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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 06:47
Les îles, de la réalité à l'imaginaire des hommes

 

Qui n'a rêvé dans son enfance d'îles lointaines, petits morceaux de terre essaimés sur les océans ? De Robinson Crusoé, naufragé sur la sienne, à celles fantastiques de Jules Verne, en passant par l'île au trésor de Stevenson, ces récits ont marqué notre imaginaire, inspiré nos rêves et motivé certaines de nos interrogations.

 

Tant de choses incitent au départ, tant de choses suscitent le désir de partance. Mais qu'évoque le mot en lui-même ? S'agit-il d'un mythe enfoui dans notre inconscient ou d'une réalité universelle ancrée au plus profond de notre être ? N'ont-elles été découvertes que pour être oubliées ou sont-elles davantage le prétexte d'une conquête qui sommeillait en nous et n'attendait qu'une occasion pour devenir projet ? Sont-ce des thébaïdes secrètes et inaccessibles, îlots d'intimité à préserver, ou une aventure à vivre pour ceux qui portent leur regard par delà l'horizon ? Pour atteindre ce but, point de bâton de pèlerin, mais un esquif à armer, une voie d'eau à ouvrir, pour cette quête de l'impatience et du désir que représente un embarquement.

 

Qu'est-ce qu'une île ? Le dictionnaire en donne une froide définition : " Etendue de terre entièrement entourée d'eau, émergeant dans un océan, une mer, un lac ou un cours d'eau." La démonstration est tellement succincte qu'il ne faut pas s'étonner si rares, voire même inexistants, sont les ouvrages qui ont abordé le sujet. A part le dictionnaire des îles de Christian Nau, remarquable travail de documentation, peu d'écrivains se sont penchés sur la question. Antoine, le chanteur- navigateur, amoureux des îles du Pacifique, mérite d'être cité, mais ses livres valent surtout pour la qualité des images. Et, cependant, ne sont-elles pas des milliers parsemées sur les océans ? Il est intéressant de noter que près de 71% de notre globe terrestre est entouré, ceinturé, recouvert d'eau. Il est significatif, par ailleurs, à l'aube du troisième millénaire, que plus de 90% du trafic international se pratique par la mer. Depuis le commencement du monde, les îles étaient silencieuses, discrètes, isolées, comme perdues dans l'immensité marine, attendant que l'ingéniosité des hommes leur mérite d'être découvertes, peut-être même conquises.
 

 

Quels motifs ont incité nos ancêtres à s'engager dans de telles expéditions dont certains ne revinrent jamais ? Dès l'origine, l'eau fut source de vie. Elle permit à des peuples de se fixer naturellement le long des rivières et des fleuves. Ces peuples prirent vite conscience de l'avantage qu'ils pouvaient en tirer et ne tardèrent pas à réaliser que la rivière allait au fleuve et le fleuve à l'océan. Ils en déduisirent logiquement que l'élément liquide ouvrait des espaces qui rendaient possible l'utilisation de voies navigables. Alors ils inventèrent les premières constructions flottantes destinées à la navigation. Les techniques, qu'ils mirent en oeuvre, développèrent en eux débrouillardise, habileté, sens du calcul et de l'observation. Ils surent bientôt exploiter l'élément fluide et, grâce à ces évolutions, passèrent du frêle esquif aux goélettes et caravelles, des clippers aux transatlantiques, afin de conquérir des terres nouvelles,  qu'ils nommèrent "les nouveaux mondes".
 

 

Chevaliers de la mer, ces peuples de pionniers ont pris la mesure du globe, établi sa topographie, fondé des comptoirs commerciaux sur tous les continents. Pour mener à bien de tels voyages, encore fallait-il chercher des lieux d'étapes pour le repos des équipages, souvent fourbus, parfois malades, qui avaient eu à affronter les tempêtes et la dureté des éléments, dans des conditions inconfortables. Havres de repos, les îles s'offraient à eux. Elles permettaient aux hommes de reconstituer leurs forces, aux navires endommagés d'être réparés et remis à flot.
 

 

Habitées ou inhabitées, moins envahies que conquises, le féminin les justifie. Sauvages, arides, mystérieuses,  exubérantes, fières, dolentes, elles se méritent. On y aborde ou on s'y échoue. Filles des brumes ou filles du soleil, l'homme les a qualifiées selon les époques et les circonstances. Ile de beauté, mais aussi de désolation, refuge et bannissement, quand ils se les approprient, elles deviennent  îles prison pour galériens et bagnards, repères d'exilés et d'exclus, de pirates et de flibustiers, pièges à embuscade pour corsaires et boucaniers. Grands navires encalminés, ne voient-elles pas défiler le monde, sphinx des éléments liquides, les siècles ont eu peu de prise. Ces îles constituent des univers à elles seules, forgent des mentalités à part, engendrent des populations qui aspirent à vivre en dehors des grandes nations, auxquelles elles ne sont pas forcément rattachées. L'insularité n'est pas un vain mot.

 

Néanmoins l'histoire ne les a pas épargnées, puisqu'elles sont à jamais inscrites dans les mémoires et les récits que nous ont rapporté les explorateurs d'antan, les Marco Polo, Vasco de Gama, Magellan, Gonzalvo Cabral, Christophe Colomb, Jacques Cartier, Samuel Wallis, James Cook, Bougainville, William de Shouten, Gonneville et quelques autres ; qu'elles soient ou non répertoriées sur les cartes ou  restées captives de leur isolement. Soudain, ces navigateurs les ont nommées, décrites, situées et elles se sont mises à hanter nos rêves, à peupler notre imaginaire, à susciter nos désirs. Selon leur latitude, on les savait hautes et volcaniques, basses et coralliennes, déchiquetées et balayées par les vents, mieux encore cernées par les glaces.
 

 

Amas de roches déchiquetées aux abords des détroits, des caps et des continents, elles se perdent en mer sous l'oeil des frégates et des albatros. Dans le grand nord, celles des 50° au pôle, elles expriment la poignante solitude des terres hostiles, paradis des oiseaux migrateurs et domaine d'élection des manchots, des phoques et des ours. Ici règne un monde minéral, animal, glacé et superbe. Si nous poursuivons notre navigation en deçà du continent blanc, nous laissons au large la Finlande, la Suède, la Norvège, le Danemark, labyrinthe d'archipels que sillonnèrent leurs ancêtres Vikings. Cap plus au Sud, nous croiserons quelques pêcheurs rudes, accrochés à leurs barques, galériens des brumes, venant des bancs de Terre-Neuve, laboureurs des océans, leurs étraves fendant les vagues avec audace.

 

 

Les îles, de la réalité à l'imaginaire des hommes

Sous les latitudes tropicales, le contraste est saisissant. Les îliens qui les peuplèrent eurent noms : Maoris, Polynésiens, Antillais, Caraïbes, Arawaks, Amérindiens, Moluques, Canaques, Aborigènes. A la suite de grands malheurs, certains d'eux disparurent à jamais. Alors que dans les pays insulaires, nous apercevrons, au hasard des rencontres, des Japonais, des Fidgiens, des Néo-Zélandais, des Réunionnais, des Mauriciens, des Javanais, des Tahitiens, des Hawaïens. Parfois les cyclones rappellent la colère et la puissance des dieux, mais lumière, lumière... Là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Quelle est la plus belle ? Comment répondre à cette question ? Pour les uns, ce sera toujours la dernière abordée, pour les autres la prochaine à découvrir, pour quelques amoureux, ayant posé leur sac à terre, celle-ci sera l'élue.

                   


Face aux Antilles parfumées de rhum et de vanille, n'est-ce pas enfin notre vieux continent qui se profile, n'est-ce pas l'Europe ceinte, entourée de ses filles rebelles, véritable patchwork de beauté  elle aussi ?  Des îles Féroé à l'Islande, des Scilly aux belles Anglo-Normandes où Herm la douce côtoie Sark la fière, des Chausey annonçant Tombelaine, de Sézembre à Bréhat parée de granit rouge, effluves de bruyère et senteurs d'ajonc, voilà la côte des vents où la terre finit. Faut-il s'arrêter au Golfe du Morbihan, parmi un chapelet d'îlots dans lequel s'engouffrent les courants, certes l'étape sera périlleuse. Se poser à Houat ou s'ancrer à Houedic, poursuivre son itinéraire jusqu'à la perle, l'unique : Belle-Ile. Trop de superlatifs pour décrire sa splendeur. Après ce long voyage, pourquoi pas Noirmoutier et Ré, plus bas Madère, les Canaries... Mais même en cent ans, nous n'aurons pas le temps, nous n'aurons pas le temps !
 

 

Puisque ces îles innombrables nous donnent le tournis, pourquoi ne reviendrions-nous pas à nous-même ? Chacun n'a-t-il pas son île intérieure ? Chacun ne possède-t-il pas son insularité ? Comme l'île s'abrite derrière ses plans d'eau, nous préservons notre intimité derrière des apparences souvent trompeuses. L'île est un monde de silence et le silence est notre île. Alors reprenons le cours de nos rêves, reprenons la voie de nos songes.  La plus belle île restera toujours inaccessible, car lieu d'un ultime voyage, car destinée imprévue, désir de transgression, terre toujours espérée et jamais atteinte. Oiseaux migrateurs dans le temps qui voit défiler nos jours comme des paysages, nous sommes en attente et en espérance de cette ultime étape où reposer nos ailes.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

 

autres articles concernant les îles :


Malte ou l'île des Chevaliers

Voyage en Polynésie française

La Crète éternelle

Venise et les îles de la lagune

Les Grenadines à la voile

Lettre océane - les Antilles à la voile

Houat ou la Bretagne insulaire

 

Et pour consulter la liste complète des articles de la rubrique ESPRIT DES LIEUX, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique ESPRIT des LIEUX
 

 

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Les îles, de la réalité à l'imaginaire des hommes
Photos Yves Barguillet

Photos Yves Barguillet

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 07:16
La défense et illustration de la langue française de Joachim Du Bellay

Il y a cinq cents ans, il fallait déjà défendre la langue française mais ce n’était pas pour la préserver contre une crise d’ignarerie généralisée comme aujourd’hui, mais pour la construire et en faire l’un de plus grands véhicules culturel, intellectuel et artistique de la planète.

 

 

La défense et illustration de la langue française

Joachim Du Bellay (vers 1522 – 1560)

 

 

Le 15 février 1549, Joachim Du Bellay adresse à son parent le Cardinal Du Bellay La Deffense, et illustration de la Langue Francoyse, un texte qu’il a rédigé dans le but de défendre cette langue vulgaire encore considérée comme une langue populaire à l’usage des gueux. Il précise que son entreprise n’a été motivée que par la seule affection naturelle qu’il éprouve envers la mère patrie. Avant de prendre connaissance de son texte, il est important de rappeler que les poètes de la Pléiade ont pris fait et cause pour la langue française dont François Ier a imposé, par l’édiction de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, la primauté et l’exclusivité pour la rédaction de tous les actes relatifs à la vie publique du Royaume de France. Ce texte est le plus ancien document législatif de la République française, ces articles concernant l’application de la langue vulgaire n’ont jamais été abrogés.

 

La langue française est, comme toutes les autres, née du besoin de communiquer qu’éprouvent tous les gens qui vivent ensemble, elle n’est pas plus barbare que les autres, même si elle n’a pas été suffisamment choyée par ceux qui en avaient la déposition. Elle a une grande marge d’amélioration par l’usage qu’on en peut faire en délaissant un peu le latin et le grec qui ne sont pas les seules langues à pouvoir exprimer les idées, les savoirs, et même la théologie si les hommes d'église n'ont rien à cacher.

 « Ainsi veulent-ils faire de toutes les disciplines, qu’ils tiennent enfermées dedans les livres grecs et latins, ne permettant qu’on les puisse voir autrement : ou les transporter de ces paroles mortes en celles qui sont vives, et volent ordinairement par les bouches des hommes ».

 

Le grec et le latin n’ont pas été langues riches et brillantes dès leur origine, elles le sont devenues par la pratique séculaire de nombreux savants, poètes et dramaturges. Les langues vulgaires, à l’image de l’italien, peuvent devenir elles aussi belles et riches quand elles auront été employées par de grands esprits qui l’enrichissent et la modèlent. D’où la nécessité de traduire en langue vulgaire les textes savants pour qu’ils soient accessibles à tous, sachant que cette pratique serait très favorable à l’amélioration des langues. Et aussi de puiser chez les grands anciens comme Guillaume du Lorris et Jean de Meung sans évoquer les amis et contemporains, notamment ceux de la Pléiade.

 

Du Bellay développe d’autres arguments encore, le temps que l’on perd à apprendre les langues étrangères pour accéder au savoir au lieu d’apprendre les sciences et, déjà, l’inesthétisme de certains parlers, ainsi  se moque-t-il  de ceux qui tordent la bouche pour parler des langues qui ne leur sont pas naturelles alors que le français ne requiert aucune grimace.

 

Pour faciliter l’usage de notre langue vulgaire à  ceux qui veulent écrire, l’auteur leur donne de précieux conseils tant sur le fond que sur la forme. Il invite  les auteurs en devenir à lire et relire ces beaux vieux romans comme un Lancelot ou un Tristan. Mais, conscient de la limite de la langue française, il les encourage à chercher, inventer, créer de nouveaux mots qui viendront enrichir leur champ lexical et celui de leurs suivants. Il les incite aussi à puiser chez les anciens des mots qui, déjà à cette époque, étaient devenus rares, des mots que « nous avons perdus par notre négligence ». « Pour conclure ce propos, sache lecteur, que celui sera véritablement le poète que je cherche en notre langue, qui me fera indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner : bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant ça et là, à son plaisir. »

 

L’auteur ne cache pas que ce texte est aussi un plaidoyer pour qu’une France unie se constitue autour d’un roi méritant et vertueux comme le fut « le vieux François » dont il fait un éloge vibrant. Pour qu’un peuple s’unisse autour d’un ensemble de lois et de règlements, d’une culture et d’une envie de voir progresser les arts et les sciences, il lui faut un langage commun, une langue unifiée et non des jargons régionaux ou mêmes locaux. D’autres langues comme l’italien émergent déjà et pourraient s’étendre au royaume de France et l’attirer dans son aire de diffusion.

 

Quel enthousiasme pour moi de lire ce texte, de redécouvrir des décennies plus tard le langage que j’ai décrypté dans les chroniques que j’ai transcrites, de déguster cette belle langue qui chante bellement. J’ai fait le rêve que ce plaidoyer soit imposé dans toutes les écoles qui déforment ceux qui nous dirigent et ceux qui les critiquent…

 

Denis BILLAMBOZ


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La défense et illustration de la langue française de Joachim Du Bellay
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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 07:38
Paul-Jean Toulet ou une poésie fantasque

Puisque tes jours ne t'ont laissé
Qu'un peu de cendre dans la bouche,
Avant qu'on ne tende la couche
Où ton coeur dorme, enfin glacé,
Retourne, comme au temps passé,
Cueillir, près de la dune instable,
Le lys que courbe un vent amer,
- Et grave ces mots sur le sable :
Le rêve de l'homme est semblable

Aux illusions de la mer.

 

 

Paul-Jean Toulet (1867 - 1920) fut le chef de file du mouvement fantaisiste qui, dans les années 1900- 1910, tentait de bousculer les anciennes normes établies par les symbolistes et d'édifier un univers de détachement et d'enjouement qui baignait dans une mélancolie élégiaque dissipée par le sourire. Mais qui était-il ce jeune homme qui faisait une si forte impression sur ses amis ? Par sa mère, il appartenait à la famille de Charlotte Corday, par son père il descendait d'une lignée de béarnais et de créoles établis à l'île Maurice vers laquelle, ses études achevées, il s'empressera d'aller passer trois années, afin de s'imprégner de ces parfums exotiques dont il raffolait. Revenu à Paris, il se lie d'amitié avec Debussy, Toulouse-Lautrec et Giraudoux, puis repart pour l'Indochine où sa dépendance à l'opium ne fera que s'aggraver. Sa santé n'est pas bonne et pour cause : il est noctambule et abuse de l'alcool et de la drogue. En 1912, il se retire à Guétary, au coeur du pays basque, où il mourra d'une hémorragie cérébrale huit ans plus tard.

 


Ses poèmes ne seront édités qu'après sa mort : Les contrerimes et Les vers inédits. Ceux-ci, peu nombreux, ont apporté une forme nouvelle, savante et précieuse, à la fois forte et flexible dont Toulet joue avec un art consommé. Les coloris sont lumineux, le rythme envoûtant, surprenant, crispé, les jeux de rimes souvent frivoles, parfois sévères, se chargent de fixer l'esprit sur la netteté d'une impression ou d'un sentiment. C'est la conjonction d'une sensation fugitive, d'un regard sur le temps perdu, d'une pensée sur l'existence et la fragilité des choses. L'amour n'y est jamais passion, à peine libertinage, plus souvent pur badinage. La mort, elle-même, devient une réalité familière dont le goût est inséparable de l'amour. Nous sommes aux antipodes de l'aventure spirituelle des Fleurs du mal de Baudelaire, du spleen, des ivresses, de la révolte et du recours à l'au-delà. Cette poésie exprime un dilettantisme désabusé, un dandysme qui se décline en un subtil mélange d'exotisme nonchalant, de tendresse et d'impertinence et " d'un humour allant parfois jusqu'au plaisir de la mystification".

 


Toi qu'empourprait l'âtre d'hiver
       Comme une rouge nue
Où déjà te dessinait nue
       L'arôme de ta chair ;
Ni vous, dont l'image ancienne
      Captive encore mon coeur,
Ile voilée, ombres en fleurs,
       Nuit océanienne ;
Non plus ton parfum, violier
       Sans la main qui t'arrose,
Ne valent la brûlante rose
       Que midi fait plier.


 

Il est agréable de voyager parmi ces courts poèmes d'une remarquable concision, d'une harmonie savante, d'un tour finement ironique. Le refus des facilités y est visible, de même que la volonté de ne pas être dupe, de ne point céder à la démesure ou au sentimentalisme outrancier. Valéry, lui aussi, se méfiait des transports " qui transportent mal". L'influence de Toulet fut néanmoins modeste, faute d'avoir été publié plus tôt, aussi n'a-t-il pas fait école. Mais, sans lui, quelque chose manquerait à l'univers poétique de notre temps.

 


D'une amitié passionnée
Vous me parlez encor,
Azur, aérien décor,
Montagne Pyrénée,

Où me trompa si tendrement
Cette ardente ingénue
Qui mentait, fût-ce toute nue,
Sans rougir seulement.

Au lieu que toi, sublime enceinte, 
Tu es couleur du temps:
Neige en Mars; roses du printemps.

Août, sombre hyacinthe
 

 

Autres articles consacrés à la poésie et aux poètes :

 

Le coeur révélé

 

La poésie, quel avenir ?

 

Présentation de mes ouvrages sur la poésie

 

Présentation de mes ouvrages sur la poésie ( suite )

 

Profil de la nuit, un itinéraire en poésie

 

René-Guy Cadou ou la rêverie printanière

 

Marie Noël ou la traversée de la nuit

 

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

 

Milosz ou l'entrée dans le silence

 

Joe Bousquet ou l'horizon chimérique

 

Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

 

 

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Paul-Jean Toulet ou une poésie fantasque
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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 09:29
Le pari du lépidoptère - fable

                       

 

Un petit lépidoptère avait fait le pari

D’entreprendre le tour de la terre,

Pour épater ses amis.

C’était certes une folie,

Mais à lépidoptère bien né,

Rien ne se doit d'être impossible.

C’est dans ces dispositions

Et animé de cette passion

Que, bientôt, en route il se mit.

Ne fallait-il pas accomplir cet incroyable défi ?

 

 

Dans la famille des papillons,

Il n’était pas le plus grand.

Il y a, pour l’occasion, le porte-queue ou machaon (prononcer  makaon)

Que sa couleur solaire

Rend d’autant plus attrayant.

En s’attardant sur la beauté,

Il faut également nommer le paon de jour et l’apollon,

Dont les ailes ocellées nous font rêver.

Quant aux crépusculaires,

Classons-les dans cette famille,

Bien que ces solitaires

Viennent trop souvent brûler leurs ailes

A nos chandelles.


 

En conséquence, notre petit héros

N’était ni très grand, ni très gros.

Son mérite résidait ailleurs,

Dans son indicible ardeur.

Il prit son envol un beau soir,

Dans les dunes du Hoggar.

Les papillons du voisinage

Saluèrent avec éclat son départ.

Aussitôt, il mit le turbo

Et, sans faiblesse, s’employa

A monter, autant que possible,

le plus haut.

Mais, à cette altitude, que voit-on ?

Peu de choses, sinon

Un  remue-ménage de nuages.

C’est peu, avouez-le,

Pour satisfaire une nature

Aussi éprise d’aventure.

Pauvre de moi ! se disait-il,

Qui suis allé au bout du monde

Chercher ce que chacun trouve en soi …
 


Lorsqu’au retour, il eut franchi

L’octroi de son pays,

Un vif émoi le saisit.

A quoi bon cet exploit,

Puisqu’il n’y a, selon moi,

Rien qui n’égale en beauté ma chère vallée ?

Ainsi se lamentait-il d’être si loin allé

Quêter l’impossible.

Gageons que sa déception

Eut du moins le mérite

De tempérer ses illusions.

 

Quant à toi, cher lecteur,

Si d’aventure tes pas te mènent

Jusqu’à Aubeterre,

Prends le temps de t’arrêter

Sur la place du marché.

Là, un collectionneur avisé

A mis sous verre, pour te plaire,

Ce courageux lépidoptère.

Il te racontera comment,

Simplement en l’observant,

Des concepteurs astucieux

Eurent, soudain, l’inspiration

Du plus fameux de nos avions.

Si bien qu’un petit papillon

Qui se demandait bien pourquoi

Il avait fait le tour de la terre

Et accompli cet exploit,

Est à l’origine d’un record

Plus surprenant encore.

De quoi s’agit-il ?

Cela, je te le donne en mille !

Tu hésites ? Allons un dernier effort,

Que, volontiers, je t’accorde,

Puisqu’il s’agit du Concorde.

 

Armelle BARGUILLET   (extrait de « la ronde des fabliaux »)

 

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Le pari du lépidoptère - fable
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9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 08:25
Romain Gary de Dominique Bona

 

 

Une biographie qui vous emporte dès les premières pages pour deux raisons : tout d’abord parce que le personnage est passionnant, viril, improbable, il a traversé la vie comme un météorite ;  par ailleurs, qui mieux que Dominique Bona pouvait nous rendre tellement vivante,  présente,  cette personnalité hors du commun qui a su mêler la folie et la raison, le  talent et l’improvisation. Romain Gary, c’est tout en un : un homme qui  a assumé ses passions et un écrivain qui a fait en sorte de les conserver. Et comme sa vie fut  menée  au pas de charge, il fallait une plume alerte pour  la mettre en mots,  après que le héros ait su la mettre en actes. D’ailleurs Dominique Bona ne s’est pas cachée pour avouer dans son bel ouvrage  « Mes vies secrètes »,  après la lecture de "Les promesses de l'aube", combien sa rencontre avec Gary avait été violente et définitive : «  La foudre est tombée sur moi. Je n’avais encore rien lu de son auteur. Mais ce premier Gary a été une révélation. Dès le premier chapitre, j’ai été transportée, envoûtée : vocabulaire de la passion. Je ne sais trop comment le dire pour être fidèle à ce moment, dont l’intensité ne s’est jamais reproduite – au moins dans un livre. Et j’ai presque honte de l’avouer, tant cette déclaration me paraît exaltée, impudique, de l’ordre du secret et de la confession. Mais elle est pourtant vraie: Gary a changé ma vie. C’était une voix de basse, une voix d’homme qui racontait cette histoire. Loin du style policé, raffiné, volontiers savant des écrivains français, elle ressemblait à celles que j’avais entendues dans mon enfance: voix de conteur, puissante et caressante, chargée d’expérience et de mystère, elle me semblait ne parler qu’à moi seule. »


C’est avec un brio incroyable que cette excellente biographe nous décrit les grandes heures, le grand galop de la vie militaire, puis diplomatique et enfin littéraire de Romain Gary, soulignant les moments marquants et les étincelles d’un parcours hors du commun. Gaulliste de la première heure, Gary a toujours eu un comportement viril, sans faiblesse vis-à-vis des hommes et des événements. Marié une première fois avec une femme intelligente qui sut garder son indépendance, il tomba amoureux plus tard d’une fée-enfant dont la fragilité sut attendrir son cuir rugueux et qui, un an avant lui aura la même fin tragique. Ainsi leurs destins seront-ils scellés dans la fulgurance et liés dans une actualité qu’ils ne cessèrent d’animer avec un indiscutable talent : elle dans un souci de révolte, lui dans un souci de dépassement. En effet, Gary ne fut jamais en confiance qu’au feu de l’action.

 

Ses débuts sont déjà prometteurs. Le Russe Romain Kacew publie dès juin 1945 « Education européenne » qui obtiendra le Grand prix des Critiques et met déjà en perspective son avenir d’écrivain avant même celui de diplomate et juste après celui d’aviateur dans les Forces françaises libres, soldat de De Gaulle. On ne peut passer sous silence, à ce moment même de la vie de Gary, les lettres que sa mère Nina lui écrivit en « les ornant de toutes les parures de son imagination », alors que la mort l’avait déjà ensevelie dans son silence nocturne, afin qu’il conserve l’espoir de la retrouver à son retour. Il racontera cet amour fou d’une mère qui avait tout misé sur son unique enfant dans « Les promesses de l’aube », l’un de ses plus beaux romans avec « Les racines du ciel », un titre à faire pâlir d’envie tous les romanciers.

 

L’Amérique des années 50 le subjugue. Mais ce sera un parcours du combattant sur un chemin semé d’embûches et de chausse-trappes où il s’agit surtout de briller, ce que Gary réussit fort bien avec son physique de Tartare, ses yeux bleus et sa voix grave, d'autant qu'il n’est jamais plus à l'aise que dans les improvisations, seul face à un public. Oui, il sait séduire. Avec sa femme d’origine anglaise Lesley, qui écrit admirablement et reçoit tout aussi admirablement, ils offrent à la France une tribune respectable. C'est à cette époque brillante de sa vie que « Les racines du ciel » seront couronnées par le Goncourt (1956), ouvrage qui ne fera pas l’unanimité de la critique.

 

Sous les feux de Los Angelès, il rencontre  bientôt son grand amour, la délicate Jean Seberg mariée à François Moreuil et déjà célèbre des deux côtés de l’Atlantique. C’est un coup de foudre de part et d’autre, époque où la jeune actrice tourne dans la douleur la Jeanne d’Arc de Preminger, une Jeanne de 19 ans terrorisée par son mentor. Lesley saura s’effacer avec une rare élégance lorsqu’elle apprendra que Jean attend un bébé et que Gary tient à l’épouser. A son tour, l’écrivain sera attiré par le 7e Art mais ce n’est pas ce que l’on retiendra de lui. Son film « Les oiseaux vont mourir au Pérou » sera un four aux Etats-Unis et bien accueilli qu’en Suède et en Allemagne où il ne sera jugé ni porno, ni hard. A 57 ans, auteur de 15 romans, Gary est un écrivain à vocation cosmopolite qui voyage beaucoup pour ne pas se figer dans la pose d’un vétéran. Jean a repris sa liberté et mit au monde une petite fille mort-née. Un désarroi immense s’est abattu sur elle. Si elle revient rue du Bac, ce lieu n’est plus pour elle qu’une escale où elle reprend un semblant de force. Tous deux fuient à leur façon leur rêve désenchanté. Jean se suicidera le 8 septembre 1979, alors que Gary joue avec son neveu à qui perd gagne avec le roman « La vie devant soi » publié sous le nom d’Emile Ajar, un roman burlesque  et sombre qui obtiendra le prix Goncourt et signe, avec une franche désinvolture, le plus grand canular du monde littéraire français. Gary aura si bien manoeuvré que l'on ne découvrira le véritable auteur, lui bien entendu, qu’une fois qu'il aura quitté la scène en se tirant une balle de revolver dans la bouche et assuré dans un bref message déposé sur son bureau : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » Ainsi, aura-t-il mené son destin en homme qui se plaisait à l'organiser et à le gérer mais également ... en écrivain incendié de songes.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer  ICI

Et pour prendre connaissance des articles des autres ouvrages de Dominique BONA, cliquer sur leurs titres :

 

Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry         

Deux soeurs

Berthe Morisot, le femme en noir 

Mes vies secrètes

 

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Gary et Jean Seberg

Gary et Jean Seberg

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 09:55
La baleine de Luc-sur-Mer ou l'offrande de la mer

Une jeune baleine
nageait à perdre haleine
très au large ... d'où çà ?
Des côtes d'Halifax.
Il faut savoir que cette baleine
avait perdu la tête, à l'occasion
d'une douloureuse liaison.
Une liaison ? me dites-vous.
Oui, et d'autant plus calamiteuse,
que la malheureuse avait lié son destin
à un fieffé coquin.


Celui-ci, avant que les noces aient lieu,
n'avait rien trouvé de mieux
que de fausser compagnie,
à sa gentille amie.
Ainsi, disparut-il subitement
en une fuite déshonorante, convenez-en !
Mais attendez seulement
que je vous conte la suite !
Ne voyant plus son bien-aimé,
c'est le coeur lourd et désenchanté
que l'amoureuse prit la route.
Que dis-je ? qu'elle prit le flot,
obsédée à la seule pensée
De le retrouver.


Elle nagea des jours et des nuits
sans que jamais n'apparut
la silhouette de l'ingrat.
La tristesse s'empara d'elle
et, bientôt, elle se sentit lasse.
Ayant perdu ses repères,
elle allait au hasard, la mort dans l'âme,
dans cette mer qui, continûment, roule ses lames.


Et puis, une nuit, elle s'échoua,
sur une plage de Normandie,
loin, très loin de son pays.
Elle mourut au petit matin,
scellant son triste destin
a des mille et des mille de l'Amérique.
Un enfant la découvrit
ainsi endormie,
dans une anse joliment cambrée
de Normandie.


Quand il eut donné l'alerte,
les villageois firent cercle
autour de la belle.
Chacun se demandait :
comment se fait-il
qu'une baleine ait choisi
de mourir en Normandie ?

Plus tard, sur cette plage,
on  éleva un cénotaphe,
puis, au coeur du village, un musée,
si bien que jamais cétacé
ne fut pareillement honoré. 


Depuis lors, à Luc-sur-Mer,
on vit à l'heure de la baleine.
Console-toi dans ton tombeau, chère exilée,
et dis-toi que ton aventure ne fut pas vaine,
puisque tu as réussi l'exploit
de faire rêver toute une terre
qui, désormais, voit en toi
comme une offrande de la mer.


Armelle BARGUILLET    Extrait de "La ronde des fabliaux"

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La baleine de Luc-sur-Mer ou l'offrande de la mer
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6 mai 2020 3 06 /05 /mai /2020 08:42

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Sur terre, nous vivons dans la même communauté, soumis aux lois identiques de la pesanteur, à des conditions physiques semblables, quelles que soient nos dispositions personnelles. Après la mort, on peut envisager que chacun rejoindra le niveau correspondant à ce qu'il est. Les physiciens nous assurent, depuis les récentes découvertes de la mécanique quantique, que nous sommes tissés d'ondes. L'univers en serait tout palpitant. En effet, l'une des découvertes de cette physique est que le néant n'existe pas et que l'espace contient toujours quelque chose. ( On appelle ce vide, l'anti-matière ou la matière invisible et il constitue plus de 90% de l'univers ) Ainsi ce vide est-il empli d'énergie, de champs (comme le champ électro-magnétique) et même de particules à l'état virtuel et, s'il est partout, puisque même l'atome en contient 99,99%, aussi étrange que cela puisse paraître, ce vide est relatif. Lors d'une fluctuation, par exemple une fluctuation autour de l'état minimal qui consiste en l'apparition de paires particule-antiparticule, il prête l'énergie nécessaire à la création de ces particules pendant un bref instant, puis celles-ci retournent au néant, restituant l'énergie empruntée. C'est la raison pour laquelle, dans l'univers, la création est permanente et que rien jamais ne se perd. Tout se transforme ou se combine différemment.

 

Les interrogations métaphysiques se justifient d'autant plus que le virtuel semble faire jeu égal avec le réel. Si le vide quantique a donné naissance à l'univers - qui serait né d'une minuscule fluctuation du vide primordial - qui a bien pu engendrer le vide quantique ? La réponse n'appartient pas à la Science, parce qu'elle ne dispose pas des moyens théoriques, mathématiques et encore moins expérimentaux, pour savoir ce qui s'est passé avant le 10.43 secondes selon ce qu'il convient d'appeler " le temps de Planck" et qui précède le fameux Big-Bang. Au-delà de cette barrière de Planck, l'univers est à la fois si petit, si dense et si plein d'énergie que les domaines quantique et gravitationnel se rejoignent exceptionnellement, bien qu'ils restent absolument indescriptibles. Les théories, qui peuvent en découler, ne relèvent plus que de la spéculation. Nous sommes toujours face au mystère des origines et réduit au pari de Pascal. Le vide, dans lequel nous baignons, peut être perçu comme une mer de particules virtuelles, porteuse de toutes les potentialités et aimantée par les quatre forces fondamentales : la force électro-magnétique, les forces nucléaires forte et faible et la force gravitationnelle.

 

C'est donc un vide plein ou, plus exactement, un faux vide qui a enfanté la matière. Thème que l'on retrouve dans de nombreuses mythologies comme le TAO-TÊ-CHING, texte essentiel de la religion taoïste : " Le plein provient du vide, et le vide continue à agir dans le plein " - ce qui m'autorise à souligner au passage que l'intuition de l'homme a souvent devancé sa raison et que les prophètes ont plus d'une fois précédé les scientifiques sur le chemin des découvertes.

 

LA PUISSANCE de la PENSEE

 

Si les ondes se mêlent sans qu'il y ait interférence, des mondes différents peuvent très bien s'interpénétrer sans se rencontrer, moins encore fusionner ; ainsi des ondes émises par des vivants et par des morts pourraient coïncider entre elles, ce qui expliquerait certains phénomènes paranormaux que l'on ne peut plus nier, ni ignorer. Chacun peut, effectivement, constater par lui-même l'évidence du pouvoir créateur de la pensée. Ce qui nous empêche de le mesurer pendant cette vie présente où les forces gravitationnelles de notre corps nous inclinent vers la terre, c'est que ce pouvoir s'exerce collectivement. C'est notre conscience qui produit l'état de ce monde, selon le niveau spirituel qu'elle a atteint. Après la mort, il n'est pas interdit d'envisager que les ondes électro-magnétiques, grâce auxquelles notre esprit s'active, se libèrent, s'évacuent de la matière pour se fondre dans d'autres énergies, à des degrés divers. Nous retrouverions alors l'origine créatrice de la Pensée, en remontant par étapes jusqu'à son origine, c'est-à-dire jusqu'au noyau pré-existentiel.

 

Dès ce monde-ci, il est donc loisible à notre intelligence, à notre imagination, de façonner, d'élaborer notre propre éternité, en lui offrant un tremplin qui, après la traversée de la mort, lui permettrait de rebondir. Pourquoi accepterions-nous de croire que les ondes produites par notre cerveau seraient davantage menacées de disparition que les autres, d'autant que les particules ne meurent jamais. Elles disparaissent pour réapparaître ensuite. La pensée disposerait donc du moyen de construire, de produire, à partir d'un champ de force dans lequel elle puiserait et que les psychanalystes ont déjà baptisé "l'inconscient collectif". La pensée, cette chose invisible, indéfinissable, aurait suffisamment de force pour animer la matière et lui donner sens. Et il est vrai que notre intelligence est en mesure de penser l'univers alors que l'univers ne nous pense pas...

 

Que la pensée soit action, c'est ce que la science moderne se plaît à découvrir. Déjà, dans ce monde, des courants d'ondes, des flux  poursuivent sans doute leur course indéfiniment, comme les ondes radio émises dans l'espace. Nombreux sont les physiciens qui croient que certaines formes de conscience et de liberté pré-existent au niveau le plus infime de la matière. Il résulte de ceci que nos pensées vivent et propagent la vie et que des émanations du mental humain peuvent former des condensations telles qu'elles seraient à l'origine des forces nuisibles ou bienfaisantes qui nous atteignent. Le mal, ou celui que l'on appelle plus familièrement Satan, ne serait autre qu'une entité spirituelle, fruit des énergies négatives que le mental collectif engendre. Cette concentration de bien ou de mal gonflerait comme un nuage dont nous aurions à subir les retombées.

 

A la quasi-conscience de la particule correspondrait toutes les autres consciences englobantes, telles que celles des organes, des groupes et même des villes qui s'organiseraient en concepts, capables d'avoir des répercussions sur notre comportement moral. C'est ainsi que se dégagerait un style ou une façon d'être propre à une ville, une région, un pays, observation si logique qu'on peut la vérifier constamment.

 

Désormais, bon nombre de scientifiques conçoivent que les phénomènes physiques et psychiques s'activent à partir d'un champ de force indifférenciée qui se propage ensuite en une inter-action continue de formes et de conscience. Notre conscience personnelle pourrait ainsi façonner son espace-temps selon ses angoisses, ses désirs, ses aspirations. C'est pourquoi, celui qui évolue dans une énergie d'amour, source de toutes les énergies positives, crée autour de lui un climat propice à l'harmonie, contrairement à celui qui fomente des tensions et des passions négatives et devient la proie de ses propres cauchemars, de son néant intérieur.

 

LA REINCARNATION

 

La réincarnation semble avoir lentement pénétré en Occident et sous des formes populaires et marginales. Et il est vrai qu'aucun texte de l'église ne la condamne formellement. Mais comme beaucoup de constructions intellectuelles, elle parait ne pas toujours résister à une analyse en profondeur. Car cette logique implacable, qui veut que les malheureux d'aujourd'hui aient été les grands pêcheurs d'hier, puisque leur position présente n'a d'autre but que de leur faire expier le mal commis dans leurs existences antérieures, débouche vite sur une forme d'incohérence et d'injustice plus grande encore. Dans un tel système, la pitié et la compassion n'ont plus lieu d'être et les dégâts risquent d'être terribles. Quand on observe ce qui se passe dans un pays comme les Indes, on comprend que cette philosophie - où demeurent encore des Intouchables - puisse déboucher sur de graves problèmes. Puisqu'un karma a vocation d'en corriger un autre, dans quelle mesure avons-nous le droit d'intervenir pour aider notre prochain à échapper au poids de son destin ? C'est le versant opposé de la communion des saints, clé de voûte du Christianisme qui allie, dans un souci d'unité, la faute et son rachat.

 

Le phénomène des souvenirs involontaires, qui a contribué à étayer la thèse de la réincarnation, peut s'expliquer de tout autre façon, par des rémanences d'ondes que nous capterions et qui viendraient se télescoper avec nos pensées personnelles, grâce à la télépathie. Si la théorie de la réincarnation en ce monde-ci me semble personnellement peu convaincante, des réincarnations dans le monde de l'outre-mort semblent plus séduisantes, car il s'agirait alors, non pas de peines à purger mais de seuils à franchir, d'étapes à dépasser, de tensions à vaincre pour parvenir à l'harmonie parfaite. Une sorte de retour progressif à l'énergie primordiale, là où il n'y a plus ni bien, ni mal, mais une union sans confusion.

 

Au moment de la mort, ou aussitôt après, peut-être aurons-nous la faculté de refuser cet itinéraire et de désirer le néant, l'abolition de toutes les énergies créatrices, afin de retourner dans un absolu sans Dieu ou sans Principe inaugural. Ce serait notre ultime acte de liberté, la dernière preuve accordée à l'homme, afin qu'il sache que personne ne s'est permis d'intervenir contre sa volonté ou  sans sa volonté. Saint Grégoire de Nysse, au IVe siècle, écrivait déjà : " Et nous irons de commencement en commencement par des commencements qui n'auront pas de fin."
Tout est grâce disait Bernanos, tout est énergie assurent les scientifiques. A chacun son interprétation de la grave question de l'éternité.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Le vide - Qu'entendons-nous par vide ? Que disent les physiciens et les autres ?
Pythagore

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27 avril 2020 1 27 /04 /avril /2020 08:03
L'esprit européen en exil de Stefan Zweig

Les Editions Bartillat ont publié ce recueil de textes de Stefan Zweig que Jacques Le Rider et Klemens Renoldner ont rassemblés : des discours, des entretiens, des interviews, des préfaces, …. toutes  sortes de textes que le maître a écrit entre 1933 et 1942 pour attirer l’attention de ceux qui dirigeaient le monde à cette époque en leur demandant de faire cesser le massacre de plus en plus inéluctable.

 

 

L’esprit européen en exil

Stefan Zweig (1881 – 1942)

 

 

Jacques Le Rider et Klemens Renoldner ont réuni ce que ce dernier détaille comme des « essais discours et entretiens de Zweig entre 1933 et 1942 », pour constituer ce recueil destiné à mieux comprendre les rapports du grand écrivain autrichien avec la politique, l’exil et le destin des juifs pendant cette période particulièrement cruciale pour le devenir de l’humanité entière. Dans sa préface Klemens Renoldner précise que l’année 1933 avec « la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et le début de la persécution systématique des Juifs » marque un tournant décisif dans l’œuvre de Stefan Zweig. « C’est ce qui marque le début de sa crise d’identité. Le présent recueil des essais, discours et entretiens tient compte de cette césure chronologique. »

 

L’ouvrage rassemble donc des échanges avec divers journalistes de l’Europe centrale à l’Amérique du Sud en passant par l’Europe occidentale, notamment la France et la Grande Bretagne où il a résidé un certain temps, l’Amérique du Nord où il a voyagé et séjourné et l’Amérique du Sud où il s’était établi mais où il mit rapidement fin à ses jours. Quelques-unes des nombreuses allocutions qu’il a prononcées suite aux sollicitations qu’il recevait, des réflexions sur les sujets d’actualité, des articles pour la presse, des propos introductifs à diverses manifestations, des conférences et autres propos de circonstance. Il faut bien comprendre que Zweig était déjà un auteur connu et reconnu dans ces années- là  et,  comme intellectuel juif, il a été très sollicité pour formuler un avis sur les sujets cruciaux de l'époque. Thomas Quinn Curtis, journaliste américain, dans un article publié dans Books Abroad, vol. 13 - 1939 - rapporte : « qu’une enquête menée récemment par la Société des Nations à propos de la littérature contemporaine a mis en évidence la popularité de Zweig lui-même. Il occupe aujourd’hui la première marche du podium. Il est l’auteur vivant le plus traduit et le plus lu ».

 

Dans sa préface, Klemens Renoldner écrit : « L’œuvre de Zweig est profondément marquée par les circonstances politiques de son époque, mais l’auteur affirme dans le même temps qu’il méprise la politique ». Tout le monde voulait obtenir l’avis de Zweig sur les événements  mais celui-ci détestait la politique, il craignait comme la peste la récupération et surtout l’interprétation de ses propos. Son lectorat était principalement germanophone, surtout au début de la période étudiée, et il ne voulait pas le perdre. Il prétendait aussi que la plainte de celui qui souffre passe vite pour une jérémiade et que la réprobation a beaucoup plus de poids quand d’autres la formulent. Hélas, les états et les religions n’ont pas compris son message et ont bien mal défendu la cause du peuple juif. Il a longuement plaidé l’idée d’une Europe unie, respectueuse des libertés individuelles de chacun mais le nationalisme était beaucoup trop fort à cette époque pour que cette idée ait la moindre chance de se concrétiser.

 

L’exil fut l’autre question importante à laquelle il dut moult fois répondre. Il prétendait être bien partout, aimait travailler dans les grandes bibliothèques françaises, anglaises et américaines, se plaisait partout où il résidait avec Lotte, sa seconde épouse, et se plaisait à croiser des intellectuels émigrés comme lui, arrachés à leur sol et souvent moins bien lotis car, grâce à sa réputation, il fut toujours bien accueilli par des éditeurs étrangers. A mon sens, ce n’est pas de l’exil dont il souffrait le plus mais du déracinement, de la coupure avec sa langue, de la distance avec ses lecteurs qui pouvaient le lire alors sans le truchement des interprètes en lesquels il avait une confiance limitée. Il aimait profondément Vienne et je ne suis pas sûr que Vienne l’aime tout autant aujourd’hui. En séjour dans cette ville en septembre dernier, j’ai été surpris qu’on nous parle de Mozart et des architectes qui ont façonné la ville mais jamais de Zweig, ni de Freud. De vieux démon auraient-ils survécu ?

 

Au-delà de la politique et de l’exil, la question, qui préoccupa peut-être le plus Zweig, est le sort des Juifs, leur devenir mais également leur responsabilité dans le destin fatal qui leur a été réservé. L'écrivain leur a toujours conseillé de rester éloigné des positions les plus exposées, de ne pas participer à la prise des décisions qui engagent les peuples, les états, les nations… de ne pas donner le bâton pour se faire battre. Et il a plaidé vigoureusement à travers le monde entier la cause du peuple juif martyrisé, de même qu'il a soutenu le sionisme comme solution, ou plutôt comme une partie de la solution. On le croyait fataliste, attaché à ses intérêts commerciaux, mais je crois qu’il avait très bien compris ce qui attendait le peuple juif. La passivité des Américains, notamment, a laminé ses derniers espoirs. Il n’aurait pas voulu d’une vie de sous homme, d’untermensch qui, selon ce qu’il pensait, allait être réservée à son peuple. Il avait déjà soustrait beaucoup de temps à son art, trop pour continuer ainsi.

 

Selon moi, Stefan Zweig est un immense écrivain installé au pinacle de mon panthéon littéraire, mais dans ce recueil on voit surtout un homme qui doit lutter pour exercer son art, pour rester en relation avec ses lecteurs, un homme engagé dans la lutte pour défendre ses congénères, même si certains d’entre eux n’ont pas compris la finesse de ses analyses. Pour conclure, j’ai emprunté ce propos à Thomas Quinn Curtis : « Il a réussi à échapper aux dangers de la grande célébrité. Il ne deviendra jamais un Grand Ancien. Sa rafraîchissante modestie lui a permis de rester jeune ». Devant l’Holocauste, il est difficile d’évoquer l’écrivain, on peut toutefois penser à ce qu’il aurait pu écrire dans d’autres circonstances.


Denis BILLAMBOZ


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L'esprit européen en exil de Stefan Zweig
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14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 09:21
L'auberge peinte par Corot en 1845

L'auberge peinte par Corot en 1845

Ouverte en 1825 par Pierre-Louis Toutain, la ferme Toutain qui se trouve sise sur la route conduisant de Villerville à Honfleur, fut longtemps  le rendez-vous des marins. Ils aimaient, après les rudes virées en mer, boire un verre chez le père Toutain qui les accueillait avec bonne humeur. Déjà la beauté du site, qui domine Le Havre et la baie de Seine, attirait les  artistes. Le premier à y peindre la splendeur des paysages sera Corot qui, en 1845, représentera « La ferme Toutain », modeste chaumière à colombages et toit de chaume sertie parmi des prairies plantées de pommiers.

 

 

En 1848, Pierre-Louis épouse Catherine Virginie Morin dont les talents de cuisinière et la gaieté communicative feront merveille et transformeront la ferme en auberge accueillante qui propose, désormais, le gîte et le couvert aux visiteurs de passage. Ceux-ci seront nombreux à goûter à la spécialité de la patronne : le maquereau à l’oseille. En  1854, Boudin  y prend pension (40 frs par mois nourri et couché) et transforme bientôt l'auberge Toutain en un véritable lieu de rassemblement de peintres mais aussi d’écrivains, de musiciens et de poètes qui feront de cette ancienne ferme un haut lieu de la création artistique et de la vie simple et bonne, car chacun est heureux de vivre dans cet environnement mer/campagne. Par ailleurs, certains artistes n’hésiteront pas à peindre directement sur les murs, à l’aide de matériaux périssables, afin que l’intérieur des lieux soit le témoignage de ce qu’ils ne cessent d’inspirer. Une chapelle Sixtine païenne en quelque sorte …

 

La route de la ferme Saint Siméon par Monet
La route de la ferme Saint Siméon par Monet

La route de la ferme Saint Siméon par Monet

Ainsi, durant une quinzaine d’années, l’auberge Saint Siméon devient-elle le Barbizon de Normandie. Parmi les nombreux  peintres qui ne cessent plus de s’y croiser, il y a Daubigny, Courbet, Diaz, Jongkind, Monet, Bazille, Pécus et Adolphe-Félix Cals qui s'installe définitivement à Honfleur en 1873 avec sa fille et se plaît à peindre le port et les métiers de la mer dans un style puissant et humain où transparaît l'âme de ses sujets. Il meurt en 1880 à l'âge de 69 ans et repose au cimetière Sainte-Catherine de Honfleur. Et, bien entendu, les honfleurais de longue date comme Hamelin, Dubourg et Boudin, ce dernier ayant été l’initiateur de ces rencontres. Mais les transformations opérées par le nouveau propriétaire, l’élévation du bâtiment et le remplacement du toit de chaume par de l’ardoise puis, en 1887, la création d’un hôtel confortable, destiné à une tout autre clientèle, chassera les artistes vers d’autres lieux moins ostentatoires. Pissarro, y revenant en 1903, ne cachera pas sa déception :

 

« Nous avons couché à l’hôtel Saint Siméon, renommé par le séjour de tous les peintres depuis 1830 jusqu’à nos jours (Boudin, Corot, Cals, Daubigny, Monet, Jongkind), ces imbéciles de nouveaux propriétaires y ont mis bon ordre ! !  C’est affreusement peigné, astiqué, les allées rectilignes, sablées, on ne voit la mer que des  salles à manger. Des fenêtres des chambres, on ne voit même pas la mer ; en un mot, c’est arrangé pour les Anglaises qui affluent. C’est navrant ! C’est à vous fendre le cœur. » - écrit-il à son fils Lucien le 10 juillet de cette année-là. Le pavillon ensorcelé de Boudin n’existe plus  …

 

Adolphe-Félix Cals : pêcheur

Adolphe-Félix Cals : pêcheur

Cals : une allée à Honfleur (1877)

Cals : une allée à Honfleur (1877)

 

Oui, l’apogée de ces rencontres se situe bien aux alentours de 1864 quand se retrouve cette année-là le gratin de la nouvelle peinture et, entre autre, le trio composé par Boudin, Jongkind et Monet qui ont donné l’impulsion décisive au paysage impressionniste. Ces artistes travaillent alors du lever au coucher du soleil dans des paysages qu’ils considèrent comme le sommet de l'inspiration agreste, avec ses grasses prairies, ses beaux arbres et les lumières si changeantes sur la mer. La mer offrant un horizon délicieux à ces flots de verdure. Monet écrit : « Ici, c’est adorable, et je découvre tous les jours des choses toujours plus belles. C’est à en devenir fou, tellement j’ai envie de tout faire, la tête m’en pète. » Ainsi réalisera-t-il cinq études de « La route de la ferme Saint Siméon ». Courbet, qui les rejoint bientôt, communiquera au petit groupe un entrain inlassable et une véritable fièvre de travail. Si bien que l’on doit beaucoup à la mère Toutain qui avait su initier dans son auberge, avec son mari d’abord, puis seule après son décès, un climat propice à la création et à l’amitié. En effet, le peintre peut solliciter l'intuition et s'appuyer sur ses sentiments, son observation, son ressenti comme les poètes peuvent écrire des choses indicibles par le biais de la métaphore, faisant  émerger des aspects de la réalité que l'homme ordinaire voit, mais dont il n'intègre, ni ne perçoit les diverses facettes et interprétations . C'est sans doute ce que l'on nomme ... le génie.


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Buveurs à la ferme Saint Siméon par Dubourg.

Buveurs à la ferme Saint Siméon par Dubourg.

Vue sur la mer depuis la ferme par Boudin

Vue sur la mer depuis la ferme par Boudin

La lessive à la ferme par Boudin

La lessive à la ferme par Boudin

Jardin de la ferme Saint Siméon par Adolphe-Félix Cals

Jardin de la ferme Saint Siméon par Adolphe-Félix Cals

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31 mars 2020 2 31 /03 /mars /2020 08:18
Vue de Delft de Vermeer

Vue de Delft de Vermeer

Chacun sait qu’un écrivain est d’abord un lecteur. Rappelons-nous la phrase de Victor Hugo : «  Etre Chateaubriand ou rien ». Ce défi nous a valu de compter parmi nous l’un de nos poètes le plus remarquable. Ce souci permanent de se maintenir sur les cimes a eu l’avantage de forger sa rigueur et de nourrir son inspiration. Comme son prédécesseur, Hugo s’est employé à user d’un style unique et à se passionner pour son époque au long de laquelle  il n’a jamais craint de s’investir avec toute la force de ses convictions morales et politiques. Ces parcours croisés furent également ceux d'innombrables artistes. Et comment ne pas évoquer les parentés que Marcel Proust, autre grand auteur, s'est plu à cultiver avec les peintres, dont l’emblématique Elstir, parce qu'il  n’a jamais cessé de chercher auprès d’eux des archétypes et des correspondances. D’autant que Proust s’est toujours servi de l’image en virtuose. Il a non seulement rédigé ses textes en musicien soucieux de l’harmonie des mots, mais il a décrit en peintre et appelé ceux-ci à le rejoindre dans cette fabuleuse imagerie qu’est « La Recherche », faisant de son roman une recherche du temps et de soi-même pour chacun de ses lecteurs. Il est vrai que l’art autorise l’intemporel à entrer dans le quotidien et au quotidien de s’introduire dans l’intemporel. C’est la raison qui a incité Proust à évoquer le réel par le biais de l’œuvre d’art afin que ce qu’elle a transfiguré, ou simplement magnifié, vienne se réincarner à nouveau dans le phrasé, cycle accompli  des métamorphoses. Proust, touché par cet universalisme de la pensée, résumait ainsi sa propre métaphysique : "Le monde extérieur existe mais il est inconnaissable ou connaissable partiellement, le monde intérieur est connaissable mais il nous échappe sans cesse parce qu'il change et se transforme. Seul le monde de l'art est absolu."

 

Ainsi, il nous suffit de nous rappeler les nombreux passages de « Du côté de chez Swann », où le nez de Monsieur de Palancy évoque un portrait de Domenico Ghirlandajo «  Le vieillard et le jeune garçon » où, ce qui semblait s’être absenté du réel pour exprimer un réel différent, s’y replonge à nouveau, de manière à ce que cette réalité picturale marche de conserve avec une réalité littéraire. Ce sera le cas des valets de pied comparés à une meute éparse, de l’autoportrait du Tintoret qui rappelle au narrateur le docteur du Boulbon, celui qui soignait sa grand-mère ; du doge Lorédan d’Antoine Rizzo qui fait penser au cocher Rémi de Charles Swann. Enfin et surtout, le mondain et très cultivé Swann, cet homme doté de tous les dons, sauf celui de les réaliser, et qui est probablement le personnage le plus proche de l’auteur, focalise-t-il son amour pour Odette de Crécy, une cocotte de haut vol, avec l’une des filles de Jéthro dans le tableau « Histoires de Moïse » de Botticelli. Proust s’est attaché à retrouver chez les peintres les traits individuels des visages que lui-même s’emploie à traduire en mots. Ces rapprochements sont constants pour la bonne raison que l’écrivain entend proposer plusieurs hypothèses et se munir de plusieurs images pour décrire une situation, un personnage, un état d’âme et leurs profondeurs mystérieuses.

 

«  Debout à côté de lui, laissant couler le long de ses joues ses cheveux qu’elle avait dénoués, fléchissant une jambe dans une attitude légèrement dansante pour pouvoir se pencher sans fatigue vers la gravure qu’elle regardait, en inclinant la tête, de ses grands yeux, si fatigués et maussades quand elle ne s’animait pas, elle frappa Swann par sa ressemblance avec cette figure de Zéphora, la fille de Jéthro, qu’on voit dans une fresque de la chapelle Sixtine. Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais qui semble au contraire le moins susceptible de généralité ; les traits individuels des visages que nous connaissons : ainsi, dans la matière d’un buste du doge Lorédan par Antoine Rizzo, la saillie des pommettes, l’obliqué des sourcils, enfin la ressemblance criante de son cocher Rémi ; sous les couleurs d’un Ghirlandajo, le nez de M. de Palancy ; dans un portrait de Tintoret, l’envahissement du gras de la joue par l’implantation des premiers poils des favoris, la cassure du nez, la pénétration du regard, la congestion des paupières du docteur du Boulbon. »

(…)

 

 

«  Il la regardait ; un fragment de la fresque apparaissait dans son visage et dans son corps, que dès lors il chercha toujours à y retrouver, soit qu’il fût auprès d’Odette, soit qu’il pensa seulement à elle ; et, bien qu’il ne tint sans doute au chef-d’œuvre florentin que parce qu’il le retrouvait en elle, pourtant cette ressemblance lui conférait à elle aussi une beauté, la rendait plus précieuse. ( … ) Et quand il était tenté de regretter que depuis des mois il ne fît plus que voir Odette, il se disait qu’il était raisonnable de donner beaucoup de son temps à un chef-d’œuvre inestimable, coulé pour une fois dans une matière différente et particulièrement savoureuse en un  exemplaire rarissime qu’il contemplait tantôt avec l’humilité, la spiritualité et le désintéressement d’un artiste, tantôt avec l’orgueil, l’égoïsme et la sensualité d’un collectionneur. »

 

                  

Par ailleurs, l’auteur de  « La Recherche » tenait Vermeer pour le plus grand des peintres : " Depuis que j’ai vu à La Haye la vue de Delft, j’ai su que j’avais vu le plus beau tableau du monde" -  écrivait-il à Vaudoyer. Dans "Du côté de chez Swann, je n’ai pu m’empêcher de faire travailler Swann à une étude sur Vermeer", et encore : " Je ne connais rien de Vermeer. Cet artiste de dos, qui ne tient pas à être vu de la postérité et qui ne saura pas ce qu’elle pense de lui, est une idée poignante". Cette prédilection de Proust pour Vermeer s’explique d’autant mieux que le peintre hollandais utilise les mêmes moyens que l’écrivain pour donner aux choses les plus courantes une importance sensible et un pouvoir tel, qu’un petit morceau de mur jaune ou une perle se chargent d’une condensation extrême. De même Proust fait-il jaillir d’une tasse de thé ou de tilleul ou d’un bouquet d’aubépines des mondes abîmés dans l’oubli et remonter des profondeurs des pans de vie intacts. Proust se sentait également proche des impressionnistes qui avaient tenté une expérience similaire à la sienne, comme il l’était d’un Fauré ou d’un Debussy qui, en musique, avaient su atteindre l’originalité native des sons. Selon lui, les artistes élevaient l’homme au-dessus de lui-même et appelaient l’imaginaire et la sensibilité à transfigurer la réalité, en quelque sorte à réinventer le réel, tant il est vrai que l’art libère les énergies, transgresse les frontières et éclaire les ténèbres.

 

Pour donner au passé l'aspect du présent et rendre possible ce miracle, Proust a utilisé une technique qui lui est propre. Mais comme le mot technique lui déplaisait, j'ose utiliser le seul mot qui me semble convenir, celui de magie. "L'heure n'est pas qu'une heure ; c'est un vase empli de parfums, de sons, de projets, de climats." Les sensations du goût et de l'odorat, bien qu'elles paraissent moins fines que celles de la vue et de l'ouïe et, peut-être parce qu'elles sont moins cérébrales, éveillent notre imagination. Elles établissent la liaison entre le corps et l'esprit. Jean Pommier a montré chez Proust la prédominance des images empruntées au goût et aux nourritures. Maurois a noté à son tour que l'écrivain retrouvait derrière les choses des images de plantes, d'animaux et de grands spectacles naturels. Il écrit à ce sujet : " Les jeunes filles en fleurs apparaissent à l'auteur semblables à un bouquet de roses. Le chasseur de l'hôtel de Balbec, quand on le rentre le soir dans le hall vitré, s'identifie à une plante de serre ; les gens qui s'agitent derrière la vitre du restaurant évoquent des poissons dans un aquarium. Il y a aussi la transformation de Charlus en gros bourdon, de Jupien en orchidée, de Monsieur de Palancy en brochet, des Guermantes en oiseaux et des valets de pieds en lévriers. "Proust reprend là certaines métaphores utilisées par les poètes antiques. Enfin et surtout, sous les choses, l'écrivain décèle ce que Jung nomme les archétypes. Au-delà d'Oriane de Guermantes, n'y a-t-il pas Geneviève de Brabant, au-delà des Trois Arbres le souvenir vague des sortilèges anciens, de sorte que leurs branches semblent des bras qui se tendent éperdument en une mystérieuse prière ? 

 

Il est vrai que pour Marcel Proust, la vie est avant tout une recréation de l'intelligence, que la vraie réalité est celle que notre imagination recompose et transcende, l'essentiel - et là il rejoint le Petit Prince - n'est pas visible ou ne l'est que pour l'oeil intérieur. C'est la force de notre esprit qui est en mesure de surmonter nos tares, c'est la puissance de notre pensée qui nous délivre de notre enfermement psychique (rappelons-nous La Prisonnière) et nous permet de passer outre aux contraintes de l'espace et du temps. Proust a eu le mérite de chercher le salut dans la contrainte. Si, dans un premier temps, il s'est immolé dans la douloureuse gestation de l'oeuvre et si, en épuisant ce vécu, il s'est exercé à en vaincre la faiblesse, sa rédemption n'est envisagée que dans une optique humaine. Proust ne demande pas à Dieu de lui prêter sa force, il s'honore de la trouver en soi. Il ne prie pas les saints et les anges de le délivrer du mal, il s'en délivre seul. Mais là où il diffère de Nietzsche et s'approche de Dostoïevski, c'est que, dans son élan, il entraîne le lecteur, son frère humain. Se sauver ? Sans doute, mais ensemble ! Car c'est l'oeuvre qui est immortelle, elle qui est sanctifiante, elle qui se partage. Elle mobilise un réseau d'ondes multiples, tisse des faisceaux d'émotions infinies et irrigue ainsi une certaine forme d'éternité.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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