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12 décembre 2018 3 12 /12 /décembre /2018 09:36
Ma lettre au Père Noël 2018

 

 

Cher Père Noël,

 

Je ne pensais pas t’écrire cette année tant l’abattement a réduit en miettes mon inspiration. Que dire, en effet, face à une actualité qui ne cesse de se dégrader, que demander lorsque les convictions sont mises à mal, que solliciter lorsque, année après année,  nos souhaits restent à l’état de vœux pieux ? Rappelle-toi, cher Père Noël, en 2012, je te conseillais d’alléger ta hotte en renonçant à distribuer aux enfants et aux hommes des bonbons, chocolats, huîtres ou foie gras, les remplaçant par des denrées non périssables comme la bienveillance, le désintéressement, l’humilité, le discernement. En 2013, j’avais même eu l’audace de t’exhorter à te mettre en grève, afin que les terriens que nous sommes soient pour une fois à égalité devant leurs pantoufles vides, espérant que les enfants, et pourquoi pas les adultes, réapprendraient, à la suite de cet avertissement de ta part, à jouer avec le vent, le voisin de palier, l’inconnu d’en face et s’obligeraient, par la force des choses, à devenir plus raisonnables, plus coopératifs, en quelque sorte plus humains.


 

 

En cette avant-veille des fêtes 2018, le bilan est toujours aussi négatif. Aux guerres, au chômage, à la pauvreté galopante, aux injustices diverses, se sont ajoutées les catastrophes d’origine climatique dues au réchauffement de la planète et à l’inconséquence des hommes qui bétonnent à tout va, polluent sans se soucier des lendemains et de l’état dans lequel ils laisseront la terre aux générations à venir. Oui, le journal télévisé quotidien ne cesse de faire défiler devant nos yeux des tragédies sans fin. Les grands de ce monde sont devenus fous et la discorde règne partout, menaçant les plus faibles, aveuglant les plus forts, annulant leurs promesses chimériques.

 


 

Alors que faire, qui croire, cher Père Noël, en pareilles circonstances ? Toi qui œuvres depuis tant d’années pour apporter un soir par an une once de bonheur, un soupçon de joie, une aune de plaisir, n’es-tu pas à ton tour frappé de stupeur devant l’inconséquence humaine, la mégalomanie de quelques-uns, l’effroyable cruauté de certains autres et, parfois, les bras ne t’en tombent-ils pas devant la tâche épuisante qui t’attend pour tenter d’adoucir le sort de ces malheureux ? Je sais que tu feras ton boulot jusqu’au bout mais il est à craindre que la féerie qui t’entoure soit dorénavant plus marchande que poétique et n’est-ce pas la poésie qui t’a porté à bout de bras jusqu’à nos jours ? Aussi je redoute  fort que ton avenir ne se réduise à une peau de chagrin … comme les crèches que l’on s’emploie à supprimer, et que le chagrin des uns ne soit pas la consolation des autres.

 

 

Mais ne cédons pas au découragement et à la plume chagrine, ce serait faire fi de l’espérance, aussi, cher Père Noël, laisse parler ton cœur et fais en sorte que chacun reçoive en mesure de ses efforts ou de ses épreuves. Ce serait mettre à nouveau la réalité dans le bon sens. Et surtout ne charge pas trop ta hotte de portables … au lieu de rapprocher les hommes, ils les séparent et fatiguent leurs neurones. Alors sois prudent dans tes choix et ne te laisse pas abuser par la publicité consumériste …

 

 

ARMELLE

 

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Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

 

Et pour prendre connaissance des lettres au Père Noël précédentes, cliquer sur les titres ci-dessous :

 

Lettre au Père Noël 2016

Lettre au Père Noël 2013

Lettre au Père Noël 2012

Ma lettre au Père Noël 2018
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28 novembre 2018 3 28 /11 /novembre /2018 10:54
ALEXANDRE SOLJENITSYNE, TEMOIN ET PROPHETE

  11 décembre 1918 -   août 2008

 

C'est dans la nuit du 3 au 4 août 2008, dans sa datcha des environs de Moscou, que l'écrivain dissident Aleksandr Soljenitsyne a quitté à jamais l'empire des ombres, victime d'une insuffisance cardiaque. Alors que Hegel, Marx, Nietzsche avaient proclamé la mort de Dieu, que les campagnes russes, puis celles de Chine, de Cuba et du Cambodge avaient entériné la mort de l'homme, une voix s'était élevée dans le silence préservé par le rideau de fer, celle d'un homme qui venait d'échapper à l'enfer du goulag et entendait s'exprimer au nom des millions de victimes que le régime totalitaire soviétique venait de perpétrer en toute impunité. Et cette leçon ne devait pas valoir que pour l'indicible horreur de l'Est, elle allait s'appliquer au stupide bonheur de l'Ouest, à la sotte idolâtrie de l'Occident "qui confondait les biens et le Bien, l'argent et l'ordre, la jouissance et l'honneur", nous dit Jean-François Colosimo. Ce Dante des temps nouveaux, comme le nommait Philippe Sollers, a tour à tour enthousiasmé et irrité l'Occident, simplement parce qu'il refusait les opinions courantes, les consensus de bon aloi, les banalités médiatiques. Partout où il est allé - et aux Etats-Unis en particulier - il a dénoncé la violence révolutionnaire (parce qu'elle déchaîne les instincts de la plus élémentaire barbarie) et exalté le courage, l'humilité, tout en rappelant les sages vertus qui concourent à la conception et l'organisation de la vie. Ce géant, qui a su faire face à l'institutionnalisation du mensonge, laisse une oeuvre qu'il est bon de relire de temps à autre pour se rappeler comment un grand nombre de femmes et d'hommes se laissèrent abuser par des régimes qui les plongeaient dans une constante falsification du réel. Et où, aujourd'hui encore, "l'idéologie du genre et le multiculturalisme qui déracinent les peuples et les expulsent mentalement de chez eux en diabolisant le désir d'avoir un chez soi, ou encore la névrose du politiquement correct qui enferme l'univers de la pensée dans un monde parallèle, fondé sur la falsification du réel" meurtrissent les esprits et entravent les libertés, nous rappelle à juste titre  Mathieu Bock-Côté.

 

C'était probablement là que se trouvait la source du malentendu entre l'écrivain et ses contemporains. Les uns ne voulant pas admettre que le communisme asservissait et détruisait l'homme, alors que Soljenitsyne - même s'il ne fut pas le premier - s'employait  avec L'archipel du goulag à l'ébranlement décisif de ce régime, ce qu'ils ne lui pardonnèrent pas. Quant aux autres, qui auraient aimé voir l'écrivain se transformer en un chantre du libéralisme, ils ne purent qu'être déçus lorsque celui-ci dénonça l'affaiblissement moral, l'hédonisme matérialiste, la sous-culture marchande qui rongeaient déjà implacablement notre société occidentale. D'autant plus que l'écrivain, fervent chrétien (ce qui là encore ne plaisait pas à tout le monde), conscient que le temps de la vérité est un temps qui prend du temps, appelait à la compassion, à la modestie, à la fraternité, à la patience, à l'endurance et à l'aptitude au repentir. Tout ce qu'il fallait de nos jours pour en agacer plus d'un ...



C'est précisément cette illusion de l'hédonisme matérialiste qu'il a combattue. La soudaine disparition de l'homme spirituel dans l'homme russe, mais tout aussi bien dans l'homme universel, est le sujet central de La roue rouge. Dira-t-on alors qu'en voulant réhabiliter l'homme dans sa pleine dimension humaine, il a cédé à une sorte d'anti-intellectualisme ou, qu'au contraire, il a lucidement repéré une faiblesse de l'intelligentsia ? Je crois que la réponse est positive et que les générations à venir puiseront dans son oeuvre immense de quoi alimenter leur réflexion et éclairer leur route, tout en confirmant leur avenir.

 

Né le 11 décembre 1918 à Kislovodsk (Russie), Alexandre Issaïevitch Soljenitsyne passa son enfance à Rostov-sur-le-Don, au sud de la Russie, où il fit des études de sciences et de lettres, avant d'être mobilisé pendant la seconde guerre mondiale et de servir comme capitaine d'artillerie. Puis il sera instituteur avant d'être arrêté et condamné aux camps de travail pour complot anti-soviétique, à la suite d'une lettre destinée à l'un de ses amis où il osait plusieurs remarques irrespectueuses à l'intention de Staline, surnommé "l'homme à la moustache". Soljenitsyne y laissait entendre également que le gouvernement de l'URSS et Staline lui-même portaient une plus grande responsabilité que Hitler dans les ravages causés par la guerre au peuple soviétique. C'est ainsi qu'il passera sept ans dans les steppes interdites du Kazakhstan, puis trois ans en exil intérieur en Asie centrale. Il relatera son expérience du goulag dans un court roman, Une journée d'lvan Denissovitch, dont Khrouchtchev lui-même autorisera la parution en 1962, dans le but évident de prendre ses distances avec les abus de la période stalinienne. Cet ouvrage lui valut rapidement une incontestable notoriété.

 

Toutefois, après l'éviction de Khrouchtchev en 1964, Soljenitsyne est victime d'une campagne de harcèlement de la part du KGB et de dénigrement de celle de ses pairs qui l'expulsent de l'Union des écrivains soviétiques. Mais il continue à écrire tout en gagnant sa vie comme professeur de mathématiques dans la ville provinciale de Riazan. Il obtient le prix Nobel de littérature en 1970, alors que sa carrière littéraire débute à peine. Il ne sera pas autorisé à se rendre à Stockholm pour le recevoir. Finalement déchu de sa nationalité, il s'exile d'abord en Suisse puis aux Etats-Unis.

 

Rescapé du goulag et du cancer, il écrivit à ce propos Le pavillon des cancéreux, l'écrivain a forgé son destin dans l'épreuve et la souffrance. Inspiré de Tocqueville, il croyait en la démocratie locale et au pouvoir associatif. Alors que certains le prenaient pour un nationaliste, il se voyait simplement comme un patriote conscient qu'il fallait un pouvoir central fort pour assurer la bonne marche d'un état. Auteur de près d'une quarantaine de livres, il est le continuateur d'un Tolstoï, dont il a la puissance et l'ampleur dans la vision historique. On a parlé de l'écrivain comme d'une grande conscience politique. Je préfère le considérer comme l'une des grandes consciences morales du XXe siècle, comme le fut Jean-Paul II, qui contribua avec lui à l'effondrement du totalitarisme marxiste, car la politique n'a ni conscience, ni morale. S'il avait apporté son soutien au Président Poutine, il n'avait pas hésité à dénoncer la guerre en Tchétchénie et s'inquiétait toujours du sort de ses compatriotes. Il n'était que trop conscient que la Russie était brisée moralement et socialement et que c'est toujours les humbles, les besogneux, qui tiennent à bout de force le monde sur leurs épaules.

 

"Le totalitarisme entend soumettre l'homme intégralement pour fabriquer ensuite l'homme nouveau à travers le contrôle complet de tous les mécanismes de socialisation. Mais l'homme n'est pas intégralement manipulable. Sa naissance dans une nation historique particulière qui demeure pour lui une source précieuse d'identité et sa quête spirituelle, qui le pousse vers les fins dernières, révèlent une nature humaine que le pire ordre social ne peut jamais complètement écraser et à partir de laquelle l'aspiration à la liberté  peut rejaillir. La conscience de sa filiation et celle de sa finitude fondent paradoxalement pour l'homme la possibilité de sa liberté. C'est parce qu'il était rattaché au monde par les racines les plus profondes et par ses aspirations les plus élevées que Soljenitsyne a su résister au communisme" - écrit très justement Mathieu Bock-Côté, ce qui devrait éveiller nos esprits face aux dangers multiples qui nous menacent aujourd'hui.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

autres articles consacrés à des écrivains russes :

 

Fedor Dostoïevski ou la fraternité universelle

 

Léon Tolstoï : relire Guerre et paix

 

Boris Pasternak ou l'intensité tragique

 

Alexandre Pouchkine ou l'empire des mots

 

Et pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE

 

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ALEXANDRE SOLJENITSYNE, TEMOIN ET PROPHETE
L'entrée d'un goulag sibérien

L'entrée d'un goulag sibérien

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22 novembre 2018 4 22 /11 /novembre /2018 09:45
Peinture de David Brayne

Peinture de David Brayne

 

Referme sur moi la porte de la chambre,
tire les rideaux sur le monde,
que les choses deviennent obscures
et, qu'un moment, nous soyons seuls
dans une pièce pareille à un navire qui s'éloigne.
Maintenant, referme tes bras,
que j'y sois toute enclose
et que plus rien ne puisse  m'atteindre
que tes mots.

 

Non seulement toi en moi
non seulement moi en toi
mais nous ensemble
comme deux paumes jointes
dans une même prière
comme deux flèches pointées
vers une même cible.

 

Ne dis rien. Préservons le temps qui dort,
tenons à l'abri la songeuse espérance.
Au-dehors, laissons le bruit battre à la vitre,
l'horloge égrener son chant funèbre,
écoutons le râle de la mer et les vents,
venus d'ailleurs,
nous bercer de la complainte
des lointaines terres.


Regarde-moi, dans ce demi-jour ou cette demi-nuit
me chauffer au feu qui décline,
me taire pour te mieux entendre,
pour te mieux connaître me recueillir
dans ton absence.
Tout en moi se fait l'écho de toi.
C'est une vibration intime qui s'exaspère,
un prolongement irrésistible ; de l'un à l'autre
vers ce qui recule et s'espère.


Deviner ton pas quand tu viens,
quand tu pars le supporter qui s'éloigne,
à chaque instant te découvrir,
te rejoindre en chaque pensée,
dans l'aube qui se défroisse,
ô songeuse espérance,
ne point laisser place à l'angoisse.

 


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  (Extraits de "Profil de la Nuit" - Chapitre " Le temps fragile")


 

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Songeuse espérance
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17 novembre 2018 6 17 /11 /novembre /2018 09:03
La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch
La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch

        

Voilà un livre que je n’ai pas lâché durant trois jours et lu d’une traite tant il m’a passionnée et émue. Un livre témoignage sur un sujet rarement approché, celui des femmes engagées dans la terrible guerre entre la Russie soviétique et l’Allemagne nazie durant les années  1941 à 1945. Rien au départ ne laissait supposer que l’Allemagne s’attaquerait à la Russie après que les deux pays aient signé le pacte germano-soviétique, aussi le peuple russe n’était-il pas préparé à cette éventualité. Mal armé et mal engagé, ce fut un redoutable affrontement qui ne fit pas moins de 26,6 millions de morts du côté russe, l’Allemagne, armée jusqu’aux dents ayant, à la suite de Napoléon, mit cet immense pays à feu et à sang, lui imposant sièges, famines, bombardements, combats d’une violence inouïe. Comment des femmes eurent-elles le courage de s’engager, pour certaines dès l’âge de 16 ans, dans ces combats effroyables et tenter, au prix du sang et des larmes, de sauver leur patrie ? C’est ce que raconte cet ouvrage de Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature 2015, qui a consacré sept années de sa vie à recueillir les témoignages des femmes qui ont accepté de lui narrer ce que fut ce temps de sacrifice et dans quelles conditions elles l’ont abordé et vécu. A la suite de cette publication, l’ouvrage a inspiré une série télévisée du metteur en scène Viktor Dachouk et une réalisation théâtrale.

 

Ainsi Svetlana se fait-elle toute écoute, oreille attentive aux récits nombreux de ces témoins et actrices d’une  histoire de guerre certes, mais aussi d’une histoire de sentiments, ceux de femmes confrontées à un inexorable sacrifice et qui ne cesseront de préserver la part humaine qui subsiste en elles. En effet, pour les femmes qui donnent la vie, donner la mort est tout simplement impensable. Et cependant, elles ont été amenées à le faire, pourquoi, comment ? C’est le thème de ce livre tragique, de ce document unique sur l’univers de la guerre traversé et vécu par le sexe … faible. Presque toutes sont revenues à la vie normale avec les cheveux gris et elles n’avaient alors que 20 ou 25 ans ! Mais elles venaient de traverser l’impensable, l’inimaginable, avec pour seul horizon le sang, la souffrance et la mort. Qu’est-ce qui les motivait pour affronter ce monde de l’horreur ? Un seul objectif, sauver leur patrie, la terre qui les avait vu naître et grandir, sauver l’héritage humain qui était le leur.

 

« Nous étions si heureuses, nous avions des projets si grandioses : les études que telle ou telle allait entreprendre, la fac où on allait s’inscrire, l’avenir qui nous attendait. Et brusquement la guerre ! (…) Nous avons été trimbalées durant 2 mois dans des wagons à bestiaux. Nous étions deux mille filles, un train entier. Le train de Sibérie. Des chefs de section nous accompagnaient, ils étaient chargés de nous former. Nous devions être affectées aux transmissions. Nous sommes arrivées finalement en Ukraine, et c’est là que nous avons été bombardées pour la première fois. »

 

« Si les hommes voyaient une femme en première ligne, leurs visages changeaient, le seul fait même d’entendre une voix féminine les métamorphosait. Une nuit, je me suis assise à l’extérieur de mon gourbi, et je me suis mise à chantonner tout bas. Je pensais que tout le monde dormait, que personne ne m’entendait mais le matin, le commandant  m’a dit : «  Nous ne dormions pas. Nous avons une telle nostalgie des voix de femme. »

 

Ces femmes se sont chargées de toutes les tâches, ont exercé tous les métiers : elles ont été blanchisseuse, cuisinière, chef de section, boulangère, vaguemestre, combattante auxiliaire, mécanicienne, tireur d’élite, chef de liaisons, brancardière, agent de transmission, capitaine de corvette, tankiste, infirmière, médecin, chirurgien, surmontant la peur, l’angoisse, le dégoût ; elles ont même connu l’amour, seul événement personnel qu’elles éprouvaient durant la guerre. Malgré la saleté, les lourds godillots, les vêtements trop larges, trop grands, rarement leur féminité, leur coquetterie ne les ont quittées. Pas davantage leur cœur de femme devant la douleur. On s’aimait parfois à la va vite, entre deux combats, deux décès, on se réchauffait le corps et l’esprit pour oublier le pire et son masque de terreur. En 1945, quand la victoire a été acquise, que leur est-il arrivé ? La plupart d’entre elles ont été délaissées car les hommes, après ces épreuves, avaient envie d’autre chose, ils ne souhaitaient nullement se mettre en ménage avec une femme qui avait traversé ce long temps de combat. Cela avait été trop long, trop dur, aussi s’empressèrent-ils d’oublier ces compagnes de souffrance. Si bien que la plupart d’entre elles ont connu la solitude. Il leur a fallu envisager l’avenir  sans autre soutien qu’elles-mêmes. Elever les enfants, guider les orphelins dans un immense sentiment de solitude et d’abandon.

 

Aujourd’hui, malgré tant de sacrifices, qu’est-ce qui a changé dans le monde ? Est-il devenu plus tolérant, meilleur ? Ces combattantes avaient espéré qu’après de pareilles épreuves, l’amour serait plus fort que la haine, que l’humanité se transformerait. Qu’en est-il ? Ce livre bouleversant pose la question et ces témoignages, exprimés dans les larmes et avec les mots de tous les jours, nous obligent à réfléchir au sens que l’homme entend accorder à la vie et aux bons offices qu’il est disposé à céder à ses sœurs, ses compagnes, dont les paroles discernent et pardonnent.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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La guerre n'a pas un visage de femme de Svetlana Alexievitch
Svetlana Alexievitch

Svetlana Alexievitch

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9 novembre 2018 5 09 /11 /novembre /2018 09:12
Photos Yves Barguillet

Photos Yves Barguillet

Lac d'Emosson

Lac d'Emosson

Il y avait longtemps que je n’avais pas revu les paysages alpins, renoué avec l’atmosphère très particulière de la haute montagne, les villages accrochés aux pentes herbues ou neigeuses selon la saison, les sonnailles qui  font vibrer  les alpages en été et au début de l’automne, les parfums  de mousse et l’air vif qui pique le visage et nous investit d’un sentiment irrésistible de liberté. On se sent d’autant plus libre en altitude qu’il n’y a jamais foule et que vous tracez votre route dans un silence majestueux. Comme le disait le général de Gaulle : « Regardez vers les hauteurs, il n’y a pas d’encombrement. » Rien n’est plus grisant que ces cimes qui se détachent sur le ciel, ces volumes qui se succèdent les uns les autres, leur architecture élégante, leur splendeur altière qui nous procure une sensation de grandeur. « Que la montagne est belle ! » chantait  Jean Ferrat et c’est vrai. La montagne est d’autant plus belle qu’elle reste, la plupart du temps, inaccessible à l’homme.
 

L'automne en Suisse
L'automne en Suisse
Vues depuis le Moleson

Vues depuis le Moleson

Le retour à cet environnement alpestre a été un vrai bonheur. Pour avoir vécu huit ans à Annecy, j’ai  d'autant plus apprécié la présence du lac, son élégance au cœur de cet écrin de hauts sommets, la diversité des lumières qui le pare d’éclats vifs ou caressants, les ombres qui l’embrument, le tracé des bateaux qui griffe sa surface, enfin les innombrables  oiseaux qui le peuplent et complètent cette alliance de l’eau et de la rive. Lausanne est un lieu qui concentre la beauté à un haut degré de perfection. On comprend que l’existence y soit agréable et qu’il y ait comme une grâce qui  imprègne l’air que l’on respire. Au lac d’Emosson, site grandiose à 2000m d’altitude, ce début d’automne avait paré les arbres d’un éclat empourpré qui a su impressionner la pellicule et offrir à notre regard une vue époustouflante sur le Mont Blanc, tandis que le Moleson, tout aussi haut (2008 m), atteint grâce à un funiculaire d’abord et un téléphérique ensuite, ouvre un panorama splendide sur les sommets des Alpes françaises et italiennes, tandis que le village de Gruyères, qui a conservé son atmosphère médiévale, permet de renouer avec le passé  dans un cadre délicieusement bucolique. Quant à Montreux, il fait bon y  flâner comme aimait à le faire l’impératrice Elisabeth de Habsbourg, appelée familièrement Sissi, qui oubliait ici les exigences de la couronne d’Autrice-Hongrie. Elle est morte assassinée à Genève le 10 septembre 1898, à l’âge de 60 ans, de la main d’un jeune anarchiste Luigi Lucheni, alors qu’elle embarquait sur le bateau qui devait la ramener à Montreux, station qu’elle affectionnait et qui semblait avoir été créée pour le bien-être  et la détente. Autres personnalités qui ont apprécié cette cité, Jean-Jacques Rousseau, Lord Byron, Hemingway et, plus récemment, le musicien Freddie Mercury.

 

Village de Gruyères

Village de Gruyères

Le lac Léman à Montreux à la tombée du soir.

Le lac Léman à Montreux à la tombée du soir.

Autre qualité de la Suisse, en dehors de ses paysages, de ses fromages et de son souci du confort et du détail, elle est un haut lieu de la démocratie. Probablement le pays d’Europe où le peuple est le plus impliqué dans le processus décisionnel. Ce pays s’étant refusé à cantonner le citoyen au seul rôle d’électeur, lui a proposé  une démocratie qui l’investit pleinement dans la vie politique du pays. Le président suisse, dont le rôle est honorifique, est élu pour un an parmi les sept conseillers fédéraux. Et ce qui diffère la Suisse, de la plupart de ses voisins européens, est le recours intensif à la démocratie directe, soit la possibilité pour chacun d'entre eux de s’exprimer par de fréquents référendums sans passer par le truchement des représentants. Pour preuve, le référendum a été utilisé 9 fois en France depuis 1958 et près de 400 fois chez les Suisses dans le même laps de temps. Ceci explique sans doute cela ... la Suisse préfère se gérer sans autre recours qu'elle-même.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Le lac à Lausanne

Le lac à Lausanne

Le port de Pully à Lausanne

Le port de Pully à Lausanne

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13 octobre 2018 6 13 /10 /octobre /2018 08:35
Le goût des lendemains

 

Hier, comme aujourd'hui, nous naviguons au gré des flots sur une mer houleuse, au milieu d'innombrables écueils. Mais les citoyens que nous sommes en ont vu d'autres. Et ils sont toujours arrivés à se sortir des mauvais pas de l'histoire si, malheureusement, ils n'ont pas toujours su en tirer les leçons qui s'imposaient. Car l'histoire est un éternel recommencement, les épreuves d'hier aidant rarement à se prémunir des erreurs de demain. Si bien que les hommes, faisant contre mauvaise fortune bon coeur, s'adaptent. A tout : aux  pandémies, aux conditions météorologiques, aux menaces de guerre, aux krachs financiers, aux famines, au terrorisme, aux révolutions. Ils enterrent leurs morts, relèvent leurs ruines, comblent leurs déficits et repartent. Le courage, certes, les abandonne rarement. Besogneux, résistants, fatalistes, ils avancent contre vents et marées. Ce qui leur manque le plus est probablement la sagesse et le discernement, ces deux vertus qui permettent de voir mieux et plus loin. Car, ils ont toujours eu le tort d'avancer le nez sur le guidon. C'est le Général de Gaulle qui disait : "Visez les hauteurs, il n'y a pas d'encombrement".

 

 

Il faut admettre aussi que nos leaders ont rarement été des éclaireurs. A l'exception d'un Churchill qui avait eu le courage de promettre aux Anglais, à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, " du sang, du labeur, de la sueur et des larmes", les autres ont largement contribué à nous endormir et à taire les dangers, afin de mieux assurer leur propre survie. Mais à force de jouer avec le feu et de faire l'autruche, à force de n'aspirer qu'au gain immédiat et à la seule satisfaction matérielle, le dieu profit se retourne contre nous. Oui, le veau d'or au pied d'argile, que depuis la nuit des temps l'homme a toujours été enclin à vénérer pour la bonne raison qu'il est sensé satisfaire ses désirs immédiats, s'effondre sur lui-même. Mais, en tombant, il ne manque jamais d'écraser quelques innocentes victimes.

 

 

Il est à remarquer également que depuis quelques décennies, les valeurs sûres sont en berne. A l'instar  de l'ange qui fait la bête, " le meilleur des mondes" s'avère le pire des mondes. Dans leur ouvrage précis et tonitruant - en référence au livre d'Aldous Huxley - "Résistance au meilleur des mondes", Eric Letty et Guillaume de Prémare soulignent un curieux paradoxe : l'utopie progressiste fait des ravages dans notre univers à mesure qu'elle signe son échec : 

"Nous vivons une époque paradoxale, tandis que la révolution technologique ouvre à l'homme des horizons de progrès qu'il ressent comme illimités, nous assistons à la fin de l'idéologie du progrès, qui veut que le monde avance continûment du bien vers le mieux. Démentie par les faits, cette forme de matérialisme historique est un échec. L'homme occidental a cru qu'il était inscrit dans l'histoire que chaque génération vivrait mieux que la précédente ; il a cru que la civilisation du loisir et de la consommation ouvrait une ère nouvelle d'accomplissement de soi, d'épanouissement individuel, en un mot de bonheur. Or, les promesses de la modernité ne sont pas tenues, ni celle du progrès matériel continu, ni celle du bonheur croissant."

 

 

Et les auteurs d'énumérer quelques-uns des stigmates du progrès en cours : effacement des nations et des corps intermédiaires dans la perspective d'une gouvernance mondiale, ébranlement des fondations de la famille, négation de l'identité des individus, production artificielle de l'être humain, transhumanisme, contrôle mondial des naissances et eugénisme. Il en résulte bien que le citoyen du meilleur des mondes est avant tout un consommateur atomisé en voie de robotisation. Pour traverser une crise, quelle qu'elle soit, la priorité serait de revenir à la vérité, au courage et à l'action. Le temps n'est plus aux discours lénifiants, aux mensonges et aux dissimulations qui ont sapé la confiance des peuples. L'honneur de la politique n'est-il pas d'apporter la preuve qu'il y a encore des moyens d'agir et la force des Nations de s'unir pour mieux résister ?  Le ferons-nous ou continuerons-nous à danser sur des volcans ? Probablement ! Et c'est ce qui fait qu'en permanence nous naviguons entre illusion et désenchantement. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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4 octobre 2018 4 04 /10 /octobre /2018 09:13
Marcel Proust du côté de Cabourg de Dominique Bussillet

Voilà un ouvrage délicieux qui peut ouvrir à des lecteurs, impressionnés à l’idée de se lancer dans le grand œuvre de Marcel Proust ( plus de 3000 pages, pas moins de 1 300 000 mots), une voie d’accès que Dominique Bussillet nous propose comme une promenade au côté d’un écrivain qui se cherche lui-même et nous convie à l’accompagner dans un parcours de vie dont l’essentiel se situe dans les impressions indicibles et les réminiscences de l’enfance. Ainsi … du côté de … est-il une destination énigmatique avec toutes les bifurcations que l’auteur ne va pas tarder à créer et dont le mérite est une oeuvre éminemment littéraire et un cheminement où la mémoire involontaire nous ouvre des perspectives quasi illimitées qui président à la construction des aspirations les plus hautes.  Travail de forçat - écrit Dominique Bussillet - qui va l’enchaîner à son lit jusqu’à sa mort, lui apportant en échange la plus formidable entreprise de libération de soi jamais tentée, car elle a cela de remarquable que, au contraire d’une psychanalyse, elle est révélée à tous par le biais de l’écriture et de la publication, laissant à chacun le choix de son interprétation, de son appréciation ou de son indignation. »

 

Il est vrai que Proust n’impose rien, il invite simplement le lecteur à le suivre pour se mieux comprendre et se mieux accepter, éclairer ses propres zones d’ombre, en quelque sorte s’aimer davantage. Lui-même n’a jamais cessé de faire face à l’angoisse, à cette angoisse qui nous menace, nous interpelle : oui, qui sommes-nous ? Proust ne mettra pas moins de 3000 pages pour tenter de l’apprendre et nous offrir, par la même occasion, une lampe ou plutôt un phare qui a charge d’éclairer notre monde intérieur hérissé de récifs. Ce que Freud nommait en allemand « das unheimliche » et qui signifie « l’inquiétante étrangeté ». C’est ce que chacun de nous est tenté de refouler ou de faire semblant d’oublier et que Proust nous incite à déchiffrer et à apprivoiser de façon à mieux saisir le mystère de la personne.

 

Si Dominique Bussillet nous donne quelques-unes des clés qui ouvre les premières pages de cette œuvre immense, elle nous parle également de Proust à Cabourg, lieu où de 1907 à 1914 il a pris ses quartiers d’été au grand-Hôtel, parcouru la région et initié une partie de son œuvre où se respire une atmosphère pleine de poésie, de saveurs et d’odeurs, villégiature autant observée que rêvée avec délectation. Désormais, durant ces huit étés vécus dans un bien-être estival au cœur de la Normandie, va-t-il réfléchir à l’élaboration de son œuvre où « le temps est distendu, étiré à l’infini, sur le rythme de la paresse et des loisirs » - précise madame Bussillet. Cabourg joue ainsi, dans l’existence proustienne, le rôle de la ville irréelle et idéale, l’endroit de nulle part, un peu comme un paradis envisagé, une enfance réécrite par l’imagination. C’est ainsi qu’il crée  Balbec « comme dans ce jeu ou les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables. » - souligne Marcel Proust dans La Recherche.  

Le Grand-Hôtel et la Promenade des Anglais de Cabourg à la fin du XIXe siècle.
Le Grand-Hôtel et la Promenade des Anglais de Cabourg à la fin du XIXe siècle.

Le Grand-Hôtel et la Promenade des Anglais de Cabourg à la fin du XIXe siècle.

Odilon Albaret et Alfred Agostinelli seront ses chauffeurs qui, à bord de leurs taxis de la Compagnie Unic dirigée par le fils de Madame Straus, Jacques Bizet, lui permettent de visiter Caen, Bayeux, Falaise, Lisieux, les abbayes de Jumièges et de Saint-Wandrille, Dives-sur-Mer, Trouville, autant de lieux qui lui inspirent des descriptions enthousiastes et où il rend compte de l'agrément procuré par ce moyen de transport personnalisé : "Non, l'automobile ne nous menait pas ainsi féeriquement dans une ville que nous voyions d'abord dans l'ensemble que résume son nom, et avec les illusions du spectateur dans la salle. Il nous faisait entrer dans la coulisse des rues, s'arrêtait à demander un renseignement à un habitant. Mais comme compensation d'une progression si familière, on a les tâtonnements mêmes du chauffeur incertain de sa route et revenant sur ses pas, les chassés-croisés de la perspective faisant jouer un château aux "quatre coins" avec une colline, une église et la mer, pendant qu'on se rapproche de lui, bien qu'il se blottisse vainement sous sa feuillée séculaire" - écrit-il dans la Recherche. Soulignons que l'Académie française avait décidé, à l'apparition de l'automobile, que le mot serait masculin, ce qu'il est resté jusqu'en 1914. Dominique Bussillet nous rappelle également les grands moments de Cabourg-les-Bains à la fin du XIXe siècle et au début du XXe qui fut le Cabourg de Marcel, du premier Casino en bois, des représentations théâtrales, du kiosque, de la promenade des Anglais, aujourd'hui "Promenade Marcel Proust", des maisons d'alors qui privilégiaient la munificence extérieure au confort intérieur, le rallye-paper à bicyclette du 13 août 1911, la fête enfantine des Fleurs du 8 août 1912, enfin cette ambiance élégante qui faisait de la Côte fleurie un paradis de détente et de loisirs.

 

Le kiosque à musique et le perron du Grand-Hôtel au temps de Proust.
Le kiosque à musique et le perron du Grand-Hôtel au temps de Proust.

Le kiosque à musique et le perron du Grand-Hôtel au temps de Proust.

Il est néanmoins un domaine où Marcel Proust, en ce qui concerne les progrès  de son époque, se montre circonspect, c'est celui de la médecine. On sait qu'à ce sujet, il n'a pas manqué de régler quelques comptes envers son père et son frère, tous deux médecins, ce que François-Bernard Michel nous rappelle dans son excellent ouvrage "Le professeur Marcel Proust" paru l'an dernier chez Gallimard. En effet, Proust fait preuve d'un humour caustique à travers le personnage de Cottard dont la plupart des pronostics tombent à côté de leur cible. Pour Marcel, les innovations importantes se révèlent plus passionnantes et justifiées dans les visions fugitives qui sont celles dévoilées par les phénomènes de la mémoire involontaire, soit dans le domaine de l'inconscient qu'à la même époque Freud découvre à Vienne en Autriche. Son dernier séjour à Cabourg se fera durant l'été 1914 en présence de Céleste Albaret entrée à son service depuis le départ de son mari pour le Front. Elle restera auprès de lui jusqu'à sa mort, devenant au fil des années une confidente et une amie, une mère de substitution en quelque sorte. Bien entendu, en cet été-là, Cabourg traverse des heures d'angoisse comme le pays tout entier. C'est la nostalgie qui envahit soudainement la plage et la jolie station balnéaire. Le Grand-Hôtel est bientôt réquisitionné pour recevoir des soldats mais Marcel obtient la faveur de rester au dernier étage qu'il ne quittera qu'à la fin du mois de septembre pour ne plus jamais revenir, la suite de la guerre, l'élaboration de son oeuvre et sa santé, qui ne cessera plus de se dégrader, ne lui permettront plus. Ce dernier voyage de retour sera particulièrement éprouvant car les médicaments ont été laissés au fond d'une valise, valise placée dans le wagon à bagages et Marcel est pris alors d'une terrible crise de suffocation qui fait craindre pour sa vie. Jusqu'à ce que Céleste parvienne à récupérer les précieuses pilules et que le voyage se termine à peu près normalement. Dans "A l'ombre des jeunes filles en fleurs", le narrateur fait une description emplie de mélancolie de ce que fut la fin de la saison à Balbec : " Puis les concerts finirent, le mauvais temps arriva, mes amies quittèrent Balbec, non toutes ensemble, comme les hirondelles, mais dans la même semaine. Albertine s'en alla la première, brusquement, sans qu'aucune de ses amies eût pu comprendre, ni alors, ni plus tard, pourquoi elle était rentrée tout à coup à Paris, où ni travaux, ni distractions ne la rappelaient."

 

Quant à Proust, qui ne reverra jamais plus ni la Normandie, ni Cabourg, le Balbec de son imagination, il consacrera désormais ses journées, et surtout ses nuits, à user de sa sève intérieure pour nourrir son inspiration, cela jusqu'à sa mort survenue le 18 novembre 1922, si bien que les paysages visités et réanimés par ses mots ont-ils créé le pays magique et immortel du temps perdu et retrouvé.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Petit livre que l'on peut mettre dans sa poche lors des itinéraires normands qui nous entrainent sur les traces de Proust, il est joliment illustré de nombreux documents de la collection personnelle de Madame Busillet. Edition : Les cahiers du temps (2002) Réédité en 2017


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Le Grand-Hôtel vu de la ville et la gare de Dives.
Le Grand-Hôtel vu de la ville et la gare de Dives.

Le Grand-Hôtel vu de la ville et la gare de Dives.

La plage et la salle-à-manger du Grand-Hôtel au temps de Proust.
La plage et la salle-à-manger du Grand-Hôtel au temps de Proust.

La plage et la salle-à-manger du Grand-Hôtel au temps de Proust.

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25 septembre 2018 2 25 /09 /septembre /2018 08:23
Le Rondonneau dans les années 1950

Le Rondonneau dans les années 1950

Le Rondonneau aujourd'hui

Le Rondonneau aujourd'hui

Il y a de cela plus de 70 ans, mes parents firent l'acquisition de ce que l'on nomme toujours "Le château de Rondonneau" et qui n'est qu'une simple gentilhommière. J'avais alors 9 ans et mon enthousiasme, à la vue de ce décor boisé, avait, parait-il, joué un rôle dans leur décision de devenir les propriétaires de cette jolie demeure et de son parc où serpentait la rivière des Mauves. Mon grand-père maternel venait de mourir et ma mère souhaitait investir son héritage dans une résidence secondaire qui permettrait à notre famille de s'évader de Paris le plus souvent possible, Meung-sur-Loire n'étant jamais qu'à 150 kms de la capitale. Tout me plaisait au Rondonneau : son cadre romantique et la campagne qui lui servait de toile de fond, l'enveloppant dans un univers champêtre où se voyaient encore quelques semeurs dont la beauté du geste m'émerveillait. D'ailleurs tout m'émerveillait dans cet environnement où je gagnais une liberté nouvelle, celle de vagabonder au gré de ma fantaisie, de découvrir la nature dans sa diversité, celle des végétaux bien sûr, mais également le gibier très abondant, les oiseaux si nombreux, les insectes innombrables, même les araignées que j'apercevais terrifiée certains soirs sur le mur de ma chambre. Oubliés les tenues citadines et l'uniforme qui sera le mien quelques années plus tard chez les dominicaines et bienvenue à la salopette, au vieux pull et aux sandales plus propices à affronter les chemins que les vernis parisiens dont s'était moquée, le premier soir, la dame de la ferme chez qui j'étais allée chercher le lait : "En voilà d'une petite parisienne !"  Si je voulais me faire adopter par mes nouveaux voisins, il fallait me couler dans le moule de cette paysannerie si authentique, de ces gens accueillants dans la mesure où vous-même vous pliiez à quelques règles élémentaires. Dès le début de notre installation, je fus frappée par les réalités de la terre auxquelles ils étaient quotidiennement astreints. Je me plaisais à entendre passer les charrettes, puis les tracteurs qui, tôt le matin, se rendaient sur les lieux pour les innombrables travaux des champs. Oui, tout me surprenait de cette vie agreste où les temps consacrés à l'agriculture fractionnaient leur existence de façon immuable. Moi-même je me sentais devenir autre, plus sensible aux bruits, aux odeurs et à cette horlogerie secrète qui est celle du sol, du ciel et des vents. 
 

Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.
Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.

Le parc aujourd'hui, toujours aussi romantique.

C'est au Rondonneau, lors de mes fréquentes rêveries dans l'une des petites îles que la rivière des Mauves compose dans le parc, que j'ai pris goût à écrire et que naquit ma vocation pour la poésie. Il est vrai que le cadre se prêtait aux évasions imaginaires ; n'y avait-il pas autour de moi un décor harmonieux, empli d'une solitude propice à la méditation où je ne cessais d'être requise par la profondeur du silence et l'empreinte puissante que la nature imprimait en moi ! 

Saint-Exupéry a écrit : "On est d'une enfance comme on est d'un pays" et il est vrai que le Rondonneau et ses environs ont été une terre initiatrice, celle où je me suis construite, où j'ai fait la lente expérience de la vie, la découverte des impressions les plus fondamentales. Les enfants d'alors avaient de l'imagination que la nature environnante ne cessait de solliciter, les invitant à varier leurs jeux ou mieux à les inventer, à créer des personnages, source imaginaire de communication. Les parties de croquet ou de cache-cache, les jeux de société, ainsi que les spectacles que nous montions ensemble, comblaient nos journées, éveillaient nos esprits, nous incitaient à observer le monde des hommes et la divine nature et à tirer les enseignements bénéfiques à notre apprentissage. Aujourd'hui, je perçois  encore le chant de la rivière des Mauves, son bruit furtif sur les pierres. 

 

 

La cabane dans les années 50. Elle se serait peu à peu écroulée sous le poids des ans et  n'existe plus.

La cabane dans les années 50. Elle se serait peu à peu écroulée sous le poids des ans et n'existe plus.

Avec ma cousine sur l'une des deux barques.

Avec ma cousine sur l'une des deux barques.

Les Mauves aujourd'hui.

Les Mauves aujourd'hui.

Lors de l'emménagement, qui avait succédé à  l'achat de la propriété, ma mère avait souhaité, avant toute autre chose, à disposer d'un piano dans le salon afin de pouvoir travailler son chant durant les vacances, d'autant qu'elle ne risquait pas de gêner les voisins comme à Paris. Et elle s'était empressée de faire la connaissance des musiciens de la région dont une certaine Marguerite Boucher qui tenait l'orgue de la collégiale Saint Liphard de Meung-sur-Loire et s'était révélée être une musicienne accomplie. Une plaque a d'ailleurs été apposée à l'entrée de sa maison qui rappelle le rôle éminent qu'elle a tenu pour remettre en état l'orgue et éveiller la sensibilité musicale de la ville. Si bien que le Rondonneau allait devenir le rendez-vous privilégié de ses amis musiciens. Il n'était pas rare que l'on sorte le piano sur la terrasse pour des concerts improvisés les soirs d'été, lorsque la lumière déclinait et posait mollement  ses dernières lueurs sur la canopée.

 

Plus tard, lorsque je suis partie habiter Annecy, mes parents ont vendu cette propriété et le portail s'est refermé sur les années exceptionnelles où ce lieu a été l'épicentre familial, le havre où nous aimions nous retrouver en famille ou entre amis. Puis le temps a passé. Il y eût les années à Louveciennes avec les enfants qui grandissaient, puis celles que nous vivons mon mari et moi depuis 1991 à Trouville, face à la mer, site choisi qui nous a apporté son lot de bonheur, d'accomplissements, de peines aussi. Mais le Rondonneau est resté pour toujours dans ma mémoire auréolé d'une poésie prégnante, d'un  charme indéfinissable. Revenant sur ces terres en pèlerinage pour y retrouver mes souvenirs et mes amis d'autrefois, jamais revus depuis plusieurs décennies, ces derniers se sont débrouillés pour que je puisse revisiter mon ancienne demeure au bout de la plaine qui prend, à la belle saison, le ton chaud des blés. Le portail s'est entrouvert sur le parc solitaire et silencieux, jardin enclos dans sa douce mélancolie, son décor champêtre et son exubérance végétale. La façade de la maison, désormais laurée de lierre au point qu'il enguirlande les fenêtres, a conservé son élégance et domine toujours la terrasse et la pelouse qui s'inclinent en pente douce vers la rivière. En sorte qu'il n'y aura jamais eu d'adieu, seulement un "au revoir".

Le hangar à bateaux, toujours là en 2018.

Le hangar à bateaux, toujours là en 2018.

"Sous le hangar, la barque est toujours amarrée et l'excursion permise pour les plus audacieux que les Mauves lisses et brillantes chargées d'un épais silence et que les terres nocturnes n'effraient pas. Ils reprennent le voyage interrompu là où la roue du moulin des Touanes interdit le passage. De nouveau, la remontée lente avec le seul objectif de cette initiation, écoulement de l'onde par delà le temps et la mort, comme une mélodie troublante dont on perçoit à peine l'écho mais qui obsède parce qu'en chacun de nous l'incertitude persiste ... en son jardin clos."

(Extraits de mon roman "Le jardin d'incertitude")


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Mon père, retour sur le passé
Ma mère à la lumière des souvenirs
Mon grand-père Charles Caillé ou l'art des jardins

Arthur, mon arrière grand-père, une histoire simple
Renée ou l'enfance réenchantée

Les Pâques de mon enfance au Rondonneau

Les chiens de mon enfance
Le cercle de famille
Chers disparus

 


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Avec mes amis au Rondonneau. Ils étaient nos voisins à l'époque. Toute une enfance partagée.

Avec mes amis au Rondonneau. Ils étaient nos voisins à l'époque. Toute une enfance partagée.

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14 septembre 2018 5 14 /09 /septembre /2018 08:25
Marcel Proust et le labyrinthe

Le thème du labyrinthe a été maintes fois évoqué au sujet de l’œuvre de Marcel Proust que certains lecteurs considèrent comme un auteur chaotique et obscur, œuvre emplie de digressions dans laquelle il est parfois difficile de cheminer et dont la lecture est un véritable trajet initiatique, en quelque sorte une démarche labyrinthique. Ce qu’il ne faut pas dissocier d’une évidente quête de soi et quête de sens. Le thème du labyrinthe se retrouve dans toutes les civilisations et apparaît, dès le XIIe siècle, dans le Christianisme avec l’évocation de la Jérusalem céleste, voie proche du labyrinthe et de l’épreuve d’initiation. On voit d’ailleurs un labyrinthe dans la cathédrale d’Amiens et un également dans la cathédrale de Chartres. Certes le labyrinthe égare. On s’y sent enclos. Il faut de l’opiniâtreté pour tenter d’en sortir. Et pour lire l’œuvre de Proust, il en faut aussi. Chaque phrase étant une unité de sens, perdre le début de l’une d’elles – et certaines sont très longues – équivaut à perdre le fil et prouve combien Marcel Proust a souvent  des phrases labyrinthiques. N’a-t-il pas l’art de nous faire voyager avec ses phrases qui n’en finissent pas et ses propositions juxtaposées ? De même que se mêlent dans ses pages le sacré et le profane. Voilà un écrivain qui ne redoute pas les accumulations graphiques et les phrases à rallonge. Un univers se déplace dans une seule page. Proust a également recours aux oxymores et tente de saisir toutes les dimensions du monde.

 

A travers les textes des sept romans qui composent « La Recherche », l’auteur use de séquences narratives qui se révèlent être des successions d’épisodes et développent ainsi les grands thèmes où l’on rencontre des passages satiriques, des considérations plus intimes, des descriptions, des dialogues, des réflexions philosophiques, psychologiques ou littéraires et de remarquables analyses des diverses couches sociales. Déjà l’écrivain devinait l’existence de l’inconscient qu’à Vienne Sigmund Freud, qu’il ne connaissait pas, percevait lui aussi et dont il établissait les bases. En définitive, quelle histoire nous conte « La Recherche » ?

 

Le premier trajet est celui de la découverte des salons aristocratiques et bourgeois et le décryptage des êtres humains passés littéralement au scanner. Mais l’illusion de l’approche se changera vite en désillusion. Les fêtes somptueuses laissent au narrateur l’impression du néant. Les gens du monde se montrent peu à peu décevants et illettrés, n’ayant qu’un vernis de surface. L’amour est, par ailleurs, une expérience redoutable. On le voit dans l’échec du narrateur avec Albertine qu’il croit aimer dans un premier temps, cet amour se révélant bientôt impossible et source de souffrance. Si bien, que se référant à Proust, on peut conclure que la jalousie et la détresse composent l’enfer du sexe.

 

Paris est une ville maudite à ses yeux, malgré ses innombrables beautés, nous pourrions ajouter pour ses fallacieuses tentations, au point que l’hôtel de Jupien, qui reçoit des homosexuels et des sadomasochistes, évoque à l’auteur Sodome et Gomorrhe. Il y a partout, autour de nous, le mal à voir et à combattre. D’autant plus que la vie est continûment traversée par la mort : celle de la grand-mère et de Bergotte, celle de Saint Loup à la guerre de 14/18 et la disparition d’Albertine lors d’un accident de cheval. L’auteur pointe du bout de sa plume l’apparition permanente du non-sens, cette difficulté à trouver un sens vrai à son existence, à la stabiliser dans une orientation précise et immuable. Depuis le début, il ne sait pas quelle est sa véritable vocation, si bien que « La Recherche » est la mise sur orbite d’une œuvre et d’une vocation tardive.

 

Quand rien n’a de sens, que faire ? – s’interroge Proust. Il y a le refuge de la peinture évoqué par Ver Meer et le personnage d’Elstir, celui de la littérature avec Bergotte et Dostoïevski, joie artistique que l’on ne peut connaître qu’en créant et qui est la voie royale, la seule qui donne sens, celle du salut, dont les réminiscences se révèlent être une grâce, l’apparition d’un temps prolongé à l’infini. En définitive, le labyrinthe conduit au centre de soi, c’est le parcours long et épuisant que nous devons emprunter pour tenter d’atteindre le sanctuaire caché et personnel qui donne existence à l'art et, pour Marcel Proust, à cette cathédrale de mots de son oeuvre, dominée par la haute flèche du « Temps retrouvé ».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Le labyrinthe de la cathédrale d'Amiens

Le labyrinthe de la cathédrale d'Amiens

Labyrinthe végétal

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29 août 2018 3 29 /08 /août /2018 09:12
Le retour aux sources ou l'art de s'émerveiller

Un peu lasse d'un été chargé, j’aspirais à un moment de détente, un temps de méditation où se retrouver soi-même,  savourer  le silence, ce qui nous manque le plus aujourd’hui. C’est ainsi, qu’en compagnie de mon mari, je suis partie me réfugier au plus profond de la campagne dans un coin de verdure ignoré par le bruit, en ce pays d’Auge collineux et bucolique qui prête à la Normandie ce caractère bocager tellement séduisant. Autour, ou proche de nous, un étang qui dort, des herbages entourés de haies vives, des pommeraies et des troupeaux paissant calmement sous un ciel parcouru de nuages nomades. Une terre paisible et attentive et des cieux voyageurs qui laissent dans l’atmosphère une brume bleutée. Voilà posé un décor de rêve, empreint de paix et de joie tranquille. Les rares bruits sont le bêlement des moutons, le mugissement des vaches et surtout le chant discret des oiseaux à cette saison où ils sont tentés de se taire. Ainsi, tout est-il propice à l’émerveillement. D’ailleurs, «S’émerveiller» est le seul livre que j’ai emporté avec moi, réflexions philosophiques où l’auteure Belinda Cannone nous propose une analyse fine et poétique de cette faculté que nous avons de saisir la beauté dans son expression la plus simple et la plus quotidienne. Belinda a rédigé cet ouvrage dans le pur présent, lors d’événements inattendus et intimes qui surviennent en nos vies comme des épiphanies. Il est vrai que la vie heureuse est celle vécue dans l’immédiateté, ce sont ces instants où un pigeon roucoule, où le paysage s’élabore dans son élégance spontanée, où les arbres déploient leurs bruissements mélodieux, que le bonheur s’invite à notre table et que nous sommes totalement solidaires de ce présent qui semble subitement s’immobiliser.

Le retour aux sources ou l'art de s'émerveiller

Alors, l’émotion devient naturelle. C’est une émotion tendre et enfantine, celle de l’oiseau qui picore à deux pas, de l’ombrage familier, du ciel qui s’empourpre à l’heure du soir et prête aux lointains une fulgurance wagnérienne, du vent qui se lève subitement et fait ondoyer la canopée ou ce parfum de pomme qui nous saisit et nous procure un avant-goût de tarte tatin. Qu’il est bon de se délester des soucis quotidiens, d’abandonner le courant de la vie ordinaire pour  mieux se rassembler en soi, revenir à l’essentiel et à ce qui compose nos aspirations les plus chères, faisant taire, pour un moment, l’agitation du monde. Un monde qui ne sait plus s’écouter, prendre recul et hauteur, se complaisant dans une permanence brouillonne. « Le risque de l’enténèbrement a frappé notre époque » - écrit Belinda Cannone qui sait si bien s’émerveiller de l’ordinaire des choses, des gestes les plus humbles, des actes les plus anodins, ceux qui édifient la matière du monde. Oui, il y a danger à aller progressivement vers la perte du désir vital, vers un refoulement de l’humain. Alors que le bonheur est si présent lorsque nous nous éloignons de l’actualité internationale et que nous le percevons proche du regard, de la main et du cœur comme un rappel de ce qui comble l’âme et rend la merveille possible !

 

J’aime ces heures qui s’écoulent lentement, qu’on laisse glisser en appréciant leur goût parfait, leur composition simple, leur enchantement subit. Vivre a alors un sens profond, une sorte de continuité dans l’élaboration de notre relation envers les autres, vers toute existence qui accompagne et cisèle une famille, une communauté, une nation, si tant est que cela soit possible ! Il est vrai que le possible n’est pas toujours du domaine du réel, tant ce réel a été malmené, tant notre quotidien a été maintes fois entaché et blessé. Au mieux, pouvons-nous remailler le présent, tenter de renouer les fils qui lâchent, refuser les actes qui portent atteinte à la plénitude de la vie humaine. Souhaiter simplement caresser de la paume l'agneau qui bêle, des yeux la fleur qui s'ouvre, le matin qui se lève, saluer le voisin, le passant, protéger le faible, respecter la nature.

 

L’émerveillement n’est pas l’éblouissement, il est plus secret, plus humble et peut s’éprouver à tout instant : la saveur d'un fruit, la surprise d'un paysage, d'un envol d'oiseau, d'un éclairage sur la campagne ou sur la mer. Pourquoi sommes-nous si fréquemment dans l’attente, l’agitation, le souci du lendemain ? Notre regard ne sait-il plus s’attarder, se reposer sur les choses dans notre souci permanent d’autre chose ? C’est de cela dont nous devons guérir. Réapprendre à goûter l’instant, à contempler une nature qui s'empresse à nous quérir et n’est-ce pas ce que je suis venue chercher au cœur d’un pays d’Auge pastoral où le temps prend son temps et nous réhabitue à voir et à aimer ? Je crois bien que oui …


 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 


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Le retour aux sources ou l'art de s'émerveiller
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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