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3 juillet 2020 5 03 /07 /juillet /2020 08:35
La légende du roi Arthur et la forêt de Brocéliande
La légende du roi Arthur et la forêt de Brocéliande

Les romans, relatant l'épopée du roi Arthur et de ses chevaliers, sont à peu de choses près l'équivalent, pour le nord de l'Europe,  de ce que L'Illiade et l'Odyssée est pour la civilisation méditerranéenne, à la différence que ce trésor culturel tomba trop vite dans l'oubli et ne fut pas suffisamment diffusé hors des frontières de l'ancien monde Celte. Ils prennent forme dans la littérature au XIIe siècle et relatent l'histoire d'un chef Celtique qui, au Vème siècle, aurait mené la lutte contre les Saxons. Mais il n'est pas impossible non plus que Guillaume le Conquérant et la fameuse bataille d'Hastings (14 octobre 1066), où le Normand battit les armées de Harold II, n'aient inspiré les auteurs de ce cycle romanesque. Ces oeuvres sont à la fois imprégnées de civilisation médiévale, de féerie et de mythes celtiques. L'idéal profane et courtois de la chevalerie et l'idéal religieux et mystique le plus pur s'y côtoient sans cesse.

 

La cour du roi Arthur, coeur de toutes les actions, d'où partent et où s'achèvent les diverses aventures, apparaît comme le modèle de la société féodale. Il y règne un code de chevalerie rigoureux dont chacun est tenu d'apprendre et de respecter les droits et les devoirs. Il existe même un code délicat d'amour courtois, selon lequel le chevalier doit à sa dame ce que le vassal doit à son suzerain. C'est sur cette riche toile de fond que s'inscrivent les cérémonies, les tournois, les fêtes, les adoubements, les amours des preux chevaliers et de leurs damoiselles, au long de ce qu'il est convenu de nommer le cycle arthurien.

 

Proche de ce monde marqué par la violence des réalités guerrières et l'ardeur des passions humaines, un autre monde surnaturel s'ouvre aux personnages de cette suite de romans : la forêt de Brocéliande, royaume des fées et des magiciens. Les eaux profondes du lac de Diane abritent l'enfance de Lancelot et retentissent de l'écho de fêtes étranges. Les amants de Morgane - la maléfique - s'égarent dans le Val-Sans-Retour. Merlin l'enchanteur abandonne peu à peu ses pouvoirs à la fée Viviane et se laisse enfermer dans une prison d'air auprès de la fontaine de Barenton. Un sanglier imprenable entraîne la chasse royale dans une course éperdue depuis les étangs bleus de Paimpont jusqu'au Golfe du Morbihan.

 

Un autre thème se mêle aux précédents et lui confère une dimension mystique : il s'agit de la quête du Saint-Graal. Le Graal est la coupe précieuse qui servit à la célébration de la Cène et dans laquelle Joseph d'Arimathie recueillit le sang du Christ au soir de la Passion. La recherche du Graal est la plus haute aventure qui puisse s'offrir à la chevalerie du roi Arthur. C'est pour rassembler les chevaliers dignes de s'engager dans cette quête que Merlin instaure la Table Ronde, clair symbole d'égalité entre les Preux, puisque nul n'a préséance.

 

Aujourd'hui encore la forêt de Paimpont (la Brocéliande légendaire) ne compte pas moins de 8000 hectares de landes, taillis,  fougères,  pinèdes, égayés de nombreux étangs fleuris de nénuphars et festonnés de joncs. Le site le plus caractéristique est le Val-Sans-Retour, auquel on accède par des sentiers depuis le village de Tréhorenteuc. Des remparts et une porte fortifiée à demi enfouie sous la végétation sont les anciennes défenses du Château de Comper, hélas profondément remanié au XIXe, mais dont l'étang, qui se love à ses pieds, est selon la tradition celui où la fée Viviane recueillit le jeune Lancelot, fils de roi abandonné par sa mère, et l'éleva secrètement dans un palais de verre jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Non loin, Le pont du Secret n'est autre que celui où Lancelot osa avouer son amour à la reine Guenièvre, épouse du roi Arthur. Mais le lieu peut-être le plus mythique est la fontaine de Barenton.

 

Bien qu'elle ne soit plus aujourd'hui qu'une maigre source au fond d'un bassin, on ne peut manquer d'évoquer les rendez-vous galants que la fée Viviane accordait en cet endroit à l'enchanteur Merlin. Ce dernier, dans sa naïveté d'amoureux, lui divulgua un jour ses secrets et se retrouva prisonnier d'un mur d'air qu'il ne put jamais franchir, symbole du génie dominé par la ruse. C'est également en ce lieu qu'apparut un cerf blanc au collier d'or, que se déroula le combat victorieux d'Yvain, un des Chevaliers de la Table Ronde contre le Chevalier noir, gardien de la fontaine et, ici encore, qu'Yvain offrit au roi Arthur et à ses six mille compagnons un repas pantagruélique qui dura trois mois.

 

 

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L'HISTOIRE

 

Au coeur de la forêt de Brocéliande, Merlin l'enchanteur s'éprend de la fée Viviane. En témoignage d'amour, il lui offre une fête magique. Alors qu'en son royaume de Vogres, Arthur procède à l'adoubement de jeunes chevaliers devant la cour rassemblée. Il rappelle à chacun ses devoirs dans l'ordre de la Chevalerie, tandis que Merlin leur prédit les plus hautes et nobles aventures. Fils du roi Bau de Bénoïc, Lancelot, enfant délaissé par sa mère, est élevé par la fée Viviane. Il grandit auprès d'elle au fond des eaux du lac de Diane, dans un palais de verre. Lorsqu'il atteint l'âge de 18 ans vient, pour lui, l'heure d'accomplir sa vie d'homme et de se séparer de celle qui l'a recueilli et protégé.

 

A la cour du roi Arthur, Saraïde, messagère de la fée Viviane, requiert du souverain qu'il arme Lancelot chevalier. Après son adoubement, celui-ci obtient de la reine  Guenièvre de pouvoir la servir. Les premiers élans d'un amour réciproque s'éveillent en eux.

 

Pour les Chevaliers du roi Arthur, le temps est venu de se consacrer à la quête du Saint-Graal. Seul le meilleur Chevalier du monde sera digne de retrouver la coupe qui servit à la Cène et recueillit le sang du Christ. Merlin réunit les Chevaliers autour d'une Table Ronde où nul n'a préséance. Les Preux font serment de vouer leur vie à la victoire du Bien sur le Mal.

 

Près de la fontaine de Barenton, en forêt de Brocéliande, Merlin dévoile à Viviane les secrets de ses pouvoirs. La fée tisse alors autour de lui les murs d'air d'une prison magique qui le retiendra à jamais. Désormais seule sa voix parviendra à la conscience du roi Arthur et de ses Chevaliers pour inspirer leurs actions.

 

Lancés sur les chemins hasardeux de la Quête du Graal, les Chevaliers de la Table Ronde s'égarent à de multiples reprises, victimes d'infortunes diverses en cette recherche spirituelle qui s'avère d'une exigence terrible et met leur courage et leur volonté à rude épreuve. Alors que Lancelot, plus chanceux,  s'illustre par de nombreuses prouesses. Saraïde le prévient contre la tentation d'orgueil et lui rappelle les devoirs qui incombent au meilleur Chevalier du monde.

 

La cour de la reine Guenièvre réunit demoiselles, pages, dames, poètes, musiciens. Tandis que veille Morgane, la soeur du roi Arthur, dont le coeur est envieux et mauvais. Lancelot et Guenièvre se font l'aveu de leur amour, se rejoignent au Pont du Secret et se livrent à leur passion.

 

De nombreux Chevaliers ont déjà péri au cours de la Quête. Perceval, le naïf Gallois, sent naître en lui la vocation de la chevalerie. Mais il subit les quolibets d'une foule bigarrée et joyeuse. Plus tard, adoubé et accueilli dans l'ordre des Chevaliers, il recevra la vision lumineuse du cortège du Saint-Graal.

Lancelot se désespère de sa faiblesse. Il a osé aimer la femme de son roi. Mais la voix de Merlin lui rend l'espoir en l'assurant que son fils Galaad deviendra le maître de la Quête. C'est Lancelot lui-même qui l'armera chevalier. Auréolé de lumière divine, Galaad est bientôt considéré comme le meilleur chevalier du monde et prend sa place autour de la Table Ronde.

 

La passion qui lie Lancelot et Guenièvre les a égarés. En leurs âmes, le doute et l'espoir, le péché et la grâce s'affrontent tels deux chevaliers, l'un vêtu de noir et l'autre de blanc, en un combat incertain entre le mal et le bien. Comme eux les Chevaliers de la Table Ronde livrent souvent de vains combats et se perdent dans la nuit du doute et du découragement. Seuls trois élus, montés à bord d'une nef, vont mener la Quête à son terme : Perceval le vierge, Bohor le chaste et Galaad le pur. De retour à la cour du roi Arthur, Bohor fait le récit de cette ultime aventure : Galaad a été comblé par la révélation du Saint-Graal.


Resté en présence de Guenièvre, Lancelot renonce à son amour pour elle et supplie la reine de s'engager avec lui sur la voie du repentir.

 

La Quête du Graal achevée, que reste-t-il aux Chevaliers de leurs appétits terrestres, si ce n'est de s'épuiser dans la poursuite d'un sanglier imprenable ? Dans son manoir, Morgane dévoile avec perfidie au roi Arthur les images peintes jadis par Lancelot et qui, toutes, retracent ses amours pour Guenièvre. Parce que l'honneur du roi l'exige, le sort de Guenièvre doit se décider au cours d'un tournoi. Un mystérieux Chevalier accepte d'être son champion. Sa victoire sur Gauvain, le champion du roi Arthur, innocente la reine. Mais, lorsque celui-ci relève son heaume, tous le reconnaissent : c'est Lancelot qui disparaît avant que rien ne puisse être tenté contre lui.

 

Une nouvelle épreuve attend le roi Arthur : son fils Mordret a levé une armée de félons contre lui et revendique la couronne du royaume de Logres. Les Chevaliers de la Table Ronde s'engagent à le combattre aux côtés de leur souverain.

 

Au soir de l'ultime bataille, Guenièvre et Arthur se font leurs adieux. L'image de Merlin vient visiter le roi et l'exhorte à renoncer à une guerre sans espoir. Durant le gigantesque affrontement de la bataille de Salesbières, les héros de la chevalerie arthurienne sont décimés et le roi Arthur mortellement blessé. A l'instant de rendre l'âme, il demande à ce que son épée Escalibur, symbole de la justice et de l'unité perdues, soit jetée dans un lac. Seul un héros digne de ressusciter les prodiges de la Chevalerie du roi Arthur sera en mesure de la faire réapparaître.

 

Quant à Lancelot, dépouillé des symboles de la chevalerie, il s'avance solitaire, disant : " Je ne puis conserver en moi que l'ombre des souvenirs de cette terre provisoire ". Ainsi le veut le destin de l'homme, de tout homme sur cette terre, dans l'attente et l'espérance d'un monde meilleur...

 

autres articles concernant le roi Arthur et la légende du Graal :

 

A-t-on retrouvé le tombeau du roi Arthur ? 

 

Le roi Arthur, héros légendaire ou personnage historique ?  

 

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La légende du roi Arthur et la forêt de Brocéliande
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1 juillet 2020 3 01 /07 /juillet /2020 06:47
Les îles, de la réalité à l'imaginaire des hommes

 

Qui n'a rêvé dans son enfance d'îles lointaines, petits morceaux de terre essaimés sur les océans ? De Robinson Crusoé, naufragé sur la sienne, à celles fantastiques de Jules Verne, en passant par l'île au trésor de Stevenson, ces récits ont marqué notre imaginaire, inspiré nos rêves et motivé certaines de nos interrogations.

 

Tant de choses incitent au départ, tant de choses suscitent le désir de partance. Mais qu'évoque le mot en lui-même ? S'agit-il d'un mythe enfoui dans notre inconscient ou d'une réalité universelle ancrée au plus profond de notre être ? N'ont-elles été découvertes que pour être oubliées ou sont-elles davantage le prétexte d'une conquête qui sommeillait en nous et n'attendait qu'une occasion pour devenir projet ? Sont-ce des thébaïdes secrètes et inaccessibles, îlots d'intimité à préserver, ou une aventure à vivre pour ceux qui portent leur regard par delà l'horizon ? Pour atteindre ce but, point de bâton de pèlerin, mais un esquif à armer, une voie d'eau à ouvrir, pour cette quête de l'impatience et du désir que représente un embarquement.

 

Qu'est-ce qu'une île ? Le dictionnaire en donne une froide définition : " Etendue de terre entièrement entourée d'eau, émergeant dans un océan, une mer, un lac ou un cours d'eau." La démonstration est tellement succincte qu'il ne faut pas s'étonner si rares, voire même inexistants, sont les ouvrages qui ont abordé le sujet. A part le dictionnaire des îles de Christian Nau, remarquable travail de documentation, peu d'écrivains se sont penchés sur la question. Antoine, le chanteur- navigateur, amoureux des îles du Pacifique, mérite d'être cité, mais ses livres valent surtout pour la qualité des images. Et, cependant, ne sont-elles pas des milliers parsemées sur les océans ? Il est intéressant de noter que près de 71% de notre globe terrestre est entouré, ceinturé, recouvert d'eau. Il est significatif, par ailleurs, à l'aube du troisième millénaire, que plus de 90% du trafic international se pratique par la mer. Depuis le commencement du monde, les îles étaient silencieuses, discrètes, isolées, comme perdues dans l'immensité marine, attendant que l'ingéniosité des hommes leur mérite d'être découvertes, peut-être même conquises.
 

 

Quels motifs ont incité nos ancêtres à s'engager dans de telles expéditions dont certains ne revinrent jamais ? Dès l'origine, l'eau fut source de vie. Elle permit à des peuples de se fixer naturellement le long des rivières et des fleuves. Ces peuples prirent vite conscience de l'avantage qu'ils pouvaient en tirer et ne tardèrent pas à réaliser que la rivière allait au fleuve et le fleuve à l'océan. Ils en déduisirent logiquement que l'élément liquide ouvrait des espaces qui rendaient possible l'utilisation de voies navigables. Alors ils inventèrent les premières constructions flottantes destinées à la navigation. Les techniques, qu'ils mirent en oeuvre, développèrent en eux débrouillardise, habileté, sens du calcul et de l'observation. Ils surent bientôt exploiter l'élément fluide et, grâce à ces évolutions, passèrent du frêle esquif aux goélettes et caravelles, des clippers aux transatlantiques, afin de conquérir des terres nouvelles,  qu'ils nommèrent "les nouveaux mondes".
 

 

Chevaliers de la mer, ces peuples de pionniers ont pris la mesure du globe, établi sa topographie, fondé des comptoirs commerciaux sur tous les continents. Pour mener à bien de tels voyages, encore fallait-il chercher des lieux d'étapes pour le repos des équipages, souvent fourbus, parfois malades, qui avaient eu à affronter les tempêtes et la dureté des éléments, dans des conditions inconfortables. Havres de repos, les îles s'offraient à eux. Elles permettaient aux hommes de reconstituer leurs forces, aux navires endommagés d'être réparés et remis à flot.
 

 

Habitées ou inhabitées, moins envahies que conquises, le féminin les justifie. Sauvages, arides, mystérieuses,  exubérantes, fières, dolentes, elles se méritent. On y aborde ou on s'y échoue. Filles des brumes ou filles du soleil, l'homme les a qualifiées selon les époques et les circonstances. Ile de beauté, mais aussi de désolation, refuge et bannissement, quand ils se les approprient, elles deviennent  îles prison pour galériens et bagnards, repères d'exilés et d'exclus, de pirates et de flibustiers, pièges à embuscade pour corsaires et boucaniers. Grands navires encalminés, ne voient-elles pas défiler le monde, sphinx des éléments liquides, les siècles ont eu peu de prise. Ces îles constituent des univers à elles seules, forgent des mentalités à part, engendrent des populations qui aspirent à vivre en dehors des grandes nations, auxquelles elles ne sont pas forcément rattachées. L'insularité n'est pas un vain mot.

 

Néanmoins l'histoire ne les a pas épargnées, puisqu'elles sont à jamais inscrites dans les mémoires et les récits que nous ont rapporté les explorateurs d'antan, les Marco Polo, Vasco de Gama, Magellan, Gonzalvo Cabral, Christophe Colomb, Jacques Cartier, Samuel Wallis, James Cook, Bougainville, William de Shouten, Gonneville et quelques autres ; qu'elles soient ou non répertoriées sur les cartes ou  restées captives de leur isolement. Soudain, ces navigateurs les ont nommées, décrites, situées et elles se sont mises à hanter nos rêves, à peupler notre imaginaire, à susciter nos désirs. Selon leur latitude, on les savait hautes et volcaniques, basses et coralliennes, déchiquetées et balayées par les vents, mieux encore cernées par les glaces.
 

 

Amas de roches déchiquetées aux abords des détroits, des caps et des continents, elles se perdent en mer sous l'oeil des frégates et des albatros. Dans le grand nord, celles des 50° au pôle, elles expriment la poignante solitude des terres hostiles, paradis des oiseaux migrateurs et domaine d'élection des manchots, des phoques et des ours. Ici règne un monde minéral, animal, glacé et superbe. Si nous poursuivons notre navigation en deçà du continent blanc, nous laissons au large la Finlande, la Suède, la Norvège, le Danemark, labyrinthe d'archipels que sillonnèrent leurs ancêtres Vikings. Cap plus au Sud, nous croiserons quelques pêcheurs rudes, accrochés à leurs barques, galériens des brumes, venant des bancs de Terre-Neuve, laboureurs des océans, leurs étraves fendant les vagues avec audace.

 

 

Les îles, de la réalité à l'imaginaire des hommes

Sous les latitudes tropicales, le contraste est saisissant. Les îliens qui les peuplèrent eurent noms : Maoris, Polynésiens, Antillais, Caraïbes, Arawaks, Amérindiens, Moluques, Canaques, Aborigènes. A la suite de grands malheurs, certains d'eux disparurent à jamais. Alors que dans les pays insulaires, nous apercevrons, au hasard des rencontres, des Japonais, des Fidgiens, des Néo-Zélandais, des Réunionnais, des Mauriciens, des Javanais, des Tahitiens, des Hawaïens. Parfois les cyclones rappellent la colère et la puissance des dieux, mais lumière, lumière... Là tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. Quelle est la plus belle ? Comment répondre à cette question ? Pour les uns, ce sera toujours la dernière abordée, pour les autres la prochaine à découvrir, pour quelques amoureux, ayant posé leur sac à terre, celle-ci sera l'élue.

                   


Face aux Antilles parfumées de rhum et de vanille, n'est-ce pas enfin notre vieux continent qui se profile, n'est-ce pas l'Europe ceinte, entourée de ses filles rebelles, véritable patchwork de beauté  elle aussi ?  Des îles Féroé à l'Islande, des Scilly aux belles Anglo-Normandes où Herm la douce côtoie Sark la fière, des Chausey annonçant Tombelaine, de Sézembre à Bréhat parée de granit rouge, effluves de bruyère et senteurs d'ajonc, voilà la côte des vents où la terre finit. Faut-il s'arrêter au Golfe du Morbihan, parmi un chapelet d'îlots dans lequel s'engouffrent les courants, certes l'étape sera périlleuse. Se poser à Houat ou s'ancrer à Houedic, poursuivre son itinéraire jusqu'à la perle, l'unique : Belle-Ile. Trop de superlatifs pour décrire sa splendeur. Après ce long voyage, pourquoi pas Noirmoutier et Ré, plus bas Madère, les Canaries... Mais même en cent ans, nous n'aurons pas le temps, nous n'aurons pas le temps !
 

 

Puisque ces îles innombrables nous donnent le tournis, pourquoi ne reviendrions-nous pas à nous-même ? Chacun n'a-t-il pas son île intérieure ? Chacun ne possède-t-il pas son insularité ? Comme l'île s'abrite derrière ses plans d'eau, nous préservons notre intimité derrière des apparences souvent trompeuses. L'île est un monde de silence et le silence est notre île. Alors reprenons le cours de nos rêves, reprenons la voie de nos songes.  La plus belle île restera toujours inaccessible, car lieu d'un ultime voyage, car destinée imprévue, désir de transgression, terre toujours espérée et jamais atteinte. Oiseaux migrateurs dans le temps qui voit défiler nos jours comme des paysages, nous sommes en attente et en espérance de cette ultime étape où reposer nos ailes.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

 

autres articles concernant les îles :


Malte ou l'île des Chevaliers

Voyage en Polynésie française

La Crète éternelle

Venise et les îles de la lagune

Les Grenadines à la voile

Lettre océane - les Antilles à la voile

Houat ou la Bretagne insulaire

 

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Liste des articles de la rubrique ESPRIT des LIEUX
 

 

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Les îles, de la réalité à l'imaginaire des hommes
Photos Yves Barguillet

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29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 07:16
La défense et illustration de la langue française de Joachim Du Bellay

Il y a cinq cents ans, il fallait déjà défendre la langue française mais ce n’était pas pour la préserver contre une crise d’ignarerie généralisée comme aujourd’hui, mais pour la construire et en faire l’un de plus grands véhicules culturel, intellectuel et artistique de la planète.

 

 

La défense et illustration de la langue française

Joachim Du Bellay (vers 1522 – 1560)

 

 

Le 15 février 1549, Joachim Du Bellay adresse à son parent le Cardinal Du Bellay La Deffense, et illustration de la Langue Francoyse, un texte qu’il a rédigé dans le but de défendre cette langue vulgaire encore considérée comme une langue populaire à l’usage des gueux. Il précise que son entreprise n’a été motivée que par la seule affection naturelle qu’il éprouve envers la mère patrie. Avant de prendre connaissance de son texte, il est important de rappeler que les poètes de la Pléiade ont pris fait et cause pour la langue française dont François Ier a imposé, par l’édiction de l’Ordonnance de Villers-Cotterêts en 1539, la primauté et l’exclusivité pour la rédaction de tous les actes relatifs à la vie publique du Royaume de France. Ce texte est le plus ancien document législatif de la République française, ces articles concernant l’application de la langue vulgaire n’ont jamais été abrogés.

 

La langue française est, comme toutes les autres, née du besoin de communiquer qu’éprouvent tous les gens qui vivent ensemble, elle n’est pas plus barbare que les autres, même si elle n’a pas été suffisamment choyée par ceux qui en avaient la déposition. Elle a une grande marge d’amélioration par l’usage qu’on en peut faire en délaissant un peu le latin et le grec qui ne sont pas les seules langues à pouvoir exprimer les idées, les savoirs, et même la théologie si les hommes d'église n'ont rien à cacher.

 « Ainsi veulent-ils faire de toutes les disciplines, qu’ils tiennent enfermées dedans les livres grecs et latins, ne permettant qu’on les puisse voir autrement : ou les transporter de ces paroles mortes en celles qui sont vives, et volent ordinairement par les bouches des hommes ».

 

Le grec et le latin n’ont pas été langues riches et brillantes dès leur origine, elles le sont devenues par la pratique séculaire de nombreux savants, poètes et dramaturges. Les langues vulgaires, à l’image de l’italien, peuvent devenir elles aussi belles et riches quand elles auront été employées par de grands esprits qui l’enrichissent et la modèlent. D’où la nécessité de traduire en langue vulgaire les textes savants pour qu’ils soient accessibles à tous, sachant que cette pratique serait très favorable à l’amélioration des langues. Et aussi de puiser chez les grands anciens comme Guillaume du Lorris et Jean de Meung sans évoquer les amis et contemporains, notamment ceux de la Pléiade.

 

Du Bellay développe d’autres arguments encore, le temps que l’on perd à apprendre les langues étrangères pour accéder au savoir au lieu d’apprendre les sciences et, déjà, l’inesthétisme de certains parlers, ainsi  se moque-t-il  de ceux qui tordent la bouche pour parler des langues qui ne leur sont pas naturelles alors que le français ne requiert aucune grimace.

 

Pour faciliter l’usage de notre langue vulgaire à  ceux qui veulent écrire, l’auteur leur donne de précieux conseils tant sur le fond que sur la forme. Il invite  les auteurs en devenir à lire et relire ces beaux vieux romans comme un Lancelot ou un Tristan. Mais, conscient de la limite de la langue française, il les encourage à chercher, inventer, créer de nouveaux mots qui viendront enrichir leur champ lexical et celui de leurs suivants. Il les incite aussi à puiser chez les anciens des mots qui, déjà à cette époque, étaient devenus rares, des mots que « nous avons perdus par notre négligence ». « Pour conclure ce propos, sache lecteur, que celui sera véritablement le poète que je cherche en notre langue, qui me fera indigner, apaiser, éjouir, douloir, aimer, haïr, admirer, étonner : bref, qui tiendra la bride de mes affections, me tournant ça et là, à son plaisir. »

 

L’auteur ne cache pas que ce texte est aussi un plaidoyer pour qu’une France unie se constitue autour d’un roi méritant et vertueux comme le fut « le vieux François » dont il fait un éloge vibrant. Pour qu’un peuple s’unisse autour d’un ensemble de lois et de règlements, d’une culture et d’une envie de voir progresser les arts et les sciences, il lui faut un langage commun, une langue unifiée et non des jargons régionaux ou mêmes locaux. D’autres langues comme l’italien émergent déjà et pourraient s’étendre au royaume de France et l’attirer dans son aire de diffusion.

 

Quel enthousiasme pour moi de lire ce texte, de redécouvrir des décennies plus tard le langage que j’ai décrypté dans les chroniques que j’ai transcrites, de déguster cette belle langue qui chante bellement. J’ai fait le rêve que ce plaidoyer soit imposé dans toutes les écoles qui déforment ceux qui nous dirigent et ceux qui les critiquent…

 

Denis BILLAMBOZ


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24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 07:38
Paul-Jean Toulet ou une poésie fantasque

Puisque tes jours ne t'ont laissé
Qu'un peu de cendre dans la bouche,
Avant qu'on ne tende la couche
Où ton coeur dorme, enfin glacé,
Retourne, comme au temps passé,
Cueillir, près de la dune instable,
Le lys que courbe un vent amer,
- Et grave ces mots sur le sable :
Le rêve de l'homme est semblable

Aux illusions de la mer.

 

 

Paul-Jean Toulet (1867 - 1920) fut le chef de file du mouvement fantaisiste qui, dans les années 1900- 1910, tentait de bousculer les anciennes normes établies par les symbolistes et d'édifier un univers de détachement et d'enjouement qui baignait dans une mélancolie élégiaque dissipée par le sourire. Mais qui était-il ce jeune homme qui faisait une si forte impression sur ses amis ? Par sa mère, il appartenait à la famille de Charlotte Corday, par son père il descendait d'une lignée de béarnais et de créoles établis à l'île Maurice vers laquelle, ses études achevées, il s'empressera d'aller passer trois années, afin de s'imprégner de ces parfums exotiques dont il raffolait. Revenu à Paris, il se lie d'amitié avec Debussy, Toulouse-Lautrec et Giraudoux, puis repart pour l'Indochine où sa dépendance à l'opium ne fera que s'aggraver. Sa santé n'est pas bonne et pour cause : il est noctambule et abuse de l'alcool et de la drogue. En 1912, il se retire à Guétary, au coeur du pays basque, où il mourra d'une hémorragie cérébrale huit ans plus tard.

 


Ses poèmes ne seront édités qu'après sa mort : Les contrerimes et Les vers inédits. Ceux-ci, peu nombreux, ont apporté une forme nouvelle, savante et précieuse, à la fois forte et flexible dont Toulet joue avec un art consommé. Les coloris sont lumineux, le rythme envoûtant, surprenant, crispé, les jeux de rimes souvent frivoles, parfois sévères, se chargent de fixer l'esprit sur la netteté d'une impression ou d'un sentiment. C'est la conjonction d'une sensation fugitive, d'un regard sur le temps perdu, d'une pensée sur l'existence et la fragilité des choses. L'amour n'y est jamais passion, à peine libertinage, plus souvent pur badinage. La mort, elle-même, devient une réalité familière dont le goût est inséparable de l'amour. Nous sommes aux antipodes de l'aventure spirituelle des Fleurs du mal de Baudelaire, du spleen, des ivresses, de la révolte et du recours à l'au-delà. Cette poésie exprime un dilettantisme désabusé, un dandysme qui se décline en un subtil mélange d'exotisme nonchalant, de tendresse et d'impertinence et " d'un humour allant parfois jusqu'au plaisir de la mystification".

 


Toi qu'empourprait l'âtre d'hiver
       Comme une rouge nue
Où déjà te dessinait nue
       L'arôme de ta chair ;
Ni vous, dont l'image ancienne
      Captive encore mon coeur,
Ile voilée, ombres en fleurs,
       Nuit océanienne ;
Non plus ton parfum, violier
       Sans la main qui t'arrose,
Ne valent la brûlante rose
       Que midi fait plier.


 

Il est agréable de voyager parmi ces courts poèmes d'une remarquable concision, d'une harmonie savante, d'un tour finement ironique. Le refus des facilités y est visible, de même que la volonté de ne pas être dupe, de ne point céder à la démesure ou au sentimentalisme outrancier. Valéry, lui aussi, se méfiait des transports " qui transportent mal". L'influence de Toulet fut néanmoins modeste, faute d'avoir été publié plus tôt, aussi n'a-t-il pas fait école. Mais, sans lui, quelque chose manquerait à l'univers poétique de notre temps.

 


D'une amitié passionnée
Vous me parlez encor,
Azur, aérien décor,
Montagne Pyrénée,

Où me trompa si tendrement
Cette ardente ingénue
Qui mentait, fût-ce toute nue,
Sans rougir seulement.

Au lieu que toi, sublime enceinte, 
Tu es couleur du temps:
Neige en Mars; roses du printemps.

Août, sombre hyacinthe
 

 

Autres articles consacrés à la poésie et aux poètes :

 

Le coeur révélé

 

La poésie, quel avenir ?

 

Présentation de mes ouvrages sur la poésie

 

Présentation de mes ouvrages sur la poésie ( suite )

 

Profil de la nuit, un itinéraire en poésie

 

René-Guy Cadou ou la rêverie printanière

 

Marie Noël ou la traversée de la nuit

 

Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

 

Milosz ou l'entrée dans le silence

 

Joe Bousquet ou l'horizon chimérique

 

Patrice de la Tour du Pin ou la liturgie intérieure

 

 

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Paul-Jean Toulet ou une poésie fantasque
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22 juin 2020 1 22 /06 /juin /2020 07:53
Neige et corbeaux de Chi Zijian

Etrange coïncidence, Picquier a décidé de publier cet ouvrage qui raconte la dernière grande peste connue à ce jour. Cette peste a sévi à Harbin à l’extrême nord de la Chine en 1910, juste avant que l’épidémie, que nous connaissons  aujourd’hui, fasse elle aussi son apparition en Chine.

 

 

Neige et corbeaux

Chi Zijian (1964 - ….)

 

 

Née dans la froide région chinoise de Heilongjian jouxtant la Russie, Chi Zijian a connu de nombreux épisodes neigeux et appris à respecter les corbeaux honorés, selon la légende, comme les protecteurs du premier empereur de la dynastie des Qing. Elle est une écrivaine talentueuse qui aime raconter son pays, son histoire, ses mœurs, ses coutumes et ses habitants qui ont souvent souffert de ce rude climat. Dans ce texte, elle évoque plus particulièrement la dernière grande peste que la planète a connue, la peste qui ravagea Harbin, la capitale de cette région en 1910.

 

Harbin a été fondée à la fin du XIXe siècle quand, après la construction du transsibérien, les lignes de chemin de fer se sont développées dans la région pour relier Irkoutsk aux rives de l’océan et l’extrême nord de la Chine à la capitale. Deux compagnies de chemin de fer, l’une russe l’autre chinoise, se sont installées à Harbin pour y héberger leurs services et leurs employés. A cette époque la ville comptait environ cent mille habitants dont quatre-vingt-mille russes. Chi Zijian raconte les origines de cette ville devenue une énorme mégapole de douze millions d’habitants.

 

Devant l’afflux de population, ouvriers du chemin de fer, soldats et services de tous ordres, les Chinois ont voulu eux aussi leur part du gâteau et se sont installés à leur tour à proximité de cette ville dans ce qui devint le quartier de Fujiadian, quartier qui est au cœur de ce roman. Les Chinois, comme Fu Baichuan ou Yong He, y ont rapidement fait fortune en installant divers commerces : auberges, maisons closes, distilleries… tout ce qui pouvait produire des biens et services à des ouvriers et des soldats rassemblés dans un coin où il y avait peu de femmes.

 

Pour faire vivre cette ville, qui est encore la sienne aujourd’hui, Zijian a créé quelques familles dont elle suit les tribulations tout au long de son roman : « La dernière chose qui me restait à faire était de lui donner du sang frais. Et pour cela, il fallait créer des personnages divers et variés », des familles entières comme celle de Wang Chungshen, le personnage le plus récurent du roman. Ce dernier s’installe à Fujiadian avec une épouse qui ne peut pas lui donner l’enfant à qui il veut transmettre l’auberge qu’il a fondée, il prend donc une concubine qui lui donne deux enfants, un garçon décédé dans sa jeunesse et une fille dont il n’est pas le père … Sa femme et sa concubine se sont rapprochées chacune d’un eunuque qui les protège et les respecte. Le commerce a enrichi de nombreux Chinois du quartier, leurs mœurs étaient assez libres, ils respectaient peu leurs épouses, prenaient concubines ou maîtresses, fréquentaient les maisons closes, lorgnaient sur la femme du voisin. Cette ville bouillonnante évoque les villes nouvelles qui ont émergé lors de la conquête de l’Ouest aux Etats-Unis. On n’y connait pas le principe de la croissance mais elle y est exponentielle.

 

Cette cité débordante d’activité connait bien vite un taux de mortalité anormal et le mal frappe partout, mais surtout dans le quartier de Fujiadian, à partir de l’auberge de Wang Chungshen qui accueille les marchands en quête d'affaires avec les commerçants de la ville. L’ampleur de la crise sanitaire prend des allures d’épidémie de plus en plus grave, les habitants réalisent qu’ils sont victimes de la peste mais à une forme de peste qu’ils ne connaissent pas. Un médecin, formé en Europe, mène alors un long combat pour faire comprendre aux autorités administratives et sanitaires que cette peste a pris une forme pulmonaire et qu’il devient nécessaire d’éviter tous les contacts d’homme à homme. Il lui est bien difficile de faire admettre son diagnostic et ses méthodes thérapeutiques …

 

Ce roman dégage une profonde empathie. Dans sa postface Chi Zijian explique comment elle l’a conçu, comment elle l’a construit, comment elle l’a rédigé. Elle dévoile surtout son intention de faire revivre cette ville et ses habitants et c’est une réelle émotion qui saisit le lecteur quand elle rapporte qu’elle a appris le décès de sa grand-mère au moment de terminer la relecture de son texte qu’elle dédie « à la famille spirituelle qui me soutient depuis le début : le « pays du Dragon », mon pays ». C’est d’autant plus émouvant pour moi que j’ai lu ce livre en pleine période de confinement alors qu’un virus sournois décimait les populations dans plusieurs régions de la planète. J’ai eu une pensée pour mes concitoyens indisciplinés, pour les personnels soignants et pour nos dirigeants en lisant ces quelques lignes : « Wu Liande avait créé des services chargés de la mise en quarantaine, du diagnostic, de la protection contre le froid, de la désinfection, etc… La meilleure méthode de prévention, en l’état actuel, était le port de masques respiratoires ». Un siècle plus tard, nous pourrions nous inspirer de celui qui vainquit la peste à Harbin !


Denis BILLAMBOZ


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Neige et corbeaux de Chi Zijian
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20 juin 2020 6 20 /06 /juin /2020 09:29
Le pari du lépidoptère - fable

                       

 

Un petit lépidoptère avait fait le pari

D’entreprendre le tour de la terre,

Pour épater ses amis.

C’était certes une folie,

Mais à lépidoptère bien né,

Rien ne se doit d'être impossible.

C’est dans ces dispositions

Et animé de cette passion

Que, bientôt, en route il se mit.

Ne fallait-il pas accomplir cet incroyable défi ?

 

 

Dans la famille des papillons,

Il n’était pas le plus grand.

Il y a, pour l’occasion, le porte-queue ou machaon (prononcer  makaon)

Que sa couleur solaire

Rend d’autant plus attrayant.

En s’attardant sur la beauté,

Il faut également nommer le paon de jour et l’apollon,

Dont les ailes ocellées nous font rêver.

Quant aux crépusculaires,

Classons-les dans cette famille,

Bien que ces solitaires

Viennent trop souvent brûler leurs ailes

A nos chandelles.


 

En conséquence, notre petit héros

N’était ni très grand, ni très gros.

Son mérite résidait ailleurs,

Dans son indicible ardeur.

Il prit son envol un beau soir,

Dans les dunes du Hoggar.

Les papillons du voisinage

Saluèrent avec éclat son départ.

Aussitôt, il mit le turbo

Et, sans faiblesse, s’employa

A monter, autant que possible,

le plus haut.

Mais, à cette altitude, que voit-on ?

Peu de choses, sinon

Un  remue-ménage de nuages.

C’est peu, avouez-le,

Pour satisfaire une nature

Aussi éprise d’aventure.

Pauvre de moi ! se disait-il,

Qui suis allé au bout du monde

Chercher ce que chacun trouve en soi …
 


Lorsqu’au retour, il eut franchi

L’octroi de son pays,

Un vif émoi le saisit.

A quoi bon cet exploit,

Puisqu’il n’y a, selon moi,

Rien qui n’égale en beauté ma chère vallée ?

Ainsi se lamentait-il d’être si loin allé

Quêter l’impossible.

Gageons que sa déception

Eut du moins le mérite

De tempérer ses illusions.

 

Quant à toi, cher lecteur,

Si d’aventure tes pas te mènent

Jusqu’à Aubeterre,

Prends le temps de t’arrêter

Sur la place du marché.

Là, un collectionneur avisé

A mis sous verre, pour te plaire,

Ce courageux lépidoptère.

Il te racontera comment,

Simplement en l’observant,

Des concepteurs astucieux

Eurent, soudain, l’inspiration

Du plus fameux de nos avions.

Si bien qu’un petit papillon

Qui se demandait bien pourquoi

Il avait fait le tour de la terre

Et accompli cet exploit,

Est à l’origine d’un record

Plus surprenant encore.

De quoi s’agit-il ?

Cela, je te le donne en mille !

Tu hésites ? Allons un dernier effort,

Que, volontiers, je t’accorde,

Puisqu’il s’agit du Concorde.

 

Armelle BARGUILLET   (extrait de « la ronde des fabliaux »)

 

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15 juin 2020 1 15 /06 /juin /2020 09:04
Protection rapprochée de Lorenzo Cecchi

A travers ce recueil de nouvelles Lorenzo Cecchi raconte son pays, le Pays noir comme l’appelle ses habitants, notamment ceux de Charleroi, la patrie de l’auteur. Le pays qui a vu affluer des cohortes d’Italiens appelées pour tirer le charbon des entrailles de la terre et nourrir tout un peuple en en enrichissant certains.

 

 

Protection rapprochée

Lorenzo Cecchi (1952 - ….)

 

 

Avec ce recueil de nouvelles, Lorenzo Cecchi décrit ce lieu, le Pays Noir, où ses ancêtres italiens, avec une cohorte de compatriotes, sont venus extraire le charbon du sous-sol de ce bout de Belgique. Ce minerai, qui fit si longtemps la fortune de cette région, avant que le filon se tarisse et que d’autres énergies plus riches, plus faciles à exploiter, plus rentables ne renvoient ce dernier au fond de ses puits. Lorenzo évoque cette région après la fermeture des puits et de nombreuses usines, l’évaporation de la richesse, l’appauvrissement des populations, surtout de celles qui ont perdu leur travail au fond de la mine où dans les usines métallurgiques.

 

Il évoque notamment, dans la nouvelle éponyme occupant près de la moitié du recueil, mais aussi dans de courtes nouvelles comme des petites tableaux, cette jeunesse qui ne cherche même plus de travail, de toute façon il n’y en a pas, s’ennuie, traîne dans les bars, s’alcoolise et se tape sur la tronche pour une fille qui drague des étrangers un peu plus riches qui peuvent les sortir de leur triste condition et les emmener vivre ailleurs, plus près de la capitale et de ses attraits. C’est le portrait d’une région conquise par la misère qui a perdu la dignité qu’elle affichait quand il y avait du travail et quelques maigres ressources. Le cheminement d’une région où les fabricants ont souvent été ruinés ou rachetés par des multinationales et que les marchands s’emploient à conquérir.

 

Les populations sont devenues encore plus fragiles que la région, les marchands d’illusion y font fortune en vendant de la drogue qui déglingue une jeunesse déjà abîmée par l’alcool. Le travail, même si c’est un mal pour certains, ça reste au moins un mal nécessaire qui fait cruellement défaut quand il n’y en a plus. Les pauvres sont de plus en plus pauvres et les riches semblent encore plus riches en vendant leur générosité comme on vend une image de marque.

 

Dans ce paysage, qui pourrait paraître aussi noir que le charbon, il y a aussi  de la tendresse et de l’empathie, ces gens-là, comme chantait Brel, aiment leur pays et, même si leurs efforts ne sont pas toujours récompensés, ils font en sorte que la vie soit plus belle … ou moins triste dans cette région qui leur colle à la peau, la terre qui a accueilli leurs ancêtres. C’est toute l’histoire de leurs enfants et petits-enfants que Lorenzo Cecchi fait vivre dans ses nouvelles qui ne masquent aucune des misères qui ont poussé sur le terreau de la malédiction du charbon. J’ai eu un petit frisson quand l’auteur a inséré une nouvelle construite d’après une mésaventure qu’il a subie personnellement. A ce moment, j’ai bien senti son attachement au Pays noir comme je le ressens souvent en lisant les textes d’autres amis qui écrivent aussi sur les misères de leur pays et sur leur envie de le faire revivre, de lui redonner les couleurs que Michel Jasmin a utilisé pour joliment illustrer ce recueil. L’espoir est tenace au pays noir !


Denis BILLAMBOZ


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Protection rapprochée de Lorenzo Cecchi
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9 juin 2020 2 09 /06 /juin /2020 08:25
Romain Gary de Dominique Bona

 

 

Une biographie qui vous emporte dès les premières pages pour deux raisons : tout d’abord parce que le personnage est passionnant, viril, improbable, il a traversé la vie comme un météorite ;  par ailleurs, qui mieux que Dominique Bona pouvait nous rendre tellement vivante,  présente,  cette personnalité hors du commun qui a su mêler la folie et la raison, le  talent et l’improvisation. Romain Gary, c’est tout en un : un homme qui  a assumé ses passions et un écrivain qui a fait en sorte de les conserver. Et comme sa vie fut  menée  au pas de charge, il fallait une plume alerte pour  la mettre en mots,  après que le héros ait su la mettre en actes. D’ailleurs Dominique Bona ne s’est pas cachée pour avouer dans son bel ouvrage  « Mes vies secrètes »,  après la lecture de "Les promesses de l'aube", combien sa rencontre avec Gary avait été violente et définitive : «  La foudre est tombée sur moi. Je n’avais encore rien lu de son auteur. Mais ce premier Gary a été une révélation. Dès le premier chapitre, j’ai été transportée, envoûtée : vocabulaire de la passion. Je ne sais trop comment le dire pour être fidèle à ce moment, dont l’intensité ne s’est jamais reproduite – au moins dans un livre. Et j’ai presque honte de l’avouer, tant cette déclaration me paraît exaltée, impudique, de l’ordre du secret et de la confession. Mais elle est pourtant vraie: Gary a changé ma vie. C’était une voix de basse, une voix d’homme qui racontait cette histoire. Loin du style policé, raffiné, volontiers savant des écrivains français, elle ressemblait à celles que j’avais entendues dans mon enfance: voix de conteur, puissante et caressante, chargée d’expérience et de mystère, elle me semblait ne parler qu’à moi seule. »


C’est avec un brio incroyable que cette excellente biographe nous décrit les grandes heures, le grand galop de la vie militaire, puis diplomatique et enfin littéraire de Romain Gary, soulignant les moments marquants et les étincelles d’un parcours hors du commun. Gaulliste de la première heure, Gary a toujours eu un comportement viril, sans faiblesse vis-à-vis des hommes et des événements. Marié une première fois avec une femme intelligente qui sut garder son indépendance, il tomba amoureux plus tard d’une fée-enfant dont la fragilité sut attendrir son cuir rugueux et qui, un an avant lui aura la même fin tragique. Ainsi leurs destins seront-ils scellés dans la fulgurance et liés dans une actualité qu’ils ne cessèrent d’animer avec un indiscutable talent : elle dans un souci de révolte, lui dans un souci de dépassement. En effet, Gary ne fut jamais en confiance qu’au feu de l’action.

 

Ses débuts sont déjà prometteurs. Le Russe Romain Kacew publie dès juin 1945 « Education européenne » qui obtiendra le Grand prix des Critiques et met déjà en perspective son avenir d’écrivain avant même celui de diplomate et juste après celui d’aviateur dans les Forces françaises libres, soldat de De Gaulle. On ne peut passer sous silence, à ce moment même de la vie de Gary, les lettres que sa mère Nina lui écrivit en « les ornant de toutes les parures de son imagination », alors que la mort l’avait déjà ensevelie dans son silence nocturne, afin qu’il conserve l’espoir de la retrouver à son retour. Il racontera cet amour fou d’une mère qui avait tout misé sur son unique enfant dans « Les promesses de l’aube », l’un de ses plus beaux romans avec « Les racines du ciel », un titre à faire pâlir d’envie tous les romanciers.

 

L’Amérique des années 50 le subjugue. Mais ce sera un parcours du combattant sur un chemin semé d’embûches et de chausse-trappes où il s’agit surtout de briller, ce que Gary réussit fort bien avec son physique de Tartare, ses yeux bleus et sa voix grave, d'autant qu'il n’est jamais plus à l'aise que dans les improvisations, seul face à un public. Oui, il sait séduire. Avec sa femme d’origine anglaise Lesley, qui écrit admirablement et reçoit tout aussi admirablement, ils offrent à la France une tribune respectable. C'est à cette époque brillante de sa vie que « Les racines du ciel » seront couronnées par le Goncourt (1956), ouvrage qui ne fera pas l’unanimité de la critique.

 

Sous les feux de Los Angelès, il rencontre  bientôt son grand amour, la délicate Jean Seberg mariée à François Moreuil et déjà célèbre des deux côtés de l’Atlantique. C’est un coup de foudre de part et d’autre, époque où la jeune actrice tourne dans la douleur la Jeanne d’Arc de Preminger, une Jeanne de 19 ans terrorisée par son mentor. Lesley saura s’effacer avec une rare élégance lorsqu’elle apprendra que Jean attend un bébé et que Gary tient à l’épouser. A son tour, l’écrivain sera attiré par le 7e Art mais ce n’est pas ce que l’on retiendra de lui. Son film « Les oiseaux vont mourir au Pérou » sera un four aux Etats-Unis et bien accueilli qu’en Suède et en Allemagne où il ne sera jugé ni porno, ni hard. A 57 ans, auteur de 15 romans, Gary est un écrivain à vocation cosmopolite qui voyage beaucoup pour ne pas se figer dans la pose d’un vétéran. Jean a repris sa liberté et mit au monde une petite fille mort-née. Un désarroi immense s’est abattu sur elle. Si elle revient rue du Bac, ce lieu n’est plus pour elle qu’une escale où elle reprend un semblant de force. Tous deux fuient à leur façon leur rêve désenchanté. Jean se suicidera le 8 septembre 1979, alors que Gary joue avec son neveu à qui perd gagne avec le roman « La vie devant soi » publié sous le nom d’Emile Ajar, un roman burlesque  et sombre qui obtiendra le prix Goncourt et signe, avec une franche désinvolture, le plus grand canular du monde littéraire français. Gary aura si bien manoeuvré que l'on ne découvrira le véritable auteur, lui bien entendu, qu’une fois qu'il aura quitté la scène en se tirant une balle de revolver dans la bouche et assuré dans un bref message déposé sur son bureau : « Je me suis bien amusé. Au revoir et merci. » Ainsi, aura-t-il mené son destin en homme qui se plaisait à l'organiser et à le gérer mais également ... en écrivain incendié de songes.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Et pour prendre connaissance des articles des autres ouvrages de Dominique BONA, cliquer sur leurs titres :

 

Je suis fou de toi - Le grand amour de Paul Valéry         

Deux soeurs

Berthe Morisot, le femme en noir 

Mes vies secrètes

 

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Gary et Jean Seberg

Gary et Jean Seberg

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8 juin 2020 1 08 /06 /juin /2020 08:09
La pêche au toc dans le Tôhoku de Shinsuke Numata

Un premier roman d’un jeune auteur nippon, évoquant par certains côtés Kawabata, qui raconte une histoire d’amitié fleurissant juste avant la grande catastrophe qui a endeuillé le nord de l’archipel. Un roman sur la solitude, le retour à la nature et, en creux,  les dégâts que la catastrophe a pu causer dans cette région.

 

 

La pêche au toc dans le Tôhoku

Shinsuke Numata (1978 - ….)

 

 

Ce court ouvrage est le premier de Numata Shinsuke, un  japonais né sur l’île d’Hokkaido au nord de l’archipel. Numata a connu un succès très rapide puisqu’il lui a valu le prix Akutagawa, principal prix littéraire au Japon, en 2019. Dans ce  bref récit, j’ai retrouvé le style frais, léger, dépouillé, minimaliste de Kawabata, son amour pour la nature originelle, il ne manque que les très jeunes filles mais l’histoire ne les convoque pas. Bien que la sexualité ne figure pas au programme de ce texte, l’auteur signale tout de même qu’il a passé deux années avec un garçon qui a ensuite changé de sexe, mais ce n’est pas le sujet du livre…

 

 

Celui-ci nous conte l’histoire d’un cadre d’une grande entreprise qui a été muté dans le Japon central, au cœur d’une région reculée au nord de l’île d’Honshu, dans la préfecture d’Iwate. D’une nature plutôt solitaire, le jeune homme se lie difficilement avec ses collègues de travail, il passe beaucoup de temps à la pêche dans une  rivière poissonneuse qu’il adore. C’est cette passion qui le rapproche de Hiasa, un employé de son entreprise qui ne bénéficie pas encore d’un CDI. Ils deviennent rapidement amis, multiplient les parties de pêche, une liaison serait presque possible, mais un jour Hiasa démissionne et devient commercial pour une mutuelle où il rencontre quelques difficultés pour vendre ses produits. Il démarche Imano en jouant sur la corde sensible de l’amitié et il ne sera pas le seul à succomber au démarchage quémandeur du vendeur… il l’apprendra plus tard comme d’autres choses qui touchent à cet ami que finalement il connaissait bien mal.

 

 

Hiasa a disparu après le tsunami, celui qui a stigmatisé toute une région, tout un pays et bien au-delà encore, ce cataclysme que l’auteur ne décrit pas, il réside trop loin du bord de mer, trop haut sur la montagne pour avoir subi l’impact des eaux ravageuses. Il ne parle presque jamais de Fukushima situé dans la région voisine de celle du Tôhoku, mais la description de la rivière, de la vallée, de la faune abondante qu’il dresse laisse imaginer les dégâts que les retombées radioactives ont pu avoir sur ce petit paradis des pêcheurs. La catastrophe et ses possibles conséquences, même si elle n’est pas décrite, s’imposent en creux au lecteur.

 

 

Ce texte est également une réflexion sur la solitude qu’on tente de meubler avec des amis partageant la même passion sans jamais  savoir  qui est réellement celui qui vous séduit parce qu’il a les même goûts que vous ? Et, si vous voulez éviter de donner corps à une relation plus intime, que vous ne souhaitez pas, vous ne cherchez pas à en savoir plus … Ce texte montre aussi le poids que les entreprises nippones font peser sur leur personnel, leur intimité et  l’organisation de leur vie privée. Aussi court qu’il soit, aussi léger qu’il semble, ce roman dévoile, parfois en creux, des problèmes qui affectent sérieusement la société japonaise actuelle.


Denis BILLAMBOZ


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Shinsuke Numata

Shinsuke Numata

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 07:25
Choisir Marcel Proust

C’est en 1973 que je me suis immergée dans l’œuvre de Proust. Peu d’auteurs n’avaient, jusqu’alors, produit sur moi une telle impression. Il m’avait fallu attendre mes trente ans pour m’engager dans une expérience dont je ne doutais pas de l’importance révélatrice, mais qu’il me paraissait préférable de n’aborder qu’après avoir accompli un certain parcours intérieur. Ce que l’on m’avait enseigné de Proust, durant mes études, m’avait permis d’apprécier la finesse de ses analyses, le charme envoûtant de ses phrases qui ne nous lâchent qu’après nous avoir conduits là où nous devons aller, c’est-à-dire au plus profond. A la suite de La Recherche, j’avais lu un certain nombre d’ouvrages consacrés à l’écrivain, entre autres celui de George D. Painter dont le parti pris freudien avait pour conséquence de circonscrire l’auteur du Temps retrouvé dans l’enclos fécond mais fangeux de ses névroses, déviations sexuelles et obsessions, ce qui m’avait particulièrement irritée. La démonstration du dramaturge anglais, pour savante et laborieuse qu’elle fût, ne pouvait me convaincre que le génie de Proust ait pu jaillir de ces seuls désordres psychiques. Il y avait autre chose, ce miracle qu’il avait si bien su évoquer dans Contre Sainte-Beuve, cette rencontre inouïe avec l’inspiration, ce dépassement de soi irrésistible, cette entrée dans la demeure de l’esprit où les légendes se fondent et qui permet au créateur d’affronter sa création et de la rendre possible.

 

L’être humain ne peut se résumer à ses instincts, ses pulsions, ses humeurs sans en être dangereusement réduit : non, l’homme selon Proust est habité de songes, d’impressions qui se conservent intactes et que la mémoire peut réactualiser à tous moments, aussi est-ce notre intuition et notre capacité de ressouvenance qui éclairent notre conscience et nous aident à défier le temps. C’est la raison pour laquelle il m’a paru intéressant, en réaction à cette approche trop psychanalytique, d’aller au-devant de Proust par une autre voie, celle qu’emprunta cet auteur qui n’eut de cesse de percevoir l’envers du réel afin d’atteindre l’essence des choses et où il se laisse plus volontiers aborder. Ce compagnonnage ne s’est pas affadi depuis ; la providence a même voulu que j’habite dans une avenue qui porte son nom, à proximité du manoir que fit construire, dans les années 1890, l’une de ses amies les plus chères, Madame Straus. La pérennité du souvenir est notre éternité et il n’y a rien d’éphémère que nous ne soyons capables de faire revivre, si bien que nous possédons, malgré nos faiblesse et nos insuffisances, le pouvoir de rendre au passé la fraîcheur et la réalité du présent, de le faire réapparaître dans une plénitude plus parfaite et mieux accomplie, comme si les événements et les scènes de jadis revenaient à nous dans l’éclat d’un jour meilleur, comme si les chemins, où nous nous égarions, convergeaient soudain afin de nous convaincre que la vérité ne se dévoile qu’après que nous l’ayons croisée, ainsi que ces fruits exotiques qui ne parviennent à maturité que longtemps après avoir été cueillis.


La Recherche n’est pas une lecture innocente et nombreux sont ceux qui la délaissent dès le premier tome, parce qu’ils ne voient en cette suite de romans qu’une fastidieuse introspection, qu’une maniaque quête de soi. Ils vous diront que Balzac avait conduit une semblable démarche, mais en élargissant le spectre à tous les milieux sociaux, que Saint Simon l’avait également fait mais en y incluant un fantastique témoignage historique. Mais Proust ? Le milieu étroit où il situe La Recherche, ce parisianisme mondain du XIXe et du début du XXe siècle méritaient-ils autant de pages, de patientes descriptions et un inventaire aussi scrupuleux des faiblesses humaines, car ces personnages ne sont-ils  pas désespérément banals ? Mais, c’est parce qu’ils le sont, et que les plus menus soucis les agitent, qu’ils nous semblent si vrais !


Rien ne va plus loin que ce subit ralentissement où Proust plonge son roman comme si, avec sa plume, il agissait à la façon d’un cinéaste qui projette son film à une vitesse inférieure à la normale, fractionnant ainsi chaque geste. Proust a peint ses personnages de cette manière, en décomposant le temps, en freinant l’image, en représentant les scènes  en sur-dimension, au point qu’elles se livrent de l’intérieur, comme si nous étions happés par ce temps tellement décalé qu’il épouse le rythme du nôtre. Proust n’a pas cessé de jouer avec l’illusion en prestidigitateur : tout en usant des outils les plus tangibles, des faits les plus concrets, il a, grâce à la cadence qu’il a adoptée, modifié notre perception. Sa Recherche, bien que privée d’action, est, en définitive, une épopée de l’âme. On y est en transhumance dans des steppes de perplexité et de solitude, on a l’impression que pèse un ciel d’apocalypse, on y devine dans le rire d’une jeune fille une détresse qui confine au désespoir et on s’y sent d’autant plus humain que l’humain parait s’y briser.


Proust nous a pris par la main. Ce n’est plus seulement le montreur de marionnettes, le ventriloque, il est devenu notre ami, notre confident et sa phrase murmurante ne cesse plus d’éveiller au secret du cœur un surprenant écho. Quelle est cette voix venue d’ailleurs avec l’intonation de la nôtre ? On ne peut nier l’influence que Proust exerce sur son lecteur. Peu d’écrivains ont suscité un tel engouement, une telle dévotion. Peu sont lus avec autant de curiosité, peu ont inspiré un aussi grand nombre d’études. Cette Recherche est à l’origine de centaines d’autres, comme si on renvoyait par un jeu de miroir à cet auteur qui s’est intéressé à presque tout ce qui concerne l’homme, son image magnifiée par les effets causés par sa propre réflexion. On rejoint là cette communion des esprits à laquelle il croyait et, qu’en avance sur son temps, il pensait scientifiquement possible. Il devinait que le néant contient toujours quelque chose. Aussi, je suppose que les découvertes de la mécanique quantique l’auraient enthousiasmé et conforté dans cette idée que la pensée a assez de force pour animer la matière et lui donner un sens.

 

Rien d’étonnant qu'un créateur tel que lui, dont l’esprit fut si fécond, produise bien après sa mort un réseau d’ondes pensantes qui nous prouve que l’univers rêvé peut s’établir en une unité plus probante que la réalité perdue. C’est donc que La Recherche est sortie victorieuse des ornières du temps. Elle ne s’y est pas enlisée, à l’exemple d’autres romans, trop encombrés d’un réalisme pesant. Rien ne pèse dans l’univers de Proust. D'autant plus que, ce qui compte pour l’écrivain, est que l’art libère les énergies, transgresse les frontières, éclaire les ténèbres et outrepasse les limites du temps. Si bien que l’artiste, enseveli dans la nuit du tombeau, ne cesse plus de dialoguer avec les générations futures.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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