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19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 07:23
Le Bunker - premier témoignage - de Thierry Radière

J’ai déjà parlé de cette expérience proposée par Jacques Flament Editeur, j’ai déjà présenté un texte de Thierry Radière mais je n’ai pas encore évoqué la genèse de ce projet très ambitieux qui prend de l’ampleur de mois en mois.

 

 

Le Bunker – Premier témoignage

Thierry Radière (1963 - ….)

 

 

L’éditeur Jacques Flament a conçu un projet littéraire original, il a défini un ensemble de contraintes qu’il a soumis à des écrivains pour que chacun d’eux apporte sa version de la situation qu’il a imaginée. Il définit lui-même ce concept de la manière suivante :

 

« LE BUNKER est un projet littéraire de JFE (Jacques Flament Editions) qui se positionne dans la durée, le nombre de livres proposé n'ayant, pour l'instant, pas de limite définie... À partir d'une situation donnée (l'apocalypse soudaine, sous quelque façon qu'on l'envisage) contraint 217 personnes à cohabiter, bloquées dix mètres sous terre, et à envisager la survie ou la mort ensemble, sans possibilité notoire de sortie. Chacun des auteurs de la série prend donc la posture du survivant et décrit son quotidien, son passé, ses fantasmes ou, pourquoi pas, ses rêves d'un futur meilleur ».

 

Comme un mauvais élève, j’ai lu le sixième témoignage sans connaître précisément les règles du jeu mais le texte était suffisamment explicite pour que je ne m’égare pas trop. Cette fois, je connais le projet, je peux affronter le Premier témoignage, celui de Thierry Radière.

 

 

Ce défi était vraiment à la mesure de Thierry Radière, lui qui excelle dans la description des scènes intimes, des états d’âmes torturés, des huis clos pesants et dans l’expression d’une vision plutôt sombre de l’humanité et de son devenir. Ainsi,  il  introduit son témoignage par une remarque qui dénote cette vision : « Je pensais que tout, absolument tout, disparaitrait avec l’annonce de la catastrophe. Il m’a fallu du temps pour comprendre que non ». Le pire n’est pas toujours certains. Il a donc choisi de créer une ambiance non pas de résistance et d’espérance mais plutôt une atmosphère apocalyptique décalée, nous ne sommes pas morts mais nous mourrons certainement assez rapidement. Nous avons échappé au pire, mais il nous rattrapera vite. Pour meubler ce temps qu’il lui reste à vivre, qu’il pense plutôt court, il écrit sur un petit carnet et quand il aura noirci l’ensemble du support, il écrira dans sa tête. Il constate alors que ce qu’il écrit est plutôt meilleur que ce qu’il a écrit auparavant. Il faut tout de même préciser que l’ensemble des personnes présentes dans le bunker sont des artistes ou des gens travaillant directement avec eux, soit des individus impliqués à un degré divers dans la création artistique.

 

 

Sur ce petit carnet, le narrateur, inventé par l’auteur, raconte la vie dans le bunker, l’attitude des autres, leurs réactions, leurs dérives, leurs peurs, la foi en la religion qui les anime ou pas, leur spiritualité car, peu nombreux sont ceux qui croient en une issue possible, peu nombreux ceux qui  pensent que le monde extérieur n’est pas anéanti. Le narrateur écrit surtout sur lui-même, sur la vie qu’il a eue, sur son enfance, les faits qui l’ont marqué, ce qu’il est aujourd’hui, ce qu’il a déjà abandonné, ceux qui ont partagé sa vie… il s’interroge également sur l’art, son rôle dans la société, la fonction de l’artiste, la place de la création et les conditions idéales pour créer. Il en déduit « Que l’art est éphémère et qu’il est sans cesse à réinventer. Sa nécessité vient d’un manque de liberté, au sens large du terme. Moins nous nous sentons libres, mieux nous créons. » Une réflexion qui résonne un peu a contrario de l’envie de l’auteur qui dit « Je veux rester un être libre jusqu’au bout. » Toute la difficulté de l’artiste qui veut exprimer la liberté mais qui ne crée jamais mieux que sous la contrainte.

 

 

Ce témoignage n’est que le premier, six sont déjà publiés et d’autres viendront certainement encore. « LE BUNKER constituera donc une série de livres sur l'enfermement, la privation, le manque de liberté dans l'absolu, chacun des ouvrages étant considéré comme un témoignage où l'univers révèle, décrit, poétise ou honnit un univers imposé à travers les mots. »
 

Denis BILLAMBOZ

 

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11 juillet 2016 1 11 /07 /juillet /2016 07:38
Après l'orage de Selva Almada

Un huis-clos entre quatre personnes dans un coin perdu d’Argentine brûlé par le soleil, un huis-clos pour évoquer la religion et son rôle dans cette société isolée aux confins de la civilisation.

 

 

                                                     Après l’orage

                                         Selva Almada (1973 - ….)

 

 

Le Révérend, chrétien convaincu jusqu’au tréfonds de son âme et orateur fascinant, parcourt les campagnes arides de l’Entre Rios et du Chaco en Argentine pour apporter la bonne parole aux populations éloignées de tout, même de la foi. Celui-ci  préfère cette vie errante et lucrative car il est payé grassement pour ses prêches qui incitent les fidèles à plus de générosité à l’heure de la quête, qu’une existence simplement paroissiale. Il est accompagné de sa fille âgée de seize ans. Un jour de grande chaleur, leur voiture tombe en panne et ils doivent attendre qu’un mécanicien, installé dans un coin de cette campagne perdue, la répare. Attendant patiemment que le réparateur détecte la cause de cette panne, le prédicateur tente de convertir le fils du garagiste, impressionné par le magnétisme du Révérend.

 

Le cadre de cette histoire comporte de nombreux éléments que j’ai souvent rencontrés dans les romans latino-américains : un pays écrasé sous la chape cuisante du soleil, une végétation brûlée, une sécheresse perpétuelle ou presque, des êtres rares et amorphes, un coin de pays perdu, loin de tout, où l’auteure peut installer un huis clos en plein air entre les quatre personnages de cette intrigue : le Révérend, le garagiste, le fils du garagiste et la fille du prédicateur. Pendant que le garagiste s’affaire autour de la voiture en panne, le Révérend s’applique  à convaincre son fils de rejoindre les fidèles du Christ et, lorsque  l’orage arrive enfin, il propose au père d’emmener le fils à la ville pour suivre des études chez les religieux,  mais le père refuse et l’affrontement enfle en même temps que l’orage

 

Un texte construit a priori autour de la religion et de son rôle dans une société fruste, isolée, prédisposée à toutes les craintes et superstitions concernant la vie après la mort et la rédemption, où l’affrontement entre le Révérend mystique et le père non croyant, hostile à toutes les religions, sonne comme une métaphore des nombreux conflits religieux qui ensanglantent actuellement la planète. D'autre part, ce texte tourne aussi autour d’un thème moins explosif mais plus pernicieux qui fermente au tréfonds des âmes des héros : l’abandon. Le Révérend a toujours dans son esprit cette angoisse qu’il a ressentie quand sa mère l’a confié au prédicateur qui devait le baptiser. Sa fille a vu son père abandonner sa mère sur le bord d’une route, le fils du garagiste a été abandonné par sa mère qui l’a confié au garagiste en le convainquant qu’il en était le père. Et le garagiste lui-même n’est pas à l’abri de l’abandon par son fils qui veut suivre le révérend.

 

Un texte fort, dense, bien équilibré qui transporte le lecteur dans ce pays étouffant au cœur d’un huis clos tout aussi étouffant. Un premier roman maitrisé où les prêches du Révérend, insérés dans le texte, constituent les plus belles pages d’écriture du récit, dépassant la religion, comme souvent en Amérique du Sud, pour inciter les peuples à la révolte.

« …méfiez-vous des mots forts comme des mots jolis. Méfiez-vous de la parole du patron comme de celle de l’homme politique. Méfiez-vous de celui qui dit être votre père ou votre ami. Méfiez-vous de ces hommes qui prétendent parler à votre place et dans votre intérêt. »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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8 juillet 2016 5 08 /07 /juillet /2016 08:05
Marcel Proust et Colette
Marcel Proust et Colette

Il n’est certes  pas évident de rapprocher Colette de Proust,  si ce n’est par la qualité de leur plume ; cependant ils s’admirèrent, s’aimèrent par ce qu’ils partageaient certaines  préférences électives et sélectives,  que tous deux furent très attachés à leur mère, qu’ils étaient contemporains et connurent la même actualité, enfin qu’ils eurent des thèmes semblables, ne serait-ce que l’amour, la jalousie, la guerre et surtout le goût des mots. Ils ne furent pas moins très différents. Colette avait le souci des choses et de la nature et elle appréciait infiniment la chair. Proust habita son corps dans la souffrance  (la maladie) et dans  son homosexualité difficile et complexe. Ce ne fut donc nullement un amoureux de la chair, contrairement à Colette qui l’a célébrée comme personne. L’a savourée et glorifiée.

 

Proust était né en 1871, Colette en 1873. Provinciale, celle-ci se plût à louer les simples charmes d’un environnement végétal, à jardiner auprès d’une mère qui avait la main verte et l’initia dès sa plus tendre enfance. Aussi Colette s’est-elle chargée d’évoquer les plantes, les parfums, la treille qui paraît sa maison, la délicatesse des pétales avec une incontestable volupté, alors que les descriptions de Proust peuvent paraître plus littéraires, moins réalistes. Le parfum des aubépines est d’une suavité évanescente qui n’est pas celle d’un sensuel mais d’un intellectuel qui tente de s’approprier une nature imaginaire. Proust vécut une grande partie de son existence enfermé, son monde était celui qu’il recréait continûment, d’autant que la nature était pleine de danger pour l’asthmatique qu’il était, tandis que Colette avait la fibre paysanne avec son rude accent, ses mains qui communiaient en permanence avec la terre.

 

Proust fut aussi un homme de salon, alors que Colette l’était si peu et se moquait des snobs. Elle riait de la trop grande politesse de Proust, de son dandysme, elle qui ne cessa de narguer les bons usages et de jeter par-dessus bord  les conventions sociales. On sait qu’elle fût tour à tour vendeuse dans un magasin de produits de beauté, maquilleuse à ses heures, et surtout danseuse de cabaret, ce qui ne manquait pas de choquer la société d’alors. Il ne lui déplaisait pas d’afficher sa bi -sexualité avec provocation. Proust avait plus de réserve à ce sujet. On se rappelle qu’il vécut malaisément  son homosexualité parce qu’il savait blesser ses parents et qu’il considérait cela comme une tare. Quand il présenta «Sodome et Gomorrhe» à Gaston Gallimard, il le fit après de longues explications qui ressemblaient à des excuses. Colette n’avait certes pas cette retenue.  Cela ne les empêcha pas de recevoir tous deux la Légion d’honneur en 1920 et de se congratuler à cette occasion.

 

C’est Louis de Robert, un proche de Marcel Proust qui, en 1912, amoureux de Colette, lui fit connaître son œuvre, ce dont elle le remercia bien qu’elle ne cédât  nullement à ses avances. Au point que Marcel tenta un moment d’être leur médiateur, sans succès. Colette disait qu’on ne se donne pas par pitié mais par inclination et elle n’en avait aucune pour Louis de Robert qui fit chou blanc. Par la suite, Proust adressa des extraits de «La Recherche» à Colette. Elle jugea aussitôt ces textes comme considérables, avouant que personne n’avait rédigé des pages semblables sur l’inversion. Elle sut très vite qu’il avait écrit ce qu’elle n’aurait jamais pu écrire et qu’il était un écrivain essentiel. A son tour, elle lui envoya ses ouvrages et Proust lui répondit ceci à la suite de la réception de « Mitsou ou comment l’esprit vient aux filles» en mai 1919. Ainsi un géant de la littérature s’adressait-il à l’une des grandes dames du siècle, ceci à l’aube d’un temps qui allait changer leur destin :

 

Madame,

J'ai un peu pleuré ce soir, pour la première fois depuis longtemps, et pourtant depuis quelque temps je suis accablé de chagrins, de souffrances et d'ennuis. Mais si j'ai pleuré, ce n'est pas de tout cela, c'est en lisant la lettre de Mitsou. Les deux lettres finales, c'est le chef-d'œuvre du livre (j'entends de Mitsou car je n'ai pas encore lu En Camarades, j'ai de très mauvais yeux, je ne lis pas vite). Peut-être s'il fallait absolument pour vous montrer que je suis sincère dans mes éloges, vous dire que je ne me permettrais pas d'appeler une critique, appliquée à un Maître tel que vous, je trouverais que cette lettre de Mitsou si belle, est aussi un peu trop jolie, qu'il y a parmi tant de naturel admirable et profond, un rien de précieux. Certes quant au restaurant (au prodigieux restaurant - auquel je compare avec un peu d'humiliation mes inférieurs innombrables restaurants des Swann que vous ne connaissez pas encore et qui paraîtront peu à peu) (au restaurant qui me fait aussi penser avec un peu de mélancolie à ce dîner que nous devions faire ensemble et qui, comme rien dans ma vie depuis ce moment-là, et déjà longtemps auparavant -- ne s'est réalisé), le lieutenant bleu parle d'un joli vin qui sent le café et la violette, c'est tellement dans le caractère et le langage du lieutenant bleu. (À ce restaurant comme j'aime le sommelier, les dédains rêveurs etc...) Mais pour Mitsou il y a dans sa lettre des choses qui me sembleraient pas trop "jolies" si je n'avais trouvé dès le début (comme vous n'est-ce pas?) que Mitsou est beaucoup plus intelligente que le lieutenant bleu, qu'elle est admirable, que son mauvais goût momentané en matière d'ameublement n'a aucune importance (je voudrais que vous vissiez mes "bronzes", il est vrai que je les ai simplement conservés, non choisis), et que du reste ce progrès miraculeux de son style rapide comme la Grâce, répond exactement au titre: "Comment l'esprit vient aux filles." (...)

Marcel Proust

 

Proust et Colette s’apprécièrent sur le plan de l’écriture et peut-être parce qu'ils se savaient différents des autres. Ensemble ils aimaient la belle langue, celle qui évoque et séduit. Selon eux, le mot était une chose vivante, colorée, une traduction picturale dira Colette. Cependant pour Colette, l’écriture n’était pas essentielle, contrairement à Proust. Elle aimait trop la vie pour s’immoler dans la littérature et faire d’elle le seul culte à célébrer. Elle entendait aussi célébrer la vie, n’était-elle pas une jouisseuse éperdue ! Entre écrire et vivre, elle opta pour la vie, ce qui ne l’empêcha pas d’écrire beaucoup et fort bien jusqu’à sa mort. Dans son âge mûr, elle sera saisie à son tour par la permanence du souvenir, par le retour au pays d’enfance, celui des émerveillements. J’ai aimé ce qui se contemple, se vit, se respire, écrira-t-elle. Comme Proust, elle réhabilitera les émotions natives. Au final, l’un et l’autre, à travers l’écriture, auront eu le privilège de vivre plusieurs vies, de nous les donner à partager. Finalement, Colette donnera raison à Proust : écrire est une maladie qui n’est pas sans rémission.

 

Et, contrairement à lui, mort en 1922 qui ne pourra pas juger de la place qu’elle occupera dans les lettres françaises, cette dernière, qui ne mourra qu’en 1954, réalisera ce qu’elle avait déjà pressenti : que Marcel Proust était peut-être le plus grand écrivain du XXe siècle. Elle aimera alors à l'évoquer dans ses cahiers, à le décrire au Ritz lors de leur dernière rencontre en 1920, alors qu’il était déjà au bord du tombeau, et en tracera un portrait poignant à l’instant où la nuit se fait aurore. C’est peut-être le plus beau que l’on ait jamais tracé de lui :

 

«  Il était un jeune homme dans le même temps que j’étais une jeune femme et ce n’est pas dans ce temps-là que j’ai pu bien le connaître. Je rencontrais Marcel Proust chez Madame Arman de Caillavet, et je n’avais guère de goût pour sa très grande politesse, l’attention excessive qu’il vouait à ses interlocuteurs, surtout à ses interlocutrices, une attention qui marquait trop, entre elles et lui, la différence d’âges. C’est qu’il paraissait singulièrement jeune, plus jeune que tous les hommes, plus jeune que toutes les femmes. De grandes orbites bistrées et mélancoliques, un teint rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée.

Pendant de longues années, je cesse de le voir. On le dit déjà très malade. Et puis Louis de Robert, un jour, me donne « Du côté de chez Swann »… Quelle conquête ! Le dédale de l’enfance, de l’adolescence rouvert, expliqué, clair et vertigineux…Tout ce qu’on aurait voulu écrire, tout ce qu’on a pas osé ni su écrire, le reflet de l’univers sur le long flot, troublé par sa propre abondance. Que Louis de Robert sache aujourd’hui pourquoi il ne reçut pas de remerciement : je l’avais oublié, je n’écrivis qu’à Proust. Nous échangeâmes des lettres, mais je ne l’ai guère revu plus de deux fois pendant les dix dernières années de sa vie. La dernière fois, tout en lui annonçait, avec une sorte de hâte et d’ivresse, sa fin. Vers le milieu de la nuit, dans le hall du Ritz, désert à cette heure, il recevait quatre ou cinq amis. Une pelisse de loutre, ouverte, montrait son frac et son linge blanc, sa cravate de batiste à demi dénouée. Il ne cessait de parler avec effort, d’être gai. Il gardait sur sa tête – à cause du froid et s’en excusant – son chapeau haut-de-forme, posé en arrière, et la mèche de cheveux en éventail couvrait ses sourcils. Un uniforme de gala quotidien en somme, mais dérangé comme par un vent furieux qui, versant sur la nuque le chapeau, froissant le linge et les pans agités de la cravate, comblant d’une cendre noire les sillons de la joue, les cavités de l’orbite et la bouche haletante, eût pourchassé ce chancelant jeune homme, âgé de cinquante ans, jusque dans la mort. »

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique DOSSIER MARCEL PROUST, cliquer  ICI

 

Et pour prendre connaissance de l'article que j'ai consacré à Colette, cliquer sur son titre :

 

Colette ou les voluptés joyeuses

 

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Marcel Proust et Colette
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4 juillet 2016 1 04 /07 /juillet /2016 07:45
Un peu plus bas vers la terre de Renaud Cerqueux

Renaud Cerqueux travaille aussi dans le monde de la bande dessinée et ses textes reflètent bien cette appartenance : son écriture est visuelle, très actuelle, elle décrit un monde en voie de décrépitude dans des scènes dignes de feuilles de BD.  

 

 

                                            Un peu plus bas vers la terre

                                              Renaud Cerqueux 

 

 

Stupéfiant ! On m’avait prévenu, ce recueil est stupéfiant, effectivement on y consomme pas mal de drogue mais surtout il dépeint de manière plutôt cynique une société, la nôtre, comme elle est déjà et comme elle le sera bientôt davantage, totalement déshumanisée, cynique, bassement pragmatique, superficielle, une société qui court tout droit à son échec comme les héros de ces nouvelles. « Dans ce monde, un compte en banque bien rempli est plus utile qu’un supplément d’âme ». Ces héros sont des hommes qui ont réussi mais qui, brusquement, rencontrent le grain de sable qui vient gripper la machine et les ramènent à leur plus prosaïque condition humaine. Les nouvelles sont très souvent construites sur un parallèle entre un homme brillant, doué et riche et un être fruste (singe, zombie) mais serein et apparemment heureux, un être proche de la nature qui ne s’est pas égaré dans des réflexions inutiles, un être un peu primitif, écologique, « un type un peu nerveux, animal, puissant, sans culture digne de ce nom mais qui avait réussi à percer… », un amant idéal pour une femme qui s’ennuie à l’ombre d’un homme trop occupé par des problèmes trop sérieux.

 

 

 

Eric, directeur commercial dans une entreprise de vente de bière à Brest, est pris au piège de la société de consommation, il doit toujours travailler plus pour satisfaire les envies de son épouse qui lui reproche d’être de moins en moins présent à la maison. Et, au travail, il est contraint par sa hiérarchie de pressuriser ses collaborateurs et amis pour atteindre les objectifs de l’entreprise. Il sent que sa vie lui échappe et qu’il mène une existence qu’il n’a jamais voulu avoir.

 

 

Hikari sait que la vie, qui lui reste à vivre, sera courte, il profite au mieux de l’argent qu’il a gagné en décontaminant le site de Fukushima et s’offre une jeune femme contactée sur un site Internet spécialisé. De cette relation éphémère pourrait naître un monstre comme il en naît souvent au zoo de Fukushima. Une nouvelle brève, intense, foudroyante comme un tsunami.

 

 

Jérôme, trader grassement enrichi, éprouve le besoin de faire une coupure pour retrouver une vraie vie d’homme au contact de la nature et de ses dangers. Après un séjour dans la jungle guyanaise, il comprend la puérilité humaine et comment l’exploiter pour son plus grand profit.

 

 

Haim, riche employé d’une grande entreprise de la City londonienne, renverse accidentellement un randonneur qui décède sur le coup. Il décide alors d’enterrer la victime, mais celle-ci n’est pas réellement morte, elle est, selon des spécialistes, zombifiée par son entremise. Il aurait le pouvoir de faire renaître les gens sous une forme docile et servile. Il pourrait ainsi s’adjoindre une véritable armée, curer l’humanité de tous les gens qui la polluent et instaurer une société plus humaine.

 

 

Un cadre, qui a réussi dans la finance, a épousé une femme pour sa beauté et a un enfant roi, la vie rêvée de toute bonne famille bourgeoise mais il doit faire face aux aléas de la vraie vie quand un grain de sable vient se coincer entre les rouages pourtant bien huilés de son existence.

 

 

Les textes de Renaud Cerqueux sont actuels, son écriture est rapide, nerveuse, il emploie un vocabulaire d’aujourd’hui, fait référence à des produits à la mode. On sent bien que l’auteur travaille aussi dans le monde de la bande dessinée, ses textes sont visuels. Il décrit un monde en prise directe avec les problèmes que les Français rencontrent aujourd’hui et les invite à réfléchir sur leur avenir en leur démontrant que les discours, qu’on leur assène depuis l’école, ont vécu et que même la vertu n’empêchera pas l’homme de rencontrer le vice dont il ne triomphera pas nécessairement. Il y a dans les nouvelles, qui composent ce recueil, comme une certaine fatalité, une forme de fuite en avant inéluctable qui pourrait être fatale à la gente humaine.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 09:01
Yves Bonnefoy ou recommencer une terre

 

Poète de grande race, il était né à Tours en 1923 d'un père ouvrier et d'une mère institutrice et vécut une enfance grisâtre qui ne sera éclairée que par la lumière de l'arrière-pays des Causses du Quercy et du Rouergue où il passait ses vacances d'été chez ses grands-parents maternels. Après des études de mathématiques et de philosophie, il s'oriente vers les lettres et les arts, la poésie bien sûr pour laquelle il a un don évident, mais également les mythes qui l'incitèrent à interroger des peintres tels que Piero de la Francesca, Goya, Giacometti, de même qu'il traduira des oeuvres européennes comme celles de Shakespeare, Yeats ou Leopardi. Traducteur éminent de Shakespeare, l'une des phrases de celui-ci pourrait être mise en exergue de son oeuvre : Tu as rencontré ce qui meurt, et moi ce qui vient de naître. Longue méditation sur la mort et sur la finalité apparente de tout ce qui vit, l'oeuvre poétique de Bonnefoy n'est ni désespérée, ni pessimiste, comme le sont beaucoup de celles de nos jeunes poètes. Elle est, par ailleurs, l'une des moins narcissique qui soit, car toute entière tournée vers l'objet extérieur. Soucieux des innombrables perturbations que nous traversons, il avait la conviction que les poètes et les artistes ont une approche et une vision plus aiguë des crises civilisationnelles, d'où l'intérêt qu'il manisfeste pour les époques charnières et la crise de conscience vécue au XIXe siècle par un Baudelaire ou un Rimbaud. Par ailleurs, sachant que l'on ne peut discerner l'avenir sans se référer au passé, il sera toujours un témoin vigilant de notre époque agitée et négligente.

 

L'horizon intellectuel du poète sera celui d'une recherche incessante. Sa soif de l'éternel, de l'unité perdue, de ce qui peut-être n'existe pas mais qu'on ne renonce jamais à atteindre, constitue son acte d'écrire, celui d'un devenir que le poème met en mouvement. L'oeuvre d'Yves Bonnefoy, qui semble être un des rares poètes à susciter l'unanimité d'estime et d'admiration de ses contemporains, n'appartient à aucune école, à aucune chapelle littéraire. Elle s'approfondit au long d'un parcours d'une rigueur et d'une authenticité qu'il faut souligner. Ses textes - poésie, prose, essai - comportent une suite de moments comparables à des voyages, à des passages, à des traversées, où veillent un désir partagé entre le passé et le puissant attrait de l'avenir, le froid nocturne et la chaleur d'un feu nouveau, la dénonciation du leurre et la visée du but. Son extrême exigence, quant à l'authenticité du monde second, détermine une série de mises en garde à l'encontre de ce qui pourrait nous en détourner ou en tenir lieu à bon compte. La dimension d'avenir et d'espérance est capitale. Si intense que soit le sentiment d'un monde perdu, Bonnefoy ne laisse pas prévaloir le regard rétrospectif ou la pensée négative. Il appartient à la poésie, selon lui, d'inventer un nouveau rapport au monde. Marquant ses distances vis-à-vis du christianisme, le poète n'en reste pas moins attaché à l'idée d'une transcendance. S'il cherche à ranimer ou re-centrer la parole, à recommencer une terre, à retrouver la présence, ce n'est jamais pour revenir à une ancienne plénitude, mais pour tenter de définir le monde second comme lieu d'une autre totalité, d'une unité différente, de façon à ce que la perte du monde premier puisse être réparée. Confier cette tâche au langage, à la poésie, est pour Bonnefoy poser le principe que le monde second a son fondement dans l'acte de parole, car il est le seul à pouvoir nommer les choses et en appeler à l'être dans la communication vivante avec autrui.

 

Imagine qu'un soir
La lumière s'attarde sur la terre,
Ouvrant ses mains d'orage et donatrices, dont
La paume est notre lieu et d'angoisse et d'espoir.
Imagine que la lumière soit victime
Pour le salut d'un lieu mortel et sous un dieu
Certes distant et noir. L'après-midi
A été pourpre et d'une trait simple. Imaginer
S'est déchiré dans le miroir, tournant vers nous
Sa face souriante d'argent clair.
Et nous avons vieilli un peu. Et le bonheur
A mûri ses fruits clairs en d'absentes ramures.
Est-ce là un pays plus proche, mon eau pure ?
Ces chemins que tu vas dans d'ingrates paroles
Vont-ils sur une rive à jamais ta demeure
"Au loin" prendre musique, " au soir " se dénouer ?

 

Rien n'est tenu pour acquis et les leurres - quels qu'ils soient - sont à dissiper. On le voit dans le texte de sa leçon inaugurale au Collège de France en 1981 :

" Bien que je place au plus haut cette parole des grands poèmes qui entendent ne fonder sur rien sinon la pureté du désir et la fièvre de l'espérance, je sais que son questionnement n'est fructueux, que son enseignement n'a de sens, que s'ils s'affinent parmi les faits que l'historien a pu reconnaître, et avec des mots où se font entendre, par écho plus ou moins lointain, tout les acquis des sciences humaines (... ) Car on se soucie autant que jamais de littérature dans la nouvelle pensée, puisque c'est dans l'oeuvre de l'écrivain que la vie des mots, contrainte sinon déniée dans la pratique ordinaire, accède, le rêve aidant, à une liberté qui semble marcher à l'avant du monde."  

Ce qui lui donne à espérer dans la poésie, c'est une vie intense qui, par-delà les mots, s'ouvre aux choses, aux êtres, à l'horizon, " en somme - comme il le dit lui-même - toute une terre rendue soudain à sa soif.  De cette vocation moderne de la poésie, l'oeuvre de Bonnefoy est sans nul doute la plus engagée, la plus expressive. Avec lui le moi est tenu en éveil par le souci du monde. La nécessité absolue, selon lui, est la présence du monde et la présence au monde, ce monde reconquis sur l'abstraction et dégagé de celui  nocturne des rêves, si cher aux surréalistes, un monde qui doit être restauré par le langage. Pour ne point être rejoint par les chimères et le désespoir, ce lieu retrouvé ou instauré comme un nouveau rivage, ce lieu du monde ancré dans sa réalité est à initier par le narratif, c'est ce monde second vers lequel le poète fixe sa quête, loin de toute rêverie régressive et avec l'insistance d'une innocence naturelle. Nul passéisme donc, tant il est vrai que le monde ancien ne peut plus servir de refuge, mais une alliance avec ce lieu où, déjà, se précise une unité différente, se devine une existence nouvelle. 
Bonnefoy n'en reste pas moins attaché à une idée de dépassement et, sans céder à l'appel du là-bas et de l'ailleurs, qui sous-tend une désertion de l'ici et, par conséquent, une séparation, une division avec le réel, il privilégie l'humble présence des choses qu'il nous faut accepter et aimer. Ainsi se doit-on d'assumer le hasard et la présence des autres. Pour ce faire, le poète se plaît à user de mots comme maison, pain, vin, terre, pierre, orage ; mots d'une communion simple, symboles d'une existence partagée, dégagée de la trame froide et distancée des concepts. L'incarnation, cet en-dehors du rêve, devient ainsi un bien proche et quotidien.

 

Aube, pourtant
Où des mondes s'attardent près des cimes.
Ils respirent, pressés l'un contre l'autre,
Ainsi des bêtes silencieuses.
Ils bougent, dans le froid.

 

Grâce à ces mots journaliers, la dualité de l'homme entre en apaisement : la paix, qui s'établit, laisse subsister l'écart entre les mondes et comme le souligne Jean Starobinski " l'opposition sans laquelle l'unité ne porterait pas sens". Nous sommes avec le poète dans la  phosphorescence de ce qui est. C'est là son offrande aurorale aux générations à venir. Il meurt à Paris le 1er juillet 2016.

 

(...)


Je célèbre la voix mêlée de couleur grise
Qui hésite au lointain du chant qui s'est perdu
Comme si au-delà de toute forme pure
Tremblât un autre chant et le seul absolu.
 

(...)


Il semble que tu connaisses les deux rives,
L'extrême joie et l'extrême douleur.
Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière,
Il semble que tu puises de l'éternel.

 

 

Principaux titres de ses ouvrages chez Gallimard :

 

Du mouvement et de l'immobilité de Douve
Hier régnant désert
Pierre écrite
Dans le leurre du seuil

 

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

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Yves Bonnefoy ou recommencer une terre
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1 juillet 2016 5 01 /07 /juillet /2016 07:47
Onze leçons de philosophie pour réussir sa vie d'Isabelle Prêtre

Toutes les mères de famille devraient s’empresser d’acheter le dernier ouvrage d’Isabelle Prêtre « 0nze leçons de philosophie pour réussir sa vie » et, après l’avoir lu elles-mêmes, l’offrir à leurs ados, prochainement en classes de première et de terminale, afin de leur donner à penser avec intelligence et sensibilité et les aider à former leur esprit à la réflexion et à la connaissance. Voilà le guide qu’il leur faut pour mieux analyser et mieux comprendre, parce que clair, précis, limpide, qu’ils dévoreront comme un roman, grâce à la pédagogie de l’auteur et son souci constant de ne jamais être docte, trop savante dans ses démonstrations et d’user de façon concrète et habile de cette maïeutique qui éveille les esprits.

 

 

D’autre part, Isabelle Prêtre, fille du chef d'orchestre Georges Prêtre, a le sens des formules qui frappent, que l’on retient, qui désencombrent le cerveau et vous rendent immédiatement les perspectives de la vie plus claires, les abstractions plus accessibles. Bientôt le lecteur comprendra pourquoi  penser, et penser juste, avec discernement, est une urgence pour envisager son avenir et s’avancer sur le chemin de la vérité. Car le but de la philosophie n’est-il pas de nous donner les moyens de réussir notre existence ? Ce parcours est celui d’une initiation, une descente dans les profondeurs de nous-même et, également, une invitation à davantage de sagesse, de tolérance, d’exigence, en quelque sorte une thérapie pour résoudre ses propres énigmes et mieux accepter l’autre, notre ami, notre frère, jusque dans ses contradictions. En effet, que serions-nous sans l’autre ?

 

 

Philosopher, n’est-ce pas l’art de se poser des questions et tenter d’y répondre ? Ce livre vous y encourage sans jamais être dogmatique. Isabelle Prêtre le souligne : «  Ne déléguez à personne le pouvoir de penser. » En proposant un terrain de réflexion ouvert, elle nous convie à nous engager sur le bonne voie : celle d’exercer notre liberté tant il est vrai – comme le soulignait Platon – que le savoir a le pouvoir de nous rendre libre. « Par la connaissance, je sors et du mal et de l’ignorance – le mal étant d’ailleurs la conséquence de l’ignorance » - insiste Isabelle Prêtre qui s’applique, à travers ses divers chapitres, à amplifier notre champ d'investigation et à initier la jeunesse à l'esprit de synthèse.

 

 

Son souci est d'inciter chacun de ses lecteurs à vivre mieux et à poser sur le monde un regard plus affûté, plus perspicace, sans oublier d’aborder la question de Dieu et de la foi et de réunir ainsi tous les possibles. En sa compagnie, nous nous approchons de la pensée des plus grands philosophes, nous comprenons comment et de quelle façon ils ont conduit leurs méditations, ce qui les a motivés, convaincus, ce qu’ils ont apporté à la pensée universelle, comment leurs lumières ont éclairé l’humanité. C'est un parcours merveilleux qu’elle nous propose de partager et qu’elle mène d’une plume avisée, jamais pesante, subtile, honnête, chaleureuse qui comble l’esprit et souvent console le cœur, ou du moins le rassure.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Isabelle Prêtre, philosophe, auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages.

Isabelle Prêtre, philosophe, auteur de plus d'une vingtaine d'ouvrages.

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27 juin 2016 1 27 /06 /juin /2016 07:50
Le dieu du tourment de Hugo Ehrhard

Olivier Busnel est devenu un homme d’affaires odieux, pur produit d'une mondialisation complètement déshumanisée, intéressée par les seuls profits, mais aussi l’adulte qu’il ne pouvait qu’être après l’enfance qu’il a subie. Un roman puissant sur le pouvoir et son exercice dans le monde actuel.

 

 

Le dieu du tourment

Hugo Ehrhard (1977 - ….)

 

 

Dans ce texte, Hugo Ehrhard dresse le portrait bien peu flatteur d’un cadre supérieur possédant un pouvoir décisif dans la gestion de l’entreprise qui l’emploie et un pouvoir encore plus déterminant sur les gens qui travaillent dans cette entreprise. C’est à la fois le portrait d’un homme marqué à jamais par un événement dramatique qu’il a vécu durant son enfance et le portrait de très nombreux dirigeants qui se croient investis du sort de leur entreprise, prêts à tuer père et mère, collaborateurs et employés, pour assurer leur pouvoir, satisfaire leur égo et exercer leur raison d’être dans l’entreprise qu’ils dirigent.

 

Faisant fi de la plus élémentaire chronologie, Hugo Ehrhard raconte en vingt-huit scènes et autant de chapitres les étapes décisives de la vie d’Olivier Busnel, directeur ou PDG, il n’est pas très aisé de déterminer le niveau exact auquel il évolue, mais il est sûr qu’il gagne beaucoup d’argent, qu’il mène un train de vie à l’échelle de la mondialisation, qu’il possède un pouvoir pratiquement sans borne au sein de cette entreprise. Ces tranches de vie montrent un jeune homme débauché, fêtard, buveur, hâbleur, méprisant, imbu de sa personne qui séduit la fille qui semblait la moins encline à épouser cet être cynique et irrespectueux. Il grimpe rapidement les échelons de la hiérarchie, devient un personnage important, fréquente les palaces, les lieux de luxure, mais il ne trompe jamais sa femme, il ne le peut pas, il l’aime trop pour la tromper même si leur mariage est stérile, il ne veut pas prendre le risque de procréer. Il éprouve un blocage irréversible, il se contente de fuir dans l’ivrognerie la plus sordide qu’il aggrave avec la prise de drogues de toutes sortes. Il avait juré fidélité à sa  femme mais un soir, à l’autre bout du monde, une marchande de sexe l’a embarqué dans une aventure dont il n’a même pas gardé le souvenir. Il se sent le félon qui a rompu le pacte et un beau jour sa femme disparait, personne ne sait où elle est passée. La famille, les amis, les compagnons de beuverie s’interrogent, Olivier ne dit rien, il descend de plus en plus profondément dans la déchéance alcoolique et le lecteur devra attendre l’extrême fin du roman pour comprendre l’histoire réelle de ce couple mal assorti.

 

Comme je l’ai dit plus haut, il y a deux livres dans ce roman : l’histoire d’un gamin marqué à jamais par un fait divers hélas trop fréquent encore aujourd’hui et l’histoire d’un cadre supérieur qui n’arrive pas à oublier son histoire personnelle en dirigeant son entreprise. Olivier Busnel sait qu’il est marqué à vie et il en veut à la société avec laquelle il voudrait régler le compte qui l’a entraîné dans l’ornière. Il sait qu’il est abominable mais il est convaincu que ce n’est pas de sa faute. « … il ne restera rien d'autre de moi qu’une somme de mépris et de crainte. C’est logique, j’ai passé ma vie à me comporter comme un enculé, pardon, un idiot tyrannique. Dès que j’ai compris que la solution à n’importe quel problème était le cynisme. On vit dans un monde entièrement bâti autour de cette religion, un monde idéal pour un type aussi impatient que moi ».

 

On sent bien aussi à travers cette lecture la hargne d’Hugo Ehrhard à l’endroit de ceux qui profitent de la mondialisation, comme Olivier Busnel, dans le but d’instaurer un pouvoir quasi dictatorial au détriment de l’ensemble des populations, surtout des plus démunies. Busnel semble le parfait alibi pour dénoncer ces profiteurs cyniques sans foi ni vertu. « …on vit à l’époque de l’obscénité totale, n’importe qui jacte sur n’importe quoi, 24 heures sur 24, plus aucune autorité ne régule la parole de personne, et ces sujets restent tout de même tabous. Pas parce que la loi le punit, mais parce que personne n’est capable de les représenter. Même le gigantesque monstre de voyeurisme que nous sommes devenus refoule ces atrocités-là. Alors qu’elles existent…. »

 

Dans ce texte surpuissant, qu’il faut lire avec attention, les chapitres sont datés de 1986 à 2012 mais ne respectent en rien la chronologie, il vaut mieux suivre l’évolution de l’ivrognerie du héros pour se repérer dans le temps, Hugo Ehrhard laisse une large place aux angoisses, phobies, frayeurs de l’enfance qui hantent la vie des adultes jusqu’à les pousser vers les pires extrémités. « Moi, c’est plutôt ce que je connais qui me fait peur. Quand j’étais tout gamin, j’avais peur des zombies, des vampires. Des monstres, quoi. J’ai très vite compris que les monstres existent : ils sont parmi nous…. »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Le dieu du tourment de Hugo Ehrhard
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20 juin 2016 1 20 /06 /juin /2016 07:59
Tant et tant de chevaux de Luiz Ruffato

Un portait décapant, d’une violence inouïe, de la mégapole inhumaine qu’est devenue Sao Paolo, dans un texte aussi déstructuré que la société qui peuple cette ville.

 

 

Tant et tant de chevaux

Luiz Rufato (1961 - ….)

 

 

En entrant dans de ce livre, j’ai eu une drôle d’impression : celle de voir un documentaire sans commentaire, un documentaire filmé par une caméra embarquée dans un véhicule qui se baladerait dans une immense mégapole surpeuplée au point d’en être déshumanisée. Sao Paulo, 9 mai 2000, Luiz Ruffato lâche sur la feuille sa plume qui dévale la ville comme un bolide, dressant avec des mots-images des portraits d’une saisissante vérité, des portraits qui expriment la violence, la misère, l’horreur qui règnent sur la mégapole, des scènes atroces, cruelles, révoltantes,… des morceaux de vie d’individus représentatifs de cette masse grouillante, suante, ahanante à la recherche de quoi vivre, respirer, espérer encore un peu ou croulant sous une richesse mal acquise.

 

Dans une ambiance qui semble inspirée de « Pixotte », Luiz Ruffato propose aux lecteurs sa vision de Sao Paulo, la ville gigantesque, trop grande pour être encore humaine, trop vaste pour permettre à chacun de vivre dignement. Afin de rendre son témoignage plus crédible, il construit son texte comme la cité est érigée : de bric et de broc, de morceaux hétéroclites : textes sans ponctuation ni paragraphe, textes classiques, listes de mots, prose en vers, etc.…  Chaque chapitre d'une ou deux pages est différent du précédent et du suivant, chacun d'eux raconte un bout d’histoire, le plus souvent une tranche de misère.

 

Une expérience littéraire, une aventure dans un monde barbare, déliquescent, dégénéré, apocalyptique. Un cri d’alarme lancé à la face du monde pour dire qu’une ville se meurt, qu’un peuple est sur le point de disparaître, que l’humanité est en danger, qu’elle pourrait se désagréger comme le texte de Ruffato qui s’éparpille en morceaux incohérents, épars, incapables de former un document correctement formaté. Une performance littéraire, des images saisissantes :

 

 « …

Je l’ai dit  le crâne est un sacré bonhomme

L’autre jour le crâne a été bloqué à l’entrée de la favela

La police militaire faisait une descente

Lui a demandé de présenter ses papiers

L’emmerde il n’avait même pas sa carte d’identité

La police lui a ordonné de se coucher sur le sol dégueu

La figure dans la rigole qui sert d’égout

Ensuite ils l’ont jeté dans le fourgon et ont disparu

Dans cette sao paulo immense

Ils l’ont tabassé torturé

Mis en piteux état lui le crâne

Maintenant je vais à la baraque prendre mon glock chez le crâne

… »

 

Denis BILLAMBOZ

 

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 09:44
Marcel Proust, une vie à s'écrire de Jérôme PICON

En recevant ce livre, j’avoue avoir eu, devant les 600 pages qui attendaient ma lecture, un bref mouvement de recul. Allais-je me lancer dans cette énième biographie chargée, comme les précédentes, de nous mettre en relation plus intime avec l’écrivain qu’avec nous-même, tant notre mémoire cède trop souvent aux voluptés de l’oubli, contrairement à celle des biographes. C’est donc prudemment que j’ai tâté le terrain, m’aventurant avec réticence dans « Marcel Proust, une vie à s’écrire » et séduite d’emblée, je l’avoue, par le savoir-faire de Jérôme Picon qui appréhende Proust selon un angle inédit, celui où il devient en quelque sorte son propre analyste, méthode qui a achevé de réduire à néant mes a priori. Le support de son travail n’étant autre que la correspondance de l’écrivain qui, jour après jour, nous met en contact avec les multiples facettes des personnalités diverses qui sommeillaient en lui et ont donné corps à son œuvre ( le seul corps que Proust ait pleinement occupé ) comme une suite de naissances successives. Certes, sa correspondance n’avait pas été sans nourrir ses prédécesseurs, mais Picon en fait le canevas exclusif de sa longue et pénétrante étude que le titre s'emploie à invoquer : le roman proustien ne fait en définitif que re -écrire l’existence de l’auteur. Si bien qu'un autre titre aurait pu également le définir : « A la recherche du moi perdu ». Ou encore : « A la recherche des moi (s) multiples ».

 

 

Proust ne met-il pas un peu de lui-même en chacun de ses personnages ? Et le lire, n’est-ce pas l’entendre se parler, mieux, le surprendre à s’écrire ? Il semble que le jeune homme d'abord, puis l’adulte se sont essentiellement consacrés à saisir l’être dans les diverses phases de son évolution, à scruter le mystère profond qu’inspire notre nature obscure, incertaine et insatisfaite. S’appuyant sur les témoignages quasi quotidiens des lettres, brouillons et notes, certains encore inédits, Picon est parvenu à réussir le tour de force de nous rendre l’écrivain dans l’instantané de la création littéraire, le mouvement de vie qui l’anime et l’a incité à préférer le fictif au réel parce que la transposition a ceci de supérieur, elle s’inscrit dans une démarche artistique et intemporelle. Ce que l’on découvre, dans cet ouvrage, est un homme aux prises avec les innombrables complexités de l'individu et, en premier lieu, les siennes.

 

 

Dès le début, on sait que l’on entre non dans une confession mais dans une quête, une longue suite d’expériences qui aboutira à la révélation ultime : l’œuvre est plus importante que la vie, bien que la vie ne cesse de l’alimenter. Toute œuvre d’art se doit de puiser en elle-même ses lois et sa raison ; n’est-il pas évident que la littérature est la plus complète expression de la vie ? Ce long monologue – certaines lettres n’ayant pas de destinataire, Proust parait s’écrire à lui-même – est une évidente immersion en soi qui structure le roman en gestation, l’abreuve et l’édifie, et constitue une revanche sur trop d’années passées à se disperser. En quelque sorte, Marcel Proust se déconstruit pour construire son livre et utilise les matériaux de cette déconstruction à bon escient, appréhendant l’autre moi au fond de lui-même et cédant à la tentation de peindre en l’autre ce qui, en lui, l’inquiète et l’interroge.
 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Marcel Proust, une vie à s'écrire de Jérôme PICON
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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 09:47
L'or de Blaise Cendrars

Dans ce court roman, Blaise Cendrars (1887-1961) raconte la malédiction qui s’est abattue sur son compatriote suisse Johann August Suter après qu’un de ses employés a découvert de l’or en creusant les fondations d’une scierie sur son immense domaine. Sous sa plume, « L’or » c’est l’histoire d’une malédiction, celle infligée à son compatriote Johann August Suter émigré en Californie où il a construit une immense fortune, totalement détruite par la découverte sur ses terres, en janvier 1848, des premières pépites d’or de Californie. « La merveilleuse histoire du Général Johann August Suter » comme il a sous-titré cette biographie, écrite sous forme d'un roman d’aventure, d’une épopée dans l’Ouest américain, pourrait figurer aux côtés des nouvelles rédigées au début du siècle dernier par Jack London et publiées dans le fameux recueil « La ruée vers l’or ». Jack London est probablement né sur un des terrains revendiqués, tout au long de sa vieillesse, par Johann Suter. L’or semble avoir relié les deux personnages mais ce n’est pas étonnant puisque London naquit à San Francisco quelques années avant que Suter décède, seulement quelques années après qu’il a quitté la Californie pour la côte Est.

 

Johann August Suter, issu d’une famille de la bourgeoisie industrieuse et commerçante suisse de la région bâloise, fait de mauvaises affaires, plaque tout, famille et créanciers, pour partir à la découverte de l’Amérique où il ne sera pas poursuivi. Il entreprend  d’abord un long périple à pied par la Franche-Comté et la Bourgogne avant de rejoindre Paris par le coche. Il ne s’y arrête pas longtemps, file vers Le Havre où il embarque pour New-York. Une fois arrivé, il exerce mille métiers et connait mille misères, sans compter qu’il trempe dans autant de carambouilles pour autant de misères. Il comprend  bientôt  que l’avenir est à l’Ouest, s’installe un premier temps dans le Missouri où il écoute attentivement ceux qui en reviennent et comprend tout aussi vite qu’au-delà des grandes montagnes il y a un pays à conquérir. C’est alors qu’il entreprend une nouvelle expédition vers Vancouver, d’où il gagne Honolulu, puis les Aléoutiennes, et enfin San Francisco qui n’est alors qu’une minuscule bourgade.

 

Arrivé sur sa terre promise, il travaille très fort, se hasarde beaucoup, et tente de nombreuses innovations en commerçant avec les Russes, les Chinois et ceux qui traversent le Pacifique, il a même l’idée de faire venir des Canaques à la place des Noirs qui coûtent trop chers à importer d’Afrique en Californie. Son sens politique avisé lui permet d’éviter les embûches des guerres entre les Espagnols et les Américains et d’obtenir des territoires importants en rendant service au pouvoir local dans la lutte contre les Indiens. Il construit ainsi un immense empire où il implante des fermes et des établissements pour la transformation de ses productions. Vers le milieu du XIXe siècle, il est devenu l’un des premiers géants de l'économie américaine avant qu’apparaissent ceux de l’automobile, du pétrole, etc… Il est à la tête d’un énorme trust qui intègre la filière agricole de la production au négoce. Il possède la quasi-totalité de la Haute Californie.

 

Mais ce bel empire va s’effondrer irrémédiablement quand un de ses forgerons, James Marshall, découvre des pépites d’or en creusant les fondations d’une scierie. Les ouvriers vont déserter, un flot énorme de chercheurs d’or va déferler sur ses territoires, volant tout, cassant tout, emportant tout… Il se relève, rechute, conteste, devient quasiment fou, espérant toujours justice pour  ce dont il a été spolié, soit la quasi-totalité de l’emprise foncière de la ville de San Francisco.

 

Ce livre, c’est l’origine de la ruée vers l’or, l’histoire de la naissance de l’Etat de Californie, de la fondation de San Francisco, l’épopée extraordinaire d’un pauvre Suisse failli, mais surtout l’histoire d’une malédiction, de la malédiction de l’or qui rend fou aussi bien le vieux Suter, qui croit posséder une part de tout l’or trouvé ou à trouver en Californie, que son forgeron qui voit de l’or partout depuis qu’il a ramassé les premières pépites. Cendrars est allé au-delà de l’épopée, la folie le hantait, il l’a trouvée dans cette aventure où il a inséré une forme de morale : la fortune mal acquise rend malade et condamne ceux qui en profitent.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

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