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2 juin 2012 6 02 /06 /juin /2012 08:56

1246812693_169_1.jpg  île Kiji

 


Découvrir la Russie par la voie des eaux de Moscou à Saint-Pétersbourg, à bord d'un des bateaux qui voguent sur la Volga et la Neva de mai à septembre, permet de réaliser le voeu inaccompli de Pierre le Grand et de faire un voyage extraordinairement séduisant et original. Difficile de décrire la magie de cette croisière qui a l'avantage de nous révéler quelques-uns des joyaux de la sainte Russie et nous met d'emblée en relation avec mille ans d'histoire. Sortis tout droit du XIX e siècle, les villages, dominés par les coupoles de leurs églises, ponctuent cette navigation qui s'effectue entre des berges bordées d'épaisses forêts de bouleaux et de résineux, familières aux seuls chercheurs de champignons et de baies sauvages. Là s'ébat une faune encore préservée de loups, renards, ours et élans, cygnes, grues et oiseaux sauvages. Ce matin, lorsque la brume se dissipe, une lumière boréale pèse sur les datchas. L'heure est à la relecture des classiques russes où tout est déjà écrit du soleil teinté d'or jouant à cache-cache derrière les bouleaux de Carélie, du pécheur qui brandit sa prise ou de la maisonnette accolée à sa meule à foin. Mais ce qu'il faut déplorer, c'est la quasi disparition de l'élevage et de l'agriculture dans ces étendues illimitées, les Russes d'aujourd'hui en étant réduit à importer leur blé et leur viande, alors que leurs plaines auraient pu nourrir la planète entière.



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Au fil des fleuves, des canaux, des lacs et des 1900 km que nous allons parcourir, une sensation d'immensité vous saisit. Après le brouhaha de Moscou et ses encombrements, le bateau semble un havre de paix, une machine à remonter le temps. Nous quittons la gare fluviale de Moscou, édifice en granit et marbre construit sous l'ère stalinienne dont l'idéologie officielle dictait l'enthousiasme et une vision du monde optimiste, tendance qui s'est surtout reflétée dans l'architecture - pour amorcer notre circuit par la Volga, le fleuve mythique cher au coeur des Russes ( 3690 km ), puis les lacs Onega et Lagoda les plus vastes d'Europe et, avant d'achever cette croisière sur la Néva, d'emprunter le canal le plus long du monde, celui de la Volga à la Baltique qui, inauguré en 1964 est en réalité formé d'un grand nombre de fleuves et de lacs naturels endigués par l'homme. Notre première étape, dès le lendemain, sera Ouglitch, l'une des plus anciennes et plus jolies cités russes qui connut des fortunes diverses. Les légendes locales fondent son existence à l'époque de la princesse Olga, soit au Xe siècle. En 1218, Ouglitch devient la capitale de la principauté du même nom et fut prise en 1238 par les Mongols qui la pillèrent, massacrèrent les habitants ou les emmenèrent comme esclaves, du moins les hommes jeunes et les femmes belles. Au XIVe, lorsque Moscou commença à rassembler les terres russes, Ouglitch fut annexée mais bientôt entièrement brûlée par le prince Tver qui en revendiquait la possession. Au XVe, la ville vécut enfin une période de prospérité, frappant monnaie, mais après la mort d'Ivan le Terrible, elle fut le théâtre d'un tragique événement : l'assassinat du tsarévitch Dimitri le 15 mai 1591, alors âgé d'une dizaine d'années, commandité pense-t-on par Boris Godonov qui entendait s'emparer du pouvoir. Ce drame humain fut également une tragédie dans l'histoire du pays, puisqu'il marque le début du temps des Troubles illustré par des discordes intérieures et des interventions étrangères. Notre visite commence par l'église Saint-Dimitri-sur-le-sang, construite à l'endroit supposé de la mort du petit prince, canonisé en 1606, que coiffent d'admirables coupoles bleues et qui jouxte le palais des princes apanages, édifié en briques rouges datant de la fin du XVe, où l'enfant et sa mère ( la septième épouse d'Ivan le Terrible ) avaient trouvé refuge après la mort de ce dernier. En 1611, Ouglitch connaît une nouvelle période dramatique : envahie par les Polonais, la ville est mise à sac et la population exterminée. On évalue à 40.000 le nombre des victimes. Après ce massacre, la cité se relève lentement et ce sera sous le règne de Catherine II qu'elle traversera enfin une ère de paix et de prospérité. On y ouvre une bibliothèque, un théâtre et un musée. Mais la Révolution d'octobre apporte des changements considérables. Après la construction de la centrale hydraulique en 1930, la ville est gravement endommagée : on fait sauter le monastère de l'Intercession, ainsi que d'autres bâtiments remarquables des 15e, 16e et 17e siècle, puis on inonde le territoire. Ce ne sera qu'en 1952 que des restaurateurs sauveront ce que l'on peut admirer et visiter aujourd'hui et qui confère à cette ville si éprouvée un charme indéniable. Nous y sommes accueillis par les autochtones qui, avec de gentils sourires, nous proposent des fleurs et des objets d'artisanat plus ravissants les uns que les autres et avons le privilège d'écouter des chants liturgiques et populaires d'une beauté stupéfiante. Cela nous arrivera à plusieurs reprises d'assister dans les églises à un concert de musique religieuse en slavon ; on sait les Russes aussi bons chanteurs que danseurs.
 


  1247224652_ouglitch_20eglise.jpg        Ouglitch - l'église Saint-Dimitri


Nous reprenons notre navigation qu'égayent à bord de multiples activités dont des conférences sur l'histoire de la Russie, des concerts, des cours de russes et l'agréable privilège de marcher sur les ponts promenades ou de simplement s'appuyer au bastingage afin de contempler, en ce début des nuits blanches, la pâleur nacrée d'un jour qui s'éternise et s'intensifie au fur et à mesure que nous approchons de Saint-Pétersbourg, tandis que surgissent, dans l'échancrure d'une forêt, des kremlins (remparts) et églises aux coiffes d'or. Notre prochaine étape sera l'un des joyaux architecturaux de la Russie ancienne : Yaroslavl, ville créée au XIe siècle par le prince du même nom qui, attaqué par un ours, avait trouvé refuge en ce lieu. Au temps des Troubles, la ville, qu'il fonda, prit tant d'importance qu'elle fût la capitale de la Russie. De nos jours, elle est devenue l'un des grands centres artistiques du pays et ses 600.000 habitants sont fiers des trésors dont elle regorge et qu'ils ne cessent de restaurer avec passion. C'est dans le monastère de la Transfiguration-du-Sauveur, vieux de neuf siècles que l'on découvrit le manuscrit du chef d'oeuvre épique russe : Le Dit de la campagne d'Igor. Par ailleurs, on peut y observer deux types de construction : les églises du XVIe d'inspiration byzantine avec leurs coupoles en forme de casque de guerrier et celles dont les coupoles plus modernes sont en forme de bulbe d'oignon et mieux adaptées aux hivers russes : la neige y glisse aussitôt tombée.


De là, nous revenons à Kostroma. Selon la légende, Catherine II, en visite, aurait jeté son éventail sur la table des architectes, leur donnant l'idée de construire la ville en éventail autour d'une grande place centrale, ce qui fut fait. La principale ressource de cette cité est le travail du lin proposé aux visiteurs sous diverses formes : en nappes, vêtements, blouses finement brodées. Mais le clou de la visite est sans contexte l'admirable monastère Saint Ipatiev à 8 km du centre, berceau des Romanov, bâti au 14e siècle par un Tatar visité par la Vierge et dont les imposantes murailles et les cinq dômes d'or de sa cathédrale de la Trinité se reflètent dans les eaux de la rivière Kostroma. L'ensemble est admirablement conservé et comprend, en dehors de l'église de la Trinité qui abrite une superbe iconostase, l'hôtel des Romanov où sont rassemblés des souvenirs de la famille impériale. C'est  ici, en effet, que Michel Romanov (1596 - 1645), rendant visite à sa mère, qui avait pris le voile, accepta en 1613 de monter sur le trône de Russie, époque particulièrement critique dans l'histoire du pays, devenant ainsi le premier d'une dynastie qui régnera jusqu'en 1917. Dès lors, chaque nouveau tsar, lors de son avènement, considèrera comme un honneur de se rendre en pèlerinage à Kostroma et et de faire de larges dons au monastère qui abrite encore quelques moines.


Peu après notre étape à Kostroma et Yaroslavl, nous quittons la Volga, ce fleuve à l'origine de nombreuses chansons populaires et d'oeuvres littéraires, qui a contribué à renforcer, au long des siècles, les liens séculaires entre les différents peuples habitant sur ses rives : Russes, Tatars, Mariis, Tchouvaches, Mordves et se révéla être un rempart contre lequel plus d'un ennemi se heurtera en vain - afin de pénétrer, après un énième passage d'écluse, dans la retenue de Rybinsk. La réalisation de cette véritable mer artificielle, où 60 rivières viennent se vider dans un réservoir de 4500km2,  fut décidée par Staline en 1941 et causa d'irréversibles dommages à l'environnement. Ainsi des populations entières furent déplacées, 4000 ha de terres cultivées inondées et 700 villages rayés de la carte, ce qui donne à l'eau une couleur verdâtre provoquée par la décomposition des terres et des forêts immergées. En voguant au-dessus de ce gigantesque cimetière, il arrive que l'on aperçoive un clocher qui émerge ainsi de façon pathétique, nous laissant imaginer ce que furent le désespoir de tous ces gens chassés de leur demeure, de leur bourg, ainsi que le travail harassant des millions de prisonniers politiques sortis des goulags pour se livrer à ces durs travaux au prix de leur vie.

 


1248001021_eglise_sur_la_volga.jpg

Apparition d'une église dans la retenue de Rybinsk

 

Après cette traversée, le bateau arrive à Goritsy, une région de lacs couverte de forêts épaisses et qui est désormais protégée comme parc naturel du nord de la Russie. Le couvent de la Résurrection, où Ivan le Terrible enferma la quatrième de ses sept épouses, étire ses bâtiments plus ou moins en ruine sur le rivage de la Cheksna qui relie la retenue de Rybinsk au lac Blanc et que quelques religieuses ont entrepris de restaurer. Mais le monument remarquable par son architecture et son importance est à quelques lieux de là, le monastère de Saint-Cyrille-du-lac-Blanc. Une fois traversée la montagne noire, on voit se dessiner de façon grandiose son quadrilatère de remparts et ses tours d'angle, ses 11 églises dressant leurs bulbes vers le ciel et les 13 ha de jardin où poussent les plantes médicinales. Centre religieux autant que place forte, il dut sa fortune à sa position stratégique sur la route commerciale reliant le nord au centre du pays et compta dans la seconde moitié du XVIIe jusqu'à 200 moines. Transformé après la Révolution en musée, il recèle des trésors inestimables, objets de culte et 200 icônes somptueuses.


Après Goritsy commence la traversée du lac Blanc, puis l'entrée dans le lac Onega, riche en baies étroites semblables à des fjords et où abondent les îles - il y en a environ 1300 - offrant des paysages d'une beauté suffocante, surtout si l'on s'attarde à la proue du bateau pour admirer, tard dans la soirée, les jeux de lumière de ces nuits blanches qui, du 15 mai au 15 juillet, déclinent dans le ciel une gamme de blanc, argent et or et posent sur les paysages aquatiques des tonalités nacrées quasi irréelles. Le lendemain, au début de l'après-midi, se profile l'île Kiji, perle de la Carélie, et les 22 coupoles de sa cathédrale de la Transfiguration. Au XIVe siècle, l'île servait de relais aux marchands de Novgorod qui se dirigeaient vers la mer Blanche, d'où ils importaient fourrures et ivoire de morse. Kiji fut plusieurs fois attaquée par les Suédois et l'église de la Transfiguration fut construite en bois sans un seul clou en 1714, afin de célébrer la victoire de Pierre le Grand sur les troupes scandinaves. Ses bulbes recouverts d'essaules - tuiles en bois de tremble - reflètent, tour à tour, le jeu étonnant de la lumière du soleil et de la lune. Un demi siècle plus tard sera bâtie l'église de l'Intercession à 9 coupoles, à laquelle sera ajouté un clocher au toit pyramidal. D'autre part, pour faire de cette île ( placée sous la haute protection de l'Unesco ) un musée en plein air, on fera transporter, depuis les villes avoisinantes de Carélie, de magnifiques édifices en bois, notamment la chapelle Saint Lazare qui daterait de 1391 et serait ainsi l'église en bois la plus ancienne de toute la Russie. Cette véritable merveille de 3m de long est un bijou serti au bord de l'eau, dans un bocage où alternent prairies, oseraies et bosquets d'ormes. Autour, on découvre des isbas, des granges, des moulins et des bani, petites constructions qui servaient aux bains de vapeur très pratiqués par les russes et les populations (nordiques en général), tandis qu'hommes et femmes, dans ce décor intemporel, se livrent aux activités traditionnelles : travail du bois, de l'osier, de la laine, des peaux. Afin de goûter pleinement la beauté de Kiji, il est conseillé de s'isoler un moment, de façon à découvrir les champs parsemés de fleurs sauvages, le cimetière que les femmes entretiennent avec soin et le village où vivent les 50 habitants permanents ravitaillés l'hiver par un motoneige, car, ici, la saison hivernale est rude et la neige épaisse - avec partout d'imprenables vues sur le lac.

 
La nuit suivante, nous ne dormirons que quelques heures pour savourer le spectacle du bateau glissant lentement, dans le prodigieux silence, au milieu de cet entrelacs d'îlots couverts de forêts avec, parfois, surgissant de derrière le rideau végétal, la coupole bleutée d'une église ; ce, avant que nous n'abordions la Svir, rivière aux berges majestueuses et pittoresques qui unit le lac Onega  au lac Lagoda. Pendant de longues années, cette région demeura sauvage et presque déserte, la population indigène fuyant les invasions mongoles. Car de tout temps elle fut appréciée pour la qualité du bois de ses hautes futaies, aussi n'est-il pas rare que l'on voie flotter des arbres entiers que les villageois utilisent à des fins artisanales. La Svir se caractérise par ses courants rapides, son lit sinueux et ses épais brouillards au printemps et à l'automne. Aujourd'hui, tout est limpide. Une paix profonde baigne ces paysages qui nous enchantent. Nous ferons une ultime étape à Mandroga, bourg aux plaisantes maisons de bois, où nous serons reçus par la femme d'un pilote de chasse qui a préparé à notre intention du thé et des crêpes  à la confiture de baies noires, avant d'accoster au port fluvial de Saint-Pétersbourg. Dernier moment d'intimité avec la Russie rurale avant la capitale intellectuelle, cette Venise du Nord dont je vous parle dans un autre article de cette même rubrique. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

Autres articles concernant la Russie :

 

Saint-Pétersbourg ou le songe de Pierre

 

La Russie, de la Volga à la Neva

 

Tsarskoïe Selo ou la splendeur impériale

 

Peterhof ou la maison de Pierre
 

Pavlovsk ou le sourire d'une nuit d'été


Moscou  : pleins feux sur la capitale russe

 

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  P1060181.JPG       Monastère Saint-Cyrille-du-lac-Blanc

 

 

La Russie au fil de l'eau, de Moscou à Saint-Pétersbourg
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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 09:26
Autoportrait à quatre mains - Channe questionne Armelle

 

Bonjour Armelle. Imaginons-nous toutes les deux, installées confortablement dans un espace entourés de livres, dans le coin d’une bibliothèque, l’un des espaces dans la réalité où nous aurions pu nous rencontrer.

 

 

Ou toutes deux assises dans un jardin parfumé par les senteurs de l’automne. C’est l’heure du soir que j’aime, la lumière tamisée, aquarellée qui nous enveloppe. Le bruit lointain d’un oiseau qui s’envole, le bruissement d’une feuille qui se détache.

 

 

Est-ce que la Normandie est le pays de tes racines ou juste le pays où tu as choisi de vivre ? Et pourquoi choisit-on de vivre en Normandie ? Ou d’y rester ? 

 

 

La Normandie vaut surtout pour sa campagne vallonnée avec ses bosquets d’arbres, ses coteaux, ses maisons à colombages, ses haras, ses prairies où paissent de paisibles troupeaux. Mais elle ne m’est familière que depuis une quinzaine d’années, lorsque mon mari et moi sommes venus rejoindre mes parents qui y avaient pris leur retraite. Trouville a le charme des ports de pêche. Nous nous sommes installés sur la colline face à la mer dont les lumières changeantes rythment nos jours. Je ne me lasserai jamais de contempler cette vue et d’assister à des couchers de soleil somptueux.

Et non loin, il y a un bateau pour les évasions. Yves, mon époux, est un voileux et j’avoue aimer moi-même les croisières mais, de préférence, en mer chaude.

 

 

Quel est ton principal trait de caractère, celui que tu ne pourrais gommer même si tu le voulais ?

 

 

Je réponds sans hésitation mon goût de l’indépendance. Mon travail de graphologue d’abord, d’écrivain ensuite, m’a appris à apprécier l’isolement et le silence. J’aime m’enfermer dans mon bureau pour rédiger, penser, composer, imaginer. J’ai un besoin vital de solitude. Heureusement mon mari le comprend et l’accepte, bien que ce soit parfois difficile. Mais il a de son côté son violon d’Ingres : la mer. C’est également quelqu’un qui se plaît dans la nature et que la solitude n’effraie pas.

 

 

Je tiens ce goût de mon enfance. Fille unique dans une famille peu nombreuse, j’ai dû très tôt m‘affronter à moi-même. Je me suis donc inventée un monde et, dès que j’ai su écrire, ai pris plaisir à rédiger des textes : poèmes ou contes. Ma vocation a été précoce. A 20 ans, à la fin de mes études de journalisme, je publiais Terre promise qui a été bien reçu de la critique. Mais ensuite, j’ai repris des études de psychologie et graphologie, me suis mariée et suis restée plusieurs années sans publier.

 

 

 

Quelques mots sur ta vie quotidienne, au jour le jour, comment se tisse la trame d’une journée pour toi ? En temps libre ou en temps encadré par un emploi du temps ?

 

 

Je travaille et pour me détendre j’aime marcher ou faire de la natation.

 

 

L’écriture est l’un des fils conducteur de ta vie. Pourquoi l’écriture ? Quel est, selon toi, le rôle de l’auteur dans notre société ? S’il en a encore un ? Et que penses-tu de notre société, de son avenir proche ? Sur ton blog, « INTERLIGNE », tu évoques l’avenir de la poésie et celui de la littérature, un avenir que tu cernes en ombres et en lumières. N’est ce pas dû au fait qu’on marchandise tous les produits culturels ? Le ministère de la culture, dans son organisation, intègre le livre aux médias, n’est pas le désenchanter, lui enlever sa spécificité ? Le prix unique du livre est remis en cause ? Que penses-tu de la politique culturelle de ce nouveau gouvernement ? Penses-tu que l’accès à la culture soit l’un des moyens de réparer l’inégalité des chances ?

 

 

L’écriture est le point d’ancrage de ma vie. C’est un impératif, bien que je regrette de n’avoir pas travaillé davantage. Je pense, comme l’écrivain hongrois que je lis actuellement – Sandor Marai – que la littérature commence avec le superflu et que la nation commence avec la littérature. Notre langue est notre passé commun, elle sera aussi notre avenir, si nous nous en accordons un. On sait qu’une langue morte signifie une civilisation morte. La langue nous structure. Elle est le véhicule de la pensée, elle est aussi constitutive de la pensée. Elle est donc en quelque sorte notre patrie intérieure. Ce que je crains le plus est le désamour envers notre langue que nous parlons de plus en plus mal. Ce laisser-aller langagier va de pair avec le laisser-aller tout court. Je suis navrée lorsque j’entends la forme interrogative suivante : c’est quoi ? A ces petits détails, on mesure la dégradation progressive de notre société et de notre culture.

 

 

Pourtant on n’a jamais tant parlé de culture, une culture trop souvent formatée. Tout est culturel désormais. On voudrait nous faire croire, depuis quelques décennies, que les tags relèvent de l’art comme une fresque pompéienne ou byzantine. Il y a une perte des valeurs et de l’esprit critique.. Néanmoins, l’art est par excellence le lieu de l’échange, de l’émotion, du partage. Il est heureux que de nos jours chacun puisse avoir accès aux musées, aux expositions, aux bibliothèques, aux spectacles. Mais faut-il encore être réceptif à cette culture. Ne pas la recevoir passivement. La culture exige une réflexion personnelle. Je crains qu’elle soit dorénavant assimilée à un bien de consommation courant, à une forme de sociabilité. Il faut avoir lu, écouté, assisté à tel ou tel événement culturel pour être «  dans le coup ». Par ailleurs, on fabrique de la culture comme du "fast food' à bon marché et à bon compte. On vulgarise et banalise en permanence. Jadis, la culture se méritait. C’était une quête, un apprentissage, un but, une aspiration.  

 

 

Je pense que l’enfance est un élément déterminant dans la vie. Dans la vie d’un créateur, elle semble rester à vif. C’était quoi l’enfance pour toi, l’enfance réelle ou l’enfance fantasmée ? Pourquoi avoir voulu écrire pour la jeunesse ?Est-ce plus facile d’écrire pour la jeunesse ?

 

   

L’enfance, on s’y replonge sans cesse. C’est là que le feu a pris, que les braises demeurent. L’homme qui tourne le dos à son enfance risque de se dé-construire, de même que celui qui tourne le dos à son histoire et à son passé. J’ai eu, il est vrai, une enfance fantasmée car solitaire et austère. Mes parents possédaient une maison de campagne dans le Loiret, au hameau du Rondonneau, non loin de Huisseau-sur-Mauves. Au bas de la pelouse, devant la maison, coulait une rivière qui s’appelait «  Les Mauves ». Cette rivière, qui allait son bruit blanc sur les pierres, je l’ai encore dans l’oreille et je ne peux entendre chanter une tourterelle sans revoir le charme provincial de ma vieille demeure. Si je suis devenue poète, c’est bien dans le contexte de ce parc ombragé qui ouvrait sur une large plaine, labourée par le vent. Lorsque mes enfants étaient petits, j’ai une fille et un fils, j’éveillais leur imagination en leur racontant des histoires. Plus tard, ils m’ont encouragée à les écrire afin de les publier.

Non, il n’est pas plus facile d’écrire pour la jeunesse que pour les adultes. On leur doit pareille exigence, pareille transparence, pareille rigueur de récit et de style.

 

                                                   

Quel est l’élément déclencheur qui fait naître ton acte d’écriture ?


 

Difficile de dire qu’est-ce qui, à un moment donné, déclenche l’inspiration. Pour la poésie surtout. Souvent une émotion, un tableau vivant, un silence, un visage. Il y a soudain une vision qui se prolonge. Elle ouvre la phrase, elle murmure le mot, elle appelle le rythme et le poème naît comme un songe. En poésie, il faut donner à voir autant qu’à entendre. La poésie doit être musicale, colorée, subversive, diamantée, harmonieuse. On taille le diamant que recèle chaque mot. On épure. Un mot de trop, tout s’effondre, un mot inexact, plus rien n’est vrai. Tu as envers la poésie une obligation d’excellence. Comme pour le tailleur de pierre, comme pour l’artisan. Il y a aussi dans le poème une architecture. Chaque mot doit s’ajuster parfaitement au suivant.

 

 

La mythologie est omniprésente dans nos vies même si nous l’ignorons le plus souvent par manque de culture. Qu’est-ce qui t’attire dans la mythologie et quelle est la mythologie qui t’attire le plus ? Sur ton site, j’ai trouvé cette citation de Patrice La Tour du Pin (il se trouve qu’elle est inscrite sur le mur à côté de mon bureau) :  "Les pays sans légende sont condamnés à mourir de froid".

 

 

J’aime beaucoup cette phrase de Patrice de la Tour du Pin : «  Les pays sans légende sont condamnés à mourir de froid ». Mais l’homme sans idéal n’est-il pas condamné aussi à mourir d’inquiétude ? Parce qu’il est d’abord et avant tout un être spirituel. Privé d’espérance, on peut craindre qu’il ne revienne à une forme de vie primitive, peut-être même à la barbarie. En Crète où je me trouvais il y a quelques semaines, j’ai été émerveillée par les vestiges des civilisations minoenne et mycénienne. 20.000 ans av. J.C., ces hommes avaient déjà composé leur légende des siècles. Ils vivaient dans l’intimité des dieux et des déesses. N’était-ce pas leur seul moyen d’expliquer les mystères qui les entouraient et de se créer un fond historique qui leur conférait une ancienneté, une origine. A travers les mythes, les anciens véhiculaient nombre de leurs idéaux : la valeur du combat, la confiance en la vie, le culte de la beauté et l’intérêt pour l’homme en tant qu’individu. C’est ainsi qu’Hésiode raconte dans sa Théogonie la création du monde : la naissance de Gaia ( la terre ) et d’Ouranos ( le ciel ). La Crète occupe dans cette dramaturgie une place privilégiée.

 

 

Est-ce que l’actualité, la façon dont elle nous est assénée bouleverse le travail des créateurs à tel point qu’on manque de repères actuellement ? Pour moi la science fiction et la littérature fantastique m’ont semblé incarner, pour la littérature, la subversion dont j’ai besoin pour me remettre en question en évoquant toutes les problématiques du futur proche ou lointain? Qu’en penses-tu ?

 

 

Il est certain qu’un écrivain peut difficilement se mettre à l’écart de son époque. L’écriture est d’abord le témoignage d’un temps, d’une société, d’une vie. Cela depuis les premières écritures hiéroglyphiques. Mais je trouve intéressant la science-fiction. Adolescente j’ai lu des auteurs comme Jules Verne, Aldous Huxley avec passion ; par contre je n’aime pas du tout les films américains du genre, alors que j’apprécie un bon polar, davantage au cinéma qu’en livre.

 

 

Pour moi, le net est une vaste encyclopédie et j’y fais des dérives thématiques ce qui me permet de découvrir des créateurs de l’autre côté du monde. Et toi ?

 

 

Il y a tant de supercheries aujourd’hui… Quant au virtuel, il est totalement entré dans notre monde contemporain avec sa charge positive et négative, car on peut très vite déconnecter du réel et se séparer des autres.  Or nous ne sommes rien sans les autres. Ce sont eux qui nous permettent d’aimer, d’agir, de réagir. Le net a cela d’intéressant qu’il ouvre des pistes, éveille des curiosités. Mais rien ne vaudra le contact direct avec l’œuvre. L’image ne peut tout résumer.  Il nous faut aussi sentir, toucher, entendre et pas seulement voir. Mais le net est une sorte d’encyclopédie qu’il est formidable de pouvoir consulter à tous moments.

 

 

La rentrée littéraire était encore pour moi un événement festif il y a quelques années. Disons une dizaine. Maintenant, la fête n’est plus vraiment au rendez vous.

 

 

Je n’attendais rien de particulier de cette rentrée littéraire. Je me méfie des trompettes de la renommée. Par contre, je suis enchantée que Le Clézio ait eu le prix Nobel de littérature, parce que c’est un vrai écrivain. J’ai beaucoup aimé Désert, Le chercheur d’or par exemple. L’auteur use d’une écriture radio-active qui émet des ondes en permanence. En ce moment, je me consacre avec ravissement à la lecture de Sandor Maraï. Quant au cinéma français, il me déçoit souvent, alors que le cinéma  allemand, le cinéma asiatique m’ont à maintes reprises subjuguée.  Le 7e Art a des ressources immenses dès lors qu’il est entre les mains d’un vrai créateur.


 

octobre 2008

 

 

 

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26 avril 2012 4 26 /04 /avril /2012 08:27

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Le mot tolérance recèle une part d'ambiguïté dans la mesure où l'on peut se demander où commence la permissivité et où finit la tolérance. Tolérer, c'est fatalement accepter que l'autre soit autre dans sa différence morale et physique et s'interdire d'entraver sa liberté de penser et d'agir. C'est aussi reconnaître à chacun la faculté de vivre selon ses convictions propres qui ne sont pas obligatoirement les miennes. Cela suppose que la personne, qui se montre tolérante, fasse preuve, selon les circonstances, soit d'indulgence et de compréhension, soit n'obéisse qu'à son inclination à la passivité et à l'indifférence, d'où l'ambiguïté du mot qui se décline selon des modes variables. C'est la raison pour laquelle Karl Popper parle  du " paradoxe de la tolérance " et qu'André Comte-Sponville écrit qu' une tolérance infinie serait la fin de la tolérance. En effet, dois-je tolérer la violence, le fanatisme, l'exclusion, la misère d'autrui ? D'où la vigilance constante que nécessite ma propre tolérance, afin qu'elle reste tolérable et, qu'en l'exerçant, je fasse acte civilisateur ; une tolérance bien comprise devenant alors une véritable vertu à pratiquer quotidiennement. Sans oublier qu'il y a un seuil de tolérance à ne pas dépasser. 

Il est vrai aussi qu'il y a deux façons d'être tolérant comme il y a deux manières de fraterniser : celle qui est dictée par l'amour et celle qu'inspire l'intérêt ? L'une et l'autre n'ayant ni la même valeur, ni la même finalité. La tolérance par amour est une disposition du coeur à la clémence et à l'indulgence et une propension naturelle à pardonner. Cela sous-entend un véritable goût des autres, une vraie disposition à la bonté, à la compréhension sensible d'autrui. Mais on peut tolérer aussi par indifférence, c'est alors le laisser faire, le laisser agir de celui qui est détaché des êtres qui l'entourent. On peut, d'autre part, tolérer par politesse, ruse, calcul, mépris, voire lassitude. C'est le tout ou rien  de l'intolérant qui use d'une intolérance raide et abstraite dans les aléas d'une existence souple et impure. Aussi, pas d'autre moyen, pour sortir de cette conception de la tolérance, que d'avoir recours au respect, le respect que l'on doit à autrui et que l'on se doit à soi-même, en faisant un effort pour mieux comprendre, c'est-à-dire pour entrer dans une relation plus étroite qui s'apparente à l'ordre de la charité.

Peu de mot plus dévalué que celui-ci en notre époque matérialiste où tout ce qui a une connotation spirituelle est entaché de suspicion. Et pourtant, charité se définit comme le principe du lien spirituel et moral qui pousse à aimer de manière désintéressée des hommes considérés comme des semblables, selon ce que Saint Paul a exprimé dans l'une de ses plus belles Epîtres :


" Quand je distribuerais tous mes biens pour la nourriture des pauvres, quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas la charité, tout cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est bonne. La charité n'est point envieuse, la charité n'est point inconsidérée, elle ne s'enfle point d'orgueil, elle ne fait rien d'inconvenant, elle ne cherche point son intérêt, elle ne s'irrite point, elle ne tient pas compte du mal, elle ne prend pas plaisir à l'injustice, mais elle se réjouit de la vérité. Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout. La charité ne passera jamais".  ( I. Cor. XIII 1-8 )

Quelle plus belle leçon de tolérance ! Et puisque nous en sommes aux citations, considérons ce que d'autres sages ont écrit à ce sujet. Cela peut nous aider à affiner notre jugement et nous encourager à pratiquer dans la vie courante cette tolérance attentive et aimable, mais point faible et aveugle.

   

"Le partage ne divise pas. Au contraire, il rassemble ce qui a été séparé, divisé. On sort de soi-même pour aller vers les autres avec bienveillance, contentement et modestie. Retrouve cette humilité joyeuse, animé du désir de servir le monde. C'est toi-même que tu recevras en partage, ta réalité profonde, en accord avec la réalité harmonieuse de l'univers".     Dugpa Ripoché 

"Ceux qui brûlent des livres finissent tôt ou tard par brûler des hommes".  Heinrich Heine

 

"J'ai honte de nos hommes enivrés de cette sotte humeur de s'effaroucher des formes contraires aux leurs : il leur semble être hors de leur élément quand ils sont hors de leur village. Où qu'ils aillent, ils se tiennent à leurs façons et abominent les étrangers".  Montaigne
                                                                                                                
"Ne pas railler, ne pas déplorer, ne pas maudire, mais comprendre".   
Spinoza

 

"Le respect de la différence  - qu'elle soit de race, de croyance, de sexe ou d'ethnie - se fonde sur l'alliance de modestie et d'exigence que chacun doit appliquer à soi-même et aux autres".   Federico Mayor

 

"Il ne s'agit pas de penser beaucoup, mais de beaucoup aimer".     Thérèse d'Avila

 

"Abstenons-nous de tout courroux et gardons-nous de jeter des regards irrités. Et n'ayons nul ressentiment si les autres ne pensent pas comme nous. Car tous les hommes ont un coeur et chaque coeur a ses penchants. Ce qui est bien pour autrui est mal pour nous, et ce qui est bien pour nous est mal pour autrui. Nous ne sommes pas nécessairement des sages et les autres ne sont pas nécessairement des sots. Nous ne sommes tous que des hommes ordinaires".   Prince impérial Shôtoku - Japon An 604

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 08:10

mstislav_rostropovich2.jpg   1927 - 2007
                          

Lorsqu'un violoncelle se tait, il semble que le monde devient soudain silencieux, que quelque chose a changé imperceptiblement. C'est la musique qui est en deuil. Ce fut le cas lorsque le violoncelliste Mstislav Rostropovitch mourut le 27 avril 2007 et que l'un des plus prestigieux archets du monde se tut à tout jamais. Rostropovitch possédait un toucher unique, une musicalité qu'il devait à une technique parfaite et à une extraordinaire capacité d'interprétation. Rarement violoncelle n'aura chanté aussi bien, n'aura émis de phrasés aussi subtils et profonds. Heureusement, les disques nombreux enrégistrés par l'artiste nous permettent aujourd'hui de ré-entendre quelques-unes de ses plus admirables exécutions de la musique ancienne et contemporaine, car Rostropovitch s'était aventuré dans les partitions les plus diverses. Homme d'engagement et de convictions, ami fidèle de deux compositeurs critiqués par Staline, Prokofiev  et  Chostakovitch,  il accueillera également chez lui en septembre 1970 l'écrivain dissident Alexandre Soljenitsyne et n'hésitera pas à défendre sa cause par une lettre ouverte qui lui vaudra sa disgrâce en URSS et le contraindra à l'exil. Déchu de sa nationalité soviétique, il gagnera l'Europe avec son épouse, la célèbre soprano Galina Vichnievskaïa, et deviendra citoyen du monde occidental, donnant dans toutes les capitales de nombreux concerts. Il ne reviendra dans son pays natal qu'en 1990 et y sera enterré avec tous les honneurs, le régime ayant changé.

 


Né à Bakou en mars 1927, Rostropovitch commence très jeune l'étude du piano, puis du violoncelle, avant d'entrer au conservatoire de Moscou, où il suit les cours de Chostakovitch. Distingué rapidement pour ses dons exceptionnels, il remporte les concours les plus prestigieux et sera même gratifié du Prix Staline en 1951 et 53 et du Prix Lénine en 1964 et 66 comme " Artiste du peuple de l'URSS". Pour autant, le musicien ne se contente pas d'être le plus grand violoncelliste de la seconde moitié du XXe siècle, mais s'attache également à la direction d'orchestre et met son talent au service des oeuvres issues du patrimoine russe. Lors de ses 80 ans, et très peu de temps avant sa mort, il sera  invité par Poutine et entouré de 800 invités. Les temps ayant changé, n'était-il pas considéré dès lors comme l'une des gloires de la Russie ? Aussi se souvient-on de lui à plus d'un titre : comme musicien remarquable mais, tout autant, comme homme de courage qui osa défier la dictature communiste. Il restera dans l'histoire un défenseur des libertés et personne n'oubliera sa silhouette improvisant un concert devant le Mur de Berlin en novembre 1989 dans une atmosphère de liesse et de recueillement. En lui s'unissaient, en une harmonie rare, le musicien de génie et l'homme de coeur.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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5 avril 2012 4 05 /04 /avril /2012 09:19

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La littérature hongroise était, il n'y a encore que quelques années, peu connue en France. Pourquoi ? D'une part, parce qu'il existe peu de traducteurs magyars ; d'autre part, parce que de nombreux auteurs furent censurés du temps du communisme. Sandor Maraï, lui-même, l'une des plus grandes voix de la littérature européenne, ne fut découvert que dans les années 90. Et, ce, pour une raison supplémentaire : en 1956 les Soviétiques ayant écrasé le soulèvement des insurgés hongrois, il s'était refusé à ce que ses ouvrages soient publiés en Hongrie aussi longtemps que ceux-ci y demeureraient. Heureusement sa renommée a, depuis lors, rattrapé le temps perdu et il est devenu un classique pour les nouvelles générations. Aujourd'hui, ses romans ne cessent de rencontrer une audience de plus en plus large et d'être re-publiés.

 

Né à Kassa en 1900, dans une famille de la grande bourgeoisie d'origine allemande, il fit ses études à Leipzig, puis vécut à Francfort et Berlin, avant de rentrer dans son pays. Confession d'un bourgeois, son premier livre, lui valut une célébrité immédiate en Hongrie. Il y raconte la vie d'un monde en train de disparaître. Vision prémonitoire de ce qui se prépare : l'invasion des armées allemandes et les crimes du nazisme. Il écrivit ensuite des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre et des récits de voyage, mais se garda bien d'appartenir à une quelconque coterie littéraire. Il fera toujours cavalier seul.


Opposé à toute forme de domination politique, il se refusera avec détermination à une Hongrie alliée à l'Allemagne nazie et envisagera très tôt de voyager dans une Europe qui, sous ses yeux, commençait à se défaire. Journaliste, il choisit une vie d'errance et se fait d'ores et déjà le mémorialiste d'une société perdue et le chroniqueur de la décadence austro-hongroise. Il saura décrire d'une plume nostalgique, mais sans complaisance, le milieu provincial et bourgeois très cultivé dans lequel il était né.

Durant l'hiver 44-45, l'Allemagne vaincue, c'est au tour des chars russes d'entrer dans Budapest et d'y écrire une nouvelle page sombre. En 1948, désespéré, l'écrivain choisit l'exil, d'abord en France et en Italie, puis en Californie où il s'installera définitivement. Il mourra à San Diego en 1989.

 

Sortie de son purgatoire, l'oeuvre flamboyante de ce hongrois ne cesse de nous frapper par la perspicacité de ses observations sur les peuples de la vieille Europe, la justesse de son trait, la fascinante complexité de ses personnages et l'élégance majestueuse  de son style. Peu d'écrivains ont eu cette précision de plume, cette justesse de ton, inspiré par un sobre désespoir. Il écrira : "L'Europe centrale est un laboratoire de crépuscule ".  D'où le titre de mon article.
 
 
Les Braises, l'un de ses livres les plus connus, raconte les retrouvailles de deux vieillards qui furent dans leur jeunesse amoureux de la même femme. Au terme de leur existence et au coeur d'un château gothique passablement délabré, il se retrouvent, après plus de trente ans, pour un ultime face à face. Dialogue nourri de silences et de non-dits d'une force pathétique où s'affrontent deux conceptions de la vie, deux témoins d'un désordre annoncé. Roman sur l'amitié égarée, les amours impossibles, la douleur du vieillissement.


Métamorphoses d'un mariage nous décrit le conflit passionnant entre trois personnages, le mari, l'épouse et la servante. Peter, mal à l'aise dans son costume de bourgeois, se cherche une raison de vivre, bien qu'il ne soit pas prêt à se détacher de son héritage moral et matériel. Ce récit n'est pas pour autant un roman à thèse. Chacun des héros est rongé par le doute et l'écrivain y apparaît tour à tour comme le critique et le défenseur d'un monde qui s'écroule.
 
 
L'héritage d'Esther est un court texte d'une élégance et d'une sobriété admirables. L'héroïne vient de fêter ses cinquante ans et coule des jours paisibles dans sa demeure vétuste, lorsqu'une lettre de Lajos, son ancien amant, lui parvient. Il y a plus de vingt ans qu'il l'a quittée pour épouser sa soeur. Son retour n'en est pas moins pour elle facteur d'interrogations et d'émotions. Portraitiste éclairé, Maraï se livre, dans cet ouvrage, à une évocation poignante du passé dans un décor suranné qui nous plonge dans une ambiance intensément poétique. Un chef-d'oeuvre.
 
 
Divorce à Buda décrit les affres d'un divorce durant lequel vacillera l'amitié de deux hommes et où aura lieu une révélation en mesure de changer le cours d'une vie. Dans ce récit, l'écrivain révèle une fois de plus sa connaissance clinique de la nature humaine.
 
 
Mémoires de Hongrie, mon préféré avec L'héritage d'Esther, furent rédigées 20 ans après les événements évoqués et composent une fresque saisissante de la Hongrie et de son Histoire. Maraï y raconte l'entrée victorieuse des chars soviétiques et l'instauration du régime communiste avec un regard détaché de toute idée préconçue. Il nous apprend de quelle façon, après les horreurs du nazisme, le communisme vint parachever une oeuvre de déshumanisation.
 
 
" Les Russes et les communistes - écrit-il - pourtant nous les avions vu de près...sans rencontrer parmi eux des hommes animés d'un véritable esprit messianique : sous couvert de justice sociale, ceux-là ne nous avaient apporté que de nouvelles formes d'exploitation. Pouvait-on espérer que cet ultimatum, agissant comme un catalyseur, donnerait naissance, à côté de deux grandes puissances, les Etats-Unis et l'Union Soviétique, apparues sur la scène de l'Histoire à l'issue de la Seconde Guerre Mondiale, à une autre Europe, véritable réserve d'humanisme dans un monde dominé par l'industrialisation et le militantisme, et prouvant, par sa seule existence, que le Tout est plus grand que les parties qui le composent ?"
 
 
Il y poursuit une réflexion éthique sur le rôle de l'écrivain face à l'histoire " arbitraire, capricieuse et imprévisible". Une méditation empreinte d'une constante remémoration qui convoque sur la scène culturelle quelques-uns des plus grands écrivains et poètes européens avec une lucidité jamais prise à défaut qui révèle sa maîtrise du récit et sa rare intelligence des situations.
 
 
"Et en toile de fond, grandissait sans fin, l'ombre de Proust, son oeuvre émerveillante, redoutable, infernale, dont les fumées sulfureuses couvraient jusqu'aux horreurs du siècle. Proust assurément le sommet de ce qui avait fleuri au cours du siècle dans la grande génération de la littérature française. Pourtant, et manifestement, le livre n'était plus ce qu'il avait été : ce lieu privilégié qui naguère faisait encore autorité et avait voix au chapitre dans les grandes affaires de l'humanité. ( ... ) Non seulement parce que dans la conjoncture favorable de l'après-guerre, quelques mercantiles affamés de profits jetaient par wagons entiers du papier imprimé sur le marché. Mais aussi, parce que, selon le constat ultérieur de certains sages, et quelque fût le contenu du livre, la liturgie même de la lecture avait déjà été supplantée par celle, combien profane, de l'image."
 
 
En 1989, Sandor Maraï, comme Stefan Zweig, l'illustre romancier et historien juif autrichien, auquel on l'a très souvent comparé, se suicidait à San Diego. Il n'a rien dit de la raison de cette mort choisie en toute connaissance de cause. Mais on peut la deviner : il était intolérable à un homme comme lui que cette civilisation qui avait donné naissance à Goethe, à Mozart, à Rembrandt, à Pascal et à un si grand nombre de génies ait pu enfanter deux monstres : le nazisme et le communisme et enterrer sous leurs cendres encore chaudes les 1000 ans  de son Histoire.

 
L'ensemble de son oeuvre est publié aux éditions Albin Michel
 
 
 
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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 10:13
La Tunisie d'hier à aujourd'hui

 

De par sa situation géographique qui, au sud, lui ouvre les portes de l'Afrique et, au nord, celles de la Méditerranée et de l'Europe, la Tunisie a été de tout temps un lieu de passage où se croisèrent les populations nomades, semi-nomades et sédentaires, un carrefour commercial privilégié et, par voie de conséquence, un pays offert aux convoitises des conquérants et des envahisseurs. Elle, qui vit naître et mourir presque toutes les civilisations, est une terre plurielle qui ne dévoile ses mille facettes qu'à ceux qui prennent la peine de s'y attarder, depuis Tunis et son admirable baie portant le sceau de ses occupants successifs, aux steppes de la Tunisie centrale et aux ksour perchés des villages berbères jusqu'aux oasis du sud et à la blonde étendue des sables. D'une rive à l'autre, du désert à la méditerranée, elle ne cesse de surprendre le voyageur tant par l'aridité de certains de ses paysages que par ses hectares d'oliveraies, l'efflorescence de ses vergers où poussent vignes, orangers, citronniers et ses chemins ombragés qui embaument le jasmin, le mimosa et la rose, que par la richesse architecturale de ses villes et son désert ponctué d'oasis et de palmeraies, îlots de verdure et de fraîcheur.


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                             la grande mosquée de Kairouan


C'est de Tozeur et de Nefta, cerclés par leurs milliers de palmiers-dattiers, que partent les méharées et autres randonnées qui donnent aux amoureux du désert l'illusion d'avoir touché du regard ce qui fut jadis le royaume minéral des Berbères et les pistes qui acheminaient vers le centre de l'Afrique les caravanes des Bédouins ou les tribus nomades qui, depuis le milieu du XXe siècle, se sont peu à peu sédentarisées. C'est à Nefta et à la bordure du chapelet d'oasis de la région de Douz que l'on découvre les premières dunes, celles d'un univers que " les seigneurs de grande tente ", pastoraux par vocation, empruntaient pour leur voyage au long cours à dos de dromadaires, selon le cycle immuable des saisons. Mais, pour lors, mon  lointain séjour ne m'a pas menée jusqu'aux terres ocres du Dahar et aux villages troglodytiques du Matmata, mais m'a permis de sillonner le cap Bon, ce jardin odorant, et de revoir Tunis et Sidi Bou Saïd, de visiter Kairouan et El Jem où se trouve le plus grand amphithéâtre romain d'Afrique, ainsi que les vieux villages berbères et, surtout, de flâner à nouveau dans Carthage, la cité d'Elyssa-Didon qui vit se succéder les Phéniciens, les Romains, les Vandales, les Byzantins, les Arabo-musulmans, les Croisés, les Espagnols, les Turcs, les Français, fut reine des mers sous Hannibal, capitale de l'Africa pro-consulaire sous Auguste, byzantine avec Bélissaire, puis conquise par les Arabes, et dont je parle longuement dans mon roman " Les signes Pourpres ".


Rappelons-nous que Carthage fit trembler et pâlir d'envie les pays qui bordent la Méditerranée et que, vieille de trois millénaires et d'une épopée prestigieuse, elle demeure, à l'égal de la Rome antique, une ville éternelle. Le sol est aujourd'hui encore marqué des strates qui relatent l'histoire des hommes, leurs combats, leurs victoires, leurs craintes, leurs audaces, leurs croyances, leurs errements, leurs défaites. Ainsi la colline de Byrsa, mot phénicien qui signifie " lieu fortifié", était-elle couronnée à l'époque punique par le temple du dieu Eshmoun, à l'époque romaine par un monument dédié à la triade Jupiter-Junon-Minerve, au temps de saint Augustin par une mosaïque figurant des monstres sans tête et sans membre dont il parle dans ses écrits. "Ainsi se succédèrent les sanctuaires, tantôt religieux, tantôt païens,comme si le monde ne cessait d'osciller entre ces deux pôles, de s'user entre l'espérance et le désespoir, la foi et le doute, la grandeur et la misère, le durable et l'éphémère".* Quand vient le soir, que le passé et le présent s'endorment dans un même crépuscule, il fait bon s'attarder sur l'esplanade, où s'élève l'ancienne cathédrale Saint Louis inaugurée en 1890 par le cardinal Lavigerie qui rêvait de ressusciter l'archevêché glorieux de Saint Cyprien, et de contempler la baie de Tunis, délimitée d'un trait de fusain par des collines sombres avec, en contre-bas, les impressionnants thermes d'Antonin décrits par Pline l'Ancien et, par plans successifs, étagées au-dessus de la mer, les villas cubiques blanchies par vingt couches de lait de chaux qui se sont édifiées sur les ruines des précédentes.


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  El Jem : l'amphithéâtre romain


Après Carthage, Sidi Bou Saïd, balcon idéal posé sur le jebel Manar, compose avec ses palais, ses résidences d'été, ses terrasses, ses patios ombreux, le plus joli tableau et propose le plus fastueux belvédère qui soit. Aussi ce village ne peut-il manquer de séduire le promeneur par la grâce de ses façades immaculées, enrichies par des portes à ferrures et des fenêtres à moucharabieh, paradis bleu et blanc, symphonie parfaite d'architectures arabe et andalouse, qui vit séjourner des peintres comme Paul Klee, des écrivains comme Flaubert, Gide, Colette, Simone de Beauvoir. Tous furent envoûtés par l'alchimie magique des couleurs : le blanc aveuglant des murs et le bleu des portes et fenêtres, tandis que coure dans les ruelles étroites l'entêtant parfum de jasmin, que cascadent les flamboyants bougainvilliers et, qu'au loin, un soleil pourpre embrase le golfe de Tunis. 

 

 

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    Le village de Sidi Bou Saïd

 

Quant aux villes, elles retiennent l'attention par leurs mosquées que signale le minaret, espace de sobriété que des éléments décoratifs se plaisent à enjoliver. A la mosquée, il faut associer la médina qui désigne la vieille ville ou ville traditionnelle, lieu d'échanges, de rencontres, de commerce, dont la plus ancienne et célèbre n'est autre que celle de Tunis, coeur et âme de la capitale. Impossible de ne pas s'attarder dans les divers souks, celui des parfumeurs ( le plus ancien - il remonte au XIIe siècle ) qui embaume les essences de citron, de jasmin, de rose, d'ambre et de musc, ceux des orfèvres et des étoffes où la vie est perpétuellement animée et où se succèdent une multitudes d'échoppes, d'étals et de boutiques, certaines offrant des articles très intéressants à des prix raisonnables. Comment ne pas céder à l'envie de rapporter des huiles si délicatement parfumées ou des bijoux fantaisie joliment travaillés ? Le musée du Bardo étant fermé pour travaux, nous nous rabattons sur les palais avec leurs portes monumentales et leurs rafraîchissants patios qui évoquent les splendeurs d'antan.


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                 Sidi Bou Saïd                                    

 

Et comment ne pas être surpris par l'activité intense de cette capitale en pleine expansion qui  a su tirer parti des délocalisations européennes et entrer avec panache dans la catégorie des pays émergents ? Commerçante dans l'âme, la Tunisie s'est adaptée à l'économie de marché  et pratique un réformisme progressif, privilégiant les évolutions aux révolutions. Le tourisme se remet peu à peu de la baisse de fréquentation récente due aux attentats et les hôtels (4 et 5 étoiles) ne vous décevront pas, d'autant que le service est attentif et aimable. Les 3 étoiles peuvent être tout à fait corrects mais plus anciens, parfois un peu vieillots. La Tunisie est particulièrement agréable à parcourir, ne serait-ce que pour les raisons suivantes : on y parle le français, le réseau routier tunisien offre 19 000 km de routes asphaltées, la signalisation est bilingue arabe/française, on y mange bien, les prix sont attractifs et, du nord au sud, vous jouirez de paysages divers et captivants et de sites archéologiques d'un très grand intérêt. Ayant conservé les mêmes frontières depuis 28 siècles, le pays présente une belle homogénéité, d'autant qu'il a su digérer les populations venues d'ailleurs et que la religion islamique, très pratiquée, a toujours été son ciment. Le patriotisme est également un autre élément fédérateur: Chaque matin, dans les lycées, les élèves assistent au lever des couleurs en chantant l'hymne national. Mais le pays ne s'est pas moins ouvert à la modernité. Ici les jeunes filles ont accès aux universités et facultés et bénéficient d'une liberté dont elles n'abusent pas. Il n'est pas rare de voir dans les rues, bras dessus, bras dessous, des étudiantes avec le foulard et d'autres avec le jean, parfois la mini-jupe. Mais, dans l'ensemble, les jeunes filles sont discrètes, peu provocantes. Ce qui frappe en Tunisie, c'est l'harmonie. La drogue étant vivement réprimée ( 1 an de prison ferme pour celui qui en use, 7 ans pour celui qui en vend ), la jeunesse est protégée de la grande délinquance. Mais nos délinquants, ils sont chez vous - m'a dit une jeune guide avec un sourire - car, chez nous, ils seraient derrière les barreaux...

 

Quand partir ? En avril et mai pour voir le pays en fleurs, ou en septembre et octobre, lorsque les chaleurs sont moins lourdes et la mer encore chaude. Où séjourner : à Tunis, Hammamet nord, Sousse, Mahdia, Tabarka, Tozeur, Djerba. Pour les achats, mieux vaut s'adresser aux boutiques d'état aux prix imposés, surtout si l'on n'aime guère marchander. Ainsi pas de surprise désagréable et des prix toujours avantageux. La qualité de l'artisanat est telle que l'on peut se laisser tenter par les tapis de Kairouan, les poteries de Nabeul, les bijoux de Mahdia et Djerba, les mosaïques d' El Jem et les cuirs et parfums dans la médina de Tunis. 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( septembre 2010 )

 

* Les signes pourpres  :  Ed. Atelier Fol'fer

 

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15 février 2012 3 15 /02 /février /2012 09:42

1153330744 c1  Photo de John Foley

 

 

Cioran ( 1911-1995 ) est un philosophe roumain de langue française, dont l'oeuvre, qui s'est attachée à dénoncer toute idéologie ou doctrine quelle qu'elle soit, repose sur un fond de lucidité désabusée. Ses principaux ouvrages Précis de décomposition ( 1949 ) , La tentation d'exister ( 1956 ), De l'inconvénient d'être né ( 1973 ) sont une longue méditation sur la difficulté de vivre, le philosophe osant placer le désespoir au coeur même de sa réflexion.  Eviter la souffrance serait pour lui courir le risque de se perdre dans des abstractions qui n'ont rien en commun avec l'existence humaine. Chaque livre véritable, disait-il, devrait être capable de tout remettre en cause et saper notre propension au confort intellectuel. Il disait aussi avec sa raillerie coutumière : " Dire du mal de l'univers pour échapper à son emprise, dire du mal de l'histoire pour ne pas être écrasé par elle."

   

Personnellement, j'ai toujours usé de Cioran à doses homéopathiques,  mais j'en use, car il m'apparaît comme un excellent contre-poison, lorsque vous  frappe une attaque  subite d'auto-suffisance ou de surestimation de  soi. A haute dose, il risque de trop freiner l'enthousiasme et, les jours de déprime, il est même franchement contre-indiqué. Mais pour la personne qui souhaite entretenir le bon état de son esprit critique et de sa lucidité, il est à conseiller à dose raisonnable.

Les aphorismes, que je vous propose, ont le mérite d'être roboratifs à souhait. Les choses y sont dites avec vigueur. On peut ne pas tous les apprécier. Je ne suis pas moi-même d'accord avec certains d'entre eux, mais les esprits polémistes sont si rares de nos jours, que je ne puis m'empêcher de les porter à votre connaissance, comme l'a fait très aimablement un de mes visiteurs, Monsieur Cyril Labail, qui me les a transmis. Ils sont extraits de ses cahiers 1957/ 1972.

 

" Perpétuelle poésie sans mots ; silence qui gronde en dessous de moi-même. Pourquoi n'ai-je pas le don du Verbe ? Etre stérile avec tant de sensations !
J'ai trop cultivé le sentir au détriment de l'exprimé ; j'ai vécu par la parole ; - ainsi ai-je sacrifié le dire -
Tant d'années, toute une vie - et aucun vers !

Tous les poèmes que j'aurais pu écrire, que j'ai étouffés en moi par manque de talent ou par amour de la prose, viennent soudain réclamer leur droit à l'existence, me crient leur indignation et me submergent.

Je sens que je vais me réconcilier avec la poésie. Il n'en saurait être autrement, je ne peux penser qu'à moi-même.

"Tâchez de saisir votre conscience et sondez-la, vous verrez qu'elle est creuse, vous n'y trouverez que de l'avenir." Cette phrase de Sartre, aucun poète n'y souscrirait. D'ailleurs, si elle était vraie, elle rendrait l'existence même de la poésie inexplicable.

 

Il est incroyable à quel point je me suis détaché de Rilke ! Il y a chez lui un abus du ton poétique qui est proprement intolérable. Je ne comprends pas mon ancien emballement pour lui. J'ai changé sans doute avec l'époque. Qu'il y ait de la mièvrerie chez Rilke, je suis navré de le dire. Ce qui en lui semblait représenter la poésie même, voilà que tout cela sonne creux. Encore un adieu.

Il y a une poésie française, mais il n'y a rien de poétique dans la vie française ( à l'exception de la Bretagne d'avant le tourisme ).

Les écrivains, les poètes surtout, qui exercent une trop grande influence, deviennent vite illisibles. Byron en est l'exemple le plus illustre. Rousseau aussi, à un degré moindre toutefois.

Je vois tout à travers des concepts, les détails les plus mesquins comme les plus rares. D'où mon inaptitude à la poésie.

 

Je ne puis supporter ni le poème mal foutu, ni le poème laborieux. Et cependant c'est ce qu'on nous propose de partout. Il n'est guère de choix plus piteux.

Il est incroyable à quel point l'hiver est poétique.

Quatre jours en Sologne. Il est réconfortant de penser qu'il puisse y avoir un paysage si chargé de poésie à une heure de Paris. - La Sauldre du côté de Romorantin - et puis le canal de la Sauldre de l'étang du Puits jusqu'à La Motte-Beuvron. Marcher dans l'enchantement.
Délice de ne pas penser ! Et de savoir qu'on ne pense pas.
Mais on dira : savoir qu'on ne pense pas, c'est encore penser. Oui, sans doute, mais la "pensée" s'arrête à cette constatation : elle ne va pas plus loin. Elle se fige dans la perception de sa propre absence, dans la volonté de sa suspension.

 

La poésie occidentale a perdu l'usage du cri. Exercice verbal, démarche de saltimbanques et d'esthètes. Acrobatie d'épuisés.

Il n'y a rien de plus stérilisant pour un poète que de lire d'autres poètes. De même lire des philosophes et rien qu'eux, c'est se condamner à n'avoir jamais une seule pensée philosophique.

Le poète qui médite sur le langage prouve que la poésie l'a quitté.

Misère des misères ! Aujourd'hui, les poètes écrivent sur la poésie, les romanciers sur le roman, les critiques sur la critique, les philosophes sur la philosophie, les mystiques sur la mystique.
Ce qu'on fait est devenu le seul objet du faire ; le métier s'est substitué au réel ; le procédé à l'expérience ; partout une déficience en originel, en vécu ; la réflexion prime tout ; le sentiment n'est plus de mise nulle part - c'est comme s'il n'y avait plus rien à sentir.

 

Heidegger parle de Hölderlin comme s'il s'agissait d'un présocratique. Appliquer le même traitement à un poète et à un penseur me semble une hérésie. Il est des secteurs auxquels les philosophes ne devraient pas toucher. Désarticuler un poème comme on le fait d'un système est un crime contre la poésie.
Chose curieuse : les poètes sont contents quand on fait des considérations philosophiques sur leurs oeuvres. Cela les flatte, ils ont l'illusion d'une promotion. Que c'est pitoyable !

Le poète qui a dit les choses les plus profondes sur la poésie est Keats, dans ses lettres. Infiniment plus lucide que n'importe lequel de ses contemporains, Coleridge inclus, ou même les romantiques allemands, Schlegel et Novalis y compris.

 

La poésie qui approche de la prière est supérieure et à la prière et à la poésie.

Je tombe dans le livre de Foucault " Les mots et les choses", que je n'ai nulle envie de lire, sur une phrase où il met sur le même plan Hölderlin, Nietzsche et Heidegger. Seul un universitaire pouvait commettre une telle faute de lèse-génie. Heidegger, un prof à côté de Nietzsche et Hölderlin ! - Cela me rappelle ce critique qui s'est permis d'écrire : "De Leopardi à Sartre " -comme si de l'un à l'autre il pouvait y avoir la moindre filiation. Un poète, un esprit suprêmement vrai d'un côté, un faiseur doué, mais faiseur, de l'autre.
Ce genre de rapprochements, cette confusion des valeurs me mettent hors de moi.

S'il y a un déclin de la poésie, il commence au moment où les poètes prennent un intérêt théorique au langage.

Le Français est l'être le moins poétique qu'on puisse imaginer.


Jamais je n'ai rencontré en France un paysan qui m'ait dit que le paysage au milieu duquel il vivait était beau. Et pourtant le Français est naturellement peintre ! Comment expliquer ces contradictions ?
La nostalgie n'est pas française. Or elle est la source secrète de toute poésie.

Le regret est un état automatiquement poétique.

Je suis infiniment plus proche de la musique que de la poésie et de la poésie que de la sagesse ou de la religion. C'est que pour moi l'absolu est question d'humeur. Il exige de la continuité, c'est précisément ce qui me manque.
Je suis trop cafardeux pour pouvoir fournir l'effort nécessaire au moindre perfectionnement intérieur. Je ne peux être que celui que je suis, comme Dieu...

Ce que j'aime chez Claudel, c'est sa violence, la forte et saine violence. ( On ne la trouve ni chez Gide, ni chez Valéry )

L'incroyable minceur de la poésie française. Le côté paysan de Claudel l'a préservé du danger de l'anémie.
Claudel est une nature ; les autres sont des écrivains.

 

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3 février 2012 5 03 /02 /février /2012 09:23

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Parce que la poésie est constitutive, non seulement de la culture, mais de l'être, quel avenir sommes-nous disposés à lui accorder en ce début de XXIe siècle ? Pour le savoir, commençons par analyser son passé et considérons les domaines où elle n'a cessé de s'enraciner. Ainsi nous voici rejetés à l'origine même de toute recherche, à la racine de notre volonté d'interroger qui est celle de tout être vivant. Vais-je chanter la gloire de Dieu comme le psalmiste, osciller entre ambivalence, ferveur et fascination comme le fit Paul Valéry, ou affirmer avec le philosophe allemand Heidegger que c'est en s'alliant à la poésie que la philosophie surmontera l'épreuve de la vérité de l'être, tant il est vrai qu'en s'opposant au langage commun, elle aspire à être la vie de la proximité et de l'intimité retrouvées ? En deçà du passé et au-delà de l'avenir, n'est-ce pas dans sa quête de l'essence des choses qu'elle s'affirme, n'est-ce pas parce que le poème se situe dans un « éternel maintenant » qu'il sauvegarde ce qui se perd ? En nommant les choses, nous leur donnons existence, tant il est vrai que la parole instaure et fonde afin, et je cite le poète «  de faire des mots qui abandonnent l'être, un retour vers lui ».

 

Car ce qui dessine notre vie, ajuste notre pensée ne sont que les conséquences de ce jeu subtil. Sans la poésie, pas de renaissance humaine, pas de grande aventure de l'esprit. N'est-elle pas - selon Saint-John Perse - l'initiatrice en toute science, la devancière en toute métaphysique, l'animatrice du songe des vivants et la gardienne la plus sûre de l'héritage des morts ?  - Lors de la réception de son prix Nobel de littérature le 10 décembre 1960, Saint-John Perse proclamait encore :



«  Plus que mode de connaissance, la poésie est d'abord mode de vie et de vie intégrale. Le poète existait dans l'homme des cavernes, il existera dans l'homme des âges atomiques, parce qu'il est part irréductibles de l'homme. Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord poétique, au sens propre du mot. Des astronomes ont pu s'affoler d'une théorie de l'univers en expansion ( celle du bing-bang ) ; il n'est pas moins d'expansion dans l'infini moral de l'homme, cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières et sur tout l'arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n'est pas - comme on l'a dit - le réel absolu, elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension. »

 

En effet, le réel, dans le poème, ne semble-t-il pas s'informer de lui-même ? Probablement pour s'ajuster au songe du poète et se grandir de cette proximité. Il n'est pas rare que le songe précède la réalité et que la réalité ne survienne que pour confirmer le songe qui semble l'avoir créée. Cette expérience, bien des savants l'ont faite, ayant approché leur découverte grâce à leur intuition, avant de la voir se confirmer par l'expérience. Aussi Saint-John Perse a-t-il raison de préciser dans le même discours de Stockholm :

 

«  De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va au plus loin et du plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte et plus chargé de brèves phosphorescences ? La réponse n'importe. Le mystère est commun ».

 

Dépourvu de tout pouvoir, de toute assertion corroborée, le poète assume la distance qui demeure entre l'univers et celui qui le nomme. Mais cette magie de la transposition n'est toutefois possible que si la poésie accepte de se plier aux notions d'économie et de justesse car, curieusement, la légèreté et l'évanescence sont filles de la rigueur. Un mot de trop et l'édifice s'effondre, un mot imprécis et plus rien n'est vrai - «  tant les mots sont à la fois signes et objets ( objets porteurs d'images ) qui s'organisent en un corps vivant et indépendant ; ils ne peuvent céder la place à un synonyme sans que souffre ou meure le sens du poème comme tel » - assure Raïssa Maritain. C'est pour cette raison que nul poème ne peut être complètement hermétique, nul poème ne peut faire l'impasse sur l'intelligibilité. La poésie ne se rapporte pas «  à un objet matériel clos sur lui-même, mais à l'universalité de la beauté et de l'être, perçue chaque fois, il est vrai, dans une existence singulière. Ce n'est pas pour communiquer des idées, c'est pour conserver le contact avec l'univers de l'intuitivité que le poème doit toujours, d'une façon ou d'une autre, fût-ce dans la nuit, transmettre quelque signification intelligible »  - poursuit-elle dans son ouvrage «  Sens et Non-sens en Poésie ».

 

Il en résulte que le poème, s'il est, ne peut être que par le sens poétique, aussi subordonné ou insoumis qu'il soit, et quelle que fût l'atmosphère d'ombre ou de clarté dans laquelle il est plongé, il se construit et n'existe que lorsque le sens intelligible est présent.

Oui, l'expérience poétique ramène en permanence le poète au lieu caché, à la racine unique des puissances de l'âme, où la subjectivité est comme rassemblée dans un état d'attente, dans un lieu d'extrême recueillement où elle boit, grâce au contact avec l'esprit, à la source ensorcelée de l'inspiration. On réalise alors combien le poème s'élabore dans un désir jamais assouvi d'accroître sans cesse sa charge de beauté. Les mots reviennent ainsi à un état d'enfance : il faut leur restituer leur fraîcheur, leur légèreté qui seules s'accordent avec l'émotion que le poète se propose de communiquer. Il s'agit donc de porter sur les choses le regard du premier matin et de rendre aux mots leur étymologie la plus juste. C'est alors seulement que le langage s'attribue une puissance de restitution, qu'il se veut célébrant. Gaétan Picon disait de la génération des poètes d'après-guerre qu'elle se sentait «  divisée entre la parole qu'elle pourrait être et l'univers qu'elle pourrait dire ». Mais cette soif pour le pays si longtemps attendu, pour les paysages inventés par le rêve dont parle Baudelaire, cette matière de la poésie qu'est la méditation sur la mort, prouvent que la poétique de la première moitié du XXe siècle recelait encore une intuition du salut, qu'elle était une quête anxieuse sur l'origine du signifiant et du signifié, en quelque sorte une reconnaissance créatrice qui veut «  qu'il n'y ait d'être en nous que dans le désir qui jamais ne s'obtient et qui jamais ne désarme » - assurait Rimbaud. Tant il est vrai que le monde n'existe que si nous y posons le regard et que si nous accompagnons ce regard d'une interprétation.

 

Mais s'il en est ainsi chez les vrais poètes, qu'en est-il chez ceux qui les singent et cherchent à s'approprier leurs mérites ? Au moment où s'exerce l'écriture, un autre processus peut intervenir. L'intuition poétique se change alors en une idée créatrice d'artisan, perdant sa transcendance originelle et descendant dans le bruit mécanique et les soucis intellectuels et prosodiques d'un fabriquant de texte. Si bien qu'en place d'un univers articulé, qui resterait en adéquation avec les exigences intelligibles de la raison, apparaît un tableau disloqué, où toutes les lois de la raison sont bafouées et comme éclatées en un véritable désordre structurel.

Depuis deux décennies, une vague déferlante, qui semble toutefois s'apaiser, du nom de NovPoésie a, tel un rouleau compresseur très médiatisé, faussé les données et tenté de nous faire prendre un brouet infâme pour un met délicat, nous infligeant des tics poétiques sous la bannière la plus conformiste qui soit : la nouveauté.

 

«  Huile machine - De l'huile machine - Coudre machine - De machine à coudre Singer - Coudre machine - De huile de machine à coudre Singer ». Et cela continue pendant 1000 vers qui ont néanmoins trouvé un éditeur et, dans la presse, un accueil plutôt bienveillant.


Ainsi s'est-elle présentée sous des appellations diverses : poésie phonatoire, digitale, verbi-voco-visuelle ; si bien que dans ce fatras, auquel certains se sont laissés prendre - comment s'y reconnaître et où retrouver la poésie, celle dont Rimbaud disait «  qu'elle est la langue de l'âme pour l'âme » et Mallarmé «  une sens plus pur aux mots de la tribu » ?

 

Il est vrai que dès qu'apparaissent le mensonge et la duplicité des sentiments, il y a perversion de l'intelligence qui s'applique à mystifier d'autant plus insidieusement que le mystificateur est habile. Mais contrairement à ces faiseurs de mots qui se plaisent au jeu narcissique ou à l'exhibitionnisme langagier, le poète authentique est quelqu'un qui ne triche pas avec l'être et dont l'écriture ne triche pas avec la vie. Aussi tendons l'oreille,  accueillons la poésie actuelle en péril dans ses catacombes et aidons-là à se relever dans les pans de nuit où elle se trouve condamnée. Il faut la supplier de vivre, dit le poète Marc Alyn, car si elle est présente partout comme l'or dans le lit des rivières, que serait l'or sans l'orpailleur ? C'est à cela que chacun de nous doit réfléchir, car le monde de demain sera ce que nous en ferons. Lorsque Laurent Gaspar affirme que le poème n'est pas une réponse à une interrogation mais une aggravation de l'interrogation, qu'en déduire ? Tandis que le scientifique fournit des données et que le philosophe nous invite à la réflexion, le poète trace un sillage, car  "seules les traces font rêver" -écrivait René Char. Et, dès lors que le sacré ne se réfugie plus dans les concepts religieux, autant qu'il le faisait autrefois, il incombe au poète la charge de relever le défi qui a réduit Dieu à n'être qu'une hypothèse parmi d'autres. Aux certitudes de jadis, qui plaçaient l'homme face à son Créateur, succède le douloureux questionnement du poète en quête du Créé. Au-delà d'un soi fatalement narcissique, l'univers sollicite plus que jamais notre intérêt. C'est parce que nous sommes aptes à le concevoir, que nous nous l'approprions. Dépassement que la science circonscrit en une aire d'enquête rigoureuse dont le poète ne saurait se satisfaire. Il entrerait alors dans le domaine dogmatique et s'auto-détruirait. C'est pourquoi il lui faut faire appel à son imaginaire, afin de redonner pouvoir au songe créateur, car on ne crée pas pour faire une oeuvre, on crée pour entrer dans la Création.

 

Il n'en reste pas moins, qu'aujourd'hui comme hier, il revient au poète de nommer l'invisible et de donner au songe, dans lequel nous baignons, ses résonances prophétiques. Voilà que l'on accepte désormais la notion de mystère comme l'une des seules données que nous possédions. Si elle entrave la démarche du savant, dont la fonction est de résoudre, elle relève de la démarche du second. L'énigme, plutôt que le mystère, n'est-elle pas sa matière première ou du moins l'une d'elle ? Celle qui sollicite le mieux son imagination car, ainsi que le physicien, le poète a rang parmi ceux qui déchiffrent le monde et le transgressent. En effet la poésie ne serait que chasse aux mots, « si elle ne tendait pas à atteindre l'esprit au plus haut de sa vigilance », précise le philosophe Francis Jacques. Elle ne serait qu'une simple exploration des énigmes surgies de la nature et de l'existence humaine, si le poète ne s'essayait pas à rendre notre première obscurité - celle de nos origines - plus claire, s'il ne se livrait pas à une quête typique pour sortir de nos ténèbres intérieures. Son avenir, si nous lui en accordons un, sera d'assumer consciemment une fonction ontologique d'expérience de la personne et de réflexion sur l'être, afin de brancher nos lendemains sur une ligne à haute tension. Mais n'attribuons pas à la poésie plus qu'elle ne peut donner. Contentons-nous de voir dans le poète un témoin de l'attente et de la présence, un nautonier qui n'a pu assurer le passage parce qu'il reste l'otage de ses illusions, de ses amours, de ses mirages, de ses doutes et du chant funèbre du désespoir. S'il sait dire la merveille, c'est peut-être son non-dit qui touche l'âme au plus vif, ainsi que le fait un rêve jamais achevé, un désir jamais assouvi. Pareil à Icare, il prend son envol et se brise les ailes. Son seul don suprême, l'intuition créatrice, l'incite tout autant à s'élever vers les hauteurs qu'à s'incliner vers le sol nocturne, et à partager, avec le chevalier à la triste figure, les affres et les douleurs de la condition humaine.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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5 janvier 2012 4 05 /01 /janvier /2012 09:56

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Cet article a été rédigé en octobre 2011, mais il me semble plus que jamais d'actualité ... 

 

Pourquoi ne pas se poser la question et tenter de l'élucider, en se demandant, par la même occasion, si le rire n'est pas davantage conformiste que libérateur ? Kierkegaard reconnaissait que l'ironie était la marque du solitaire : " Quand l'ironie devient collective - écrivait-il - on passe à autre chose, à cette grossièreté de la foule qui sanctionne ce qui la dérange ". On croit souvent que le rire est une expression de l'indignation, qu'il montre du doigt les injustices et les abus, que l'on rit de ce qui est répréhensible, choquant, grotesque, inconvenant. On le sait depuis Bergson : le rire précède de peu l'insensibilité ; il fait donc mauvais ménage avec la colère. On peut raconter des blagues sur le tyran, cela ne l'atteint pas : le plus souvent, dans le même mouvement, le rieur brise le ressort de sa révolte. En définitive, le rire dénonce les ridicules, nullement les fautes.

 


Tourner en ridicule le Christianisme ou l'Islamisme ou un grand de ce monde, est-ce que cela leur donne tort ? Car qui rit de tout, ne s'indigne plus de rien, ou, pire, ne respecte plus rien. Est-ce du ridicule qu'il faut se garder ou de la violence : violence des propos, des attaques verbales, des préjugés, des a priori ? Il n'est pas dit que les esprits y gagnent en liberté. Bien au contraire ! La liberté de la presse ne garantit pas la liberté des esprits. La relaxe obtenue, jadis, par le journal Charlie Hebdo nous rassure sur cette liberté de la presse, mais la question reste posée sur la liberté en tant que telle et sur la capacité du rire à être libérateur. Cette culture de la dérision, que nous entretenons avec une certaine complaisance, nous rend-t-elle plus libres, plus efficaces, plus clairvoyants ? Rire à bon compte, n'est-ce pas réducteur ?  On se cache alors derrière le rire comme derrière un écran. Le rire de dérision offense toujours et ne résout pas.

 

 

Et la caricature, qui est le propre de la dérision, ne s'efforce-t-elle pas de rendre visible, en l'agrandissant, tout mouvement de l'être, réalisant ainsi des déformations et disproportions, art de l'exagération et de l'outrance par excellence ? Nous voyons alors le comique s'opposer à la grâce et à la beauté et s'accommoder à bon compte de la raideur, voire de la laideur. Le rire devient ainsi une brimade sociale. Il est là pour inventer un mode de correction dont on use volontiers à l'égard des petites sociétés qui se forment au sein des grandes. A l'insociabilité supposée des personnages visés s'érige l'insensibilité des censeurs. " Le rire ne peut pas être absolument juste - écrivait Bergson - répétons qu'il ne doit pas non plus être bon. Il a pour fonction d'intimider en humiliant. Il n'y réussirait pas si la nature n'avait laissé à cet effet, dans les meilleurs d'entre les hommes, un petit fonds de méchanceté, ou tout du moins de malice. Peut-être vaudra-t-il mieux que nous n'approfondissions pas trop ce point. Nous n'y trouverions rien de très flatteur pour nous. Nous verrions que le mouvement de détente ou d'expansion n'est qu'un prélude au rire, que le rieur rentre tout de suite en soi, s'affirme plus ou moins orgueilleusement lui-même, et tendrait à considérer le personnage d'autrui comme une marionnette dont il tient les ficelles. Dans cette présomption, nous démêlerions d'ailleurs bien vite un peu d'égoïsme, et, derrière l'égoïsme lui-même, quelque chose de moins spontané et de plus amer, je ne sais quel pessimisme naissant... quelle amertume". En effet, peut-on se permettre de ne pas penser comme tout le monde ?

 

A l'évidence, le sarcasme ne peut rien contre le fanatisme, celui-ci n'étant jamais qu'une arme de dérision... dérisoire. Il est vrai, par ailleurs, que la caricature annihile toute forme de confiance, si bien que, contrairement à ce que nous serions tentés de croire, le scepticisme ne neutralisera jamais aucun fanatisme. Il aurait même tendance à l'exacerber. La seule chose que l'on puisse opposer à l'excès est la modération, au fanatisme .... le discernement, ce qui manque trop souvent, hélas ! à nos élites. 

 

Armelle Barguillet Hauteloire

 

 

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4 janvier 2012 3 04 /01 /janvier /2012 09:22

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Qu'est-ce que le bonheur, qu'entend-t-on par être heureux, nager dans le bonheur ? Il y a déjà le plaisir, la joie, la satisfaction, alors le bonheur de quelle façon est-il autre, de quelle façon se singularise-t-il, comment savoir que nous sommes heureux ? Et être heureux, ne serait-ce pas seulement ...ne pas être malheureux ? Autant de questions que nous sommes en droit de nous poser, tant il est vrai que l'on parle beaucoup du bonheur sans très bien savoir le définir, sans savoir si nous l'avons jamais éprouvé, s'il est chimère ou réalité ?

 

L'optimisme de ceux qu'on a appelés au XVIIIe siècle  " les philosophes" a placé le bonheur dans le développement des "Lumières", c'est-à-dire dans le développement de la connaissance et de l'intelligence. Après s'être appliqués à libérer les esprits de tout ce qu'ils considéraient comme des préjugés, ils ont pensé affranchir les individus de toutes les servitudes, les oppressions, les despotismes, et ont eu une confiance illimitée dans  " le progrès".



Deux ouvrages de Rousseau sont centrés sur le bonheur : L'Emile et La Nouvelle Héloïse. Selon le philosophe, l'éducation de l'enfant devait le rendre heureux. C'était une première approche de ce bonheur tant souhaité. Pour qu'il l'éprouve, il fallait donc laisser l'enfant se développer, jouer, se promener, apprendre librement. L'idée dominante était que la nature humaine est foncièrement bonne et, par conséquent, ne présente aucun obstacle au bonheur individuel. En quelque sorte, le bonheur serait de pouvoir faire ce que l'on veut, comme on le veut, quand on le veut. Vision simpliste des choses que la vie s'est empressée de démolir, car le bonheur est chose plus complexe et mystérieuse que certains ont bien voulu le laisser entendre. Par exemple un Président de la République, qui ambitionnait de contribuer au bonheur des Français, ne fit, en définitive, que des lois pour les contraindre davantage.

 


Le bonheur humain peut-il être une organisation parfaite de la société telle que Charles Fourier, théoricien socialiste l'espérait au début du XIXe siècle, le fruit de l'usage de la raison et de la recherche de l'intérêt bien compris ?  Dans Les frères Karamazov de Dostoïevski, le personnage du Grand Inquisiteur croit que le salut promis aux hommes est la réalisation d'un royaume terrestre de justice, d'amour, d'équité pour tous. Puis, il s'aperçoit que bien peu d'entre eux sont capables de répondre à cet appel. Aussi renonce-t-il à ce rêve déraisonnable pour entreprendre une tâche plus humaine : l'établissement d'un ordre terrestre tel que les hommes puissent l'envisager comme accessible, même si une part de leur liberté est entre les mains de quelques maîtres qui se chargent d'aménager et d'organiser rationnellement leur condition.

 

D'importants textes bibliques développent l'idée que le bonheur a un caractère aléatoire, hasardeux, improbable. Les guerres, les maladies, les injustices, les famines semblent, en permanence, compromettre le bonheur de l'homme sur la terre. On a parlé de ce monde comme d'une vallée de larmes où le bonheur n'est concevable que dans un autre monde.  Shopenhauer, philosophe du XIXe siècle, rappelait que, durant sa vie, l'homme oscille en permanence entre souffrance et ennui. Selon lui, le bonheur était inaccessible. Aussi fallait-il s'appliquer à ne pas ajouter au malheur en pratiquant la bienveillance et la compassion et trouver, pour soi-même, la paix intérieure en s'exerçant, comme les sages de l'Inde, au détachement et au renoncement des désirs.

Aristote, son prédécesseur, était plus optimiste. Il estimait que le plaisir est un élément du bonheur mais qu'il n'en est pas le tout. Il s'ajoute à l'acte comme la beauté s'ajoute à la jeunesse. Un homme n'est heureux que s'il vit conformément à sa nature et se tient à l'écart des perversions de l'esprit et de la chair. La vie heureuse est une continuité d'actions que la raison accompagne - écrivait il.  La pratique de la vertu ajoutait un élément supplémentaire en procurant la force de supporter les privations et les inconvénients dont la vie ne cesse de nous affliger.

 

 
L'intellectualisme de Spinoza n'a pas séparé la parfaite connaissance de la vertu et la vertu du bonheur. L'homme, participant de l'essence infinie de Dieu, se sait éternellement uni à la substance divine et l'amour intellectuel de Dieu est sa béatitude. Pour Kant, la recherche du bonheur ne devait être en aucune façon le mobile de la vertu. L'existence de Dieu et l'immortalité de l'âme devaient représenter des postulats suffisamment importants pour que nous lui sacrifions le bonheur. Il est vrai que les Grecs avaient déjà eu conscience que le bonheur, en tant qu'état imperturbable et définitif,  n'appartenait pas aux mortels.  A travers l'histoire, les philosophes ont toujours été convaincus que la vie des êtres soumis au temps, au changement et à ses aléas, était incompatible avec le bonheur absolu, que celui-ci était une conquête toujours fragile, que certains de ses éléments ne dépendaient pas de nous et que nous restions exposés aux bons et aux mauvais coups du sort. Ils ont toujours souligné que le bonheur ne pouvait pas se confondre avec le plaisir, qu'il ne se séparait pas de la moralité, qu'il s'accordait avec les aspirations les plus nobles et les plus élevées. En effet, la permissivité ne rend pas l'homme heureux. On dit de certaines personnes qu'elles ont des natures heureuses, comme s'il y avait une prédispositions au bonheur. Peut-être la recette est-elle simplement de ne pas envier celui des autres...

 

Le bonheur nous tombe rarement dessus comme le malheur. On ne sait d'ailleurs pas très bien pourquoi et comment nous sommes heureux. Ce n'est pas une immersion subite comme le sont la joie et le plaisir ; plutôt un état où les éléments, qui nous composent, paraissent être en accord les uns avec les autres. Est-ce l'amour, la réussite professionnelle, une santé à toute épreuve qui concourent à composer ce subtil équilibre ? Je crois que sa définition est impossible pour la bonne raison que le bonheur n'est semblable pour personne, car particulier à chacun. Certains vous diront qu'ils ont éprouvé du bonheur dans des situations difficiles, voire problématiques, simplement parce que de se sentir en mesure de les surmonter leur communiquait un sentiment de plénitude et que cette satisfaction-là s'apparentait au bonheur. Ne cherchons pas non plus à le traquer, ce serait une quête perdue d'avance. Ne tient-il pas à la fois de l'harmonie intérieure et de quelques opportunités extérieures ! On ne s'étourdit pas de bonheur comme on s'étourdit de plaisir ; on s'apaise et se rassure à son contact, on goûte alors à la saveur rare de la sérénité et on l'éprouve sans pouvoir le partager, tant il ne relève que de nous-même.

 

Néanmoins, l'aspiration au bonheur ne se laisse pas décourager. Elle reste au coeur de chacun, profonde, universelle, incoercible, fermement liée à l'exigence de voir réunis bonheur et vertu et de s'alimenter à la flamme de la sagesse et de la raison. Le bonheur ne se décrète pas mais se secrète comme un suc et c'est pour cela qu'il reste personnel, que chacun le ressent, le perçoit selon sa nature et que l'on ne peut en aucune façon le quantifier ou le cerner. Il est au secret du coeur ce quelque chose qui ressemble au contentement, à la plénitude. Il n'est pas en soi absence de malheur, mais plus précisément quiétude de l'esprit, harmonie et concorde de ce qui compose l'étoffe intime de notre être.

 

" J'ai senti que le bonheur était proche, humble comme un mendiant et magnifique comme un roi. Il est toujours là ( mais nous n'en savons rien ), frappant à la porte pour que nous lui ouvrions, et qu'il entre, et qu'il soupe avec nous ".

 

Julien Green  ( Journal - 1940 )

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages : que je sais bien ce que je fuis, et non pas ce que je cherche.

   Montaigne

 

Veux-tu vivre heureux ? Voyage avec deux sacs, l'un pour donner, l'autre pours recevoir.
   Goethe

 

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