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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 08:35
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade

 

 

 

Qui lit encore « Le grand Meaulnes » d’Alain-Fournier à l’ère de l’informatique ou plutôt à l’âge du transhumanisme qui est sur le point de transcender nos limitations biologiques au travers de la technologie et tente de re-évaluer la définition de l’être humain comme on le concevait jusqu’alors ? Oui, la révolution numérique a tout remis en cause et dans des perspectives si révolutionnaires qu’un ouvrage comme celui-ci ne doit plus être lu que par un petit nombre d’amoureux  des beaux textes ou des contes féeriques. Cependant la tentation de l’impossible se profilait déjà dans le roman de ce jeune homme solognot, né en 1886, féru de littérature et qui préparait normal sup, concours auquel il échouera, ce qui l’incitera à se retirer à La Chapelle-d’Angillon pour écrire. Oui, la tentation de l’impossible peut prendre plusieurs aspects et c’est ici le cas. « Le grand Meaulnes » parait dans la Nouvelle Revue Française en feuilleton  de juin à novembre 1913 et suscite l’enthousiasme de nombreux lecteurs mais la guerre va très vite mettre en veilleuse ces débuts prometteurs, d’autant que l’auteur est tué le 22 septembre 1914 près d’Eparges, au bois de Saint-Rémy. Ce chantre de la féerie adolescente est mort à l’âge de Roméo et laisse dans la mémoire collective un élan romanesque presque surnaturel qui l’autorise à figurer à tout jamais dans l’histoire de la littérature française et d’avoir dessiné un personnage unique, un paradis de songe, une fuite devant le bonheur facile et un idéal d’autant plus difficile à atteindre qu’il est d’ordre mystique. En faisant entrer dans la Pléiade l'auteur de ce roman unique, les éditions Gallimard nous rappellent que les féeries de l'amour ne doivent en aucun cas disparaître,  d'autant que dans  "le monde d'avant"  le Grand Meaulnes  s'était acquis une imposante descendance.

 

Le roman retrace l’histoire d’Augustin Meaulnes, racontée par son ancien camarade de classe, François Seurel, devenu son ami. François Seurel et Augustin Meaulnes sont tous deux écoliers dans un village du Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine où se déroule une fête étrange et poétique, pleine d'enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne, dont il tombe instantanément amoureux. Mais la fête cesse brusquement car la jeune mariée a disparu.

 

 

Revenu à sa vie d’écolier, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune femme qu'il a croisée. Ses recherches restent infructueuses. Les deux garçons font la connaissance du bohémien qui leur avoue être Frantz de Galais et leur fait promettre de partir à la recherche de sa fiancée perdue.
 

 

Meaulnes s’en va étudier à Paris mais avec le seul mobile de retrouver Yvonne. Les mois passent et François n'a plus de nouvelle de son ami. C’est par hasard que, devenu instituteur, il retrouve la piste de la jeune femme, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz, dont le Grand Meaulnes est toujours amoureux. Aussitôt il prévient Augustin de cette bonne nouvelle.

 

 

Meaulnes demande en mariage Yvonne qui accepte. Pourtant le lendemain du mariage, Meaulnes s'en va sans laisser d’adresse. François décide de s'occuper d'Yvonne et du père de celle-ci. Il devient le confident de l’épouse délaissée. Quelques mois passent et Augustin ne revient toujours pas, alors qu’Yvonne attend un enfant. C’est à ce moment-là que François découvre les carnets de son ami où celui-ci explique être parti pour  retrouver la fiancée de Frantz.

 

 

L'accouchement ne se passe pas bien : Yvonne fait une embolie pulmonaire et meurt et le père d’Yvonne décède quelques mois plus tard, si bien que François devient l'héritier. Il s'occupe de la petite fille jusqu'à ce que Augustin Meaulnes réapparaisse enfin …

 

 

 

 

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967
Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Nous sommes loin, en effet, des paradis plus immédiats et réalistes d’une certaine jeunesse contemporaine. Celui, envisagé par Alain-Fournier, propose des pistes infinies, un goût de l’étrangeté et sait tisser des mystères qui parviennent aisément à envoûter le lecteur. Sous le couvert d’un récit limpide, « Le grand Meaulnes » plonge dans la nuit imaginaire sans cesser de privilégier un amour unique, de nous offrir un jeu de miroir d’où le pathétique n’est pas exclu. C’est Yvonne de Galais, cette jeune fille qui, dans un halo d’angoisse, suscite une poursuite sans fin et focalise toutes les promesses de bonheur et d’accomplissement qu'un jeune homme est en droit d’espérer. Nous sommes là dans une expérience intime mais contée avec une mélancolie poignante, une espérance qui se heurte constamment à l’inaccompli, si bien que le roman reste à jamais celui d’une aspiration, aspiration à un idéal qui n’a peut-être pas encore déserté notre monde chaotique, en quête de transcendance.

 

A travers ce roman, Alain-Fournier nous présente une étude descriptive de la vie rurale à la fin du XIXe siècle, vie marquée par les événements d’alors, la défaite de Sedan par exemple, mais également l’existence ritualisée par la participation aux fêtes religieuses et aux offices, la description des métiers et la vie à l’école, ce qui rejoint bien des romans du terroir de l’époque. Mais ce qui le différencie du roman habituel est l’aspect onirique et initiateur que l’ouvrage développe et qui retient l’attention, cela grâce à l’irruption du surnaturel dans l’existence ordinaire. C’est également un roman sur la désillusion, la réalité meurtrissant l’idéalisme de l’adolescence. Nous assistons à la découverte des imperfections, de l’impureté, des trahisons du monde adulte par le jeune héros Augustin qui voit se fracasser son rêve, sombrer son univers. Il ne faut pas oublier qu’Alain-Fournier est empreint d’un catholicisme pessimiste. Il connait la force de la corruption et du péché et son roman peut être considéré comme un adieu au monde idéal de l’enfance, paradis célébré qu’on ne peut retrouver que dans la littéraire, dans les mots qui réédifient la statue  irréprochable.

 

« Le fin mot de cette histoire » – écrit le philosophe Jean Levêque – « est l’envahissement de la vie par le jeu, onirique de préférence, qui rend cette vie possible. L’expérience décisive qui conduit Frantz à jouer sa vie, à confondre sa vie avec un immense jeu, c’est à travers l’échec de ses fiançailles, la découverte de l’impossibilité du bonheur, d’une vraie vie dont l’obstacle mystérieux semble résider dans l’existence elle-même. Enfin tout se passe comme si il y avait une malédiction attachée à la pure vérité de l’amour » - conclut-il.

Deux films se sont inspirés de ce beau roman, ce qui prouve que « Le grand Meaulnes » conserve de fervents admirateurs bien au-delà des frontières du temps.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy
Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy

Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy

Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes et de son entrée dans la Pléiade
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23 mars 2020 1 23 /03 /mars /2020 08:40
La renaissance de la liberté de Paul Valéry

Paul Valéry a connu la notoriété assez rapidement, il a donc été très vite sollicité pour fournir des textes de circonstance, ouvrir des manifestations, prononcer des discours, écrire des préfaces, tout un ensemble de propos dans lequel Michel Jarrety a puisé pour composer ce recueil évoquant l’esprit européen de Paul Valéry.

 

 

La renaissance de la liberté

Paul Valéry (1971 – 1945)

 

 

Ce recueil a été établi, présenté et annoté par Michel Jarrety. Dans sa préface, il explique l’objet de cette publication, ce qu’elle comporte et comment il a procédé pour l’établir. Comme son sous-titre «  Souvenirs et réflexions » l’indique de manière explicite, elle se compose de deux parties : une première regroupant des souvenirs que Paul Valéry a laissés dans ses nombreux écrits, la seconde comportant des réflexions formulées sur son œuvre, la littérature, le langage, l’Europe qui le préoccupait fort, surtout depuis qu’il faisait parti d’une commission de la Société des Nations. Pour présenter ce recueil, Michel Jarrety a regroupé quelques-uns des très nombreux textes de circonstance que Valéry a rédigés, parfois à la hâte, cédant à la pression de ses amis et autres personnalités qui jugeaient  utile d’user de sa gloire et de sa notoriété pour valoriser leurs œuvres ou leurs entreprises.

 

Dans cet ouvrage, le lecteur trouvera donc des préfaces, des contributions ou des introductions à des conférences, congrès ou autres manifestations culturelles, des hommages, des témoignages, des discours, mais aussi des articles, des courriers, des notes plus ou moins personnelles, des notules, etc… Certains de ces textes ont été repris, parfois à plusieurs reprises, dans des publications précédentes et d’autres sont restés parfaitement inédits, non pas parce qu’ils étaient inintéressants mais plutôt parce qu’il y avait surabondance de matière et qu’ils ont été écartés faute de place. Ceux-ci ne sont pas tous de  même qualité littéraire, certains, manifestement, ont été écrits à la hâte, juste pour ne pas dire non à un ami ou à un personnage important, d’autres comportent des passages dignes des grandes oeuvres de Valéry. Si bien qu’ils ne bénéficient pas tous du même intérêt, les uns n'abordent que des faits relativement banals, les autres sont de profondes réflexions, souvent très pertinentes, notamment quand l’auteur formule des projections sur l’avenir des lettres ou de l’Europe.

 

La première partie évoque, sous diverses formes, ses souvenirs dans un ordre chronologique ; elle commence par un billet sur Montpellier en 1890 où il a rencontré Pierre Louÿs qui n’était encore que Pierre Louis. Il parle  ensuite de ses divers séjours en Angleterre où il avait de la famille et où il rencontra de nombreuses personnalités du monde des lettres, notamment Joseph Conrad. Et ainsi de suite, de note en billet, de lettre en hommage, il évoque de très nombreux personnages, Rilke dans une lettre, Léon Paul Fargue dans une notule, tout un ensemble d’auteurs et gens de lettres gravitant dans le monde littéraire de la première moitié du XXe siècle en Europe. Paul Valéry croyait ferment à une culture européenne, vecteur de l’identité, du rayonnement et du développement de ce continent.

 

Dans la seconde partie consacrée à des réflexions formulées surtout à travers des interventions dans des manifestations culturelles, il aborde son œuvre, bien que ce ne soit pas son sujet de prédilection. De manière générale, il parle peu de lui et de sa vie privée. En contrepartie, il intervient plusieurs fois sur l’avenir de la littérature qu’il juge bien sombre face à la montée en puissance de la presse écrite et de la radiophonie. Il formule même des conjectures qui auraient encore un sens aujourd’hui en remplaçant presse et radio par réseaux sociaux, Internet, téléphones androïdes, etc… Il juge que les lecteurs « ne lisent en général que des journaux ; or, au point de vue des formes et au point de vue des idées, une culture fondée sur la lecture des journaux uniquement, est une culture finie ». Il est encore plus inquiet sur l’avenir du langage, véritable nourriture de la littérature. « Il y a une foule de mots français qui ont disparu dans l’espace d’une génération à peu près, des mots précis, d’origine populaire, généralement très jolis ; ils s’effacent devant la mauvaise abstraction, devant les termes techniques qui envahissent notre langue ». Là aussi son jugement était prémonitoire, bien qu’il ne connaissait pas encore la création d’un jargon international incapable de véhiculer une quelconque culture, seulement des éléments de technologie basiques.

 

Il y aurait beaucoup d’autres choses à dire après la lecture de ces courts textes, on sait depuis longtemps que la forme courte permet de dire beaucoup en peu de mots, mais il faut laisser au lecteur le soin de découvrir lui-même les idées qui l’intéressent. Pour ma part, j’ai noté avec un réel intérêt ce que Paul Valéry pense des chroniqueurs qui ont lu ses œuvres et en parlent. Pour lui, l’auteur n’a que son propre point de vue sur son œuvre alors que les lecteurs peuvent  mettre en évidence beaucoup d’autres thèmes et susciter d’autres questions. La plupart du temps, le lecteur ne connait  l’auteur qu’à travers ce qu’il écrit et non en ce qu’il est réellement. « Entre l’auteur tel qu’il est et l’auteur que l’œuvre a fait imaginer au lecteur, il y a généralement une différence qui ne manque pas de causer les plus grands étonnements… ». Et Paul Valéry ajoute que l’auteur est souvent victime du message qu’il a voulu passer, oubliant certaines idées figurant  dans son texte. « En un certain sens on peut dire que l’auteur ignore son œuvre ; il l’ignore en tant qu’ensemble, il l’ignore en tant qu’effet ; il ne l’a éprouvée qu’à titre de cause, et dans le détail ». J’essaierai de ne pas oublier ces  sains principes quand je m’aventurerai encore à parler des écrits des autres.


Denis BILLAMBOZ


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La renaissance de la liberté de Paul Valéry
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11 mars 2020 3 11 /03 /mars /2020 10:14
Jean-Marie Le Clézio ou le nomade mystique

 

Alors que l'on disait la culture française en perte d'influence de par le monde, le prix Nobel qui a été, attribué, il y a de cela quelques années, à un écrivain magnifique Jean-Marie Gustave Le Clézio, rend à la littérature de notre pays ses lettres de noblesse. Un auteur à lire d'urgence.
 

 

"Longtemps je restais là à regarder le mot étrange, sans comprendre, à moitié caché dans les hautes herbes, entre les feuilles de laurier-sauce. C’était un mot qui vous emportait loin en arrière, dans un autre temps, dans un autre monde, comme un nom de pays qui n’existerait pas."
 

 

Ecrivain solitaire et méditatif, timide et peu bavard, Jean-Marie Gustave Le Clézio rejoint les aspirations d'une époque au moment où celle-ci s'interroge sur le tragique de sa condition et découvre la sagesse des peuples anciens, plus proches de la nature et peut-être d'une certaine vérité. Face à la page blanche, cet écrivain solaire, dont l'écriture constitue l'aventure par excellence avoue : " Ecrire, c'est comme l'amour, c'est fait de souffrance, de complaisance, d'insatisfaction et de désir."
 


Ecologiste avant l'heure, préoccupé du sort de la planète et des multiples héritages de l'humanité, il dit encore : " J'ai cru longtemps que les mots pouvaient enclencher une sorte de frénésie ou de danse, puis je me suis aperçu que cette exaltation était plus grande quand elle était intériorisée. "
 


Ce marcheur, arpenteur de déserts, curieux et inquiet du monde, a voyagé sur tous les continents et passe aujourd'hui sa vie entre le Nouveau-Mexique, Nice et sa maison dans la baie de Douarnenez. Mais son inspiration se nourrit principalement de la fréquentation assidue des civilisations anciennes et de ses longs séjours auprès des peuples oubliés. En 1970, il s'immergera durant 4 années au milieu des Emberas, dans la forêt tropicale, à Panama. Il en sortira métamorphosé au point d'écrire :

 

Cette expérience a changé toute ma vie, mes idées sur le monde et sur l'art, ma façon d'être avec les autres, de marcher, de manger, d'aimer, de dormir, jusqu'à mes rêves ".

 

 

Né le 30 avril 1940 à Nice, Le Clézio fait une entrée remarquée en littérature en obtenant le prix Renaudot avec son premier roman Le procès-verbal. Il avait alors 23 ans et venait d'achever des études de lettres et d'anglais et préparait un doctorat d'histoire. Dans cet ouvrage, il traduisait déjà le malaise d'une époque urbaine saisie par le vertige de la consommation. Mais après cette oeuvre proche du Nouveau Roman, le jeune le Clézio s'émancipe et trouve sa propre voie, dénonçant à travers ses ouvrages ultérieurs, les déviations d'une société matérialiste qui s'éloigne de ses valeurs essentielles. Ce seront Le déluge (1966) Terra Amata (1967), Les Géants (1973). Avec ce dernier ouvrage, il met un terme à sa période noire et inaugure une époque plus apaisée. Désert (1980) raconte l'histoire des hommes bleus d'une plume incandescente et les nombreux voyages, qu'il entreprend alors, ne vont plus cesser de l'inspirer. Il y aura ainsi Le chercheur d'or (1985) et Voyage à Rodrigues (1986), deux récits qui retracent la quête d'un grand-père entre les îles Maurice et Rodrigues, romans animés d'un grand souffle que j'ai particulièrement appréciés.

 


Dès sa jeunesse, il a considéré la littérature comme sa première exigence et écrira dans L'extase matérielle : " La beauté de la vie, l'énergie de la vie ne sont pas de l'esprit mais de la matière". Aujourd'hui à 68 ans, auteur d'une cinquantaine de livres et d'innombrables articles, l'Académie Nobel l'a salué " comme l'écrivain de la rupture, de l'aventure poétique et de l'extase sensuelle au-delà et en dessous de la civilisation régnante".

 

Son père étant anglais et sa mère française, il est bilingue mais écrit en français, peut-être par opposition à la colonisation par les Anglais de l'île Maurice où émigrèrent jadis ses ancêtres bretons.

 


Pour moi qui suis îlien, quelqu'un d'un bord de mer qui regarde passer les cargos, qui traîne les pieds sur les ports, comme un homme qui marche le long d'un boulevard et qui ne peut être ni d'un quartier ni d'une ville, mais de tous les quartiers et de toutes les villes, la langue française est mon seul pays, le seul lieu où j'habite".



Dans la plupart de ses ouvrages, il dit avoir accès à la réalité uniquement par le langage qui contient tout. Par ailleurs, l'écrivain s'attache à une réflexion sur la relation entre langage, vérité et réalité. Mais il reste méfiant envers ce qui ressemblerait à un système de pensée. C'est, par vocation, un éclectique qui préfère se référer à une  mosaïque de pensées qu'à un système quelconque. Intéressé par les mythologies, il est aussi un homme du voyage, un nomade, ainsi que pourrait l'être un Oedipe moderne. Il s'est libéré progressivement de l'angoisse du monde contemporain par une sorte d'exil permanent, celui d'un chevalier qui le conçoit comme l'acte métaphysique de la conquête du monde. Sa complexité, la magie de son verbe, sa quête sincère de l'homme en ce qu'il a d'authentique et de meilleur en ont fait un écrivain original, un magnifique ciseleur de mots, dont la question fondamentale, celle qui sous-tend toute son oeuvre pourrait se résumer ainsi : comment penser la diversité et la mondialité sans rompre l'unité et rester au service de l'homme ?
 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE
 

 

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Jean-Marie Le Clézio à ses débuts.

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9 mars 2020 1 09 /03 /mars /2020 10:13
Lettres à un jeune homme de Max Jacob

Le poète et peintre Max Jacob, né en 1876, est décédé à Drancy an 1944 alors que ses amis avaient réussi à le tirer des griffes des exterminateurs nazis. Hélas ! ils sont arrivés trop tard, Jacob était malade et trop faible pour vivre encore et continuer la correspondance qu’il avait entreprise en 1941 avec Jean-Jacques Mezure. Malgré les aléas de la guerre, certaines lettres ont été sauvées. Au printemps 1941, Jean-Jacques Mezure, terminait sa formation de céramiste à Vierzon lorsqu'un ami lui raconta sa rencontre avec Max Jacob. Le jeune homme décida alors de lui adresser une lettre pour lui exposer les préoccupations qui le tracassaient, espérant tout au plus une réponse de courtoisie. Mais le peintre et poète lui retourna une longue missive répondant point par point aux questions posées. Une longue correspondance venait de naître. Le jeune homme avait alors 19 ans, l’artiste 65. Jean-Jacques Mezure a conservé miraculeusement ces lettres reçues entre le 27 mai 1941 et le 20 janvier 1944. Elles ont été retirées des débris d’un bombardement, cinquante et une furent sauvées et ont pu faire l’objet d’une première publication  en 2009.  La publication, dont je vous parle,  est la troisième, elle a été établie par Patricia Sustrac.

 

Dans une note liminaire présentant cette correspondance, Patricia Sustrac précise les trois points principaux qui font l’objet de l’échange entre l’artiste âgé et le jeune homme à la recherche de son destin. Elle écrit : « Ainsi les trois piliers de sa vie, la peinture, l’écriture et la foi, entourèrent cet homme vieillissant » durant les dernières années de sa vie. L’amitié, l’affection, l’intimité qui se dégagent des lettres du peintre se sont progressivement développées entre les deux correspondants notamment quand ils ont échangé des avis concernant la vocation que le jeune homme pourrait avoir et que Max Jacob lui conseillait de ne pas suivre sans une certitude absolue. La foi et la piété semblent des questions fondamentales dans la vie du peintre, plus que la spiritualité que son mysticisme semble avoir quelque peu éludée. Juif converti au catholicisme, il était extrêmement pieux, d’une piété janséniste qui empiétait largement sur sa vie et sur son art.

 

Ainsi le poète et le jeune homme ont-ils échangé longuement sur l’art, la beauté et l’esthétique, l’aîné recommandant toujours au plus jeune de se méfier de ceux qui monnaient les œuvres d’art. D’ailleurs Max Jacob  parle davantage de littérature que de peinture qu’il évoque surtout comme une forme de travail et de moyen d’existence. Ensemble, ils évoquent assez peu la guerre, sauf quand elle contrarie leur désir mutuel de rencontre. Jacob à Saint-Benoît-sur-Loire, en retraite mystique, et le jeune homme travaillant à Vierzon  sont relativement proches l’un de l’autre, mais tout de même fort éloignés si l’on considère les moyens de locomotion existant à cette époque. Ils ne se rencontreront jamais, Mezure renoncera à sa vocation. Ils parleront alors plus d’art et de poésie.

 

La vie devenant de plus en plus contrainte par l’occupant et la pénurie, Max Jacob faiblit, il ne peut pas s’alimenter suffisamment. Il ne se plaint jamais, supporte la souffrance, l’appelle même. « Je souhaite les fléaux qui feront de moi un être doux et humble de cœur…. Je souhaite aussi la mort car ma vie est finie et je n’ai plus que troubles et angoisses et déséquilibre aussitôt que je cesse de fixer Dieu ». S’il ne craint pas la mort, il souffre de celle des siens. Du décès de son frère, de la déportation de sa famille … Sa piété lui permet de supporter la souffrance et la maladie avec une grande force d'âme et beaucoup de courage. « La maladie est une preuve et une épreuve. Dieu fait souffrir ceux qu’Il aime ».

 

En lisant ces lettres, on éprouve  l’envie d’admirer et même d’aduler cet homme de grand talent, d’immense culture, de profond humanisme, de grande générosité et de très forte piété, semblant toujours disponible pour son prochain et, pourtant, certains passages de ses lettres le rendent beaucoup moins sympathique. Il est profondément misogyne, quand Mezure lui parle de son mariage, il lui écrit : « Il n’y a pas de jours où je ne me félicite de ne pas m’être marié, c’est tout. A cause de la stupidité absolue de toutes les femmes, stupidité reconnue par tous les hommes supérieurs et par l’Eglise ». Des propos très durs et franchement inacceptables. De même, quand il évoque ceux qu’il estime être de mauvais chrétiens ou même des mécréants, il insiste :  « Ce sont des Parisiens, un peu trop parisiens, travailleurs et indécents dans leur propos et leurs gestes. Un vieux pécheur comme moi n’a pas à les condamner mais je pense que Dieu n’a pas raison d’éviter les malheurs à un peuple aussi peu respectueux de Sa Présence. Ah nous ne méritons pas mieux ! Il faut l’avouer ». Chacun aurait ainsi ce qu’il mérite !

 

Ces taches ne m’empêchent cependant pas de dire que cette correspondance est très poignante, émouvante, pleine de piété, de foi et surtout de l’affection que Max Jacob éprouve pour ce jeune garçon. C’est un excellent témoignage sur ce que fut cet artiste, sur l’esthétique telle qu’il la prônait, sur l’inspiration telle qu’il la concevait, sur sa conversion et sa vision de l’autre vie, celle d’après, et hélas aussi sur son déclin et sa fin tragique. Sa dernière lettre est datée du 20 janvier 1944, il serait décédé le 5 mars dans les prisons nazies alors que ses amis avaient obtenu sa libération pour le 7 mars. Certains crurent pendant un moment que cette libération était effective.


Denis BILLAMBOZ

 


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Max Jacob

Max Jacob

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7 mars 2020 6 07 /03 /mars /2020 08:55
Emmanuel Levinas ou l'autre plus que soi-même

LEVINAS  naquit en Lituanie en 1906. En 1923, il arrive en France et se fixe à Strasbourg. Il découvre alors la philosophie allemande et se rend à Fribourg pour suivre, durant un an, les cours de Husserl. Passe sa thèse de doctorat sur l'oeuvre du philosophe allemand : Théorie de l'intuition dans la phénoménologie de Husserl, dirigée par Maurice Pradines. Il traduira d'ailleurs en français plusieurs des ouvrages de ce maître et restera fidèle à la rigueur de la phénoménologie. Mais qu'est-ce que la phénoménologie ? Une rupture dans la relation entre le sujet et l'objet à propos de ce qu'avait dit Descartes. Ce dernier considérait que nous ne pouvions en aucune manière faire confiance à nos sens et aux raisonnements de notre cerveau. Doutant de tout, Descartes ne reconnaissait qu'une chose : qu'il ne pouvait douter qu'il était en train de douter. Or pour douter, il faut exister. En effet, je puis douter de tout, sauf douter que j'existe. Cette constatation fait acte d'une vérité première. Deuxième question : mais qu'est-ce que je suis ? Je suis forcément une chose qui pense puisqu'elle doute ? Je suis un sujet, une chose pensante. Et tout ce qui se trouve en face de moi est objet. Le monde est de ce fait un objet de ma conscience. La philosophie cartésienne se fonde sur le rapport au sujet. Si bien que le sujet, séparé de la nature, peut désormais envisager de l'aménager comme bon lui semble. A partir de là, la nature sera appréhendée différemment. On peut dire que Descartes a été à l'origine de la naissance des techniques.

 


Avec la phénoménologie, l'être devient une personne en relation, car toute pensée est pensée de quelque chose. Une conscience sans objet n'existe pas. C'est un mouvement constant. Il faut aller " aux choses mêmes " disait Husserl, établir un rapport direct avec elles et ne pas se contenter de représentations abstraites. Il n'y a pas de conscience pure de tout objet. Dorénavant la conscience n'est plus repliée sur elle-même, comme elle l'était du temps de Descartes, elle se tourne vers autre chose, elle est une tension et il faut la percevoir dans sa tension vers l'objet, dans sa relation d'intentionnalité du sujet à l'objet. Chacun se pense dans un monde qui lui est propre. Ainsi il y a la forêt du forestier, celle du botaniste, celle du simple promeneur et chacune est différente...

 


Levinas sera également influencé par Heidegger, dont il a suivi les cours en Allemagne, et pour qui l'objet, quel qu'il soit, ne pouvait être pensé selon la conscience que nous en avions. A partir de ces thèses, Levinas élabore la sienne et donne la priorité à la question de l'autre, car il est impossible d'échapper à l'être. Il faut que l'être apprenne à sortir de lui. La terrible expérience des camps nazis, où il passera quatre années en tant que prisonnier juif, va élargir, bouleverser sa vision de l'être. La haine de l'autre qu'il découvre dans les camps, cette sorte d'allergie à la proximité l'incite à croire que la responsabilité personnelle de l'homme, à l'égard de l'autre, est telle que Dieu ne peut l'annuler. La relation à autrui se transmet en un accroissement continu des obligations à son égard. Le rapport au divin coïncide alors avec la réalisation de la justice sociale. C'est un autre homme qui revient en France en 1945, y retrouve sa femme et sa fille qui avaient pu trouver asile à Orléans auprès des religieuses de Saint-Vincent de Paul, alors que les membres de la famille, restés à Lituanie, ont été massacrés.

 


En 1966, il écrit un article où il déclare : "Quand on a cette tumeur dans la mémoire, on ne peut rien y changer." D'où l'importance de sa philosophie de l'autre. Il pose cette question : "Quel est le statut d'un sujet mutilé, tué par l'histoire, dont l'humanité a été démentie ?" L'existant doit provoquer une rupture en se posant comme responsable de l'autre. C'est un nouvel humanisme qui est proposé à nos sociétés modernes. La parole biblique parle de la proximité du prochain. Il faut la reprendre et la réactualiser. D'ailleurs Levinas s'initiera au Talmud.

 

 

Sa thèse est celle-ci : Nous n'existons jamais au singulier. Quelle que soit la perception que j'aie, autrui est toujours là. On ne peut se définir sans lui. C'est le lien avec autrui qui me permet ma relation avec moi-même. Mon je  n'existe que par rapport à son tu. L'autre ne se réduit pas à l'image que nous nous en faisons. A preuve son visage. Ce visage est trace de l'infini. Il exprime l'altérité. C'est à partir de ce lieu privilégié, le visage de l'autre, que Levinas fixe son exigence éthique et sa morale.

 


Cette signifiance du visage excède de beaucoup sa représentation. N'est-ce pas lui qui fait sens et me tourne vers l'infini ?  Alors que le concept me ramène au même, le visage m'ouvre à l'infini de l'autre. Néanmoins autrui n'est jamais donné complètement dans ce visage qui est sensé l'exprimer. Comme l'infini, autrui ne cesse de nous échapper. Il faut le reconnaître en tant qu'indéfinissable. Personne ne sera jamais quitte vis- à- vis de son proche. Nous serons éternellement l'obligé de l'autre, car cet autre me regarde et me prend en otage, il m'investit de responsabilité, responsabilité qui n'atteint jamais son terme et ne peut être déléguée. Qu'on le veuille ou non, nous avons tous été élus pour être responsables. On devient ainsi le gardien de son frère, on a envers lui une responsabilité morale. L'idéal de Levinas pourrait se résumer ainsi : le moi ne devient humain que lorsqu'il déserte son être. Désintéressement, allégeance à autrui. Heidegger écrivait que l'être est le garant de l'être. Levinas va plus loin : il faut être plus que soi-même et se débarrasser de soi, sacrifier son égo au bénéfice d'autrui.
Professeur à la Sorbonne de 1973 à 1976, il prend sa retraite en 1979, retraite féconde. Il écrira alors : Ethique et infini - Transcendance et intelligibilité - Entre nous. Il part rejoindre ses frères dans l'infini le 24 décembre 1995.

 

 


Autres textes importants :

 

Totalité et infini

Autrement qu'être ou au delà de l'essence.

 

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Emmanuel Levinas ou l'autre plus que soi-même
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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 08:42
Un hiver sur la colline

L’hiver tire à sa fin. Mais avons-nous eu un hiver cette année ? En Normandie, nous évoquerons davantage un  long automne grisailleux  avec de forts coups de vent et beaucoup d’eau plutôt qu’un véritable hiver où l’on se sent si bien au coin du feu. Dans notre jardin, nos oiseaux et nos écureuils ont traversé les mauvaises humeurs de la météo sans trop de dommages. Notre petit monde à plumes et à poils se porte plutôt  bien. Nous avons d’ailleurs eu les visites d’un ravissant renard, d’un chevreuil et d’un faisan au plumage étincelant qui a apprécié la distribution de graines et  réitéré à plusieurs reprises ses passages sur notre colline. Si  tout ne va pas pour le mieux en raison de la météo, la floraison des primevères et des violettes nous met un peu de baume au cœur. D’ailleurs, les prunus pointent leurs bourgeons et il y a déjà des jonquilles et des narcisses en boutons. Les grives musiciennes ne s’y sont pas trompées et annoncent le printemps dans un registre mélodique si varié qu'il enchante notre oreille, sans oublier les partitions de notre rouge-gorge qui se met en voix dès le lever du jour pour mettre le jardin en fête malgré la brume et le vent.

 

Il faut reconnaître que ce petit monde a été bien soigné. Nos mésanges n’ont pas manqué d’apprécier les boules qu’Yves suspend dans les branches, tandis que les graines, semées chaque matin, rassemblent sur les pelouses pies, ramiers, moineaux, tourterelles, piverts,  grives, merles, pinsons et, évidemment, Rubis et sa petite famille. Quant à Rocco, notre écureuil, il n’a pas manqué de remarquer les noisettes qu’Yves, chaque quinzaine, cache dans les troncs d’arbres afin d’assurer à notre  ami et à sa famille la nourriture indispensable pour traverser l’hiver sans souci. Son œil averti a tout de suite saisi la formidable opportunité qui s’offrait à lui et le petit animal exerce sans faille sa vigilance car, dès le lendemain des dépôts, les victuailles disparaissent. Voilà un hiver qui tire à sa fin sans  trop de dégâts,  si ce n’est celui des plantes endommagées par des pluies excessives et une douceur de température qui perturbe leur habituelle évolution. Les camélias sont certes en boutons mais restent perplexes et ne savent visiblement plus à quel saint se vouer. Faut-il ralentir leur évolution, mettre un frein à ce processus inhabituel ou, mieux, renoncer à cette marche forcée ! Les semaines à venir le diront mais, d’ores et déjà, on sent bien que notre jardin, comme le reste de la planète, est en train de subir des métamorphoses inaccoutumées.

 

ARMELLE


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Un automne sur la colline


Un printemps sur la colline
 


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Rubis

Rubis

Mésange charbonnière

Mésange charbonnière

Rocco

Rocco

Rocco et les noisettes d'Yves

Rocco et les noisettes d'Yves

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24 février 2020 1 24 /02 /février /2020 08:45
Les fables de la Fontaine illustrées d'estampes japonaises

« Quand le Japon, après deux siècles de rigoureux enfermement sur lui-même, s’ouvrit enfin au monde en 1854, l’Occident vit peu à peu apparaître  un art qu’il ne connaissait quasiment pas, celui des estampes de l’ukiyo-e, images d’un monde flottant, c’est-à-dire éphémère ». Vers la fin du XIXe siècle, lorsque l’empereur eut repris son pouvoir confisqué pendant de longues années par le shôgun et ouvert son pays au monde, Hasagawa Takejirô fit traduire des contes japonais pour qu’ils se vendent mieux à l’étranger. Il avait aussi le projet d’exporter des estampes japonaises en France et confia à Pierre Barboutau, un Français qui séjourna longtemps au Japon, le soin de réaliser un ouvrage illustré d’estampes japonaises. L’objectif premier de cette publication était de faire connaître l’art de l’estampe et les plus grands maîtres de ce genre pictural : Sesshû, les Kamô, les Kôrin puis les Okia et les Utamaro, parfaitement méconnus en Occident.

 

 

Barboutau avait choisi de proposer aux artistes nippons d’illustrer des fables de La Fontaine sans qu’aujourd’hui encore on connaisse les raisons de son choix. On sait seulement comment il a sélectionné celles qu’il leur a proposées « Le choix des fables de La Fontaine, que nous offrons au public, est surtout basé sur la plus ou moins grande difficulté que nous avons rencontrée à traduire le sens de ces fables aux artistes Japonais ». Il semblerait que les estampeurs n’aient pas eu accès à la traduction des fables et que leur choix se soit plutôt fondé sur la connaissance qu’ils avaient de certains animaux très présents dans la mythologie et les légendes nippones : le renard, la grenouille, le rat, dont ils connaissaient bien le caractère et les caractéristiques qui leur sont attachés.

 

 

Ce recueil fut donc édité en 1894 ; une seconde édition fut publiée la même année et une nouvelle en 1904, c’est celle qui a servi de modèle pour cette édition reprise à l’occasion de la rentrée littéraire de l’automne 2019. L'ouvrage est absolument magnifique et comporte une trentaine de fables, pour certaines très connues du grand public - celles qu’on apprend en général sur les bancs de l’école, du moins quand je la fréquentais - pour d’autres moins, et pour le plus grand nombre absolument pas ; le choix ayant été fait, comme je l’ai dit ci-dessus, selon la capacité des illustrateurs à comprendre les desseins de l’auteur. Chacune des fables est accompagnée d’une estampe pleine page ou sur double page où le sujet de la fable est toujours mis en évidence dans un paysage souvent très épuré aux couleurs pastel comme on en voit dans les estampes japonaises. Ces illustrations dégagent un sentiment de paix, de quiétude, de sérénité, que les personnages de La Fontaine semblent venir perturber.

 

 

Ce travail éditorial, réalisé par les équipes de Philippe Picquier,  est un véritable ouvrage de collection qui offre l'occasion de contempler, et même pour certains de découvrir, les estampes japonaises. Je suis certain que les nombreux admirateurs de l’art pictural prendront, tout comme moi, un grand plaisir à redécouvrir, ou tout bonnement à découvrir, ces tout aussi magnifiques fables de Jean de La Fontaine. Un ouvrage à ranger dans le rayon où l’on serre les livres qu’on ne voudrait pas que des mains inexpertes manipulent au risque de les endommager.


Denis BILLAMBOZ


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22 février 2020 6 22 /02 /février /2020 10:09
Photos BARGUILLET
Photos BARGUILLET

Photos BARGUILLET

 

Les Maasaï ne se rencontrent qu'occasionnellement dans les villes. Pour les découvrir, il faut aller à leur devant dans une nature âpre et sauvage, où leur nomadisme prend tout son sens. De les surprendre dans la savane sèche des hautes terres, drapés dans leurs capes rouges, en compagnie de leurs troupeaux est un moment de réelle émotion.Les Maasaï, pasteurs-guerriers d'origine nilotique, auraient quitté l'actuel Soudan il y a quelque cinq cents ans et seraient arrivés au Kenya par le lac Turkana à la conquête de la savane d'Afrique Orientale. Laissant les pentes montagneuses aux Bantou, ils s'établirent sur un territoire qui s'étend du lac Victoria à la Tanzanie. Au long de ces plaines verdoyantes, parcourues de fleuves et de rivières, traversées d'escarpements et de collines, ils vivent avec leur bétail, ne s'installant que quelques semaines ou quelques mois dans des villages de fortune, construisant des huttes provisoires faites de branches et de pailles séchée, enduites de bouses de vache. Ils les disposent de façon circulaire autour de l'enclos central où ils parquent leurs troupeaux à la tombée du jour, de manière à ce qu'ils soient protégés des prédateurs. Ils agissent ainsi depuis la nuit des temps.

Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Maasaï

 

Le tonnerre et l'éclair, le vent, le soleil et la lune, les étoiles, les phénomènes au milieu desquels ils vivent en une étroite communion, leur ont inspiré le respect et la crainte de la nature. Sans les adorer, ils tentent d'obtenir la bienveillance de ces forces qui régissent l'univers par des implorations et des rituels. La vie rude qu'ils mènent, la violence d'un pays qui connaît des variations climatiques extrêmes, les ont incités à croire que l'univers était commandé par des puissances invisibles, qu'ensuite ces forces s'intéressaient à leurs affaires, les punissant lorsqu'elles étaient mécontentes, les récompensant quand elles étaient satisfaites, si bien qu'ils furent très vite convaincus qu'il y avait moyen de gagner leurs bonnes grâces et, à l'occasion, d'acquérir leur hostilité envers leurs ennemis. Les dangers qui les menacent, la prospérité qu'ils souhaitent, les incitent à obéir à des principes auxquels ils se soumettent jusqu'à la contrainte. C'est ainsi que les Maasaï, et la plupart des tribus nomades, s'édifièrent un monde spirituel, contrepartie invisible du monde visible, qui consiste à imaginer que les objets ont une existence propre et consciente, forme de religiosité que l'on nomme l'animisme. Les choses n'étant pas seulement ce qu'elles semblent être - rochers, montagnes, fleuves, nuages - ils en déduisent qu'à la forme extérieure et tangible qui compose leur apparence correspond une forme intérieure, comme une sorte d'âme ou d'esprit - qui leur permet d'éprouver des sentiments, d'exercer une emprise. Les populations, en contact permanent avec la nature, ont une spiritualité instinctive, l'athéisme leur est étranger, tant elle sont en prise directe et permanente avec le mystère. Les spectacles grandioses, auxquels elles assistent, les portent à la contemplation et, s'il y a de la naïveté dans leurs croyances, leur intuition du sacré est étonnante.

 

Pour tout jeune Maasaï a lieu le temps de l'initiation qui dure environ six années, six années durant lesquelles il va vivre à l'écart du village avec les autres jeunes gens de sa classe d'âge, sous l'autorité du laibon, chef spirituel d'une tribu Massaï qui veillera à ce que cette formation soit non seulement formatrice mais ascétique. Ce temps d'initiation, où il devient murran, sera sans doute la plus exaltante de sa vie. Durant cette période, on le formera à l'art du combat et on l'initiera à être un guerrier sans peur, à défaut d'être sans reproche, car il arrive, en cas de sécheresse et d'épidémie, que les aînés ferment les yeux si les murrans vont la nuit soustraire quelques têtes de bétail à leurs voisins. Le point culminant de cette initiation est la circoncision et celui où les jeunes murrans ont l'autorisation de prendre femme ; il leur revient alors de veiller sur le groupe familial, de protéger le village des attaques ennemies, de se mettre en quête des points d'eau pour les troupeaux, d'accompagner les femmes lors des voyages, d'être en quelque sorte la force de frappe de leur tribu. La considération dont ils sont entourés, l'intérêt que l'on porte à leurs faits et gestes, le souci qu'ils doivent avoir de leur apparence censée impressionner leurs amis comme leurs ennemis, le culte qu'à travers eux on voue à la compétition et à l'effort, mais également à la jeunesse, les invitent à se surpasser. Ne se soumettent-ils pas, au cours de ces années, qui sont comme une traversée, un passage au sens propre du terme, à diverses épreuves de courage et d'endurance ? On ne naît pas Maasaï, on le devient, en acceptant cette période de privation et de célibat. Pour quelques-uns, dont le courage aura été remarqué, l'épreuve ultime sera le combat avec un lion mâle qui leur méritera, pour le restant de leurs jours, la position enviée et prestigieuse d'arbitre, aussi est-ce parmi ces élus que sera choisi le chef futur, le laibon de demain. La vaillance est, au regard des Maasaï, la vertu suprême, vaillance qui les a maintenus en vie dans des conditions souvent périlleuses et leur a permis, au prix de quels combats, de rester un peuple libre.

 

Pour marquer les esprits et faire des cérémonies de fin d'initiation, le point d'orgue de la vie sociale, on les a intentionnellement revêtus d'une lourde charge émotionnelle. Cela commence par le festival de couleurs assuré par la diversité des costumes et l'abondance des bijoux dont les hommes et les femmes se parent. Cela se poursuit par une débauche de sons avec pour tempo de base le tam-tam que, à volonté, les batteurs rendent plus ou moins percutant, plus ou moins saccadé et haletant. Cela se continue avec les chants et les danses, où les jeunes hommes accompagnent leurs sauts de cris gutturaux, faisant vibrer l'air autour d'eux, comme s'ils cherchaient à éveiller tout ensemble les vibrations sourdes de la terre et les échos de l'espace bâillonnés par les nuages. Cela dure des heures et des heures avec, selon l'avancée du soleil, des danses différentes et, la nuit encore, à la lueur des torches, des chants plus monotones pénétrés de l'anxiété des ténèbres.

Danses rituelles des hommes et des femmes parés lors des cérémonies
Danses rituelles des hommes et des femmes parés lors des cérémonies

Danses rituelles des hommes et des femmes parés lors des cérémonies

 

En cette fin de XXe siècle, les Maasaï rendent leur territoire intact à une civilisation trop éprise de puissance, à un monde trop avide de modernité. Les nomades ont su protéger les déserts, économiser la savane ; ils n'ont pollué ni les lacs, ni les fleuves, ni les mers. Et pourtant, aux yeux des sédentaires, les non-sédentaires sont toujours coupables. D'autant plus coupables que leur petit nombre ne les autorise pas à user des secours qu'apportent les lois, les statuts, les chartes. Ils n'ont que leurs traditions et leurs usages, ce qui est peu. Alors comment envisager l'avenir de peuples comme les Maasaï ou de leurs cousins germains les Samburu, quand on sait leur vulnérabilité face au dieu le plus exigeant qui soit désormais : le profit ? Le tourisme étant devenu pour le Kenya et la Tanzanie la source principale en devises, les gouvernements se sont vus contraints de prendre des mesures qui vont à l'encontre des intérêts des populations nomades. Au début de 1950, on commença d'expulser les éleveurs des réserves protégées, procédure qui ne cessa de se durcir pour satisfaire le goût de l'exotisme des amateurs de safaris. En effet, les vaches et les chèvres, les zébus et les brebis font un peu désordre au milieu des antilopes, des girafes, des rhinocéros et des éléphants. Ne doit-on pas assurer le touriste que rien ne viendra contrarier le bon déroulement de son voyage, celui-ci ayant été programmé de façon à lui offrir, dans des conditions de confort parfait, un spectacle inoubliable ? Bien que des voix se soient élevées pour crier haut et fort que le bétail avait toujours su cohabiter avec la faune sauvage, cette remarque justifiée n'a pas obtenu de réponse et les Maasaï, comme les Samburu, ont été sommés de se sédentariser et de devenir cultivateurs. Ce n'est ni plus, ni moins, l'obligation de choisir entre deux maux : creuser ou crever ! Pour parvenir à leurs fins, les Etats n'ont pas hésité à financer la construction de fermes et coopératives sur les anciennes pâtures, prenant pour prétexte le vieil adage qui veut que la vie nomade soit l'ennemie de la civilisation, une forme d'existence bâtarde, illégale et arriérée. Les rebelles, qui refusèrent de céder à ces injonctions, n'eurent d'autres ressources que de réduire leur zone de transhumance, d'autant que le droit de passage vers les points d'eau leur fut peu à peu retiré, ce qui entraina très vite une baisse de la production laitière. Que reste-t-il aux Maasaï, aux Samburu, condamnés à plus ou moins brève échéance, à voir se rétrécir en peau de chagrin, et pour des raisons inavouables, les terres qu'ils parcourent depuis des siècles ? Pour eux, existe-t-il un pays où la joie cessera enfin d'être blessée ? Devront-ils continuer à s'entasser dans des bidonvilles comme les renégats d'une civilisation qui n'est pas taillée à leur mesure ? En sont-ils définitivement réduits à se donner en spectacle aux clients des tour-opérators, à vendre, sur les circuits qu'ils empruntent, des articles de pacotille, objets dérisoires, témoins de la fascination qu'ils exercent encore sur les civilisés ? La réponse semble déjà implacable et définitive.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE - extraits de mon roman  "Les signes pourpres

 

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Nairobi, le Mont Kenya, pays des Kikuyus

 

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Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Maasaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple MaasaïTanzanie/Kenya, à la découverte du peuple MaasaïTanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Maasaï
Tanzanie/Kenya, à la découverte du peuple Maasaï
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17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 08:27
Courrier prioritaire d'Anita Vaillancourt

Anita est une Québécoise dont quelques dizaines de printemps ont déjà enchanté la vie mais dont quelques hivers ont aussi terni certaines périodes, laissant des stigmates  difficiles à cicatriser. Elle a enseigné le français avec passion et, depuis qu’elle est à la retraite, l’aquarelle qu’elle pratique avec talent. Reconnue et cotée, elle expose régulièrement. A l’heure où certains pensent à rédiger leur testament, Anita a écrit ce qu’on pourrait considérer comme son testament affectif en rédigeant une lettre à l’intention de ceux qui ont compté dans sa vie, ont contribué à en faire ce qu’elle a été, est toujours et sera encore pour de nombreuses autres années. Ainsi, s'adresse-t-elle d’abord à sa mère décédée en lui donnant la vie, à son mauvais père, brutal et alcoolique qui l’a confiée à sa belle-sœur, une mère de substitution chargée d’une famille de substitution elle aussi. Anita écrit également aux vivants,  à sa famille, celle qu’elle a pu connaître, à ses amis, réels ou virtuels, aux réseaux sociaux qui  lui fournissent de la compagnie pour meubler sa solitude. N’y rencontre-t-elle pas de vrais amis et je suis heureux d’en être. Elle écrit aussi à ceux et celles qui peuplent son quotidien : sa femme de ménage, qui est davantage une compagne, au personnel de santé auquel elle a recours, aux commerçants qu’elle rencontre régulièrement et à tous ceux qui ont fait partie de sa vie à un moment donné. Anita a d’autre part des amis qu’elle chérit particulièrement : ses colibris et ses chiens, alors elle écrit à ceux qui lui tiennent compagnie comme à ceux qui sont déjà partis rejoindre le paradis des bêtes à plumes ou à poils. Et elle écrit à d’autres encore,  je ne peux pas les citer tous, car elle n’oublie aucun de ceux qui ont mis de l’amitié et de l’amour dans son cœur, et même à ceux et celles qu’elle n’a pas aimés - ils ne sont pas nombreux -  il n’y en a que deux il me semble, mais elle ne les oublie pas.

 

Anita, c’est un puits d’amour et d’amitié qui déborde sans cesse. En écrivant ces lettres, elle sait qu’elle apportera de l’amour et de l’amitié à ceux qu’elle a aimés, chéris, appréciés, comme le chanteur  Félix Leclerc, le violoniste virtuose David Garrett. Elle s’assure que ce qui devait-être dit est bien dit ; elle a proféré ou susurré son amour, son amitié, son admiration, sa reconnaissance, elle a dit aussi ce qu’elle pensait à ce père indigne qui l’a abandonnée après avoir fait souffrir sa mère, une mère supérieure qu’il a humiliée. Anita est une grande sentimentale mais lorsque les événements l’exigent, elle sait faire preuve de fermeté et d’une réelle autorité. Elle n’aime pas ceux qui n’aiment pas !

 

Anita, je me permets de te tutoyer, nous nous connaissons virtuellement depuis bientôt une dizaine d’années et, sur les réseaux sociaux, nous nous tutoyons depuis bien longtemps,  je ne vais donc pas faire l’hypocrite et t’avouer très honnêtement qu’après la lecture des trois premières lettres, j’ai failli arrêter ma lecture tant l’émotion me submergeait. Mes yeux étaient mouillés, j’ai dû marquer une pause. Tu as su en relatant les temps forts de ta vie mettre une telle intensité dans ton propos qu’il peut bouleverser le lecteur, l’émouvoir aux larmes. Mais ce qui restera de ce recueil épistolaire est une biographie, le récit d’une vie bien mal engagée que tu as su, avec le concours de  ceux qui t’ont entourée un jour ou l’autre, rendre belle et précieuse pour celles et  ceux à qui tu as apporté ton amour, ton amitié, ta compassion, ton savoir et ta grande humanité. Nul n’oubliera ton immense générosité et ta si profonde sympathie.

Et comme tu l’écris partout : VIVE LA VIE !

 

Denis BILLAMBOZ


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Anita et quelques-uns de ses amis dans un café québécois.

Anita et quelques-uns de ses amis dans un café québécois.

Courrier prioritaire d'Anita Vaillancourt
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10 février 2020 1 10 /02 /février /2020 09:06
La vie des fourmis de Maurice Maeterlinck
La vie des fourmis de Maurice Maeterlinck

 

Pour clore la trilogie qu’il a consacrée aux insectes vivant en société organisée, Maurice Maeterlinck, après avoir étudié la vie des abeilles et des termites, s’est intéressé à celle des fourmis qui est encore plus complexe car il existe une diversité énorme de fourmis, différentes d’une espèce à l’autre, vivant selon des principes, des règles et des mœurs complexes eux aussi. « On en a décrit à ce jour six mille espèces qui toutes ont leurs mœurs, leurs caractères particuliers ». Il n’a pas étudié lui-même les fourmis comme il n’avait pas auparavant étudié la vie des termites, il a compulsé les meilleurs auteurs parcourant la presque totalité de la production sur le sujet à la date de la publication de son ouvrage. Rappelons que s’il a publié « La vie des abeilles » en 1901, « La vie des termites » n’est paru qu’en 1926 et  « La vie des fourmis » en 1930.

 

La fourmilière est peuplée par des reines, des femelles fécondées, vivant une douzaine d’années, d’innombrables cohortes d’ouvriers (ou ouvrières ) asexués vivant trois ou quatre ans et de quelques centaines de mâles qui disparaissent au bout de cinq à six semaines. Dans une fourmilière peuvent cohabiter plusieurs colonies avec plusieurs reines et même parfois différentes espèces en plus ou moins bonne harmonie. La fourmilière héberge aussi une quantité de parasites, l’auteur écrit qu’on en comptait, au moment de la rédaction de son ouvrage, « plus de deux milles espèces, et d’incessantes découvertes accroissent journellement ce nombre ». Je n’ai pas eu la curiosité de vérifier cette donnée auprès d’autres sources, la vie et l’histoire de ce monde en miniature sont pourtant fascinantes et permettent de formuler moult élucubrations plus ou moins fantaisistes mais, pour certaines, tout à fait plausibles. L’auteur s’est penché sur cette vie grouillante et pourtant très organisée qui peut évoquer l’humanité à une échelle réduite et peut-être même dotée d’une intelligence au moins comparable. C’est là un vaste champ d’investigation, de réflexion, d’imagination et  de recherche qui ne sera sans doute jamais exploré jusqu’à ses ultimes limites.

 

Pour suivre le préfacier, Michel Brix, nous retiendrons que l’auteur formule deux interrogations à travers cette trilogie : « les insectes sont-ils heureux ? Et quelle spiritualité serait susceptible d’éclairer et de conforter les humains dans leur marche vers une existence plus « sociale », marquée par le renoncement à l’intérêt individuel ?» Ainsi, la trilogie est-elle empreinte de cette double question et principalement ce troisième opus consacré aux fourmis qui sont plus dévouées au collectif que les abeilles et les termites, leur l’esprit de sacrifice étant absolu. Maeterlinck les considère comme les infimes parties d’un tout vivant, à l’exemple d’une cellule d’un corps humain.

 

Certaines espèces de fourmis sont extrêmement évoluées, elles peuvent cultiver des champignons, élever des parasites, moissonner, elles sont encore plus ingénieuses et mieux organisées que les abeilles et les termites. Mais, comme si toute évolution impliquait un esprit hégémonique et conquérant, « seules, entre tous les insectes, les fourmis ont des armées organisées et entreprennent des guerres offensives ». Nombre d'entre elles peuvent aussi causer des dégâts cataclysmiques dans la végétation, dans les villages, partout où leur énorme flot se déverse en un  fleuve tranquille mais dévastateur. Elles ont aussi inventé l’esclavage en contraignant les espèces les moins solides, les moins débrouillardes, à les servir.

 

L’étude de la vie des fourmis bute néanmoins sur de nombreux mystères que la science n’a pu élucider avant la publication de cet ouvrage et pas davantage aujourd’hui, même si la connaissance a probablement évolué depuis la publication de l'opus. Un des problèmes fondamental réside dans l’expansion incessante du nombre des individus, la reine pond sans cesse à un rythme effréné sans qu’aucun système de régulation ne freine le processus de reproduction. Quel pourrait être le but d’une telle frénésie reproductrice ? L’auteur laisse cette question en suspens. Pour clore la trilogie, nous resterons sur une autre interrogation formulée également par Maeterlinck : « Les fourmis iront-elles plus loin ? » Rien ne permet de le dire mais rien n’est impossible, l’accroissement exponentiel du nombre des individus reste une hypothèse plausible et, dans ce cas, l’étendue des dégâts qu’elles causent peut croître elle aussi de façon extraordinaire. Et si cette question n’appartenait pas au seul domaine de la science ? A la lecture de la trilogie, on constate que Maeterlinck n'a pas craint de se la poser.


Denis BILLAMBOZ


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La vie des fourmis de Maurice Maeterlinck
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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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