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13 décembre 2016 2 13 /12 /décembre /2016 09:34
Ma lettre au Père Noël 2016

Cher Père Noël,

 

Il m'arrive de me demander si, par hasard, tu n'aurais pas pris ta retraite sans prévenir personne et  si, lassé de voir la planète se déchirer en permanence, tu ne te serais pas enfui vers des cieux plus cléments ? Néanmoins, je tente encore de t'écrire cette lettre que je confie à la bonne grâce de quelque pigeon voyageur, de quelque oie sauvage, de quelque oiseau migrateur qui connaissent mieux que moi les voies rapides du firmament. Vois-tu, j'avais une idée à te proposer cette année car tu sais bien qu'il n'est pas question que je charge davantage ta lourde hotte en te réclamant des cadeaux pour mes petits-enfants. Ma suggestion est simple, celle que tu refuses de gâter qui que ce soit, même le plus adorable, le plus tendre, le plus sage des enfants, tant que des bombes iront en tuer des milliers dans certains pays. Oui, pas de gâteries pour les uns alors que les autres voient tomber du ciel une mort cruelle !

 

Sans doute mon idée rejoint-elle la tienne et hoches-tu du chef en te disant intérieurement que prendre ta retraite signifierait que tu éteins la dernière étincelle de merveilleux qui subsiste dans l'univers ? Mieux vaut que tu te contentes de faire grève aussi longtemps que le bruit des armes retentira, semant la mort alentour. Trêve de Noël ou mieux que cela : sainte colère face à l'inadmissible cruauté qui inspire aux hommes des actes barbares. 

 

Ta hotte restera probablement vide en ce mois de décembre 2016. Je te suppose blême de rage et invitant tes rennes à un repos partagé jusqu'à nouvel ordre, confiant  aux parents le soin d'assumer eux-mêmes le Noël de leurs petits. "Où sont mes frères, mes amis, mes semblables" - te désoles-tu - "dans ce monde fracturé de toutes parts ?" Je ne doute pas qu'une larme de mélancolie glisse au long de ta joue. Cher Père Noël, je t'embrasse en souhaitant que le monde devienne meilleur et que tu nous reviennes l'an prochain avec la "petite espérance" blottie sur ton épaule.

 

Armelle

 

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Ma lettre au Père Noël 2016
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12 décembre 2016 1 12 /12 /décembre /2016 08:59
Call-boy de Ira Ishida

De la sexualité à la sensualité

 

Un livre qui raconte la vie d’un call-boy payé pour satisfaire les besoins particuliers de certaines femmes dans un texte plein de pudeur et de sensualité qui est plutôt une ode à la différence et au droit de chacun de conduire ses plaisirs selon sa nature et ses envies.

 

 

                                          Call-boy

Ira Ishida (1960 - ….)

 

 

« J’entends souvent résonner des bruits de pas dans mes rêves ». Un livre qui commence par une telle phrase ne pouvait que m’aspirer et je fus bien inspiré de le lire. Ces bruits de pas sont ceux de la mère de Ryô que celui-ci continue d’entendre, bien qu’il l'ait perdue à l'âge de dix ans. Ce bruit est associé à la douce main de sa mère qui effleurait son visage d’enfant en lui procurant des sensations liées aux prémices de ses premiers émois. Devenu jeune homme, Ryô entend toujours ces pas dans ses rêves même si sa sexualité est plutôt banale jusqu’à ce qu’il rencontre la femme qui va changer sa vie. Madame Midoh sent rapidement en ce jeune homme une sensibilité et une sensualité qui pourraient combler la libido de bien des femmes qui s’adressent à elle pour assouvir leurs désirs. Ryô devient ainsi un call-boy, un jeune homme qui se prostitue pour satisfaire les désirs de femmes souvent beaucoup plus âgées que lui.

 

Peu porté sur le sexe, il est surpris par la proposition de sa protectrice mais accepte tout de même de tenter l’expérience afin de gagner l’argent nécessaire pour payer les études qu’il ne suit pas assidûment faute de temps. Mais l’argent passe vite au second plan, derrière les découvertes qu’il fait au contact de ses « clientes » chez lesquelles il trouve des motivations diverses. Il comprend vite que la sexualité n’est pas associée aux seules relations sexuelles, qu’elle peut être également cérébrale, liée à une simple évocation du passé, à un souvenir sensuel ou à une première expérience particulièrement marquante. Il devient vite un amant recherché, un jeune homme qui sait satisfaire les désirs qu’il décèle facilement chez les femmes, même les plus âgées.

 

Ce livre, qui raconte les rencontres les plus excentriques du jeune homme, n’est pas un catalogue des pratiques sexuelles jugées souvent déviantes, c’est plutôt une ode à la sensualité amoureuse et à la liberté sexuelle. Selon l'auteur, il n’y a pas de sexualités déviantes, il n’y a que des façons différentes de satisfaire ses envies et de trouver son plaisir. Il s’élève contre ceux qui jugent les pratiques des autres sans en connaître les raisons profondes : « Il y a plein de gens dans ce monde qui souffrent de problèmes qui ne les concernent pas, qui jugent autrui sans réfléchir, à partir de valeurs qui ne sont pas les leurs. J’en ai vu tellement…. »

 

Ishida parle avec une grande liberté de sexualité mais aussi avec une certaine pudeur, sans pudibonderie, cette fameuse pudibonderie religieuse qui, selon certains psychanalystes, aurait tellement gâché la sexualité et la vie de nombreuses personnes. Il s’efforce de faire comprendre à ses amis que son emploi à un sens : « Tu devrais savoir que faire l’amour est toujours une transaction. Quelqu’un achète. Quelqu’un vend. Et en même temps, l’âme joue un grand rôle aussi. Il est difficile de distinguer les deux ». Ishida et son héros auraient ainsi dépassé les motifs de conflits qui ont récemment agité la société française. « J’avais dépassé à ce moment-là les différences sexuées entre hommes et femmes. Je ne savais plus de quel sexe était Azuma. Je le voyais comme un être aussi charmant que déroutant… ». Pour eux le sexe n’est plus motif de différence, il n’est que le vecteur de la sexualité et le moyen de satisfaire son être.

 

Toutes les références culturelles de ce livre sont occidentales, l’auteur semble avoir une très large culture européenne et américaine mais il n’en demeure pas moins que son texte évoque profondément les mœurs et les lettres japonaises. On retrouve dans ce roman cette liberté d’évocation de la chose sexuelle avec pudeur mais sans pudibonderie qui rappelle Kafu, Kawabata, mais aussi des lectures plus récentes que j’ai eues le plaisir de faire des textes de Ryû Murakami, Rieko Matsuura,  Banana Yoshimoto. Et il semble que lui aussi ait beaucoup lu : « Après la mort de ma mère, je me suis retrouvé tout seul. Je n’avais personne avec qui parler. Et comme je passais mon temps à lire, peut-être que finalement, je parle comme un livre », comme un très bon livre.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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5 décembre 2016 1 05 /12 /décembre /2016 08:29
La concession française de Xiao Bai

 

Dans ce vaste roman, Xiao Bai propose une histoire à la croisée du polar, du roman d’espionnage, du roman historique et encore d’autres genres littéraires, qui fait revivre la ville de Shanghai et les concessions qui y étaient implantées de la fin des années vingt à la fin des années trente.

 

La concession française

Xiao Bai (1968 - ….)

 

Shanghai porte de l’Occident entrouverte sur l’immense Empire du milieu, Shanghai lieu de confrontation entre les cultures orientales et occidentales, Shanghai lieu de rencontre de toutes les puissances officielles et occultes, Shanghai objet de fasciation pour de nombreux écrivains : Malraux, « La condition humaine », Xiao Li « Shanghai Triad », Weihui, « Shanghai baby . Ainsi, après beaucoup d’autres, Xiao Bai met en scène cette ville cosmopolite avec ses « concessions » et son « settlement », ses sociétés secrètes, ses espions, ses forces révolutionnaires, ses aventuriers spéculateurs, ses polices locales ou étrangères. Et, comme tous ceux qui l’ont précédé, Xiao Bai propose une histoire à la croisée du polar, du roman d’espionnage, du roman historique et encore d’autres genres littéraires.

 

Mai 1931, dans la concession française, un officier de l’armée du Kuomintang est abattu à sa descente d’un bateau par un membre de la Société des Forces Unies qui représente, dans cette ville, les communistes subversifs qui veulent déstabiliser les concessions pour affaiblir la Chine et y exporter leur révolution. Ce meurtre agite les multiples forces qui règnent sur les concessions ou qui voudraient s’y implanter : les Français et les Anglais qui y sont déjà bien installés, les Allemands qui cherchent un point d’ancrage en Orient, la « Bande Noire », une société secrète qui aide les Français à faire régner l’ordre dans leur concession, d’autres organisations occultes, les agents communistes infiltrés, les représentants du pouvoir officiel, celui de Nankin à cette époque, et une série de trafiquants et d’aventuriers qui profitent des divers conflits plus ou moins latents opposant les Chinois entre eux ou aux Japonais pour trafiquer toutes sortes de marchandises, principalement des armes.

 

Dans un tel contexte, tout le monde espionne tout le monde, les informations secrètes circulent un peu partout colportées par des informateurs à la botte du plus offrant, mangeant parfois à plusieurs râteliers. Un grand remue-ménage agite la concession française et le settlement anglais, les diverses polices, les diverses sociétés secrètes, tandis que les partis politiques s’opposent au gré des intérêts qu’ils représentent mais, également, au gré des liens personnels qui unissent certains des protagonistes. Un terrain de jeux idéal pour un auteur de roman policier qui peut y construire les intrigues les plus folles et les plus complexes, si tordues qu’il n’est pas possible de les résumer en quelques lignes. Mais, Xiao ne s’est pas laissé griser par toutes les possibilités qui s’offraient à lui, il s’est extrêmement bien documenté, il connait parfaitement l’histoire de cette époque, le fonctionnement, les coulisses, les concessions multiples et toutes les carambouilles qui se nouent autour. On croirait qu’il a vécu à Shanghai dans les années trente, échappé du célèbre roman de Malraux  « La condition humaine ».

 

Ce texte est bâti autour de quelques événements avérés, il est nourri d’informations réelles issues d’une véritable documentation écrite : archives, coupures de journaux et il doit beaucoup à l’imagination de l’auteur qui a su dans ce roman fleuve reconstituer ce qui était probablement la vie à Shanghai après l’échec du soulèvement de 1927 et avant l’invasion japonaise de 1937. Un monde grouillant, agité, effervescent, où toutes les forces en présence défendent leurs intérêts ou en cherchent de nouveaux. Un portrait réaliste de la ville à cette époque d’expansion, de croissance et d’agitation, d’ouverture de plus en plus large au monde occidental, de nouveaux conflits se profilant à l’horizon. Un récit lent, comme un roman chinois, qui campe le décor avec précision, dessine des personnages au profil très affiné, où l’intrigue sert surtout à faire revivre la ville comme elle était au début des années trente, à l’inverse des polars habituels où la ville sert plutôt de cadre à l’intrigue. J’ai eu l’impression que le héros principal de ce polar était Shanghai et non l’intrigue qui est complexe, tortueuse et semble plutôt écrite pour faire revivre la mégapole. Cette intrigue n’a pas réellement de début ni de fin, c’est un moment, certes remuant de la vie de la cité, un moment décrit avec soin par l’auteur qui met un point d’honneur à créer ou évoquer des personnages qui ont eu un réel rôle historique ou social afin que son tableau gagne une véritable crédibilité historique.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Xiao Bai

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28 novembre 2016 1 28 /11 /novembre /2016 08:47
Sympa de Alain Schifres

Je ne serai peut-être pas très objectif en commentant ce livre car je partage l’agacement et la plupart des remarques que l’auteur a explicitées dans plus de trente textes courts, au sujet de l’évolution de notre langage, de notre mode de penser et de réflexion et de notre comportement.  Je le suis sans aucune réserve quand il déclare que « Les mots n’ont plus de sens dans ce pays », on en use sans aucune connaissance de leur sens réel, on leur fait dire n’importe quoi, ils deviennent interchangeables au gré des locuteurs, de leur jargon et de leur culture. Plus les médias sont nombreux, plus l’information est standardisée, formatée, plus la pensée est unique. Il suffit de voir comment une vidéo d’une incommensurable banalité peut-être vue des millions de fois en seul jour. Désormais, la formule fait office de discours, l’adjectif (ou l’anglicisme nébuleux) à la mode qualifie tout et n’importe quoi, tout ce qui est in devient cool, tout ce qui est chômage est à résorber, il suffit de répéter sans cesse les mêmes mots pour convaincre les foules mais, il y a un problème, ces formules et ces mots ne sont pas souvent compris de la même façon, ce qui fait que chacun a capté ce qu’il veut bien comprendre. Et, ainsi, on construit des clichés, des lieux communs, des idées toute faites qui sont absolument sans fondement. On n’hésitera pas à vous persuader que le vin n’est pas de l’alcool, qu’une flûte est une coupe de champagne, etc.…

 

Ce langage minimum fondé sur un vocabulaire approximatif contribue fortement à construire des belles idées destinées à satisfaire nos égos, à taire nos éventuelles culpabilités, et à calmer nos angoisses. Elles peuvent aussi,  a contrario, alimenter de sordides rumeurs ou répandre de fausses vérités, tout justes bonnes à jeter le doute et même parfois l’angoisse dans l’esprit des populations bien crédules. L’information en continu demande matière, matière qui se niche dans les fameux marronniers qui fleurissent en toute saison : la rentrée scolaire, la Toussaint, le 11 novembre et toutes les fêtes, tous les événements qui chaque année jalonnent notre calendrier. L’événement peut-être aussi soudain, brutal,  violent… et il faut tout savoir très vite, avant les autres, même si on ne sait absolument rien il faut dire quelque chose, le faire dire à des experts ou à des témoins qui n’ont rien vu. Les chaînes de télévision d’information en continu ont inventé l’information sans information, la question contenant la réponse, l’événement inexistant, l’art de faire du vent dans le vide.

 

Et ainsi, par le bouche-à-oreilles, la télé rabâcheuse, les fameux réseaux sociaux, le mythique Internet, … se transmettent de nouvelles vérités, très virtuelles, qui constituent un socle de croyances aussi irréfutables que le dogme de n’importe quelle religion. Rien ne sera plus comme avant où seuls le journal et la radio détenaient le pouvoir de fabriquer la vérité. Nous aurons beau en appeler au bon sens, aux Français, aux Françaises, aux grand’mères, aux quadras, aux mousquetaires ou Mousquetaires, aux voisins, aux bêtes politiques, aux ténors du barreau, ce sont là des clichés qui viennent combler aisément la déficience langagière de ceux qui ont pour mission de transmettre l’information, premier vecteur du savoir populaire. Même les séries télévisées sont atteintes par les stéréotypes, les mêmes formules reviennent régulièrement sur les mêmes images habitées par les mêmes personnages.

 

"Sympa", ce livre l’est comme tout ce qu’on ne sait pas qualifier justement ou tout ce que l’on ne veut pas évoquer avec les mots que l’on pense réellement. Voilà ! Un livre sympa ! Et tout est dit, il suffit de lire le catalogue dressé avec malice par Alain Schifres pour s’en convaincre.

 

Denis BILLAMBOZ

 

 

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Sympa de Alain Schifres
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25 novembre 2016 5 25 /11 /novembre /2016 09:41
Plus rien ne sera jamais pareil

Plus rien ne sera jamais pareil.
Quelque chose d’indéfinissable a  tremblé
Et nous avons vu une lumière
Lentement naître des ténèbres.
Nos cœurs s’émerveillaient de son approche
Et que de ce tremblement, de cette onde,
Soudain naisse l’élan qui nous relèverait.
La nuit n’avait cheminé qu’un moment avec nous
Et nous en gardions une cécité passagère.
Après nous voyions comme nous n’avions jamais vu,
Les fluorescences de la lune redessiner l’ombre
Sur les fresques du ciel.
Tu caresses mes cheveux,
Je pose délicatement ma main sur la tienne,
nul geste ne peut être plus tendre, plus achevé.
Tu me dis  «écoute », car le monde nous reste  proche,
Je te murmure  « regarde »,
Car l’éternité nous adresse un salut royal.
Un dernier mouvement de foule trace un bref horizon.
Je perçois le choc sourd du jour
Qui heurte la pierre aimantée du temps.
Demain, tu inventeras un langage, tu me baiseras au front
Afin que je porte loin et haut notre amour.
Tes mots dureront. Ils formeront une enceinte,
Ils se doivent de me garder.
Peut-être  dispenseront-ils  leurs bienfaits
Jusque dans les profondeurs des eaux ?
La résurrection des mondes en dépend.
Souviens-toi, il faut être habité d’une  présence infinie …
Pour se taire ensemble.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE  ( publié dans les Cahiers Froissart  N° 47 –Quatrième  trimestre 1988 )

 

 

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Plus rien ne sera jamais pareil
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23 novembre 2016 3 23 /11 /novembre /2016 09:17
Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Concert/Lecture du 19 novembre 2016 au Grand-Hôtel de Cabourg avec Laura Rabia, soprano.

Nous y pensions depuis longtemps Laura  Rabia et moi. Unir les mots de Proust aux mélodies de ses compositeurs préférés, ceux qui ont donné à la musique française ses lettres de noblesse. Leurs noms : Gabriel Fauré, César Franck, Camille Saint-Saens,  Reynaldo Hahn. Proust les a connus, écoutés et aimés. La musique lui apparaissait comme l’art suprême, celui qui  transcende la réalité et unit les âmes. Alors pourquoi ne pas imaginer un Concert/Lecture où l’écrivain prendrait la parole pour faire apprécier davantage encore les notes de ses contemporains et offrir ainsi au public un duo où musique et littérature se fondent dans un seul univers : celui de la beauté. D’autant plus que nous avions la possibilité de le donner à entendre dans un lieu unique que l’écrivain a habité, où il a pensé, contemplé, composé une partie de sa Recherche, cet aquarium qui ouvre sur la mer, le ciel et la digue cabourgeaise, digue où, par un beau matin d’été, il avait vu apparaître les jeunes filles en fleurs et toute la poésie du monde.

 

Sa mère jouant du piano, Marcel Proust eut toujours pour la musique un intérêt très vif qui se confirmera lorsqu’il fera la connaissance de Reynaldo Hahn, chez Madeleine Lemaire, en juin  1894. Auteur d’une œuvre importante et variée, Hahn initiera véritablement Proust et le fera entrer de plein pied dans l’univers musical en exerçant son oreille à une écoute plus aiguë et plus attentive, si bien qu’ils vont ensemble entretenir une relation affective et esthétique qui ne les empêchera nullement de diverger sur certaines questions d’appréciation.

 

Pour Marcel Proust, l’interprétation sera toujours essentielle et l’écrivain notera soigneusement les caractéristiques particulières d’un chanteur ou d’un virtuose dont l’intériorité est, selon lui, capitale pour parvenir à capter sa sensibilité. C’est ainsi qu’il construit son propre univers romanesque de la musique avec le personnage emblématique de Vinteuil. Il est vrai que Marcel bénéficiait d’un répertoire éclectique dans le domaine musical, se rendant souvent aux concerts ou dans les salons où se produisaient fréquemment les musiciens d’alors, ou quand il les priait de venir lui donner la sérénade chez lui Boulevard Haussmann. On sait aussi son admiration pour Richard Wagner, son intérêt pour les Ballets Russes, également pour les œuvres savantes, profanes ou religieuses, et même pour la musique populaire. « Evoquant tour à tour la déclamation de Pelléas, la mélodie grégorienne, les cris de Paris, les intonations de Sarah Bernhardt, de Mounet-Sully et de la diseuse Yvette Guilbert, l’auteur de La Recherche développe une esthétique de la vocalité, jouant subitement sur le rapport entre le son et le sens, brouillant les frontières entre le chant de la parole et la parole chantée »  - souligne très adroitement Anne Penesco.

 

Reste cette petite phrase de Vinteuil qui hante et parcourt La Recherche et demeure l’un des grands mystères de son œuvre. Elle ne cesse de se dérober à notre curiosité, de nous inciter à la reconnaître chez Camille Saint-Saëns, César Franck ou Gabriel Fauré, trois compositeurs d’horizons différents mais proches de la sensibilité musicale de Marcel. En définitive, cette sonate de Vinteuil reste l’œuvre énigmatique du romancier. Elle transcende l’amour que Swann porte à Odette, avant de figurer comme le leitmotiv habituel de l’amour du narrateur pour Albertine. La musique devient en quelque sorte une médiatrice qui  éveille, transfigure, magnifie ce sentiment et l’amplifie à volonté, transmuant alors son phrasé en une sorte d’acoustique privilégiée du cœur désirant. Ainsi Marcel Proust rend-t-il la musique incroyablement soluble dans les mots. Ce pouvoir unique, dont elle dispose, n’est-il pas avant tout celui d’être un processus singulier de remémoration ? Nous pouvons à ce sujet nous interroger. Ne serait-ce pas le Temps Retrouvé grâce à la magie de la muse instrumentale ou de la voix humaine dans son souverain accomplissement ?

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

 

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Photos de Thierry Georges Leprévost
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Proust et la musique : Concert/Lecture à Cabourg
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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 09:28
Allons z'enfants d'Yves Gibeau

Cet ouvrage, édité en 1952, raconte l’histoire d’un gamin dont le père voulait absolument faire, contre sa volonté, un militaire de carrière comme lui. Un drame tragique. Un témoignage intéressant dont chacun tirera les conséquences qui lui conviennent.

 

 

                                      Allons z’enfants

                              Yves Gibeau (1916 – 1994)

 

 

Quel désespoir, quelle barbarie, quelle haine, dans ce livre publié en 1952 et que le Dilettante réédite en ce début d’année. Yves Gibeau y raconte l’histoire d’un gamin qui a eu la malchance de naître dans le foyer d’un ancien adjudant, vétéran de la Grande Guerre, qui veut absolument que son fils devienne militaire de carrière, comme lui, tout aussi aveuglément dévoué à la Patrie et à ses supérieurs mais avec un grade un peu plus élevé que le sien. Il le confie donc à l’école des enfants de troupe des Andelys où le gamin, peu attiré par le métier des armes, subit toutes les brimades que, ceux qui ont fait leur service militaire connaissent bien, même si elles se sont notoirement atténuées avec le temps. Le gamin ne veut pas de cette vie, il fait donc tout ce qu’il peut pour contrarier sa famille  et sa hiérarchie et pour les convaincre qu’il n’est pas fait pour ça. Mais l’armée «  en a maté des plus têtus » et le père se targue de mettre son fils dans le droit chemin, celui qui mène le plus souvent au monument où l’on inscrit le nom de ceux qui sont morts pour la patrie.

 

Le gamin s’accommode plus ou moins de la vie dans cette école mais il ne supporte plus sa famille dont il a honte, sa mère goinfre et geignarde et son père plus obtus qu’il ne l’a jamais été et qui ne voit en son fils que les supérieurs qui l’ont fait trimer et qu’il a pourtant admirés. Il désire qu’il devienne officier, bien que ses armes préférées soient les livres. Même le bistroquet du coin se rend compte que le père fait fausse route, « Tu n’es pas son père, Chalumot. Pour lui, t’es un adjudant, rien qu’un adjudant ! » Et le calvaire se poursuit à Tulle, à Saumur, enfin à Toul dans un régiment de train et, à chaque fois la bêtise, la méchanceté, et la brutalité des cadres sont tout aussi virulentes, si bien que la haine du gamin, devenu un jeune homme, ne fait que croître et s’amplifier, tandis que le rejet du père s’avère de plus en plus radical et définitif. « Il répète constamment qu’il te renie, que tu n’es pas de lui, que tu fais sa risée dans tout le quartier et qu’il voudrait être débarrassé de toi pour toujours ». Ce dernier, qui n’a, en définitive, qu’un manque d’intérêt pour l’armée, devient alors un véritable militant antimilitariste qui affiche ses convictions sans craindre les risques qu’il encourt. Et les ennuis ne feront que s’additionner sur ses pauvres épaules sans qu’il ne cède jamais.

 

Dans ce gros pavé, qu’on pourrait juger trop long, si on ne prenait pas un réel plaisir à lire cette belle écriture classique, a disparu de nos lectures actuelles. La raison en est sans doute son profond antimilitarisme que l’auteur a largement revendiqué et proféré avec Boris Vian notamment, mais aussi l’expression de son combat pour la liberté de choisir sa vie et de la conduire selon ses aspirations et ses goûts. Michel Dalloni l’expose clairement dans sa préface : « Dans les lignes serrées de ce gros bouquin, déchiffrées lentement pour mieux comprendre, se trouvait une vérité si simple qu’il m’a fallu du temps, beaucoup de temps, pour l’éprouver : la liberté est un combat contre la connerie dont le prix est celui de la vie ». Plus largement encore, c’est un véritable plaidoyer politique et philosophique pour l’émergence d’une société sans guerre et sans violence. Un vœu peut-être idéaliste mais l’auteur y croit fermement, laissons-lui le mérite d’avoir exposé le problème afin que chacun puisse apporter la réponse qu’il jugera la plus adaptée à la vie de l’humanité.

 

Il y a aussi une pointe de misanthropie dans cet ouvrage, l’enfant de troupe ne rencontre pratiquement que des gens qui lui sont hostiles, qui ne partagent pas ses vues, seules quelques personnes le comprennent : une bonne sœur, un professeur de français, une script-girl (je ne sais pas le dire en français), ça fait bien peu dans ce long roman. Gibeau ne semble pas beaucoup aimer ses contemporains qui s’ébaubissent devant les uniformes rutilants et raffolent de la musique qui marche au pas, il dénonce la bêtise primaire, l’ignorance populaire, l’obscurantisme religieux, la manipulation des innocents, l’endoctrinement des faibles, le manque d’ouverture d’esprit et d’esprit critique. La souffrance, qu’il a éprouvée lui-même en suivant un parcours presque identique à ce gamin, transpire tout au long du texte et on sent qu’il a quelques comptes, lui aussi, à régler avec la Grande Muette et avec sa famille. Son antimilitarisme semble hésiter entre celui du professeur de lettres plus attaché à défendre la liberté de l’enfant : « Je ne cherche pas à faire le procès de l’armée. C’est une institution à l’égal de bien d’autres, nécessaire, obligatoire. Je l’accepte. Mais je n’accepte point qu’on ait le courage, ou l’impudence, de détruire chez un enfant toute vocation, toute aptitude, tout désir toute velléité d’ambition contraire aux visées de parents sans discernement, à l’intelligence souvent modeste, ou que guident de mesquins et d’hypocrites calculs ». Et la stupidité la plus cruelle du Général sacrifiant ses enfants pour la patrie et pour sa gloire personnelle. « Il se distingua tout de suite en exigeant de trois de ses fils un engagement volontaire dans son régiment d’infanterie, « pour la durée des hostilités ». Il les fit tuer joliment, en quinze jours, mais décorer aussitôt de la Légion d’honneur, et, peu de temps après, le galon du colonel récompensait ce violent zèle patriotique. »

 

Plus la lecture avance, plus l’antimilitarisme de l’auteur est virulent et sa démonstration éloquente. Ce roman restera donc comme un grand réquisitoire militant contre les va-t-en-guerre et chacun y trouvera de quoi étayer ses opinions personnelles pour ou contre l’armée. Moi, j’ai lu ce livre avec un certain malaise. Un fond de vieux romantisme remontant au XIXe siècle donne un côté tragique à l’histoire qui l’était déjà beaucoup en elle-même, et rend la lecture assez pesante. Par contre, je me suis senti très à l’aise dans le langage employé par l’auteur, une dose de jargon de bidasses, je l’ai été, une ration du français très approximatif employé dans les couches les moins instruites de la population française, le tout noyé dans une belle langue française très académique. A défaut d’y chercher des enseignements, il faut lire ce livre au moins pour son écriture et son atmosphère.

 

Denis BILLAMBOZ

 

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Allons z'enfants d'Yves Gibeau
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16 novembre 2016 3 16 /11 /novembre /2016 09:43

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Pour moi  l’hiver commence fin novembre. La raison en est que les couleurs, les lumières ont cessé de se nuancer. Après avoir vibrées, elles se figent. Désormais, nous ne sommes plus dans l’éclat mais la matité. Regardez comment les paysages se définissent d’un trait plus sombre, plus net, comment les ciels se dépouillent, tantôt nus et sans relief, tantôt voilés d'obscurité et si proches de la terre qu’ils semblent s’y attarder. Finis les orages et leurs violences, les ciels parés comme des femmes ; tout s’est soudainement dépouillé ou altéré entre les filets puissants des brouillards qui posent leur mystère alentour. On avance dans un monde qui a changé de nature, s’est approprié le silence, se décline dans les tons neutres et cependant d’une infinie acuité au point que, contemplant le littoral, j’aperçois, non plus mêlé et comme enlacé mais soudain pétrifié, le double relief de la mer et du ciel.

 

 

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Il fait bon rentrer chez soi, retrouver l’âtre et le feu, prévoir le long hiver qui enveloppera chaque chose dans sa parure de neige. Les jours se sont engrisaillés, ils tournent court dès 17 heures alors qu’un soleil blanc s’empresse à nous quitter. On a repris le goût des soirées autour d’un pot au feu et d’une soupe épaisse, des parties de cartes après dîner et des fêtes qui vont se succéder et seront essentiellement familiales dans l’attente de Noël. Déjà les villes s’activent à s’enjoliver dans un halo de lumière artificielle afin de compenser celui qui a choisi de regagner sa pénombre hivernale. Mais ne soyons pas tristes, il y a là une occasion providentielle à entrer en soi, à regarder ce qui nous entoure d’un œil confiant, à surprendre les couleurs gagnées d’une subite retenue ; oui, c’est cela, la nature  nous invite à la méditation, nous incite au recueillement. Il règne autour de nous une concentration salutaire. L'hiver proche, c'est la saison de la contemplation intérieure.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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14 novembre 2016 1 14 /11 /novembre /2016 09:10
Les lièvres de jade d'Eric Allard et Denys-Louis Colaux

Allard et Colaux semblent avoir en commun certains gènes littéraires, aucune analyse ne pourra le confirmer mais leurs écrits le laissent indubitablement penser. Ils ont donc décidé d’écrire un recueil à quatre mains, Colaux présente le projet dans sa note liminaire : « Allard, lui ai-je écrit, je vous propose une aventure de coécriture. Plaçons, pour épicer l’affaire, ce projet sous quelques consignes. Il sera question de la Lune, nous écrirons chacun quinze épisodes d’une dizaine de lignes, et dans le récit, nous nous croiserons. Rien d’autre ». Le cadre était dressé, il ne restait qu’à écrire et nos deux lièvres sont partis, pour  une fois, à point, ils ont fait gambader leur plume respective chacun sur sa plage/pré pour finir par se rencontrer comme ils l’avaient prévu. Et comme le résultat était probant, ils ont décidé d’écrire une seconde série de quinze textes.

 

La Lune est leur totem, ils l’avaient inscrit dans les contraintes imposées à leurs récits, ils la vénèrent avec les mots, les phrases, les aphorismes, les  images, les clins d’œil, les allusions, …., avec toutes les armes pacifiques du poète. Ils l’adulent car la Lune est mère de toutes les femmes qui nourrissent leurs phantasmes, « Les femmes sont enfants de la Lune », la femme est la muse du poète, les femmes sont nourriture du poème. Colaux la chante, dans sa première série de textes, comme un chevalier médiéval, comme Rutebeuf, comme Villon, comme … d’autres encore qui ont fait que l’amour soit courtois et le reste. Allard m’a fait très vite penser à Kawabata et plus particulièrement à Kawabata quand il écrit « Les belles endormies », je ne fus donc pas surpris qu’il cite le maître japonais au détour d’un de ses textes et qu’il intitule un autre précisément « Les belles endormies ». Pas surpris mais tout de même étonné que nous ayons en la circonstance les mêmes références, peut-être avons-nous, nous aussi, quelques gènes littéraires en commun ?

 

Il y a une réelle proximité ente ces deux poètes, leur mode de pensée respectif semble très proche et ils expriment le fruit de leurs pensées dans un langage et un style qui pourraient leur être commun. Dans la seconde quinzaine de textes qu’il propose, Colaux m’a rappelé les textes d’Allard dans  « Les corbeaux brûlés » que j’ai commentés il y a bientôt dix ans, on croirait ses textes immédiatement issus de ce recueil, les femmes, qu’il dessine, ressemblent étonnamment à celles qu’Eric fait glisser entre les pages de son recueil. Il y a du Léo Ferré dans ces deux séries de textes. Colaux dessinent des filles tout aussi liquides, tout aussi fluides, que celles qu’Allard fait ondoyer dans « Les corbeaux brûlés », comme celle que Ferré chante :

« C’est extra, une fille qui ruisselle dans son berceau

   Comme un marin qu’on n’attend plus ».

 

Deux grands poètes qui ont magnifiquement chanté, en prose, la Lune, l’astre féminin par excellence, et la femme non pas la femme mère ou fille, non, seulement la femme, éternel idéal féminin, source de tous les phantasmes qui agitent les hommes depuis qu’Eve a croqué la pomme. Leurs textes sont d’une grande élégance, d’une grande finesse, tout en laissant la place à de nombreux artifices littéraires, à de jolies formules de style et à des clins d’œil qu’il faut dénicher. Un chouette pari littéraire, de la belle ouvrage !

« Se pourrait-il que parfois la Lune aboyât aux chiens ? » (Colaux)

 

Denis BILLAMBOZ

 

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9 novembre 2016 3 09 /11 /novembre /2016 09:51
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes
Alain-Fournier à l'heure du Grand Meaulnes

Qui lit encore « Le grand Meaulnes » d’Alain-Fournier à l’ère de l’informatique ou plutôt à l’âge du transhumanisme qui est sur le point de transcender nos limitations biologiques au travers de la technologie et tente de re-évaluer la définition de l’être humain comme on le concevait jusqu’alors ? Oui, la révolution numérique a tout remis en cause et dans des perspectives si révolutionnaires qu’un ouvrage comme celui-ci ne doit plus être lu que par un petit nombre d’amoureux  des beaux textes ou des contes féeriques. Cependant la tentation de l’impossible se profilait déjà dans le roman de ce jeune homme solognot, né en 1886, féru de littérature et qui préparait normal sup, concours auquel il échouera, ce qui l’incitera à se retirer à La Chapelle-d’Angillon pour écrire. Oui, la tentation de l’impossible peut prendre plusieurs aspects et c’est ici le cas. « Le grand Meaulnes » parait dans la Nouvelle Revue Française en feuilleton  de juin à novembre 1913 et suscite l’enthousiasme de nombreux lecteurs mais la guerre va très vite mettre en veilleuse ces débuts prometteurs, d’autant que l’auteur est tué le 22 septembre 1914 près d’Eparges, au bois de Saint-Rémy. Ce chantre de la féerie adolescente est mort à l’âge de Roméo et laisse dans la mémoire collective un élan romanesque presque surnaturel qui l’autorise à figurer à tout jamais dans l’histoire de la littérature française et d’avoir dessiné un personnage unique, un paradis de songe, une fuite devant le bonheur facile et un idéal d’autant plus difficile à atteindre qu’il est d’ordre mystique.

 

Le roman retrace l’histoire d’Augustin Meaulnes, racontée par son ancien camarade de classe, François Seurel, devenu son ami. François Seurel et Augustin Meaulnes sont tous deux écoliers dans un village du Cher, près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine où se déroule une fête étrange et poétique, pleine d'enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne, dont il tombe instantanément amoureux. Mais la fête cesse brusquement car la jeune mariée a disparu.

 

Revenu à sa vie d’écolier, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune femme qu'il a croisée. Ses recherches restent infructueuses. Les deux garçons font la connaissance du bohémien qui leur avoue être Frantz de Galais et leur fait promettre de partir à la recherche de sa fiancée perdue.

 

Meaulnes s’en va étudier à Paris mais avec le seul mobile de retrouver Yvonne. Les mois passent et François n'a plus de nouvelle de son ami. C’est par hasard que, devenu instituteur, il retrouve la piste de la jeune femme, Yvonne de Galais, la sœur de Frantz, dont le Grand Meaulnes est toujours amoureux. Aussitôt il prévient Augustin de cette bonne nouvelle.

 

Meaulnes demande en mariage Yvonne qui accepte. Pourtant le lendemain du mariage, Meaulnes s'en va sans laisser d’adresse. François décide de s'occuper d'Yvonne et du père de celle-ci. Il devient le confident de l’épouse délaissée. Quelques mois passent et Augustin ne revient toujours pas, alors qu’Yvonne attend un enfant. C’est à ce moment-là que François découvre les carnets de son ami où celui-ci explique être parti pour  retrouver la fiancée de Frantz.

 

L'accouchement ne se passe pas bien : Yvonne fait une embolie pulmonaire et meurt et le père d’Yvonne décède quelques mois plus tard, si bien que François devient l'héritier. Il s'occupe de la petite fille jusqu'à ce que Augustin Meaulnes réapparaisse enfin …

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967
Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Brigitte Fossey (Yvonne de Galais) dans le film de Gabriel Albicocco en 1967

Nous sommes loin, en effet, des paradis plus immédiats et réalistes d’une certaine jeunesse contemporaine. Celui, envisagé par Alain-Fournier, propose des pistes infinies, un goût de l’étrangeté et sait tisser des mystères qui parviennent aisément à envoûter le lecteur. Sous le couvert d’un récit limpide, « Le grand Meaulnes » plonge dans la nuit imaginaire sans cesser de privilégier un amour unique, de nous offrir un jeu de miroir d’où le pathétique n’est pas exclu. C’est Yvonne de Galais, cette jeune fille qui, dans un halo d’angoisse, suscite une poursuite sans fin et focalise toutes les promesses de bonheur et d’accomplissement qu'un jeune homme est en droit d’espérer. Nous sommes là dans une expérience intime mais contée avec une mélancolie poignante, une espérance qui se heurte constamment à l’inaccompli, si bien que le roman reste à jamais celui d’une aspiration, aspiration à un idéal qui n’a peut-être pas encore déserté notre monde chaotique, en quête de transcendance.

 

A travers ce roman, Alain-Fournier nous présente une étude descriptive de la vie rurale à la fin du XIXe siècle, vie marquée par les événements d’alors, la défaite de Sedan par exemple, mais également l’existence ritualisée par la participation aux fêtes religieuses et aux offices, la description des métiers et la vie à l’école, ce qui rejoint bien des romans du terroir de l’époque. Mais ce qui le différencie du roman habituel est l’aspect onirique et initiateur que l’ouvrage développe et qui retient l’attention, cela grâce à l’irruption du surnaturel dans l’existence ordinaire. C’est également un roman sur la désillusion, la réalité meurtrissant l’idéalisme de l’adolescence. Nous assistons à la découverte des imperfections, de l’impureté, des trahisons du monde adulte par le jeune héros Augustin qui voit se fracasser son rêve, sombrer son univers. Il ne faut pas oublier qu’Alain-Fournier est empreint d’un catholicisme pessimiste. Il connait la force de la corruption et du péché et son roman peut être considéré comme un adieu au monde idéal de l’enfance, paradis célébré qu’on ne peut retrouver que dans la littéraire, dans les mots qui réédifient la statue  irréprochable.

 

« Le fin mot de cette histoire » – écrit le philosophe Jean Levêque – « est l’envahissement de la vie par le jeu, onirique de préférence, qui rend cette vie possible. L’expérience décisive qui conduit Frantz à jouer sa vie, à confondre sa vie avec un immense jeu, c’est à travers l’échec de ses fiançailles, la découverte de l’impossibilité du bonheur, d’une vraie vie dont l’obstacle mystérieux semble résider dans l’existence elle-même. Enfin tout se passe comme si il y avait une malédiction attachée à la pure vérité de l’amour » - conclut-il.

Deux films se sont inspirés de ce beau roman, ce qui prouve que « Le grand Meaulnes » conserve de fervents admirateurs bien au-delà des frontières du temps.

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

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Images du film de Jean-Daniel Verhaeghe en 2006 avec Clémence Poesy
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Un blog qui privilégie l'évasion par les mots, d'abord, par l'imaginaire...toujours.

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