Overblog Tous les blogs Top blogs Mode, Art & Design Tous les blogs Mode, Art & Design
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU
6 septembre 2012 4 06 /09 /septembre /2012 07:44

1250594964_pavlovsk-one.jpg

 


De tous les palais impériaux d'été qui se trouvent à quelques kilomètres de Saint-Pétersbourg, celui de Pavlovsk est l'un des plus séduisants. Moins pompeux que Tsarskoïe Selo, moins impérial que Peterhoff, il allie les charmes complémentaires d'une résidence à caractère intime et d'un parc délicieusement bucolique. Ce parc, l'un des plus grands de Russie, est traversé par la rivière Slavianka, qui se plaît à y musarder entre collines et vallons. Elaboré avec amour par ses propriétaires, il devint, au cours des décennies, une véritable encyclopédie de l'architecture paysagère et reflète à merveille les tendances de l'art des jardins aux XVIIIe et XIXe siècles. Si le style anglais domine avec ses plans libres imitant la nature, autour du palais se déploient les parterres réguliers d'un jardin à la française, alors que les jardins privés adoptent le caractère intime des jardins à la hollandaise avec leurs plantations de tulipes, ce qui constituait une diversité très innovante et spectaculaire pour l'époque. C'est la raison pour laquelle, ce parc sera choisi pour cadre des festivités grandioses organisées en 1814, lors du retour triomphal du tsar Alexandre Ier après sa victoire sur Napoléon, à la suite de la désastreuse retraite de Russie.
Le parc est beau à toute saison, si bien que l'on a pu écrire qu'il ressemblait à une gravure en hiver, à un dessin au pastel au printemps, à une aquarelle en été et à une peinture à l'huile en hiver.

 

1250598888 113147-pavlovsk-saint-petersburg-russia

 


Toutefois, commençons par le commencement : l'histoire de ce palais qui se conjugue avec celui de la Russie. Construit par Catherine II en 1772, il fut offert par cette dernière à son fils Paul qui avait 23 ans et s'y installera en 1770 avec sa jeune femme, la princesse Sophie Dorothée de Wurtemberg, baptisée dans la foi orthodoxe Maria Fédorovna. Le jeune prince, très amoureux, va vivre des années heureuses en cette demeure que lui et son épouse vont meubler et embellir, jusqu'à ce que Paul succède à sa mère en 1796. Paul est un personnage complexe, tourmenté, sur qui pèse une double tragédie : la mort de son père, dont le mystère l'a troublé et ses relations très difficiles avec sa mère, qui le maintiendra à l'écart des affaires durant son règne. De son père Pierre III, il a hérité d'un visage ingrat et d'un tempérament mal équilibré. Cependant il est doué d'une grande intelligence et a reçu une excellente instruction. Il avait 14 ans quand son père a été tué par les conjurés. Cette mort, l'usurpation du trône par sa mère qu'il voit entourée de nombreux amants, auront des répercussions sur son caractère et sur sa santé : il est nerveux, impulsif, rancunier, souffre de terribles maux de tête et de stress nerveux qui seront cause de son vieillissement précoce. Sa femme est tout son contraire : enjouée, resplendissante de jeunesse et de santé, elle est une personne captivante qui exercera une influence certaine sur son époque et donnera à Paul Ier dix enfants, dont deux empereurs : Alexandre Ier et Nicolas Ier. La nature et la qualité de son éducation l'ont dotée d'une intelligence fine et intuitive et d'admirables dons artistiques. C'est elle, principalement, qui imposera son goût raffiné à ce palais d'où émanent la féminité et la grâce. Pour cela, elle fera appel à Charles Cameron pour l'architecture intérieure, au peintre italien Scotti pour les peintures murales, à Vincenzo Brenna pour la décoration et à bien d'autres artistes encore et prendra plaisir à distribuer les pièces de façon à y déposer avec art ses collections de faïences, porcelaines, bronzes, ses innombrables tableaux, livres et objets divers, que cette femme cultivée recherchera dans toute l'Europe avec un discernement jamais pris à défaut.


1250601380_pavlovsk_2.jpg


Mais les heures sombres vont sonner. Paul, ayant succédé à sa mère, n'a plus guère de temps pour résider dans sa calme retraite de Pavlovsk, ce coin idyllique dans l'esprit de Jean-Jacques Rousseau, car ses obligations l'appellent. Il s'empressera d'ailleurs de prendre le contre-pied de la politique maternelle et commencera par changer la loi de succession au trône, imposant la primogéniture mâle au choix libre de son successeur par le monarque régnant, qui avait failli lui coûter le trône, Catherine II souhaitant que son petit-fils Alexandre  prenne la relève à la place de son père. Par la suite, il remettra ordre et discipline dans l'armée et fera en sorte de faciliter un peu plus la vie du peuple. En effet, Paul Ier luttera contre la dilapidation des Fonds de l'Etat, desserrera les mailles de l'administration, rendra une certaine autonomie aux allogènes, réduira les privilèges exorbitants de la noblesse et interdira la vente des serfs sans la cession simultanée de la terre qu'ils cultivaient. Il entreprendra également de réglementer et de limiter les obligations des serfs envers leurs maîtres en proclamant en 1797 qu'ils doivent travailler trois jours pour leurs maîtres, trois jours pour eux, tandis que le dimanche est jour de repos pour tous.
Ces lois vaudront à Paul de se mettre à dos l'aristocratie qui l'accusera de se laisser influencer par l'étranger et principalement par la Prusse de Frédéric II. En 1800, il se rapproche même de la France et considère l'ascension de Napoléon comme un gage de stabilité qui met fin aux désordres de la Révolution. Ce rapprochement exaspère l'Angleterre, d'autant qu'il s'attaque directement à eux après l'affaire malheureuse de l'île de Malte. Tant et si bien que l'ambassadeur d'Angleterre à Saint-Pétersbourg reçoit un jour une lettre secrète avec l'ordre de tuer le tsar, mais par les mains des conspirateurs russes. On comprend que la Grande-Bretagne préférât ne pas trop se salir les mains. Dans la nuit du 11 au 12 mars 1801, grâce à des complicités internes, des conjurés pénètrent dans la chambre à coucher impériale et mettent le tsar en demeure d'abdiquer, ce que Paul Ier refuse. A la suite d'une confusion générale, l'empereur sera renversé et étranglé. Le lendemain, la Russie apprendra que Paul Ier a succombé à une attaque et que son fils assure la succession sous le nom d'Alexandre Ier. Une fois encore se justifiera la définition du régime politique russe : " Un absolutisme tempéré par l'assassinat".



Alexandre a 24 ans quand il accède au trône. Il tient de sa mère un visage régulier, un regard clair et souriant et une haute taille. Catherine II lui a donné comme précepteur le philosophe La Harpe qui l'a sensibilisé aux idées progressistes et au culte de la liberté. Sous son règne sera adopté un nombre non négligeable de réformes, bien qu'il faudra attendre Alexandre II pour que disparaisse enfin l'abominable servage. Mais les Français lui doivent néanmoins quelque chose que Chateaubriand n'oublia pas de souligner dans ses Mémoires d'Outre-Tombe * : il épargnera Paris lorsqu'il l'occupera avec son armée en 1814 en grand vainqueur des guerres napoléoniennes et aura l'élégance de ne rien piller dans les palais et les musées, cela parce qu'il a été élevé dans le culte de la beauté et de la culture française par sa grand-mère et sa mère. Il tentera, par la suite, d'établir la paix en Europe en conformité avec les principes du christianisme. Malheureusement la deuxième décennie de son règne sera beaucoup plus terne et l'empereur ne promulguera pratiquement plus aucune loi dans le sens du progrès. De plus en plus insatisfait de l'existence - il gardera toute sa vie le remords de l'assassinat de son père qu'il n'a pas empêché - il cherchera la consolation dans une foi mystique qui l'incitera à s'éloigner des vanités du monde. Monarque, ayant exercé un rôle considérable, il s'efface. C'est en novembre 1825 qu'il décède brutalement. Il n'a que 48 ans. A l'annonce de cette nouvelle, le peuple reste dubitatif. Le bruit court qu'en réalité sa conscience lui a dicté de quitter le pouvoir pour vivre en anachorète dans la solitude et la prière et qu'il serait devenu ermite sous le nom de Fedor Kouzmitch. Cette hypothèse s'appuie sur le désir, constamment exprimé par l'empereur de se débarrasser du fardeau de ses hautes fonctions et sur le refus d'un médecin de la cour de signer le certificat de décès. Cent ans plus tard, l'ouverture de la tombe d'Alexandre Ier n'aidera pas à résoudre le mystère : le cercueil est vide.


1250673777_pf_1943415.jpg

 

                 Maria Fédorovna

 

Et qu'advint-il de l'impératrice après la mort de son époux ? Très marquée par ce drame, Maria Fédorovna va changer de style de vie dans ce palais auquel elle consacrera quarante années de sa vie, tous ses efforts et ses talents. Terminées les marches militaires, les parades, les manoeuvres. L'impératrice réunit autour d'elle un cercle de célèbres artistes, écrivains, poètes, musiciens et savants, organise des salons littéraires, des soirées musicales et même des expérimentations dans le domaine scientifique. Ainsi la vie et l'activité artistique du premier compositeur russe du XVIIIe siècle, Dimitri Bortniansky, sont liées à Pavlovsk. Et bientôt la musique  dominera l'existence du palais. Par la suite, plusieurs générations de princes, de grands-ducs et duchesses vont se succéder dans le même respect de la culture et de la beauté. Hélas, presque dévasté pendant la Seconde Guerre mondiale par les Allemands qui le pillèrent et le brûlèrent, saccageant jusqu'au parc et abattant les arbres d'essences rares pour la construction d'ouvrages défensifs, il sera ressuscité, dès 1944, grâce aux efforts conjugués des restaurateurs, sous la conduite éclairée d'Anna Zelenova. Le travail titanesque, qui fut le leur, a permis de rendre à la demeure et à son parc sa séduction d'antan et de réaliser ce qu'on appellera plus tard " l'exploit du siècle". 
En ces lieux où tout invite à la rêverie, nul doute que des fantômes viennent flâner dans les allées et deviser sous les ombrages, alors que chantent les rossignols et glissent les cygnes, et que les nuits de juin, que les ténèbres ne menacent pas, posent sur le paysage leur lumière opalescente et leur sourire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 * C'est bien volontiers que je recopie ici le passage que j'évoque à propos du tsar Alexandre Ier, fils de Paul Ier et de Maria Fédorovna, à laquelle il ressemblait beaucoup physiquement et qui fut le vainqueur de Napoléon en 1814. Ce passage est tiré des Mémoires d'Outre-Tombe de Chateaubriand, témoin et reporter en quelque sorte. ( Tome II chez Flammarion - édition du Centenaire, préfacée par Julien Gracq - livre quatrième - chapitre 13 :

" Bonaparte avait fait injustement la guerre à Alexandre son admirateur qui implorait la paix à genoux ; Bonaparte avait commandé le carnage de la Moskova ; il avait forcé les Russes à brûler eux-mêmes Moscou ; Bonaparte avait dépouillé Berlin, humilié son roi, insulté sa reine : à quelles représailles devions-nous donc nous attendre ? vous l'allez voir.
(... )
L'armée des alliés entra dans Paris le 31 mars 1814, à midi. L'empereur de Russie et le roi de Prusse étaient à la tête de leurs troupes. Je les vis défiler sur les boulevards. Stupéfait et anéanti au-dedans de moi, comme si l'on m'arrachait mon nom de Français pour y substituer le numéro par lequel je devais désormais être connu dans les mines de la Sibérie, je sentais en même temps mon exaspération s'accroître contre l'homme dont la gloire nous avait réduits à cette honte.
Toutefois cette première invasion des alliés est demeurée sans exemples dans les annales du monde : l'ordre, la paix et la modération régnèrent partout ; les boutiques se rouvrirent ; des soldats russes de la garde, hauts de six pieds, étaient pilotés à travers les rues par de petits polissons français qui se moquaient d'eux, comme des pantins et des masques du carnaval. Les vaincus pouvaient être pris pour les vainqueurs ; ceux-ci tremblant de leurs succès, avaient l'air d'en demander excuse. La garde nationale occupait seule l'intérieur de Paris, à l'exception des hôtels où logeaient les rois et les princes étrangers. Le 31 mars 1814, des armées innombrables occupaient la France ; quelques mois après, toutes ces troupes repassèrent nos frontières, sans tirer un coup de fusil, sans verser une goutte de sang, depuis la rentrée des Bourbons. L'ancienne France se trouve agrandie sur quelques-unes de ses frontières ; on partage avec elle les vaisseaux et les magasins d'Anvers ; on lui rend trois cent mille prisonniers dispersés dans les pays où les avait laissés la défaite ou la victoire. Après vingt-cinq années de combat, le bruit des armes cesse d'un bout de l'Europe à l'autre ; Alexandre s'en va, nous laissant les chefs-d'oeuvre conquis et la liberté déposée dans la Charte, liberté que nous dûmes autant à ses lumières qu'à son influence. Chef des deux autorités suprêmes, doublement autocrate par l'épée et par la religion, lui seul de tous les souverains de l'Europe avait compris qu'à l'âge de civilisation auquel la France était arrivée, elle ne pouvait être gouvernée qu'en vertu d'une constitution libre.
(...)
Alexandre ne se considérait que comme un instrument de la Providence et ne s'attribuait rien. Mme de Staël le complimentant sur le bonheur que ses sujets, privés d'une constitution, avaient d'être gouvernés par lui, il lui fit cette réponse si connue : Je ne suis qu'un accident heureux.
Un jeune homme, dans les rues de Paris, lui témoignait son admiration de l'affabilité avec laquelle il accueillait les moindres citoyens ; il lui répliqua : Est-ce que les souverains ne sont pas faits pour cela ? - Il ne voulut point habiter le château des Tuileries, se souvenant que Bonaparte s'était plu dans les palais de Vienne, de Berlin et de Moscou.
( ... )
Le jour de l'entrée de Louis XVIII à Paris, Alexandre se cacha derrière une croisée, sans aucune marque de distinction, pour voir passer le cortège.
( ... )
Alexandre avait quelque chose de calme et de triste : il se promenait dans Paris, à cheval ou à pied, sans suite et sans affectation. Il avait l'air étonné de son triomphe ; ses regards presque attendris erraient sur une population qu'il semblait considérer comme supérieure à lui : on eût dit qu'il se trouvait un barbare au milieu de nous, comme un Romain se sentait honteux dans Athènes. Peut-être aussi pensait-il que ces mêmes Français avaient paru dans sa capitale incendiée ; qu'à leur tour ses soldats étaient maîtres de ce Paris où il aurait pu retrouver quelques-unes des torches éteintes par qui fut Moscou affranchie et consumée. Cette destinée, cette fortune changeante, cette misère commune des peuples et des rois, devaient profondément frapper un esprit aussi religieux que le sien."

 

1250618376_2759201174_100f969f29.jpg

 

 autres articles concernant mon voyage en Russie :

 

La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg

Saint-Pétersbourg ou le songe de Pierre

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale 

La Russie, de la Volga à la Neva

Peterhof ou la maison de Pierre

Moscou : pleins feux sur la capitale russe

 

Et pour consulter la liste des articles de la rubrique ESPRIT DES LIEUX, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique ESPRIT des LIEUX
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

  

Partager cet article
Repost0
2 septembre 2012 7 02 /09 /septembre /2012 09:59

 makine11--Small-.jpg

 

 

Afin de poursuivre notre approche de l'écrivain Andreï Makine, qui compte parmi nos meilleurs  contemporains, voici l'entretien qu'il a accordé à la journaliste Murielle Lucie Clément où il dévoile un peu de sa personnalité et nous explique comment il conçoit le rôle de l'écrivain dans l'actualité d'aujourd'hui.

 

Murielle Lucie Clément  Andreï Makine, votre conception de la littérature a-t-elle changé depuis vos débuts, il y a une vingtaine d’années ?

 

Andreï Makine. – En ses lignes générales non, mais encore faut-il savoir ce que vous entendez par « conception de la littérature ».

 

M. L. Clément – Votre conception personnelle et générale de la littérature.

 

A. Makine – La place de la littérature dans ce monde, la place de la littérature face aux arts qui ne sont pas littéraires, face à la philosophie ? Il faut bien déterminer le domaine. La littérature pour moi était une sorte de sacerdoce. On entre en littérature comme on entre en religion. Ceci sans aucune connotation ascétique ou religieuse. Un engagement total. Une autre façon de vivre. Proust disait : « Lire, c’est s’absenter de la vie.» Un livre c’est une autre façon de vivre. Réussit-on jamais à accéder à ce mode de vie pleinement ? Je ne le crois pas car nous sommes de simples mortels donc sollicités par de nombreuses autres activités. D’autant que la littérature, grâce à Verlaine est devenue presque un gros mot : « Et tout le reste est littérature ! »

 

La vision qu’en ont les Russes est assez originale. Ils n’ont pas créé de grands systèmes philosophiques, ils se sont rattrapés avec la création littéraire. En Russie, être écrivain signifie aussi être penseur et philosophe. Il n’y a pas cette délimitation qui existe en France et en Allemagne entre la littérature et les grands systèmes philosophiques comme ceux de Descartes, de Hegel ou de Kant. Donc, chez les Russes, il y a un syncrétisme, ce qui peut être très utile. Cela leur a permis d’éviter le développement pléthorique d’une littérature légère, que l’on a d’ailleurs toujours caractérisée comme belletristika. Le mot qui est noble en français, « belles lettres », en russe est un mot péjoratif et englobe tout ce qui est théâtre de boulevard, roman de gare, tous ces genres mineurs, des œuvrettes faciles. Ils ont toujours été dédaignés en Russie. Quel serait le rôle de la littérature, sa définition ? Une sorte de sotériologie. La littérature, c’est surtout cela. Depuis mes premiers écrits, ma vision de la littérature s’est diversifiée, ne serait-ce que sous l’influence des choses que j’ai écrites, tout simplement. Il y a des sphères qui m’apparaissaient autrefois inaccessibles, comme le théâtre par exemple. Je ne pensais jamais écrire une pièce de théâtre, mais je l’ai fait. J’ai écrit des essais et je ne me croyais pas essayiste. Enfin, je ne pensais pas devoir l’écrire et, finalement, l’actualité m’a poussé à écrire Cette France qu’on oublie d’aimer.

 

 M. L. Clément – Pourriez-vous expliquer comment êtes-vous devenu écrivain ?

 

A. Makine – Il faudrait consacrer tout un livre à la naissance d’une vocation. Revenons sur le sens étymologique de ce mot, la vox, la voix qui vous est adressée. Non pas qu’on entende des voix, qu’on soit illuminé. Cet appel est lancé par des réalités irréfutables et auxquelles on pense sans y penser tout en y pensant : l’éros, la mort, la brièveté de la vie, la fugacité de notre être, la souffrance, la disparition des proches, le Mal, le Bien, enfin, toutes les grandes interrogations de l’humanité qui exigent de nous une réponse. Encore faudrait-il trouver une forme appropriée pour les dire sans être scolastique, ni obscur, ni alambiqué. Trouver un langage simple pour dire la mort, l’éros, la souffrance, le Bien, le Mal, etc. Et, sans avoir à échafauder, on y revient, de grand système philosophique à proprement parler.

 

M. L. Clément – Vous n’avez pas vraiment répondu à ma question. Comment cela a-t-il commencé pour vous ? Comment êtes-vous devenu écrivain ?

 

A. Makine – Oui, mais j’ai été tant de choses voyez-vous. Vous auriez pu me demander comment êtes-vous devenu portefaix à douze ans sur un marché kolkhozien, berger et plus tard soldat, et ainsi de suite. Je pensais un moment devenir sportif professionnel. Nous sommes composés de toutes ces facettes. Nabokov était un professeur d’université. Était-ce la part essentielle de son être, de sa vocation ? Plutôt un gagne-pain comme pour moi les mille métiers que j’ai faits.

 

M. L. Clément – Je vous le demande, parce qu’avant vous avez été universitaire et vous avez écrit des thèses de doctorat et des articles de critique littéraire. Peut-être aurais-je dû poser ma question autrement et vous demander comment êtes-vous devenu romancier ?

 

A. Makine – L’art de l’analyse littéraire est subsidiaire à la création littéraire. Imaginez, par exemple, un champion de course automobile qui s’intéresse à la mécanique. Cela lui apporte quelque chose. Il comprend mieux le moteur, son fonctionnement, ses limites, mais cela ne remplace pas son talent de pilote de course. Peut-être un jour, en perdant son emploi, il pourrait même basculer de l’autre côté et devenir mécanicien. Il en est de même pour la vocation littéraire.

 

M. L. Clément – Comme vous écrivez des romans, c’est tout de même ce que vous écrivez le plus, j’aimerais savoir comment naît un roman d’Andreï Makine ? Avez-vous en premier lieu l’idée d’un personnage, ou bien est-ce un sujet qui vous parle… ?

 

A. Makine – Simplifions les choses. Il y a bien sûr une part de vérité vécue, il y a une idée, il y a une présence humaine, la présence d’un caractère qui vous frappe par son côté insolite ou, au contraire, par son extrême banalité et qui demande à être décrit. C’est un acte de naissance qui se réduit parfois à un ton musical car tout est harmonie dans ce monde. Vous pouvez l’exprimer par des équations mathématiques ou bien par des formules chimiques ou encore par le rythme car tout est rythmé, tout est cadencé dans cet univers et, sans doute, sentez-vous cette cadence-là, cette mesure qui commence à rythmer votre vie et à paraître comme un mystère chiffré. Ce message codé se concentre dans ce personnage-là ou dans cette journée-là ou dans cette situation-là. Un peu comme – encore une image très banale – une goutte de rosée qui reflète tout un monde. Cette goutte de rosée qui est très importante, ne l’est pas dans son expression matérielle. C’est un prisme où vous voyez la lumière qui jette son spectre, vous découvrez les couleurs de l’arc-en-ciel. Ainsi, faut-il  trouver cette goutte de rosée qui peut être un homme, une situation, une souffrance ou un amour.

 

M. L. Clément – Prenez-vous des notes ou bien faites-vous un plan ?

 

A. Makine – D’abord, tout commence par une longue maturation. Je le porte en moi-même. Cela devient une musique chantée intérieurement. Une ritournelle, un rondeau qui revient sur les mêmes thèmes. Un thème se développe devenant un sujet, caractère, décor, intrigue, pour parler comme un froid analyste.

 

M. L. Clément – Quelles sont vos influences les plus directes en littérature ?

 

A. Makine – Tout nous influence. Simplement,  souvent sans vraiment nous détourner de ce que nous pensons être notre chemin. J’ai beaucoup lu les philosophes et j’ai certainement été influencé par Marx, Hegel, Spinoza ou Bergson. Chaque lecture déteint sur nous, même des lectures ratées. Dans sa jeunesse, on peut lire des romans de gare ou des polars qui sont un genre mineur et, effectivement, être influencé mais pour se dire : « Jamais je n’écrirai ça ! Comme c’est mauvais ! » On peut donc se démarquer de quelque chose et c’est souvent le cas d’ailleurs.

 

M. L. Clément – Avez-vous l’impression qu’un écrivain parfois s’améliore avec l’expérience ?

 

A. Makine – Hemingway a répondu à cette question : « La création, c’est cinquante pour cent de travail et cinquante pour cent, hélas, de talent. » Cette phrase est terrible. Elle est à la fois stupide et très juste. J’ai toujours été très désarmé devant les sciences exactes. Y aurait-il une prédisposition « génétique » pour la création littéraire ? Ai-je reçu une compensation grâce aux sciences « non exactes » ?

 

M. L. Clément – Un écrivain est-il bon parce qu’il travaille ou parce qu’il a du génie… Peut-être, faut-il avoir du talent et travailler surtout énormément ?

 

A. Makine – On reprochait à un peintre russe de produire beaucoup, à quoi il répondait : « Chers amis, j’ai passé quarante ans pour apprendre à faire un tableau en quarante heures. »

 

M. L. Clément – Comment écrivez-vous ? Je veux dire, écrivez-vous à l’ordinateur, à la machine à écrire ou avec un crayon ou stylo, à la main ?

 

Cette France qu'on oublie d'aimer

A. Makine – Je prends toutes mes notes à la main. J’ai besoin de ce contact physique. Mais, je ne le préconise pas pour tous.

 

M. L. Clément – J’ai une question qui peut paraître légèrement mystique, mais avez-vous des rituels d’écriture ?

 

 

 

A. Makine – Non, non. Pas du tout. C’est la question qui est toujours posée aux auteurs et qui commencent à raconter qu’ils écrivent avec tel stylo à telle heure. Quand on se met à ritualiser quelque chose d’aussi profond et violent que l’écriture, c’est que l’on n’est plus dans le vrai. Comme en religion, cette lourde ritualisation prouve qu’il y a quelque chose de faux dans l’ordre ecclésial.

 

M. L. Clément – Mais, sans avoir un rituel, avez-vous une discipline ?

 

A. Makine – Je prends des notes tous les jours, mais je peux bien traverser l’Australie sans penser à mon stylo. Je ne suis pas, non plus, esclave de ma plume ou un écrivain de cabinet.

 

M. L. Clément – En somme, vous n’avez pas vraiment une discipline d’écriture.

 

A. Makine – Il faut travailler beaucoup et retravailler. C’est la seule discipline qui s’impose.

 

M. L. Clément – Pensez-vous que tout le monde puisse devenir écrivain ? Je vous pose cette question par rapport aux ateliers d’écriture que l’on voit surgir comme des champignons.

 

A. Makine – S’approprier l’art d’écrire n’est pas mauvais en soi. Pourquoi pas ? Encore faut-il définir la figure même de l’écrivain. Ce pourra être l’homme qui nous rend tangibles toutes ces grandes interrogations dont j’ai parlé : l’amour, la mort, le plaisir, la fugacité de l’être, le Mal, le Bien. Si en entrant dans un livre, on ressort avec un léger sentiment de satisfaction ou de malaise ou une émotion terne et neutre de ce qu’on a lu, était-ce vraiment une lecture nécessaire ? Je viens déjà de définir « l’utilité » de ce genre de livres. Ils sont écrits pour que les écrivains voient comment il ne faut pas écrire. D’ailleurs aujourd’hui, la littérature de divertissement perd tout son intérêt car il y a des industries de divertissement beaucoup plus efficaces comme la télévision, le cinéma, Internet. On peut donc se divertir de manière beaucoup plus variée. En cela, nous vivons, à mon avis, un temps béni pour la poésie, la vraie poésie et la vraie littérature, quand tout ce qui était adjacent a été annexé par ces activités nouvelles de divertissement. Nous pouvons donc nous concentrer sur l’essentiel. L’essentiel qui est cette sotériologie qui fait que chaque livre doit proposer un chemin de salut.

 

M. L. Clément – Mais, ne pensez-vous pas, justement, qu’il puisse y avoir une fonction pour la littérature de divertissement pour, disons, les personnes qui refusent ce système de divertissement télévisuel, cinématographique ou informatique ?

 

A. Makine – Oui, dans ce cas-là, il vaut mieux lire des polars, pourquoi pas. Mais, je vais vous dire franchement. De plus en plus, je pense que lorsque l’on a un tant soit peu d’imagination, sur une page de revue, on peut très bien décrire un crime. Dans le train, je lisais tout à l’heure, un crime qui s’est passé en Allemagne. Une femme a engagé un comédien pour jouer le rôle de son mari qu’elle a trucidé paraît-il. Une page suffit. Le reste, nous pouvons l’inventer, même mieux que l’auteur. Le problème des romans policiers, c’est qu’ils sont très mauvais. Ils nous font patienter parce qu’il faut tout de même deux cent pages pour que ça s’appelle un livre. Tandis que dans une seule page de journal, on a déjà saisi l’intrigue. On peut imaginer comment cette femme a plongé son mari dans le ciment, l’a jeté dans la rivière et pourquoi elle l’a fait. Sinon, c’est du rembourrage, pour dire cela grossièrement, qui ne m’intéresse pas beaucoup. Et puis, comment vous dire, les générations se renouvellent et chaque génération a besoin de son roman social, de son roman psychologique, de ces genres qui se répètent de siècle en siècle. Pourquoi répéter ?

 

M. L. Clément – Je vous demande cela, parce que dans la musique, il y a les styles différents : l’opéra, la chanson, le jazz, et l’importance n’est pas tant le style que le niveau dans chaque style, et je pensais que, pour vous spécialiste de littérature, peut-être y aurait-il également en littérature une possibilité d’avoir différents niveaux. C’est-à-dire que l’on pourrait avoir de très bons polars, par exemple. Ils sont rares, je l’avoue, mais…

 

A. Makine – Certainement. Conan Doyle, c’est très fort. Qui serait contre ? Pourquoi pas ? Mais, le noyau de la littérature, c’est cette science du salut. Maintenant, qu’on expérimente à côté de cela dans plusieurs directions. Pourquoi pas ? Cela peut nous apprendre des choses. Mais, la vie est courte. Pourquoi perdre son temps à lire un polar de trois cent pages ? Quel est le but du polar ? C’est de faire durer l’attente, n’est-ce pas ? Le suspense. Faire un peu peur, procéder à des retournements de situations, nous montrer de belles têtes bien typées parce que c’est un genre qui simplifie les caractères. Mais, le cinéma le fait beaucoup mieux qu’un livre.

 

M. L. Clément – Ne trouvez-vous pas le cinéma trop autoritaire ?

 

A. Makine – Le cinéma est totalitaire car il nous impose tout jusqu’à la couleur des yeux de chaque personnage. Mais je pense que le polar dont nous parlons ne mérite pas mieux. Maintenant, si vous voulez faire du criminel un personnage à la Dostoïevski, là, c’est autre chose. Mais dans ce cas-là, toute la partie polar devient subsidiaire par rapport à quelque chose de beaucoup plus important. Comment cette femme, a pu tuer son mari ? Sur Facebook, elle a un visage d’ange, une jolie Allemande blonde, on lui donnerait le bon Dieu sans confession. Un journaliste a enquêté. Cette femme angélique a tenu plusieurs salons de massage, pour ne pas dire des bordels. Son mari avait-il eu vent de ses activités ? A un moment, notre polar commence à muter en devenant un roman psychologique, un roman sociologique, un roman d’investigation existentielle. Et, en ce sens, les polars, les romans de gare, les romans d’amour comme on les appelle, ne sont que l’amorce d’une création véritable.

 

M. L. Clément – Ils doivent passer au niveau supérieur ?

 

A. Makine – A mon avis, oui. Si on écrit un crime, autant écrire Crime et châtiment ! Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?

 

M. L. Clément – J’ai une autre question, peut-être assez directe. Pensez-vous que l’inspiration existe ?

 

A. Makine – Il y a des états seconds absolument magnifiques, assez rares, qui sont une sorte d’écoute. A un moment d’écriture, vous avez l’impression d’une riche consonance de réalité – un sentiment océanique, écrirait un Mauriac. C’est peut-être cela que l’on appelle l’inspiration. Comme un univers que vous inspireriez au sens physiologique du terme, comme si votre cerveau n’était plus qu’une caisse de résonance pour entendre cette musique des sphères. Ce sont des moments rares et précieux et, en même temps, il ne faut pas les attendre parce que sinon on passerait son temps dans cette attente prophétique. Ce n’est pas cela qui compte. Ce qui compte, c’est un labeur quotidien qui parvient peut-être au même résultat.

 

M. L. Clément – Pensez-vous qu’il y ait certaines choses dans le roman qui puissent vraiment gêner les lecteurs. Ou plus précisément qu’est-ce qui vous gêne personnellement dans un roman ?

 

A. Makine – De quel lecteur parlons-nous ? Des lecteurs aussi anormaux que sont les écrivains ?

 

M. L. Clément – Pour vous-même, par exemple.

 

A. Makine – Ce qui me gêne, c’est la capacité des humains de créer, de continuer à créer ce fleuve de romans. Cela, oui, cela me laisse perplexe. Je me dis : « A quoi bon ? » Il y a comme une sorte de totale inanité, de totale futilité dans cela. Il y aura toujours des romans qui occupent le palmarès des livres. Il y aura toujours des personnages de femmes qui aimeront des personnages d’hommes qui ne les aimeront plus, puis qui se sépareront, qui mourront… il y a tout ce vécu de l’humanité sans cesse réédité. Des suicides, des départs, des séparations, tout ce petit théâtre, cette tragi-comédie humaine, que l’homme décrit avec beaucoup de complaisance. L’humanité est amoureuse d’elle-même. Le vécu tel qu’il est a été mille fois décrit de façon magistrale par Balzac ou par Tolstoï.

 

M. L. Clément – Et, qu’espéreriez-vous ?

 

A. Makine – Une grande réduction de ce champ littéraire. L’humanité est rattrapée par l’accélération du temps. Avant la télévision, il n’y avait pas d’autres moyens de rendre l’immédiateté du vécu socio-psychologique. Les écrivains se sentaient obligés de jouer au photographe du quotidien. Tandis que maintenant, avec les nouvelles techniques, le monde est décrit. Imaginons, par exemple, un paysan d’antan au fin fond de la Sibérie ou au fin fond de la Provence, ou dans la France profonde. Il n’avait pas cette possibilité de voir l’image du monde. Maintenant, cette image du monde est partout. Et donc, à quoi bon écrire sur ce monde ? Autrefois, les romans se faisaient messagers. On y trouvait un compte rendu du vécu collectif. Mais, a-t-on besoin de cela aujourd’hui ? Parce que notre monde est rempli de remâchage permanent, de ce vécu petit-bourgeois et « people » comme on dit maintenant. Chaque téléspectateur sait quelle star s’est fait faire du Botox, s’est découpé les lèvres pour qu’elles soient plus pulpeuses, s’est refait les seins. On vit dans l’immédiateté de la vie de tout le monde. Tout le monde est connecté à Internet sur tout. Vous voyez, si vous calculez le nombre de personnes qui s’y branchent, qui font des recherches, qui écrivent, qui composent des textes, peut-être est-ce la moitié de l’humanité et l’autre moitié lit tout cela. Nous sommes tous dans cette bulle communicative permanente qui rend le roman de divertissement parfaitement inutile. Pourtant, il occupe quatre-vingt-dix pour cent de ce qui est publié.

 

M. L. Clément – N’est-ce pas justement nécessaire ? Je dois prendre une autre métaphore. Par exemple, dans la musique classique indienne on dit que les écoles de musique sont nécessaires même si les talents sont assez médiocres ou moyens pour permettre aux génies de s’y nourrir et d’y fleurir.

 

A. Makine – On a souvent dit cela des romans policiers et des romans de genre. Dans une librairie, vous trouvez cinq romans sur la vie des profs en France aujourd’hui, une dizaine de romans sur l’actualité politique, sur le monde du travail, sur la vie des minorités, etc. Cela a toujours existé et cela existera toujours et mes appels sont un vœu pieux. Mais, le problème est que tous ces thèmes sont déjà repris dans les journaux, dans des reportages, à la télévision. Dans ce cas-là, il vaut mieux lire l’enquête qu’a publié Florence Aubenas. Son livre est bien écrit, avec un savoir-faire journalistique. Mais lire ce que l’écrivain Dupont a écrit en inventant un monde qu’il a très peu côtoyé et qu’il affabule complètement ou madame Unetelle âgée de vingt ans qui nous décrit la Seconde Guerre mondiale …

 

M. L. Clément – Est-ce que la littérature n’est pas justement écrire aussi des fantasmes ou du moins, n’est-ce pas une fictionnalisation.

 

A. Makine – Au nom de quoi ? La fictionnalisation au nom de quoi !?

 

M. L. Clément – Bien, apparemment, si je lis Makine, je lis aussi Makine qui écrit sur la guerre qu’il n’a pas connu.

 

A. Makine – Sans doute.

 

M. L. Clément – Donc, il y a une fictionnalisation d’une idée ou d’une connaissance…

 

A. Makine – Voilà ! Qui est basée sur une connaissance, sur un témoignage.

 

M. L. Clément – Mais, ne voulez-vous pas dire que ce qui est important n’est peut-être pas ce qui est dit, mais la manière dont c’est écrit ?

 

A. Makine – Certainement, et là nous revenons au point de départ. Le problème, c’est que ces myriades de romans sont très mal écrites. C’est même pas mal écrit : c’est écrit platement. C’est une écriture qui ne mène nulle part ; qui fait le constat d’un certain nombre de vérités, qui se base sur une imagination assez moyenne, sur une réalité mal vue, mal perçue, mal connue… Une jeune fille habitant dans le seizième arrondissement, rencontre un jeune homme habitant dans le sixième arrondissement. Ils s’aiment, puis, ils se droguent un peu, puis se séparent, puis se retrouvent… A quoi bon tout cela ? Quel intérêt ? On peut le voir de nos propres yeux. On peut l’inventer. Mais ce sera du bruitage supplémentaire dans un monde qui devient sourd de trop de bruit.

 

M. L. Clément – J’espérais justement que vous alliez m’expliquer l’intérêt de tout cela, mais vous pensez qu’il n’y a aucun intérêt ?

 

A. Makine – Aujourd’hui, non ! Autant je vous disais qu’il y avait une utilité d’illustration, d’instruction au XIXe siècle… Vous prenez, par exemple, Octave Mirbeau. Qui le connaît maintenant ? Il a écrit des romans sociologiques, des romans sur la vie de l’Eglise. A l’époque, c’était important. Pourquoi ? Il abordait des sujets, il abordait des domaines que tout le monde ne pouvait pas connaître, mais surtout, vu le manque de communications, il était un messager. C’était des livres qui pouvaient ouvrir la conscience du public à des choses qui seraient passées sous silence.

 

M. L. Clément – Mais, n’y a-t-il pas, à notre époque, une différence de médium nécessaire ? C’est autre chose de le lire tranquillement ou d’en être submergé par la télévision, même s’il s’agit exactement du même sujet. Si, par exemple, vous n’avez pas la télévision et que vous n’aimez pas Internet, il vous reste tout de même les livres. Est-ce que cela n’a pas une certaine fonction ?

 

A. Makine – Sans doute. Dans chaque livre, même le plus nullissime, on peut trouver une jolie tournure, on peut trouver une façon de présenter le personnage qui est intéressante, etc. Mais ce sont de si petits gains dans un océan de platitude et de bêtise qu’un homme plus ou moins doué peut l’inventer lui-même. Il n’a pas besoin de passer par un roman.

 

M. L. Clément – D’accord. Alors, ne pensez-vous pas que ces romans qui sont assez nuls…

 

A. Makin – Faibles ! Ils sont faibles ! Nous avons très très peu de temps. Si vous avez du temps à consacrer à la littérature, il faut lire l’essentiel. 

 

M. L. Clément. – Ne pensez-vous pas qu’il y ait des livres qui soient trop difficiles pour certaines personnes ? 

 

A. Makine – Certainement. Là, il y a un grand pas à faire de la part des écrivains. Il faut évoquer ces interrogations comme la mort, l’amour, le Bien, le Mal à l’écart de tout sabir philosophique. La littérature est appelée à être sensuelle, sensitive, charnelle, tangible. Si elle ne donne pas l’image immédiate de tous ces grands thèmes, une présence tangible, l’écriture ne vaut rien.

 

Pour consulter l'article consacré à l'écrivain, cliquer sur son titre : 

 

Andreï Makine ou l'héritage accablant

 

Et pour prendre connaissance des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

Partager cet article
Repost0
30 août 2012 4 30 /08 /août /2012 07:27

 1249145029 350px-st-petersbourg 037

 

                                        La forteresse Pierre-et-Paul

 

Surgie des brumes féeriques de ses canaux, Saint-Pétersbourg est née de l'imagination débridée d'un homme épris de beauté et de grandeur. Quand Pierre le Grand fonde la cité en 1703, il souhaite tout d'abord ouvrir " une fenêtre sur l'Europe" et décide qu'elle se dressera là, dans la zone marécageuse du delta de la Neva récemment reconquise sur les Suédois. Devenue la capitale de l'Empire russe en 1712, la ville le restera jusqu'à la fin du règne de Nicolas II. Au cours de l'histoire, rebaptisée Petrograd puis Leningrad - elle récupérera son nom d'origine en 1991 - elle n'a jamais cessé de revendiquer l'héritage visionnaire de son fondateur. La visiter au moment où les nuits sont pratiquement inexistantes ajoute un supplément de magie à la solennité de ses ensembles architecturaux, à la beauté particulière de ses grandes avenues, à la verdure de ses parcs, à la complexité de ses canaux et à cette fusion quasi unique de l'architecture et de l'eau. L'édification de la nouvelle capitale impliquera une telle concentration d'efforts titanesques que des milliers de vies humaines y seront sacrifiés. Doit-on voir là l'une des raisons des tragédies qui n'ont cessé de l'affecter au long de ces trois cents ans d'existence ? Je ne le crois pas, mais cataclysmes et guerres ne l'on pas épargnée, ne serait-ce que le terrible blocus perpétré par les armées hitlériennes qui dura 872 jours du 8 septembre 1941 au 27 janvier 1944 et ne put venir à bout de l'endurance et du formidable courage de sa population.



Imaginée dans son impériale grandeur par un homme inspiré, elle est la ville la plus intelligente qui soit, parce que sa construction fut marquée du sceau conscient de la création. Tout a été conçu de façon harmonieuse, de manière à ce que les espaces de terre, les lignes sinueuses de la Neva, les canaux, les rives du golf de Finlande soient les éléments de base d'un urbanisme innovant. Une attention supplémentaire fut accordée aux perspectives lointaines afin de jouer pleinement l'atout de sa disposition géographique. Saint-Pétersbourg est également une ville moderne dans le sens qu'elle s'est ouverte délibérément sur l'Europe et a sollicité la venue d'artistes étrangers, architectes, peintres, sculpteurs, graveurs, invités sur ces terres fangeuses à concevoir un style unique et d'avant-garde. Si bien que des Allemands, des Français, des Suédois, des Hollandais, des Italiens, des Anglais s'y sont installés en petites colonies distinctes et que la ville s'est peu à peu constituée comme une capitale singulière à tous égards. En collaboration avec les maîtres russes, ces artistes participèrent à l'embellissement de la ville et des résidences impériales proches, ainsi qu'à la naissance d'une culture spécifiquement pétersbourgeoise. C'est la raison pour laquelle, les visiteurs que nous sommes, découvrons au fur et à mesure de nos pérégrinations d'étranges ressemblances : ses quais font penser à Paris, ses canaux à Amsterdam, ses ponts et la proximité de la mer à Venise, ses brouillards fréquents et la verdure de ses parcs à Londres. Mais malgré ces similitudes, Saint-Pétersbourg ne ressemble qu'à elle-même, solennelle et incomparable et, ce, à n'importe quelle saison : en été, ce sera le charme féerique de ses nuits blanches ; en hiver, la parure cristalline de la neige et du givre.

 


1249213023_saint_petersbourg_reference.jpg

 

Par où commencer une visite de la ville ? Je pense par une promenade en bateau sur la Neva et les canaux qui offre un panorama d'ensemble et permet de s'imprégner de l'atmosphère aquatique de la ville. A Saint-Pétersbourg, tout est uni et divisé par son fleuve. Dans ses eaux se mirent les façades de ses palais, ses ponts, ses églises, ainsi passe-t-on devant quelques-uns des plus fameux, dont le palais Marinski, le palais Menchikov qui appartenait au compagnon d'armes de Pierre le Grand, le palais Youssoupov où durant la nuit du 16 décembre 1916 fut assassiné Grigori Raspoutine, le palais de Marbre que Catherine II avait offert à son favori Grigori Orlov ; ou sous les ponts les plus élégants dont l'Anitchkov et je pourrais en citer bien d'autres puisque plus de 500 relient entre eux les quelques cent îles et îlots qui constituent le territoire de cette ville, enfin la forteresse Pierre-et-Paul construite sur l'île des Lièvres, emplacement choisi par le tsar lui-même en raison de sa position stratégique sur le delta de la Neva et qui, outre la forteresse, abrite la cathédrale où sont enterrés les Romanov depuis Pierre le Grand, sans oublier sur les quais de la Moïka, l'ancien palais de la princesse Volkonskaïa que Pouchkine, le poète tant aimé des Russes, habita avec sa belle épouse Natalia de novembre 1836 jusqu'au jour de sa mort, survenue lors d'un duel, le 29 janvier 1837, et aujourd'hui transformé en un musée mémorial à sa gloire.



1249288503_saintpetersbourg026-05068.jpg

Eglise de la Résurrection du Christ sur le sang versé

 

Marcher dans la ville est aussi une façon idéale de s'imprégner de son atmosphère, de respirer son parfum, de traverser les parcs, de s'attarder le long des quais, d'entrer dans les églises innombrables et fastueuses de par leurs richesses et leurs décorations intérieures comme Notre-Dame de Kazan, impressionnante par ses proportions mais un peu froide, par celle stupéfiante de la Résurrection du Christ sur le sang versé, entièrement couverte de mosaïques et qui fut élevée sur ordre de l'empereur Alexandre III à l'endroit précis où son père Alexandre II avait été assassiné, alors que le pays devait à ce tsar l'abolition du servage et un nombre important de lois sociales. Mais mon coup de coeur a été pour la cathédrale Saint-Nicolas-des-marins, noyée parmi les lilas en fleurs, édifice blanc et azur avec ces 5 doubles coupoles dorées, harmonieusement proportionnées, qui se reflètent dans les eaux du canal Krioukov. On est également happé par la Perspective Nevski, l'artère commerçante et l'âme de Saint-Pétersbourg, bordée par le canal Griboïedov dont Gogol écrivait : " Rien n'est plus beau que la Perspective Nevski à Pétersbourg du moins ; elle est tout pour lui. N'y a-t-il rien qui manque à la splendeur de cette artère, la reine de beauté de notre capitale ?"


1249288647_sp_ermitage.jpg

                 Palais de l'Ermitage



Sans contrarier Gogol, selon moi, le sommet de la ville n'est pas la Perspective Nevski mais le Palais de l'Ermitage déployant les façades de ses cinq édifices le long de la Neva et symbolisant le pouvoir impérial. La place sur laquelle il s'ouvre a vu se jouer certaines pages marquantes de l'histoire russe, dont celle du dimanche sanglant de 1905 et de la prise du pouvoir par les Bolcheviks lors de la Révolution d'octobre 1917. On doit la façade grandiose du palais d'Hiver à l'italien Bartolomeo Rastrelli dans un style baroque tardif qui se distingue par l'expressivité et le dynamisme de ses formes. Les multiples colonnes et demi-colonnes, pilastres, sculptures décoratives des frontons, de même que les ressauts rythment ces façades et donnent au monument une élégance somptueuse. Aujourd'hui le palais abrite les collections commencées par Catherine II dès 1764 et compte environ 3 millions d'articles d'exposition. La splendeur de ce musée est indescriptible et userait tous les superlatifs. Rénové de façon admirable, l'Ermitage est considéré à juste titre comme l'un des plus beaux musées du monde et le visiter vous plonge littéralement dans l'extase tant il recèle de chefs-d'oeuvre. Devant autant de beauté créée par la main de l'homme, on se surprend à penser que son génie ne semble pas avoir de limite et qu'il arrive à l'homme de surpasser l'homme.
Mais c'est sans doute le soir, alors que la lumière se contente de se mettre en veilleuse, qu'il fait bon flâner au hasard des avenues et des quais. Dans cet écheveau tressé de pierre et d'eau, alors que les dômes, les flèches, les façades baignent dans une étrange phosphorescence, que les chatoiements du ciel se reflètent dans le fleuve devenu translucide, on se laisse imperceptiblement gagner par l'intense poésie de cette ville et les mouvements imprévisibles de son histoire et on comprend mieux pourquoi le défi de ce tsar visionnaire conserve à jamais la consistance tragique et sublime d'un songe.

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique ESPRIT DES LIEUX,  cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique ESPRIT des LIEUX
 

 

Et pour ceux consacrés à la Russie, cliquer sur leurs titres :

 

La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale

 

Pavlovsk ou le sourire d'une nuit d'été

 

La Russie, de la Volga à la Neva

 

Peterhof ou la maison de Pierre


Moscou : pleins feux sur la capitale russe
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

1249288754_result2.jpg    

    Cathédrale Saint-Nicolas-Des-Marins

 

 

Partager cet article
Repost0
25 août 2012 6 25 /08 /août /2012 07:55

220px-AleksandrPushkin-53c08.jpg  Moscou 1799 - Saint-Pétersbourg 1837

 

 

Dès ses années de lycée, Alexandre Pouchkine, poète et écrivain russe né le 26 mai 1799 au sein d’une famille cultivée de la haute société, vécut dans une atmosphère propice à la ferveur poétique. Comme la plupart de ses condisciples, il écrivit tout jeune de nombreux vers, mais les siens sont déjà marqués par le génie. Sans doute y trouve-t-on de nombreuses influences et d’abord celles du XVIIIe français, mais il n’en reste pas moins vrai qu’il a trouvé un ton, une musicalité personnelle et que s’il s’inspira des grands auteurs étrangers, il ne s’en fit jamais l’imitateur. En 1818, la publication de ses "souvenirs de Tsarskoïe Selo" déchaîne l’enthousiasme de Derjavine son professeur et les encouragements des écrivains en vogue. Au sortir du lycée, le jeune homme est déjà couronné de l’estime générale de l’intelligentsia pétersbourgeoise, époque où son art entre dans sa première grande époque, romantique, pleine de fièvre et d’agitation, mais extraordinairement féconde et au cours de laquelle il rédigera un chef-d’oeuvre Rouslan et Lioudmila. Dès ce moment, Pouchkine s’affirme comme le premier poète russe et se positionne comme poète engagé. Ses chansons politiques sont largement répandues dans la société et attirent l’attention par leur violence. En effet, le jeune homme y fait le procès du servage et ne craint pas de s’en prendre au tsar lui-même, appelant de ses voeux " la belle aurore de la liberté". Cette ode provocante, tombée dans les mains du sévère gouverneur de la capitale, a pour conséquence d’exiler l’auteur à Kichinev. Ce séjour au sud de la Russie, encore a demi-sauvage, loin de toute société cultivée, au contact de peuplades et coutumes étranges et primitives ne manqueront pas de le faire souffrir, mais susciteront une inspiration profondément authentique, si bien que ces années de solitude seront parmi les plus fécondes de sa vie. Grâce à ses nombreuses lectures, il découvre Byron et, avec lui, l’évasion imaginaire et le goût de l’exotisme. Rêves d’ailleurs, espérance d’un retour à la vie sauvage et pure, découverte qu’un tel retour est chimérique ; telles sont les leçons du Sud que Pouchkine exprime admirablement dans des oeuvres qui ont pour cadre les montagnes impénétrables des rives de la Mer noire ou les steppes infinies de Bessarabie et d’Ukraine : Le prisonnier de Caucase, Les tziganes, La fontaine de Bakhtchisaraï. La mort de Napoléon en 1821 lui inspire un poème qui traduit parfaitement les sentiments éprouvés par la jeunesse européenne. Pouchkine n’oublie pas ses ferveurs et ses rancune politiques et pas davantage cet homme, Napoléon, qui fut d'abord le favori de la victoire avant de devenir l’exilé de l’univers, ayant eu le curieux mérite de montrer au peuple russe sa haute destinée. Par ailleurs, le poète laisse s’épancher son lyrisme en des poèmes comme La Muse, Le chant d’Oleg qui marquent son évolution et sa progressive séparation d’avec l’influence byronienne. Ayant enfin obtenu de revenir sur ses terres de Mikhaïlovskoé, il adresse avant ce retour un ultime salut aux flots qui avaient été le miroir de son âme tourmentée :

 

Adieu libre élément !
Pour la dernière fois tu agites tes vagues bleues
Et tu brilles de ta fière beauté devant moi
limite désirée de mon âme !
Que de fois, j’errai sur ton rivage tranquille
Assombri ou fatigué par de secrets desseins.

 

A Mikhaïlovskoé, Pouchkine, en désaccord avec ses propres parents, traverse une période difficile ; cependant, auprès de sa vieille nourrice, il s’initie avec ravissement aux contes populaires russes qui accentuent encore son goût prononcé pour le passé et lui inspirent sa fameuse tragédie historique Boris Godounov. L’influence de Shakespeare se mêle dorénavant à celle de Byron et la supplante. Avec ce retour dans le monde intellectuel et l’obtention de sa grâce de la part du nouveau tsar Nicolas Ier, commence une troisième période durant laquelle le poète cherche à satisfaire des passions longtemps réprimées et où il se livre sans retenue aux plaisirs de l’amour et des mondanités, savourant la satisfaction que lui procure sa nouvelle notoriété.

 

Dans les ouvrages qu’il compose alors, l’influence française a presque disparu, ce seront Le cavalier de bronze, Eugène Oneguine, La tempête. Pouchkine s’attelle également à des besognes de traducteur pour faire connaître aux Russes les auteurs qu’il apprécie, ainsi traduit-il du français La Guzla de Mérimée et de l’anglais plusieurs oeuvres de Shakespeare. Il n’en sent pas moins son inspiration faiblir et l’âge venir de façon inexorable. Il a passé la trentaine lorsqu’il se marie à la très belle, trop belle Nathalie Nikolaïevna Goutcharova qui n’a que 16 ans, mais il lui semble qu’il lui faut enfin s’ancrer dans une vie de couple stable et cesser de mener une existence dissolue. Malheureusement pour lui, sa femme, remarquée pour son élégance et son charme, va devenir le point de mire de la haute société pétersbourgeoise et de la cour elle-même, si bien que les bals succèdent aux bals et que les fastes du monde ne peuvent satisfaire à la longue son esprit exigeant, assoiffé d’idéal. Il s’en plaint dans des poèmes : " Poète, ne fais aucun cas de l’amour des foules. Tu es roi ; vis seul". Mais il n’est plus seul. Il a également à s’occuper des deux ravissantes soeurs de sa femme auxquelles il doit trouver des maris et des quatre enfants qui sont venus égayer son foyer. Et il faut de l’argent, toujours plus d’argent pour tenir son rang. Le poète s’assombrit. Lors des réceptions, ce n’est plus lui qui focalise l’intérêt, ce n'est plus lui que le tsar reçoit à sa table, mais sa jeune femme dont la beauté a éclipsé son génie.

 

C’est alors qu’apparaît Georges d’Anthès, originaire d’Alsace, qui a entre autres atouts sa jeunesse, un physique de séducteur, de l’impertinence et un protecteur puissant : le baron Heeckeren. Devenu en peu de temps la coqueluche de ces dames, d’Anthès n’a bientôt qu’une idée : prendre l’avantage dans le coeur de Nathalie. Sa cour auprès d’elle devient insistante, au point que le tout Saint-Pétersbourg ne tarde pas à en faire des gorges chaudes. Bien qu’elle restât fidèle à son époux, Nathalie n’est pas insensible à la fougue du jeune français, miroir de sa propre jeunesse. Parvient un jour, dans leur demeure des quais de la Moïka, une lettre anonyme qui met à mal l’honneur du poète. Pour calmer la rumeur, on décide dans un premier temps de marier l’insolent à l’une des soeurs de Nathalie, Catherine, mariage célébré le 10 janvier 1837, qui n’arrangera rien, d’Anthès continuant à poursuivre Nathalie de ses avances et allant jusqu’à l’assurer qu’il se donnera la mort si elle continue à se refuser à lui. Cette fois Pouchkine n’hésite plus : ce sera le duel. Le 27 janvier, dans la campagne proche de la capitale impériale, les protagonistes sont l’un en face de l’autre. Les conditions imposées par le poète sont d’une sévérité exemplaire : ce duel est organisé pour tuer. Mais sur le sol glacé, ce sera Pouchkine qui s’effondrera frappé à mort par les balles de d’Anthès. Il décède le surlendemain. Cette fin tragique, à l’âge de 38 ans, contribuera beaucoup à sa légende.

 

Dans sa vie posthume, Pouchkine est resté solitaire : il n’a eu en Russie, depuis sa disparition, aucun égal, aucun rival. D’emblée, comme par une grâce, dès ses poèmes de collège, il atteignit à la perfection. La beauté de sa poésie est intraduisible dans une langue étrangère, mais l’exemple de Pouchkine reste universel : il est peut-être avec Goethe le seul génie à avoir pleinement concilié romantisme et classicisme, sens du mystère de notre dépendance vis-à-vis des forces obscures et nostalgie infinie que cette dépendance éveille en nous. Le poète a su également traduire son inspiration dans la forme la plus précise, si bien que l’on ne peut manquer d’être surpris par le paradoxe qui existe entre un destin agité et une oeuvre de mesure. Ses courts poèmes sont remarquables d’équilibre et semblent défier la faiblesse humaine. C’est la raison pour laquelle Pouchkine, comme Goethe, reste sans postérité réelle.

 

D’autre part il a donné à la langue russe, jusqu’alors encombrée d’expressions étrangères ou figée dans le langage formel des textes administratifs, ses lettres de noblesse. En quelque sorte, la littérature russe est née avec lui. Il lui a ouvert la voie et offert les sentes les plus variées : théâtre, poème épique ou romantique, roman fantastique ou historique ; il a exploré avec une rigueur admirable les infinies ressources de la littérature. Henri Troyat a pu écrire à son propos :

 

L’œuvre de Pouchkine demeure pour ses compatriotes, malgré les années, les modes qui changent, les régimes qui passent, comme l’orchestration magistrale de leurs plus chers souvenirs. Ils y retrouvent l’image éternelle de leur pays, la ligne simple de son horizon, et ses longues routes qui mènent au bout du monde, et la fuite des traîneaux dans la neige imbibée de lune, et le tremblement du soleil à travers les tilleuls des parcs provinciaux, et le parfum du thé, et le rire des jeunes filles. Ils y retrouvent aussi l’âme véritable de la nation, qui n’est pas désenchantée et morbide comme trop d’étrangers ont tendance à le croire après la lecture des grands romanciers russes, mais prodigieusement gaie, naïve et saine. La pensée de Pouchkine, contrairement à celle de Dostoïevsky, de Tchékov, de Gogol, de Tourgueniev, est tonifiante. Sa conception de l’existence rappelle les maîtres de la Renaissance. Son amour de la vie donne envie de vivre. Pouchkine aimait la vie, avec fureur, avec imprudence. C’est d’aimer trop la vie qu’il est mort si tôt".

 

Armelle BARGUILLET  HAUTELOIRE

 

 Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

 Liste des articles de la rubrique LITTERATURE  

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

220px-Natalia Pushkina  standbeeld2.jpg

 

       Natalia Nikolaïevna Pouchkine                 Statue de Pouchkine et sa femme à Moscou

Partager cet article
Repost0
22 août 2012 3 22 /08 /août /2012 09:09

 

 

P1060175-1-.jpg 

                             Ouglich

 

Je rêvais depuis longtemps d'un voyage dans la Russie profonde, celle que m'ont fait aimer des poètes comme Pouchkine et Tourgueïev, des écrivains comme Dostoïevski et Tolstoï, des musiciens comme Tchaïkovski,  Rimski-Korsakov, Rachmaninov, Prokofiev ou Chostakovitch, sans compter les ballets et les chants que j'ai pu voir et entendre, les icônes que j'ai admirées. Une terre démesurée, pleine de contrastes qui semble s'épuiser jusqu'au fin fond de ses steppes, se couvre des paysages les plus variés et dont l'histoire est sans doute la plus dramatique et la plus tourmentée des nations du globe. Ce souhait s'est enfin réalisé et nous avons passé, avec mon mari, treize jours entre Moscou et Saint-Pétersbourg en naviguant au fil de la Volga, des lacs Blanc, Onéga et Ladoga, usant du système des cinq-mers jusqu'à la Baltique et le golfe de Finlande. Un voyage inoubliable de près de 2000 kilomètres par voie d'eau, rythmé par des visions éblouissantes de villages, d'églises, de monastères, de forêts, à l'heure où les lilas et les aubépiniers sont encore en fleurs, dans un silence qui vous permet d'en mieux apprécier la beauté, celle d'une nature qui parait s'être immobilisée à tout jamais dans le temps.

 

Grâce à cette croisière fluviale, nous reprenons l'ancienne route des Varègues ( Vikings ) qui traversait le pays, à l'époque où n'existaient ni Moscou, ni Saint-Pétersbourg. C'est ainsi qu'au IXe siècle, Riurik, venu s'installer à Ladoga, puis à Novgorod, et  Oleg, descendu à Kiev, ont fondé l'Etat russe. Mais l'histoire la plus lointaine restera toujours vivante tant que la mémoire la gardera dans ses légendes, ses chansons, sa poésie, tant qu'elle renaîtra sur scène, au théâtre et à l'opéra, armée spirituelle d'une culture âgée de deux millénaires qui survit, tantôt discrète, tantôt visible dans son éclat, et ce cesse point de nous accompagner au long d'un périple qui nous mènera de la capitale politique à la capitale littéraire.  
 


Dès lors que l'on a quitté Moscou, le foisonnement doré des coupoles du Kremlin, les merveilles de la galerie Tretiakov, la majestueuse place Rouge ( qui signifie place belle ) et sa cathédrale Basile-le-bienheureux, la magie s'installe, tandis qu'au soleil couchant, derrière un rideau de bouleaux, se profile une admirable église ( la "Sainte Russie" ne fut pas une vaine appellation ) aux bulbes or et turquoise et à la façade blanche rehaussée d'ocre. Et que défilent les datchas colorées, groupées en troupeaux qui semblent être venus paître au bord de l'onde. Oui, rien n'est plus enthousiasmant que de découvrir la Russie depuis ses voies d'eau, sans oublier ce que ces canaux multiples reliés entre eux, ont coûté de souffrances et de vies humaines. Des canaux larges comme des fleuves, des fleuves vastes comme des lacs, des lacs immenses comme des mers que bordent des collines boisées, des forêts impénétrables parcourues par les loups et les ours, des plaines jamais monotones malgré l'immensité, car toujours ornées, ici et là, de hameaux, d'églises baroques et de couvents ancestraux. Egalement des villes qui renferment de ravissantes chapelles et des églises miraculeusement épargnées par les bolcheviques. Le soir qui s'éternise - fin mai la nuit ne dure guère plus de deux heures - l'esprit, encore bouleversé par les découvertes de la journée, on s'installe dans la solitude à la proue du bateau qui glisse sans bruit sur les eaux. Le paysage forme de toutes parts un écrin saisissant. Après avoir fait escale à Ouglich et à sa cathédrale Saint-Dimitri-sur-le-sang-versé qui rappelle l'assassinat du jeune prince, fils d'Ivan le Terrible par Boris Godounov ( selon la légende ), nous poursuivons notre route avec escales à Jaroslav dont les palais dominent la Volga, puis Goritsy. C'est là, dans les eaux de la Sheksna que, sur ordre du tsar, on noya la redoutable princessse Lefrossinia, celle que l'on voit grimacer d'épouvante dans le film  d'Eisenstein. Plus loin encore, ce sera l'incomparable ensemble du monastère de Saint-Cyrille-sur-le-lac-Blanc d'une beauté à couper le souffle, fortifié par le père de Pierre le Grand, le tsar Alexis, fondateur de la dynastie des Romanov. Mais une émotion plus forte encore nous attend quelques jours plus tard, en Carélie, sur l'une des cent îles du lac Onéga, devant la fabuleuse église en bois de Kiji et les trésors d'architecture paysanne transportés ici, parmi les herbes folles et les bosquets de lilas qui se hâtent de profiter du bref été, et que l'Unesco a placé sous sa haute protection.
 

 

1249145029 350px-st-petersbourg 037

           Forteresse Saint-Pierre-Saint-Paul

 

 

Au terme de cette navigation, on aborde Saint-Pétersbourg, la ville miracle, tapisserie de méditation et de songe, ville intemporelle où les personnages de fiction apparaissent tout aussi réels que les poètes qui les ont imaginés, capitale conçue par un homme génial, Pierre Ier, tsar bâtisseur qui lui a conféré l'unité de son style et la magnificence de son urbanisme. Car, ici, tout a été pensé. Descendre dans le jour qui s'éternise la Néva bordée par ses innombrables palais, la succession de ses académies et de ses églises et, le lendemain, découvrir avec émerveillement le somptueux diadème des résidences d'été impériales qui ont noms Tsarskoïe Selo, Pavlovsk et Peterhof, où la forteresse de Saint-Pierre-Saint-Paul devenue la nécropole des Romanov, dont la flèche d'or s'élance dans le ciel couronnée par un ange - restera un souvenir inoubliable. Et plus particulièrement de l'avoir visitée lors des nuits blanches qu'Alexandre Dumas sut si bien décrire et qui prêtent à la ville, pour quelques semaines, une pâleur lunaire et un climat onirique unique au monde :


" Figurez-vous une atmosphère gris-perle, irisée d'opale, qui n'est ni celle de l'aube ni celle du crépuscule, une lumière pâle sans être maladive, éclairant les objets de tous les côtés à la fois. Nulle part une ombre portée. Des ténèbres transparentes, qui ne sont pas la nuit, qui sont seulement l'absence du jour ; des ténèbres à travers lesquelles on distingue tous les objets à une lieue à la ronde ; une éclipse de soleil sans le trouble et le malaise qu'une éclipse jette dans toute la nature ; un calme qui vous rafraîchit l'âme, une quiétude qui vous dilate le coeur, un silence pendant lequel on écoute toujours si l'on n'entendra pas tout à coup le chant des anges ou la voix de Dieu ! Aimer pendant de pareilles nuits, ce serait aimer deux fois. "

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

autres articles concernant mon voyage en Russie :

 

Saint-Pétersbourg ou le songe de Pierre

 

La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg

 

Pavlovsk ou le sourire d'une nuit d'été

 

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale

 

Peterhof ou la maison de Pierre


Moscou : pleins feux sur la capitale russe

 

Et pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique CULTURE

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

800px-Kischi_Panorama.jpg 

                                                       

Ile KIJI
Ile KIJI

Ile KIJI

Partager cet article
Repost0
28 juillet 2012 6 28 /07 /juillet /2012 08:36

mer-bleu-pins.jpg

La Méditerranée

 

 

O vous qui avez les paupières meutries, hélas !

donnez-vous en festin l'immensité des mers.

                                                   John KEATS

 

 

Puisque la France a le privilège d'être baignée par deux mers étrangement contrastées, la Méditerranée et la Manche, pourquoi ne pas prendre plaisir à brosser leurs portraits et à évoquer, pour le lecteur amoureux des vastes horizons, ces visages de mers. C'est d'abord la lumière qui joue le rôle phare. Celle du Sud a quelque chose de triomphal. Elle tombe du ciel comme une pluie éblouissante, elle tranche les couleurs à vif, sans ménagement ; les verts y sont presque violents, les bleus ont une intensité à nulle autre pareille, les reliefs se superposent avec netteté, la pierre irradie une blondeur incomparable et il y a dans l'air quelque chose qui ne cesse pas de chanter. C'est une région de vignes, de fruits et de fleurs qui prend feu aux ardeurs méridiennes, que l'on subit comme un envoûtement, qui délivre ferveur et volupté et dont les nuits sont presque des jours.

 

Celui qui découvre le Sud pour la première fois est immédiatement séduit par un territoire parcouru de légendes, partagé entre ses terres vinicoles, ses ports enchâssés dans des criques, son semis d'églises romanes et de monastères, ses fontaines, ses villages fichés au-dessus d'abîmes, et, dominant les terres basses de leur sombre fierté, des massifs comme façonnés dans le métal.

 

Bien différent est le pays normand, son souple bocage, sa campagne qui vient vagabonder jusqu'à l'extrême bord des eaux, ses marais, ses pâtures, ses jardins travaillés aussi savamment que son habitat, ses plages immenses que dénude le reflux, pays végétal comme il en est peu, qui joue avec la mer à qui perd gagne.

 

Alors que la Méditerranée est versatile et séduisante comme une très belle femme, dont les humeurs chargées d'orages n'ont d'égal que les extases langoureuses, lorsqu'elle offre au regard l'inaltérable beauté qui a fait d'elle la plus louée et la plus chantée des mers, la Manche est d'autre nature. Ainsi que le sont les femmes de la côte ouest, résistantes et besogneuses, bien qu'un peu raides dans le maintien, sachant l'effort et la rudesse, les longs hivers et les fréquentes pluies, cette mer, forte et épaulée, empreinte la même attitude et leur ressemble comme une soeur. Pas capricieuse, mais dure à la quille, farouche, houleuse et froide, elle se tourne vers un horizon voilé de brumes. Pour elle, le ciel déroule ses dégradés de gris, la gamme de ses pastels, sa lumière tamisée pareille à une musique et comme en proie à une retenue. On a l'impression que mer et ciel cherchent à se confondre dans une étreinte, alors que la Méditerranée se plaît davantage à se contempler dans le miroir bienveillant qui la renvoie.

 

Autre différence entre ces mers qui baignent notre littoral : alors que l'une est en partie orientée au levant, vers la lumière qui naît, la terre qui commence, l'or des premières lueurs, le printemps du monde, la puissance d'un soleil qui monte et se déploie ; l'autre regarde vers le couchant, la fin du jour, l'automne du monde, la terre qui finit, le crépuscule marqué par le flamboiement de ses ultimes rayons. Aussi l'homme d'un pays, qui est le point de rencontre du jour et de la nuit, sera-t-il fatalement attiré par le départ, appelé par ce quelque chose qui fait revivre et renouvelle...

 

Malgré ce qui les oppose, nos deux mers ont en commun leur respir, les bateaux qui hissent les voiles, le cri rauque des oiseaux du large. Si bien que le promeneur attardé, qui pose son regard vers les lointains, est-il captivé par la  mouvance du flot " toujours recommencé ". Rien de fixe, rien de précis, seulement l'onde qui ne se laisse capter ni par la grève, ni par le port. Ici est le lieu d'expansion de l'imaginaire, où se fait et se défait l'inattendu, et où la notion d'impossible n'est là que pour contredire le possible. Bravade éternelle de l'ailleurs et de l'autre part où nos rêves s'acharnent à se construire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer   ICI

 

 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

 

 

P1060607.jpg 

                                                 La Manche

 

 

 

Partager cet article
Repost0
26 juillet 2012 4 26 /07 /juillet /2012 09:13

1216560160_proust.jpg

 

 

C'est en 1975 que je me suis immergée dans l'oeuvre de Proust. Peu d'auteurs n'avaient, jusqu'alors, produit sur moi une telle impression. Il m'avait fallu attendre mes trente ans pour m'engager dans une expérience dont je ne doutais pas de l'importance révélatrice, mais qu'il me paraissait préférable de n'aborder qu'après avoir accompli un certain parcours intérieur. Ce que l'on m'avait enseigné de Proust, durant mes études, m'avait permis d'apprécier la finesse de ses analyses, le charme envoûtant de ses phrases qui ne nous lâchent qu'après nous avoir conduits là où nous devons aller, c'est-à-dire au plus profond.

 

A la suite de La Recherche, j'avais lu un certain nombre d'ouvrages consacrés à l'écrivain, entre autres, celui de Georges D. Painter, dont le parti pris freudien avait pour conséquence de circonscrire l'auteur du Temps Retrouvé dans l'enclos fécond mais fangeux de ses névroses, déviations sexuelles et obsessions, ce qui m'avait particulièrement irritée. La démonstration du dramaturge anglais, pour savante et laborieuse qu'elle fût, ne pouvait me convaincre que le génie de Proust ait pu jaillir de ces seuls désordres psychiques. Il y avait autre chose, ce miracle qu'il avait si bien su évoquer dans Contre Sainte-Beuve cette rencontre inouïe avec l'inspiration, ce dépassement de soi irrésistible, cette entrée dans la demeure de l'esprit où les légendes se fondent, qui permet au créateur d'affronter sa création et de la rendre possible.

 

L'être humain ne peut se résumer à ses instincts, ses pulsions, ses humeurs sans en être dangereusement réduit : non, l'homme, selon Proust, est habité de songes, d'impressions qui se conservent intacts et que la mémoire peut réactualiser à tous moments, aussi est-ce notre intuition et notre capacité de ressouvenance qui éclairent notre conscience et nous aident à défier le temps.

C'est pourquoi, il m'a paru intéressant, en réaction à cette approche trop psychanalitique, d'aller au-devant de Proust par une autre voie, celle qu'emprunta cet auteur qui n'eut de cesse de percevoir l'envers du réel afin d'atteindre l'essence des choses, et où il se laisse plus volontiers aborder. Ce compagnonnage ne s'est pas affadi depuis ; la providence a même voulu que j'habite dans une avenue qui porte son nom, à proximité d'un manoir que fit construire, dans les années 1890, l'une de ses amies les plus chères, Madame Straus, et où, au printemps, les aubépines abondent...

 

La pérennité du souvenir est notre éternité et il n'y a rien d'éphémère que nous ne soyons capables de faire revivre, si bien que nous possédons, malgré nos faiblesses et nos insuffisances, le pouvoir de rendre au passé la fraîcheur et la réalité du présent, de le faire réapparaître dans une plénitude plus parfaite et mieux accomplie, comme si les événements et les scènes de jadis revenaient à nous dans la lumière d'un jour meilleur, comme si les chemins où nous nous égarions, convergeaient soudain afin de nous convaincre que la vérité ne se dévoile qu'après que nous l'ayons croisée, ainsi que ces fruits exotiques qui ne parviennent à maturité que longtemps après avoir été cueillis.

 

La Recherche n'est pas une lecture innocente, et nombreux sont ceux qui la délaissent dès le premier tome, parce qu'ils ne voient en cette suite de romans qu'une fastidieuse introspection, qu'une maniaque quête de soi. Ils vous diront que Balzac avait conduit une semblable démarche, mais en élargissant le spectre à tous les milieux sociaux, que Saint-Simon l'avait fait également, mais en y incluant un fantastique témoignage historique. Mais Proust ? Le milieu étroit où il situe La Recherche, ce parisianisme mondain du XIXe et du début du XXe siècle méritaient-ils autant de pages, de patientes descriptions et un inventaire aussi scrupuleux des faiblesses humaines, car ces personnages ne sont-ils pas désespérément banals ? Mais, c'est parce qu'ils le sont, et que les plus menus soucis les agitent, qu'ils nous semblent si vrais !

 

Rien ne va plus loin que ce subit ralentissement où Proust plonge son roman, comme si avec sa plume, il agissait à la façon d'un cinéaste qui projetterait son film à une vitesse inférieure à la normale, fractionnant ainsi chaque geste. Proust a peint ses personnages de cette manière, en décomposant le temps, en freinant l'image, en représentant les scènes en sur-dimension, au point qu'elles se livrent de l'intérieur, comme si nous étions happés par ce temps tellement décalé qu'il épouse le rythme du nôtre.

Proust n'a cessé de jouer avec l'illusion, en prestidigitateur : tout en usant des outils les plus tangibles, des faits les plus concrets, il a, grâce à la cadence qu'il a adoptée, modifié notre perception. Sa Recherche, bien que privée d'action, est en  définitive une épopée. On y est en transhumance dans des steppes de perplexité et de solitude, on a l'impression que pèse un ciel d'apocalypse, on y devine dans le rire d'une jeune fille, une détresse qui confine au désespoir. On se sent d'autant plus humain, que l'humain semble s'y briser.

 

Proust nous a pris par la main. Ce n'est plus seulement le montreur de marionnettes, le ventriloque ; il est devenu notre ami, notre confident et sa phrase murmurante ne cesse plus d'éveiller au secret du coeur un surprenant écho. Quelle est cette voix venue d'ailleurs avec l'intonation de la nôtre ? On ne peut nier l'influence que Proust exerce sur son lecteur. Peu d'écrivains ont suscité un tel engouement, une telle dévotion. Peu sont lus avec une telle curiosité, peu ont inspiré un aussi grand nombre d'études. Cette Recherche  est à l'origine de centaine d'autres, comme si on renvoyait, par un jeu de miroir, à cet auteur qui s'est intéressé à presque tout ce qui concerne l'homme, son image magnifiée par les effets causés par sa propre réflexion. On rejoint là cette communion des esprits à laquelle il croyait et, qu'en avance sur son temps, il pensait scientifiquement possible. Il devinait que le néant contient toujours quelque chose. Aussi, je suppose que les découvertes de la mécanique quantique l'auraient enthousiasmé et conforté dans cette idée que la pensée a assez de force pour animer la matière et lui donner un sens.

 

Rien d'étonnant que des créateurs tels que lui, dont l'esprit fut si fécond, produisent bien après leur mort un réseau d'ondes pensantes qui nous prouvent que l'univers rêvé peut s'établir en une unité plus probante que la réalité perdue. C'est donc que La Recherche est sortie victorieuse des ornières du temps. Elle ne s'y est pas enlisée, à l'exemple d'autres romans, trop encombrés d'un réalisme pesant. Rien ne pèse dans l'univers de Proust. D'autant moins, que ce qui compte pour l'écrivain, c'est que l'art libère les énergies, transgresse les frontières, éclaire les ténèbres et outrepasse les limites du temps. Si bien que l'artiste, enseveli dans la nuit du tombeau, ne cesse plus de dialoguer avec les générations futures.

 

Avant-propos de mon essai :  " Proust ou la recherche de la rédemption " ( Préface de Michel Brethenoux, agrégé de l'Université )

 

Et pour prendre connaissance de  la liste des article de la rubrique ARTICLES ME CONCERNANT, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

LISTE DES ARTICLES ME CONCERNANT

 

Enfin, pour consulter la liste des articles de la rubrique "DOSSIER PROUST", cliquer sur le lien suivant :

       

Liste des articles de la rubrique dossier Marcel Proust  

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

  

 

Proust ou la recherche de la rédemption
Partager cet article
Repost0
18 juillet 2012 3 18 /07 /juillet /2012 09:07

1217752170_gb3.gif   

 

                                                                                                                        
Philosophe atypique, Gaston Bachelard est avec Heidegger, l'un des derniers de ces rêveurs qui partirent à la découverte des origines et des pouvoirs du langage sans se croire, pour autant, autorisés à légiférer à propos de l'impalpable, de l'invérifiable. Sans nier que des structures fondamentales pussent sous-tendre et articuler le réel, ils étaient de ceux qui accordaient à l'intuition, à l'affectivité, aux sens, leur part d'initiative. Il semblait à ces philosophes que parler de la vie pouvait se faire à l'intérieur de la vie. "Il est vrai que les chemins où nous convie Bachelard sont davantage remplis de mûres, de papillons, de lueurs furtives, écrit Gil Jouannard, que d'éclatantes vérités vérifiables par la théorie ... Mais la poésie aide à bien respirer, et cela nous ouvre un grand appétit. La lecture de Bachelard est une lecture de gourmands, pour gourmands." Aussi laissons-nous emporter par ses mots. C'est alors tout un monde qui nous hèle, nous tire à grand effort vers des sommets défendus par des ronces. Des éclairs surgissent, des lueurs se discernent à peine, des pistes s'ébauchent à travers une végétation qui aussitôt les réabsorbe, ne leur octroie que la mesure du désir inassouvi.

 

 

  -  LA SOLITUDE - LA NUIT -

 

 

"J'irai donc ce soir méditer sur ma terrasse, j'irai voir travailler la nuit, je me donnerai tout entier à ses formes enveloppantes, à ses voiles, à l'insidieuse matière qui comble tous les angles. J'essaierai de sentir une à une les heures de cet automne, ces heures encore actives pour mûrir le fruit, mais qui perdent peu à peu la force de défendre les feuilles qui quittent l'arbre. Ces heures, elles sont vie et mort, ensemble.
Une feuille qui tombe dans la nuit, est-ce un souvenir qui veut l'oubli ? Vouloir l'oubli, c'est la manière la plus aiguë de se souvenir. Une petite souffrance que l'on détache comme une feuille fanée, est-ce vraiment la preuve que le coeur s'apaise ? Au niveau du tilleul qui caresse la terrasse, près du murmure des branches, j'oublie ma tâche humaine et les soucis du jour ; je sens se formuler en moi la méditation oublieuse, une méditation qui laisse envahir les objets par la brume, qui, dans la nuit, se désintéresse de ses exemples. Suis-je heureux de voir l'univers se simplifier ? Suis-je heureux d'être moins près de mes images, plus isolé par une vision feutrée, plus seul ? Suis-je heureux d'être seul dans l'automne de ma vie?... La solitude dans le monde est tout de suite une vieillesse d'âge.


(...)


Je croirai donc ce soir au repos des choses dans la nuit. Je donnerai mon bonheur et ma paix à cet univers simple et tranquille. Mais, tandis que je rêve si doucement, quelques souffles réveillent une peine endormie. Vais-je douter avec ma peine, comme un coeur cartésien, en donnant à un regret perdu un sens universel ? O coeur, défends ta paix ! ô nuit, défends ta certitude !
Mais où travaille-t-il donc, ce doute qui vient de sourdre ? D'où sort-elle, cette voix qui, du fond de la nuit, murmure posément : Pour tout cet univers, tu n'es qu'un étranger !

 


(...)

 
Voici que je doute au-dessous même du minimum de doute, en un doute informulé, en un doute inconscient, matériel, filtrant, qui trouble une matière tranquille. La nuit noire n'est plus clairement noire. La solitude, en moi, s'agite. La nuit te refuse sa solitude évidente. Tu es repris par un chagrin ancien, tu reprends conscience de ta solitude humaine, une solitude qui veut marquer d'un signe ineffaçable un être qui sait changer. Tu croyais rêver et tu te souviens. Tu es seul. Tu as été seul. Tu seras seul. La solitude est ta durée. Ta solitude est ta mort même qui dure dans ta vie, sous ta vie.


(...)

 
...Oui, cet arbre, ce tilleul frémissant est plein de branches, plein de feuilles, encore vivantes - et pas une pour toi ! Pour qu'une seule de ses feuilles soit pour toi, il faudrait qu'un être humain la cueille et te la donne. Tout don vient d'un tu. Le monde entier sans un tu ne peut rien donner. Les souffles du soir passent sur toi. Tu es seul, seul dans la nuit noire.
L'âme romantique en moi ne va-t-elle pas se détendre ? Quand les images s'éteignent, on entend si facilement un monde de murmures ! Cette nuit a aussi des voix charnelles. Comment ne pas entendre dans les jardins voisins tous ces bruits d'ailes, l'amour des oiseaux de la nuit ?

 

(...)


La preuve de ta solitude vient en cette heure où tu communies avec la paix des choses en une nuit paisible. Elle tient en cet instant subtil, cruel, net comme l'absurde - une flèche ! - où l'ondulation de la solitude heureuse et de la solitude malheureuse... Le coeur le plus tranquille devant la nuit la plus indifférente vient de creuser son abîme. Pour rien, sur rien, en mon coeur apaisé, le petit mot de la solitude, le mot seul vient de virer d'humeur. Ils sont rares, mais combien humains ! les mots dont la double sensibilité soit si nette, dont la valeur soit si fragile !


(...)


Voilà donc ton message de vie, ô pauvre songe creux ? Ton destin de philosophe est-il de trouver ta clarté dans tes contradictions intimes ? Es-tu condamné à définir ton être par ses hésitations, ses oscillations, ses incertitudes ? Dois-tu chercher ton guide et ton consolateur parmi les ombres de la nuit ?

 

 

             Gaston BACHELARD  ( Le droit de rêver )

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :
 

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL


              

Gaston Bachelard ou le droit de rêver
Partager cet article
Repost0
30 juin 2012 6 30 /06 /juin /2012 08:24

 

 prince2

 

 

Que ferais-tu, que dirais-tu petit Prince, si une migration d'oiseaux sauvages te déposait de nouveau sur notre planète en provenance de ton astéroïde B 612 ? Quel monde découvrirais-tu avec tes yeux d'enfant ? En marchant dans le désert droit devant toi, aurais-tu la chance d'apercevoir un puits avec sa poulie, son seau, sa corde, ou la malchance de croiser des caravanes de camions et des exploitations pétrolières ? Depuis ta première visite, il y a de cela bien des années, le nombre des hommes a triplé, peut-être quadruplé sur la terre, au point que l'on compte trois fois plus de vaniteux, d'ivrognes et de businessmen. Les seuls qui ont disparu sont les rois et les allumeurs de réverbères. Ils ont été remplacés par des présidents, des commissaires, des fonctionnaires, des chefs de projets, des chargés de communication, des préposés, que sais-je encore ! Il y a mille et un noms savants de métiers à une époque où il n'y a jamais eu autant de chômage. Oui, il nous faudrait des années pour les recenser tous, comme ton géographe répertoriait les volcans, les fleuves et les montagnes.

 


Et plus grave que les serpents, ce qui te menacerait aujourd'hui serait le sida, la drogue, la pédophilie, la pornographie, l'analphabétisme, la délinquance, les guerres et les attentats. Ce monde n'est plus fait pour les enfants. On leur a volé leur innocence et leurs rêves. Dès leur âge le plus tendre, on leur apprend à ne jamais demander à un inconnu de leur dessiner un mouton ou de leur offrir une friandise, et leur quotidien se vit sur fond de violence. Petit Prince, il n'y a plus rien à voir pour toi sur notre planète. Oublie-nous. Tu es si bien sur ton astéroïde B 612 avec ta rose. J'espère que tu n'omets pas de veiller aux courants d'air et de ramoner tes deux volcans, puisque le troisième est éteint. Au revoir, petit bonhomme. A plus tard, quand davantage de sagesse nous permettra à nouveau de rêver  avec toi.

 

ARMELLE BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour consulter la liste des articles de la rubrique CULTURE, cliquer    ICI

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Lettre au petit Prince
Lettre au petit Prince
Partager cet article
Repost0
12 juin 2012 2 12 /06 /juin /2012 08:11
Colette ou les voluptés joyeuses

Colette_35ans.jpg colette01.jpg  

 


Sidonie-Gabrielle Colette est née à Saint-Sauveur, dans l'Yonne, en 1873. "La maison de Claudine" (1922), complétée par "Sido" (1930), nous raconte son enfance, ses rêveries solitaires, les bêtes aimées, le charme ensorcelant de la campagne à l'heure des floraisons, la treille muscat, un monde qui sera toujours imprégné d'une profonde sensualité. Mariée jeune à Henry Gauthier-Villars, nommé Willy, elle découvre Paris, l'amour, un univers futile et urbain, l'infidélité et, malgré ses curiosités de petite " garçonne audacieuse", entend bien mener une existence d'épouse fidèle. La série des "Claudine" passa longtemps pour être de Willy, qui y apposait sa signature de journaliste-chroniqueur de la vie parisienne perverti par sa bohème chic, mais justice sera rendue après leur divorce de la part très importante- voire capitale - qui revenait au talent éclatant de la jeune femme. "La vagabonde" en 1911, premier roman de Colette seule, ouvrira sa série de témoignages sur l'amour qui n'aura plus grand chose à voir avec le registre vicieux que lui imposait commercialement Gauthier-Villars et les journaux boulevardiers.

 

Romancière de l'instinct féminin, amie des humains comme des bêtes auxquelles elle fera la part belle dans ses livres, Colette ne va plus cesser de se revigorer au contact des forces naturelles et des plaisirs qu'elles procurent. Son oeuvre est en quelque sorte un musée des délices, de la beauté des paysages, de l'eau qui chante, des jardins embaumés, des chats caressants, de la douceur de la sieste à l'ombre des feuillages, du parfum d'un plat qui mijote dans l'âtre, de la richesse inépuisable des choses créées. Et d'où vient qu'il n'y ait rien de niais et de vain, ni même de choquant dans cet inventaire des voluptés joyeuses, des plaisirs simples, de l'ivresse à vivre autant des satisfactions du corps que de l'esprit ? La recette en est que l'écrivain sait user, comme nul autre, de ses sens, goûter aux senteurs multiples, aux couleurs chatoyantes et mêmes aux chants imaginaires. Rien ne lui échappe des émotions amoureuses, des liaisons renoncées, des caprices enfantins, des adolescents livrés aux troubles de leurs premières étreintes (Le blé en herbe). Pas un clin d'oeil, une rougeur, un refus, une attente, une crainte. Elle sait tout déceler, tout voir, et le traduire avec une précision fine et subtile qui ajoute au charme particulier de son écriture.

 

D'une intelligence aiguisée par l'expérience, Colette ne fermera pas pour autant les yeux sur la douleur. Elle saura en laisser affleurer dans ses pages la plainte de l'amante délaissée, de la femme vieillissante. Si ses personnages font fi de la morale, ils n'en prennent pas moins conscience des menaces qui planent sur l'humanité, de la fragilité du monde et des intermittences du coeur. Avec "Ces plaisirs" (1932) ou "Mes apprentissages", elle dispensera une certaine morale avec un tact exquis et une courtoisie compréhensive éclairée par son implacable lucidité. Cette prosatrice impudique de sincérité et d'inspiration a peint le monde avec sympathie et bienveillance, sans en dissimuler les noirceurs mais sans se priver d'en exhaler les splendeurs savourées ou perdues en un style léger, vivant, imagé, où les souvenirs d'enfance restent à jamais une source consolante, une poésie virginienne et une sagesse mûrie par les aléas du sort.

 

Colette est désormais entrée dans le cercle resserré des grands écrivains par l'ensemble d'une oeuvre célébrante qui n'oublie aucun détail de la vie coutumière. Ses dialogues, comme ses descriptions, sont d'une vérité inouïe et leur composition s'arrange d'un laisser-aller qui n'enlève rien à leurs thèmes et à leurs intrigues. C'est tout un monde qui se déploie, un monde où les artistes et comédiens tiennent une grande place mais où les parfums de la nature ne manquent pas d'être enivrants. Elle meurt le 3 août 1954 et aura droit à des obsèques nationales, première femme à laquelle la République accorde cet honneur.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Pour prendre connaissance des articles de la rubrique LITTERATURE, cliquer sur le lien ci-dessous :

 

Liste des articles de la rubrique LITTERATURE
 

 

RETOUR A LA PAGE D'ACCUEIL

 

Colette ou les voluptés joyeuses
Colette ou les voluptés joyeuses
Partager cet article
Repost0

Présentation

  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
  • Contact

TEXTE LIBRE

 4016234704 (Small)

Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

 MES DERNIERS OUVRAGES PUBLIES ( cliquer sur l'icône pour accéder à leur présentation )

 

1184097919 profil de la nuit  2851620614

les signes pourpres  3190-NEL i 978-3-8417-7335-7-full

 

SI VOUS PREFEREZ LES IMAGES et le 7e Art, RENDEZ-VOUS SUR MON BLOG : 

 

Bannière pour Armelle 1 

 

 

Recherche