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10 août 2020 1 10 /08 /août /2020 07:54
Le choix de Mia de Jean-Pierre Balfroid

    

Lors des obsèques de Mia, Jean, l’ami de la famille, révèle publiquement qu’il avait une relation avec elle provoquant une véritable émeute. Rentré chez lui, il ouvre le paquet que Mia lui a confié à condition de ne l’ouvrir qu'après son décès. Ce paquet  contient son journal intime dans lequel elle raconte sa vie en commençant par les viols qu’elle a subis de la part de son beau-père. La narratrice raconte la vie de Jean et de Yann, le fils du beau-père maudit devenu l’époux de Mia.

 

L’histoire de Mia et de Jean est une histoire d’adultère comme il y en a des millions par le monde, une histoire banale qui prend une dimension tragique. Yann, le mari de Mia, est le fils de son bourreau, c’est lui qui l’a tiré des griffes de son père avant de l’épouser, puis de la délaisser un peu au profit de sa passion. Mia accepte les avances de Jean, un gynécologue réputé, séparé depuis peu de son épouse. Jean fréquente assidûment la famille de Mia sans que Yann soupçonne son idylle avec son épouse. Cette liaison aurait duré longtemps si la maladie ne s’était pas invitée dans ce ménage à trois.

 

Après les obsèques de Mia et un long deuil, Jean renoue les liens avec la famille de Yann et notamment avec Romane sa fille qui part complètement à la dérive. Elle tente de se suicider après avoir été persécutée par ses collègues de classe et connait des mésaventures encore plus graves en essayant de trouver une place dans le milieu du spectacle où son charme ne lui vaut pas que l’admiration des spectateurs.

 

Un véritable catéchisme à l’usage des jolies filles pas assez conscientes des effets que leur charme peut provoquer sur les mâles prédateurs ou tout simplement répugnants. Une histoire d’amour romantique et triste, un roman noir, un plaidoyer pour la défense des femmes agressées, un peu de tout cela  réuni dans un texte à l’hommage de l’amour pur. Mais hélas les cœurs purs ont rarement raison, les mésalliances bien plus pitoyables que les amours adultérins sont davantage stigmatisées que ceux-ci. Les couples ne sont pas encore constitués à l’aune de l’amour, comme le chante l’auteur dans un texte pessimiste et résigné :

 

« Et voilà la vie

Comme elle coule

Et voilà la vie

Comme elle roule

Jamais dans le sens que tu veux

Mon frère, fais ce que tu peux ».

 

Denis  BILLAMBOZ


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L'auteur

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29 juillet 2020 3 29 /07 /juillet /2020 08:59
Virginia Woolf peinte par Roger Fry

Virginia Woolf peinte par Roger Fry

Les oeuvres romanesques de Virginia Woolf ont fait leur entrée dans la Pléiade, consécration suprême pour l'un des grands écrivains britanniques du XXe siècle, hommage aux variations impressionnistes d'une plume qui se plaisait en une alternance savamment dosée de transparence et d'opacité. Femme douée d'hypersensibilité, Virginia Woolf passait sans transition de la dépression la plus totale à l'exaltation la plus vive, demeurant dans son imaginaire en un halo de songes et de réminiscences très proustiennes comme elle l'exprime dans "Vers le phare" ( 1927 ), évocation d'une petite fille perdue au beau milieu " de cette spacieuse cathédrale " qu'est l'enfance. Elle n'en sortira jamais, captive en permanence du flux et reflux de sa vie intérieure, "ces moments d'être" - précisait-elle en un style délié et ondoyant qui savait si bien dire l'essence des choses, les inflexions de l'âme, les détresses de l'esprit et les caprices du monde.

 

Née en 1882 dans une famille recomposée et érudite, entourée de livres, tout la prédisposait à la littérature à laquelle son père, éminent critique et lecteur assidu, l'entraînera très vite. Sa première épouse n'était autre que la fille de William Thackeray, l'auteur des "Mémoires de Barry Lyndon". Ainsi  Virginia croisera-t-elle, dès son jeune âge, des personnalités comme Henry James à qui elle sera redevable de la technique narrative dite "le courant de conscience" et de quelques autres sommités de l'époque.

 

Peu après le décès de son père en 1904, elle s'installe à Bloomsbury, un quartier bohême londonien où, chaque jeudi, elle recevra quelques-uns des artistes les plus prometteurs, dont le romancier E.M. Forster, le biographe Lytton Strachey, les peintres Roger Fry et Duncan Grant et l'auteur Léonard Woolf qu'elle épousera sans l'aimer pour autant. Tous deux formeront le "Bloomsbury Group", cénacle et foyer d'incubation des arts avant la Grande Guerre avec un côté anti-conformiste affirmé et volontiers hippie avant l'heure. La promiscuité s'y prêtant, les liaisons homosexuelles se multiplieront auxquelles Virginia cédera, ayant connu de nombreuses amitiés féminines dont certaines se transformeront en amour, ce sera le cas avec Katherine Mansfield et Vita Sackville-West qui lui inspireront l'une et l'autre la biographie imaginaire d'Orlando ( 1928 ), créature androgyne et baroque à la croisée des genres.

 

Son mari sera pour elle un père plus qu'un amant, père tyrannique l'accusera-t-elle à tort, car cet homme, ayant renoncé à sa propre carrière littéraire qui s'annonçait prometteuse, se consacrera entièrement à elle, devenant son infirmier, son aide-soignant et lui évitant probablement l'internement. Ensemble, ils lanceront en 1917 l'une des plus fécondes aventures éditoriales de la première moitié du XXe siècle : la Hogarth Press qui publiera des auteurs comme Freud, Eliot, Rilke et quelques autres de même pointure, sans oublier Virginia évidemment.

 

En tant qu'écrivain, elle sera à l'aise dans tous les registres : critique, biographie, lettre, roman, autobiographie, récit, servi par un style fantasque qui sait épouser  les prismes de couleur et se livrer sans retenue à la poésie comme à la fiction, aux descriptions de la nature comme aux aveux intimes. Ainsi couche-t-elle sur le papier, et selon son inspiration et les circonstances, les perfidies humaines et les vérités profondes, cédant tantôt aux désespoirs les plus fous, tantôt aux éblouissements les plus enfantins, avec cette grâce d'écriture qui n'appartient qu'à elle. Sa sensibilité vibrante et sa fragilité assumée lui permettront d'illuminer ses pages de la magie de l'illusion comme l'exprime le titre de l'un de ses ouvrages "La traversée des apparences" ( 1915 ). En définitive, il ne se passe presque rien dans ses livres, l'action est reléguée au second plan au bénéfice des monologues intérieurs, des rêveries précieuses, des réflexions sur le quotidien, le vain, l'inutile, qui tout à coup s'octroient une importance troublante. Si Virginia Woolf a retenu l'insignifiance des choses, c'est qu'elle la considérait comme signifiante de la condition humaine.

 

Chez elle l'écriture était une résurrection, une tentative d'exister et de se perpétuer au-delà de soi. Cet univers étonnamment désincarné évoque l'aquarelle où se promèneraient, à peine visibles, des personnages évanescents, en apesanteur dans un monde qui seul fixe le trait. Dès son adolescence, Virginia se sentira à l'étroit dans une société édouardienne où le rôle des femmes était encore mal défini. C'est ce qui fera d'elle une féministe confirmée qui ne se privera pas de venger son sexe comprimé par les mâles victoriens. Ainsi en sera-t-il dans "Une chambre à soi" ( 1929 ) et "Trois Guinées" ( 1938 ) qui, sans constituer l'essentiel de son oeuvre, lui a mérité la quasi béatification de la part des mouvements féministes.

 

Mais ne la réduisons pas à cela, l'essentiel de sa production romanesque ne met en avant aucune thèse particulière. Ce qui la singularise n'est-ce pas davantage sa féminité étrange, l'imprégnation du mystère qu'elle dégage et la puissance de ses évocations poétiques ? Plus que féministe, elle est intensément féminine et jamais plus que dans ses livres où l'on sent si bien se dessiner les frontières qui séparent les hommes des femmes. L'idée d'être incomprise, tout ensemble futile, subjective et délaissée baigne la plupart de ses oeuvres. Il y a chez elle une délectation morose, mais comment en serait-il autrement de la part d'une femme qui n'a cessé de monologuer avec la mort depuis sa jeunesse ! Cette mort qu'elle rejoindra volontairement le 28 mars 1941 à l'âge de 59 ans. Elle qui avait goûté à l'ivresse et à la folie se savait parvenue au terme de son voyage terrestre et s'accordait l'ultime liberté de choisir son moment et son heure pour quitter le monde des apparences pour l'autre. Lestée de lourdes pierres, elle se laissera glisser dans l'onde glacée d'un cours d'eau, afin de se dissoudre dans l'élément liquide, elle qui avait écrit dans son ultime ouvrage "Entre les actes" ( 1941 ) cette phrase prémonitoire : "Puisse l'eau me recouvrir". Ainsi disparaissait physiquement pour mieux renaître littérairement cette femme-enfant que Marguerite Yourcenar, autre grande dame des lettres, décrivait ainsi : "Un pâle visage de jeune Parque à peine vieillie, mais délicieusement marquée des signes de la pensée et de la lassitude".

 

Oeuvres romanesques de Virginia Woolf - Gallimard/La Pléiade - 2 volumes 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Virginia Woolf et son père

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28 juillet 2020 2 28 /07 /juillet /2020 13:25
L'histoire de Chicago May de Nuala O'Faolain

L’histoire d’une Irlandaise qui, au début du siècle dernier, a fui sa famille et son pays pour rejoindre l’Amérique où elle a mené une vie d’aventurière vivant de ses charmes et d’activités peu recommandables. Elle a sillonné le monde, devenant une véritable icône du monde de la marge, passant de la rue aux palaces avant d’y retourner.

 

 

L’histoire de Chicago May

Nuala O’Faolain (1940 – 2008)

 

 

Dans ce roman, Nuala O’Faolain raconte l’histoire de sa compatriote Chicago May, la célèbre aventurière, prostituée, détrousseuse, voleuse, arnaqueuse, après avoir lu sa biographie écrite par James MacNermey et l’autobiographie rédigée par May Duignan, nom de naissance de Chicago May, elle-même. L’une étant écrite franchement à charge, l’autre étant très subjective, il était nécessaire pour Nuala de faire revivre cette héroïne sous son vrai visage, lors de ses véritables forfaits et à travers ses authentiques aventures. Née à Edenmore, May fuit sa famille et son pays en emportant les économies du foyer, pendant que sa mère accouche de son cinquième enfant. Peut-être qu’elle ne voulait pas élever un bébé supplémentaire pendant que sa mère travaillait à la maison et à la ferme. Avec une bourse bien garnie, elle voyage en première classe, loge à Manhattan, mais doit bientôt rejoindre un oncle dans le Nebraska où elle rencontre un hors-la-loi qu’elle épouse et accompagne dans ses mauvais coups. A cette époque, elle croise des bandits devenus légendaires dans le Far West comme les frères Dalton. Après que son mari ait été lynché lors d’un hold-up ayant mal tourné, elle se réfugie à Chicago pendant l’exposition de 1901, époque des célèbres gangs, où elle gagne son pseudonyme, découvre la prostitution et l’escroquerie des « pigeons » qui succombent à son charme.

 

Sous la pression de la police de l’Agence Pinkerton, elle change souvent de résidence, de quartier, de ville, de pays et même de continent. Elle entreprend un long pèlerinage en commençant par New-York où elle connait la misère et une certaine forme de gloire en intégrant la troupe d’une revue, voyage à travers le monde de la voyoucratie, tisse sa légende en volant, escroquant, détroussant, vendant ses charmes. Elle appartient à la corporation des voyous qui ont contribué à la légende de la conquête de l’Amérique. Elle a connu le grand banditisme, mais n’a fréquenté que les voleurs et les arnaqueurs, ceux qui n’avaient aucun scrupule pour s’enrichir rapidement sur le dos des moins vigilants. Ceux qui aujourd’hui encore ont besoin d’une arme pour se rassurer et votent pour des candidats pas toujours très recommandables.

 

Nuala O’Faloain coule la légende de Chicago May dans le moule corporel de cette fière irlandaise, elle donne chair et esprit à cette aventurière qui n’a jamais pu s’installer, a continuellement couru après les quelques dollars, livres, francs, qu’elle dépensait encore plus vite qu’elle les avait gagnés. Ce roman est une page de l’histoire du banditisme international au temps de la naissance de l’Amérique, des Dalton, de Chicago, des gangs, de New-York au début de son apogée, des bordels du Caire et d’Alexandrie, des maisons closes de Londres et Paris et d’autres lieux mythiques … Ce livre est, par ailleurs, un essai, une étude historique et sociologique d’une population déracinée, composée surtout d’Irlandais fuyant leur terre martyrisée par les Anglais.  Une population évoluant dans la misère ou le luxe, quittant un taudis pour rejoindre un palace avant de finir en prison ou au bagne, connaissant le plus grand dénuement avant de se vautrer dans l’opulence et de retomber tout aussi vite dans la déchéance. Une population fière et hardie, vivant au jour le jour en affichant avec arrogance un prestige et une fortune qu’elle n’a pas.

 

Nuala n’aime pas cette population incapable de prévoir son avenir, mais elle en a pitié et éprouve pour elle une certaine compassion. Chicago May l’agace, c’est évident, mais elle voit en elle de nombreuses filles d’Erin obligées de quitter leur île en espérant trouver une vie possible et digne ailleurs et cet ailleurs est d’abord l’Amérique avec ses grands espaces qui s’ouvrent largement aux aventuriers courageux et téméraires. Elle laisse transparaître une véritable empathie pour cette fille à la recherche d’une vie stable qu’elle est incapable de mener. Son texte oscille entre fascination et compassion, comme si elle regrettait que cette fière fille d’Irlande n’ait pas su utiliser sa forte personnalité pour imposer son choix de vie aux lâches qui l’ont exploitée, pour canaliser son énorme énergie, se garder des malfaisants, vivre un peu moins dans le présent et anticiper un peu plus l’avenir. Nuala ne parvient  pas à cacher  ce que May évoque pour elle, tout ce qu’elle remue en elle, … et finalement elle rejoint James MacNermey quand il refuse de masquer la vérité tout en accablant  la pécheresse :

« L’approche la plus charitable du sujet est peut-être de murmurer une prière pour elle et de ne pas la juger ». Ainsi soit-il !

 

Denis BILLAMBOZ


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Nuala O'Faolain

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28 juillet 2020 2 28 /07 /juillet /2020 08:15
Fortuny, l'enchanteur de Venise

Qui était ce Mariano  Fortuny que l’on nommait le magicien ou l'enchanteur de Venise et dont le nom est lié à la Sérénissime et pour quelles raisons figure-t-il dans quelques-unes des œuvres littéraires les plus marquantes de son temps ? En ce qui concerne Proust, est-ce dans les salons que tout jeune l'écrivain s’est plu à fréquenter et où il croisait aussi bien des actrices comme  Sarah  Bernhardt que des femmes de l’aristocratie comme la  belle comtesse Greffulhe, qu’admirateur de leur élégance il fit ainsi connaissance de ce nom ? Car dans la Recherche, Fortuny est d’abord un nom, un nom prononcé par Elstir alors que le narrateur lui rend visite dans son atelier en compagnie d’Albertine et de ses amies. Ce sont ces femmes que Mariano Fortuny y Madrazo habillait. En ce début de XXe siècle, la mode se cherchait et hésitait entre des talents aussi divers que ceux de Jeanne Lanvin, de Madeleine Vionnet et de Paul Poiret. A cet égard, Fortuny ne fut jamais à proprement parler un couturier. Il ne présentait pas de collection, ce qu’il cherchait avant tout autre chose était un style idéal et intemporel, une alchimie savante entre matière et forme où se mêlaient l’Antiquité, l’Orient et la Renaissance et dont il travaillait les modèles selon des techniques très précises : celle du plissé, de la richesse des étoffes et de leurs précieuses couleurs. Ecoutons dans la Recherche le nom de Fortuny prononcé pour la première fois :
 

Oh ! je voudrais bien voir les guipures dont vous me parlez, c’est si joli le point de Venise ! s’écriait-elle ; d’ailleurs j’aimerais tant aller à Venise !  – Vous pourrez peut-être bientôt, lui dit Elstir, contempler les étoffes merveilleuses qu’on portait là-bas. On ne les voyait plus que dans les tableaux des peintres vénitiens, ou alors très rarement dans les trésors des églises, parfois même il y en avait une qui passait dans une vente. Mais on dit qu’un artiste de Venise, Fortuny, a retrouvé le secret de leur fabrication et qu’avant quelques années les femmes pourront se promener, et surtout rester chez elles, dans des brocarts aussi magnifiques que ceux que Venise ornait, pour ses patriciennes, avec des dessins d’Orient. »     (A l’ombre des jeunes filles en fleurs)


Mais avant de nous intéresser au Fortuny de Marcel Proust, commençons par faire connaissance de l’homme dans sa vie personnelle qui fut d’une exceptionnelle richesse, celle d’un artiste aux dons multiples et espagnol d’origine. Peintre de chevalet et de fresques monumentales, graveur et sculpteur à ses heures, Fortuny fut également décorateur de théâtre, inventeur de nouveaux procédés d’éclairage, photographe (plus de 10.000 clichés sont conservés au musée Fortuny de Venise), collectionneur – il dessinait lui-même son mobilier quand il ne jouait pas à l’antiquaire - et incomparable créateur de tissu. Il ne vint à la couture qu’assez tard et à la manière d’un peintre, en touche à tout de génie et en metteur en scène fastueux et inné de la beauté.

 

L’aventure familiale débute avec le grand-père catalan devenu peintre officiel, attaché à la municipalité barcelonaise et que ses campagnes sur le territoire colonial espagnol avaient sensibilisé à ces univers d’Outre-mer. Mariano vit le jour à Grenade le 11 mai 1871 et allait baigner, dès son âge le plus tendre, dans un milieu artistique épris d’orientalisme. Sa mère, la belle et autoritaire Cécilia de Madrazo, était l’héritière de la dynastie fondatrice du musée du Prado et son père Mariano Fortuny y Marsal, un sculpteur, peintre et graveur qui mourut à 38 ans de la malaria alors qu’il commençait à se faire un nom. Le jeune Fortuny partagera son enfance entre Rome où son père possédait un atelier et Capricio près de Naples, avant de gagner Paris avec sa mère et sa sœur, de deux ans son aînée, pour rejoindre un oncle maternel, peintre lui aussi, après la disparition de son père. Jusqu’à l’âge de 18 ans, Mariano fréquentera les ateliers parisiens, se familiarisera avec les mondanités, passant des salons des belles clientes de son oncle Raimundo de Madrazo y Garreta, portraitiste célèbre, ami de Madeleine Lemaire et époux de Maria Hahn la sœur de Reynaldo, au salon de sa mère dans lequel se pressait la communauté artistique espagnole. Il n’y a donc rien de surprenant que Proust ait entendu parler de Fortuny, ne serait-ce que par Reynaldo, l’ami de cœur, et par Madeleine Lemaire, la femme qui a peint le plus de roses et qui n’est pas tout à fait étrangère au personnage de Madame  Verdurin. Il est d’ailleurs probable, et quasiment certain, que lors de son premier voyage à Venise en avril 1900, l’écrivain fut reçu par Cécilia de Madrazo au Palazzo Martinengo où celle-ci s’était finalement installée avec ses enfants, trouvant que la vie y était moins chère qu’à Paris, d’autant que Reynaldo accompagnait Proust et qu’il était logé chez son beau-frère Raimundo. Cécilia possédait une remarquable collection d’étoffes anciennes dont Henri de Régnier, familier de cette femme cultivée, comme l’étaient également José Maria de Hérédia, Paul Morand et d’Annunzio, en fera une description  précise dans « Altana ou la vie vénitienne » :

 

«  Voici les pesants velours de Venise, de Gênes ou de l’Orient, somptueux et délicats, éclatants ou graves, à amples ramages, à figures ou feuillages, des velours qui ont peut-être vêtu des Doges et des Khalifes. Voici les brocarts aux tons puissants, les soies aux nuances subtiles, voici des ornements d’église et des parures de cour. Voici les charmants taffetas et les luisants satins, semés de fleurettes et de bouquets dont le XVe siècle faisait les robes de ses femmes et les habits de ses hommes. Voici des étoffes de toutes les teintes et de tous les tissus, les uns évoquant la forme des corps qu’elles ont vêtus, les autres en longues pièces et en lés, certaines en lambeaux, en minces fragments. Et tout cela avec des froissements d’ailes invisibles s’entassant, s’amoncelant dans la vaste salle peu à peu assombrie par l’heure, tandis que, penchée sur le profond coffre inépuisable, madame Fortuny semble diriger de son geste magicien l’étonnant concert d’étoffes qui, au fond de ce vieux palais, se joue mystérieusement dans le silence du crépuscule vénitien. »


 

Sans doute ces étoffes auraient-elles subjugué Proust s’il avait eu l’occasion de les voir, à la façon dont elles devinrent source d’inspiration pour le jeune Fortuny qui vivait dans leur somptueuse intimité. Et comme il était doué pour capter l’essentiel des différentes cultures, il sut habilement les combiner et les transposer, se gardant de les dissoudre en un melting-pot sans caractère, ressuscitant ainsi, comme le fera Marcel en littérature, un passé et une beauté oubliés. Là encore, c’est l’artiste et l’homme cultivé, l’un et l’autre ne faisant qu’un, qui ont su puiser l’inspiration dans les vestiges du temps et réaliser des étoffes en usant de pigments naturels et de méthodes traditionnelles revues et modernisées par des techniques de son invention. Ainsi lui arrivait-il de prendre pour modèle des chapeaux asiatiques, des boucliers sarrasins, des motifs de tapis persans ou arabes, des ciselures d’armes et boucliers ottomans et de les façonner à son idée, les transmuant en lampes, en tissus, en costumes de scène, en décors de théâtre ou d’intérieur. Son talent de peintre ne fut pas étranger à son adresse à créer des effets d’épaisseur et de clair-obscur propres au tissu ouvré. Mariano emploiera la même démarche en ce qui concerne les vêtements, robes souples et floues à taille haute qui se répandirent très vite dans l’Europe entière. Les motifs archaïques, chinois, coptes, nord-africain ou même liturgiques, ainsi que l’assimilation du dessin liberty, caractérisent cette période de sa production axée sur la création de modèles du soir ou de cérémonie et de décors de théâtre auquel il vouait une passion.

 

Pour Mariano, Venise avait été un éblouissement. C’est là qu’il se familiarisera avec l’art italien, s’enivrera des tons passés des palais, de l’atmosphère orientale de la cité des eaux, et enfin s’éprendra de l’or fondu de la lumière magnifiée par Carpaccio et Giorgone. Par la suite, il s’offrira les mille mètres carrés du palais Orfei, afin d’y installer ses ateliers et sa résidence personnelle, dont il deviendra le propriétaire en 1905 et qui est de nos jours le musée Fortuny où se tiennent des expositions temporaires et thématiques.

«  Hier soir, écrit un visiteur en 1932, je franchis le seuil du mystérieux palazzo, et je fus envoûté par sa magie ; je passai devant des lampes lumineuses comme des soleils, mais mon corps ne projetait aucune ombre ; le long des murs de pièces immenses, ou à l’intérieur de vitrines aux reflets éblouissants, je vis des tentures multicolores, des brocarts et des damas dont pas un fil n’était tissé. Puis je gagnai une pièce retirée, fermée à double tour, où je pus découvrir le ciel, un vrai ciel dont l’atmosphère tour à tour orageuse et sereine enveloppait un vaste amphithéâtre. »

 

En 1895, une femme est entrée dans la vie de Mariano : Henriette Négrin, ravissant modèle de peintre, douée d’une grande intelligence qui vivra auprès de lui quarante-sept années d’une collaboration tout aussi amoureuse qu’harmonieuse et créative et quinze années d’un veuvage douloureux, isolée dans son immense demeure, après le décès de son mari en mai 1949.

Cette mode à laquelle sa femme va l’inciter à s’intéresser, Mariano en empruntera l’inspiration dans les ouvrages de sa bibliothèque, les précieux coffres de Cécilia et jusque dans les pierres de la cité des eaux, insufflant à ses créations une originalité inégalée, à laquelle sa femme ne sera pas étrangère.

 

«  Pour les robes de Fortuny, nous nous étions enfin décidés pour une bleu et or doublée de rose, qui venait d’être terminée. Et j’avais commandé tout de même les cinq auxquelles elle avait renoncé avec regret, par préférence pour celle-là. Pourtant, à la venue du printemps, deux mois ayant passé depuis ce que m’avait dit sa tante, je me laissai emporter par la colère, un soir. C’était justement celui où Albertine avait revêtu pour la première fois la robe de chambre bleu et or de Fortuny qui, en m’évoquant Venise, me faisait plus sentir encore ce que je sacrifiais pour Albertine, qui ne m’en savait aucun gré. Si je n’avais jamais vu Venise, j’en rêvais sans cesse, depuis ces vacances de Pâques qu’encore enfant j’avais dû y passer, et plus anciennement encore par les gravures de Titien et les photographies de Giotto que Swann m’avait jadis données à Combray. La robe de Fortuny que portait ce soir-là Albertine me semblait comme l’ombre tentatrice de cette invisible Venise. Elle était envahie d’ornementation arabe comme Venise, comme les palais de Venise dissimulés à la façon des sultanes derrière un voile ajouré de pierre, comme les reliures de la Bibliothèque Ambroisienne, comme les colonnes desquelles les oiseaux orientaux qui signifient alternativement la mort et la vie, se répétaient dans le miroitement de l’étoffe, d’un bleu profond qui, au fur et à mesure que mon regard s’y avançait, se changeait en or malléable par ces mêmes transmutations qui, devant la gondole qui s’avance, changent en métal flamboyant l’azur du Grand Canal. Et les manches étaient doublées d’un rose cerise, qui est si particulièrement vénitien qu’on l’appelle rose Tiepolo. »      La Prisonnière

 

La magie de la robe Delphos que le couple Madrazo déclinera dans toutes les étoffes et tous les tons, prenant modèle sur la statue de l’Aurige de Delphes, fascinera les artistes, d’autant que Mariano est un homme de théâtre et que Sarah Bernhardt, ainsi qu’Eleonora Duse, maîtresse de Gabriel d’Annunzio qui demeurait avec son amant à la Cassetta Rossa du prince de Hohenhole, face au palais Martinengo, seront des ambassadrices de charme et, qu’à leur suite, il habillera quelques-unes des plus célèbres cocottes de son temps : Cléo de Mérode, Liane de Pougy et Emilienne d’Alençon, des porte-manteaux très valorisants.

 

Le couple concevait à l’intention des femmes, courtisanes ou mondaines, des vêtements extrêmement raffinés qu’elles portaient à même la peau et dont le mérite était d’épouser leurs formes tout en voilant les contours de leur corps et en ondulant au moindre de leur mouvement. Ainsi, rompant avec la rigidité des corsets, donnaient-ils naissance à un style léger, bien que très ouvragé. Et l’inspiration n’était pas seulement grecque avec les céramiques retrouvées à Cnossos et les admirables plissés, dont l’élaboration à la main avait nécessité l’invention d’un appareil et d’un brevet homologué à Paris ; mais byzantine avec les oiseaux symboles de mort et de résurrection, ce qui n’avait pas échappé à Proust ; japonaise parfois avec les moires vert jade ou bronze cuivré et les pochoirs - les kataganis qu’ils furent parmi les premiers à utiliser ; renaissance encore et toujours avec les damas ornés et les amples rinceaux ; enfin, ils empruntèrent à l’Inde les bordures dorées et argentées des saris et à l’Egypte ses décors nilotiques rouge sombre ou bleu dur, sans oublier que les XVIIe et XVIIIe siècles leur léguèrent des décors bucoliques qu’ils purent évoquer sur des fonds damassés ou encore des détails fleuris et perlés qui s’épandaient sur les soies précieuses comme des jardins.

 

«  Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étendit devant moi un autre printemps plus du tout feuillu mais subitement dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire : Venise ; un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets , travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. »

 

Mariano étudiait tout ce qui concernait l’esthétique et les techniques, non seulement les plissés mais les teintures qu’en peintre il maniait avec virtuosité, dotant chacun de ses modèles d’une personnalité singulière, ce qui plaisait à ses clientes qui étaient assurées de ne pas croiser un modèle identique lors des réceptions. Givenchy, Issey Miyake, Oscar de la Renta, Karl Lagerfeld doivent tous quelque chose à Fortuny dans la façon d’utiliser le dessin comme moyen d’insuffler lumière et volume aux tissus. En 1910, Mariano déposera un nouveau brevet pour son système de teinture et d’impression, prouvant une fois encore qu’il n’était pas seulement un artiste mais un novateur et qu’il révolutionnait l’art de la mode comme Proust l’art littéraire.

 

Par ailleurs, Fortuny ne se contentera pas d’être un nom dans la Recherche, il sera aussi une griffe parce que ses créations allient de façon incomparable la légèreté et une élégance hors du temps. Et c’est bien cette notion de « hors du temps » qui retient la curiosité et l’attention de Marcel Proust. Ne préférait-il pas lui-même aux heures successives de l’horloge les repères subtils de la mémoire, les lois invisibles qui procurent aux êtres et aux choses comme un semblant d’éternité. Le souvenir qui revient, lié à la sensation que l’on éprouve, était évidemment au cœur de son œuvre, aussi n’est-il pas anodin que nous retrouvions en bonne place dans celle-ci les robes et les tissus d’un créateur qui entendait parer les femmes de façon à les rendre intemporelles. Comment Fortuny va-t-il y parvenir ? En touchant à des époques aussi éloignées que celles de la Grèce antique et de la Renaissance italienne comme Proust aux heures  précieuses de son enfance.

 

«  Ces parures de l’artiste vénitien sont les parures de ce temps que l’on perd et retrouve à l’intérieur du récit dont ils ont l’épaisseur apparente et la légèreté irréelle » - écrit Gérard Macé dans son ouvrage «  Le manteau de Fortuny ». Or, n’est-ce pas en évitant toute notation d’âge, à commencer par celui du narrateur de la Recherche et toute chronologie précise, que Marcel Proust fait entrer dans son roman la matière même du temps ? Et dans ce temps perdu et retrouvé, Fortuny ne revêt nullement le costume et l’apparence d’un personnage. C’est, comme je le soulignais, un nom ou mieux une griffe, une référence, quelque chose de presque indescriptible, nuancé de couleur, diapré, jaspé, bigarré, moucheté qui passe et ressemble aux reflets lunaires qui s’attardent sur les eaux de la lagune. Ce sont davantage les vêtements qui jouent un rôle déterminant, en découpant les silhouettes entre les pages et en faisant de la prose de l’écrivain l’écrin des parures, le miroir des apparences idéalisées par le magicien de Venise.

 

« Est-ce leur caractère historique, est-ce plutôt le fait que chacune est unique qui lui donne un caractère si particulier que la pose de la femme qui les porte en vous attendant, en causant avec vous, prend une importance exceptionnelle, comme si ce costume avait été le fruit d’une longue délibération et comme si cette conversation se détachait de la vie courante comme une scène de roman ? Dans ceux de Balzac on voit des héroïnes revêtir à dessein telle ou telle toilette, le jour où elles doivent recevoir tel visiteur. Les toilettes d’aujourd’hui n’ont pas tant de caractère, exception faite pour les robes de Fortuny. Aucun vague ne peut subsister dans la description du romancier, puisque cette robe existe réellement, que les moindres dessins en sont aussi naturellement fixés que ceux d’une œuvre d’art. Avant de revêtir celle-ci ou celle-là, la femme a eu à faire un choix entre deux robes non pas à peu près pareilles, mais profondément individuelles chacune, et qu’on pourrait nommer. »   La Prisonnière

 

Il y a donc chez Proust et Fortuny une parenté secrète, des lieux de rencontre évidents dans leur façon de concevoir l’art et, principalement, dès qu’il s’agit du temps que l’on peut à volonté coudre ou découdre, remonter, emprisonner, transcender. D’autre part, les toilettes sont semblables aux mots : elles ont une signification, un sens, on les revêt selon son humeur, l’usage que l’on veut en faire, la situation où l’on se trouve, la séduction que l’on entend exercer. Comme les mots, elles savent métamorphoser et, en ce domaine, Fortuny est insurpassable, simplement parce qu’il prête à ses créations une grâce unique et que les tissus à eux seuls sont en mesure de solliciter l’imaginaire à l’égal de la prose de Marcel. Il n’est donc pas surprenant qu’on le voie apparaître non seulement dans la Recherche mais dans « Altana ou la vie vénitienne » de Henri de Régnier, « Les extravagants «  de Paul Morand et chez Gabriele d’Annunzio qui partage avec Proust l’art de l’avoir évoqué dans ses oeuvres avec le plus de grâce et de poésie.

 

Curieusement, les toilettes que portait madame de Guermantes, celles qui répondaient le mieux à une intention déterminée de sa part étaient les robes de Fortuny, taillées dans des velours, des brocarts, des soies, des moires, des damas qui ont contribué à faire de Fortuny le couturier de la mémoire. Avec ses tissus et ses modèles qui semblaient sortir des fresques vénitiennes, Mariano était follement romanesque et appartenait au monde de l’art bien davantage encore qu’à celui de la couture. Parce que se synthétisaient à travers la robe, qui en était l’incarnation, les éléments fondateurs de l’écriture, tels que les envisageait Proust. La beauté de la femme, la beauté du vêtement sont par essence des objets littéraires qui requièrent de l’écrivain un travail proche du tissage. Et parce qu’elle est avant tout un style et quel style, la robe évoque l’écriture : style vestimentaire et style littéraire semblent soudain les deux manifestations d’une même entité :


«  Et, changeant à chaque instant de comparaison, selon que je me représentais mieux, et plus matériellement, la besogne à laquelle je me livrerais, je pensais que sur ma grande table de bois blanc, regardé par Françoise, (…) je travaillerais auprès d’elle, et presque comme elle (…) ; car, en épinglant ainsi un feuillet supplémentaire, je bâtirai mon livre, je n’ose pas dire ambitieusement comme une cathédrale, mais tout simplement comme une robe. »    Le temps retrouvé                        

 

 

L’élégance d’Odette, d’Oriane de Guermantes, d’Albertine offre aux lecteurs une image vivante de ces artistes qui appartiennent d’une façon ou d’une autre à l’univers romanesque. Ainsi les robes de Fortuny, qui semblent en quête d’une renaissance – puisqu’inspirées du passé comme l’œuvre proustienne – ou mieux d’un temps retrouvé, sont-elles en parfaite osmose avec l’esprit littéraire de l’époque.

 

«  Pour les toilettes, ce qui lui plaisait surtout en ce moment, c’était tout ce que faisait Fortuny. Ces robes de Fortuny, dont j’avais vu l’une sur Mme de Guermantes, c’était celle dont Elstir, quand il nous parlait de vêtements magnifiques des contemporaines de Carpaccio et de Titien, nous avait annoncé la prochaine apparition, renaissant de leurs cendres, somptueuses, car tout doit revenir, comme il est écrit aux voûtes de Saint-Marc et comme le proclament, buvant aux urnes de marbre et de jaspe des chapiteaux byzantins, les oiseaux qui signifient à la fois la mort et la résurrection. Dès que les femmes avaient commencé à en porter, Albertine s’était rappelé les promesses d’Elstir, elle en avait désiré, et nous devions aller en choisir une. Or ces robes, si elles n’étaient pas de ces véritables anciennes dans lesquelles les femmes aujourd’hui ont un peu trop l’air costumées et qu’il est plus joli de garder comme une pièce de collection (j’en cherchais d’ailleurs aussi de telles pour Albertine), n’avaient pas non plus la froideur du pastiche du faux ancien. Elles étaient plutôt à la façon des décors de Sert, de Bakst et de Benoist, qui en ce moment évoquaient dans les ballets russes les époques d’art les plus aimées à l’aide d’œuvres d’art imprégnées de leur esprit et pourtant originales, faisaient apparaître comme un décor, avec une plus grande force d’évocation même qu’un décor, puisque le décor restait à imaginer, la Venise tout encombrée d’Orient où elles auraient été portées, dont elles étaient mieux qu’une relique dans la châsse de Saint-Marc, évocatrices du soleil et des turbans environnants, la couleur fragmentée, mystérieuse et complémentaire. Tout avait péri de ce temps, mais tout renaissait, évoqué pour les relier entre elles par la splendeur du paysage et le grouillement de la vie, par le surgissement parcellaire et survivant des étoffes des dogaresses. »  La Prisonnière

 

C’est très précisément sous ce titre de la Prisonnière que le narrateur se plaît à nous décrire Albertine en dogaresse recluse : qu’elle soit belle, immobile et parée derrière son moucharabieh, il ne la conçoit pas autrement. De même qu’il met les lecteurs que nous sommes en présence de deux esclaves : lui-même esclave de son jeu et Albertine esclave du joueur, comme le sont la conteuse et son seigneur dans les mille et une nuits, victimes l’un et l’autre de leur sortilège réciproque. Par ailleurs, à l’inverse de la plupart des histoires amoureuses, c’est vêtue et non dévêtue qu’il souhaite contempler la femme aimée. Albertine se pliera à ses exigences, en apparence du moins, car ce sera dans cette robe bleue et or, sa préférée, qu’elle s’enfuira un soir et deviendra une part de la Venise fantasmée de Marcel. Puis, jetant par-dessus le déshabillé bleu et or un manteau de Fortuny sur ses épaules, la prisonnière deviendra la fugitive :
 

 

«  Je lui demandais si elle voulait venir à Versailles. Elle avait cela de charmant qu’elle était toujours prête à tout, peut-être par cette habitude qu’elle avait autrefois de vivre la moitié du temps chez les autres, et comme elle s’était décidée à venir avec nous à Paris, en deux minutes. Elle me dit : je peux venir comme cela si nous ne descendons pas de voiture. Elle hésita une seconde entre deux manteaux de Fortuny pour cacher sa robe de chambre – comme elle eut fait entre deux amis différents à emmener -, en prit un bleu sombre, admirable, piqua une épingle dans un chapeau. En une minute elle fut prête, avant que j’eusse pris mon paletot, et nous allâmes à Versailles. Cette rapidité même, cette docilité absolue me laissèrent plus rassuré, comme si en effet j’eusse eu, sans avoir aucun motif précis d’inquiétude, besoin de l’être. Tout de même, je n’ai rien à craindre, elle fait ce que je lui demande, malgré le bruit de la fenêtre de l’autre nuit. Dès que j’ai parlé de sortir, elle a jeté ce manteau bleu sur son peignoir et elle est venue, ce n’est pas ce que ferait une révoltée, une personne qui ne serait plus bien avec moi – me disais-je tandis que nous allions à Versailles. »
 

 

Semblable à « Peau d’âne », Albertine s’est évadée, revêtue de ce manteau, qui, dès lors, ne cessera plus de hanter la mémoire du narrateur et, ainsi que la sainte Ursule de Carpaccio dans les plombs de son vitrail, elle sera enchâssée dans le souvenir comme une Venise intérieure. Car c’est à Venise que le narrateur apprend la mort d’Albertine, c’est à Venise qu’il se perd pour mieux la retrouver, c’est à Venise qu’il découvre le secret de l’inspiration qui faisait de ce manteau  un attribut de la mémoire, une plongée dans la recherche d’un temps à jamais disparu.

 

«  Sur le dos d’un des compagnons de la Calza, reconnaissable aux broderies d’or et de perles qui inscrivent sur leur manche ou leur collet l’emblème de la joyeuse confrérie à laquelle ils étaient affiliés, je venais de reconnaître le manteau qu’Albertine avait pris pour venir avec moi en voiture découverte à Versailles, le soir où j’étais loin de me douter qu’une quinzaine d’heures me séparaient à peine du moment où elle partirait de chez moi. Toujours prête à tout, quand je lui avais demandé de partir, ce triste jour qu’elle devait appeler dans sa dernière lettre «  deux fois crépusculaire puisque la nuit tombait et que nous allions nous quitter, elle avait jeté sur ses épaules un manteau de Fortuny qu’elle avait emporté avec elle le lendemain et que je n’avais jamais revu depuis dans mes souvenirs. Or c’était dans ce tableau de Carpaccio que le fils génial de Venise l’avait pris, c’est des épaules de ce compagnon de Calza qu’il l’avait détaché pour le jeter sur celles de tant de Parisiennes, qui certes ignoraient, comme je l’avais fait jusqu’ici, que le modèle en existait dans un groupe de seigneurs, au premier plan du Patriarche di Grado, dans une salle de l’Académia de Venise. J’avais tout reconnu, et, le manteau oublié m’ayant rendu pour le regarder les yeux et le cœur de celui qui allait ce soir-là partir à Versailles avec Albertine, je fus envahi pendant quelques instants par un sentiment trouble et bientôt dissipé de désir et de mélancolie. »  La Fugitive

 

 

Le manteau de Fortuny est en quelque sorte le fantôme d’Albertine, son vêtement couleur de temps comme l’était la robe de la fille du roi dans le conte de Perrault, se dérobant à l’amour incestueux de son père, mais là où le conte connaît une fin heureuse, l’Albertine de la Recherche aura une fin tragique juste avant la danse macabre qui clôture le Temps Retrouvé. Gérard Macé souligne à ce sujet que la porte basse de l’expérience correspond à la porte haute de l’imagination «  celle qui permet de remonter le cours de la Vivonne jusqu’à la source du plaisir et l’entrée des Enfers ; qui met une autre campagne à la place de Combray, d’autres chambres et d’autres lilas ; et qui de paraphrases en divagations, d’imitations en commentaires se mêlent d’écrire à leur tour, en faisant passer le manteau de la mémoire à travers le chas d’une aiguille. »

 

 

Bien entendu Fortuny ne se contentera pas de s’apparenter à des personnages fictifs, bien que ce soit gratifiant, mais alimentera, à de multiples occasions, les gazettes de la Sérénissime par la diversité de ses dons, tant il savait transformer l’ordinaire en extraordinaire ; oui, ce Fortuny qui, se refusant à être circonscrit dans les seules pages de quelques-uns des chefs-d’œuvre de son temps, participera à la vie culturelle de la cité des Doges et arpentera de sa haute et élégante silhouette les calli de Venise, vêtu de burnous, coiffé d’un turban comme certains personnages de Carpaccio et, parfois, allant jusqu’à s’abriter sous une tente arabe qu’il faisait dresser au milieu de son salon. De même que s’il hante la prose de ses contemporains, c’est grâce à la perfection de son art qui, faisant fi du temps ou des lieux, lui permettait de se retrouver en un seul : le sien.

 

 

A l’époque de Fortuny, soit à la fin du XIXe et au tout début du XXe siècle, Venise était le lieu cosmopolite où il était bien vu de se retrouver. On y croisait Henri de Régnier, d’Annunzio et son égérie d’alors Eleonora Duse, Maurice Barrès, Zola, après Chateaubriand, Byron, Shelley, Musset, George Sand, Dickens, Wagner qui y mourut et tant d’autres. « La mort à Venise » de Thomas Mann est sans doute le roman qui communique au plus haut point le sentiment de la lente désagrégation de la ville. Au début du XXe siècle, Venise se portait mal. La quête funèbre de Gustav von Aschenback irrésistiblement attiré par un éphèbe qui sera pour lui l’ange de la mort dans une cité en proie au choléra, illustre un des aspects de Venise que certains écrivains choisiront de dépeindre. Mais pour Fortuny, qui contribuait à son prestige retrouvé grâce au sien, exhumant son fabuleux passé avec génie et oblitérant les traces de l’usure en les polissant avec faste, elle restait la patrie de Marco Polo et des galères commerçantes qui l’ouvrirent sur le monde. Fortuny, comme Proust, considérait qu’il faut concéder aux choses une double résurrection : celle du souvenir et celle de l’art et, qu’en conséquence, il était dans l’ordre des choses de leur consacrer sa vie. Et, en effet, ses créations multiples auxquelles il oeuvra quarante-sept années durant avec Henriette, étaient imprégnées de la mémoire immémoriale de la Sérénissime. Celle-ci ne surgissait-elle pas dans les plis moelleux d’un velours, les couleurs limpides et précieuses d’une Delphos, en un style qui fut tout ensemble – comme celui de Proust – voluptueux, délicat, solennel et intime ? L’œuvre de l'enchanteur de Venise a survécu, car l’éphémère survit toujours dans la mémoire et hors du temps. Ainsi rêvons-nous encore à ses robes qui hantent la prose proustienne comme les somptueux miroitements des palais gothiques dans les eaux souveraines des canaux et qui, en s’opposant au temps qui passe, sont à jamais pour nous l’assurance du temps retrouvé.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

 

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La robe Delphos

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Photo Art in the city.

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Luminaire de Fortuny

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 08:31
Le grand Coeur de Jean-Christophe Rufin

Voilà un livre que l’on quitte à regret tant l’auteur a su rendre vivante la personnalité de l’argentier Jacques Cœur et nous immerger dans une époque assez mal connue, allant  de la fin de la guerre de Cent ans au tout début de la Renaissance. Un roman mené de main de maître pour nous décrire un temps marqué par les rudes  épreuves d’une guerre interminable et  les sacrifices et obligations qu’il fallût assumer pour redresser une France moribonde. Charles VII, le roi au triste visage, eut assez de clairvoyance et de finesse d’esprit pour la remettre en selle et se choisir un argentier fort talentueux qui allait ouvrir le commerce sur l’Orient et l’Europe et préfigurer ce que l’importation de la richesses pouvait représenter à l’avenir. Certes, l’homme était ambitieux et se fit monnayeur, dans un premier temps, afin d’échapper à sa condition modeste et, par la suite, eut à « cœur » de réorganiser l’économie d’un pays en gagnant la confiance royale et en  créant un réseau commercial d’une ampleur incroyable.

 

«  J’ai voulu qu’on le suive dans ce livre avec son ingénuité d’enfant, ses désirs d’adolescent, ses choix d’adulte, ses doutes et ses erreurs. Il faut partir pour ce voyage sans emporter de bagages, en lui faisant confiance. Nous ne savons pas ce qu’est le Moyen-Âge. Lui non plus. Il va le comprendre en y vivant, et nous, en le regardant vivre » écrit l’auteur dans sa postface.

 

Au long de ces pages, on vit à l’heure d’une France en pleine restructuration, pansant ses plaies encore vives, affichant son ambition et sa résolution pour reprendre sa place durement écornée par les Anglais. Ainsi plongeons-nous dans cette époque charnière où tout est à reconstruire et à réinventer, d’où l’intérêt de l’ouvrage dont le narratif est tout ensemble concis et flamboyant.

 

« J’avançais et de nouveaux trésors apparaissaient puis cédaient la place à d’autres encore, dans quelques directions que j’aille. Toutes les richesses de la terre étaient rassemblées là, tirées des forêts de Sibérie comme des déserts d’Afrique. Le savoir-faire des artisans de Damas était représenté comme l’habileté des tisserands flamands ; les épices qui mûrissent dans les tiédeurs orientales voisinaient avec les merveilles du sol, minerais, gemmes, fossiles. Le centre du monde état là. Et il n’était pas acquis par la conquête ou le pillage mais par l’échange, la liberté des hommes et le talent de leur industrie. »

 

Ainsi voyageons-nous avec Jacques Cœur sur les routes qu’il a initiées pour le commerce, cela sous une forme de mémoire que Jean-Christophe Rufin érige comme un tombeau romanesque à cet aventurier qui a consacré son talent à renflouer les finances de la France sans oublier d’assurer les siennes. L’auteur s’accorde néanmoins quelques fantaisies en évoquant les amours qu’il aurait eus avec la belle Agnès Sorel, qu’il connût et  protégeât mais qui était néanmoins la maîtresse attitrée du roi. Les passages sur leur supposée  union sont d’ailleurs les moins convaincants et les moins réussis. Mais le livre est, par ailleurs, si bien conduit, rédigé d’une plume si éloquente et  descriptive que l’on suit ce Jacques Cœur à travers un parcours unique et picaresque et selon une fresque à laquelle se mêlent  intimité, nostalgie et tendresse.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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Jacques Coeur

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27 juillet 2020 1 27 /07 /juillet /2020 07:22
Baie Saint-Paul de Jean-Manuel Saëz

Un brillant avocat, n’ayant jamais digéré la culpabilité ressentie après un tragique accident, disparaît sans laisser de trace jusqu’à ce que, bien des années plus tard, sa fille reçoive un courrier en provenance du Grand Nord canadien, l’invitant à visiter le shérif d’un coin paumé dans les neiges et les glaces. Elle accepte l’invitation … une aventure rocambolesque commence !

 


                                                                         Baie Saint-Paul
                                                Jean-Manuel Saëz

 


Etonnante relation que celle que j’ai eue avec ce  livre  lu en deux jours. Son auteur m’a très vite entraîné vers des contrées qui m’attiraient fortement quand j’étais adolescent : le Grand Nord, le froid, la neige, les trappeurs, les chiens, les loups, les ours, etc… Un monde dans lequel  je m’immergeais oubliant tout ce qui m’entourait. Récemment, j’ai voulu partager cette émotion avec mes petits-enfants mais le temps et les modes ont changé, je ne parviens pas à leur mettre en main "L’Appel de la forêt" que je leur ai acheté tout spécialement. J’ai eu aussi l’occasion sur une page Facebook de dire mon attrait pour l’œuvre de Jack London. Ce livre m’a aussi entraîné à Baie Saint-Paul où je suis passé lors de mon périple canadien en 2018. 

Cette histoire est celle d’une culpabilité jamais digérée, une culpabilité éprouvée à tort peut-être …. Un brillant avocat lyonnais disparaît sans laisser aucun indice, ses enfants le recherchent en vain pendant de longues années. Sa fille ne croit plus à son existence mais son fils garde un filet d’espoir toujours vivace au fond de lui. Un beau jour, un courrier parvenant d’un coin paumé au fin fond du Yukon canadien leur parvient, il est plus que laconique et leur a été adressé par le sheriff de Shortfalls depuis le Grand Nord canadien. Après avoir hésité longtemps, sa fille finit par répondre à l’invitation de l’expéditeur et part pour le bout du monde. Commence une aventure rocambolesque pleine de rebondissements, impossible à évoquer sans prendre le risque de livrer des indices importants. Parallèlement, l’auteur raconte celle d’un trappeur qui s’est lié d’amitié avec un indien et lui a donné les clés de l’immensité blanche et glaciale. Ces deux récits vont peu à peu converger pour arriver au but qui n’était pas forcément celui prévu.

Cette histoire pleine de rebondissements, située dans un monde dont la magie a baigné mes lectures d’enfance, a ravivé en moi une certaine émotion, m’a rappelé Jack London et  a aiguisé ma curiosité. Alors, j’ai jeté un œil sur la Toile pour comprendre comment un Lyonnais, né en Afrique du Nord, pouvait éprouver une telle attirance pour le Grand Nord. Et à ma grande surprise, et avec stupeur, j’ai découvert que cette histoire avait certainement quelque chose à voir avec ce que l’auteur a lui-même vécu. Ce livre m’a décidément pris par la main pour me ramener dans les lignes que je lisais  avec passion lorsque  j’étais adolescent et j’ai éprouvé un réelle compassion pour son auteur.
 

Denis BILLAMBOZ
 

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Jean-Manuel Saëz

Jean-Manuel Saëz

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18 juillet 2020 6 18 /07 /juillet /2020 08:38
Les lilas de Bellême de Céline Posson-Girouard

Voilà un livre qui vient à la plume comme l’émotion au cœur, rédigé  tel un aveu, une promesse, un remords,  une délivrance, un livre dont les phrases jaillissent ainsi  qu’une lave brûlante, un chagrin inconsolé, une révélation qui reconstruit un passé bousculé par la douleur.

 

Céline Posson-Girouard nous offre un bel ouvrage parce qu’il fait fi de toute prétention et va là où le souvenir est encore à vif, lié à un amour inconsolable, celui de la disparition d’une mère. Ainsi, à travers ces lignes, nous raconte-t-elle ce que fut cette aventure, ce duo permanent qui passait du rire aux larmes, du quotidien à l’imaginé, de la réalité aux rêveries partagées.

 

Cette mère n’était pourtant pas facile, femme au caractère trempé, parfois rude, voix haute et autorité assumée face à cette petite fille aimante et soumise, toujours prête à se plier aux exigences maternelles. C’est un matriarcat qui règne dans cette vaste demeure entourée d’un jardin ludique et d’arbres centenaires. Voici donc cette sonate à quatre mains où chaque variation trouve et amplifie son écho. Petite fille pelotonnée dans le calme et le confort de la demeure familiale dont les longs couloirs conduisent aux salons et aux chambres, Céline tisse son actualité de nombreux rêves, de visions enchanteresses. Et puis, il y a ce jardin, ce lieu qui vous offre toutes les évasions, les fleurs à brassées, les parfums enivrants. Mère et fille aiment jardiner comme le fera Colette avec Sido. «  Nous étions assises toi et moi sur le banc au fond du jardin, sous les lilas. Nous prenions racine dans l’enchantement câlin où s’évaporent leurs parfums subtils, persistants. »

 

Une enfance muette, nous dit l’auteure, une enfance à emmagasiner l’essentiel, la simple beauté des choses, l’amour d’un père et d’une mère, une intimité permanente avec la nature, la résonnance avec  la musique et la littérature qui façonnent  peu à peu ses goûts. Mais la révolte va se déclencher lors des années scolaires, Arlette va devenir Céline et traverser son temps de révolte, son mai 68 où tout sera passagèrement remis en question. «  En classe de seconde, nous nous imaginions toutes devenir des écrivains et nous cherchions des pseudonymes ! J’osais même changer d’identité en reniant le prénom que tu m’avais donné, maman. »

 

Proustienne depuis sa jeunesse, ce fut en compagnie de sa mère que Céline se rendit pour la première fois à Illiers-Combray et que, depuis lors, infusa en elle l’admiration  qu’elle n’a cessé de vouer à cet immense écrivain dont elle souligne que c’est grâce à lui qu’elle a mieux compris la force inouïe et initiatrice du lien maternel. «  Je dois donc à ma mère d’approfondir « A la recherche du temps perdu » depuis l’adolescence. En cherchant à comprendre le sens de cet amour filial chez Proust, j’ai mieux compris le mien. »

 

Les années ont passé, Céline s’est mariée, est devenue mère à son tour, son père adoré est mort, la vie a suivi son cours inexorable, sa mère est tombée gravement malade, paralysée et privée de la parole, clouée sur son lit à jamais. Ces passages sont les plus beaux du livre, une progressive décantation vers l’amour donné « dans le mystère du pur échange » :

« Nous n’avions plus besoin de parole. La bouche de nos cœurs s’ouvrait à l’éternité, dans cet instant d’amour intense. Nos âmes se touchaient dans un élan rapide, total, tourné vers le ciel. »

 

Ultime épreuve sera celle de la vente de la maison d’enfance qu’aucun des trois enfants n’est en mesure de reprendre. Pour avoir connu cela, je comprends d’autant mieux Céline Posson-Girouard qui voit, comme je l’ai vu, se dénouer les liens tissés avec le parc et la maison, s’évanouir  les mystères de l’enfance, se rompre les secrets espérés et désirés, s’effacer les images qui ont fondé  immuablement notre imaginaire. « Accoudée à la fenêtre de la chambre, je contemplais pour la dernière fois ce  jardin que je devais quitter. Je tentais d’imprimer en moi le plan géométrique de ses allées de sable blond. Celle du milieu ouvrait deux côtés symétriques mais tellement différents par les plantations que je pouvais nommer comme Proust, « Le côté de Guermantes » et « Le côté de Méséglise ».

 

Voilà un hommage vibrant et émouvant à une enfance heureuse, protégée et épanouie qui s’est jour après jour tissée dans la simplicité d’une existence rurale pleine de poésie et de mystère, une belle histoire de femme qui a placé au premier plan, comme le fera Proust et Romain Gary,  l’image inaltérable de la mère.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 


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Les lilas de Bellême de Céline Posson-Girouard
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13 juillet 2020 1 13 /07 /juillet /2020 08:30
On ne coupe pas les ailes aux anges de Claude Donnay

Des jeunes gens à la recherche de leur véritable identité sexuelle et de leur avenir doivent affronter une bonne partie des nombreuses épreuves encombrant le monde actuel. Un roman initiatique qui dénonce les déviances qui altèrent notre société actuelle.

 

 

On ne coupe pas les ailes aux anges

Claude Donnay (1958 - ….)

 

 

Avec ce roman Claude Donnay a tenté de mettre en scène  les grandes calamités que notre jeunesse doit affronter en ce début de millénaire : homophobie, pédophilie, violences faites aux femmes et aux enfants, émeutes subversives et répression brutale, migration des peuples, radicalisations nationalistes, atteintes à la nature, changements climatiques … Un vrai catalogue des calamités qui frappent le début du  XXI siècle.

 

Arno, jeune garçon qui vit seul à Bruxelles avec sa mère, est amoureux de Bastian le fils de l’épicier, un homme brutal et sanguin qui le rudoie constamment car il n’apprécie pas sa part de féminité qu’il juge un peu trop envahissante. Il ne peut davantage compter sur l’affection de sa mère, une véritable harpie qui n’hésite pas à affronter son mari, sous le nez de l’enfant, dans des bagarres sauvages agrémentées de bordées de jurons et imprécations du plus haut cru. Pour son malheur, la route d’Arno croise un soir celle d’une bande de voyous patibulaires, homophobes qui lui infligent des sévices d’une violence inouïe. Hospitalisé, le jeune homme souffre atrocement et se referme sur lui-même pour ne pas revivre les traitements qu’il vient de subir.

 

Afin d’oublier sa douleur et ses bourreaux, Arno décide de fuguer en compagnie de son ami, car  il ne veut pas affronter ses parents une fois de plus. Et contrairement à ce qu’il a dit à sa mère, il n’emmène pas son ami vers la côte mais vers l’intérieur, vers les Ardennes où ils goûtent ensemble à un vrai contact avec la nature et rencontrent une fille originale qui leur raconte des choses étranges. Convaincus que leur fugue est vaine, ils reviennent dans la capitale où ils arrivent juste au moment où des émeutes enflamment la ville…

 

Du moins,  cette fugue leur a-t-elle révélé la réelle nature de leur relation, la possibilité de retrouver la paix et la quiétude loin de la ville et a provoqué la rencontre avec Mira la jeune femme mystérieuse et attirante. Ce livre, qui commence comme un roman d’amour entre deux garçons, vire au roman noir dès qu’Arno est violenté et violé par des loubards. La police entre alors en œuvre comme dans un vrai polard que Claude Donnay a épicé de textes intercalés dans le récit pour narrer une autre histoire enfouie tout au fond de la mémoire du policier chargé de retrouver les loubards sanguinaires.

 

Un texte dense qui répertorie ce qui risque d’arriver à des jeunes gens un peu différents, à des femmes ou à n’importe qui dans notre société radicalisée où  force et violence tiennent trop souvent lieu de  force loi. Mais Claude ne concède pas tout à la violence, il sait que l’amour peut surgir n’importe où, que Cupidon peut piquer quiconque de ses flèches et créer les couples les plus improbables afin de  faire renaître la vie et l’espoir.

 

Denis BILLAMBOZ


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Claude Donnay

Claude Donnay

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7 juillet 2020 2 07 /07 /juillet /2020 10:03
Jordanie, en quête des civilisations anciennes

Aqaba, un nom chargé d'histoire et, pour les Jordaniens, leur seule fenêtre ouverte sur la mer Rouge. L'histoire de ce port remonte très loin dans le temps, puisqu'il était déjà prospère à l'époque du roi Salomon et pendant les premiers siècles de l'Islam. Hélas ! la ville n'a conservé que peu de traces de son passé glorieux, en dehors du Qast (le Fort), une construction ottomane massive, flanquée de quatre tours, édifiée au XVIe siècle afin de protéger les pèlerins qui se rendaient à la Mecque. C'est sa prise, en avril 1917, par des Bédouins rebelles, conduits par le colonel Lawrence et le prince Fayçal, qui signe la défaite de la garnison turque et le début de la marche vers l'indépendance, ainsi que la naissance de l'actuel royaume hachémite de Jordanie. A Aqaba, nous n'avions rien à faire de particulier, sinon le tour de la ville très plaisante et fleurie, devenue également une station balnéaire de renom pour les Jordaniens privés de façade maritime, et n'avions qu'une hâte : nous rendre au plus vite dans le désert du Wadi Rum, étendue lunaire où convergent d'antiques wadis (cours d'eau). Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est une région où les sources abondent et où la végétation est telle que le lieu était devenu, dans les temps reculés, une étape obligée pour les caravanes qui transportaient épices et encens du royaume de Saba (l'actuel Yémen) jusqu'aux portes de la Méditerranée. En effet, le Wadi Rum a, durant des millénaires, relié l'Arabie à la Palestine et ses pistes de sable ocre, qui cheminent entre de hautes parois de grès, étaient déjà utilisées par les Nabatéens, avant d'être exploitées plus tard par les Romains.

 

Notre jeep nous attend non loin des 7 piliers qui forment avec une majestueuse élégance le porche de cette cathédrale en plein vent, où nous allons naviguer pendant plusieurs heures - et le verbe convient parfaitement - tant la conduite sur les sables a quelque chose d'assez proche de celle sur les vagues. Les descendants des anciens habitants du Wadi Rum, dont on sait par les inscriptions rupestres découvertes en maints endroits qu'ils remontent au paléolithique, sont les Bédouins qui élèvent des chèvres et des dromadaires et dont les fils s'enrôlent traditionnellement dans la légendaire police du désert. Connu pour ses rochers aux formes étranges et la diversité de ses couleurs qui, à la tombée du soir, semblent prendre feu, ce dernier est, par ailleurs, le symbole de l'indépendance nationale jordanienne, car c'est ici que les troupes, commandées par le colonel Lawrence, plantèrent leurs tentes avant de lancer leur assaut final sur la forteresse d'Aqaba.
 

La lumière est intense, alors que la jeep parcourt les étendues de sable plus rouges d'être coulées sous un ciel si bleu, et traversées d'ombres, lorsqu'un pinacle rocheux, plus haut que les autres, vient à couper soudain la ligne indécise de l'horizon. On se tait. Le silence a quelque chose de solennel qu'il paraîtrait inconvenant de rompre. Au loin, on discerne les silhouettes de quelques Bédouins oscillant selon le rythme lent de leur monture, coiffés de leur kefiah rouge et blanc. Ils vivent une existence austère dans des campements de fortune, existence qui n'a guère changé depuis les âges les plus reculés. Leur nombre est évalué à 45.000. Ils nous offriront le thé et quelques dattes avec une gentillesse nullement mercantile.

 

P1070052.JPG      Petra - le trésor               

 

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Après le Wadi Rum, notre seconde visite en terre jordanienne sera pour Petra, dont les légions de Trajan, en 106, prirent possession, condamnant au silence la civilisation nabatéenne. Mais qui étaient donc ces Nabatéens, qui bâtirent Petra, ville redécouverte, comme sortie d'un songe en 1812 par l'explorateur et orientaliste suisse Johann Ludwig Burckhardt, dont le séjour fut hélas très bref, les lieux étant habités alors par des tribus rivales en perpétuelles luttes les unes contre les autres. La nouvelle s'étant répandue en Occident, d'autres voyageurs et aventuriers se rendront à leur tour sur les lieux. Parmi eux, le peintre écossais David Roberts, dont les admirables dessins feront le tour du monde et sensibiliseront l'opinion sur l'importance de cette découverte. Après la vague d'explorateurs romantiques, vint celle des archéologues et des chercheurs accrédités et débuta l'exploration de la zone archéologique. Les Nabatéens, dont on parle déjà dans la Bible, n'étaient autres que des nomades issus de la péninsule arabique. Même, si aujourd'hui, leurs origines restent encore inconnues, il est certain qu'il s'agissait d'un peuple déterminé et industrieux qui sut rapidement sortir des limites de la société nomade pour s'installer avec succès dans un système plus important, fondé sur des relations politiques et économiques. En effet, dès la fin du IVe siècle av. J.C., les caravanes des marchands nabatéens se déplaçaient de l'Arabie à la Méditerranée, le long de l'axe nord-sud, et de la Syrie à l'Egypte, le long des routes directrices qui allaient de l'est à l'ouest. Ils parlaient l'araméen, la langue commerciale qui était utilisée à l'époque dans le Proche-Orient. Décrits, dans les premiers documents historiques, comme des habitants du désert, voués à l'élevage et ne connaissant pas l'agriculture, ils changèrent de mode de vie progressivement, bien que ces diverses phases d'adaptation restent assez énigmatiques. Ce qui est certain, c'est que la terre occupée par les Nabatéens disposait de peu de ressources, en dehors de quelques mines de cuivre dans le Wadi Arabah et du bitume de la Mer Morte, exporté vers l'Egypte, qui l'utilisait pour la momification des défunts.


Leur habileté commerciale était de savoir distinguer les marchandises les plus précieuses et les plus recherchées et, ensuite, de les acheminer dans des pays situés aux confins des routes de communication, en d'immenses caravanes que l'historien Strabon comparait à de véritables armées. Au sud de l'Arabie, ils achetaient la myrrhe, l'encens et les épices qu'ils revendaient à Gaza, à Alexandrie et dans les divers ports de la Méditerranée. Les autres marchandises étaient l'or, l'argent, le verre, les tissus de Damas et les soieries de Chine. Les énormes bénéfices, qui s'en suivirent, enrichirent de plus en plus les marchands nabatéens qui purent ainsi user de leur influence du Golfe Persique à la lointaine Abyssinie. Entre le troisième et le premier siècle av. J.C., il y eut une sorte de "révolution culturelle" qui entraîna la naissance du royaume nabatéen et cela, d'autant mieux, que s'affaiblissait le royaume Séleucide, en conflit avec l'expansionnisme romain. C'est ainsi que, consolidant le contrôle de la région qui allait de la Palestine au désert Arabe et du Golfe d'Aqaba aux actuelles frontières de la Syrie, les Nabatéens se sédentarisèrent et instaurèrent un régime qui évolua du type tribal à celui d'une monarchie, s'inspirant dès lors du modèle helléniste contemporain. Le "Livre des Macchabées" mentionne un roi, du nom d'Aretas, que l'on considère comme le premier souverain de ce royaume. L'évolution de cette société fut probablement rapide ; des villes furent édifiées, non seulement Petra, mais également Advat, Mamshit et Shivta dans le Negev. C'est sous le règne d'Aretas IV (8 ans av.J.C. et 40 après) que le royaume parvint à son apogée, contrôlant les territoires de l'actuelle Jordanie, du Negev, du Sinaï et une partie de l'Arabie, et que Petra, de par sa position stratégique, fut choisie pour capitale. Et c'est en 106 de notre ère que la ville fut annexée à l'empire romain d'Arabie par les légions de Trajan. Malgré cette annexion, Petra restera, pendant des décennies, un centre commercial florissant. A la fin du IIIe siècle, sous Dioclétien, la ville devint un épiscopat et l'on vit surgir basiliques et monastères ornés de mosaïques, tandis que de nombreux édifices rupestres étaient transformés en églises. Puis le site fut touché par deux séismes en 363 et 419 et entra en agonie, sombrant dans une obscurité quasi absolue jusqu'aux premières années du XIIe siècle, le temps d'une brève période durant laquelle la ville abandonnée fut fortifiée par les Croisés. Et à nouveau le silence, jusqu'à sa redécouverte par Burckhardt en 1812.

 

P1070049.JPG P1070053.JPG


Le site est immense. On y accède en s'engageant dans une faille profonde, causée par un gigantesque remous tellurique, faille appelée SIQ qui conduit jusqu'au Khasnè, l'édifice le plus fameux de Petra, dont l'état de conservation ne peut manquer de susciter l'émerveillement, surtout quand il vous apparaît auréolé par la lumière méridienne. Appelé également "Le trésor" pour la simple raison que les Bédouins crurent longtemps qu'il s'y cachait le fabuleux trésor d'un pharaon. Mais de trésor, il n'y eut point. On pense aujourd'hui que le Khasnè aurait été un temple funéraire consacré à la mémoire de l'empereur Aretas IV.  Mais Petra ne se limite pas à la splendeur de ce monument et à la profondeur du canyon ocre qui y conduit ; une fois passé le Khasnè, la vallée s'ouvre subitement, découvrant une large voie où s'alignent des structures qui composent la plus admirable nécropole architecturale, structures si diverses qu'elles confirment l'hypothèse que différents modèles et styles furent utilisés au cours des âges. Magnifique témoignage laissé par une civilisation perdue, se révélant à nous comme figé dans sa grandeur passée, succession impressionnante de tombes, de portes antiques, de fortins,de colonnades, de locaux publics, sertis au coeur d'un paysage grandiose, dont on peut aisément imaginer la vie intense qui l'anima. Aujourd'hui, la vie est encore présente, assurée par les touristes, mais également par quelques familles bédouines, la plupart appartenant à la tribu Bedoul, qui s'y sont installées, nouveaux habitants de l'inoubliable ville pourpre. La majorité d'entre eux occupent des tombes rupestres adaptées à leurs nécessités et vivent de l'élevage et de petits commerces. On est frappé de leur amabilité. Aucun ne fait l'aumône. Habitués à vivre de rien, ces anciens nomades sédentarisés s'encombrent le moins possible et mènent une existence d'une étonnante simplicité et rusticité, si différente des nôtres, surchargées de superflu. Une dame, ayant apporté avec elle des jouets en bois, offrit l'un d'eux à un enfant, assis auprès de sa mère, occupée à vendre de modestes bijoux travaillés dans les pierres semi précieuses de la région. Ses yeux, subitement, s'illuminent de joie, bien qu'il n'ose pas s'en saisir. Une fierté ancestrale qui s'harmonise avec la noble beauté des lieux et émouvante image de Petra, ville ressuscitée.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE       ( photos Yves Barguillet )

 

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6 juillet 2020 1 06 /07 /juillet /2020 07:47
Les beaux jours d'Annie Préaux

Annie Préaux raconte comment ses beaux jours se sont envolés quand elle a atteint la puberté. A travers son histoire d’adolescente et de jeune fille et les vieux jours de sa cousine qu’elle accompagne dans sa fin de vie, une réflexion sur la vie, surtout au début et à la fin …

 

 

Les beaux jours

Annie Préaux (1947 - ….)

 

 

Sa grand-mère l’a prévenue ses beaux jours sont révolus, quelques gouttes de sang tachent le fond de sa culotte, elle va passer du stade d’enfant à celui de femme pubère. Tout ça elle ne le sait pas encore, elle ne sait pas ce que c’est, elle n’y comprend rien et on ne veut rien lui dire.

 

La narratrice - ne sachant pas pas si l'histoire est autobiographique ou non, raison pour laquelle je l’attribuerai à la narratrice et non à l’auteure - a choisi un habile processus littéraire pour raconter son adolescence, comment elle l’a conditionnée pour aborder sa vie d’adulte et la vie de senior qui l’attend et en narrant celle de sa cousine qu’elle accompagne sur le dur chemin du grand âge. Elle décrit en alternance son adolescence et ses visites à sa vieille cousine établissant ainsi une sorte de pont entre les deux bouts d’une vie.

 

Cela se passe dans un village du Borinage, à l’époque où cette riche région minière devenait une immense friche industrielle, où les fortunes se défaisaient beaucoup plus vite qu’elles s’étaient constituées. Ainsi, après le décès de son père, sa mère sera-t-elle  obligée de fermer la petite fabrique, que la famille exploitait, en laissant une vingtaine d’ouvrières sur le carreau. Annette, la narratrice, terrorisée par les prédications sataniques de sa grand-mère, refuse de devenir une femme, ne s’aime pas, se déteste même au point d’en devenir anorexique. « Contrairement aux vraies anorexiques, je ne me pèse jamais, je ne contrôle rien. Je ne souhaite pas être mince ou grosse. Je hais tout simplement cette chair qui recouvre mon squelette et qui saigne irrégulièrement. Je déteste mes points noirs, mes boutons, mes poils. Ma peau. Mes os. »

 

Elle se révolte contre tout, contre sa famille qui ne lui dit rien, qui la traite comme une enfant, contre l’école où, bien qu’elle soit une élève brillante, sa maîtresse l’accuse d’être l’instigatrice de tous les mauvais coups fomentés au sein de l’institution. C’est une rebelle, on la considère comme telle. Elle s’oppose surtout à la religion, notamment celle pratiquée par sa grand-mère qui, restée au temps des rites et croyances les plus obscurs, les plus contraignants, les plus abscons, ceux qu’elle l’oblige à pratiquer comme elle.

 

Cette religion que sa cousine Jeannette, un peu plus vieille qu’elle, respecte jusque dans ses plus obscures pratiques, quitte à en inventer d’autres pour paraître encore meilleure catholique et être certaine d’aller directement au Paradis. Mais sa cousine subit déjà et inexorablement la dégénérescence qui affecte de nombreuses personnes âgées  dont Annette suit la lente et inéluctable dégradation physique et mentale. En pensant certainement dans un petit coin de sa tête que le début de sa descente, à elle, se rapproche de plus en plus. Je l’imagine aisément, je partage le même âge que l’auteure ...

 

Un roman court, plein d’humanité et d’émotion qui survole, d’une adolescence douloureuse à une fin de vie dégradante, tout ce qui peut constituer l'existence, la sienne peut-être, consacrée à de multiples engagements dont la défense de la cause des femmes très présente dans ce texte. Cette biographie est aussi un plaidoyer contre toutes les contraintes imposées aux jeunes filles, aux femmes, aux personnes âgées par des religions bigotes, castratrices, liberticides… dont des familles et des institutions usent et abusent encore pour maintenir leur pouvoir.
 

Denis BILLAMBOZ


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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

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