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20 janvier 2020 1 20 /01 /janvier /2020 09:28
Dans l'oeil du démon de Jun'ichirô Tanizaki

Voilà un nouvel inédit de Tanizaki, dont toute l'oeuvre a été traduite en français. Ce texte est un roman noir comme Tanizaki en a produit de nombreux avec une grande maestria, une histoire machiavélique qui entraîne le lecteur aux frontières du fantastique, balançant entre réalité et illusion.

 

 

Dans l’œil du démon

Jun’ichirô Tanizaki (1886 – 1965)

 

 

A Tokyo, un écrivain termine la nouvelle qu’il doit impérativement remettre à un journal quand il est dérangé par un de ses amis qui l’invite à l’accompagner dans une bien étrange aventure. Il sait où et quand un meurtre va être commis mais il ne connait ni la victime, ni le tueur. Il ne veut surtout pas manquer cet événement et incite son ami à le suivre. Les deux compères assistent à ce meurtre mis en scène par un couple dont la femme est très belle, en regardant à travers un trou dans la cloison d’une maison vétuste d’un quartier isolé de la ville. Fort impressionné par ce crime, sa conception et sa mise en scène, l’ami décide de retrouver la femme qu’il rencontre assez facilement, trop peut-être ? Bientôt le couple s’installe chez l’ami, un homme fortuné, qu’ils plument bien vite, le tenant totalement dans leur dépendance. L’écrivain reçoit un jour une missive de celui-ci qui lui demande d’assister à sa mise à mort, la même que celle qu’ils ont vue ensemble, afin qu’il lui rende un dernier hommage avant qu’il quitte la vie dont il ne veut plus. Malgré de fortes réticences, l’écrivain accepte et voit pour la seconde fois ce macabre spectacle dont son ami est la victime. Fort ébranlé par le choix macabre de celui-ci, il essaie de comprendre le pourquoi de sa décision quand une nouvelle missive remet en question tout ce qu’il avait cru comprendre et imaginer.

 

Voilà une histoire machiavélique comme Tanizaki sait magnifiquement en tricoter, une intrigue qui embarque le lecteur à la frontière d’un autre monde sur fond de désir et de perversion sexuels, à la recherche de sensations fortes. Un texte qui plonge  jusques au cœur des entrailles des femmes et des hommes pour en montrer la partie la plus instinctive, la plus animale, celle qui les rend capables de tout pour satisfaire leurs envies et leurs plaisirs. Mais aussi un texte qui prouve le talent du maître nippon pour tisser des intrigues particulièrement élaborées, exigeant une grande attention de la part du lecteur.

 

Et, même si ce texte a fait l’objet d’une traduction, on ne peut qu’attribuer à Tanizaki la qualité des descriptions, aussi bien celles des personnages que celles des lieux et des scènes où l’intrigue se noue. L’auteur décrit les protagonistes de son roman avec, dans leurs portraits, tous les défauts et les noirceurs qu’ils déploient pour donner vie à l’histoire. Ces personnages, qui assassinent les deux victimes, interprètent leur rôle comme des êtres réels ou comme des comédiens sur la scène d’un théâtre.


Denis BILLAMBOZ


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Jun'ichirô Tanizaki

Jun'ichirô Tanizaki

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15 janvier 2020 3 15 /01 /janvier /2020 09:50
Pour le plaisir et pour le pire - La vie tumultueuse d'Anna Gould et Boni de Castellane de Laure Hillerin
Boni de Castellane

Boni de Castellane

Laure Hillerin a consacré la plupart de ses ouvrages à des personnages considérés  comme des aristocrates épris de frivolités et dont les existences ne seraient qu’une suite de mondanités sans intérêt, alors que, plongeant dans les archives, elle redonne à ceux-ci leur juste dimension sociale et intellectuelle. Ses livres précédents sur la duchesse de Berry et la comtesse Greffulhe étaient déjà une immersion dans un historique passionnant que nous survolions jusqu’alors sans tenter de l’approfondir et voilà qu’elle nous propose aujourd’hui la biographie de deux personnages hauts en couleur : Boni de Castellane et son épouse américaine Anna Gould*. Cet ancien monde, tant décrit par Marcel Proust, prend ainsi un nouveau et surprenant relief  et la chronique consacrée à ce ménage si mal assorti nous offre une suite de rebondissements inattendus, des heures fastueuses aux lendemains qui déchantent, qui capte notre curiosité et notre intérêt de bout en bout.

 

Le Palais Rose de l'avenue Foch.

Le Palais Rose de l'avenue Foch.

Intérieur du Palais Rose avant sa démolition en 1972.

Intérieur du Palais Rose avant sa démolition en 1972.

Je me souviens du palais rose qui me faisait rêver dans les années 69. Ce gracieux monument en plein cœur de Paris, c’était le grand siècle ressuscité par un homme au goût incomparable qui, grâce à l’argent de sa femme, en avait fait un lieu d’enchantement. Les fêtes s’y succédaient et la dernière soirée mémorable était donnée le 12 janvier 1905 en l’honneur du roi Don Carlos du Portugal. «  Ce soir-là, un brouillard d’hiver enveloppe Paris et le Trianon nimbé de lumière émerge de la brume comme un songe ». Ce personnage hors du temps, la roche Tarpéienne va bientôt le précipiter dans le vide. Anna Gould a décidé de divorcer et d’aller porter son argent ailleurs. Boni le magnifique a tout perdu, mais ces événements seront l’occasion de  faire apparaître l’autre face de lui-même : derrière l'homme trop gâté par le sort se révèle soudain un Don Quichotte qui vivra son crépuscule avec autant de panache que d’élégance, d’intelligence que d’humour. « Qu’un homme ait retrouvé la bonne humeur et l’équilibre de sa vie après avoir été secoué par tant de succès et tant de revers, cela n’est pas une chose tellement commune. M. Boni de Castellane s’est plu à vivre une vie personnelle après avoir goûté au mirage d’une vie factice. Il aura eu l’esprit de ne vouloir ni la fin de Brummell ni celle de Pétrone. » - écrira le journaliste de l’Illustration Albéric Cahuet lors de la sortie en librairie de ses" Mémoires".

 

Homme de grande culture et excellent père de ses trois fils, Boni s’intéressera à tout : les arts bien sûr, mais également l’histoire et la politique qu’il pratiquera avec lucidité, transformant ces divers lieux de vie en véritable salon diplomatique où se croisaient les hommes et femmes qui comptaient à l’époque : Arthur Balfour, Aristide Briand, le maréchal Joffre, la reine de Roumanie, le shah de Perse, Clémenceau, ainsi que des écrivains comme Barrès et Claudel ou l’historien Jacques Bainville qui disait de lui : "Son goût était à lui seul une richesse". Atteint d’une maladie rare, Boni vivra sa dernière croisade sans rien perdre de sa gaieté et de sa formidable curiosité d’esprit et partagera avec Marcel Proust ce que Laure Hillerin nomme « un ballet épistolaire de séduction mutuelle ». Nous n’avons, hélas ! - que quelques lettres adressées par Proust à Boni entre juin 1919 et décembre 1920 et deux réponses de ce dernier qui prouvent les unes et les autres qu’ils s’appréciaient. La vie de Boni va bientôt ralentir son rythme au point qu’il notera non sans humour « qu’il surveille son agonie ». "Il a l’héroïsme de la gaieté" – souligne l’auteure. Il meurt le 20 octobre 1932 entouré de sa mère, de ses fils et de ses frères, à l'âge de 65 ans.

 

 

Anna Gould jeune.

Anna Gould jeune.

Quant aux tribulations d’Anna Gould, elles n’ont pas cessé depuis le divorce. Mariée en secondes noces avec un cousin de Boni, elle est devenue duchesse de Talleyrand et continue à mener grand train. Elle aura deux enfants de ce second mariage et sera  aussi trompée par son nouveau mari que par l’ancien, mais elle peut assouvir, selon sa fantaisie, sa fringale de luxe et de mondanités. Cette femme sans charme, sans beauté, sans talent deviendra bientôt un despote en chaise roulante, enterrera ses deux époux et ses quatre fils avant de disparaître à l’âge de 86 ans en 1961. « Toute sa vie, elle aura été « la fille de », « l’héritière de », « l’épouse de », riche de dollars qu’elle n’avait pas gagnés, fière de porter un nom et un titre qu’elle arborait comme des bijoux achetés à prix d’or, mais dont elle ne parvint jamais à incarner la noblesse et la grandeur, transposées chez elle en vulgaire despotisme. »

Ce livre se lit avec d’autant plus de curiosité qu’il brosse de façon détaillée le portrait d’une époque qui a vu le monde changer d’octave, où le marbre du palais Rose s’est transformé en béton gris de deux immeubles, « triste épilogue de cette longue histoire où le rêve souriant d’un esthète raffiné et munificent s’est mué en un austère bunker pour ultras nantis. » Boni est mort et il a bien fait, lançait un chroniqueur en 1932 en guise d’oraison funèbre, «  un homme de cette élégance et d’un ton aussi délicat ne pouvait vivre dans l’époque où nous sommes. »


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

* Chez Flammarion
 

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Anna Gould, fille de Jay Gould magnat des chemins de fer américains, devenue comtesse de Castellane puis duchesse  de Talleyrand

Anna Gould, fille de Jay Gould magnat des chemins de fer américains, devenue comtesse de Castellane puis duchesse de Talleyrand

Laure Hillerin

Laure Hillerin

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14 janvier 2020 2 14 /01 /janvier /2020 09:22
Milan Kundera ou l'insignifiance des choses

Milan Kundera appartient au petit nombre de ceux qui sont entrés de leur vivant dans la Pléiade, sacre absolu pour un écrivain, mieux que l'Académie et le Panthéon réunis. La raison en est que l'écrivain s'est imposé comme l'un des derniers auteurs à avoir une audience mondiale et à offrir une oeuvre d'une étonnante solidité. Quinze volumes couvrent les années 1960 à 2000 qui tous constituent un " cosmos en soi "et semblent avoir obéi à un dessein initial d'une formidable cohérence. Et puis Kundera a cela de particulier qu'il est un survivant de l'ancien monde, celui de derrière le rideau de fer, sorte de préhistoire mentale désormais si lointaine d'un pays envahi tour à tour par les chars allemands et les chars soviétiques, avant d'être démembré en 1992 comme le fut l'empire austro-hongrois.

 

 

C'est à Brno, au sud de la Tchécoslovaquie, que Kundera naît en 1929, héritier d'une lignée d'auteurs pluriséculaire qui remonte à Rabelais et Cervantès et dont il assume l'héritage avec force, celui d'une littérature universelle. Ce qu'il appelle "le grand contexte" par opposition au "petit contexte" constitué par le peu de choses que l'on sait à propos de sa vie personnelle. Installé en France en 1975, c'est son oeuvre et elle seule qui occupe sa vie, une vie retranchée dans la solitude qui peut apparaître hautaine à certains. C'est le printemps de  Prague qui va le faire connaître du grand public avec La plaisanterie, démystification saisissante de la raison historique, tout ensemble légère, ludique et amère. Car pour lui l'histoire ne doit être qu'un prétexte, au risque de faire courir au livre l'inconvénient majeur de dater. Ce que Kundera cherche à raconter, ce sont d'abord et avant tout des comédies intemporelles, caustiques et désenchantées, inspirées par des faits réels que l'on retrouve au cours des siècles comme dans La valse aux adieux de 1976 ou dans L'insoutenable légèreté de l'être de 1984, qui lui vaudra une audience internationale.

 

 

Ses oeuvres n'en sont pas moins jalonnées de quelques grands motifs, véritable condensé de l'existence où l'art de la désillusion est pratiqué de façon quasi médicale, ainsi que le serait un "sérum de vérité". Kundera définit ainsi l'acte d'écrire : " la grande forme de la prose où l'auteur, à travers des égos expérimentaux (personnages), examine jusqu'au bout quelques grands thèmes de l'existence ". Il est vrai que quittant l'Est pour l'Ouest, comme le fit Soljenitsyne, il est passé sans transition d'un monde dur à un monde mou, de la conjuration du silence à celle du bruit, ainsi qu'il l'a expliqué lui-même. Moraliste désabusé, l'écrivain pose sur les êtres et les choses un regard sans concession et surtout sans illusion. Il y a longtemps qu'il a liquidé ce qu'il appelle "l'âge lyrique de la vie", âge des illusions meurtrières auquel nombre de poètes ont prêté une éternité trompeuse. Il l'a consigné dans un réquisitoire implacable La vie ailleurs (1969-1970) où le rire seul peut encore sauver du désenchantement. Voilà quel est le prix à payer pour que l'ironie pallie à l'amertume ! Oui, rien dans cette oeuvre n'aura été laissé au hasard et nulle improvisation hasardeuse n'aura été tentée, tant il s'agit de décrire le monde tel qu'il est, sans recourir à des images triomphantes, sans céder à la sensualité capricieuse de l'amour et en ne perdant jamais de vue que l'écrivain se doit d'être un démystificateur honnête, dont la responsabilité ultime est de faire prendre conscience à ses lecteurs de l'insignifiance des choses et des égarements successifs des pouvoirs.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Milan Kundera ou l'insignifiance des choses
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13 janvier 2020 1 13 /01 /janvier /2020 08:54
Arbres de Ji Dahai

Pour cette publication, j’ai choisi pour la première fois un livre presque totalement en images qui présente des tableaux d’un peintre sino-français installé en Arles. Ces superbes tableaux sont tous complétés par des idéogrammes chinois et un court poème. C’est un livre magnifique qui enchantera tous ceux qui l’acquerront.

 

 

Arbres

Ji Dahai (1968 - ….)

 

 

Né en Chine, vivant en Provence, Ji Dahai a son atelier en Arles. Cet artiste conjugue la calligraphie, la peinture et la poésie en un seul art et, dans cet ouvrage, rend hommage à la forêt où il se plaît à déambuler en écoutant la voix des arbres.

« … je flâne dans la forêt où les arbres chantent dans toutes les langues, les langues des poètes. »

Ce présent ouvrage n’est pas seulement  un beau livre, c’est un magnifique livre, une merveille qui comporte plus d’une centaine de peintures. Des peintures aux teintes allant du vert d’eau au gris le plus foncé en passant par toute une gamme de bronze, du jaune à l’ocre avec une pointe de rouge, de ce rouge comme la Provence en a tellement produit. Et cela en équilibre entre deux cultures,

« Deux cultures, chinoise et française, me nourrissent. L’une depuis ma naissance, l’autre depuis l’âge de onze ans. Heureuses rencontres en moi de grands esprits parfois, je me retrouve plus souvent au milieu de coutumes qui s’opposent. »
 

Ji Dahai a fondé son œuvre sur la calligraphie qui est la base de tout son art.
 

« L’unique trait qui forme « Un » à l’horizontale marque la séparation entre le Yin et Yang, entre la terre et le ciel … Ce trait fait naître ainsi une civilisation où la peinture, la poésie et la calligraphie ne font qu’un. »
 

Chaque peinture présentée dans cette exposition de papier est ornée d’un texte calligraphié : une citation, une maxime, une pensée … de l’auteur. Et, chacune d’elles, ainsi ornée de son inscription calligraphique, est complétée par un court poème de l’auteur ou d’une citation d’un maître de la littérature classique chinoise.

Ce recueil est dédié aux arbres, aussi bien français que chinois, Ji Dahai passe du cerisier au platane, de l’Extrême-Orient à la Provence, sans aucune transition, comme si ces arbres constituaient une seule et même forêt, un seul et même peuple. Aux arbres considérés comme personnes, comme êtres vivants :

 

« Arbre crie

 Arbre rit

Arbre pleure

Arbre chante

Arbres roucoulent

Arbres bécotent

Arbre rougit

Arbre fait une parade nuptiale à son ombre ».

 

Cet hommage aux arbres et, plus largement à la forêt, évoque, pour moi, le magnifique texte de Kenzaburô Oé, « M/T et l’histoire des merveilles de la forêt » dans lequel il évoque son fils handicapé qui vit en harmonie avec les arbres. Je pense que  Ji Dahai rejoint le grand auteur nippon dans son approche philosophique des relations des hommes avec la nature dans un large panthéisme. Mais Ji Dahai est aussi un très grand poète comme l’atteste les légendes qu’il inscrit sous chacune des peintures qu’il présente :
 

« Le pin tend ses bras pour capturer l’éclat de la pleine lune. »

« Le vin n’est pas fait, mon cœur est déjà ivre. »
 

Comme l’écrit l’éditeur sur la quatrième de couverture, c’est « Le regard neuf et singulier d’un artiste chinois qui vit en Provence et parle le langage des arbres ». Un artiste qui confesse : « Lire les Alpilles avec mon pinceau »


Denis BILLAMBOZ


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Arbres de Ji Dahai
Arbres de Ji Dahai
Ji Dahai

Ji Dahai

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30 décembre 2019 1 30 /12 /décembre /2019 09:12
L'avenue, la kasbah de Daniel Soil

C’est une nouvelle histoire d’amour impossible entre un reporter à la recherche des paysages où il a participé au tournage d’un film et une jeune femme prise dans le tourbillon du printemps arabe en Tunisie. Ils devront, tous deux, choisir entre l’avenir de leur couple et celui de la Tunisie.

 

 

L’Avenue, la Kasbah

Daniel Soil (1949 - ….)

 

 

Daniel Soil est un diplomate belge, il était en poste en Tunisie au moment où les émeutes du Printemps arabe ont éclaté, il y représentait les intérêts de la région Wallonie-Bruxelles. Très fortement marqué par cette insurrection populaire, il a voulu transcrire dans ce roman ce qu’il a vu et entendu mais surtout éprouvé au contact de ce peuple en ébullition, prêt à tout pour construire un monde nouveau, plus juste, plus libre, un monde où les jeunes auraient un avenir à rêver. Il met en scène un caméraman belge et une jeune tunisienne qui sont tombés amoureux lors d’un périple dans le sud tunisien et découvrent ensemble le soulèvement populaire en rentrant à Tunis.

 

A l’automne 2010, Elie, le caméraman, retourne à Guernassa dans le sud tunisien avec un cinéaste qu’il a accompagné en 1975 quand il y tournait un film et il souhaiterait capter les retrouvailles du cinéaste avec la population locale fortement impliquée dans ce tournage. Pour ce pèlerinage dans la rocaille, il est accompagné d’une jeune fille, Alyssa, qu’il tente de séduire depuis qu’il l’a rencontrée à Tunis. Dès lors, le roman se déroule sur deux plans : l’amour qui se noue et se développe entre les jeunes gens avant de se confronter à la révolution et à ses effets secondaires et, surtout, à la haine qui incite le peuple à abattre l’homme au pouvoir  pour construire autre chose. Un roman d’amour et de haine où les deux sentiments ne parviennent pas toujours à s’exprimer simultanément.
 

« - Le pays est à feu, et moi je découvre le bonheur, je me réduis dans tes bras, je suis aux anges.

Désormais, j’ai deux vies, l’une amoureuse, l’autre rivée à une caméra qui grésille au fil de la révolte… »

 

Le pèlerinage dans le sud se déroule comme dans un rêve, les amoureux succombent peu à peu à leurs sentiments et découvrent un pays très arriéré où les populations manquent de tout, alors que les classes dirigeantes affichent une richesse insolente. Le retour vers le monde de la consommation est plein d’enthousiasme, les foules se soulèvent, les provinciaux forment des cortèges et convergent vers la capitale. Elie s’implique de plus en plus dans ce mouvement qu’il veut filmer comme un témoin venu de l’extérieur, mais il ne peut pas vivre ces événements comme Alyssa dont ils bouleversent la vie, l'avenir, le cadre de vie, tout ce qui l’entoure et dicte son avenir.

 

Daniel Soil, quant à lui, prend parti pour ces jeunes qui ont renversé le tyran. Leur mouvement, puissant comme une tornade, est irrépressible et l’oppresseur finit par le comprendre mais, en filigrane, il leur laisse un conseil de sagesse en les invitant à imaginer à ce qui pourrait arriver après, à veiller à ce que certains ne s’approprient pas le fruit de leur lutte sous un quelconque masque. Daniel Soil évoque alternativement, dans ce récit, l’amour d’Alyssa et d’Elie et la haine de la foule envers le pouvoir. Progressivement l’évolution de la situation politique influence leur comportement et leurs sentiments, si bien qu'ils subissent de plus en plus la différence de leur engagement dans la lutte. L’amour et la haine se trouvent désormais  au centre de leur vie et se fondent en un dilemme comme celui qui enserra Didon prise dans l’étau de la raison d’Etat et de son amour pour Enée dans cette même région, bien des siècles auparavant. Elie a usé de la parabole pour justifier l’action violente : « Tu vois la poussière, eh bien si on ne frotte pas, elle ne s’en va pas d’elle-même ». Si la poussière se disperse, il faut veiller à ce qu’elle n’emporte pas tout avec elle car la révolution peut même anéantir la plus belle histoire d’amour. Alyssia, comme Didon, sera confrontée à un choix cornélien entre son avenir dans son pays et son amour qui pourrait s’envoler au-delà des mers. Cette histoire, c’est la parabole du peuple tunisien confronté à un choix compliqué entre des forces corrompues et tyranniques et d’autres forces émergentes qui pourraient s’approprier ce qui a été conquis.

Denis BILLAMBOZ


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23 décembre 2019 1 23 /12 /décembre /2019 08:37
Maiba de Russel Soaba

Ce roman est le premier texte de la Papouasie Nouvelle Guinée traduit en français, il raconte la formation de cette nation née dans la douleur, générée par l’opposition violente entre les gardiens des traditions ancestrales et la volonté de ceux qui prônent une ouverture sur le monde moderne.

 

 

Maiba

Russel Soaba (1950 - ….)

 

 

Russell Soaba est un auteur désormais étudié dans les universités anglophones, il est originaire de la Papouasie Nouvelle Guinée et son ouvrage a été le premier livre de ce pays traduit en français en 1979, édition reprise en 2016 par l’excellente maison tahitienne Au vent des îles. Ce texte est un roman qui raconte l’histoire de la Papouasie Nouvelle Guinée à travers les aventures qui opposent ceux qui sont encore attachés aux traditions ancestrales à ceux qui voudraient profiter du changement apporté par les « dimdims » (ceux qui viennent de l’extérieur et tout ce qu’ils apportent avec eux, les idées et croyances comme les marchandises) pour s’approprier le pouvoir en s’appuyant sur celui qui maîtrise le langage apporté par les colons et missionnaires. Seuls les quelques jeunes qui ont étudié chez les missionnaires le comprennent, les autres le croient et le respectent pour le savoir qu’il est sensé insuffler. Ainsi remettent-ils  en cause la lignée au pouvoir en dénonçant son inaction face au progrès.

 

« Nous avons connu beaucoup de changements dans le courant de notre vie, au XXe siècle. Nous sommes passés de l’âge de la pierre à la civilisation plus rapidement que n’importe quelle nation au monde. Nous avons connu plusieurs régimes, nous avons connu le christianisme, nous avons connu le colonialisme, nous avons obtenu notre indépendance, nous sommes devenus autonomes. Mais que signifient toutes ces choses pour nous ? ».

 

Maiba est la dernière héritière du chef trop tôt disparu. Etant orpheline de père et de mère, elle est élevée par le frère de son père, un homme solitaire et sans ambition et par la femme de celui-ci qui ne l’aime pas du tout. Elle, elle voudrait que ce soit son fils qui accède aux fonctions de chef de clan. Maiba a fait des études chez les missionnaires mais elle connait aussi très bien  les pouvoirs qui résident dans la nature, ceux des plantes et ceux des animaux. Elle n’a aucun soin de son corps, elle aime vivre nue au grand dam de sa belle-mère mais elle, elle ne veut pas attirer l’attention des hommes, elle ne veut pas être désirée, elle veut vivre libre en harmonie avec la nature. Avec ce qu’elle a appris à l’école et au contact de son père et de son oncle, elle réalise un syncrétisme qui pourrait apporter de solutions aux problèmes que les villageois rencontrent.

Les usurpateurs cherchent à imposer la force et à user de la manipulation, les guerriers du village sont prêts à les combattre mais les sages interviennent… et l’auteur propose lui aussi sa version du monde, une version plutôt pacifiste, celle d’une société où l’entente et la sagesse permettraient à tous de vivre en harmonie. Une histoire en forme de leçon de morale dont nous pourrions nous inspirer pour régler les problèmes que nous rencontrons dans notre univers dit civilisé. Notre avenir est peut-être autant dans notre passé que dans nos efforts pour dominer notre futur.

 

« Ce n’est pas une bonne histoire, je le sais, mais beaucoup d’anciens la racontent parce que c’est une excellente leçon de vie, qui nous parle du problème de l’humanité contre le développement, le progrès et même l’histoire ».


Denis BILLAMBOZ


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16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 07:43
Les étrangers de Didier Delome

Dans ce nouveau roman, Didier Delome raconte la douloureuse histoire d’un gamin rejeté et mal traité par sa mère. Cette histoire, il la connait bien, c’est la sienne. Une histoire qui pose de nombreuses questions au moment où la famille est au centre de nombreux débats. Les enfants sont eux aussi très concernés mais leur avis n’est jamais sollicité.

 

 

Les étrangers

Didier Delome (1953 - ….)

 

 

Dans son précédent livre, « Jours de dèche », Didier Delome raconte l’irrésistible descente aux enfers d’un flambeur qu’il pourrait bien avoir été. J’avais écrit dans mon commentaire que cette histoire n’était pas close, qu’il lui faudrait un autre développement où il raconterait ses démêlés avec le monde de l’édition pour faire publier son livre, son histoire invraisemblable, son parcours chaotique, l’origine de tous ses travers et de tous ses déboires. Didier a bien écrit cet autre livre mais le sujet est autre et concerne ce qui pourrait être l’origine de ses travers et déboires. En effet, ceux-ci auraient pour origine ses rapports houleux, et même pire que ça, qu’il a entretenus avec sa mère. Il serait donc ce fils rejeté par sa mère qui, caché derrière un pilier de l’église Saint Jean de Montmartre, assiste au baptême de sa petite-fille. « Nous avions beau être du même sang au lieu de me percevoir comme la chair de sa chair, j’incarnais pour elle un corps étranger, qui plus est indésirable parce que masculin. Une entité dégoûtante, insupportable que son propre corps devait à tout prix expulser de son environnement… »

 

Le récit des rapports de ce fils avec sa mère commence par cette phrase lapidaire et foudroyante : « Ma mère était gouine et je ne souhaite pas à mes pires ennemis d’endurer mon adolescence auprès d’Elle. Longtemps les deux mots qui m’ont le mieux évoqué cette femme ont été honte et dégoût ». Cette histoire ne commence pas avec sa naissance à lui mais avec sa naissance à elle, cette période lui étant donc inconnue, il a recours à l’un des meilleurs amis de celle-ci pour reconstituer cette partie de l’histoire qui court de la rencontre de sa mère avec cet ami devenu patron d’un célèbre cabaret pour homosexuels de Pigalle. Françoise, la mère, était au moment de leur encontre une très jeune fille androgyne, belle, mais peu soucieuse de son charme. Ils fréquentaient tous deux une bande qui traînait du côté de Saint-Lazare et s’encanaillait à Pigalle. Sa famille composite avait assez d’argent pour qu’elle donne libre court à ses petits caprices jusqu’au jour où elle est tombée amoureuse d’un bellâtre qui l’a engrossée et entraînée en Algérie où il l’a bien vite délaissée.

 

L’expérience algérienne tourne vite à la débandade et Françoise rentre au pays avec Didier qu’elle confie à sa belle-famille, son frère partant avec son père putatif. Elle reprend ses activités à Pigalle où elle croise une femme richissime qui la prend sous son aile sans jamais pouvoir en faire son amante. Cette union se brise quand une autre femme l’enlève et se met en ménage avec elle. C’est dans ce foyer de deux lesbiennes que Didier débarque un jour pour six années de  malheur. Il subit alors les pires avanies et les pires humiliations jusqu’à ce qu’il décide de s’enfuir afin de construire une autre vie. Une vie, qu’il bâtira à l’image de celle que sa mère a érigée, puisqu’au moment de revivre cette histoire, il observe le fils qu’il a abandonné, comme sa mère l’a lui aussi abandonné, faisant baptiser sa fille en lui donnant, comme pour le narguer et le meurtrir un peu plus, le nom de la mère qui l’a torturé : Françoise.

 

Dans son premier livre, Didier Delome inspirait plutôt la pitié, la commisération, la compassion pour le pauvre type qu'il était, égaré dans le monde des pauvres qu’il ne connaissait pas du tout. Dans ce second opus, plus alerte, plus poignant, plus incisif, il ne se plaint pas, il dénonce les mères qui ne veulent pas aimer leur progéniture et les pères qui les abandonnent à leur triste sort. C’est un véritable réquisitoire contre ceux qui procréent sans se soucier de savoir comment ils élèveront le fruit de leurs étreintes. C’est aussi une page d’histoire du quartier de Pigalle de la fin de la guerre à nos jours, avec la faune, surtout homosexuelle, qui le hante la nuit, du taulier à la prostituée, du barman à l’hôtesse qui fait boire le client et à tous ceux qui y font régulièrement la fête au milieu des touristes et autres gogos. Mais, ce livre n’est pas qu’un documentaire sur Pigalle, qu’un réquisitoire contre les mauvais parents, c’est aussi une œuvre littéraire savamment construite qui retient toute l’attention du lecteur d’un bout à l’autre de sa lecture. Et, peut-être qu’un jour prochain, Didier nous racontera comment il a retrouvé son fils et surtout la petite fille qui lui permettra de pardonner tout ce que sa mère lui a fait subir ?


Denis BILLAMBOZ


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Didier Delome

Didier Delome

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10 décembre 2019 2 10 /12 /décembre /2019 08:48
Un feu sur la mer de Louis COZAN
Un feu sur la mer de Louis COZAN

Voilà un récit passionnant qui vous tient en haleine de bout en bout, celui d’un de nos derniers gardiens de phare, un breton originaire de l’île d’Ouessant qui sait manier les mots avec virtuosité et vous embarque dans son aventure et son « château des tempêtes » sans passer sous silence la dimension spirituelle de l’aventure. Magnifique témoignage de ces travailleurs isolés, de ces vigiles, ces guetteurs, « drogués de beauté sauvage et de violence, assourdis du fracas incessants des vagues », qui maintiennent les feux sur la mer et guident ainsi les marins plongés dans la nuit océanique. Une existence qui requiert un amour profond de l’univers maritime, une longue intimité avec les tempêtes et avec  les hommes de la mer qui naviguent encore et souvent à l’estime, dans l’angoisse et l’incertitude, et que ces feux guident vers les ports grâce aux fuseaux qui, par tous les temps, percent les brouillards et les pluies.
 


Louis Cozan a d’abord été marin avant de prendre du service dans les phares comme le firent ses ancêtres, phares dont on relevait et  ravitaillait les gardiens  grâce au courage et à l’audace de quelques hommes sans peur et sans reproche qui se tenaient à bord de la Ouessantine. Par la suite, afin d’éviter les innombrables dangers que représentaient les accostages, les phares seront automatisés et aucun homme ne veillera plus  sur ces vastes paysages marins, nouant un dialogue direct  avec les bateaux égarés ou en grande difficulté. Ce sera désormais le rôle des guetteurs sémaphoriques qui contrôlent le trafic maritime depuis la terre.

 

Ce livre n’est pas seulement l’œuvre d’un homme de mer mais celle d’un magicien des mots qui en connait les résonances et nous plonge ainsi en plein cœur de la vie de ces vigiles qui dormaient « en tranches courtes » et subissaient  les « chocs qui ébranlent leur habitat vertical », « spectateurs privilégiés du grand théâtre de la nature ». Louis Cozan souligne toutefois que les gardiens d’alors connaissaient de grands moments de stress « où il est bien difficile d’identifier quel est, de la peur ou du ravissement, le sentiment qui domine ! » Leur existence était une suite d’obligations et d’actes  techniques qu’ils devaient effectuer chaque jour selon une procédure détaillée et dont l’objet était d’agir de sorte que, dans un délai imparti, tout soit garanti de la fiabilité maximum de la  lanterne. Ces phares ont des noms célèbres, ils s’appellent la Jument, Kéréon, Créac’h ou Nividic,  tours  mythiques, où Louis Cozan a longtemps officié. Jamais seul, toujours avec un compagnon avec qui il partageait les travaux minutieux de l’optique et les humbles tâches du nettoyage et de l’entretien. Livre que les amoureux du monde maritime liront avec curiosité et enthousiasme, tant l’auteur nous met en relation directe, vivante, précise, poétique avec les grands vents et le train de  houle qui balaient la mer d’Iroise. Oui, vous saurez tout de ces vies difficiles et exaltantes où nombre de ces guetteurs ont dû leur survie au courage de leurs compagnons, où chaque jour composait son épopée et où les phares étaient encore commandés par des mains expertes et des coeurs ardents.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 08:38
Les contrées des femmes errantes de Jasna Samic

Victime d’une fatwa de la part de certaines autorités religieuses bosniaques, Jasna Samic raconte, à travers l’histoire d’une famille, l’histoire de Sarajevo, celle de la Bosnie et des Balkans. Elle essaie de nous faire comprendre comment l’horreur de Sarajevo a été possible et comment elle peut encore être possible demain.

 

 

Les contrées des âmes errantes

Jasna Samic (1949 - ….)

 

 

« Tous les soirs, Aliocha rentre de son travail chargé de canettes de bière et de quelques bouteilles de vin bon marché. Il s’enferme dans la cuisine et relit ses documents classés dans un dossier : journaux intimes, souvenirs de sa Babouchka Liza, de son Omama Grette, de sa mère Ira, ainsi que leurs correspondances, certificats de naissance, de décès… » Il veut savoir ce que son père a fait pendant la guerre de 1939/1945, quel a été son rôle, s’il a commis des exactions. Tous les papiers familiaux ont été détruits,  il ne trouve aucun indice et se noie dans l’alcool. Il ne reste que les journaux intimes et quelques correspondances de sa mère Irina, et des grands-mères Liza et Grette, des documents bien insuffisants pour lui fournir les réponses qu’il attend.

 

L’arbre généalogique d’Aliocha est une véritable métaphore de la mosaïque des peuples qui constitue la population de l’Europe centrale, principalement des Balkans, depuis que les plaques tectoniques religieuses et culturelles se sont percutées dans cette région : la plaque germanique chrétienne, la plaque slave orthodoxe et la plaque ottomane musulmane. Ces différentes populations cohabitent plus ou moins bien, plutôt bien quand règne la paix, mais cette cohabitation prend vite des allures conflictuelles particulièrement barbares quand les conflits s’enveniment. Ces peuplades ne semblent pas connaître la modération, la violence est leur meilleur argument. L’histoire de l’Europe de l’est est jalonnée de massacres tous plus odieux les uns que les autres, les recenser est impossible et ça serait trop traumatisant. Aliocha est donc le petit-fils de Liza, une Russe née à Kazan ayant épousé un soldat bosnien combattant dans les troupes autrichiennes, et de Grette et Joseph nés à Vienne. Il est le fils d’Ira, la fille de Liza et Rudolff, le fils de Grette. Son arbre généalogique comporte des gènes finlandais, russes, autrichiens, bosniens, juifs, allemands et peut-être d’autres encore tant les populations se mélangent facilement dans cette région.

 

C’est Lena, son épouse, qui raconte cette histoire en recopiant d’abord tous les documents familiaux qui ont échappé à la destruction, elle voudrait aider Aliocha pour ne pas qu’il sombre définitivement mais aussi pour savoir ce que fut et fit Rudolf son beau-père. C’est une Bosnienne native de Sarajevo, la ville qu’elle adule, brillante universitaire spécialiste des langues, littératures et civilisations orientales, elle voyage beaucoup, obtient un passeport français, dispense des cours dans de nombreuses universités en Bosnie, en France, en Amérique, au Canada, en Turquie. Ce n’est pas seulement une  intellectuelle, c’est d’abord une femme de conviction, d’action et de combat, qui n’accepte pas la dictature. Elle se bat pour la liberté sur tous les plans : la liberté des peuples asservis et martyrisés, la liberté des femmes contraintes par la religion, la liberté des cœurs, elle épouse ses amants et les abandonne quand leur histoire commune est épuisée, et la liberté des mœurs, elle couche avec ceux qu’elle aime. C’est elle qui choisit !

 

Toute sa vie elle a lutté avec fougue, à visage découvert, dédaignant le danger, négligeant les conseils de prudence, contre le totalitarisme, contre les héritiers du nazisme qui se manifestent périodiquement, contre les communistes qui ont asservi son peuple comme ils avaient déjà martyrisé les Russes de Kazan au temps de la grand-mère Liza, contre les nationalistes serbes qui voulaient éradiquer les habitants de sa ville, contre les mafias bosniaques déguisées en factions religieuses extrémistes afin d'installer leur pouvoir absolu en asservissant les femmes. Sa générosité dans le combat, son dédain du danger, sa liberté de pensée, de parole et d’écriture l’ont désignée comme une ennemie de premier plan par ceux qui veulent régner en maître sur les ruines de la Bosnie. Elle vit désormais sous la menace d’une demande de fatwa qui pourrait bien lui être infligée un jour. Mais le plus cruel n’est pas cette angoisse mortelle qui pèse en permanence au-dessus de sa tête mais bien l’ostracisme dont elle souffre partout où elle vit, même à Paris ou New-York. On ne soutient pas les faibles, ils n’ont rien à donner…

 

Jasna, c’est Lena, c’est son histoire qu’elle raconte, c’est l’histoire de sa ville, de son pays, des Balkans, de l’Europe centrale. Une nouvelle page d’histoire qui viendra s’ajouter à celle qu’Ivo Andric a déjà écrite il y a bien longtemps et à celles que d’autres auteurs, pas tous Bosniens, ont déjà écrites eux aussi : Danilo Kis, Mirko Kovac, Vidosav Scepanovic, Miroslav Popovic, Dubraska Ugresic, Bora Cosic, Velibor Colic, la petite Zlata Filipovic, Zeljiko Vukovic, Sassa Stanisic, Miljenko Jergovic, Aleksandar Hemon, le témoignage atroce de Slavenska Drakulic… et d’autres encore. Je n’ai pas fait le tri, j’ai lu tout ce que j’ai trouvé. J’espère seulement qu’un jour pas trop lointain chacun pourra vivre à Sarajevo selon ses convictions dans le respect de celles des autres. Chacun de ces auteurs m’a apporté un peu de sa lumière pour éclairer ma compréhension du maelström balkanique, pour que j’analyse au mieux tous les ingrédients qui font bouillir si fort le chaudron des Balkans si souvent en ébullition. Si l’on en croit Jasna, « Sarajevo est désormais un mélange d’infortunés, de mythomanes, d’hypocrites, de narcisses, de mafieux… », alors, rêvons avec elle qu’elle redevienne : « Sajarevo, ville de jardins et de cimetières, de joie et de tristesse, lieu où douceur et grossièreté se fondent depuis la nuit des temps. Immergés dans leur plaisir lent, le merak, ses habitants planent au long des siècles entre le rêve et le réel ».


Denis BILLAMBOZ


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2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 09:40
Les dames de l'Elysée de Bertrand-Meyer-Stabley et Lynda Maache

Bertrand Meyer-Stabley et Lynda Maache ont une nouvelle fois réuni leurs plumes pour écrire l’histoire des Premières Dames de France qui ont occupé l’Elysée depuis le début de la Ve République, d’Yvonne de Gaulle à Brigitte Macron. Une galerie de portraits hauts en couleur, des femmes très en vue, trop peut-être, des femmes au rôle indéfini et mal aimées qui ont presque toutes détesté la fonction.

 

 

Les dames de l’Elysée

Bertrand Meyer-Stabley (19555 - ….)

Lynda Maache

 

 

On les dénomme souvent « First lady » comme si en France il n’existait aucune expression pour définir ces femmes qui sont les épouses ou les compagnes de ceux qui sont élus à la présidence de la République. Effectivement, leur statut n’est absolument pas défini, elles sont de simples épouses ou compagnes, mais entrent par la force des choses dans le jeu politique national ou international par le seul fait de la place qu’elles occupent aux côtés de celui qui préside et décide. Emmanuel Macron a voulu mettre un terme à ce flou politique, il a « mis le sujet en avant pendant la campagne présidentielle, en expliquant qu’il fallait donner un véritable statut à la Première dame, afin de sortir d’un flou, d’une « hypocrisie » française ». Mais les événements  en ont décidé autrement, le flou demeure même si une charte tend à éclaircir quelque peu cet état de fait, devenu une sorte de fonction.

 

Bertrand Meyer-Stabley et Lynda Maache, ont exploré et observé attentivement l’existence de ces dames qui ont vécu aux côtés de nos président depuis la fondation de la Ve République par le Général de Gaulle. Ils ont cherché à comprendre le rôle qu’elles ont joué, la place qu’elles ont occupée, plus ou moins volontairement, avec plus ou moins d’ambition, l’image qu’elles ont donnée de la France, des institutions, du pouvoir, et tout simplement de celui qu’elles accompagnaient dans la lourde mission qui lui incombait. Sous le regard de plus en plus acéré et de moins en moins respectueux des médias, elles n’ont pas souvent vécu l’existence dont elles avaient rêvée avant de s’installer au « Château » ou simplement d’y travailler en résidant ailleurs.

 

Les auteurs ont su éviter les pièges de la médiatisation, ils n’avancent que des faits avérés, ne parlent des rumeurs qu’en évoquant l’impact qu’elles peuvent avoir sur le pouvoir, sur les institutions, sur la France et surtout sur elles-mêmes. Rendons-leur cet hommage de ne pas avoir succombé à cette abominable tentation et d’avoir su dignité garder. Pourtant les opportunités de salir ces femmes tellement exposées ne manquaient pas, elles ont toutes connu leur lot d‘avanies au point, parfois, pour certaines, de prendre la fonction en horreur et de détester la vie de « Château ». Pour chacune, ils racontent leurs origines, leur rencontre avec l’heureux élu, les campagnes électorales, l’installation à l’Elysée, les obstacles à franchir, les affronts à subir et tout ce qui constitue la vie d’une épouse de chef d’Etat. Leur rôle essentiel consistant en la représentation de la France, tout est passé au crible : les tenues, les coiffures, les attitudes, l’organisation des réceptions, les relations mondaines, les sorties à l’étranger….  Elles sont en permanence sous les feux de la rampe.

 

Rien ne leur est pardonné et pourtant toutes n’apportent pas autant de matière aux deux auteurs, elles ont des origines différentes même si elles sont plutôt bourgeoises et fortunées, leurs études sont souvent solides mais leurs parcours sont assez différents, et, surtout, elles ont leur tempérament, leur caractère, leurs ambitions, leurs exigences. Yvonne de Gaulle, par exemple, ne leur  fournit qu’une bien maigre matière pour un long passage à l’Elysée, au regard de ce qu’on put apporter Cécilia Sarkozy, Carla Bruni Sarkozy, Brigitte Macron, des femmes qui avaient déjà une ascendance, une histoire, une réputation, une notoriété, une carrière, des engagements, avant d’entrer à l’Elysée.

 

Il convient aussi de noter qu’en six décennies les mœurs ont changé, les moyens d’information également, qu'ils ont été totalement réinventés, que le statut des élus politiques et de leurs compagnes s’est notoirement dégradé, que de trop nombreuses affaires ont provoqué une forte érosion de la notabilité, du respect, du standing. La distance entre le citoyen et le Président s’est considérablement raccourcie, de nombreux jeunes font des études très poussées et le recrutement des personnels politiques se fait de moins en moins sur la base du talent, de la compétence et du dévouement à la fonction. De ce fait, le Président et celle qui l’accompagne ne sont plus considérés comme des personnages inaccessibles perchés sur leur Olympe.

 

En lisant ce texte très documenté, vous comprendrez mieux pourquoi ces premières  dames n’ont pas éprouvé une énorme douleur au moment de quitter l’Elysée. Certaines ont mal vécu la défaite électorale mais aucune n’a été très fâchée de regagner ses pénates et de sortir de l’œil du cyclone médiatique.


Denis BILLAMBOZ


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Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

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