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13 juillet 2021 2 13 /07 /juillet /2021 09:54
Haïti, un destin singulier

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Une fois encore frappée par le destin, cette île mérite notre compassion et notre sollicitude.      

à Albert et Mireille Chancy

 

Les amoureux, dont je suis, nomment cette perle noire "Magic Haïti " non en raison de son apparence extérieure, car on pourrait tomber naïvement dans la nébuleuse de l'ensorcellement vaudou, mais simplement parce qu'il se  dégage d'elle un charme envoûtant, une fraîcheur à laquelle nous ne sommes plus habitués. Haïti, tout en appartenant à ce patchwork de couleurs et de parfums exotiques, ne ressemble à aucune autre de ses voisines, ce chapelet d'îles qui forme un arc de plus de 1400 km, appelé l'arc caraïbe. Et lorsque l'on y accoste ou que l'on y atterrit, on est très vite conquis par sa population souriante, où le brassage des sangs témoigne d'un passé nourri par des aventures multiples qui ont imprimé à ce petit territoire un destin particulier et tragique, marqué au fer rouge par les vicissitudes de l'esclavage et les conquêtes subies, mais également par de fabuleuses épopées humaines. Il faut évidemment remonter aux premières heures de sa découverte pour en comprendre la complexité ethnique, car Haïti n'est pas seulement l'Afrique aux Antilles, elle est née d'un mélange plus subtil. Les premiers témoins  nous la décrivent comme un écrin de beauté, un paradis terrestre où la mer venait déposer ses poissons, où l'arbre laissait tomber ses fruits, le soleil ses rayons. Ces premiers témoins, des marins qui naviguaient à bord de trois caravelles, jetèrent l'ancre un soir dans la baie de Saint-Nicolas. Le lendemain matin, on imagine sans peine la lumière d'or qui inondait la baie et la nature qui s'éveillait dans une lente douceur. Le destin d'Haïti frappait soudain à la porte des peuplades Arawaks qui n'en croyaient pas leurs yeux, interloquées par ces extra-terrestres blancs qui semblaient débarquer d'une autre planète et leur rendaient une visite qu'ils imaginaient courtoise, amène et bienveillante. Les indiens Taïnos ayant eux-mêmes enterrés la hache de guerre avec leurs voisins des tribus ciguayiennes qui occupaient les régions montagneuses et les forêts profondes, ne manifestèrent aucune réticence à accueillir ces visiteurs qui ne devaient qu'à une erreur de navigation (l'astrolabe n'ayant pas la précision qu'aura plus tard le sextant) d'avoir accosté ici. Christophe Colomb et ses hommes venaient de poser le pied sur une plage immaculée bordée de cocotiers et découvraient avec émerveillement la beauté sauvage de cette nature enserrée dans un écrin de verdure avec ses montagnes bleutées et ses hauts plateaux ceints par une mer émeraude. Colomb, en cet instant, ne pouvait certes pas imaginer combien cette merveille allait susciter d'appétits voraces, d'esprit de conquête et d'appropriation sanguinaire. Lorsqu'il réembarqua pour l'Espagne, afin de rendre compte à ses souverains de sa découverte, le 14 janvier 1493, il laissait sur l'île une trentaine d'hommes avec pour consigne de veiller à instaurer une harmonieuse entente avec la population indigène qui n'avait manifesté aucune hostilité à leur encontre. Hélas ! ses ordres ne seront pas respectés et l'irréparable se produira. Cette poignée d'espagnols se livre, dès les caravelles disparues au large, à des razzias, pillages, exactions, au point de soulever une révolte bien compréhensible de la part des îliens qui, sous la direction de leur chef l'intrépide Caonab, vont déterrer la hache de guerre et monter à l'assaut du fort de la Nativité où se sont installés les envahisseurs. Pas un seul ne survivra, pas une pierre du fortin ne subsistera.


Pendant ce temps, Christophe Colomb est nommé vice-roi des Indes et amiral par Isabelle la Catholique et chargé d'une nouvelle mission ; aussi ré-appareille-t-il sans plus tarder avec une flotte de dix-sept vaisseaux et 1500 hommes à bord. Les ordres sont clairs : rallier ces terres lointaines à la couronne d'Espagne. Lorsqu'il débarque dans l'île le 27 novembre 1493, Colomb mesure aussitôt l'ampleur du désastre. Tous ses hommes sont morts et, cette fois, il n'est plus question de gagner la sympathie des autochtones. C'est un combat sans merci qui est livré pour la conquête totale du territoire. Caonabo est fait prisonnier, ses guerriers capitulent devant les armes à feu et bientôt le drapeau du Royaume d'Espagne flotte au gré du souffle tiède des alizés. Lorsque treize ans plus tard, un traité de paix est enfin signé avec le dernier cacique indien d'Haïti, la population d'un million d'âmes, qui vivait paisiblement dans cette île, ne compte plus que six-cents survivants que l'on regroupe à Boya, près de Santo-Domingo, désastreux bilan qui voulût que le combat cessât faute de combattants et que la conscience humaine s'infligeât une blessure ineffaçable. Mais comment allait-on faire désormais, sans main- d'oeuvre et sans bras, pour exploiter les richesses de l'île ? C'est alors qu'un moine dominicain émet l'idée, qui n'est pas dénuée de bon sens, de faire venir d'Afrique des travailleurs noirs qui ont l'habitude des climats tropicaux, loin de subodorer les conséquences honteuses qui en découleront. C'est ainsi que le Père Bartholomée de Las Casas devient, tout à la fois, le père des Indiens et le premier négrier d'Occident. Une population nouvelle s'apprête à en remplacer une autre. En ce début de XVIe siècle, l'expansion coloniale liée aux progrès scientifiques récents ouvrent des voies maritimes, développent des comptoirs commerciaux, si bien que les grandes puissances se trouvent en concurrence les unes avec les autres pour la maîtrise des mers. L'Espagne et le Portugal avaient ouvert les routes océanes, s'y engouffrent dorénavant l'Angleterre, la France, la Hollande et la Scandinavie. Le monde occidental, en pleine effervescence, va bousculer l'histoire, tant les appétits s'aiguisent à l'idée des fabuleux trésors que recèlent ces pays inconnus. Ainsi les Etats s'organisent-ils pour armer les navires qui assurent le commerce dit triangulaire entre l'Afrique, les Caraïbes et l'Europe. L'Espagne, ayant finalement porté son dévolu sur l'Amérique centrale et du sud, les Français trouvent champ libre aux Antilles et, bientôt, des corsaires, des flibustiers investissent les mers pour leur compte personnel, attaquant les navires marchands et faisant de l'île de la Tortue, toute proche d'Haïti, leur centre de ralliement. Pendant ce temps, la traite des noirs s'organise. Le commerce des esclaves est devenu libre et déverse chaque année sur les quais de St Domingue trente mille africains, soudanais, guinéens, bantous. Il semble que le monde civilisé, prenant sans doute pour référence et excuse que les grandes civilisations - égyptienne, grecque, romaine - l'avaient pratiquée avant eux sans vergogne, s'accommode avec une parfaite indifférence de ce monstrueux système. En 1665, la colonie française s'implante officiellement en Haïti et Bertrand d'Ogeron devient le premier gouverneur d'une terre où affluent bretons, normands, gascons, basques, attirés par sa prospérité. Esclaves affranchis et blancs vont peu à peu mêler leur sang, leur savoir, leur courage et développer les cultures de cacao, de canne à sucre et de café. Tout pousse sur ce sol riche et le commerce ne cesse de s'intensifier. Le port du Cap Haïtien s'encombre de magnifiques vaisseaux assurant le transport des marchandises entre l'île et la France. Grâce à ces efforts, Haïti couvre à elle seule les 3/4 de la production mondiale de sucre et le lancement du café devient un support économique non négligeable. La richesse est telle que Cap Haïtien devient le petit Paris des Caraïbes. La ville voit s'élever de magnifiques demeures, se dessiner des avenues et des jardins et la vie s'y révèle agréable et brillante. Comme il n'existe pas de préjugés sexuels entre français et africains, dont un grand nombre ont été affranchis, les unions légitimes et illégitimes se multiplient et apparaît une infinie variété de nuances et de demi-teintes, au point qu'Haïti offre, au regard de l'étranger d'alors, le plus extravagant spectre de coloris humains (seule l'île Maurice présente aujourd'hui encore un semblable bouquet). En 1697, par le traité de Ryswick, l'Espagne reconnaît officiellement à la France la partie occidentale de St Domingue, ainsi que l'île de la Tortue, terre flibuste où il était préférable de ne pas accoster. Mais voilà qu'en 1791, Bouckman, un noir au verbe magnétique, prêche la révolte sainte! Cette subversion courageuse ne débouchera sur rien de concret, car elle sera réprimée vigoureusement et Bouckman et ses lieutenants trouveront la mort dans une embuscade. N'empêche, les noirs viennent de prendre conscience de leur pouvoir.  

 

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La citadelle Laferrière

 

 

LES HEROS DE L'INDEPENDANCE

 

Evénement d'importance, le 8 mai 1790, l'Assemblée nationale constituante vote une résolution qui reconnaît aux affranchis le droit d'être nommés à n'importe quelle fonction dans l'administration de Saint-Domingue, à condition qu'ils possèdent les capacités requises. Cet acquis, non négligeable, allait être néanmoins assombri par les conséquences que ne pouvaient manquer d'avoir la phrase imprudente que prononcera dans le même temps Robespierre, inspiré par son fanatisme révolutionnaire : que périssent les colonies ! Ce souhait n'allait pas tarder à produire des effets désastreux, non seulement sur l'économie elle-même, mais plus spécialement sur Haïti, qui se voit frappée de plein fouet par la progressive diminution des échanges commerciaux avec la métropole. 1793 se révèle être une année de confusion. La France est en proie à la Terreur, l'échafaud répand des torrents de sang, les guerres s'entrecroisent et l'Espagne, maîtresse de la partie orientale de l'île, profite des circonstances pour attaquer les positions françaises, si bien que tout le monde se bat contre tout le monde. Les blancs ont repris l'offensive : attaque surprise du quartier général des affranchis, massacre simultané dans les villes. Mais les troupes mulâtres savent se battre, bien qu'elles ne soient pas toujours conscientes de leur force et de leurs objectifs. Dans la plus riche des colonies françaises, parvenue, semblait-il, à un certain équilibre et à une indéniable prospérité, ce ne sont désormais que crépitements d'incendie et fusillades. L'Angleterre, trouvant l'occasion belle d'intervenir pour affaiblir les positions de la France et de sa puissance maritime, entre en scène. Sonthonax, un révolutionnaire blanc, appelle les noirs à la rébellion et lève une armée de six mille hommes qui prend la ville du Cap Haïtien. Son nom est bientôt sur toutes les lèvres avant que la population, exaspérée par  ses positions  outrancières et ses propos, ne le reconduise dans ses foyers. D'autant qu'une autre étoile monte au firmament de la renommée.  Elle y brillera longtemps d'un incontestable éclat, marquant à jamais la mémoire des Haïtiens. C'est Toussaint Louverture, un enfant du pays, petit-fils de Gaou-Guinou, roi africain des Aradas, descendant d'un haut lignage, qui a supporté  quarante années d'esclavage. Il n'en est pas moins un homme instruit. Mais s'il inspire respect et estime, comment reconnaître en cet être chétif, renfermé, silencieux, maigre et prématurément vieilli, un lutteur, un irréductible, le chef qui tiendra tête à un empereur ?  Lent à se décider, il est prompt à agir et le prouve, dès 1791, en préparant la grande révolte de ses frères d'esclavage. Dans un premier temps, il passe avec armes et bagages au service de la France et ne tarde pas à reconquérir la plupart des localités du nord tombées entre les mains des Espagnols et des Anglais, si bien que la Convention l'élève au rang de général de brigade et, qu'en 1797, il devient général en chef de l'armée de Saint-Domingue. Ayant subi beaucoup de pertes, les Anglais renoncent à poursuivre la lutte et se retirent. Toussaint est alors au faîte de sa gloire ; tout semble le désigner pour assurer le destin de son île. Mais ce serait  compter sans Bonaparte, Premier consul, qui a une vision des choses différente de celle des pères de la Révolution. Il veut restituer au Consulat ce que la Révolution a perdu : les colonies. La reconquête d'Haïti lui parait primordiale et il entend la mener - comme toutes ses actions - au pas de charge, aussi n'est-il pas bon, en de telles circonstances, d'entraver sa route. C'est pourtant ce que Toussaint a le projet de faire. Il affrontera les armées du Premier consul, droit dans ses bottes. C'est ainsi que le 14 décembre 1801, Napoléon met la dernière main à son plan de bataille et place, sous les ordres de l'amiral Villeret de Joyeuse, une armada de 79 navires avec 22.000 soldats à bord. Leclerc, général en chef, beau-frère du Premier consul, sera du voyage, accompagné de son épouse, la ravissante Pauline Bonaparte. Elle sera la seule note frivole et gracieuse de cette expédition et rapportera de l'île, qui a su l'enchanter, un talisman vaudou chargé de lui conquérir les coeurs, ce qu'elle ne manquera pas de vérifier dès son retour en Europe. Quant à Toussaint et à ses lieutenants Dessalines et Christophe, ils vont faire le nécessaire pour s'opposer au débarquement de l'armada en occupant les ports. La flotte française se voit ainsi dans l'obligation de se détourner jusqu'à Port-Margot et ce n'est que dans la nuit du 5 février que Leclerc et son avant-garde se présentent enfin aux portes de la ville du Cap, mise à feu par Christophe, dans le but de retarder leur avancée. N'importe, le nombre est du côté des français et, malgré le courage des marrons, Toussaint se voit tenu à présenter sa soumission au général Leclerc qui la reçoit avec force honneur. Peu de temps après, il est arrêté, embarqué sur Le héros et emprisonné au fort de Joux dans les montagnes jurassiennes. Il y meurt misérablement le 7 avril 1803, sans avoir eu la possibilité de plaider sa cause auprès de Bonaparte. Victor Hugo, le représentant en Vercingétorix noir, écrira : " En me renversant, on n'a abattu à Saint-Domingue que le tronc de l'arbre de la liberté des Noirs. Il repoussera par les racines, car elles sont nombreuses et profondes".


Cette belle figure rebelle disparue, d'autres vont assurer la relève : Pétion et Dessalines continuent le combat au point que l'armée française, à la suite de ces affrontements, passe de 22.000 hommes à 4000 et, après la décisive bataille de Vertières, mettant aux prises Dessalines et Rochambeau, réembarque depuis le Môle de Saint- Nicolas, le lieu où, trois- cent-onze ans plus tôt, Christophe Colomb avait posé le pied. En 1790, la République avait proclamé la libération des esclaves, mais le 1er janvier 1804, réunis sur la grande place de Gonaïves, ce sont les chefs de l'armée marron victorieuse, Dessalines en tête, qui proclament solennellement l'INDEPENDANCE. Saint-Domingue redevient Haïti le 18 mai et Dessalines se fait nommer empereur des Haïtiens sous le nom de Jacques Ier. Grisé par sa réussite, il ne tarde pas à verser dans la mégalomanie et le despotisme. Il encourage le massacre des Français restés dans l'île et, se voulant le défenseur des masses, réprime dans le sang une révolte de son propre peuple. Il sera tué dans une embuscade, inaugurant la longue liste des tyrans qui prendront successivement le pouvoir pour le plus grand malheur des Haïtiens. Pour le moment, c'est son second, Christophe, qui lui succède. Caractère puissant, ce lieutenant de Toussaint subordonne son intérêt personnel à l'amour de l'indépendance. Illettré, il fait en sorte de s'instruire, d'acquérir des manières civiles, de s'exprimer avec profondeur et courtoisie. Obstiné et réaliste, brave jusqu'à la témérité, ce personnage complexe aura toujours le respect de la parole donnée, mais mêlera d'orgueil et de susceptibilité sa loyauté et sa franchise. Tel est l'homme qui reprend le flambeau après la mort de Dessalines, sans savoir que, pour parer aux inconvénients suscités par le caractère de Jacques Ier, empereur brutal, l'Assemblée a pris soin de limiter ses pouvoirs. Humilié Christophe tente de les reconquérir par la force, mais se heurte au général Pétion, tant et si bien que l'Assemblée, préférant la sagesse de Pétion, le nomme président de la République, ce qui aura pour conséquence la division du pays pour plus de treize ans : Christophe gardant le contrôle des régions du nord, Pétion celles de l'ouest et du sud. Le mérite de Christophe est d'appliquer une administration souple, d'encourager l'industrie et d'inaugurer un sérieux code rural ; celui de Pétion de jeter les bases d'une administration qui perdurera jusqu'à l'occupation américaine de 1915. Alors que l'un, Christophe, fait construire l'orgueilleuse citadelle Laferrière, symbole de la résistance, Pétion a le souci de développer l'instruction pour arracher son peuple à l'ignorance. Mais ce dernier se heurte à de puissantes forces d'opposition qui minent ses actions et ont raison de sa santé. La maladie l'emporte le 29 mai 1819.


Quant à Christophe, il finit par susciter l'hostilité de son entourage par ses violences et une sorte de guérilla reprend. La fin de ce Pierre le Grand des tropiques mérite d'être contée : ayant appris la défaite de son armée face à ses grands barons (rien de nouveau sous le soleil !), il se tire une balle en or dans le coeur dans son palais Sans-Souci, après avoir embrassé sa femme et ses enfants et renvoyé ses domestiques. Aussi est-ce sous la pression militaire que sera élu le second président de la République, le général Jean-Pierre Boyer, hautain, méprisant, mais honnête. Il eut à faire face à une opposition qui ira en se durcissant avec des chances diverses durant les 25 années de son gouvernement. Mais ses sarcasmes finissent par le rendre si impopulaire qu'il est renversé et meurt à Paris en 1850 dans la gêne et l'oubli. C'est sous son mandat que fut reconnue officiellement par Charles X l'indépendance haïtienne. Malgré l'accouchement brutal de 1804, les Haïtiens se sont toujours sentis en osmose avec les Français par les liens mêlés du sang, de l'esprit et des intérêts. Peut-être est-ce notre goût de l'insoumission et de la liberté qui, par-delà l'océan, ne cesse de nous unir ?   

 

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DE L'ERE DUVALIER A NOS JOURS 

                                            

Si les personnages que nous avons rencontrés dans le précédent chapitre sont cocasses, dignes parfois d'une comédie de boulevard et, par ailleurs, émouvants dans leur désir louable de faire de leur île le premier territoire noir indépendant, l'histoire haïtienne, par elle-même, est un drame. Attentats, misère, souffrances, assassinats se succèdent monotones et lugubres. Le thème du général révolutionnaire victorieux devenu chef d'Etat revient comme un leitmotiv ou un fastidieux cliché. Les meurtres, jacqueries qui ensanglantent les avenues du pouvoir sont monnaie courante et rien ne paraît en mesure de contenir de tels débordements. Oui, pendant un demi-siècle, l'histoire de l'île ne sera que bruit et fureur, jusqu'au 28 juillet 1915 où les Etats-Unis, prenant prétexte de l'assassinat du président Vilbrun Guillaume Sam et des désordres qui s'ensuivent, débarquent sur l'île. Mais cette occupation américaine, bien qu'elle donne à l'économie haïtienne un sérieux coup de rigoise ( nerf de boeuf ), va réveiller l'instinct nationaliste de ce jeune état. La présence de ces étrangers divise bientôt le peuple en deux clans : celui des mulâtres soutenu par l'église qui accepte de participer avec eux pour accélérer le développement du pays, comprenant que l'Amérique est un partenaire puissant capable de favoriser son économie et de coopérer à sa stabilité, et celui des cacos, appuyé par les intellectuels haïtiens réunis autour du docteur Price-Mars, qui, soucieux de valoriser la culture africaine, publie des ouvrages en créole, s'oppose sans cesse au clergé - s'inspirant de l'anticléricalisme en vogue en France depuis 1905 - et renoue, de ce fait, avec les vieilles habitudes d'instabilité passionnée. La seconde guerre mondiale va stopper net les ambitions et les velléités de lutte des classes des intellectuels. Après la visite du président Roosevelt, la désoccupation du territoire est décidée, mais le retrait des marines ne met fin qu'à l'occupation militaire, les Etats-Unis contrôlant encore l'économie par l'intermédiaire des grands bourgeois de Port-au-Prince. Le dernier d'entre eux sera Magloire. Il est renversé en 1956, ce qui suscite une nouvelle période de troubles et provoque une dictature militaire de juin à octobre 1957. L'ordre étant rétabli, des élections présidentielles ont lieu et le choix des urnes se porte sur la personne de François Duvalier, un médecin déjà très engagé en politique. La classe dirigeante pense qu'elle pourra aisément le manoeuvrer. Il n'en sera rien, car, peu à peu, le nouveau président remplace les mulâtres par le petit peuple et anéantit la puissance de l'armée, fer de lance de la bourgeoisie haïtienne. Des persécutions de tous sortes ne vont plus cesser de s'abattre sur cette classe sociale, l'incitant à quitter les lieux et à s'installer au Québec et en Floride, où la diaspora haïtienne est, de nos jours, encore importante et active. L'église catholique sera traitée de même façon : Mgr Poirier, archevêque français et breton de Port-au-Prince, est expulsé, tandis que les Jésuites sont priés de quitter le pays minu militari.


Quand le calme revient enfin, Duvalier s'est statufié en un tyran qui craint tant pour sa vie (il a été victime de plusieurs tentatives d'attentat) qu'il n'hésite pas à recourir à la force et se livre à une répression terrifiante, grâce à la formation d'une milice policière, les fameux tonton-macoutes. Le virus de la puissance l'a frappé et, bien qu'il ait été au départ imprégné d'un certain idéal social, il ne va pas moins s'imposer comme un monarque tout puissant, s'inspirant de Mustapha Kémal, seul modèle qu'il s'autorise. Par ses soins, trois mille biographies de l'homme d'état turc seront achetées et distribuées à son entourage. Silencieux, discret, cet homme de taille moyenne, d'une élégance sobre, à l'allure de clergyman, mais ne vivant pas moins dans un palais qui est la réplique ( en plus petit ) de la Maison-Blanche - observe froidement et tranche sans appel. Au début des années 70, François Duvalier, appelé familièrement Papa doc, jouissait d'un bilan exclusivement en sa faveur : il s'était promu président à vie, avait asservi la presse, bâillonné son opposition et commis tant d'exactions, de fusillades, de tortures, que l'on pouvait se demander comment le bon médecin de campagne de jadis, qui avait pris fait et cause pour son peuple, pouvait en être arrivé là. Haïti vivait dans une terreur muette, surveillée en permanence par une milice sur le pied de guerre. Alors qu'en 1957, le programme de gouvernement du nouvel élu promettait un bouleversement radical en faveur des classes moyennes, des masses urbaines et de la paysannerie ; treize années plus tard le projet était resté à l'état de voeu pieux, le peuple ayant été ni plus, ni moins, spolié, persécuté et maintenu dans des conditions d'existence précaires. Le seul élément positif de cette dictature paternaliste, où sévissait la corruption la plus répugnante, était les retrouvailles avec la France. Entre elle et l'île, c'est une vieille histoire d'amour, faite d'estime et d'admiration, que le temps n'a pu affaiblir. La langue française, tout d'abord, que la majorité des haïtiens parlent avec un rien de préciosité, cette langue que les poètes emploient plus volontiers que le créole et qui s'exalte en un français ré-enchanté, comme s'il était revenu à un état d'enfance. Fraîcheur, naïveté, oui, ce peuple, qui a été la proie de tant de violences, les a conservées et n'est-ce pas cette forme d'innocence qui séduit dès l'abord ? La peinture naïve, la poésie naïve; on remonte à nos sources, on retrouve ici quelque chose qui évoque notre passé et rassure notre avenir.


En Haïti, la culture ne s'est pas momifiée, elle ne cesse de s'inventer, et c'est peut-être cela le miracle haïtien. Du moins, ce l'était en cette année 1980 où j'y séjournais à deux reprises avec mon mari. Bébé doc (Jean-Claude Duvalier) avait succédé à son père mort en 1971, premier maillon d'une dynastie que papa doc avait cru bon d'instituer, et venait de se marier à une jeune fille de la haute société de Port-au-Prince. Une période de transition plus clémente semblait s'instaurer, en même temps que le jeune président vivait sa lune de miel. Fragiles moments, certes, où planait la sensation feutrée d'une liberté en sursis. L'île venait de s'ouvrir aux touristes et ils arrivaient en nombre par la voie des airs, s'émerveillant de trouver des paysages que la modernité n'avait pas encore dénaturés. Vues d'avion, les terres ocres et noires d'Haïti ressemblent à des bras amicaux qui enserrent une masse épaisse de verdure comme un bouquet sauvage, cernées par la mer des Caraïbes. Cette mer aigue-marine a sculpté l'île, ciselé ses baies, ses criques. Ici l'homme est partout, mais le plus souvent invisible dans sa case noyée sous les efflorescences, les replis, les vallonnements. Et cela n'est rien en comparaison des plages qui semblent l'archétype du rêve. Frangées de cocotiers, désertes, inexploitées, elles tendent l'arc parfait de leur sable corallien à perte de vue, ce qui avait provoqué, jadis, l'exclamation fameuse de Christophe Colomb, débarquant sur l'une d'elles : es una maravillaAujourd'hui Haïti ne se porte pas mieux qu'hier, hélas ! Agitations, révolutions manquées, cyclones, inondations, déforestation ont eu raison de son moral, de son économie et même de sa beauté. Son visage s'est marqué de cicatrices profondes et la joyeuse anarchie d'antan s'est à nouveau figée dans la douleur. Des amis restés là-bas se battent sans relâche afin de l'arracher à la misère dans laquelle elle ne cesse de retomber, faisant en sorte, de leurs maigres mains, que l'inlassable rêve de ses peintres, de ses musiciens, de ses poètes devienne un jour réalité. La France a un rôle important à jouer pour aider ce petit pays à se relever, en favorisant le tourisme et l'agriculture. Le tourisme avait commencé à s'amorcer avec succès dans les années 80, bénéficiant du décor splendide des plages et de l'incommensurable gentillesse des autochtones. Mais les coups d'état successifs, l'instabilité permanente ont même amené le Club Med. à se retirer de l'île. Aujourd'hui certains de nos concitoyens adoptent des enfants haïtiens avec les meilleurs sentiments du monde, mais est-ce la solution ? La seule ne reste-t-elle pas d'aider sur place la population à exploiter ses ressources - et les ressources humaines ne sont pas des moindres - et principalement à croire à nouveau en son destin. Cher Haïti.

 

Armelle B.H.

 

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Yves et moi avec le chanteur et musicien Albert Chancy.

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Le triste aujourd'hui
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10 juillet 2021 6 10 /07 /juillet /2021 08:08
Calvi et la baie de Girolata
Calvi et la baie de Girolata

Calvi et la baie de Girolata

Les Français vont souvent chercher très loin des îles qui, pour la plupart, n’égaleront jamais celle qui se trouve à quelques encablures de notre littoral méditerranéen et offre, à l’envi, une diversité de paysages exceptionnelle et un climat quasi idéal. Et surtout, que vous soyez amateur de mer ou de montagne, elle mettra à votre disposition des sites dans les deux appartenances, comblant, au-delà de vos espérances,  vos désirs les plus chers. La « Bella Corsica » est une terre incomparable qui réserve à chacun une surenchère de surprises, de découvertes, de richesses naturelles en mesure de satisfaire les plus exigeants. A coup sûr, vous ne serez pas déçu par le voyage et, que vous abordiez la Corse par bateau ou par avion, vous vous préparez à un rodéo de surprises, des vacances inoubliables ou un séjour  de rêve.

 

Ces vacances ont été longtemps les nôtres, à l’époque où nos enfants, encore jeunes, nous accompagnaient ainsi que des amis, et nous nous établissions tous dans une pension de famille entre Calvi et Ajaccio, non loin des fameuses calanques de Piana qui évoquent le Colorado et l’inoubliable baie de Girolata qui semble dissimuler encore quelques corsaires oubliés par le temps. Ah ! les plages sauvages, les baies découpées dans le granit de la côte, les montagnes qui dévalent pour venir mourir au bord d’une eau turquoise, les criques où il fait si bon se baigner loin des regards, les sentiers  qui s’égarent au cœur du maquis et embaument le genévrier, la ciste, le romarin, le thym, la myrte, le lentisque, car, ici, la terre est odorante, oui, l’enchantement est permanent et, à tout cela, s’ajoutent les lumières méditerranéennes, leur intensité, leur ferveur, leurs déclinaisons qui ne cessent qu’avec l’accord impérial des couchers de soleil. Sur la côte ouest, ils sont sublimes…

 

Voilà une île qui aura su tenir à distance, d’une poigne vigoureuse, les promoteurs immobiliers et leur bétonnage criminel, leur livrant une guerre sans merci afin de protéger son incomparable patrimoine naturel, son style de vie, ses coutumes ancestrales, son autonomie farouche, si bien que vous êtes en présence d’un pays authentique marqué par un passé illustre, des traditions immuables et un art de vivre qui ne craint pas de s’affirmer haut et fort. Oui, la Corse a du caractère, du tempérament et entend bien le faire savoir. Il faut la mériter, la séduire, tant elle est belle à damner les cœurs et captivante au point de conquérir les plus réticents. Ce que je vous conseille de faire est le tour de l’île en voiture. Je l’ai fait moi-même et c’est une aventure assurée et inoubliable qui vous vaudra quelques émotions car les routes côtières sont étroites, difficiles, surtout si vous croisez des camions, mais époustouflantes de beauté. Tout ce que la nature peut offrir de plus pittoresque est à portée de regard. Et, non seulement vous serez convaincu que la Corse est inégalable mais qu'elle est une terre d’une diversité stupéfiante. Voilà pour les paysages côtiers. Mais ceux de montagne sont tout aussi grandioses ! Des vallées profondes, où la végétation s’accroche encore, aux arêtes supérieures, aux cimes altières et aux neiges quasi éternelles, vous côtoierez des territoires qui flirtent avec le ciel et les nuages et vous enveloppent dans leur silence. Quelques troupeaux de chèvres se rencontrent dans les premiers contreforts qui servent d’appui aux chaînes principales, des cochons noirs s’égayent dans les épaisses forêts de mélèzes, puis vient le face à face avec le dépouillement minéral des sommets et les vues panoramiques qui, si le temps est dégagé, vous proposent des visions à couper le souffle, au point que vous pourriez les prendre pour des mirages. Au loin, n’est-ce pas des massifs, des plateaux, des vallées qui se succèdent, se superposent, se déploient dans une merveilleuse harmonie et la mer, toujours la mer, qui encercle et dénude. Oh bella Corsica !

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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BELLA CORSICA !
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18 juin 2021 5 18 /06 /juin /2021 09:20
La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée

Avec ce dernier roman, Edmée de Xhavée ouvre un vaste panorama en proposant à ses lecteurs une saga familiale sur cinq générations et, plus précisément, sur les femmes qu’elle évoque avec une saveur toute personnelle. Dès le début, elle frappe fort notre imaginaire, nous immisçant dans le monde des Ojibwés dont Guillaume Goguet, dit Bellefontaine, épouse l’une des très jeunes filles après avoir quitté sa Bretagne natale et ses terres confisquées à la Révolution, afin de vivre sans contrainte tel un coureur des bois. « J’étais membre de la tribu des Ojibwés, née au sud du lac Supérieur. Ma mère et sa sœur avaient été enlevées aux Abénaquis … Et Guillaume Goguet m’a échangée contre du café et du sucre. Peut-être un ou deux fusils. » Voilà ce que précise la première femme du roman qui fonde la dynastie des quatre suivantes, chérit chacune des saisons et connait toutes les choses que les femmes doivent connaître. Cette Belette, tel est son nom, donnera naissance à plusieurs garçons et à Enimie qui sort de la cabane de trappeurs de ses parents pour tracer son destin avec un indéniable panache, abandonnant la vie rurale pour celle de la ville, après avoir été éduquée dans un pensionnat où l’on apprend les bonnes manières. « Lors des retours à la cabane, je commençais à saisir ce qui séparait – et finalement isolait – les miens des autres. Le Goguet, Odon, Lô et ma mère Belette …  ils étaient dans leur élément, oui, parfaitement rodés à la vie des bois, et je n’avais jamais manqué de rien, sauf … du monde. » A la mère nourricière succède ainsi une femme qui forge son avenir avec audace, épouse Calum, qui préfère les hommes mais l’aime tendrement, et attendra quelques années pour attraper «le désir» lors d’une soirée avec le prince Albretcht.
 

 

Après Enimie vient Mackie, la princesse, qui vit un amour fou avec Urbain, et sera la mère de Mariette et de Jules-Nicolas. Ils élèvent des chevaux dans leur ranch, mais Urbain s'accorde de nombreuses libertés financières et trois hommes en colère vont débouler un jour pour assumer leur vengeance, alors qu'il est absent, tuer Wang Shu la servante, Ole Sundquist, l'autre employé, et Chun Hua, avant d'arracher un oeil à Mammackie. "Quand papa revint - écrira Mariette - je me ruai contre lui et m'ancrai à ses jambes, alors il chercha à se libérer aussi doucement qu'il le pouvait mais je sentis ses mains trembler." Défigurée, Mammackie fera face, tandis que l'homme de sa vie sera rattrapé et tué par ses créanciers. La vie est difficile désormais et par une "journée de velours" un nouveau drame se profile. "C'est ainsi que j'ai vu la poussière s'élevant de la route de terre rougeâtre, une poussière qui courait vers nous à vive allure comme un dust devil trapu et décidé." Mariette a compris ce qui s'annonçait, a saisi son arc et lorsque la voiture folle passe près d'elle, vise et lâche sa première flèche. Il en faudra deux autres pour abattre l'homme. Mammackie, qui a assisté à la scène, dira simplement "On n'en parlera jamais, c'est entendu ?" Dans le coffre de cette voiture folle, qu'ils iront immerger dans un lac, Mammackie et ses enfants découvrent un malheureux chien de 7 ou 8 mois qu'ils adopteront et qui remplacera la louve Cheète qui avait été abattue lors du précédent drame. Désormais, la guerre se profile et Jules-Nickie s'en va rejoindre l'armée, se bat au Monte Cassino, devient sourd et, par la suite, renoue avec des cousins qui vont lui proposer de venir les rejoindre en Belgique pour travailler avec eux, ce qu'il fera, et incitera sa soeur à en faire autant. "L'engouement pour la vieille Europe qu'on venait de sauver et l'amour pour la vraie qualité indémodable vinrent au secours de Jules-Nickie, qui enfin vit progresser cette nouvelle aventure, et surtout ... y mit le dévouement que l'on ne met que dans un objectif qui paie en satisfactions d'excellence." 

 


Dans ce beau roman, la poésie des paysages est également constante, évoquant ces vies successives avec d’autant plus de véracité que l’auteure a vécu en Amérique plusieurs années, nous donnant à voir des terres âpres, emplies d’un profond silence, où galopent les chevaux et l’imagination du lecteur. Ainsi ces femmes ont-elles forgé leurs caractères aux exigences d’une réalité dont les temps forts sont ruraux pour la plupart et accordés à la respiration constante de la nature et des êtres qui y résident. Plus tard, Mariette, étant venue poursuivre son existence en Belgique, y perpétue sa descendance qui vogue au gré des événements et ne cesse de forger encore et toujours sa puissante originalité. L’ouvrage nous conduit alors à Trieste où  Louisiane, la petite fille de mammy Ayette, aime Vladimiro, un être instable qui la quittera parce que l’existence est ainsi faite, les artistes (il est sculpteur) sont souvent sujets à des passions folles et éphémères. « Tu es comme Mammackie » - constate Mammy Ayette. « Tu as laissé l’amour allumer un âtre en toi, et tu ne seras jamais sans feu. » Et il est vrai qu’aucune des femmes de ce roman ne l’est. Toutes ont affronté avec audace les divers orages de l’existence. A Liège en 1980, la fille de Louisiane et de son amoureux Vladimiro, baptisé Dracula, referme les pages  de la saga : « Maman me dit que j'ai peut-être brisé la malédiction des mauvais couples dans la famille, ou bien qu'il n'y en avait pas vraiment, ou encore que ce n'était finalement pas si mal que ça puisque la chaîne des enfants a continué, et que nous pouvons remonter de mère en mère jusqu'à une source lointaine, quelque part au Québec. » Nul doute, ces existences, riches et diverses, n'auront jamais connu la banalité et l'ennui. Il y a là, pour les décrire et nous les conter, un souffle, une puissance narrative qui porte haut des destins où s’allient, pour le meilleur et le pire, force et passion. Un roman que l'on quitte à regret parce qu'il sait nous envoûter par la richesse de ses descriptions et l'originalité de ses multiples personnages.


Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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La rivière des filles et des mères de Edmée de Xhavée
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11 juin 2021 5 11 /06 /juin /2021 08:35

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1305012048_musee-jacquemart-andre-paris.jpg        Musée Jacquemart-André

 

 

On sait que Proust vécut à Paris plus des trois-quart de sa vie et que l’on peut l’y évoquer en maints endroits, ce que le Cercle littéraire proustien de Cabourg-Balbec s’emploie à faire chaque printemps avec le souci d’y replacer quelque temps fort ou quelque vision émouvante d’une existence qui fut toute entière consacrée à l’art et à la littérature. Cette année, les références portaient sur trois points précis : la société de la Belle Epoque, le prix Goncourt et les impressionnistes auxquels Proust se rattache pour la simple raison qu’il fût un écrivain impressionniste, usant des mots comme un Monet ou un Pissaro de la couleur. A 10 heurs, ce jeudi 28 avril, nous étions une quarantaine à nous retrouver au musée Jacquemart-André qui, comme le musée Nissim de Camando, a été conçu et réalisé pour être la demeure familiale de riches bourgeois épris de culture. De 1869 à 1875, Edouard André, héritier d’une immense fortune, faisait construire, dans ce Paris que le baron Haussmann s’était chargé de transformer, un hôtel particulier dont la façade, inspirée du Petit Trianon, est toujours encadrée par deux pavillons et s’ouvre sur le boulevard Haussmann, où Proust résida de 1906 à 1919 dans l’appartement que lui louait sa tante, veuve de Louis Weil. Marié en 1881 avec Nélie Jacquemart, une artiste-peintre, Edouard André décida, en accord avec son épouse, de transformer leur résidence en un véritable musée, constituant méthodiquement une collection consacrée à la Renaissance italienne et aux primitifs du XVe siècle. A la mort d’Edouard en 1894, Nélie parachèvera cette collection avant de léguer l’ensemble à l’Institut de France. Cet hôtel illustre idéalement ce que devait être les salons, que de tels lieux abritaient, et dans lesquels le jeune Proust rêvait tant d’être reçu, parce qu’il était assuré alors d’y côtoyer des interlocuteurs cultivés, d’y entendre les meilleurs musiciens et d’y admirer les plus belles œuvres d’art que seules ces personnes riches et averties étaient en mesure d’acquérir. Ce magnifique hôtel dans lequel Proust ne pénétrera jamais, aurait pu tout aussi bien être celui des princesses Mathilde et de Polignac, des comtesses Greffulhe et Potocka, où l’opportunité vous était donnée d’écouter des quatuors de Fauré et de César Franck ou des poèmes de Montesquiou et d’Anna de Noailles qui s’appelait encore Brancovan.

 

 

Dans les pièces sublimement meublées et tendues de soieries, on croisait Charles Haas, les Heredia, les Daudet, les Goncourt, Colette, Madeleine Lemaire, les Straus, toute personne que le jeune Proust, au teint pâle et aux yeux anxieux, enchantait ou irritait par sa très grande politesse et l’attention excessive qu’il vouait à chacune. Il faut imaginer ces soirées et leur faste, alors que la petite musique de Vinteuil égrenait ses notes mystérieuses, que les calèches, tilburys, landaus stationnaient devant les porches et que les femmes rivalisaient de grâce et d’élégance dans un décor où tout n’était qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté. D’autre part, il convient de replacer la capitale dans son environnement d’époque, quand les Jacquemart-André donnaient leurs somptueuses soirées et où le jeune Proust s’employait à mémoriser ces heures de l’avant Grande Guerre. Ce n’était pas une zone industrielle, avec ce que cela suppose d’agressif pour l’œil, qui entourait alors la ville, mais la campagne et ses paysages bucoliques tels que nous les admirons sur les toiles des peintres impressionnistes. Au bout des avenues ouvertes par le baron Haussmann, que voyait-on ? des visions pastorales, des champs saupoudrés de bleuets et de coquelicots, des haies buissonnières, des carrioles de laitiers et de maraîchers brinquebalant dans les sentes pour s’en aller livrer leurs produits frais ou encore chauds. Et qu’entendait-on, sinon le chant du coq, le pépiement des oiseaux, le bêlement des agneaux ! Oui imaginons cela, nous qui sommes désormais si loin de ces réalités séduisantes !                  

 

Nous quittons le musée, havre du bon goût et écrin précieux d’œuvres rares choisies par des mécènes éclairés, pour nous rendre chez Drouant, place Gaillon, le restaurant des jurés du Goncourt, après que le Café de Paris les ait réunis les onze premières années, prix dont Proust sera honoré le 10 décembre 1919 grâce à la reconnaissance de six hommes dont il a flatté l’estomac - écrira Noël Garnier dans «Le populaire». Quels sont ces six hommes qui, selon certains, furent si peu perspicaces pour attribuer cette récompense à un mondain décadent épris de duchesses : Léon Daudet, bien entendu, dont le lauréat était l’ami de longue date, après qu’il ait été le petit ami de Lucien pendant quelques mois, Rosny aîné rejoint bientôt par Rosny jeune, Henry Céard, Geoffroy et Elémir Bourges. La fatigue, qu’entraîneront les aléas d’une journée chargée en surprises et émotions, provoquera une crise d’asthme épouvantable à notre écrivain, dont le succès, à la suite de cette distinction, était encore loin d’être acquis. Les jeunes filles en fleurs, à l’évidence, s’adressaient à une élite et l’œuvre sera qualifiée d’infiniment embêtante par nombre de critiques, provoquant la réaction de Jacques Rivière, un converti de la première heure, dans la NRF en date du 1er janvier 1920, où ce dernier souligne vigoureusement la vision profondément originale du roman et le renouvellement de toutes les méthodes de l’analyse psychologique qu’inaugure une œuvre de cette portée. Proust, lui-même, considérait que son prix avait été passablement saboté par une presse plus sensible aux "Croix de bois" de Roland Dorgelès et aux souffrances des poilus, alors même que les canons venaient à peine de se taire, qu’aux intermittences du cœur des gens du Faubourg Saint-Germain. Si bien que le succès du Goncourt 1919 en souffrira et que la vente des Croix sera trois fois supérieure à celle des Jeunes Filles. C’est donc dans ce restaurant de renommée mondiale que nous déjeunerons fort gourmandement, tant les plats sont savoureux et les vins au diapason.

 

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                     chez Drouant

 

La dernière étape de notre périple parisien sur les traces de Marcel Proust sera le musée de l’Orangerie, l’un des temples de l’impressionnisme, mouvement pictural qui déclina la lumière selon divers octaves et dont la préoccupation principale était de s'opposer à la foi aveugle que l’on avait dans l’évidence des réalités concrètes, emboîtant le pas au philosophe Kierkegaard  qui déniait à l’impersonnel et à l’universel le pouvoir de représenter la vérité. Ce qui captivait les peintres de l’époque était les conditions de la vision et la façon dont les choses se transforment sous l’influence de l’énergie, principalement l’énergie de la lumière, modifiant continûment notre perception. On sait que Proust citait l’Olympia de Manet et Les falaises d’Etretat de Monet comme deux de ses huit toiles préférées. On sait également que Monet fut l’un des modèles d’Elstir, l’ami d’Albertine, "dont l’art était d’exprimer l’essence de l’impression qu’une chose produit, essence qui reste impénétrable pour nous tant que le génie ne nous l’a pas dévoilée" - écrira Marcel Proust. L’écrivain s’était rendu à l’exposition des Nymphéas organisée par Durand-Ruel en mai 1909, après qu'il a eu tout loisir d’admirer de nombreuses de ses toiles chez Madame Straus, le marquis de Réveillon, Charles Ephrussi et Edmond de Polignac qui possédait une toile de Monet que Proust appréciait tout spécialement : "Un champ de tulipes près de Haarlem".

 

Or, ces Nymphéas sont là devant nos yeux, images même de la beauté que Marcel, fin connaisseur, définissait subtilement : C’est une espèce de fondu, d’unité transparente où toutes les choses, perdant leur premier aspect des choses, sont venues se ranger les unes à côté des autres dans une espèce d’ordre, pénétrées de la même lumière, vues les unes dans les autres. Ainsi s’achevait une journée dédiée à l’Art dont on sait qu’il rapproche le cœur des hommes du cœur des choses, véritable parcours proustien où les étapes de sa vie terrestre restent comme en suspens, ainsi que le sont les étoiles à jamais disparues, mais dont l’éclat nous parvient encore.

 

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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1305013579_orangerie_cezanne__wince_.jpg      Les nymphéas de Claude Monet

 

CAILLEBOTTE,- Paris

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26 mai 2021 3 26 /05 /mai /2021 08:53
Les chambres de Proust reconstituées : celle de la rue Hamelin par le musée Carnavalet et  celle d'Illiers-Combray.
Les chambres de Proust reconstituées : celle de la rue Hamelin par le musée Carnavalet et  celle d'Illiers-Combray.

Les chambres de Proust reconstituées : celle de la rue Hamelin par le musée Carnavalet et celle d'Illiers-Combray.

Il y a dans la vie de Marcel Proust, dans l’œuvre de l’écrivain, beaucoup de chambres. D’abord celle de l’enfant à Combray qui ouvre « Un amour de Swann ». C’est la chambre où se trouve la lanterne magique, celle de l’évasion dans le monde imaginaire. Il y a aussi, dans cette chambre romanesque, l’attente du baiser de maman qui en fait le lieu de cristallisation d’un amour exclusif. Cette chambre d’enfance porte déjà en germe l’œuvre de sa vie et il est vrai que les chambres de Proust ont tenu un grand rôle puisqu’il s’y passe ce auquel  on s’attend le moins : la claustration volontaire d’un créateur dévoré par sa création. Oui, l’enfermement de l’écrivain pendant plus de 8 années, soit de 1914 à 1922, d’où il ne sortait que pour quelques réceptions ou dîners, est pareil à celui de Noé dans son arche comme Marcel Proust l’explique lui-même : «  Quand j’étais enfant, le sort d’aucun personnage de l’Histoire Sainte ne me semblait aussi misérable que celui de Noé, à cause du déluge qui le tint enfermé dans l’arche pendant quarante jours. Plus tard, je fus souvent malade, et pendant de longs jours, je dus rester ainsi dans ‘l’arche’. Je compris alors que jamais Noé ne put si bien voir le monde que de l’arche, malgré qu’elle fût close et qu’il fît nuit sur la terre. »

Les Plaisirs et les Jours

 

 

En quelque sorte, Proust enclot la réalité pour lui redonner une vie transposée par l’imagination. Ses chambres du boulevard Haussmann et de la rue Hamelin, celles aussi du Grand-Hôtel de Cabourg où il passa une partie de l’été et le début de l'automne de 1908 à 1914 auront été ses lieux de création, ceux où, fermant les yeux aux réalités du monde, il les ouvrait sur les perspectives infinies de la création littéraire. Proust a fondé sur cette simple réflexion toute une part de sa philosophie. Celle-ci peut se résumer en quelques lignes mais elle donne à « La Recherche » une tonalité unique. Selon lui, le monde intérieur – qui peut être symbolisé par la chambre d’écriture et de claustration volontaire – est le seul qui existe vraiment pour la bonne raison qu’il confère aux êtres et aux choses leur réelle dimension. Oui, ce que nous observons au quotidien perd très vite de son intérêt et de son relief mais, que cet environnement vienne à nous manquer, la nostalgie nous envahit et nous commençons à fixer notre esprit sur les souvenirs qui se sont imprimés à notre insu et que notre mémoire involontaire, usant du procédé inverse, va nous restituer par la grâce d’une sensation. Les choses quittées prennent subitement une importance extraordinaire, puisqu’elles nous apprennent que le temps peut renaître à tout moment, mais hors du temps, ce que Proust nommera « un peu de temps à l’état pur ». Etrange et formidable paradoxe qui avise le lecteur qu’il n’y a, en définitive, pas d’autre permanence que celle du passé et du monde reconstitué par la mémoire. L’arche de Noé est devenue la cathédrale de Proust et, dès ce moment, le patriarche biblique et le romancier sont hors d’atteinte. Le premier a sauvé la création, le second le créé, tout en se sauvant eux-mêmes. La chambre est par conséquent l’arche dans laquelle Proust convoque les lieux et les paysages, les brassées d’aubépines et les pommiers en fleurs, les berges de la Vivonne et les clochers de Martainville, les illusions de l’amour et les intermittences du cœur, les jeunes filles et les courtisanes, les liftiers et les princesses, les artistes et les hobereaux, les vices et les vertus, les joies et les douleurs, pour cette traversée du temps qui voit se succéder un passé chargé d’avenir et un avenir embrumé de passé.

 

 

Si la vie est un négatif qu’il faut regarder à l’envers et à la lumière d’une lampe pour que ses contours se dessinent et que se révèle son sens, comme avec la lanterne magique, l’œuvre n’apparaît plus seulement comme la figure de ce que l’on a senti mais comme celle de ce que l’on a voulu, si bien que l’édification se fait et que le destin s’accomplit. Ainsi, par un acte de volonté intense, l’artiste meurt à la réalité des choses et devient un anachorète réfugié dans une chambre  tapissée de liège, arrière-monde ou arrière-pays qui n’est plus régi par les innombrables clichés de la vie affective, les ténèbres de la méconnaissance et des instincts, mais par la joie pure et sereine de l’art qui exorcise le cercle du temps. Selon Marcel Proust, la littérature est la seule vie digne d’être vécue, la seule en mesure de conserver ce qui fuit, d’atteindre à la vérité des êtres sous les mouvements changeants et le mensonge des apparences, et de faire remonter à la surface un équivalent spirituel. Cette construction littéraire, envisagée comme une mosaïque savante, frappe d’autant plus l’esprit que la diversité de ses dessins et la fraîcheur de ses coloris semblent contraindre le temps à faire le deuil de son pouvoir.*

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

*Extraits de « Proust ou le miroir des eaux »

 

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Et chambre reconstituée au Grand-Hôtel de Cabourg

Et chambre reconstituée au Grand-Hôtel de Cabourg

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21 mai 2021 5 21 /05 /mai /2021 08:01
Giverny - Immersion dans le jardin des nymphéas

Il y avait longtemps que je rêvais de visiter la maison et le jardin de Monet. Et bien que je demeure en Normandie, il se trouvait toujours une bonne raison, lorsque nous nous rendions à Paris et passions non loin de Giverny, de ne pas nous y arrêter parce que nous étions pressés, qu'il y avait les urgences et les impératifs, toute la panoplie qui nous fait trop souvent passer à côté de nos désirs. Et il est vrai qu'il est préférable de ne pas être pressé pour entrer dans l'univers de Monet, ce coin de charme et de verdure qu'il aménagea selon son goût et son inspiration entre champs quadrillés de haies et souples collines. Clos délicieux où il s'installera en 1883 avec ses deux fils et sa compagne Alice Hoschédé, mère de six enfants. Rien ne peut exprimer le sentiment de bien-être, l'envoûtement que l'on éprouve lorsqu'on aperçoit la maison rose aux volets verts disparaissant sous sa vêture de vigne-vierge et de roses dans un paysage parcouru par les eaux où croissent en abondance les iris sauvages, l'une des passions de Monet avec les pavots d'Orient. Et devant la demeure, la grande allée que le peintre se plaisait à emprunter, envahie de capucines, qui ouvre sur le jardin dans sa solennelle beauté champêtre et invite à la plus parfaite leçon de botanique qui soit. Car, ici, les fleurs semblent s'être données rendez-vous. Comme nous sommes mi-juin, il y a alentour, en une alliance incomparable de couleurs, les roses blanches, roses et rouges qui s'enroulent et s'épandent, formant une voûte ou s'arrondissant en corbeilles selon l'esthétique, la cadence et le rythme que le compositeur entendait leur donner. A Giverny, rien n'a été planté au hasard, l'ordonnance des lieux répondant aux exigences du maître, car celui-ci, bien qu'épaulé par deux hommes de l'art, éprouvait le constant souci d'améliorer son oeuvre. " En-dehors de la peinture et du jardinage, je ne suis bon à rien " - disait-il. Si bien que les portiques de clématites succombent sous le poids de leur efflorescence, les lys, les ancolies, les pois de senteur s'égayent entre les allées, fleurs ordinaires et fleurs rares réunies en une savante alchimie de tons qui mêle les marguerites, les gueules de loup et les giroflées aux asters, aux nigelles de Damas et aux arbres à l'élégance fragile de Chine et du Japon. Et ces fleurs furent travaillées en une harmonie parfaite afin de composer, selon les saisons, un jardin tour à tour safrané, cramoisi, mordoré ou le jardin mauve qui avait tant impressionné Sacha Guitry. Mais le rôle de Monet n'était-il pas d'impressionner selon les déclinaisons les plus audacieuses et les plus sensibles ? 

 

D'autant mieux que nous abordons le jardin des eaux dont le peintre fit l'acquisition en 1893 et où il entreprit de creuser le célèbre bassin aux nymphéas grâce à une prise directe dans l'Epte qu'il obtint du préfet de l'époque. Tout est dense autour de ce miroir tranquille, bordé de graminées, qui offre à l'oeil le loisir de s'émerveiller. Les pivoines arbustives rendent l'endroit serein, tandis que, posées délicatement sur l'eau, les nymphéas ouvrent leurs corolles de nacre et d'opaline. Bambous, saules pleureurs, érable du Japon, agapanthes masquent les courbes des rives qu'enjambent les ponts dont les arches ravissaient le regard du peintre. Insatiable regard qui s'est exercé à tous les angles possibles et se consacre désormais à peindre la surface de l'onde et ce qui peut s'y refléter, étude obsessionnelle qui tente à saisir chaque nuance de lumière et son jeu permanent avec le végétal et le fluide. Monet aime tellement Giverny qu'il s'y fera enterrer dans un simple caveau auprès d'Alice disparue avant lui, ses fils, sa belle-fille Blanche et une partie de la famille Hoschédé.

 

Quant à la maison, spacieuse, claire et joliment meublée, il semble que les propriétaires l'aient quittée la veille. La table est mise, les lits faits, chaque objet est à sa place, on croit encore respirer l'odeur de térébenthine que dégagent les pinceaux ; les collections sont là elles aussi, dont les estampes japonaises, représentation de l'éphémère et de l'instant qui passe joyeux ou douloureux, sans oublier les pastels de Berthe Morisot, d'Edouard Manet, de Vuillard, les fidèles amis ; l'horloge égrène les heures et on ne se lasse pas d'admirer le salon aussi mauve que les iris, lieu de bavardage aux meubles peints, la salle à manger jaune, tellement conviviale et gaie avec sa grande table accueillante aux familles nombreuses, la cuisine couverte de faïences bleues parce que cette couleur a, dit-on, le pouvoir d'éloigner les insectes et particulièrement les mouches, enfin, à l'étage, les chambres donnant sur le jardin où le soleil entre à flot en cette journée particulièrement clémente d'un mois de juin qui ne le fut guère. Et on s'attarde avec plaisir à contempler chaque recoin, à méditer dans l'atelier de l'artiste, un endroit confortable qu'après la construction de son second atelier, Monet transformera en salon et y accrochera les toiles dont il ne voulait pas se séparer. Celui aux nymphéas sera construit sur les ruines d'une masure à l'extrémité de la propriété, permettant au peintre de travailler en paix. Un système de vélum filtrait la lumière de façon à ne pas nuire à son oeil exigeant. Là, il disposait les panneaux de ses nymphéas comme il entendait qu'ils le soient à l'Orangerie. Il y travaillera sans relâche jusqu'à son dernier souffle.

 

Oui, alentour, ce n'est vraiment qu'une symphonie printanière, un kaléidoscope qui mêle les harmonies les plus subtiles, les inclinaisons les plus douces, les reflets les plus tendres ou les plus vifs, les charmilles et les recoins les plus secrets. Aimable maison et admirable jardin qui sont le songe accompli d'un magicien génial. Claude Monet a composé ce lieu, où il vécut une quarantaine d'années, comme un rêveur éveillé qui marie la lumière et l'ombre, l'eau et le végétal en un univers hors du temps. On est entré dans le plus beau tableau jamais réalisé au point qu'il semble encore en suspens dans l'imaginaire.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Photo - patrimoine normand

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19 mai 2021 3 19 /05 /mai /2021 07:23
Berthe Morisot, la femme en noir de Dominique Bona

 

Dominique Bona a vraiment été inspirée en écrivant la biographie de Berthe Morisot, cette femme exceptionnelle qui a été l’égale des plus grands peintres impressionnistes, leur sœur, leur compagne, et a laissé à sa mort, survenue à l’âge de 54 ans, une œuvre admirable qui est désormais présente dans les plus grands musées internationaux. Une vie qui sera sans faiblesse, une âme sans calcul, une artiste qui se montrera sans concession à l'égard d’elle-même et de son art.
 

Berthe Morisot (1841 - 1895) est d’abord une personne de caractère, une beauté sombre et fascinante, la dame en noir qui figure sur l’un des portraits qu’a fait d’elle son ami Edouard Manet, une femme qui a voué son existence à peindre « jusqu’au mouvement des choses inanimées », écrira à son sujet Arthur Baignières, l'un de ses admirateurs. En effet, il n’y a jamais pour Berthe de vision définitive, celle-ci évolue avec la lumière, ainsi peut-elle travailler des heures devant  un visage ou un coin de jardin. « Tandis que son pinceau se pose en traits vifs et doux, tandis qu’il effleure la toile, elle tire de cette exécution ses effets les plus forts » - précise Dominique Bona. Jamais satisfaite de ce qu’elle a fait, Berthe est une travailleuse infatigable, une femme en quête permanente de la perfection. Dure envers elle-même, elle est toute de verticalité et peut apparaître à certains distante et hautaine, alors qu’intérieurement elle n’est que sensibilité et tendresse. Mais son exigence l’aide à suivre sa voie avec un calme maîtrisé, une claire conscience de ce que la peinture signifie pour elle, un affranchissement, une liberté qu’elle s’octroie. Elle assume son style et mettra tous ses efforts, toute sa tension dans la recherche de cette vérité intérieure si difficile à saisir, mais qui seule l’intéresse. En quelque sorte, elle cherche en elle la source de sa lumière. Elle sera d’ailleurs la seule femme, dans l’aéropage des peintres qui l’entoure, avec lequel elle est unie par des liens profonds d’affection et d’estime : Manet dont elle épousera le frère Eugène, Monet,  Sisley, Pissarro, Puvis de Chavannes qui la courtisera, Degas dont elle redoute les jugements, Renoir l’ami consolateur, auxquels se joint le poète Stéphane Mallarmé qui sera le tuteur de sa fille Julie après sa mort. Ces artistes dissidents se baptiseront d’abord « Les intransigeants » avant de devenir « Les impressionnistes ». Berthe, bien que seule femme, suivra son chemin sans se laisser impressionner par eux mais par sa seule vision personnelle et, non seulement osera exposer ses tableaux, mais fera en sorte de les vendre.
 

Depuis longtemps sa rupture avec l’académisme est consommée. Une autre époque commence dans l’avant-garde, celle d’une oeuvre fluide et légère qui semble ne rien devoir à la matière. La peinture de Berthe est empreinte d’une atmosphère de rêverie qui met en échec la colère ou la rage, la haine et l’esprit de vengeance et offre à ceux qui la contemplent un moment de paix. Elle le dira elle-même : si elle peint, c’est pour tenter de fixer quelque chose de ce qui passe : un sourire, une fleur, un fruit, une branche d’arbre, un visage, un champ de blé ployant sous le vent et, parfois, un souvenir plus spirituel. Elle prend goût également à l’aquarelle. C’est cette méthode qui l’incitera à éclaircir sa palette et affinera sa touche, lui enseignant les profondeurs de la légèreté. Berthe peint sans appuyer le pinceau, sans souligner, surtout sans cerner ses divers sujets, par touches qui se juxtaposent, se frôlent, s’enlacent et gardent cette apparence spontanée qui donne le sentiment que la toile est inachevée. « On lui a laissé un peu de blanc, un air de liberté » - souligne Dominique Bona. Berthe usera de l’huile de la même façon, avec cette fantaisie et cette hardiesse, se refusant progressivement aux contrastes trop voyants. Son monde sera purement féminin mais sans mièvrerie aucune. Ce qui lui plaît, ce qu’elle recherche, ce sont moins les plaisirs primaires, la bonne chère ou la chair que cette anorexique déteste, que la lumière qui se dégage des choses, le rayonnement, la séduction de la vie et par-dessus tout la jeunesse.

 

Plus cérébrale que sensuelle, mais évidemment sensible et hypersensible, Berthe Morisot souhaite dépasser la simple apparence des êtres et des choses, saisir et retenir ce qui la surprend et l’intrigue, ce qui l’émeut, ce qui la trouble, elle voudrait en trouver l’origine et en comprendre le sens. Sa longue main fine esquisse une réponse aux questions qu’elle se pose, tandis que sur les toiles vierges surgissent des jardins, des visages enfantins, des jeunes filles en fleurs, des perspectives de ciel et d’eau. Son pinceau est précis, profond, perspicace et léger, il la dirige vers le seul univers qui l’attire, celui des claires apparences qui abritent des secrets.

 

La vie de Berthe sera celle d’une femme de devoir et d’une artiste incomparable, attachée aux siens, à ses parents, à ses deux sœur dont Edma qui fut peintre elle aussi, à son mari Eugène épousé sans passion mais qui se montrera un compagnon gagné à sa cause et d’un dévouement inlassable, et à sa fille Julie, sa seule grande passions avec la peinture. Une vie où les amis ont leur place ; Berthe reçoit chaque jeudi dans son appartement parisien et, aux beaux jours, dans sa propriété du Mesnil. La vie bourgeoise et confortable, entourée de beaux esprits, est vouée à l’art que l’on vénère et auquel  on consacre le plus clair de son temps et de son énergie. Berthe reproche aux femmes d’être trop bavardes. Cette silencieuse apprécie la grâce des jeunes filles toute d’interrogation et celle des enfants qui posent sur le monde un regard curieux et émerveillé. Elle-même a gardé quelque chose de l’enfance ; elle saura se surprendre jusqu’à son dernier souffle, assumer son exigence et mourir lucide et questionnante comme une quêteuse d’absolu. Sa vie durant, Berthe Morisot refusera de se cantonner dans le gynécée ou les antichambres des ateliers, échappant à l’amateurisme qui est la plaie des peintres de salon. C’est toujours à sa vigilance qu’elle fera confiance. Le poète irlandais George Moore écrira après sa mort : « Ses toiles sont les seules toiles peintes par une femme qu’on ne pourrait détruire sans laisser un blanc, un hiatus dans l’histoire de l’art ».

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Berthe Morisot

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Berthe Morisot, la femme en noir de Dominique Bona
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13 mai 2021 4 13 /05 /mai /2021 09:00
L'homme de toutes les soifs

 

A l’origine, la vie n’était qu’éclat de lune,

Doigt incandescent sur les ronces,

Quelque chose sans substance, de si léger,

Que l’on pouvait croire qu’il n’existait d’elle

Que son essence.

 

Souvent aux premières heures de la nuit,

On entendait gronder la colère du monde.

Alors la vie se retirait, se mettait en attente,

Oiseau prolongeant en rêve sa volée.

 

Sans hâte, nous approchions de la terre qui nous ressemble.

On y vendange le vin de l’ivresse mystique.

Est-ce si loin en nos mémoires que nous n’osions en franchir le seuil ?

L’homme de toutes les soifs marche en quête d’eau vive

Alors que le temps saigne encore de quelque mal.

 

Nous douterons. Ce sera notre dernière sueur.

Viendra le remords taillé dans le vieux tissu du jour.

On ne poursuit sa route que la tête tournée vers le couchant.

Nous avons pris ce siècle à bras-le-corps

Et c’est tant pis si nos désirs

Ne forment  plus qu’une croix sur la terre dure.

Demain, l’un de nous dessinera une lampe

Et nous serons oublieux de la lumière.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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11 mai 2021 2 11 /05 /mai /2021 07:55
Le chemin des aubépines

Je me souviens d'une journée de printemps où, me trouvant à Illiers-Combray, je marchais dans les chemins creux, qu'enfant, l'écrivain avait parcourus seul ou avec sa famille. Dans cet environnement miraculeusement épargné, où tout semble en place pour que le temps retrouvé vienne refermer la boucle parfaite du temps perdu, je découvrais intacts la mare de Montjouvain, les sources de la Vivonne, l'église de St Ayman, le Pré Catelan de l'oncle Amiot, la plaine bornée d'arbres, enceinte végétale qui propose aux moissons son ombre tutélaire. Sans oublier les fleurs qui abondent en cette saison : les lilas, les rhododendrons, les pivoines, les luxueux candélabres des marronniers, les pommiers et leurs boutons tendrement roses, les glycines qui s'épandent au-dessus des tonnelles et surtout les aubépines et leur parfum enivrant.

 

C'est un chemin semblable qui musarde au-dessus de chez moi à Trouville. Depuis le manoir des Finaly, où Proust séjourna à deux reprises, il borde le plateau en surplomb sur la mer. Le soir, il est agréable de l'emprunter quand la tiédeur vespérale exhale les parfums multiples et que les oiseaux, les merles, les grives musiciennes, les rouges-gorges célèbrent à leur façon la fin du jour. En évoquant l'écrivain qui, sans nul doute, s'y promena lorsqu'il  vint en 1891 et 1892 aux Frémonts chez son ami Jacques Baignières d'abord, chez les Finaly ensuite. Ce seront pour lui des moments inoubliables où, en leur compagnie, il se promenait dans la campagne ou bavardait sur les terrasses, tandis que la nuit posait sur le paysage sa beauté crépusculaire. Presque rien n'a changé depuis plus de cent ans, alors qu'à l'approche du soir les conversations deviennent plus sourdes, que les oiseaux de nuit émettent leurs cris monotones, que l'air se charge de l'odeur composite de la terre et des arbres. Aux longues traînées rouges qui marquent le ciel, on sait qu'il y a peu d'heures que le soleil s'est allongé sur cette imperceptible ligne d'horizon qui fonde les noces de la mer et du ciel. A gauche, le grand large, à droite, les champs quadrillés de pommiers. La Normandie a ce privilège que la campagne vient y vagabonder jusqu'à l'extrême bord des eaux. On se sent ainsi le familier d'un double paysage : les yeux perdus dans les lointains et proches, à la fois, de la commune ordonnance des choses. Proust m'accompagne depuis si longtemps que mon présent s'éclaire à son passé. Ses phrases rythment de leurs allégros et de leurs andantes les divers temps de ma vie. L'écrivain avait de l'éternité la vision la plus juste : celle que seul le superflu disparaît. De l'essentiel, il s'était fait le chantre. Il avait lancé si loin ses filets que, ce qu'il en avait retiré, était les vestiges de mondes enfouis, les débris de galaxies inconnues, les éclats de mémoires fossiles.

 

Personne n'a mieux évoqué cette nature printanière que le petit Marcel dans les pages consacrées à son enfance à Illiers et à ses séjours trouvillais, tandis que Jacques-Emile Blanche réalisait de lui un portrait au crayon qui sera suivi, l'année suivante, d'un portrait à l'huile dont le jeune homme était fier, car il y figurait dans la fraîcheur de ses vingt ans. Aussi  ne puis-je renoncer au plaisir de vous proposer une flânerie dans les sentiers bordés d'aubépiniers, comme un instant de beauté: 

 
" ... Il me fallut rejoindre en courant mon père et mon grand-père qui m'appelaient, étonnés que je ne les eusse pas suivis dans le petit chemin qui monte vers les champs et où il s'étaient engagés. Je le trouvai tout bourdonnant de l'odeur des aubépines. La haie formait comme une suite de chapelles qui disparaissaient sous la jonchée de leurs fleurs amoncelées en reposoir ; au-dessous d'elles, le soleil posait à terre un quadrillage de clarté, comme s'il venait de traverser une verrière ; leur parfum s'étendait aussi onctueux, aussi délimité en sa forme que si j'eusse été devant l'autel de la Vierge, et les fleurs, aussi parées, tenaient chacune d'un air distrait son étincelant bouquet d'étamines, fines et rayonnantes nervures de style flamboyant comme celles qui à l'église ajouraient la rampe du jubé ou les meneaux du vitrail et qui s'épanouissaient en blanche chair de fleur de fraisier. Combien naïves et paysannes en comparaison sembleraient les églantines qui, dans quelques semaines, monteraient elles aussi en plein soleil le même chemin rustique, en la soie unie de leur corsage rougissant qu'un souffle défait !

 

... Je poursuivais jusque sur le talus qui, derrière la haie, montait en pente raide vers les champs, quelque coquelicot perdu, quelques bluets restés paresseusement en arrière, qui le décoraient çà et là de leurs fleurs comme la bordure d'une tapisserie où apparaît clairsemé le motif agreste qui triomphera sur le panneau ; rares encore, espacés comme les maisons isolées qui annoncent déjà l'approche d'un village, ils m'annonçaient l'immense étendue où déferlent les blés, où moutonnent les nuages, et la vue d'un seul coquelicot hissant au bout de son cordage et faisant cingler au vent sa flamme rouge...

 

...Au haut des branches, comme autant de ces petits rosiers aux pots cachés dans des papiers en dentelle dont aux grandes fêtes on faisait rayonner sur l'autel les minces fusées, pullulaient mille petits boutons d'une teinte plus pâle qui, en s'entrouvant, laissaient voir, comme au fond d'une coupe de marbre rose, de rouges sanguines, et trahissaient, plus encore que les fleurs, l'essence particulière, irrésistible, de l'épine, qui, partout où elle bourgeonnait, où elle allait fleurir, ne le pouvait qu'en rose. Intercalé dans la haie, mais aussi différent d'elle qu'une jeune fille en robe de fête au milieu de personnes en négligé qui resteront à la maison, tout prêt pour le mois de Marie, dont il semblait faire partie déjà, tel brillait en souriant dans sa fraîche toilette rose l'arbuste catholique et délicieux."

 

                                 Du côté de chez Swann ( Combray )

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
 

 

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La vue depuis le chemin des Frémonts à Trouville-sue-Mer

La vue depuis le chemin des Frémonts à Trouville-sue-Mer

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4 mai 2021 2 04 /05 /mai /2021 08:57
Bruges ou la remontée du temps

Bruges a cela de merveilleux : le visiteur qui la découvre entre de plein pied dans le Moyen-Age tant la ville a su se protéger des méfaits de la modernité et conserver son authenticité et son charme envoûtant au bord de ses canaux, à l’endroit même où les Vikings avaient débarqué et s’étaient livrés au pillage. A l’époque, soit au 9e siècle, un bras de mer, le Zwin, avançait loin à l’intérieur des terres, endroit que les Vikings baptisèrent Bryghia, ce qui signifie « débarcadère » dans leur langue. Mais en 843, le traité de Verdun mentionne le partage du royaume de Charlemagne entre ses petits-enfants et Charles le Chauve hérite des Flandres, le plat pays qui venait de souffrir des invasions normandes. Aussi va-t-il s’empresser de construire une citadelle afin de protéger la côte flamande d’une nouvelle invasion. Bruges va naître de ce projet et se transformer au fil des ans en une cité prospère, une plaque tournante ouverte sur le commerce avec l’Europe. Son apogée, elle la connaîtra au XVe siècle, époque qui a laissé une empreinte indélébile due à la richesse du commerce et du tissage et a conduit la ville à devenir progressivement un centre mondial de la finance, un Francfort du Moyen-Age, cité où les artistes affluent et créent une école artistique incomparable, celle des primitifs flamands.

L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.
L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.

L'art religieux à Bruges et les tombeaux de Charles le Téméraire et de sa fille Marie de Bourgogne dans l'église Notre-Dame.

Mais un ensablement progressif et sournois éloigne la ville de son port et les marchands étrangers vont peu à peu quitter Bruges pour Anvers et contribuer à son déclin, si bien que, pendant quatre siècles, Bruges ne connaîtra pas de changements notables, figée dans sa grandeur d’antan et échappant par miracle à la révolution industrielle qui défigura tant de cités. Ainsi conserve-t-elle sa physionomie : celle d’une ville flamande assoupie comme la belle au bois dormant dans sa jeunesse éternelle. Ici l’atmosphère de jadis est si palpable que, dès le 19e siècle, Bruges se transforme en un centre touristique où, peu à peu, de nombreux anglais s’installent, séduits par la beauté des lieux et leur pouvoir  d’achat décuplé, si bien que la colonie britannique compte très vite plusieurs milliers de personnes et permet à la ville de sortir de sa léthargie, notamment dans le domaine culturel. Par chance également, l’intelligence d’un officier allemand amoureux des lieux, Immo Hopman, va durant la guerre de 39/45 la préserver des bombardements programmés et éviter de justesse que ne soit réduite en cendres cette perle architecturale.

 

Dès lors, chaque année, 3 à 4 millions de visiteurs viennent admirer ce magnifique musée à ciel ouvert, flâner dans les rues où s’alignent les maisons de la renaissance flamande et celles purement moyenâgeuses que les luxueuses boutiques d’aujourd’hui sont parvenues à ne pas défigurer. La place du Beffroi est le centre incontournable autour duquel s’enroulent les rues étroites et les charmantes petites places où se sont installées les terrasses des restaurants. La splendeur des demeures rappellent qu’au XVe siècle vivaient ici les ducs de Bourgogne dans un luxe sans égal. C’est la raison pour laquelle bon nombre de peintres du nord des Alpes furent attirés par cette Bruges artistique où l’art  se vivait au quotidien.

Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.
Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.

Photos Yves Barguillet. Quelques vues de la ville et du lac d'Amour prises des canaux.

Ainsi la Venise du nord est-elle devenue le centre de la plus ancienne école de peinture du pays, celle des primitifs flamands dont Jan van Eyck, Hans Memling et Rogier van der Weyden sont les plus prestigieux représentants. Passer 2 jours à Bruges ne laissent pas un instant de répit tant il y a à voir et à admirer. La promenade sur les canaux bien sûr et le spectacle qu'elle offre jusqu'au lac d'Amour et cette remontée du temps, ce retour vers le passé qui s'effectue ainsi de la façon la plus séduisante, comme si l'on entrait dans un autre monde fossilisé dans sa splendeur. Et puis les églises, celle du Saint-Sang et sa crypte romane aux voûtes basses qui reconduit dans l'intimité du coeur ; la magnifique église Notre-Dame qui recèle l'une des plus belle oeuvre d'art de Bruges, la Vierge à l'Enfant de Michel-Ange et les tombeaux d'apparat de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, et de sa fille Marie morte très jeune des suites d'une chute de cheval, l'un de style gothique, l'autre de style renaissance ; la cathédrale Saint-Sauveur avec ses trois nefs et ses cinq chapelles rayonnantes qui racontent l'histoire fascinante de cet édifice sacral et où l'on découvre, au-dessus du jubé, l'imposant "Dieu le Père" du sculpteur Arthus Quellin (1682). Enfin l'on s'attarde volontiers dans le délicieux et reposant jardin du béguinage, béguinage qui fut fondé en l'an 1245 par Marguerite de Constantinople, lieu où des soeurs conventuelles vivaient en communauté, tandis que les béguines vivaient seules et gagnaient leur vie en lavant le linge de l'hôpital Saint Jean  tout proche ou la laine dans l'eau des canaux. Il est, par ailleurs, impératif d'entrer à l'hôpital Saint-Jean pour contempler l'admirable triptyque de Hans Memling représentant le mariage mystique de sainte Catherine qui, à lui seul, mérite que l'on se rende à Bruges.  Ce peintre témoigne de la culture courtoise de son temps dans un univers pictural qui respire la piété, la béatitude et la grâce. Rêveur et poète proche de Fra Angelico, il sut imprimer à ses toiles sa tendresse et sa foi. Sa châsse de sainte Ursule, considérée à juste titre parmi les sept merveilles de l'art de la peinture, se trouve là également, ainsi que d'autres oeuvres tout aussi admirables qui offrent un  panorama de l'excellence de son art du dessin et de la couleur.

La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.
La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.

La Vierge et l'Enfant de Michel-Ange, le Triptyque de Hans Memling et autres oeuvres de l'hôpital Saint Jean.

Le musée Groeninge propose également quelques merveilles dont "La vierge au chanoine Van der Paele" de Jan van Eyck au réalisme inégalé, pièce maîtresse du musée, ainsi qu'un très beau portrait de Philippe le Bon par Van der Weyden  et des toiles de Petrus Christus, de Pieter Pourbus et de Gérard David dont le tableau cruel du "Jugement de Cambyse". Inutile de souligner que ces deux journées mettent à mal pieds et chaussures mais qu'importe ! une part de moules/ frites et une excellente bière vous requinquent et on oublie vite la fatigue tant le regard est constamment sollicité par la beauté des lieux et la richesse des oeuvres que cette ville, creuset de la culture et de l'intelligence, nous a léguées. Le soir est sans doute le moment le plus romantique, lorsque revenant à notre hôtel nous retraversons la ville illuminée au son des carillons dans la douceur de cette fin septembre et que le temps apparaît comme suspendu sur une indicible éternité.
 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE       ( Photos Yves BARGUILLET )

 

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Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".
Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".
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Musée Groeninge : Portrait de Philippe le Bon et oeuvres de Jan van Eyck et de Gérard David : " Le jugement de Cambyse".
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La ville le soir.
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  • : Le blog interligne d' Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE
  • : Grâce au pouvoir des mots, une invitation à voyager sur les lignes et interlignes.
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TEXTE LIBRE

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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

LES MOTS, nous les aimons pour eux-mêmes, leur sonorité, leur beauté, leur velouté, leur fraîcheur, leur hardiesse, leur insolence, leur curiosité, leur dureté, leur volupté, leur rigueur.
Différemment des notes et des couleurs qui touchent d'abord notre sensibilité, ils ont vocation à transmettre, informer, émouvoir, expliquer, séduire, irriter, formuler les idées, forger les concepts, instaurer le dialogue.
Ainsi nous conduisent-ils vers l'autre, l'absent, l'étranger, l'inconnu, l'exilé.

Parce qu'ils disent qui il est, comment est le monde, pourquoi est la vie, qu'ils gomment les distances, comblent les vides, dévoilent les énigmes, suggèrent le mystère, ils sont nos courroies de transmission, nos outils journaliers.

 

La vie doit être vécue en regardant vers l'avenir, mais elle ne peut être comprise qu'en se tournant vers le passé.

 Soëren Kierkegaard

 

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