11 décembre 1918 - août 2008
C'est dans la nuit du 3 au 4 août 2008, dans sa datcha des environs de Moscou, que l'écrivain dissident Aleksandr Soljenitsyne a quitté à jamais l'empire des ombres, victime d'une insuffisance cardiaque. Alors que Hegel, Marx, Nietzsche avaient proclamé la mort de Dieu, que les campagnes russes, puis celles de Chine, de Cuba et du Cambodge avaient entériné la mort de l'homme, une voix s'était élevée dans le silence préservé par le rideau de fer, celle d'un homme qui venait d'échapper à l'enfer du goulag et entendait s'exprimer au nom des millions de victimes que le régime totalitaire soviétique venait de perpétrer en toute impunité. Et cette leçon ne devait pas valoir que pour l'indicible horreur de l'Est, elle allait s'appliquer au stupide bonheur de l'Ouest, à la sotte idolâtrie de l'Occident "qui confondait les biens et le Bien, l'argent et l'ordre, la jouissance et l'honneur", nous dit Jean-François Colosimo. Ce Dante des temps nouveaux, comme le nommait Philippe Sollers, a tour à tour enthousiasmé et irrité l'Occident, simplement parce qu'il refusait les opinions courantes, les consensus de bon aloi, les banalités médiatiques. Partout où il est allé - et aux Etats-Unis en particulier - il a dénoncé la violence révolutionnaire (parce qu'elle déchaîne les instincts de la plus élémentaire barbarie) et exalté le courage, l'humilité, tout en rappelant les sages vertus qui concourent à la conception et l'organisation de la vie. Ce géant, qui a su faire face à l'institutionnalisation du mensonge, laisse une oeuvre qu'il est bon de relire de temps à autre pour se rappeler comment un grand nombre de femmes et d'hommes se laissèrent abuser par des régimes qui les plongeaient dans une constante falsification du réel. Et où, aujourd'hui encore, "l'idéologie du genre et le multiculturalisme qui déracinent les peuples et les expulsent mentalement de chez eux en diabolisant le désir d'avoir un chez soi, ou encore la névrose du politiquement correct qui enferme l'univers de la pensée dans un monde parallèle, fondé sur la falsification du réel" meurtrissent les esprits et entravent les libertés, nous rappelle à juste titre Mathieu Bock-Côté.
C'était probablement là que se trouvait la source du malentendu entre l'écrivain et ses contemporains. Les uns ne voulant pas admettre que le communisme asservissait et détruisait l'homme, alors que Soljenitsyne - même s'il ne fut pas le premier - s'employait avec L'archipel du goulag à l'ébranlement décisif de ce régime, ce qu'ils ne lui pardonnèrent pas. Quant aux autres, qui auraient aimé voir l'écrivain se transformer en un chantre du libéralisme, ils ne purent qu'être déçus lorsque celui-ci dénonça l'affaiblissement moral, l'hédonisme matérialiste, la sous-culture marchande qui rongeaient déjà implacablement notre société occidentale. D'autant plus que l'écrivain, fervent chrétien (ce qui là encore ne plaisait pas à tout le monde), conscient que le temps de la vérité est un temps qui prend du temps, appelait à la compassion, à la modestie, à la fraternité, à la patience, à l'endurance et à l'aptitude au repentir. Tout ce qu'il fallait de nos jours pour en agacer plus d'un ...
C'est précisément cette illusion de l'hédonisme matérialiste qu'il a combattue. La soudaine disparition de l'homme spirituel dans l'homme russe, mais tout aussi bien dans l'homme universel, est le sujet central de La roue rouge. Dira-t-on alors qu'en voulant réhabiliter l'homme dans sa pleine dimension humaine, il a cédé à une sorte d'anti-intellectualisme ou, qu'au contraire, il a lucidement repéré une faiblesse de l'intelligentsia ? Je crois que la réponse est positive et que les générations à venir puiseront dans son oeuvre immense de quoi alimenter leur réflexion et éclairer leur route, tout en confirmant leur avenir.
Né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk (Russie), Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne passa son enfance à Rostov-sur-le-Don, au sud de la Russie, où il fit des études de sciences et de lettres, avant d'être mobilisé pendant la seconde guerre mondiale et de servir comme capitaine d'artillerie. Puis il sera instituteur avant d'être arrêté et condamné aux camps de travail pour complot anti-soviétique, à la suite d'une lettre destinée à l'un de ses amis où il osait plusieurs remarques irrespectueuses à l'intention de Staline, surnommé "l'homme à la moustache". Soljenitsyne y laissait entendre également que le gouvernement de l'URSS et Staline lui-même portaient une plus grande responsabilité que Hitler dans les ravages causés par la guerre au peuple soviétique. C'est ainsi qu'il passera sept ans dans les steppes interdites du Kazakhstan, puis trois ans en exil intérieur en Asie centrale. Il relatera son expérience du goulag dans un court roman, Une journée d'lvan Denissovitch, dont Khrouchtchev lui-même autorisera la parution en 1962, dans le but évident de prendre ses distances avec les abus de la période stalinienne. Cet ouvrage lui valut rapidement une incontestable notoriété.
Toutefois, après l'éviction de Khrouchtchev en 1964, Soljenitsyne est victime d'une campagne de harcèlement de la part du KGB et de dénigrement de celle de ses pairs qui l'expulsent de l'Union des écrivains soviétiques. Mais il continue à écrire tout en gagnant sa vie comme professeur de mathématiques dans la ville provinciale de Riazan. Il obtient le prix Nobel de littérature en 1970, alors que sa carrière littéraire débute à peine. Il ne sera pas autorisé à se rendre à Stockholm pour le recevoir. Finalement déchu de sa nationalité, il s'exile d'abord en Suisse puis aux Etats-Unis.
Rescapé du goulag et du cancer, il écrivit à ce propos Le pavillon des cancéreux, l'écrivain a forgé son destin dans l'épreuve et la souffrance. Inspiré de Tocqueville, il croyait en la démocratie locale et au pouvoir associatif. Alors que certains le prenaient pour un nationaliste, il se voyait simplement comme un patriote conscient qu'il fallait un pouvoir central fort pour assurer la bonne marche d'un état. Auteur de près d'une quarantaine de livres, il est le continuateur d'un Tolstoï, dont il a la puissance et l'ampleur dans la vision historique. On a parlé de l'écrivain comme d'une grande conscience politique. Je préfère le considérer comme l'une des grandes consciences morales du XXe siècle, comme le fut Jean-Paul II, qui contribua avec lui à l'effondrement du totalitarisme marxiste, car la politique n'a ni conscience, ni morale. S'il avait apporté son soutien au Président Poutine, il n'avait pas hésité à dénoncer la guerre en Tchétchénie et s'inquiétait toujours du sort de ses compatriotes. Il n'était que trop conscient que la Russie était brisée moralement et socialement et que c'est toujours les humbles, les besogneux, qui tiennent à bout de force le monde sur leurs épaules.
"Le totalitarisme entend soumettre l'homme intégralement pour fabriquer ensuite l'homme nouveau à travers le contrôle complet de tous les mécanismes de socialisation. Mais l'homme n'est pas intégralement manipulable. Sa naissance dans une nation historique particulière qui demeure pour lui une source précieuse d'identité et sa quête spirituelle, qui le pousse vers les fins dernières, révèlent une nature humaine que le pire ordre social ne peut jamais complètement écraser et à partir de laquelle l'aspiration à la liberté peut rejaillir. La conscience de sa filiation et celle de sa finitude fondent paradoxalement pour l'homme la possibilité de sa liberté. C'est parce qu'il était rattaché au monde par les racines les plus profondes et par ses aspirations les plus élevées que Soljenitsyne a su résister au communisme" - écrit très justement Mathieu Bock-Côté, ce qui devrait éveiller nos esprits face aux dangers multiples qui nous menacent aujourd'hui.
Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
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