour démontrer que cette musique est l’expression du présent, un moment de joie et de bonheur tellement nécessaire dans un monde si triste. « Ce qui compte par-dessus tout, c’est ce qu’on crée, c’est ce qu’on sert, ce qu’on produit et ce qu’on donne, ce qu’on fabrique et ce qu’on offre, là, maintenant, tout de suite, au présent, avec son corps et ses dix doigts ».

 

Le lecteur ne peut être que frustré de ne pas entendre la musique jouée par ce trio, il ne se délectera pas du swing de Romain Villet et de son trio, « le swing, c’est prendre en souriant et au sérieux le présent qui se présente, c’est l’épouser par amour ». Mais, il a la chance de lire sa prose pleine de verve et de vitalité, enjouée, facétieuse, où fusent, comme les rips du jazzman, les jeux de mots, les calembours, les aphorismes et les raccourcis fulgurants. Alors, après avoir lu ce petit livre, il ne reste qu’à trouver la meilleure occasion d’entendre et voir ce fameux spectacle.

 

Ce recueil est complété par deux courts textes : un dialogue entre Villet et un spectateur un peu béotien qui croit avoir compris ce qu’est  le jazz sans en avoir jamais joué et une liste de très bonnes raisons pour lesquelles il l’apprécie. Moi, je n’ai retenu que la dernière en acceptant toutes les autres : « Parce que sans cesse il répète différemment que la répétition n’existe pas. Parce qu‘il se passe de raison, se moque des raisons, se délivre des raisons, parce que c’était lui et parce que c’était moi ». Avec ces courts textes, Villet démontre une fois de plus qu’un petit livre plein de verve, d’enthousiasme et de conviction, assaisonné d’un doigt d’exubérance, est bien plus convainquant qu’un gros pavé ennuyeux. Le jazz n’aurait pas supporté la longueur et la lourdeur, « Fugace, le jazz est un présent » et ce petit recueil est un moment de bonheur  tant l’auteur emporte le lecteur dans le swing de son enthousiasme.


Denis BILLAMBOZ


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My heart belongs to Oscar de Romain Villet
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11 septembre 2019 3 11 /09 /septembre /2019 09:05
Toffee suivi de La preferida d'Edmée de Xhavée

Edmée de Xhavée est une fine mouche qui  connait mieux que personne le cœur des femmes, les intrigues de famille, le mal-être sentimental et ces vies qui se diluent peu à peu dans un ennui confortable. Edmée sait raconter le quotidien d’une plume suffisamment pimentée pour en relever le goût et épicer les deux récits qui composent son dernier ouvrage,  Toffee et La preferida publiés aux éditions Chloé des Lys. Ces romans sont très différents l’un de l’autre bien qu’ils nous décrivent le destin de deux  femmes qui ne reculent devant rien pour assouvir leurs pulsions et écrire leur vie selon leur désir, à contre temps de ce qui compose l’ordinaire de leur entourage. L’une est une amoureuse enjouée qui a envie de monter en grade, l’autre une manipulatrice sans état d’âme qui, année après année, parviendra à vider le coffre-fort de sa belle-famille à son seul profit.  

 

J’avoue un petit faible pour le premier récit, celui d’une Lolita charmante et délurée qui proposera avec audace un dernier frisson de vie à un veuf qui ne survivra qu’une année à la disparition de son grand amour. C’est une jolie histoire où le décor est bien planté et où les générations emmêlent leurs doutes et leurs espérances et gravent dans leur mémoire un passé plein de rebondissements et de surprises :

 « Des cheveux blonds, qu’il a retrouvés dans une petite pochette de maroquinerie verte. Pas d’indication mais il se souvient avoir été écoeuré, oui, écoeuré en la trouvant. Pourquoi, il n’en a plus aucune idée. Il ne sait d’ailleurs pas s’il l’a toujours, ni pourquoi il l’aurait gardée. Ou jetée. Maman avait les cheveux d’un très beau brun. Mais à sa mort ils étaient si ternes et rares qu’il ne pense pas qu’on a voulu se souvenir d’elle ainsi … il ne sait plus … Il aimerait que cette mèche blonde cesse de lui revenir en tête, alors qu’à la fin de sa vie il n’a que faire des détails inutiles et encore moins des désagréables. »
 


Le second récit est plus féroce, conduit d'une plume que l’auteure a trempée dans le vitriol tant le personnage principal, une certaine Olympe, est antipathique, sa vie se passant à détruire celle des autres avec l’aide de son faible mari Marc, et, ainsi, à ruiner sa belle-famille, principalement sa belle-mère  Régiman qu’elle laissera mourir sur la paille, lui ayant retiré, au fil du temps, ses meubles, ses bijoux, ses biens les plus personnels :

«  J’avais le souffle coupé, saoulée d’horreur devant leur plan déjà conçu et minutieusement mis au point depuis longtemps, c’était clair à présent, car leurs réponses ne connaissaient pas une seule hésitation ou réflexion partagée. Combien de soirées avaient-ils passées à régler tous les détails de nos vies pour les démonter ? »

 

C’est ainsi qu’Olympe consacrera son énergie à briser une famille par une guerre d’usure sournoise, conduite de main de maître par cette épouse perfide, qui n'aura de cesse d'effacer graduellement les vestiges du soir. Un livre qui invite à la réflexion sur les motivations secrètes de l'être et du paraître. Edmée sait faire cela avec assez de persuasion et de subtilité pour être convaincante. "Famille, je vous hais", ne serait-ce pas Olympe qui l'a prononcé ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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L'auteure

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9 septembre 2019 1 09 /09 /septembre /2019 08:10
Un amour de psy d'Anne Duvivier

Les fameuses manifestations qui réclamaient le mariage pour tous n’ont peut-être pas envisagé la question sous tous ses aspects, notamment ceux de la filiation et de la maternité vus par les premiers concernés : les enfants et petits-enfants et peut-être aussi, d’un point de vue plus affectif, par quelques autres proches. Anne Duvivier revient sur le sujet en mettant en scène ces protagonistes qui n’ont pas été consultés.

 

 

Un amour de psy

Anne Duvivier (1953 - ….)

 

 

Angelo est psychologue à Bruxelles, psy comme disent ses patientes, pour certaines plutôt ses clientes car il a une belle clientèle, surtout féminine, et mène une vie apparemment sans histoire avec sa femme Hannah, galeriste aux Sablons, le quartier des artistes de la capitale belge. Immergé au milieu d’une société presque exclusivement féminine, il n’est pas aussi serein qu’il pourrait le paraître. « Il vit, ou plutôt survit, au milieu des femmes, … Hannah, sa mère, Pascale, ses patientes - … - et, …, cette pétroleuse de Géraldine qui a pris ses quartiers. Pour ce qui est de Béa ; il refuse de la mettre dans le lot ». Tout a fini par basculer quand sa femme lui annonce qu’elle veut se mettre en couple avec une autre femme, une artiste à l’esprit large comme elle. Hannah et Angelo ont toujours été assez libres dans leurs rapports et ne conçoivent pas le mariage comme une prison mais là le choc est brutal.

 

Suivant les conseils d’une patiente, il finit par céder aux avances d’une femme plus jeune, plus aguichante, plus entreprenante, avec laquelle il élabore une relation sous les yeux de sa fille qui voit sa mère et son père se séparer et partir dans des aventures aléatoires, la mère avec une autre femme, le père avec une femme beaucoup plus jeune que lui. Anne Duvivier pose ainsi le problème du couple, non seulement pour montrer sa fragilité et son éventuelle éphémérité mais surtout pour évoquer les conséquences collatérales car un couple a souvent des enfants et quand il n’y a pas une maman et un papa tout devient plus compliqué.

 

Angelo a accepté d’épouser Hannah alors qu’elle était enceinte de Pascale, Pascale qui a désormais des enfants dont le papa est parti et le problème ne s’arrête pas là. D’autres révélations risquent encore de bousculer la vie de ce couple en voie de dissolution avec enfant, petits-enfants, mère, amantes, amies et amis et quelques patientes bien intentionnées mais peut-être pas aussi innocentes qu’elles tentent de le paraître. Avec ce roman, Anne Duvivier plonge en pleine actualité sur la maternité, la paternité et la procréation qui agite les institutions, les philosophes, les médecins et de très nombreux anonymes qui voudraient vivre autrement, même avec des enfants, et d’autres, aussi nombreux, qui ne comprennent pas cette frénésie à vouloir procréer hors du cadre traditionnel formé par la mère et le père. L’auteure ne dramatise jamais le sujet, elle le traite avec un certain humour et je la soupçonne d’avoir choisi un psy, non sans ironie, comme pour se moquer gentiment de ces femmes qui ne peuvent pas vivre sans leur gourou. Mais, même en le traitant avec une incontestable dérision, le problème est posé et les réponses ne sont pas évidentes à formuler. Il faudrait commencer par soulever les tapis pour évacuer  la poussière accumulée dessous depuis plusieurs générations.


Denis BILLAMBOZ


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Un amour de psy d'Anne Duvivier
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6 septembre 2019 5 06 /09 /septembre /2019 08:52
Marcel Proust en 1919
Marcel Proust en 1919

L’année 1919 sera pour Marcel Proust  celle où il atteint enfin la célébrité, reçoit les bonnes feuilles de  « A l'ombre des jeunes filles en fleurs » qu'ils trouvent imprimées trop fin, réédite chez Gallimard « Le côté de chez Swann » et publie « Pastiches et mélanges », si bien que son œuvre commence enfin à rencontrer son public. La guerre est terminée mais la grippe espagnole, qui sévit, ajoute ses victimes à celles des champs de bataille et mettra 18 mois à être enrayée. La délicieuse Mary Finaly, qui a sans doute un peu inspiré la Gilberte de La Recherche, en mourra à l’âge de 45 ans au début de 1919.
 

En cette année 1919, la santé de Proust ne cesse de se détériorer, au point qu’il craint être victime d’une maladie cérébrale et souffre parfois d’un embarras de la parole. Aussi abuse-t-il du véronal, médicament qui n’est pas sans répercussion sur sa mémoire et son état général. Il rédige également pour son ami Jacques-Emile Blanche, qui est l’auteur du portrait de Marcel à l'orchidée blanche (musée d’Orsay), une préface à son ouvrage « De David à Degas » qui lui donne beaucoup de peine, tout d’abord parce qu’il connait mal certains peintres dont Cézanne, Degas et Renoir, et qu’il éprouve de nombreuses divergences avec Blanche en matière d’esthétique.
 

Mais le plus pénible pour lui sera d’apprendre à la mi-janvier que sa tante a vendu l’immeuble du 102, Bd Haussmann à la banque Varin-Bernier et qu’il est dans l’obligation de déménager. Homme d’habitude, éprouvé par son état de santé défectueux, il se voit ainsi condamné à chercher une nouvelle adresse dans l’urgence. Comme il n’a pas de bail, il redoute d’avoir à régler des arriérés de loyer, soit environ 25 000 frs. Enfin que va-t-il faire de ses meubles, ceux de ses parents et de sa famille entreposés dans l’appartement ? Ce traumatisme altère considérablement son moral car, écrit-il : « Un asthmatique ne sait jamais s’il respirera, et peut être à peu près sûr d’étouffer dans un logis nouveau. Or l’état de mon cœur (physique) ne me permet plus de faire les frais des crises, par elles-mêmes sans gravité. Moi qui aimais malgré tout tellement la vie, je comprends que la mort est notre seul espoir. »  Le traumatisme de ce déménagement marquera une date importante car, désormais, il va en permanence se préparer à mourir, envisager avec plus de rigueur ses publications et s’empresser à terminer son œuvre et à la corriger.
 

Le 2 février, alors qu’il est comme à son habitude couché, enveloppé dans ses tricots « brûlés », le prince Bibesco, déjouant la vigilance de Céleste Albaret, parvient à s’introduire dans sa chambre en tenant sa fiancée Elisabeth Asquith dans ses bras afin de la lui présenter. « Je souffrais le martyre d’être vu ainsi par une jeune fille que je ne connaissais pas » - écrira-t-il. Tout cela ne l’empêche pas de sortir, soit au Ritz, soit chez des amis, et d’avoir, lors d’une invitation de Madame Hennessy, l’occasion de préciser : « Je n’ai aucune espèce de régime, je mange de tout, je bois de tout, je crois que je n’aime pas le vin rouge mais j’aime tous les vins blancs du monde, la bière, le cidre. Mon seul régime serait que vous me permettiez d’apporter une bouteille de Contrexeville ou d’Evian dont je boirai un peu dans un autre verre. »
 

Toujours en février, Proust envisage de louer à Nice une villa appartenant à Madame Catusse mais cela ne se fera pas ; pas davantage d’habiter l’hôtel Meurice sur les conseils de Misia Edwards, si bien que les soucis empirent parce qu’il ne trouve pas de logement et ne sait que faire de ses meubles. A bout de force, il finit par accepter d'occuper le meublé que lui propose l’actrice Réjane, au 8 bis rue Laurent-Pichat. Il fait alors transporter dans ce logis provisoire son lit de cuivre, sa table de nuit et surtout ses précieux cahiers. Tristes instants que celui où il quitte le boulevard Haussmann « locataire qu’on tue en le déracinant », ce lieu qui vit mourir son oncle Louis Weil et s’écouler tant d’heures familiales. Rue Laurent-Pichat, il loge au quatrième étage, tandis qu'au second demeure Réjane qui souffre d’une maladie de cœur et est âgée de 62 ans, et au troisième son fils Jacques Porel, sa femme et leur enfant. Mal isolé, l’immeuble se révèle bruyant et : « Les voisins dont me sépare la cloison font l’amour tous les jours avec une frénésie dont je suis jaloux. Quand je pense que pour moi cette sensation est plus faible que celle de boire un verre de bière fraîche, j’envie des gens qui peuvent pousser des cris tels que la première fois j’ai cru à un assassinat mais bien vite le cri de la femme, repris une octave plus bas par l’homme m’a rassuré sur ce qui se passait » - raconte-il dans une lettre à Jacques Porel.
 

En recevant les épreuves de « A l'ombre des jeune filles en fleurs », Marcel Proust est furieux du nombre de fautes et demande à l’éditeur, avec irritation, si les correcteurs servent à quelque chose. A la suite de cette constatation, il écrit à Gaston Gallimard : « Pourvu que tout paraisse de mon vivant ce sera bien et s’il advenait autrement,  j’ai laissé tous mes cahiers numérotés que vous prendriez et je compte alors sur vous pour faire la publication complète. » Le 19 avril, Jacques Rivière, qui ne cache pas son admiration à l’auteur, lui demande d’inaugurer le premier numéro de la NRF et souhaiterait qu’il lui fournisse un texte qui relaterait « le chagrin que cause une séparation et les progrès irréguliers de l’oubli. », ce que Marcel finit par accepter. Le 31 mai, il reçoit enfin les épreuves de « Du côté de Guermantes » qu’il se charge de corriger. Mais il ne limite pas ses publications à la NRF et donne à « Feuillets d’art » un texte sur Venise qu’il avait autrefois proposé au Figaro et qui figure dans « Albertine disparue ». L’accueil de la presse aux « Jeunes filles en fleurs » sera mitigé,  en dehors de l’article de Robert Dreyfus,  les critiques se focalisant  sur son style et son absence de toute technique du roman, ceci justifiant probablement leur manque d’enthousiasme …
 

En juillet, Proust désapprouve l’initiative de certains de nos auteurs d'avoir rédigé un manifeste intitulé « Pour un parti de l’intelligence » publié dans le Figaro. Il s’élève contre ce chauvinisme intellectuel, considérant qu’il n’y a pas d’intelligence spécifiquement française, et s’interroge : « Pourquoi prendre vis-à-vis des autres nations ce ton si tranchant dans les matières comme les lettres, où on ne règne que par la persuasion ? » Il ajoute qu’il ne croit pas que l’intelligence soit au-dessus du cœur et, en conséquence, « la première en nous » et qu’une œuvre doit son originalité beaucoup plus à l’inconscient qu’à l’intelligence.
 

Réjane se réappropriant son appartement de la rue Laurent-Pichat, Marcel est à nouveau en quête d’un logement. Par chance, Céleste en découvre un 44 rue Hamelin, dont la propriétaire de l’immeuble est désireuse de louer chacun d'eux en meublé. Proust finira par obtenir le cinquième étage non meublé mais sans ascenseur. Après quelques travaux, il dispose néanmoins d’un salon, d’un boudoir, de sa chambre avec salle de bains et d’une autre chambre pour Céleste. Quant aux soucis d’argent, ils n’ont cessé de s’intensifier ces dernières années et, désormais, Proust compte sur ses droits d’auteur, d’autant que se profile le prix Goncourt que son ami Léon Daudet souhaite lui faire obtenir, choix qu’il justifie dans L’Action française. Avant la remise du prix, 3000 exemplaires ont déjà été vendus mais Proust a, face à lui dans cette compétition, un ouvrage émouvant consacré à la guerre de 14, « Les croix de bois » de Roland Dorgelès. Au lendemain de cette terrible guerre, le livre touche particulièrement le public, si bien que la presse, dans son ensemble, va s’élever contre le choix des jurés du Goncourt qui lui ont préféré une oeuvre plus déroutante, plus difficile d’accès. Si « A l'ombre des jeunes filles en fleurs » séduit une élite, le livre n’obtient pas le succès de masse qui revient alors à Dorgelès, ce qui incite l’éditeur Albin Michel à inscrire sur la bande annonce : « Prix Goncourt (en gros caractères) quatre voix sur dix (en petits). Condamné par le tribunal de la Seine à payer une somme de 2 000 francs de dommages et intérêts, Albin Michel sera contraint à retirer la bande incriminée. Mais l’incident assombrira la joie de Proust d’avoir obtenu ce prix. Il constate également que son œuvre antérieure est déjà bien oubliée : « A chaque époque de la vie, l’oubli de ce qu’on a été est si profond chez les contemporains, faits il est vrai de jeunes gens qui ne savent pas encore, de vieillards qui ont oublié, qu’on est obligé de faire face si connu qu’on ait été, à l’ignorance du milieu ambiant. » (Voir mon article sur l’ouvrage de Thierry Laget « Proust - Prix Goncourt, une émeute littéraire » cliquer  ICI )
 

Le 31 décembre, Marcel Proust finira l’année chez Cécile Sorel qui reçoit  l’infant d’Espagne, la duchesse de Gramont, José Maria Sert, Bernstein et Croisset, réveillonnant ainsi avec quelques-uns de ses lecteurs.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Marcel PROUST EN 1918

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Marcel Proust en 1919
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2 septembre 2019 1 02 /09 /septembre /2019 07:53
Tempête rouge de Tsering Dondrup

Pour commencer cette nouvelle année littéraire, je vous propose un livre qui raconte les violences, les douleurs, les avanies, les humiliations subies par le peuple tibétain sous la botte chinoise. Ce livre est l’œuvre d’un auteur à la notoriété établie mais qui, aujourd’hui encore, subit des pressions de la part du pouvoir.

 

 

Tempête rouge

Tsering Dondrup (1961 - ….)

 

 

Avant de plonger dans la tempête rouge qui déferle sur les plateaux tibétains, il convient d’évoquer la genèse de ce livre et l’histoire de son auteur toujours interdit de passeport dans son pays. Tsering Dondrup est un écrivain à la notoriété bien établie entre le Tibet et le Qinghai, province qui comporte actuellement la plus grande partie de l’ancienne province tibétaine de l’Amdo d’où il est originaire et où il réside toujours, quand, en 2005, il décide d’écrire un roman dont l’intrigue raconte l’histoire de la « libération du Tibet », expression qui signifie pour les Tibétains la conquête de leur pays et son intégration dans l’immense Chine populaire. Ce livre ayant été refusé par tous les éditeurs officiels contrôlés par le gouvernement, il l’édite à compte d’auteur, à mille cinq cents exemplaires très vite vendus. Les autorités n’ont pas eu le temps de l’interdire mais, en 2013, quand une nouvelle édition est publiée à Hong Kong, avec une préface de Li Jianglin, militante de la cause tibétaine aux Etats-Unis, la censure sévit et les tracasseries à l’endroit de l’auteur se multiplient. La traductrice, dans un excellent avant-propos, raconte l’histoire de l’auteur, l’aventure de ce texte et explique son contenu.

 

Pour ruser avec la censure, ou tout simplement pour ne pas trop s’exposer, Tsering Dondrup écrit une fiction assez complexe qui ne respecte aucune chronologie, ne laissant que quelques indices entre les descriptions pour situer et dater les événements racontés. L’histoire, qu’il a conçue, met en scène un lama, Yak Sauvage Rinpoché, un homme très jeune, très riche, très adulé par ses fidèles et aussi très capricieux. Comme il est la réincarnation d’un Bouddha, on satisfait toutes ses attentes. Quand les Chinois pénètrent en Amdo, il comprend vite qu’il ne peut pas s’opposer à cette troupe très supérieure à la sienne, si bien qu’il décide de collaborer. Mais, après l’avoir abondamment utilisé, les Chinois l’arrête, avec toutes les élites religieuses et sociales, à l’occasion de la répression du soulèvement de 1958 en Amdo. Il connait alors la famine provoquée par le « Grand Bond en avant » prôné par Mao. Toujours aussi veule, en prison, il dénonce ses codétenus et même ses fidèles amis. Il subira de nouvelles privations à l’occasion de la Révolution culturelle des années soixante-dix. Les aventures de ce lama font état des exactions extrêmes commises par les Chinois au Tibet où plusieurs millions d’individus ont été éliminés notamment par la famine, la maladie et les travaux forcés. En Occident, un certain nombre de personnes se souviennent encore des événements qui ont ensanglanté Lhassa en 1959 et occasionné le départ du Dalaï Lama, mais très peu sont ceux et celles qui ont entendu parler des atrocités commises en Amdo l’année précédente.

 

Ce livre est avant tout la dénonciation de ces atrocités commises par les Chinois en Amdo, pays de l’auteur, ainsi que l’attitude coupable de certains Tibétains, même parmi les plus hauts dignitaires religieux, ayant cédé à des exactions toutes  aussi cruelles que celles de l’envahisseur. Tsering Dondrup démontre comment les Chinois ont tenté d’éradiquer  un peuple, une religion, une culture et même un environnement qu’ils ont profondément bouleversé. Yak Sauvage Rinpoché n’a pas reconnu son pays quand il est sorti de captivité, la sinisation avait fait son œuvre. Cette lecture m’a ramené à celle des mésaventures que le moine Päldèn Gyatso a dévoilées dans Le feu sous la neige que j’ai lu il y a de nombreuses années. Et, samedi, tard dans la nuit, en me promenant sur les chaînes du câble, je suis tombé sur une scène où les Chinois malmenaient des Tibétains pacifistes dans le fameux film Sept ans au Tibet, je ne l’ai pas regardé très longtemps, je connais l’histoire pour avoir lu le roman d’Heinrich Harrer dans mes jeunes années. Le Tibet et moi, c’est une bien vieille histoire pleine de sang, de douleur, de cruauté, de trahison et d’avanie.


Denis BILLAMBOZ


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30 août 2019 5 30 /08 /août /2019 08:22
La poésie d'hier à aujourd'hui

Parce que la poésie est constitutive, non seulement de la culture, mais de l'être, quel avenir sommes-nous disposés à lui accorder en ce début de XXIe siècle ? Pour le savoir, commençons par analyser son passé et considérons les domaines où elle n'a cessé de s'enraciner. Ainsi nous voici rejetés à l'origine même de toute recherche, à la racine de notre volonté d'interroger qui est celle de tout être vivant. Vais-je chanter la gloire de Dieu comme le psalmiste, osciller entre ambivalence, ferveur et fascination comme le fit Paul Valéry, ou affirmer avec le philosophe allemand Heidegger que c'est en s'alliant à la poésie que la philosophie surmontera l'épreuve de la vérité de l'être, tant il est vrai qu'en s'opposant au langage commun, elle aspire à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées ? En deçà du passé et au-delà de l'avenir, n'est-ce pas dans sa quête de l'essence des choses qu'elle s'affirme, n'est-ce pas parce que le poème se situe dans un « éternel maintenant » qu'il sauvegarde ce qui se perd ? En nommant les choses, nous leur donnons existence, tant il est vrai que la parole instaure et fonde afin, et je cite le poète, «  de faire des mots qui abandonnent l'être, un retour vers lui ».

 

 

Car ce qui dessine notre vie et ajuste notre pensée ne sont que les conséquences de ce jeu subtil. Sans la poésie, pas de renaissance humaine, pas de grande aventure de l'esprit. N'est-elle pas - selon Saint-John Perse - l'initiatrice en toute science, la devancière en toute métaphysiquel'animatrice du songe des vivants et la gardienne la plus sûre de l'héritage des morts ?  En effet, le réel, dans le poème, ne semble-t-il pas s'informer de lui-même ? Probablement pour s'ajuster au songe du poète et se grandir de cette proximité. Il n'est pas rare que le songe précède la réalité et que la réalité ne survienne que pour confirmer le songe qui semble l'avoir créée. Cette expérience, bien des savants l'ont faite, ayant approché leur découverte grâce à leur intuition, avant de la voir se confirmer par l'expérience. Aussi Saint-John Perse a-t-il raison de préciser dans le même discours de Stockholm :

 

«  De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va au plus loin et du plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte et plus chargé de brèves phosphorescences ? La réponse n'importe. Le mystère est commun ».

 

Dépourvu de tout pouvoir, de toute assertion corroborée, le poète assume la distance qui demeure entre l'univers et celui qui le nomme. Mais cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de justesse car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai - « tant les mots sont à la fois signes et objets ( objets porteurs d'images ) qui s'organisent en un corps vivant et indépendant ; ils ne peuvent céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème comme tel » - assure Raïssa Maritain. C'est pour cette raison que nul poème ne peut être complètement hermétique, nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité. La poésie ne se rapporte pas «  à un objet matériel clos sur lui-même, mais à l'universalité de la beauté et de l'être, perçue chaque fois, il est vrai, dans une existence singulière. Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit, transmettre quelque signification intelligible »  - poursuit-elle dans son ouvrage «  Sens et Non-sens en Poésie ».

 

 

Oui, l'expérience poétique ramène en permanence le poète au lieu caché, à la racine unique des puissances de l'âme, où la subjectivité est comme rassemblée dans un état d'attente, dans un lieu d'extrême recueillement où elle boit, grâce au contact avec l'esprit, à la source ensorcelée de l'inspiration. On réalise alors combien le poème s'élabore dans un désir jamais assouvi d'accroître sans cesse sa charge de beauté. Les mots reviennent ainsi à un état d'enfance : il faut leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté qui seules s'accordent avec l'émotion. Il s'agit donc de porter sur les choses le regard du premier matin et de rendre aux mots leur étymologie la plus juste. C'est alors seulement que le langage s'attribue une puissance de restitution, qu'il se veut célébrant. Gaétan Picon disait de la génération des poètes d'après-guerre qu'elle se sentait «  divisée entre la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire ». Mais cette soif pour le pays si longtemps attendu, pour les paysages inventés par le rêve dont parle Baudelaire, cette matière de la poésie qu'est la méditation sur la mort, prouvent que la poétique de la première moitié du XXe siècle recelait encore une intuition du salut, qu'elle était une quête anxieuse sur l'origine du signifiant et du signifié, en quelque sorte une reconnaissance créatrice qui veut «  qu'il n'y ait d'être en nous que dans le désir qui jamais ne s'obtient et qui jamais ne désarme » - assurait Rimbaud. Tant il est vrai que le monde n'existe que si nous y posons le regard et que si nous accompagnons ce regard d'une interprétation. Au-delà d'un soi fatalement narcissique, l'univers sollicite plus que jamais notre intérêt. C'est parce que nous sommes aptes à le concevoir, que nous nous l'approprions. Dépassement que la science circonscrit en une aire d'enquête rigoureuse dont le poète ne saurait se satisfaire. Il entrerait alors dans le domaine dogmatique et s'auto-détruirait. C'est pourquoi il lui faut faire appel à son imaginaire, afin de redonner pouvoir au songe créateur, car on ne crée pas pour faire une oeuvre, on crée pour entrer dans la Création.

 

 

Il n'en reste pas moins, qu'aujourd'hui comme hier, il revient au poète de nommer l'invisible et de donner au songe, dans lequel nous baignons, ses résonances prophétiques. Voilà que l'on accepte désormais la notion de mystère comme l'une des seules données que nous possédions. Si elle entrave la démarche du savant, dont la fonction est de résoudre, elle relève de la démarche du second. L'énigme, plutôt que le mystère, n'est-elle pas sa matière première ou du moins l'une d'elle ? Celle qui sollicite le mieux son imagination car, ainsi que le physicien, le poète a rang parmi ceux qui déchiffrent le monde et le transgressent. En effet la poésie ne serait que chasse aux mots, « si elle ne tendait pas à atteindre l'esprit au plus haut de sa vigilance », précise le philosophe Francis Jacques. Elle ne serait qu'une simple exploration des énigmes surgies de la nature et de l'existence humaine, si le poète ne s'essayait pas à rendre notre première obscurité - celle de nos origines - plus claire, s'il ne se livrait pas à une quête typique pour sortir de nos ténèbres intérieures. Son avenir, si nous lui en accordons un, sera d'assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension. Mais n'attribuons pas à la poésie plus qu'elle ne peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la merveille, c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne, et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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27 août 2019 2 27 /08 /août /2019 07:53
L'ordre des choses de Jean-François Pigeat

Jean-François Pigeat raconte, à travers les tribulation d’un romancier qui a déjà un succès à son actif, le malaise des jeunes qui ont déjà perdu une bonne partie de leurs illusions familiales, professionnelles, personnelles avant d’avoir décidé de se prolonger à travers un enfant. Le mal de vivre d’une génération qui n’a pas connu les « Trente Glorieuses » et qui cherche désespérément son avenir.

 

 

L’ordre des choses

Jean-François Pigeat (1950 - ….)

 

 

En lisant ce livre, j’ai très vite pensé à un roman de Jonathan Coe, la deuxième partie d’un diptyque commencé avec « Bienvenue au club » et complété par celui que j’évoque « Le cercle fermé ». Ce livre raconte l’histoire d’une bande de copains qui se retrouvent après qu’ils aient terminé leurs études, installés dans leur vie professionnelle ou pas, qu’ils se sont éventuellement mariés, qu’ils ont assuré, pour certains, leur descendance et perdu la plupart de leurs illusions qui faisaient l’objet du premier opus du diptyque. Dans le livre de Jean-François Pigeat, il s’agit également d’un petit groupe de copains ayant atteint l’âge où on a trouvé un job, un conjoint, un appartement, où on a des enfants et si on n’en a pas encore l’heure où se pose la question d’en avoir ou pas.

 

Félix, garçon plutôt timide, introverti, timoré, a déjà un roman à succès à son actif, il a rencontré celle qu’il surnomme Bambi lors d’un voyage en Turquie, ils se sont mis en ménage et viennent d’acheter un appartement qu’ils ont retapé. Sans être particulièrement fortunés, ils ont tout ce qu’il faut pour être heureux. Mais, pour respecter le fameux « ordre des choses » et céder à l’instinct de conservation en assurant sa descendance, Bambi veut absolument un enfant que Félix refuse tout aussi fermement. Le conflit latent prend de plus en plus d’intensité surtout après que Bambi a ramené à la maison la fille d’un couple d’amis pour assouvir son besoin de maternité. Mais même si cette garde tourne vite à la catastrophe cela n’altère en rien les envies de procréation de Bambi. Félix se crispe sur ses positions et le couple se dilue peu à peu dans ce conflit sur la perpétuation de l’espèce.

 

Félix, le narrateur, raconte son errance, ses hébergements chez divers amis, dont l’un l’emmène dans les Causses où il pourrait méditer sur son avenir, afin de reprendre une vie normale, dans « l’ordre des choses ». Mais, un petit grain de sable, la rencontre avec une blonde joliment tournée, délaissée par un mari trop occupé, grippe la machine du retour au foyer. Félix balance entre les deux femmes, incapable de prendre une décision, se nourrit de ses atermoiements au risque de tout perdre.

 

Jean-François Pigeat nous conte cette histoire avec une certaine légèreté, quelques pointes d’ironie et une part d’autodérision, bien qu’elle comporte des événements tragiques. C’est celle d’une génération qui a perdu le bel enthousiasme que ses géniteurs avaient emmagasiné, puis dilapidé pendant les fameuses Trente Glorieuses. Une génération qui ne croit plus guère en « l’ordre des choses » qu’elles soient sentimentales, sociales, professionnelles, politiques ou autres. Une génération qui se perd dans un malthusianisme à la sauce XXIe siècle. Je soupçonne aussi Jean-François Pigeat d’être un bon provincial qui regarde avec un air amusé les Parisiens se prendre les pieds dans le tapis des avantages et inconvénients de leurs aventures sentimentales. C’est un réel plaisir de lire un auteur aussi gourmand, il aime les mots, les formules imagées, les raccourcis percutants, les figures de style (en Cornouailles avec ses ouailles) et les gens qui pataugent dans leur vie personnelle, incapables de prendre leur destin en main.


Denis BILLAMBOZ


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Jean-François PIGEAT

Jean-François PIGEAT

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19 août 2019 1 19 /08 /août /2019 08:38
A  la cime des montagnes de Chi Zijian

Avec ce roman, je vous invite à un long voyage vers l’extrême nord de la Chine, là où elle jouxte la Sibérie, pour découvrir l’histoire de cinq familles qui animent un petit village perdu dans la montagne avec des intrigues qu’elles nouent, dénouent, emmêlent, démêlent entre elles. Un regard sur la Chine rurale au temps de Mao.

 

 

A la cime des montagnes

Chi Zijian (1964 - ….)

 

 

A la pointe extrême du nord de la Chine, là où elle côtoie la Sibérie, là où le froid et la neige n’incitent pas les populations à venir se fixer, est née Chi Zijian, l’auteure de ce vaste roman qui raconte l’histoire d’un village perché au sommet d’une montagne à l’époque où Mao tenait fermement le timon du pays. En lisant les premiers chapitres de l’ouvrage, j’ai eu l’impression de lire un texte d’une héritière des grands classiques chinois : Lu Xun, Mao Dun, Shen Congwen, Yu Hua ou d’autres encore qui ont raconté l’histoire des campagnes chinoises dans un style assez lent, peut-être imposé par l’utilisation de nombreux idéogrammes longs à dessiner, très descriptif, soucieux des détails et de la vie dans la nature. Mais après ces premiers chapitres, j’ai constaté que Chi Zijian a une vraie culture littéraire occidentale, elle connait très bien les problèmes de nos civilisations qu’elle n’hésite pas à glisser dans son récit, même si je ne suis pas convaincu qu’ils appartiennent particulièrement aux préoccupations des Chinois et de leurs dirigeants. Par ailleurs, l’auteure a puisé son inspiration dans la nature qu’elle a souvent parcourue et dans les nombreuses légendes que sa grand-mère lui a racontées quand elle était enfant, tout en y ajoutant les fruits de sa culture personnelle.

 

Chi Zijian construit son texte autour de l’histoire de quatre familles principales et de quelques individus particulièrement caractéristiques. Il y a la famille Xin dont le grand-père est accusé de désertion lors de la guerre contre les Japonais et, surtout, Xinlai, le petit-fils adoptif, meurtrier, qui occupe une large place dans le roman ; la famille Shan de Belle-sœur Shan abandonnée par son mari , qui élève seul son enfant un peu débile ; la famille An qui prend une large place notamment avec Brodeuse, la grand-mère qui s’occupe de tout, et ses enfants Ping, exécuteur des basses œuvres, Tai père de Daying qui décède tragiquement, et surtout sa petite-fille Neige, une naine aux pouvoirs miraculeux ; la famille Tang avec Hancheng le maire de la commune et quelques autres personnages ayant d’importantes fonctions les exposant à la corruption. Comme nous pouvons le constater, cette population comporte de multiples personnages peu banals qui se rencontrent, comme dans un roman d’Hugo, pour nouer moult intrigues et qui, à la fin, se rassemblent pour aboutir à une solution. J’ai eu l’impression, en lisant ce livre, comme je le dis plus haut, que l’auteure connait bien le roman européen.

 

Dans ces histoires qui se coupent, se croisent, s’emmêlent et, à la fin, se démêlent, Chi Zijian narre le quotidien d’un village de la campagne chinoise de l’extrême nord du pays. Elle met en scène des êtres souvent cruels, cyniques, violents, corrompus, ayant peu de compassion et de charité. Elle laisse croire que la société chinoise est très préoccupée par les intérêts personnels et que l’intérêt collectif, prôné par le régime, n’a pas franchement pénétré les campagnes. Comme dans de nombreux romans chinois, l’honneur et l’image projetée ont un intérêt capital, il faut pouvoir marcher la tête haute pour exister et ne pas s’exposer à la moquerie ou à la violence des autres. Le paraître l’emporte toujours sur l’être. Elle ne parle pas, ou presque pas, de politique et du rôle des institutions, par peur de la censure - peut-être ? - ou parce que la ruralité est restée très marquées par les traditions et les légendes anciennes et n’a pas été gagnée par les préoccupations d’ordre politique. C’est du moins l’impression que j’ai eue de cette lecture qui dégage, malgré tous les vices qu’elle évoque, beaucoup d’humanité et de culture.

 

Chi Zijian a une véritable maîtrise du roman, des histoires, qui s’entrelacent, et de vastes connaissances. Il faut féliciter les traducteurs qui ont su conserver à ce texte tout son sens et sa saveur. Et également à l’éditeur qui gratifie le lecteur de l’arbre généalogique de chaque famille, ce qui aide celui-ci à suivre les tribulations des protagonistes des diverses intrigues que l’auteure noue dans son récit.


Denis BILLAMBOZ


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